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A Marseille (France), on ne savait pas pourquoi cette plage s'appelle "la plage du prophète". Maintenant on sait. « Lui, il a grandi entre une autoroute et une voie ferrée. Il tournait autour de la table de la salle à manger avec son tricycle et il parvenait même à soulever une roue dans ce virage à 360 degrés. C’est dire s’il allait vite. C’est dire qu’il était déjà un mec d’élite. Elle, elle a un visage et des cheveux de madone, mais elle ne connaît pas encore Botticelli. Une Vénus marseillaise, sortie d’un coquillage de la rue Paradis. » C’est une histoire "d’amours"... Et de prophètes. Fatalement. L’écriture peut-elle faire des miracles ?
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2016
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« Nul n’est prophète en son pays »
St Luc
« Nous sommes tous prophètes
car nous écrivons tous l’avenir »
CAMEL
Epigraphe
Première Partie
1. Chapitre
2. Chapitre
3. Chapitre
4. Chapitre
5. Chapitre
6. Chapitre
7. Chapitre
8. Chapitre
9. Chapitre
10. Chapitre
11. Chapitre
12. Chapitre
13. Chapitre
14. Chapitre
15. Chapitre
16. Chapitre
17. Chapitre
18. Chapitre
19. Chapitre
20. Chapitre
21. Chapitre
22. Chapitre
Deuxième Partie
23. Chapitre
24. Chapitre
25. Chapitre
26. Chapitre
27. Chapitre
28. Chapitre
29. Chapitre
30. Chapitre
31. Chapitre
32. Chapitre
33. Chapitre
34. Chapitre
35. Chapitre
36. Chapitre
37. Chapitre
38. Chapitre
39. Chapitre
40. Chapitre
41. Chapitre
42. Chapitre
43. Chapitre
44. Chapitre
45. Chapitre
46. Chapitre
47. Chapitre
48. Chapitre
49. Chapitre
50. Chapitre
51. Chapitre
52. Chapitre
53. Chapitre
Troisième Partie
54. Chapitre
55. Chapitre
56. Chapitre
57. Chapitre
58. Chapitre
59. Chapitre
60. Chapitre
61. Chapitre
62. Chapitre
63. Chapitre
64. Chapitre
65. Chapitre
66. Chapitre
67. Chapitre
68. Chapitre
69. Chapitre
70. Chapitre
71. Chapitre
72. Chapitre
73. Chapitre
74. Chapitre
75. Chapitre
76. Chapitre
77. Chapitre
78. Chapitre
79. Chapitre
80. Chapitre
81. Chapitre
82. Chapitre
83. Chapitre
84. Chapitre
85. Chapitre
L’été sent l’été, un mélange d’ambre et d’embruns, de mer et de merguez. Juillet est caniculaire, probablement à cause de l’effet de serre. Mais Camel et Stéphanie oublient la catastrophe annoncée en se léchant le museau. En se faisant le bouche à bouche ils luttent à leur manière contre le gaz carbonique qui, vicieusement, pénètre dans les jolis poumons de Stéphanie.
Camel est un écologiste tendance secouriste. S’il plonge en apnée dans les profondeurs du baiser, c’est pour sauver l’humanité. Et l’humanité, ce jour là, est une fille blonde pour laquelle il pratique l’assistance respiratoire.
Lui, il a grandi entre une autoroute et une voie ferrée. Il tournait autour de la table de la salle à manger avec son tricycle et il parvenait même à soulever une roue dans ce virage à 360 degrés. C’est dire s’il allait vite. C’est dire qu’il était déjà un mec d’élite. Elle, elle a un visage et des cheveux de madone, mais elle ne connaît pas encore Botticelli. Une Vénus marseillaise, sortie d’un coquillage de la rue Paradis. Lui, il a les plus beaux abdominaux de la plage, et les abdominaux, ça compte. Elle, elle a un ventre de statue et des seins qui attirent les doigts. Mais Camel respecte. Elle n’a pas voulu enlever le haut. Alors pour l’instant il prend une première empreinte de sa poitrine à elle sur sa poitrine à lui. Il n’a rien vu et il n’est pas pressé. Camel est noble. Il sait se retenir. Il connaît d’instinct les secrets du plaisir. C’est un mec d’élite je vous dis ! Il savoure le mystère de la beauté à dévoiler sur cette plage colorée, en ce dimanche solaire au bord de la Méditerranée.
Allongés sur leurs serviettes maxi-format, leurs corps font des étincelles. On mettrait une guirlande de Noël entre leurs deux épidermes, peut-être qu’elle s’allumerait. Mais encore faudrait-il pouvoir la glisser, la guirlande, entre leurs peaux collées. Et puis on est en juillet, les lampes clignotantes sont dans les cartons, avec les santons.
Ainsi ils sont, excités mais corrects, enlacés au milieu des mégots qui jonchent le sable, tristes rebuts de drogues légales, pauvres reliques de sucettes vulgaires. Suffit-il de quelques ventouseries buccales, d’un simple cours de languistique, pour pouvoir parler d’amour ? Ne nous attardons pas sur la question. Constatons seulement que le manège est reparti pour un tour.
Quelques mètres plus loin, Sabrina dit à son copain Jérôme qui, la main dans le maillot, se remet le sexe bien en place :
_ Je te parie qu’il va la ramener en moto.
_ Et toi, tu vas la laisser faire ?
_ Oh, je suis sa cousine, pas sa mère ! répond Sabrina avant de se remettre à faire semblant de lire son magazine. Jérôme, lui, il est contrarié. Du coup, il va aller nager jusqu’à la deuxième bouée. Il s’avance vers les vagues et tout à coup se demande pourquoi on appelle cette plage Le prophète. Il n’en sait rien. Nous non plus. Pour l’instant.
