Une enfance heureuse - Dominique Toutain - E-Book

Une enfance heureuse E-Book

Dominique Toutain

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Beschreibung

Laura assiste impuissante à la dégradation inéluctable de sa mère vieillissante. Chaque visite au domicile familial est le déclencheur d'un processus de mémoire. Entourée d'éléments masculins qu'elle adore, elle finit par remettre en cause l'influence larmoyante et oppressante de sa mère. Et si finalement cette jeunesse dorée n'était pas si heureuse...

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Seitenzahl: 211

Veröffentlichungsjahr: 2021

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« La jeunesse heureuse est une invention de vieillards »

(Paul Guimard)

A ma famille…

Sommaire

Prologue

Une dame de 87 ans

La guerre

Les grands-parents

Pierre

Conflit

Premiers soucis

Souvenirs

Consultation

Rien ne va plus

Heureuse jeunesse

Le départ

La maison

Le v(i)ol

L’annonce

Le tribunal

L’amant

Noël

Les nouveaux locaux

La vente

L’adieu

PROLOGUE

Lorsque Laura poussa la porte de chez sa mère ce jour-là, elle ne savait pas ce qui l’attendait. D'ailleurs, elle ne savait jamais ce qui l’attendait vraiment, et cela remontait à l’enfance. Elle ne saurait dire depuis quand exactement, disons aussi loin que peuvent remonter les souvenirs. Puis elle se souvint de ses années lycée, où sur le chemin du retour, sa préoccupation n’était pas les devoirs à faire ni les péripéties de la journée, mais bien quelle tête ferait sa mère.

Serait-elle contente de la voir ou lui reprocherait-elle les mille choses qui avaient rempli sa journée, faisant ressortir le vide de la sienne ? Elle l’entend encore :

— Tu as eu quels cours aujourd’hui ? C’est comment déjà le nom de ce professeur ? Qu'as-tu mangé ce midi ? Mais raconte ! Je suis restée seule toute la journée, je n’ai vu personne à part ta grand-mère qui vient dix fois par jour pour traîner dans mes pattes et regarder le courrier que le facteur vient juste de déposer! Tout juste si elle ne l’ouvre pas avant moi!

Et Laura, compatissante devant cette vision abyssale de sa vie de femme au foyer, dont les beaux-parents habitaient la maison voisine, comprenait immédiatement le désir de sa mère de partager au plus près la vie de sa fille, et se laissait aller à quelques confidences, du genre :

— Tu sais le prof de français, je t’en ai déjà parlé. Il est arrivé en cours avec une tache sur sa chemise... on a bien rigolé ! Il ne comprenait pas pourquoi ! On était mort de rire ! J’étais assise à côté de Luc, qu’est-ce qu’on a ri ! Et puis tu sais, Isabelle ? Elle ne sort plus avec Thierry ! Personne ne s’y attendait !

Généralement, la conversation s’arrêtait là. Sa mère lui sifflait un « file dans ta chambre » entre ses dents et le goûter s’en trouvait abrégé. En montant l’escalier, elle était poursuivie par un « il n’y a que les garçons qui comptent ! » Et Laura se jurait qu’on ne l’y prendrait plus, que ses aventures lycéennes seraient réservées à son journal intime, et que sa mère pourrait dorénavant se contenter de ses conversations avec ses casseroles et de ses joutes avec sa belle-mère !

Pourtant, cette scène se reproduisait régulièrement, parce que Laura se faisait avoir par la mélancolie maladive de sa mère, parce qu’elle cédait aux imprécations de celle-ci qui voulait se la jouer « bonne copine ». Et immanquablement, la fin était la même : « il n’y a que les copains et les copines qui t’importent ! Tu les aimes plus que moi ! »

Voilà ! La phrase était lâchée ! Et Laura pleurait dans sa chambre, ne sachant pas comment dire à cette mère que oui, bien sûr elle l’aimait de tout son cœur, mais que ça n’avait rien à voir avec toutes ses émotions d’ado qui la submergeaient. Et oui encore, elle aurait adoré partager tout cela avec elle, mais elles n’étaient manifestement pas sur la même longueur d’onde.

