La plus moche partie du corps - Sergueï Soloükh - E-Book

La plus moche partie du corps E-Book

Sergueï Soloükh

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Beschreibung

Début des années 1980, dans la Sibérie profonde. Un groupe de jeunes, Valeria, Alexeï, Tolia, Lionia, Sima, Igor et quelques autres, est au seuil de sa vie d’adulte. Fréquentant tous le même lycée, puis gravitant autour de l’École des Mines de la ville imaginaire de Ioujnossibirsk, ils se trouvent pris dans l’étroit réseau de petitesses, de préjugés et de méchancetés induit autant par le système soviétique que par une société russe incapable d’aller de l’avant. Parviendront-ils malgré tout à vivre leurs rêves ?

Sergueï Soloükh a puisé dans les souvenirs de sa jeunesse passée dans la Sibérie soviétique pour écrire ce puissant roman semi-autobiographique. Roman porté par un souffle rock et contestataire et dont le titre est une référence au titre d’une chanson de Frank Zappa (What’s the Ugliest Part of Your Body ?), toile complexe de trahisons et de rêves brisés sur laquelle luit tout de même une lueur d’espoir : la conscience que ce monde soviétique prendra un jour fin.

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Seitenzahl: 412

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sergueï Soloükh

LA PLUS MOCHE PARTIE DU CORPS

Traduit du russe parPaul Lequesne

 

GINKGOéditeur

Lettres d’ailleurs

Collection dirigée par Xavier Mottez

 

Ce livre n’aurait pu être publié sans le soutien amical de Micha Sazonov.

 
 

L’éditeur remercie le Centre National du livre pour son soutien.

 
 

Titre original : Самая мерзкая часть тела

© Sergueï Soloükh, 2004, 2025

© 2025, Ginkgo éditeur

33 boulevard Arago 75013 Paris

www.ginkgo-editeur.fr

Beauty is a French phonetic corruption

FZ

 

PREMIÈRE PARTIE

 
 

LES YEUX

Une superbe fille était installée à une table du salon du thé. Son assiette de semoule au lait était en train de refroidir. Son verre était empli d’un épais kissel1 de myrtille. Dehors des gens attendaient les transports publics, la nuque bleuissante. L’horloge indiquait 10 h juste passées. La bouillie ne passait pas. Le nez de la fille se fronçait, ses paupières se plissaient. Mais rien à faire, sa langue restait inerte et son œsophage refusait de se contracter. Et personne ne pouvait aider la mignonne à lutter contre la nausée, il fallait qu’elle mange au moins un peu.

Et après avoir mangé, elle devrait s’empêcher de vomir. C’était un principe. Personne ne devait savoir qu’au lieu de son troisième degré de gymnastique junior, la charmante Valeria Dodd avait passé la veille son premier senior. Qu’on échafaude des hypothèses et des soupçons, mais qu’on ne s’attende pas à recevoir de confirmation. Ainsi était faite Valeria Nikolaïevna, toujours belle au dehors et au dedans, tout le reste n’était qu’inventions et bobards.

Cependant, ces derniers temps, sa faculté naturelle à sauver les apparences était mise à dure épreuve. Aujourd’hui, par exemple, durant tout le court chemin entre la maison et le salon de thé, Valeria avait eu envie de s’agenouiller devant une flaque, de poser la tête dans sa fraîcheur et de se reposer ainsi jusqu’à ce qu’un orage éclate. L’eau vive tomberait du ciel. Et alors ? C’était mal ?

Mais l’interdisaient, primo son jean bleu tout neuf, secundo la discipline du travail. Oui, oui, Valeria Nikolaïevna travaillait. Cinq fois par semaines, l’autobus n°9 la conduisait jusqu’au pied du haut bâtiment de la télévision régionale. Au premier étage, dans la salle de la rédaction jeunesse, l’attendaient une cafetière et un cendrier. La norme de rendement quotidien était de six tasses de café et trois cigarettes. Valeria aurait pu boire davantage de liquide, mais ce n’était pas demandé.

Sa supérieure directe, Kira Venediktova Mirskaïa, considérait pareille charge comme tout à fait suffisante pour une collaboratrice débutante. D’autant plus que de temps à autre, Valeria devait également digérer ce qu’elle avait absorbé. Comme au retour du tournage d’un reportage sur les noces d’un couple de komsomols téléoutes : pendant que la camionnette de la rédaction soulève la poussière, entre deux bosses, on s’empiffre de pirojki farcis façon paysanne.