La moto est frêle. Et eux aussi. Deux corps serrés en équilibre. Têtes nues. Collés. Ils vont lentement, presque sans bruit. Se laissent doubler par les motards sur leurs grosses bécanes qui les dépassent dans un boucan d’enfer. Se laissent doubler aussi par les voitures vitres ouvertes dont s’échappent les gentilles paroles d’une chanson rapée. Mais tout cela s’évanouit étrangement vite dans l’air vaste.
Le monde de Stéphanie est sous ses doigts. Elle a passé ses bras autour de la taille de Camel. Sur l’épaule elle porte son sac de plage, un truc siglé couleur pastel, acheté dans une boutique du centre-ville. Aux pieds elle a des sandales de la même couleur. Quatre brides parallèles à ses ongles vernis. De la même couleur que le sac. Et une chaîne en or à la cheville droite.
Avant de quitter la plage elle a remis son top à fines bretelles et sa jupe courte pendant que Camel reprenait son sac à dos, mettait ses baskets, et enfilait un tee-shirt blanc serré aux épaules. Ils n’ont pas mis de casque. Camel a accroché le sien sur le porte-bagage, avec le sac à dos. Le vent dans les boucles brunes de l’un et les mèches blondes de l’autre, ça ferait une jolie photo...
Ca tourne et ça vire. Dans les courbes Stéphanie penche légèrement, suit le mouvement du corps de Camel, déjà attentive à l’accompagner dans chacun de ses gestes. Sur leur petite moto ils roulent au ralenti, laissant leur tête s’imbiber de ce moment essentiel. Le goudron parfait est un tapis que les dieux déroulent devant eux. Stéphanie regarde sur le côté, elle voit la mer apaisée, et l’horizon infini. Et puis la ville, aussi, après un virage serré. Marseille est plus érotique que jamais, alanguie sous un ciel idéal.
Et bêtement ils voudraient que cela dure toujours. Ils se disent que le soleil pourrait attendre pour se coucher. Et en même temps ils rêvent d’obscurité et de clair de lune... Plusieurs voitures les doublent. Certaines klaxonnent. Stéphanie ne parle pas à Camel. Camel ne parle pas à Stéphanie. Ils n’ont rien à se dire. Ils sont dans cet espace parallèle au monde des humains où les paroles sont muettes. Tout est clair. Tout est là. Rond comme cette boule rouge qui descend vers la mer. Et ils vont disparaître comme elle, en cette heure propice, derrière un horizon complice.
Laissons-les seuls. Laissons-les étancher leur soif d’unité. Laissons-les s’échapper du temps des mortels. Ils ne savent rien de ce qui les attend. A vrai dire, ils s’en foutent.
Stéphanie a du sable partout. Entre les orteils, entre les seins. Même entre les fesses. Peut-être elle va le garder en souvenir, comme une relique. Le mettre dans une fiole et l’exposer sur une étagère. Avant de pénétrer dans la ville lentement, ils font durer le plaisir. C’est ce que l’on appelle des préliminaires.
C’est galère pour arriver chez eux. C’est une impasse au bout de la ville. La maison est accrochée aux rochers. Derrière, les Calanques commencent. Cette ville est ainsi faite, mégapole fichée dans la mer et plantée au bord de la sauvagerie calcaire de ces fjords provençaux. Quand c’est le bout, c’est vraiment le bout, et on va pas plus loin. Myriam a tout de même réussi à se garer. Le plus dur est fait. Parce que pour les créneaux elle n’a jamais été douée. C’est peut-être un truc féminin ça. Mais faut pas le dire. Elle a passé le permis sur le tard en plus. Elle a trouvé une place dans la rue qui grimpe sec vers la maison de Mary et Daniel. Il a fallu qu’elle se gare en côte et c’était pas évident. Du coup elle a failli oublier de prendre la tarte et la bouteille de rosé dans le coffre. Elle se demande, comme chaque fois, si elle sera la seule solo de la soirée. Elle se fait pas d’illusion. Elle a l’habitude.
_ Bonsoir !
Elle salue deux gars qui arrivent au portail en même temps qu’elle. Deux gays probablement. Dan et Mary ont plein de copains gay. Elle monte le petit escalier. Daniel est là. Bises.
_ Y avait longtemps !
_ C’est vrai ! Je suis contente de te voir.
Myriam est sympa, simple, souriante. On aime l’avoir comme amie. Elle, elle ne sait plus si elle aime qu’on aime l’avoir comme amie. Elle aimerait qu’on l’aime autrement. Ce soir peut-être elle se laissera draguer. Loin d’être sûr.
Sur la terrasse, il y a déjà du monde. Tant mieux, elle n’est pas la première. Bonsoir, bonsoir. On fait la bise à tout le monde après avoir posé la tarte. Le rosé, il faut le mettre au frais.
Mary arrive, enjouée et rieuse, un oiseau sautillant. Daniel ne va pas tarder à se mettre aux platines. Les lumières sont déjà en place. Du bleu du vert du rouge, des ronds sur le sol et des lignes au laser qui se dispersent et se perdent dans les pins du petit jardin, et même chez les voisins.
La ville est là-bas, allongée au bord de l’eau. Tout le monde s’extasie sur la vue, comme chaque fois. Myriam se verrait bien en mode contemplation, mais la musique a démarré, et c’est tout de suite du lourd. Daniel ne rigole pas avec ça. Les basses secouent les cœurs, des cœurs fragiles et d’autres pas, des cœurs à prendre et d’autres occupés, des cœurs tendres et des cœurs durs. Le cœur de Myriam est une friche habitée par un seul souvenir. Ce soir encore, il n’en dévoilera rien, protégeant ce secret comme une pépite d’or.
La ville ne s’endort pas. Un petit bout d’humanité danse chez Mary. Ici et là on mord dans le soir d’été, on se frotte la peau, on rit pour oublier que le monde s’écroule.
