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Emilie, accusée du meurtre de sa voisine, se présente devant la Cour, en robe rouge. Est-ce un choix judicieux? Cette couleur pénètre dans la vie des protagonistes de différentes façons, selon leur humeur et leur vécu. Le juge voit du sang partout, l'avocat de la défense corrige ses notes au stylo rouge, l'avocat général voit rouge. Pour l'accusée le rouge est mis. Cette couleur tantôt ressentie comme agressive, tantôt comme une force vitale, ne laisse personne indifférent. C'est le fil rouge qui relie les personnages de cette histoire.
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Seitenzahl: 117
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Emilie
Le juge
La fille
L’avocat général
Les avocats
L’huissier
La jurée
Le caricaturiste
Lucienne
Emilie a tout misé sur le rouge, La bille est lancée, personne ne bouge. Il y aura des comblés et des déçus, Les jeux sont faits, rien ne va plus.
Photo de couverture : Georges Hodan « Sleeping Town »
« Pauvre Emilie ! » C’est tout ce dont je me sens capable : répéter « pauvre Emilie », assise sur ce banc de bois foncé et scellé au sol, les épaules voûtées, les yeux rivés sur un trombone qui a échoué ici, près de mon pied gauche. Pauvre Emilie vraiment !
Comment me suis-je retrouvée là ! Ce n’est pas un tribunal, c’est une ruche. Du brouillard cotonneux dans lequel je me suis réfugiée, me parviennent quelques bribes de conversations. L’assemblée murmure et sert de fond sonore. L’avocat général, droit devant moi, semble perdu dans ses papiers, feuillette nerveusement ses dossiers, et de temps en temps, pose sur moi ses yeux noirs et suspicieux, malgré un strabisme déconcertant. L’avocat de la partie civile se rengorge dans son fauteuil, jouant avec ses manches trop longues, comme s’il allait prendre la parole d’une minute à l’autre. Mon avocat, situé à ma gauche, met de l’ordre dans ses notes à grands coups de stylo rouge.
L’huissier, raide comme la justice, réclame le silence. Le président, à ma droite, entouré de ses deux assesseurs, a pris la parole, l’air sévère de circonstance, mais le ton juste comme le préconise sa fonction.
Je risque un œil, délaissant provisoirement mon trombone, pour prendre la mesure de la scène qui se joue autour de moi. Les six jurés me fixent d’un regard avide de réponses, muets et prenant des notes, hochant la tête, notifiant par là qu’ils ne ratent aucune phrase prononcée et prennent leur rôle très au sérieux.
L’atmosphère est tendue, et le lieu deux fois centenaire y est pour beaucoup. Les murs ne savent pas parler, et c’est une bénédiction, car s’il leur venait cette opportunité, ils diraient toutes les sentences de mort qu’ils ont supportées, toutes ces peurs qui ont ruisselé, toutes ces condamnations qui ont fait pleurer les pierres. Alors ils se taisent, respectueux de chaque audience nouvelle, espérant la clémence, l’apaisement des tensions, la repentance peut-être, et le pardon pourquoi pas.
Je replonge vers le bout de ma chaussure. Est-ce possible que tout ce petit monde soit là pour moi ? C’est la première fois qu’il y a tant à dire sur ma personne ! C’est vraiment trop d’honneur ! Malgré moi, un sourire amer se dessine sur mes lèvres. Mais qu’ont-ils donc à raconter ? Je sais bien que l’heure est grave et que mon avenir se joue ici, en ce moment, mais je n’arrive plus à fixer mon attention. Je n’arrive pas à écouter. Je n’entends plus, plus rien, à part le bruit de la sonnette de mon appartement, c’était le premier mai… bientôt trois ans déjà…
***
J’ai ouvert la porte de mon appartement, dans lequel je venais d’emménager, et c’est là que je l’ai vue pour la première fois. Elle était toute menue, mais se tenait bien droite pour son âge que je jugeais avancé, tout sourire, le bras tendu sur un brin de muguet qu’elle m’a mis sous le nez en disant :
— Voilà ! C’est le 1er mai, personne ne viendra me le souhaiter, alors comme vous êtes ma nouvelle voisine, permettez-moi de vous offrir ce petit brin porte-bonheur !
Tu parles d’un porte bonheur ! Si j’avais su qu’il m’enverrait au tribunal trois ans après !
En attendant, nous sommes devenues tout de suite amies avec Lucienne. Elle ne voyait plus sa fille unique, ni ses petits-enfants. De mon côté, j’étais orpheline depuis très longtemps, par l’intervention inattendue d’un junkie brûlant un stop devant la berline parentale. Mes grands-parents avaient, eux aussi, quitté ce monde de misère, les uns de chagrin, les autres d’épuisement, dès mon départ, ma majorité obtenue.