Déjà mal commencée, la journée promettait justement d’être de celles qu’on passe en déplacements, avec un nœud au ventre. Valeria avait reçu sa nouvelle mission la veille, après le déjeuner, et ne pouvait plus s’y soustraire à présent. D’aucune façon. Non qu’elle fût incapable de mentir, absolument pas. Elle le pouvait fort bien. À cette même Kira. N’importe quand, aussi bien à Kira qu’à un autre, surtout par téléphone, aucun problème, avec plaisir même, mais pas aujourd’hui.

C’est qu’il n’y a aucun sens à mentir quand personne n’a l’intention de vous croire. Hélas, ni la tante malade dans son village perdu, ni le voisin armé d’un surin campé dans l’entrée de son immeuble ne pouvaient lui filer un coup de main. L’aider. La tirer d’affaire, en bons parents. Aujourd’hui. Le problème était qu’une personne l’avait vue la veille. Et pas n’importe quel quidam à casquette. Aniouta. La secrétaire-dactylo du bureau d’accueil du président de la radio-télévision de Ioujnossibirsk.

La faute en était au champ de vision qu’offrait La Banquise, café de second ordre fréquenté par la jeunesse. Debout contre le mur-miroir du hall, on lutte contre la tentation de courir se blottir là où l’on serait seule, sans personne, et point barre. Stoppez la machine, l’inspiration passe. Pas d’initiative inconsidérée. Parce qu’on vous a repérée. On vous zyeute. On vous regarde avec des yeux comme des billes de billard, et on vous mémorise.

L’énigme posée par la présence d’un client à cette heure et dans cet endroit reste entre parenthèse. Au bout du compte, ce n’est pas du tout la cause qui importe mais les conséquences, lesquelles, à dire vrai, ne sauraient exister.

Bref, aucune issue. Il faut mâcher et avaler, mâcher et avaler, puis partir, aller dans la montagne, sourire avec insolence et même faire de l’esprit. Il est indispensable d’au moins une fois lâcher une bonne blague avant de claquer la portière de la camionnette verte. La refermer, baisser la tête et appuyer son front contre le dossier du siège avant.

Dommage : interdiction de sangloter. Impossible, point barre. Le chauffeur, Andreï, a des oreilles derrière la tête.

C’était à peu près ce que se disait la sympathique Valeria Nikolaïevna Dodd, tout en attendant patiemment que la tempête s’apaise. Ce matin-là, dans le salon de thé. Accès de gastrite, reflux biliaire, accroissement d’activité des glandes sudoripares.

Mais à propos, quelle frappante disparité entre modèles de comportement. Le père Dodd — un grand rustaud à la mine débonnaire — ne paraissait jamais tendu. Il appelait sa fille Valia, comme on fait à la campagne. Il parlait correctement. Ne faisait pas mine de croire que neuf c’était pareil que six, mais écrit à l’envers. C’était clair. Aussi bien avait-il la stature d’un ours, pour que ce qui est simple ne devienne jamais compliqué. Un chasseur. Un homme sans artifice. Valeria, elle, était une créature raffinée. Autre manière de converser, d’aborder les choses, autres besoins.

Mais si les différences psychologiques sont affaire de spécialiste, la dissemblance physique du père et de la fille sautait aux yeux de tous. Des détenteurs d’instruments optiques comme des simples observateurs. En premier lieu des voisines portant manteaux et caoutchoucs toute saison. Inflexibles partisanes de la saine vie socialiste. Elles couraient se percher le soir sur le banc grisâtre de la cour et fixaient sans ciller les fenêtres de l’appartement des Dodd, toujours grandes ouvertes. Ne demandant qu’à y plonger. À s’y engouffrer toutes ensemble. Et souffrant que ce fût fatalement impossible. Tandis que dans leurs têtes naissaient et fleurissaient les hypothèses les plus folles et les plus incroyables, au parfum entêtant.

Ainsi, par exemple, disait-on que le père Dodd n’était pas du tout le père de Valeria Nikolaïevna. Un type quelconque. Un étranger.

Cela dit, le deuxième candidat ne valait pas mieux. Le prétendant légitime. Si ce n’était Nikolaï Petrovitch, c’était son frère. Son jumeau monozygote, Vassili. Il n’y avait personne d’autre à proximité au moment de la conception. Un fait. Génétique et statistique.