Daniel est concentré, le casque sur les oreilles. On prend la posture décontractée de ceux qui sont cool et open. A priori, aucun mec n’est seul. Elle s’en doutait. Pire, une fille danse comme une déesse.
Elle l’a vue arriver tout à l’heure, accompagnée d’un black timide qui s’est tout de suite assis dans le canapé au bout de la terrasse, éclairé par deux bougies. Elle danse et on voit bien qu’elle hypnotise la moitié des gars présents. Elle n’hésite pas à les regarder dans les yeux. Elle plie ses longues jambes comme pour s’accroupir, une position un peu tribale, qui serait mauvais goût chez n’importe qui d’autre et qui devient avec elle seulement lascive, démoniaque. C’est Eve qui danse. Elle lance en l’air ses bras et ses mains comme des serpents, elle bouge son petit cul bien en rythme, elle fait flotter ses cheveux d’un côté puis de l’autre de ses fines épaules, et elle a même le culot de se contempler dans le miroir du salon, à côté de la platine derrière laquelle Daniel, imperturbable, est rivé sur ses curseurs.
Myriam regarde la fille qui danse. Les chaussures à talons, d’accord. Mais un short pareil, elle pourrait pas. Blanc en plus. Elle n’a déjà plus envie de danser. La soirée va être longue. Heureusement la conversation de Mary est presque aussi douce que la peau d’un homme. L’amitié n’est pas un vain mot, Mary sait le cultiver. Elles parlent un peu du passé, en morceaux choisis.
_ Tu te rappelles de Géo, mon chien fou ?
Minuit arrive vite, finalement. Le rosé est bon mais faut pas abuser. Dans les pins le laser pointe toujours et sur le sol les ronds de couleur continuent à danser tout seuls. Elle va pas tarder. Une demi-heure et zou. Mary va être déçue, mais elle se sent pas, ce soir, pas capable de faire durer, de faire semblant d’être bien. La fille aux longues jambes a disparu, peut-être dans l’obscurité au fond de la terrasse, peut-être ailleurs.
Myriam pense à Camel. Elle va lui envoyer un texto.
Il a garé la moto au bout de la place. Ils ont du mal à se désenlacer. Les terrasses sont bondées alors ils passent devant les cafés en se tenant par la main dans la bruyante ambiance des rires et des bavardages légers qui ricochent sur les verres de vin, de vodka, de bière ou de pastis. Ils finissent par trouver une table. Ils sont serrés contre le mur. L’intimité, ce sera pour plus tard. Stéphanie ne lâche pas la main de Camel. Camel lâche de temps en temps la bouche de Stéphanie. Par exemple pour commander. Il demande un diabolo menthe. Elle se moque : c’est une boisson d’enfant ! Elle a pris une vodka orange. Il dit :
_ C’est une boisson de grand-mère !
lls rient. Elle dit :
_ Tu bois pas d’alcool ?
_ Je préfère pas.
Après, en sirotant leurs boissons de couleur, ils parlent sans parler. Ils ont envie de tout se dire mais ne savent pas par quoi commencer. Tout ce qui a été dit avant, sur la plage, ça ne compte pas. C’était avant, avant le baiser, avant de dire oui, avant le lâcher-prise, avant qu’ils ne se lâchent plus. Ils sont un peu démunis en dehors du langage des mains. Les mots se bousculent mais en désordre. Camel préfère se taire qu’offrir des phrases mal tournées. Il est comme ça. Stéphanie, pour l’instant, la peau lui suffit.
Ils vivent le silence des amoureux, au milieu du brouhaha de la jeunesse qui s’amuse et célèbre son triomphe sur le temps qui ne passe pas encore trop vite pour eux. Pour Camel et Stéphanie, c’est arrêt sur image. Encore des baisers. Mais Camel, tout de même, au bout d’un moment, ça le gêne. Pas besoin de se donner en spectacle. Aux tables d’à côté, d’autres couples moins expansifs corporellement ont le droit d’être tranquilles. Pas besoin d’exciter leur jalousie.
_ Tu veux aller au Campus après ?
_ Ok, mais je dois rentrer à minuit.
_ Ça va, tu n’habites pas loin.
Qu’est-ce qu’ils se disent ensuite ? Des broutilles. Ils blaguent. Il l’appelle Cendrillon. Ils rigolent encore. Ils ont l’air un peu bêtes mais c’est normal. Ils n’osent pas se poser des questions sur leur vie, leur passé, leur projets. Il sait juste qu’elle habite les beaux quartiers, tout près de là, au sud de la ville.
Il lui a demandé avant de prendre la moto. Ils ne veulent pas en savoir trop. Ont-ils d’ailleurs besoin d’en savoir plus ? Sur la plage les regards ont tout fait, ou presque. Un ballon de volley a suffi comme intermédiaire. Sabrina et Jérôme ont même été un peu sidérés par la rapidité des faits. Ils se souvenaient que pour eux il avait fallu pas mal de rendez-vous. C’est peut-être une autre génération. Deux ou trois ans d’écart.
Ils ne vont pas tout de suite au Campus. C’est un peu tôt. Alors ils errent dans les rues près du port, au hasard des coins obscurs où ils peuvent encore s’embrasser, cette fois-ci sans témoin. Puis ils reviennent dans les lumières de la ville pour se fondre dans la fête estivale, dans le flot insouciant de la foule en vacances.
Un peu plus tard, Stéphanie danse. Tout en finesse et en souplesse. Camel la regarde. Elle n’ose pas en faire trop tout de même. Elle est bronzée comme une vahiné mais n’a pas de fleur dans les cheveux.
_ Tu viens pas ?