Elle ne pouvait pas ôter de sa mémoire, cette fameuse fête du lycée, où elle s’était improvisée chorégraphe, et devait exécuter un mouvement de gymnastique sur une musique rock accompagnée de sa meilleure amie qui, prise par le trac, au dernier moment, n’avait plus voulu participer. Laura avait mis beaucoup d’énergie dans ce projet, et surtout elle voulait épater sa mère, car les parents étaient tous invités au spectacle. Il était hors de question de rater cette occasion d’éveiller sa fierté. Alors elle avait entrepris de convaincre son amie, de la rassurer, et l’avait prise dans ses bras afin de lui redonner confiance. Hélas, sa mère avait assisté à la scène dans les coulisses et n’avait retenu de la soirée que cette accolade qui ne lui était pas destinée. Chou blanc...

Bien sûr, les années ont passé, elle a grandi et sa mère a vieilli. Mais le même scénario s’est déroulé maintes et maintes fois, prenant des formes différentes, sur des sujets autres, avec toujours la même incompréhension. Au fil des années Laura ne montait plus dans sa chambre, mais partait contrariée ou raccrochait le téléphone les larmes aux yeux, à cause du sempiternel reproche, « Tu aimes ta copine plus que moi », ou bien « tu fais pleurer ta mère ! Tu devrais avoir honte ! »

A quel moment cela a-t-il basculé ? Parce que tout avait très bien commencé ! Au plus profond de ses souvenirs enfantins, Laura revoit une maman aimante, vers laquelle elle pouvait se diriger sans crainte ni appréhension. Récemment, lors de rangements, elle a trouvé une de ces lettres que l’on adresse à ses parents quand on part pour la première fois seule, en Angleterre, chez sa correspondante. Le bas de la page était rempli de cœurs, de « maman je t’aime », et de toutes sortes de formules emphatiques. Elle s’est d’ailleurs posé la question, en relisant ses lignes de jeunesse. Pourquoi tant d’application à crier son amour filial à cette mère anxiogène, alors que son père, qu’elle adorait se contentait d’un « gros bisou » somme toute assez banal. Elle n’y avait pas plus que ça prêté attention. Maintenant elle se demande si tout ce déballage de sentiments n’était pas le prix à payer pour avoir un sourire un peu moins crispé au retour à la maison.

Bien sûr quarante ans après, elle ne se souvient pas de l’accueil qui lui avait été réservé. En revanche, elle a le souvenir très net de ses lettres qui l’attendaient sur la table de cuisine, avec les corrections au stylo rouge, sur chaque faute d’orthographe, comme d’horribles cicatrices sur sa prose enflammée, et l’obligation de se relire à haute voix pour bien en apprécier la fragilité artistique. Il ne manquait plus qu’un 3/10 souligné de deux traits et d’un “peut mieux faire” dans la marge !

UNE DAME DE 87 ANS

Ainsi, ce jour-là, lorsqu’elle poussa la porte d’entrée, comme chaque fois depuis qu’elle était en âge d’ouvrir une porte, elle ne savait pas comment elle allait trouver sa mère : chantonnant dans la cuisine, les mains dans la farine, dans un fauteuil faisant des mots croisés, ou ruminant sa bile dans la salle de bain. Elle ressentit instantanément cette pesanteur au creux de l’estomac, comme l’élément annonciateur d’une potentielle catastrophe. Catastrophe d’autant plus probable que l’âge déjà avancé de sa mère ne lui avait pas apporté que des rides. Elle présentait aussi une sorte de ramollissement des fonctions cognitives, mal répertorié par la Faculté. Alzheimer était le terme à la mode, mais dans ce cas précis ne correspondait, semble-t-il, pas à cet état de naufrage cérébral.

Elle trouva sa mère affairée dans la cuisine, les cheveux en bataille, ceinturée dans sa robe de chambre en pilou décoloré, en train de disposer deux bols sur la table où trônaient déjà le beurre et un pot de confiture.

— Bonjour maman. Qu’est-ce que tu fais ?

— Bah ! Je prépare le petit déjeuner des enfants !

— Maman... il est trois heures de l’après-midi... et puis...

Silence pesant...

— Y’a pas d’enfants ?

— Non maman... et puis tu pourrais t’habiller quand même !

— Tu as raison, s’il est 3 heures ! Et j’ai rendez-vous chez le coiffeur.

Le coiffeur ! Une grande histoire d’amour ! Elle n’avait jamais vu sa mère les cheveux mouillés. La douche, c’était avec une charlotte et lorsqu’elle sortait, elle avait toujours cet horrible dispositif en plastique transparent, plié en accordéon qui se déployait sur sa tête et se nouait par deux cordons sous le menton. Elle pouvait toujours soigner sa tenue, ce petit détail ruinait automatiquement ses efforts. Et si elle avait trois sacs, elle avait trois de ces machins. Un nuage ? Et hop! Le machin sur la tête ! Au cas où !