Bien sûr, quand on atteint les quarante ans, le temps vous a déjà fait quantité de nœuds. Vers cet âge, on avait commencé à les distinguer un peu. Mais à l’époque de leurs vingt piges, seul leur père et leur mère pouvaient savoir à qui appartenait ce dos qui s’éloignait. Qui fondait, se dissolvait dans l’ombre de la nuit tombant sur la taïga. À celui dont les yeux étaient un peu plus bleus, ou à l’autre qui louchait très légèrement. Hélas, la mère, infirmière, avait été emportée en 1935 par le typhus, et le père, instituteur, en 1938 par des gens. L’époque était ainsi. Les deux frères avaient pu batifoler à leur guise.

Mais à l’été 62, durant la période considérée, le chasseur professionnel Vassili ne faisait plus le voyou. Il aidait le garde-chasse Nikolaï. Comme il pouvait. En frère. Une expédition scientifique s’était installée au milieu du territoire dont Nikolaï avait la charge. Elle avait pris ses quartiers dans la maison d’un chasseur, vide durant l’été. Le laboratoire de biologie de l’université d’État de Tomsk. Une équipe. Trois filles et une sommité barbue, spécialiste des parasites de la faune sauvage.

Deux des trois beautés arrivées là ne semblaient pas opposées à l’idée d’acquérir elles aussi sinon une barbe de savant, du moins un brevet d’académicienne. Les malheureuses couraient la forêt des jours entiers, à collecter consciencieusement des fragments de crottes d’animaux. Pour le dire simplement, des échantillons de merde de loup et de lièvre qu’elles conservaient dans des flacons de laboratoire. La troisième, cependant, au minois le plus sympathique, ne faisait guère que glander. La friponne, répondant au nom de Valeria Karaïeva, n’aspirait pas à la gloire, autrement dit refusait de toucher les morceaux d’immondices, que ce fût avec des pincettes ou un bâtonnet spécial. Trop fière.

Les longs ténias lui inspiraient du dégoût, et le jeune professeur Vorobiev, de la haine. C’était à cause de lui, de ce grand et élégant bellâtre aux yeux verts, que la laborantine Karaïeva était allée s’enterrer dans ce trou perdu du sud de la Sibérie. Alors que lui, le salaud, n’était même pas venu. La faute au destin : il avait atterri à l’hôpital pile la veille du départ. Cela dit, il restait un espoir. L’ambitieux Vorobiev ne pouvait tout de même pas permettre à la médecine de gâcher totalement l’irremplaçable saison de terrain. Il enverrait toute la chirurgie au diable et prendrait l’avion pour arriver à la mi-été. Il accourrait au galop à la grande joie de la patiente Valeria. En attendant, la jeune fille se rattrapait avec le brave garde-chasse. Elle s’entraînait.

Dans la journée, elle traînassait au lit, telle une souillon toujours ensommeillée, dans la maison du chasseur. Elle feuilletait par la fin un roman parlant de trois camarades passablement enclins à la boisson, mais la nuit elle se métamorphosait. Elle se transformait en un animal insatiable et impudique, une longue cigarette plantée entre ses dents menues. Non plus une jeune fille mais une vraie force du mal. Durant les brèves heures séparant le crépuscule de l’aube, elle pouvait si bien éreinter, crever le solide gaillard, le taureau qu’était Nikolaï Dodd, que celui-ci s’effondrait. Au lever du jour, quand il rentrait chez lui, il ne marchait pas, il rampait, se traînait, mort d’épuisement.

Par conséquent, il en avait le droit. Vassili. Un frère peut craindre pour la vie de son frère. S’inquiéter de le voir calancher, passer l’arme à gauche. C’est pourquoi il venait souvent en visite cet été-là. Il arrivait au poste de Siniavino, enfilait la veste matelassée de son jumeau et repartait d’un pas résolu. Il disparaissait dans l’obscurité peuplée de moustiques, au milieu des grands arbres. Rien là d’anormal. Qui mieux qu’un proche peut vous tirer d’affaire ?

Cependant, vers le mois d’août, le chasseur changea sa manière de penser. Diverses tracasseries suscitées par des couronnes de fleurs et une stèle métallique ornée d’une étoile l’amenèrent à faire la connaissance — très intime — de la veuve encore toute jeune de son précédent patron. L’idée s’empara alors de lui de quitter son sous-sol de la rue Arotchnaïa pour emménager dans un appartement de l’avenue du Printemps. Il en devint tant obsédé qu’on a honte à le dire. Vassili Petrovitch Dodd perdit tout intérêt pour les exploits érotiques imposés par l’amour fraternel.