Il la rejoint, et voilà que Camel aussi se projette dans l’espace et invente une chorégraphie puissamment sensuelle. Il ne pense plus à rien, à rien d’autre que la ligne de basse qui lui pénètre le cœur, son petit cœur fragile, au beat qui lui secoue les reins, à rien d’autre qu’à cette fille blonde qu’il a déjà dans la peau. Ils sont les rois du monde, pour une heure ou deux au moins.
A minuit trente, juste avant de remonter sur la moto, il regarde son téléphone et répond à un texto :
T’inquiète, Mum, je vais pas tarder. Bises.
Elle se raccroche à son cou en montant sur la selle. Il a dit tout simplement :
_ Je te ramène chez toi.
Elle ne sait pas si elle doit s’étonner de sa sagesse, s’inquiéter qu’il n’insiste pas, qu’il ne veuille pas là, tout de suite, l’amener chez lui, ou ailleurs, n’importe où. Elle le trouve beau dans la sobriété et la simplicité de ses mots. Elle a promis à ses parents. Elle ne sait pas si elle est sûre de vouloir. Elle n’a rien fait encore au-delà de l’art des baisers. Est-ce le moment ? Est-ce lui ? Elle n’a pas peur, elle lui fait tout de suite une confiance folle, aveugle, absurde. Il suffit qu’elle puisse le tenir contre elle.
Autour d’eux la nuit continue de s’agiter en rumeurs de fêtes et d’ivresses. Elle espère que les feux soient rouges pour que ça dure plus longtemps. Mais le trajet est court jusqu’à son petit nid bourgeois, grand appartement cossu dans un immeuble ancien, tommettes au sol et hauts plafonds, revisité design vintage, 120 m2 au moins, à vue d’œil, canapés contemporains et bibliothèque fournie en livres d’art qui envahissent aussi la table basse comme si la culture débordait de partout. C’est là qu’elle va, qu’elle revient à minuit, ou presque, comme promis, jeune fille sage, jeune fille aux seins qui pointent sous le top froissé, jeune fille qui court dans l’escalier pleine de vie et de folle ardeur, jeune fille qui ne sait rien de cette vie et qui s’en fout, jeune fille qui vient de lâcher la main et la bouche de son premier grand amour, amour neuf et naïf, amour d’été, amour de plage, amour d’un jour ou de toujours, qui sait, et de cela aussi elle s’en fout.
Elle arrive au 4ème étage, se calme pour glisser la clé sans bruit dans la serrure mais sait bien que c’est inutile.
_ Bonsoir ma chérie !
C’est sa mère, devant la télé écran très large.
_ Ça va ma puce ?
C’est son père, devant l’ordinateur écran grand format.
Elle sourit. Elle les aime eux aussi, d’un autre amour, d’une autre façon. Elle les aime mais ce soir elle ne voudrait pas leur parler. Elle n’a pas honte de ce secret, elle veut juste le déposer très vite dans le cocon de sa chambre, sur son oreiller.
_ Tu étais avec Sab ?
_ Oui, on est allés au Campus.
Ce n’est pas mentir, n’est-ce pas ? C’est garder en vie une précieuse part de soi. On ne lui en veut pas. Nous aussi on l’aime déjà, Stéphanie. On la regarde faire la bise à ses parents et dire gentiment :
_ Je me couche, je suis crevée.
Eux bien sûr, ils râlent un peu qu’elle soit en retard, mais ils disent rien. L’important c’est qu’elle soit là, saine et sauve, dans la beauté de ses 16 ans, infiniment riche de cette jeunesse désarmante qu’ils n’ont plus et qu’ils goûtent par procuration.
La voilà sur son lit… Il y a encore des poupées et des peluches dans sa chambre, et elle leur parle, elle leur raconte un baiser, des dizaines de baisers, elle essaie de leur expliquer, elle veut tout leur dire. Eux, ils peuvent bien savoir !
Refermons la porte. Laissons-la à sa seule pensée : la peau couleur caramel d’un garçon qui s’appelle Camel.
Camel continue de rouler doucement. Pas pressé de rentrer. Il conduit peinardement son petit engin à deux roues. Il a mis le casque cette fois. Inutile de se faire emmerder par les flics. Chez lui, c’est pas à côté, c’est sur l’autre bord de la métropole portuaire. C’est différent absolument et pourtant c’est la même ville. Il roule le long des quais qui tous ne sont plus des quais. Sa mère parfois lui raconte la ville d’avant. Celle de quand elle était minote. C’est pas si vieux pourtant. Trop nostalgique cette maman.
Il roule et rêve. Rêve d’une ville idéale. Il ne sait pas pourquoi, il utopise, il chimérise. Cette ville aussi il l’a dans la peau. Il l’aime comme une femme, une femme insupportable, une fille mal élevée qui parle trop fort. Une belle fille vulgaire. Ici, on dit une cagole.
Il sent le sable chaud et la sueur moite. On a beau être un mec d’élite on n’en reste pas moins mâle. Il pense à ce qu’il a dit et surtout à tout ce qu’il n’a pas dit. Il garde l’empreinte des seins de Stéphanie sur sa poitrine et sur son dos, il garde la trace de ses doigts entre ses doigts, il a sur la bouche, encore, un peu du gloss brillant dont elle a remis une couche en vitesse, dans les toilettes du café.
Il roule et il en oublie presque qu’il n’est pas seul. Des voitures frôlent le frêle cyclo, minable monture à côté des rutilantes autos noires et vrombissantes qui le dépassent à toute vitesse. Eux aussi ils vont là-bas, côté nord, musique à fond dans l’habitacle. Ils vont là-bas dans leurs tanières, leur camp retranché. Il les connaît, il vit près d’eux. Et plus il se rapproche de sa cité plus l’utopie redevient impitoyablement réalité, plus la chimère s’évanouit. Heureusement il reste Stéphanie, ancrée dans sa peau depuis quelques heures, doux hameçon où il a planté ses lèvres, poisson consentant pour goûter à la douceur des mains de la poissonnière qui lui caresse les écailles. Un peu osée la métaphore, certes, mais couleur locale.