A croire que nous étions faites l’une pour l’autre. Pendant cinq mois, nous nous sommes vues tous les jours. Le soir, en rentrant du bureau, je passais prendre un thé chez elle. Au bout d’une semaine, je ne sonnais plus. Ma tasse était prête, la théière fumait, et un petit gâteau patientait sur une assiette à dessert. Lucienne m’attendait comme le Messie. Elle m’écoutait régler mes comptes avec la terre entière. Tout y passait ! Les collègues jaloux, le patron aux mains baladeuses, même la machine à café en panne ; bref, elle m’écoutait comme une dévote pendant l’homélie. Parfois, elle ponctuait mes récits d’assentiments feutrés, ou de gestes réprobateurs, rejouant les scènes et leur donnant un panache héroïque, d’où je sortais toujours de façon victorieuse. Puis nous nous séparions, mais il n’était pas rare qu’elle revienne en soirée, toquer à ma porte, pour prendre une tisane. Elle me racontait alors les nouvelles du quartier, son altercation avec le boucher à propos de la tendreté de son steak de la veille, sa découverte d’une nouvelle marque de yaourts, ou le grave manquement à lui rendre son bonjour, du vieux garçon du 5ème.
Le samedi, par tous les temps, c’était promenade au parc, et le dimanche, cinéma dans la petite salle souvent déserte du coin de la rue. Nous formions une vraie petite famille recomposée.
Jusqu’à ce jour d’octobre, où je l’ai trouvée à l’heure du thé, assise à sa table, en robe de chambre, coiffée avec un pétard, les yeux fixés sur une enveloppe qui trônait sur la toile cirée, en lieu et place de la coutumière théière. Sa fille d’Australie avait perdu son travail ou était en passe d’être licenciée. Elle se retrouvait dans le besoin et lui demandait des comptes. Il était question de notaire, d’appartement, de succession, de droits, de je ne sais quoi encore. En tout cas, le fait notable était qu’elle arrivait le lendemain pour mettre de l’ordre dans les papiers.
Alors l’apathie a subitement fait place à l’hystérie. Elle s’est mise à hurler que sa fille pouvait toujours venir, qu’elle n’aurait rien ! Que ses affaires étaient faites depuis belle lurette, et qu’elle ne pouvait prétendre à quoi que ce soit, après toutes ces années à la traiter comme une vieille chose inutile. Ses yeux étaient exorbités, la bave lui venait aux lèvres, comme la rage monte aux commissures de la gueule d’un chien.
Elle m’a prise alors par le revers de mon chemisier, comme un catcheur qui va vous jeter sur le tapis, et a planté des yeux furibonds jusqu’au fin fond de ma rétine :
— C’est toi que j’ai couchée sur mon testament ! Elle n’aura que les miettes cette fille indigne ! Depuis que j’ai perdu mon cher mari, jamais elle ne s’est souciée de ma personne de mère ni de grand-mère !
Son regard lançait des flammes effrayantes, alors que je ne lui avais connu que douceur et pondération. Pourtant une phrase restait imprimée plus précise que les autres dans mon cerveau : « C’est toi que j’ai couchée sur mon testament ». Elle continuait de vociférer, mais quelque chose s’était bloqué dans ma tête. Était-ce possible qu’elle dise vrai ? Avait-elle vraiment pris des dispositions légales en ma faveur ? Personne n’avait jamais eu ce genre de largesse envers moi par le passé. C’est comme si j’étais devenue quelqu’un. Une personne digne d’intérêt et de respect. C’était un fait nouveau et appréciable. Une vraie révolution. J’existais donc, comme un individu à part entière, ayant une place dans la société, pouvant prétendre à un rôle concret dans l’organisation de la sphère humaine. J’avais acquis une notoriété telle, que je pourrais prétendre à une récompense sonnante et trébuchante le moment venu. Je n’avais rien avalé, pas même une goutte de thé, mais avais l’impression d’avoir avalé un litre de cognac, tant la tête me tournait. Cette révélation, dite sous le coup d’une émotion intense, résonnait comme le glas dans ma pauvre cervelle léthargique.
J’ai passé la soirée à essayer de la calmer. J’ai insisté pour qu’elle mange un peu. Elle a transformé l’assiette en soucoupe volante, et les couverts en projectiles. Seul un couteau orphelin semblait perdu sur la toile cirée. En balayant la table d’un revers de main, elle s’est entaillée la paume avec l’éclat d’un verre, qui lui non plus n’avait pas survécu au tsunami. Du sang a coulé le long de la table de cuisine. Et je ne sais pas pourquoi, de me voir là, si désemparée, les bras ballants, ça l’a calmée d’un coup.
Elle a subitement repris conscience que j’existais, s’est levée d’un bond, m’a prise dans ses bras, m’a serrée à m’étouffer. Puis elle a mis ses mains froides de part et d’autre de mon visage, et plantant son regard au fond du mien, comme une épée acérée, elle m’a dit d’une voix subitement posée mais ferme :
— Emilie, je n’ai qu’une fille, c’est toi. Ne l’oublie jamais !
Puis, elle m’a demandé de rentrer dormir, m’a assuré qu’elle se sentait mieux, et que tout irait bien désormais.
Je suis retournée chez moi, j’ai pris une douche car j’avais du sang sur les joues et mes vêtements étaient souillés. Je me suis dit que je les laverais plus tard. Je suis tombée sur mon lit comme une masse.