Elle disait à qui voulait l’entendre, qu’elle avait le cheveu fin. Ainsi, la moindre goutte, la moindre brise étaient synonymes de séisme capillaire. Laura avait toujours appréhendé ses sorties en ville avec sa mère, car celle-ci parlait à tout le monde. Elle était du genre à raconter sa vie chez les commerçants, à pousser une porte cochère pour voir s’il n’y avait pas un jardin intérieur dissimulé par le lourd ventail. Mais le pire était sans doute lorsqu'elle devait descendre de voiture pour la guider lors d’une manœuvre, agitant la main pour reculer, ou criant « stop ! » avant qu’il ne soit trop tard. Tout cela mettait à rude épreuve sa timidité. Alors, cerise sur le gâteau, si elle levait le nez vers le ciel et détectait un signe annonciateur d’intempérie, uniquement visible par elle-même, et qu’elle se garnissait le crâne de son préservatif plissé, c’était le pompon. Laura finissait par redouter ces aventures citadines et ça devait se voir, car sa mère lui reprochait souvent son manque d’enthousiasme à venir en ville avec elle.

— Tu veux que je te conduise chez le coiffeur ?

— Non, non, merci. Je vais y aller en voiture

—Tu es sûre ?

— Bah oui pourquoi ?

Bah oui pourquoi ? Pourquoi laisser conduire une dame de 87 ans qui perd la tête ? Parce que ce n’est pas facile pour une fille d’inverser la hiérarchie et d’imposer à sa mère du jour au lendemain ce qu’elle doit ou ne doit pas faire. Parce que bien sûr, vu de l’extérieur, c’est facile de trancher, par rapport à une grille préétablie, ce qui est bien ou ne l’est pas. Mais dans la vraie vie c’est une autre paire de manches, car oui, sa mère est cérébralement perturbée, mais elle a encore de sacrés moments de lucidité. Et il faut bien viser pour tomber sur le moment, où lui piquer ses clés va être une évidence, et dans le meilleur des cas, va passer comme une lettre à la poste. Sinon, gare aux retombées nucléaires. Ça Laura préfèrerait éviter, car elle s’en est pris des Scuds dans sa vie ! Et si possible, elle aimerait éviter de déclencher une nouvelle guerre de tranchée.

Mais c’est vrai que la question voiture va se poser très vite. La semaine dernière, sa mère l’a appelée au téléphone pour lui dire qu’elle ne pouvait pas rentrer la voiture au garage, et par conséquent celle-ci passerait la nuit dans la rue. Motif: plus d’essence ! Elle a eu beau la rassurer, lui dire qu’elle en avait assez pour faire 30 mètres, peine perdue. Il s’est avéré le lendemain, que le réservoir était plein, aiguille bloquée sur la droite. Elle n’a jamais voulu admettre qu’il fallait qu’elle soit à gauche sur 0 pour indiquer le besoin urgent de faire le plein. Un autre jour, elle lui a appris que, ne faisant pas confiance à la jauge, elle mesurait le niveau d’essence avec un bâton par la trappe du réservoir, en lui soutenant que le voisin avait toujours fait ça avec sa BMW ! Bien sûr maman... Il faut savoir que sa mère et les voitures c’est une longue histoire.

D’abord, elle a appris à conduire un peu contrainte et forcée car son mari avait acheté une voiture. A savoir d’ailleurs pour l’anecdote, qu’il était sorti du garage pour se rendre ensuite dans une auto-école afin de passer le permis, autres temps autres mœurs. Mais elle a toujours eu peur au volant. (Que dire des autres usagers qu’elle croisait !)

Un jour, Laura devait avoir une dizaine d’années, un homme qui passait par là, l’avait sortie de la voiture par le pare-brise béant. Elle n’a pas d’autres souvenirs que ces bras étrangers qui la soulèvent et la déposent dans les bras de sa mère.

Dès qu’elle a eu son permis, c’est elle qui a pris les commandes, pour le soulagement de tous. Elle a même vu un jour, sa mère arriver à bout de souffle, les clés à la main, lui demander d’aller rechercher la voiture deux rues plus bas. Elle avait calé dans une montée et noyé le moteur. Un autre jour, Laura devait avoir 18 ans, sa mère s’affairait dans la cuisine, quand ses yeux étaient tombés sur la voiture garée devant sa fenêtre. Elle avait interpellé alors son mari pour lui dire :

— Tu vois chéri, c’est une voiture comme ça qu’il me faudrait. Ni trop petite ni trop grande.