Stéphanie à qui il n’a presque rien dit. Comment pouvait-il lui faire comprendre qu’il débute en amour ? Comment pouvait-il, lui qui pourtant a trouvé les gestes si justes, et si vite a séduit la fine fille blonde, lui dire qu’il ne savait rien de la suite, novice en la matière, chaste absolument. A 17 ans.
_ Bonsoir mon chéri !
C’est sa mère. Elle est revenue sans souci de chez son amie Mary. Elle arrive à l’instant, mais elle fait semblant d’être là depuis longtemps. Elle a beaucoup bavardé, comme d’habitude. Elle un peu trop bu, comme d’habitude. Elle n’a pas baisé, comme d’habitude.
_ C’était bien ?
_ Oui, je suis allé au Campus avec Romain.
Myriam n’est pas tout à fait dupe. Elle le voit bien, son joli boy, en train de draguer toutes les filles de la boite. Pourtant elle n’a jamais vu un minois féminin dans l’appartement. Jamais une fille au menu. Que des gars un peu bruyants qui rient tout le temps, ceux du foot et ceux des jeux vidéo. Comme Mohamed par exemple.
C’est peut-être à cause de l’étage. Un 15ème, ça peut faire peur. Oui, mais quelle vue ! Plein pot sur la digue et les grands bateaux de croisière qui viennent se poser là, à deux pas des tours de béton.
Ça pourrait impressionner une fille. A condition qu’elle arrive jusque là, et c’est pas gagné. Les minettes, il doit se les garder loin d’ici, loin de ces immeubles alignés, loin de ces quartiers mal réputés. Il doit fréquenter des bourgeoises, son petit Camel (qui mesure tout de même 1,80 mètre). J’aurais peut-être dû partir d’ici, se dit Myriam. J’aurais pu. Et puis elle regarde à nouveau la mer là-bas, sous la pleine lune, et elle ne se dit plus rien, plus rien d’autre que mon fils est rentré, il est beau et gentil, on est là tous les deux, je vais me coucher tranquille.
_ Je vais me coucher, Mum. Je suis crevé.
Elle sourit. Comment peut-on être crevé à 17 ans ?
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. C’est ce vers, peut-être, qui a tout déclenché. Ou peut-être celui-là : J’ai embrassé l’aube d’été. En tout cas, c’est Rimbaud. Poète adolescent, surdoué et fugueur, un petit gars du Nord venu mourir piteusement au soleil de Marseille après des aventures africaines. La première fois que Camel a entendu ces mots, c’est par la bouche rouge de sa prof de français lisant des poèmes devant 23 élèves vaguement endormis en début d’après-midi, certains tentant malgré toutes les interdictions de pianoter sur le clavier de leur téléphone, d’autres songeant à ce qu’ils feront après les cours, la plupart ne songeant à rien, faisant la sieste éveillée, à l’écoute très vaguement. Ce jour-là, la petite prof avait l’espoir que quelque chose pourrait se passer. Rimbaud va peut-être réveiller la torpeur ordinaire d’une classe sommeilleuse.
Faut dire qu’elle y met du nerf, la prof toute menue aux longs cheveux fins. Et puis tout de même c’est le nom du collège où ils étaient l’an dernier ! Presque tous. Pourtant, quand elle leur en a parlé, beaucoup ont cru, ou ont fait semblant de croire, que c’était Rambo, le musculeux surarmé du cinéma amerloque. Sans rire. Pour de vrai. Ou pour déconner. Parce que paraître cultivé, savoir quelque chose, c’est mal vu.
Mais ce jour-là, rien ne pouvait arrêter sa foi de petit prof. Ils ne devaient pas passer à côté de ça ! Elle aussi elle aurait aimé faire la sieste, voire même une sieste coquine avec son copain de fraiche date, un artiste aux mèches folles et aux idées farfelues, adorablement frivole. Les élèves ne se doutaient pas de l’érotisme torride qui couvait sous le crane et la jupe de cette prof aux allures sages de jeune femme modèle !
Rimbaud, c’était son défi du jour. Alors elle a mis le paquet. Elle exagère la diction, elle force les intonations. Tant pis. Ça passe ou ça casse. Elle lit plusieurs poèmes, à la suite, et elle enchaîne, exercice d’immersion poétique. Pas sûr que l’inspecteur apprécierait. Il faudrait qu’elle justifie cette lecture à vif, sans commentaires, sans introduction, sans autre objectif que partager et communiquer l’amour de ces mots à nul autre pareils. Et puis l’inspecteur, elle s’en fout. Quand il viendra, elle lui en fera des beaux commentaires super composés, de belles lectures très analytiques, balisant avec soin chaque quart d’heure de sa séance bien programmée, resituant tout cela dans la séquence inscrite dans le si pratique cahier de texte électronique, utilisant à bon escient le support tableau, n’omettant pas de donner à la fin les exercices pour la fois prochaine. Bref, elle lui donnera ce qu’il veut. Pendant une heure ou deux. Et après, vive la liberté ! Elle fuguera loin des théories fumeuses de la pédagogie pointilleuse et frileuse des castrateurs de la littérature. Bon d’accord, les 25 strophes du Bateau Ivre, elle ose pas tout de suite, mais il lui reste du choix, puisant largement dans la poésie du chemin de ce routard sans guide. Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées.