Le lendemain des policiers sont venus me chercher sur mon lieu de travail. Et le cauchemar a commencé. S’en sont suivis trois jours de garde à vue. Les enquêteurs m’ont lu mes droits, m’ont proposé un avocat commis d’office, et m’ont posé des questions en rafale, je n’avais pas le temps de respirer. Cette histoire de sang sur mes vêtements les intriguait, ainsi que notre amitié soudaine et fusionnelle. J’ai eu beau clamer haut et fort mon innocence, ma version des faits n’a pas totalement convaincu le procureur. Il est vrai que notre couple avait de quoi surprendre. Cette entente si soudaine, et ce testament en ma faveur faisaient naître des questions auxquelles je n’avais pas de réponses.
Puis, j’ai été mise en détention. En cellule, en prison, en enfer. Les portes métalliques ont claqué dans mon dos comme une lame de guillotine. La vie carcérale ressemble à un univers postnucléaire. Vous êtes entourés de zombis pâlichons évoluant dans une nature bétonnée. La seule herbe que vous côtoyiez, est introduite clandestinement et se fume, afin de mieux transformer l’espace restreint en périmètre acceptable. Mes codétenues donnent pour la plupart, l’impression d’être résignées. Les nouvelles se remarquent à leur attitude hébétée. Je n’échappe pas à la règle. Les anciennes, dont le sort est scellé, prennent un malin plaisir à prédire un séjour à rallonge aux novices en attente de procès.
Un jour, mon nom résonne dans le haut-parleur nasillard. Je fais la connaissance de mon avocat. Sa silhouette s’encadre dans la porte, et son air gauche ne me remplit pas de confiance en l’avenir. Pourtant, le courant passe bien entre nous, et il obtient rapidement ma mise en liberté. Il a fait valoir la multiplicité des empreintes digitales retrouvées sur place, et la découverte d’un journal intime, dans lequel Lucienne confiait son désir de réaliser enfin le grand voyage qu’elle n’avait jamais pu faire. Ma responsabilité se trouve enfin mise en doute. Je rentre chez moi, ivre de liberté, épuisée par l’expérience crasseuse, et la cohabitation imposée et bruyante.
La police avait fouillé mon appartement avec une application zélée, et les scellés avaient été posés sur la porte de Lucienne.
***
Je suis toujours dans du coton. Tout me parvient difficilement, les bruits, les mots, les odeurs et même les sentiments. Mon avocat, petit homme maladroit et tout rond, à la calvitie précoce et aux joues de bambin biberonné à la farine, me donne un coup de coude, et je sursaute. D’un mouvement de menton enrobé, il me signifie que le juge s’adresse à moi. Celui-ci, le buste penché en avant, s’attend manifestement à une explication de ma part.
Un coup d’œil devant moi : l’avocat général est en train d’écrire, la tête penchée, probablement afin de domestiquer ses yeux baladeurs. A gauche, mon défenseur me fait signe de parler. En face de moi, un peu sur la droite, le jury est tendu. Tous me dévisagent et le public s’est tu. Il règne un silence pesant et lourd d’attente. Le coton qui m’enveloppe de sa gangue feutrée a envahi ma bouche. Je me dresse tant bien que mal sur les guimauves qui me servent de jambes, comme une somnambule.
Le juge, tronqué derrière son lourd rempart de bois sculpté, se gratte la gorge et déclame d’une voix que l’autorité a modelé :
— Mademoiselle Lamoureux ! Vous savez pourquoi nous sommes réunis aujourd’hui ? Certainement pas pour prendre le thé avec des petits gâteaux !
Je suis parcourue par un frisson.
Très content de son effet, le juge se renverse sur un fauteuil grinçant, parcourant du regard la salle, d’où s’élèvent des rires et des bruits de chaises.
J’arrive à articuler un timide : « non, non, bien sûr Monsieur le juge. »
— Monsieur le président !
— Pardon. Non, Monsieur le président.
Je surprends du coin de l’œil, le visage hilare d’un homme au premier rang, qui immortalise la scène sur un carnet à croquis.
— Puis-je vous rappeler Mademoiselle Lamoureux, que vous êtes ici aujourd’hui, pour répondre du meurtre sur la personne de Madame Lucienne Ledent, 82 ans. Les faits se seraient déroulés dans la nuit du 12 au 13 octobre 2018. Comme vous manifestez visiblement plus d’intérêt pour le bout de vos chaussures que pour cette Cour, je vous rappelle les faits :
— Madame Ghislaine Gibson, fille de Madame Ledent, s’est présentée au domicile de sa mère le 13 octobre. Ayant trouvé l’appartement désert, et un certain désordre dans la cuisine de celle-ci, elle a immédiatement prévenu les forces de l’ordre.
Il lance un regard dégoulinant de compassion vers la fille de Lucienne, qui essuie le coin de son œil sec avec un mouchoir en papier.
« Du sang ! Vous entendez Mademoiselle Lamoureux ! » martèle-t-il en pointant un doigt vengeur dans ma direction.
Il poursuit :
— Il a été fait état de présence de sang dans sa cuisine, lequel sang a été maladroitement essuyé, et ce même sang, retrouvé chez vous, sur vos vêtements déposés dans la salle de bain !