— C'est vrai ? Elle te plait ? avait répliqué son père imperturbable

— Absolument ! Ce serait l’idéal !

— Ça tombe bien, … c’est la tienne !

Bref elle n’aurait pas pu faire carrière dans le domaine de l’automobile, et son blocage pour la chose mécanique ne datait pas d’hier. Sans oublier, qu’elle a déjà pris la voie rapide à contre sens, il n’y a pas si longtemps !

— Tu ne veux vraiment pas que je te conduise ? Tu as pris rendez-vous au moins ?

— Pas la peine, ma coiffeuse me prend toujours quand j’arrive et je connais la route depuis le temps ! Tiens puisque tu es là, trouve-moi mes appareils auditifs, impossible de mettre la main dessus.

— Encore ? Tu les poses où d’habitude ?

Question idiote ! D’ailleurs, sa mère hausse les épaules. Elle reprend :

— Va t’habiller maman, je vais chercher...

Elle finissait toujours par les retrouver, mais ça devenait lassant ce petit jeu de cache-cache, tous les jours répétés pour tomber dessus par hasard tant les fichus appareils semblaient doués d’une vie propre pour se terrer dans d’improbables recoins.

Sa mère n’était pas devenue sourde à cause de l’âge, bien que cet état de fait ne soit pas motif à amélioration. Grande tricoteuse, elle avait eu un jour, la très mauvaise idée de se gratter l’oreille avec une des aiguilles, ce qui lui avait déclenché une sorte de frisson qui avait précipité l’engin de torture jusqu’au tympan. Le médecin appelé d’urgence s’était précipité vers son père tant sa pâleur était effrayante. La blessée, elle, supportait assez bien le choc, mais venait de perdre une bonne partie de l’audition.

Cette mission quotidienne accomplie, elle se dirigea vers la boîte aux lettres, afin de récupérer d’éventuelles factures. Elle se faisait de plus en plus de soucis pour sa mère. Elle voyait bien que son état empirait. Elle se disait qu’elle devrait peut-être se renseigner sur une mise sous tutelle. Mais encore une fois, c’est une décision difficile à prendre. Sa mère s’invente des enfants qui vont prendre leur petit-déjeuner, et perd un nombre grandissant de choses, mais elle se lave, s’habille seule, se nourrit, va faire ses courses, se rend chez le coiffeur, conduit sa voiture, et répète à qui veut l’entendre que le notaire lui a dit : « Madame, c’est votre maison. Personne ne peut vous la prendre. » La question d’une maison de retraite va se poser tôt ou tard, et Laura redoute ce moment. A moins que le temps ne lui vienne en aide et ne l’oblige à prendre la décision qui fâche.

Dernièrement, un homme s’est présenté à la barrière en se disant élagueur. Désarçonné de tomber sur elle plutôt que sur sa mère, Il a prétendu obéir à la volonté de son père qui souhaitait que les arbres soient entretenus régulièrement. Son père étant décédé depuis trois ans, Laura lui a fait remarquer cet état de fait. Sans se troubler l’homme a retorqué qu’en effet, il était convenu qu’il fasse le nécessaire tous les trois ans. Malheureusement pour lui, Laura s’occupait déjà de la comptabilité de sa mère et avait vu passer un assez joli chèque datant de quelques mois à peine, correspondant justement à un élagage. Elle avait donc demandé assez sèchement, (ce qui n’était pas dans son caractère), à ce monsieur de ne plus jamais remettre les pieds à cette adresse. Cette aventure lui a mis la puce à l’oreille. Sa mère va devenir une proie facile.

En attendant, sa mère est prête : habillée très convenablement, légèrement maquillée comme à son habitude, correctement appareillée en stéréo, les clés de voiture dans la main. Bon apparemment, il va être temps de se dire au revoir. Le cheveu n’attend pas. Prise d’une inspiration soudaine, après l’avoir embrassée, elle va ouvrir la barrière, regagne sa voiture et attend. Aucun risque d’être repérée, puisque sa mère ne reconnait pas son propre véhicule... Quelques minutes suffisent et l’auto descend l’allée lentement, s’engage sur la route et accélère, accélère, accélère... Laura démarre précipitamment, surprise par le démarrage sur les chapeaux de roues, et la prend en filature. Sa mère roule vite mais manifestement respecte parfaitement le code de la route et arrive à destination en cinq minutes. Bon, de ce côté-là, elle assure la mère ! « Ce n’est pas demain que j’aurais les arguments en faveur d’une remise des clés, » se dit-elle.