Camel ne dormait pas. Au contraire. Il était en mode ultra réception, tous les sens en alerte. Il était Rimbaud. Madame Pierson avait un peu forcé sur le rouge. Il n’était pas insensible au charme bourgeois de cette femme blonde, élégante et soignée, au fantasme prof-élève, lui pourtant si prude et si innocent. Elle aussi elle appréciait cet élève doué, de loin le meilleur de sa classe, dont l’excellence dénotait tellement dans le paysage si morne d’une classe molle. Si mignon, en plus. Quels yeux ! Certains jours elle ne semblait parler que pour lui, et c’était injuste pour les autres, elle le savait bien, mais comment garder toujours la foi intacte en la littérature quand certains ici n’ouvrent jamais aucun livre ? Elle se raccrochait à Camel. Il justifiait son fol enthousiasme pendant ces heures passées devant des ados gavés d’images qui ne vénèrent que le présent. Rimbaud, peut-être, ça allait marcher.
Camel regardait la bouche de Madame Pierson. Elle s’était assise sur le premier bureau, inoccupé, au début du rang central, les escarpins sur la chaise, au risque de dévoiler certaines perspectives sous sa jupe. Elle l’avait peut-être fait exprès. Si Rimbaud ne marche pas, essayons autre chose. Il n’y a pas beaucoup de garçons dans cette classe appelée littéraire. Serait-ce pour lui ? Mais ce jour-là les mots comptaient plus que les lèvres. Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers. Camel écoutait, ne voyait plus rien.
Il est Rimbaud, sauf la couleur de peau.
Myriam aussi était une élève douée. Quand elle a découvert la littérature, un monde s’est ouvert, en même temps que son cœur chavirait pour son jeune prof de français, un longiligne presque maigre habillé baba cool, sacoche en bandoulière, l’air toujours décontracté et pourtant d’un irréprochable sérieux. Il leur lisait des poèmes de Rimbaud, Verlaine, Hugo, mais aussi leur faisait entendre des voix de femmes comme Louise Labé ou Anna de Noailles. Il enchainait Rabelais et ses géants, La Fontaine et ses fables, Molière et ses comédies, Rousseau et ses rêveries, Voltaire et ses contes, Stendhal et son Italie, Hugo et son génie, Camus et sa Méditerranée, Yourcenar et ses romains, Tournier et son Robinson, remontait plus loin dans le passé pour leur parler d’Ovide et Homère, voyageait à l’étranger en citant Shakespeare ou racontant Don Quichotte…
Myriam aimait tout, attendait chaque cours avec impatience, était inconsolable quand elle n’avait pas la meilleure note, pleurait dans sa chambre quand le prof bouclé lui avait fait une réflexion juste un tout petit peu désobligeante, prenait la résolution de le haïr, de le faire virer du lycée, de raconter qu’il l’avait violée. Et puis au cours d’après, il leur commentait Montaigne ou déclamait Racine, lisait Flaubert ou Ronsard, Musset ou Giono, et c’était reparti.
Elle s’habillait de chemises floues et fleuries, blousantes sur sa poitrine menue, de jupes longues et de sandales spartiates. Ses parents s’étonnaient de voir tant de livres près de son lit.
Au troisième trimestre, le printemps arriva et elle s’autorisa quelques décolletés gentiment audacieux. Elle profita d’une sortie au cinéma pour effleurer le pied du prof charismatique. Une sortie au théâtre et elle posa sa main sur sa cuisse. Elle n’en revenait pas de son culot. Il a bien fallu qu’ils se parlent. Qu’ils en parlent. Ils se sont retrouvés un jour à un café du Cours Julien. Elle ne sait pas s’il n’a pas osé ou si tout simplement il était un gars bien, comme on dit, comme elle a dit plus tard. Il l’avait embrassée une seule fois, cédant à sa demande comme à un caprice de petite fille, en lui faisant promettre d’en rester là. L’année s’est terminée ainsi. Elle a obtenu de très bonnes notes à ses épreuves de français.
Elle en garde un souvenir ému, enfoui dans sa boite à secrets. Parfois elle se dit qu’elle aimerait savoir ce qu’il est devenu. Au mois de juillet, elle avait décidé : elle serait prof de lettres.
L’année de terminale confirma sa vocation. Sa professeur de littérature était une grosse femme un peu barge, loufoque, incroyablement cultivée. C’est elle qui lui parla pour la première fois de l’agrégation de lettres, qui s’imposa dès lors comme une trajectoire rêvée.
Un an après, à la faculté, elle continuait son brillant parcours. La lycéenne appliquée et travailleuse était devenue une étudiante enthousiaste et d’une insatiable curiosité intellectuelle. Elle était très sérieuse et avait dix-neuf ans.
Elle ne regardait pas trop les garçons, concentrée sur son objectif, et probablement aussi un peu effrayée de transformer ses rêves en réalité, de passer de la poésie à la prose.
Ses parents s’émerveillaient de sa neuve culture, admiraient qu’elle puisse parler si bien dans les repas de famille. Ses amis parfois la trouvaient déjà trop professorale, trop sûre d’elle, mais son sourire faisait tout pardonner. Elle était la vie même, la vie ardente, celle dont parlent les poètes et poétesses. Et c’est ainsi, la tête pleine de romans, d’histoires de passions, de luxe et de luxure, Bovary en somme, une Bovary marseillaise, qu’elle était allée un soir à un concert aux Docks.
Myriam n’a rien oublié. C’était un soir d’été comme celui-là, quasi caniculaire, qui met en danger les géraniums.
D’ailleurs faut penser à leur donner à boire. Après avoir éteint la télé, elle arrose rituellement sa collection sur son balcon. Ils sont sobres mais ils ont chaud. Elle en a de toutes les sortes, et elle s’amuse de leurs noms savants et poétiques : le géranium de Bohème, le géranium de Madère, le géranium luisant, le géranium sanguin, le géranium fluet, le géranium laineux… Elle en a fait un tableau de toutes les couleurs. Son balcon, c’est son œuvre. Un peu encombré, c’est vrai.