Nikolaï réussit néanmoins à survivre. Et bien sûr, il avait des raisons d’être fier. Quand il prenait congé dans la brume matinale de l’automne approchant. Quand il souriait, nonchalant, à la sorcière binoclarde qui s’était révélée citadine. Et l’hiver d’autant plus. Il eut droit à un sentiment de satisfaction, entier et profond, quand aux premiers jours de février une Blanche-Neige lui apparut. Valeria coiffée d’un fichu et vêtue d’un manteau d’homme. Sortant du bois. Marchant droit à sa cabane. « Je veux vivre ici. »

Par ailleurs, Dodd le garde-chasse ne fut nullement chagrin d’apprendre qu’elle n’était pas venue seule. Valeria Karaïeva n’avait pas débarqué les mains vides. Elle apportait un cadeau. Il se tenait debout immobile, paupières plissées, l’air insouciant, échangeant des clins d’œil avec ce nigaud de soleil d’avril. Énorme et joyeux. Il fumait sur le perron de la maternité du chef-lieu de district et pensait avec la légèreté qui lui était propre :

« Elle était seule, maintenant elles sont deux. »

Mais le fait qu’il était fâché avec l’arithmétique se révéla littéralement deux heures plus tard. Après une halte au marché et au magasin de la coopérative, la jeune mère demanda au jeune père d’arrêter leur chariot devant la gare. Elle sauta sur la glace bleue, secoua le vieux foin accroché à ses bottes de feutre puis traversa la place en direction du bâtiment vert datant d’avant la révolution.

Elle semblait vouloir acheter des tourtes au buffet. Celui-ci était alors célèbre. La petite station de chemin de fer située sur la ligne du Transsibérien était réputée pour sa pâtisserie. Une affaire qui marchait. Dommage qu’elle n’existe plus. La jeune femme s’arrêta un instant sous les hautes voûtes de la salle d’attente, respirant l’odeur qui régnait, de mouvement incessant, puis elle jeta son fichu et s’avança tête nue sur le quai. D’une main, elle agrippa la rampe, tandis qu’elle logeait l’autre dans la grosse patte, couverte de taches de rousseur, qui venait d’émerger de la plate-forme arrière du train en partance, et qui la saisit obligeamment. La portière se referma sur elle et son souvenir s’effaça.

Voilà, et l’on prétend encore que l’orphelinage n’est pas héréditaire.

 

Mais cette fois-ci, il ne fut pas question d’orphelinat. La situation connut une issue heureuse, une issue humaine. Et si la fille-chagrin à la triste figure allait rendre visite à quelqu’un, c’était seulement à Vassili Petrovitch Dodd. Lui, l’homme solide, le rustaud sûr de lui et peu enclin aux sentiments, arrivé à la cinquantaine avait fléchi. Il y avait de quoi. Un sourire de sa coquine de nièce, un seul sourire de la petite Valeria avait gagné son cœur. Lui était beaucoup plus cher que tous les exploits imaginables. Que tous les certificats, diplômes, attestations, tâches de rousseur, grains de beauté et autres boutons d’acné de son fils adoptif, Sergueï. Un bon garçon, mais qui n’était pas le sien.

Mais enfin, c’était comme ça. Pendant qu’on mesure sept fois ce qu’on a devant soi, l’autre, tchac ! il le coupe. Ou bien, par exemple, il appose sa signature, comme Nikolaï Dodd, au bas de sa déclaration en présence de l’employé de l’état-civil. Pourquoi perdre du temps à réfléchir ? Il fallait y aller. Ils étaient pressés, ils voulaient rentrer chez eux avant l’aube.

Cela dit, son statut officiel de parent indirect n’empêchait nullement Vassili de gâter sa chère nièce. De la dorloter, de la combler de cadeaux, dépassant de loin en générosité et en largesse le papa légitime. Oui, il disposait, disons-le franchement, de tout autres moyens. Pouvait-on comparer Vassili Petrovitch Dodd, président de la société régionale des chasseurs et des pêcheurs, avec Nikolaï Petrovitch Dodd, simple gérant de la coopérative de fourrures en gros dépendant du service régional chargé des invalides et des vétérans du travail ?

Un simple exemple. Nikolaï Petrovitch dit à son contremaître borgne :

« Nikanor, ma Valia est rentrée hier à la maison. »

Et alors ? Elle n’a eu que des tracas, cette Valeria : elle a dû le déshabiller, le laver, le coucher.