Laura rentre chez elle, encore troublée par l’attitude de sa mère. Elle en perd chaque jour. Il faut qu’elle prenne des mesures. Il est clair qu’elle ne va pas pouvoir rester chez elle toute seule encore longtemps. Elle a bien sa femme de ménage qui vient deux fois par semaine. Elle commence par prendre le café en arrivant, puis le goûter à 16 heures. Enfin vient l’heure du départ, et c’est sa mère qui la raccompagne à l’arrêt de bus. Pour elle, c’est un poste en or, bien qu’elle ne satisfasse pas vraiment à l’emploi cité sur sa feuille de paye, c’est au moins une compagnie.

Laura a bien essayé de faire venir une autre personne en complément, et cette fois pour aider réellement au ménage que sa mère continue d’entretenir à minima par elle-même, mais la nouvelle recrue a eu le malheur de secouer son chiffon au milieu du salon et s’est fait indiquer la sortie sur le champ, sans espoir de retour. Laura a alors insisté pour mettre en place un système d’alarme, au cas où elle ferait une mauvaise chute. L’idée a été accueillie fraîchement, mais au bout de discussions tendues, l’intéressée a rendu les armes, profondément vexée de devoir admettre une fragilité potentielle. Alors elle vient la voir presque tous les jours, et le temps qu’elle passe à la maison sert à payer les factures ou rechercher les objets qui prennent un malin plaisir à disparaître. C’est loin d’être passionnant, mais cela lui fait une présence et c’est rassurant pour Laura. On n’est jamais vraiment préparé au vieillissement de ses parents, mais quand, en plus, la tête est traversée par des courants d’air plutôt que par des idées, c’est difficile à gérer.

Et d’ailleurs, Laura n’est pas plus surprise que ça. C’est drôle à dire, mais c’était un peu écrit. Sa mère a toujours été une femme très vive, très active, mais avec une facilité déconcertante pour passer du rire aux larmes. Une vraie contorsionniste des sentiments. Si on y réfléchit bien, même son rire était nerveux, voire hystérique. Ses larmes, même processus. C’est assurément la seule personne au monde capable de se jeter au travers de son lit en hurlant que sa fille la rend malheureuse, alors qu’elle était clouée au fauteuil cinq minutes avant par une sciatique ! Un vrai prix de conservatoire d’art dramatique ! Laura a déjà eu une sciatique, Dieu sait qu’elle a souffert, et qu’il lui était bien compliqué de poser un pied devant l’autre. Alors tenter le saut de l’ange, non merci.

LA GUERRE

Un peu rêveuse, elle pense à la jeunesse de sa mère. Elle est née en 1923 dans un petit village à côté de la si touristique Honfleur, la Rivière Saint Sauveur, d’un père héros de la Grande Guerre, et néanmoins ouvrier de scierie. Ses parents déménagent et viennent s’installer à Rouen, rue de l’Epicerie, une petite rue entre la Halle aux Toiles et la Cathédrale. Ses grands-parents maternels, pêcheurs à Honfleur et habitant près du grenier à sel, les ont précédés. Le grand-père, a repris des études, et trouvé une place de capitaine de remorqueur. Ils logent près du port, rue du Champ de Foire aux Boissons, une rue typique où s’alignent les tonneaux de vin et d’alcool que les négociants entreposent ici, une fois débarqués. D’après ce qu’elle sait, elle sera enfant unique et placée très tôt chez les sœurs où elle se forgera une solide aversion contre la religion catholique. En effet, à cette époque, les bonnes sœurs, si injustement nommées, prônent le mépris et le harcèlement psychologique comme base de l’éducation. Lorsqu’une pensionnaire, par exemple, est sujette à l’énurésie, elle est condamnée à faire plusieurs fois le tour du couvent avec les draps souillés sur la tête. Sympa, comme traitement, qui n’a jamais, à sa connaissance eut le moindre retentissement dans une revue médicale. Chaque enfant est chaperonnée par une plus vieille, qui sera punie à chaque manquement de la plus jeune.