L’appartement est si petit. 60 m2, tout compris. Elle pourrait un peu faire le vide. Le tricycle de Camel, par exemple, il faudrait s’en débarrasser. Mais elle sait qu’elle ne pourra pas.
C’est le seul cadeau de son père.
Là où il était petit boy, Camel, c’était chacun pour soi et la merde pour tous. Il aurait pu rester au ras du bitume. Mais Camel, c’est un mec d’élite. Ca fait plusieurs fois que je vous le dis. Lui, il ne le sait pas encore. Il est pas fini, c’est normal. Trop jeune.
Stéphanie, elle, c’est fleur de peau et yeux de biche. Pour l’instant, elle a tout placé là, à sa surface. Mais il y a de la place à l’intérieur, à la place du cœur.
Ce soir, ils reviennent de la plage de Carry, dans la voiture de la mère de Jérôme, climatisation et double airbag. Stéphanie était très sexy avec son soutif bandeau bicolore, mais c’était journée vagues sur la plage de Sainte-Croix et elle n’est pas très à l’aise dans les rouleaux. Alors avec Camel ils ont encore passé beaucoup de temps à se rouler des patins. Sabrina en a profité pour faire comprendre à Jérôme qu’il fallait pas s’habituer. Ils font un peu vieux couple, à côté des jeunots, avec leurs deux ans d’ancienneté au compteur sentimental. Du coup ils se sont bien mélangés eux-aussi, partageant la même serviette presque toute l’après-midi. Ils ont ri. Jérôme, entre deux parties de rigolade, a nagé comme un pro. Il a un maillot short tout rouge, le même que celui des maîtres nageurs sauveteurs de la plage.
C’était aussi journée présentation. Camel leur a bien précisé : oui, avec un « C », pas un « K ».
_ Comme le chameau ? Comme les clopes ? C’est bizarre ! a dit Jérôme, sans se demander s’il était vexant. Camel a confirmé, sans se vexer :
_ Oui, comme le chameau, comme les clopes. C’est ma mère qui l’a voulu ainsi.
On s’arrête là pour le prénom mais l’interrogatoire continue. On évite tout de même la profession des parents. C’est des choses qu’on ne se demande pas entre jeunes. Les parents, on s’en fout un peu. On fait comme si on avait pas besoin d’eux, comme si on était né dans des choux, petite graine plantée dans un pot et qui a bien grandi juste avec un peu de pluie. On ne dit rien de la religion. Sujet tabou. Et puis qu’est-ce que ça change ?
On apprend qu’il est en filière littéraire. Il adore lire. Ils s’étonnent. Allez savoir pourquoi. C’est une sorte d’oiseau rare. Il leur dit pas qu’il a grandi sur un balcon, entre un tricycle rouillé et des pots de géranium.
Pour Camel c’est comme une sorte d’examen de passage. Comme s’il était obligé de montrer patte blanche, lui qui a des mains de couleur. Jérôme, pas très convaincu la première fois, commence à comprendre que ce mec a des ressources, et pas seulement au volley.
Le premier soir, il avait dit à en se déshabillant, en parlant de Camel : je suis circonspect. Le mot avait fait rire Sabrina qui avait failli tomber en s’embronchant dans sa culotte qu’elle était en train d’enlever.
_ Tu es surtout circoncis ! avait-elle répliqué, et un nouvel éclat de rire les avait réunis sur le lit, nus comme des vers, gigotant comme des enfants.
Dans la voiture, ce soir, Camel continue les confidences à Stéphanie qui pige pas tout de suite. Elle croit qu’elle n’est pas faite pour comprendre autre chose que sa main de sur sa peau. Elle se trompe. Mais elle ne le sait pas encore. Trop jeune elle aussi. Trop fille. Son maquillage l’empêche parfois de penser.
Il lui dit qu’il écrit. Elle ne dit rien. Elle écoute parce qu’elle voit que ça lui fait plaisir, elle dit même un ah bon ? et un vraiment ? et puis plusieurs oui, oui quand il lui demande si elle comprend ce qu’il veut dire, si elle peut comprendre que c’est vachement important. Il dit :
_ Tu vois, par exemple, j’aimerais écrire quelque chose sur Marseille.
Stéphanie cherche d’abord une parade, un truc qui va le ramener à elle. Appuyée contre lui sur le siège arrière dont le cuir colle aux fesses, elle avance la main prête à farfouiller dans les mèches brunes. Mais instinctivement elle comprend à ce moment là que Camel a aussi besoin d’un autre langage. C’est peut-être même une question de vie ou de mort. La vie ou la mort de leur amour naissant. Elle ne sait pas bien l’expliquer, mais elle sait. La main viendra après. Elle lui demande :
_ Et sur moi, tu écriras quelque chose ?
Ça double dur sur l’autoroute. Camel ne se tourne pas vers elle. Quelques secondes passent. Il dit :
_ Oui, je te promets.
Stéphanie est contente. Vivre avec un écrivain, c’est plus trop à la mode, mais elle, elle s’en fout. C’est lui qu’elle veut. Elle pense aux lions qui seront sur les piliers du portail de leur grande maison, au jardin avec des lauriers-roses et des vases en terre cuite de chez Ravel. Des platanes aussi, pour faire de l’ombre.
Camel demande à Jérôme s’il veut bien monter le son. Un remix de DJ Pompougnac. Il adore. Un truc à fond les basses, du binaire basique mais avec une jolie guitare cristalline par dessus qui vient caresser l’oreille.
Stéphanie se demande combien ils auront d’enfants. C’est un peu tôt évidemment, ils se sont seulement effleurés, mais ça l’amuse. Non, elle déconne. C’est pour rire qu’elle pense ça. Elle se sourit à l’intérieur.