Vassili Petrovitch prononce pratiquement la même phrase, on peut penser de la même voix :

« Notre Valia, Dieu merci, a fini ses études. Elle est rentrée à la maison hier. »

Et qui est pris alors d’une extraordinaire émotion ? Personne d’autre qu’Albert Alexeïevitch Petchenine lui-même, bien d’aplomb sur ses deux jambes, quant à lui, sans le moindre signe de perte de sa capacité de travail, président du centre de radio-télévision régional.

Ça n’était pas seulement du bol, c’était carrément une nouvelle carte en main. Il pensait juste obtenir en sous-main une licence pour la chasse à l’élan, et le voilà en état de demander non plus à mots couverts mais haut et fort un fusil neuf, un de ceux du lot réservé : « Vassili Petrovitch, la liste d’attribution est-elle déjà close ? »

En proie à une agitation singulière, Albert Alexeïevitch quitte les locaux de la société pour se rendre au centre de radio-télévision, convoque l’adjoint au personnel dans son bureau, lui offre une cigarette. Ils parlent un moment de la météo, et à peine une heure plus tard un tout nouveau poste se révèle à pourvoir dans l’administration confiée au camarade Petchenine : celui de rédactrice-stagiaire des programmes destinés aux écoliers et étudiants. Une petite planque sympathique rapportant 90 roubles par mois plus eau bouillante gratuite pour le thé.

« Bien, bien », dit au téléphone Vassili Petrovitch.

« Un job pour toi en attendant mieux ! » crie Nikolaï Petrovitch depuis le salon en direction de la cuisine. Moralité : au lieu de s’allonger pour mourir, mieux vaut se lever et marcher.

D’un autre côté, puisqu’il faut de toute façon mourir, mieux vaut aussi s’amuser un peu avant de passer l’arme à gauche. Voir l’extraordinaire métamorphose des châsses convexes en mirettes concaves.

« Salut, Aniouta. »

Bon, l’heure était venue. L’heure de se lever et de partir. Allons.

Mais, cela dit, la semoule n’était pas tombée dans le vide pour rien. Même si la tempête secouait encore, le danger de naufrage n’était plus qu’insignifiant. Roulis minimal. À condition d’avaler sa salive, il cessait complètement.

La porte du salon de thé s’ouvre et Valeria Nikolaïevna Dodd plonge tel un oiseau dans la lumière diffuse du mois de mai. Bien sûr, le groupe qui attend patiemment à l’arrêt n’est pas là pour elle. La jeune fille s’approche du bord du trottoir, elle s’apprête à lever le bras. Mais inutile de se donner cette peine. Aujourd’hui elle est tout à fait capable de transmettre sa pensée à distance sans aucun effort.

Oui. Son bras reste collé à son corps, mais le miracle se produit. Les objets obéissent. Changent de place dans l’espace. Une Jigouli enragée dépasse par la droite une camionnette de pain, mord de la roue avant sur le trottoir et freine brutalement. Cale, s’immobilise à quelques millimètres des jambes de la splendide créature.

LES MAINS

Dans la capitale régionale, les jeunes gens prêts à tout ne manquent pas. Mais tous ne sont pas décidés à effrayer au beau milieu du jour les femmes et les pigeons. Toute la volaille de l’avenue principale de la ville. Tous non, mais Dima Chvets-Tsarev oui. Alias Sima. Le turbulent fils du premier secrétaire du comité municipal de la principale organisation sociale dirigeante. Également neveu d’un général de la direction régionale, arborant épaulettes grises et bandeau de casquette rouge.

Oui, c’est ça. La caisse à savon blanche en a vu de toutes les couleurs et a connu bien des réparations. Sa portière s’ouvre, et un diable en sort. Large sourire enchanteur barrant un visage incroyablement vicieux.

« Alors, minette ! » dit Sima en posant le coude sur le toit de sa charrette mal entretenue, à l’émail creusé de trous, « C’est bon, tu te rends ? »

Son rire est très déplaisant. Il en sait manifestement plus qu’il ne devrait. Plus agaçant encore, il n’est pas le seul. Il y a beaucoup de jeunes gens instruits dans notre ville. Et pas un qui puisse oublier pourquoi et comment Valeria Dodd, élève de 9e, a été transférée de la prestigieuse et exemplaire école N°3 à la très ordinaire école N°7.

Des années ont passé, dirait-on. Certains de ceux qui n’avaient pas encore de papiers d’identité ont déjà obtenu leur livret militaire. Les pères et les mères se sont démenés. Et malgré tout l’expression « conduite amorale » remue les sangs et réveille l’imagination.