C’est dans ce pensionnat qu’elle sera vouée au bleu, la couleur de la Vierge, c’est-à-dire obligée de porter exclusivement cette couleur, pendant un temps déterminé. De vexations en brimades, les années se succèdent jusqu’à ses 15 ans, âge auquel elle sera libérée, sa maman venant de décéder à 35 printemps. La cause du décès restera assez floue. On lui parlera de maladie pulmonaire, mais Laura apprendra plus tard par une cousine, qu’il s’agissait plutôt d’une hémorragie gynécologique. Il y aurait bien un petit secret de famille là-dessous !

Bref, elle sort de l’enfer pour aller s’occuper de son veuf de père, qui a brillé à la guerre, qui a été blessé et a reçu une citation pour bravoure, mais qui ne sait pas éplucher les légumes. Il lui faut d’urgence sa fille auprès de lui pour faire ses courses, sa soupe et son ménage. Mais elle doit aussi apprendre un métier cette rescapée de la cornette ! Elle va suivre les cours Pigier et en sortir avec un diplôme de sténo-dactylo. Elle aura même une distinction spéciale, pour sa rapidité au clavier. Nous sommes alors en 1939, c’est la guerre, elle a 16 ans.

Quelques années passent, son père et elle déménagent pour une petite maison de ville à Sotteville-lès-Rouen, dans la banlieue sud. Grand bien leur a pris, car ils échappent aux bombardements dévastateurs du 19 avril 44, qui laisseront la ville exsangue sous le feu des alliés désireux de faire sauter les ponts et les gares, afin de retarder la progression de l’armée allemande. Elle trouve une place de secrétaire de direction et rencontre des amies qui habitent sur le plateau Est de Rouen. Elle fera les dix kilomètres le soir, en sortant du travail, après être passée chez son père et lui préparer sa pitance, pour aller dormir chez celles qui deviendront ses presque sœurs, parfois chargée de sacs contenant ce qu’elle a pu acheter contre ses tickets de rationnement. Le tout chaussée de galoches en bois, d’où son goût futur très prononcé pour les ornements podaux. Le matin, c’était la route dans le sens inverse, avec ses amies, pour aller travailler. Parfois, pendant le trajet, elles étaient surprises par une alerte, et plongeaient dans le fossé, secouées par le rire nerveux que provoque parfois la terreur.

Quelle époque ! Difficile pour Laura de prendre vraiment la mesure des événements. En temps de paix, on se sent parfois submergé par les affres du quotidien. Un problème financier, un souci de voisinage, le boulot, le conjoint, les enfants... les occasions d’avoir des nœuds à l’estomac ne manquent pas. Et bien en temps de guerre, c’est pareil. Les mêmes problèmes, les mêmes nœuds, avec en plus, l’angoisse d’une alerte qui vous sort du lit pour vous précipiter dans l’abri le plus proche, quand vous en avez le temps et qu’il reste de la place, la terreur des bombes, le corps tendu, l’oreille dressée afin de percevoir le sifflement caractéristique qui s’intensifie, qui se rapproche, annonciateur de la mort qui va frapper la rue, la maison d’à côté ou sa propre chambre. Et le bruit assourdissant des avions... amis ou ennemis ?

Les alliés ont déversé un enfer de feu et de métal sur la ville et les alentours, afin de préparer le débarquement. Les Allemands interdiront aux pompiers d’éteindre les incendies. Il tombera 6000 bombes la seule journée du 19 avril, faisant 814 morts et 20.000 sinistrés. L'horreur reprendra du 30 mai jusqu’au 5 juin, lors de la Semaine Rouge, rasant nombres de bâtiments comme le Théâtre des Arts, le Palais des Consuls, les Nouvelles Galeries, le Syndicat d’Initiatives où avaient été remontées de vieilles façades de maisons rouennaises, incendiant les typiques maisons à pans de bois, défigurant des quartiers entiers. La Cathédrale prend feu et voit ses cloches fondre, notamment son emblématique « Jeanne d’Arc » de vingt tonnes qui s’écrase sur le plancher du premier étage de la tour Saint Romain. Des églises sont éventrées, ou réduites à l’état de ruines. Il en va de l’église Saint Vincent, dont une arche subsiste près du nouveau Théâtre des Arts, de la splendide église Saint Maclou, et d’autres encore. Il y aura 400 morts de plus. La ville aux 100 clochers va devoir revoir ses calculs. Cinq cents mineurs viendront du nord de la France, prêter main forte afin de fouiller les décombres. Mais surtout, sa mère était dessous, ou pas très loin de l’enfer. Drôle de jeunesse tout de même. Et malgré le chaos, à l’entendre, persistent le rire avec ses amies, et la complicité avec celui qui deviendra le parrain de Laura.