Dans la voiture, Camel commence à bouger en rythme sur le siège arrière. C’est un mec d’élite on vous dit. La preuve : quand il achète un jeans il tombe toujours impeccable. Pas besoin de faire un ourlet. Mais pour écrire, aura-t-il besoin de retouches ? Et pour leur amour, faudra-t-il un ourlet ? Et la vie, est-ce qu’elle tombe toujours impeccable ?
Ce soir encore, en tout cas, chacun chez soi bien gentiment, et Stéphanie emporte avec elle l’odeur sucrée de cette peau ambrée et l’odeur salée de cette mer qu’on appelle Méditerranée. Ce soir encore, sa tête sur l’oreiller, les confidences à ses poupées. Elle a même repris pour dormir une peluche dans ses bras, mais son doudou définitif, c’est lui. Il ne reste plus qu’à l’emmener dans son lit.
Camel se souvient de Hugo : Et les voiles au loin descendant vers Harfleur et puis aussi l’or du soir qui tombe. Il n’a pas retenu tout le poème par cœur. Il le regrette. Il revoit Madame Pierson, toute petite, lisant les vers du grand homme. Il regarde la mer. On est très loin d’Harfleur, mais ce soleil qui s’écroule sur l’horizon, c’est bien de l’or, la même lumière que celle du poète. Il voudrait pouvoir, lui aussi, dire ainsi la beauté du monde, jongler avec les mots, être un alchimiste du verbe. Les voiliers passent là-bas. Ils retournent au port, petits triangles blancs qui tracent leur route maritime sur les flots calmes. Appuyé sur le bord de la passerelle, Camel se retourne vers Stéphanie :
_ Tu as vu ça ?
Elle ne sait pas de quoi il parle. C’est la mer. Elle connaît. C’est pas nouveau. Elle n’ose pas demander. Heureusement il ajoute :
_ Cette lumière…
Ah oui, bien sûr, la lumière. Elle s’en veut de n’avoir pas tout de suite compris. Une fois encore. C’est pourtant si vrai, si simple. Oui, la lumière, le coucher du soleil, et les îles au loin posées sur l’eau. A les voir si souvent elle ne les voit plus. Il met sa main sur ses reins. Ils regardent ensemble. Elle se reproche son manque de romantisme. Elle se trouve bête, elle tente de se rattraper. Elle pense : c’est beau…
On pourrait probablement trouver d’autres mots, faire le poète. Camel est songeur, il cherche peut-être lui aussi la bonne formule. Stéphanie fait ce qu’elle peut. Elle se dit que le mieux est encore de se taire. Elle n’ajoute rien, glisse seulement sa main sous la chemise de Camel, si élégant ce soir dans son écrin de lin blanc qui fait ressortir sa couleur caramel.
C’est leur premier rendez-vous, et c’est lui qui l’a invitée à ce concert au Fort Saint Jean. Le jazz, elle en raffole pas, mais elle serait même venue dans un musée d’art contemporain s’il l’avait décidé. Pourtant, elle en a goûté, de l’art, avec ses parents. Jusqu’au dégoût. Et un musée par-ci, et une expo par-là. Souvent des trucs bizarres, où elle pigeait que dalle. Elle a pris l’habitude de penser qu’elle ne comprenait rien. Son père, maladroit, a confirmé, vexé de ne pas pouvoir partager son savoir débordant. C’est pas malin, mais c’est ainsi.
Y a déjà beaucoup de monde sur les gradins. Ils s’assoient par terre. L’air est d’une douceur enchanteresse. C’est ce que pense écrire Camel, et tant pis si c’est un cliché. C’est un cliché décasyllabe en tout cas.
Ça ressemble au paradis, il se dit, avant même que le concert commence. Il remarque que l’assistance n’est pas très métissée. Mais il est fier d’être là. Il est fier de sa ville. Il rêve d’avenir pendant que les musiciens accordent leurs instruments. C’est un peu flou mais il se verrait bien en bâtisseur, en organisateur, en réformateur. Passe ton BAC d’abord, Camel. On en reparle après.
Le soleil est couché. Sur le mur derrière la scène on voit les ombres des instruments et les silhouettes des musiciens, découpées en couleurs par les projecteurs. Le pianiste placide démarre avec le contrebassiste excité et d’emblée on est fixés. Scotchés. Stéphanie qui croyait ne rien comprendre, ça lui paraît évident. Le saxo prend la suite, en solo puis en duo avec la clarinette, puis en trio avec le piano, puis tous ensemble. Une élégante partouze sonore. Le batteur, belle gueule d’américain, assure comme un fou. C’est langoureux et puissant, lent et tonique.
Stéphanie est sous le charme, et pas seulement le charme de Camel. Elle se laisse porter par l’harmonie générale. On pourrait rester là pour toujours, ce serait peut-être assez. Il est assis derrière elle, il a passé ses bras autour de son cou sur ses épaules nues. Elle a quitté ses tongs brésiliens et ses pieds nus caressent la pierre dorée. Camel regarde furtivement ses ongles vernis en rouge.
Demain, elle le quitte. Elle n’a pas le choix.
En ce temps là, la ville se prenait pour une autre, se la jouait capitale de la Méditerranée, culturelle et festive. Ça bougeait, ça se mouvait, c’était la movida. On le disait. On l’écrivait. C’était très surfait, bien sûr, mais pas totalement faux. On pensait qu’enfin c’était parti, que la ville allait finir par montrer de quoi elle était capable, et des artistes osaient faire une exposition proclamant : le monument de Marseille, c’est son peuple. On trouvait ça vachement bien. On y croyait.
On allait danser dans les Docks le long du port, monuments maritimes réhabilités en salles de concert. On se bougeait les fesses en buvant des bières. C’était bondé. On se demandait : et toi, tu as réussi à avoir des places gratuites ? Mary, elle avait eu des places gratuites. Elle a proposé à Myriam de l’accompagner.