Ainsi par exemple de Dima Chvets-Tsarev qui a manqué d’écraser la jeune fille sous ses pneus fabriqués à Omsk. Tant il s’est senti ému, bouleversé en voyant la nana aux longues jambes au bord de la chaussée. Il a confondu les pédales.

D’un autre côté, et alors ? Ça arrive, même les capitaines d’équipe scolaire de basket peuvent déraper en période de puberté précoce. Mais la vie, les succès dans les études et au travail, un comportement exemplaire délivrent du fardeau des fautes et des erreurs passées. Sans conteste. Seulement voilà, le comportement n’a pas été exemplaire. Malheureusement. Il n’est qu’à prendre l’horrible beuverie de la veille en compagnie de ce fêtard de Sima et de ses fidèles acolytes, les frères Ivanov.

Et tout ça par la faute d’une illusion d’optique. Un reflet du soleil de midi sur la porte de la boîte aux lettres. La sensation de quelque chose d’un blanc éclatant à l’intérieur de la boîte en fer-blanc. Si ce n’était une lettre dans une enveloppe, alors un simple message. Peu importe, pourvu qu’il porte l’écriture familière et les mots tendres, les mots habituels. Hélas, rien, interférence, diffraction, aberration.

Ce jeu de la lumière et des ténèbres avait commencé en mai, deux ans plus tôt. À peu près à la même époque, le directeur de l’école aux classes spécialisées de physique et mathématiques, Gueorgui Egorovitch Staropanski s’était retrouvé dans une très inconfortable posture d’arthropode. Il se tenait ainsi, dans l’étroit couloir reliant le corps principal de l’école, le laboratoire de chimie et la salle de sport. Un œil collé au trou d’une serrure ordinaire. Derrière l’éminent fonctionnaire de la Russie soviétique se morfondait, dans le rôle de témoin, le robuste professeur de gym Andreï Andreïtch Retchko. De l’autre côté de la porte, deux élèves respiraient tendrement à l’unisson. Et cela, le pédagogue novateur pouvait l’observer à travers la froideur du trou de serrure. Ils soufflaient et haletaient sans penser à mal. Sur les noirs tapis de la salle de sport plongée dans la pénombre, le brillant élève de 10e année, chouchou de toutes les filles apprenties physiciennes et chimistes, orgueil et fleuron de l’école N°3, Aliocha Ermakov ne formait plus qu’un tout vivant et animé avec la simple et jeune sportive de 9e B, Valeria Dodd.

La vue était bonne et le directeur passa un assez long moment à analyser la situation. Il transpirait des aisselles, ses sourcils frottaient contre la porte. Il ne se rua dans le havre de paix, en hurlant et agitant les bras, qu’au moment où les gosses venaient de conclure. Où s’était produit ce à quoi lui-même depuis bien longtemps n’arrivait plus.

Aliocha avait omis de refermer la porte à clef.

Cela dit, ce genre de négligence lui était devenu habituel depuis relativement peu. Depuis le jour, où, trois mois plus tôt, en février, il avait enfoncé sa clef d’appartement dans la serrure de la porte d’école. Pour s’amuser. Pour rire. Il la pensait bouchée, bloquée. Mais le mécanisme avait cliqueté docilement, levant l’obstacle. Par l’interstice, par l’étroite ouverture, un courant d’air froid s’était évadé de la salle de sport.

C’est ainsi que se font les grandes découvertes. On se tient là campé dans l’étroit corridor, l’esprit légèrement embrumé par l’effet des expériences de chimie qu’on vient juste de réaliser. Derrière une porte, celle du fond, la serpillière utilisée le soir par la femme de service humidifie le linoléum du couloir, derrière l’autre, la plus proche, toujours close, un ballon de caoutchouc orange rebondit bruyamment contre du bois et du plastique. Spontanément votre main tripote dans votre poche le trousseau de clefs de la maison et une idée vous vient d’elle-même : « Et pourquoi pas ? » Clic, clic, et c’est comme si la nature n’attendait que ça.

Mais de l’autre côté, on s’entraînait, on cherchait à maîtriser les subtilités du jeu des Noirs américains. Mais pas tout le monde, loin de là. Tout le monde ne s’appliquait pas à se tanner la peau des doigts ni à se dégourdir les mollets. Le bombardier numéro un, capitaine de l’équipe scolaire, Valeria Dodd et sa copine de classe, la très médiocre ailière gauche du second groupe, Irka Maliouta, étaient affalées sur les tapis dans la petite annexe donnant sur nulle part. Elles bavardaient. Ou plutôt Irka jacassait sans relâche.

Déjà à ce moment, les péripéties de son aventure avec ce salaud de Sima Chvets-Tsarev auraient réclamé une plume et, sinon une épée, au moins un rasoir. Absorbées par leur conversation les filles ne s’aperçurent pas tout de suite qu’elles n’étaient plus seules. De manière inexplicable la porte venait de s’ouvrir et par l’entrebâillement quelqu’un les regardait. Aliocha, le premier de la classe, les dévorait des yeux avec passion.

Il restait comme pétrifié, mais l’on comprend bien pourquoi : ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion, à dix-sept ans, d’admirer la perfection des membres inférieurs de la plus belle moitié de l’humanité, et qui plus est à si faible distance. Les filles, c’est une autre affaire : pourquoi ces deux audacieuses n’avaient-elles pas immédiatement fait déguerpir l’effronté d’un mot choisi, approprié à la situation ?

Mais c’est qu’elles étaient paralysées, elles aussi. Au coin de la bouche du garçon réputé exemplaire sous tous rapports était plantée une impensable, impossible, absolument inadmissible cigarette.

Ça alors !

Cependant, le premier à reprendre ses esprits fut bien sûr le plus conscient des trois. Les joues d’Aliocha s’inondèrent d’une merveilleuse rougeur.

« Pardon », bredouilla-t-il avant de vite refermer la porte magique.

Mais elles ne le laissèrent pas s’esquiver comme ça. Après tout, ce n’était pas pour les beaux yeux et les formes exceptionnelles de ses joueuses clefs que l’équipe de football de l’école N°3 raflait prix et médailles. Les bonds impétueux de Valeria Dodd étaient ceux d’une championne.

Bien entendu, elles frappèrent à la porte. Au moment même où la clef avait déjà effectué un demi-tour, Aliocha Ermakov entendit un rapide signal en morse. Le bout de la clef venait de s’engager sur la broche mais n’avait pas encore eu le temps d’actionner le mécanisme de verrouillage.

Le gamin hésita quelques secondes, incapable de se décider. Il n’était pas prêt à commettre, sans autre préparation, la plus impardonnable erreur de sa jeunesse. Cependant le message codé se répéta, exigeant, et Aliocha rendit les armes.

« Quoi ? » demanda-t-il en laissant à nouveau la lumière percer l’obscurité du couloir. La lumière et l’odeur d’ozone de l’immense salle.

« Mais c’est… » Des yeux le regardaient, comme il n’en avait jamais vus, ni même rêvé de jamais voir en réalité.

« Allez, passe… », prononcèrent les lèvres, si proches, si rouges. « Laisse-nous tirer une taf. »

Et pourtant chaque année, le camarade Staropanski répétait à ses collègues du service Éducation de la ville qu’il convenait de changer cette école expérimentale en un établissement de pure spécialité mathématique-physique. De ne pas maintenir sous le même toit la décharge publique et le Parnasse. Pas moyen de l’obtenir. Et maintenant voyez, je vous prie, le résultat.

Ce n’était pas du tout qu’il blâmât Aliocha Ermakov, candidat perdu pour la médaille d’or. Non. Il était délicat et se montra compréhensif face à la situation. Galina Alexandrovna, la mère d’Aliocha, une intellectuelle, docteur en histoire, maîtresse de conférences, conférencière de l’association « Savoir », propagandiste, en revanche, s’y employa. À la maison. À frapper son fils au visage.

Qui plus est d’un coup de poing, et sur le nez. Plusieurs fois. D’une main sèche mais très solide. Elle était folle de rage. D’ordinaire elle préférait frapper la main ouverte, à pleine volée sur l’oreille. De manière générale, elle aimait cogner les gens sur la tête. Telle était la particularité de son métabolisme. La sublimation, la distillation s’opéraient mal dans la matière grise de la fille du colonel Voronikhine, directeur du camp de prisonniers de la région, et dans les instants difficiles la seule chose capable de consoler cette femme adulte, c’était une grimace de douleur sur un visage familier.

Et si ce besoin irrépressible n’était pas immédiatement satisfait, s’ensuivait le début d’une honteuse autant qu’incontrôlable crise de nerfs. Certes, un tel malheur n’était survenu dans la vie de Galina Alexandrovna que deux fois.

La première, devant le cercueil de son père qui l’avait si lâchement et ignoblement abandonnée, elle, sa préférée, sa toute petite. Qui avait laissé son enfant à la merci de personnes inconnues. Et la seconde, en ce même instant, où son propre fils qui jusqu’alors lui avait toujours docilement tendu la joue, venait de perdre toute vergogne. D’abord en esquivant le coup, puis en lui saisissant les poignets avec une adresse inattendue, de ses longs doigts comiquement tâchés d’encre. En les empoignant et en se montrant capable de les maintenir à distance.

Comme il n’y avait personne cette fois-ci pour lui verser quelques gouttes de valériane, la conversation éducative passa d’elle-même à une phase peu convaincante de convulsions et hurlements incroyablement humiliants.

À la différence de la mère du perverti, le père de la débauchée ne chercha pas à soumettre son système nerveux à pareilles épreuves de caractère douteux. Bien que le camarade directeur et son adjointe, répondant au nom Chkotova, eussent déployé pendant deux heures tous leurs efforts pour éveiller chez lui de primitifs instincts patriarcaux. En vain. Mais tel est le lot du travailleur scolaire de base. Les élèves lui flanquent des boutons, les parents la diarrhée.

De retour chez lui, trouvant Valeria dans la cuisine, prête à n’importe quoi, Nikolaï Petrovitch étudia assez longuement le contenu bouillonnant de la cocotte. Il en fut satisfait, se contentant de conseiller d’ajouter des carottes.

« La sauce sera plus douce, Valia. »

Après cette intervention, pour lui si peu coutumière, dans le domaine des arts culinaires et ménagers, le père Dodd se conduisit de manière plus extraordinaire encore. Il alla au salon, alluma l’œil clignotant du téléviseur Beriozka, mais au lieu de s’allonger en face sur le divan, il tira de la commode la nappe de lin réservée aux grandes occasions et en couvrit lui-même la table. Au milieu du cercle immaculé, il posa une bouteille de « Rosé moelleux » à laquelle il adjoignit non pas son godet tordu, mais deux coupes de mariage de teinte verte.

Après le dîner, Nikolaï Petrovitch parla exclusivement de nouvelles carabines et d’anciens modèles de motoneiges. Il ne semblait nullement tourmenté, amenant sa fille à éprouver pour la première fois un léger dégoût en même temps qu’une agréable perplexité. Une drôle de gaucherie et l’irrésistible douceur d’un bâillement idiot.

Le lendemain matin, il annonça à Valeria, comme en passant, que l’année scolaire était terminée pour elle. C’était ainsi. Deux semaines avant la date officielle. La suivante commencerait en septembre, mais « pas dans cette école N°3, où tu n’as pas d’avenir », dans la N°7. En outre, vers une heure, l’oncle Vassili passerait au volant de son 4x4 de service et l’emmènerait chez tante Dacha. Pour tout l’été. Dacha était institutrice de campagne, cousine germaine des frères Dodd. Valeria retrouverait ainsi la forêt et la rivière près desquelles elle avait passé les sept premières années d’une vie heureuse.

« Si tu oublies quelque chose, pas la peine de pleurer, ajouta-t-il avant de partir. Tonton Vassia y retournera au début du mois juin, et moi à la fin. »

Bref, à vingt-cinq comme à quarante-cinq ans, Nikolaï Dodd vivait sous un ciel sans nuage.

Ce qu’on ne pouvait dire de Stassia, la sœur de lait de Valeria Nikolaïevna Dodd, seize ans, fille de la tante Dacha, assaillie de doutes et tourmentée de questions. Allons, des choses pareilles sont-elles possibles :

« Et à moi, tu sais qu’il me dit ? Il me dit, le plus sérieusement du monde, je suis un fauve, je suis Mowgli, l’enfant-loup !

— Bon, mais toi, qu’est-ce que tu lui as répondu ? interroge Stassia d’un ton sévère, et dans les verres de ses lunettes sans fantaisie, les seules de la famille, se dessine le double reflet de Valeria — cent pour cent sous contrôle.

— Bah rien. J’ai dit que j’étais une panthère noire, miaou. »

Tout ça, décidément, demande à être vérifié. C’est simple, ça ne ressemble en rien à la vérité. Un phénomène, beau et intelligent, un futur savant, et Valeria, cette « fichue peste », comme aime à s’exprimer sa mère sans trop de cérémonies… Non, tant que je ne l’aurai pas vu de mes propres yeux, je n’y croirai pas. Telle fut la conclusion de Stassia.

Et elle aurait pu le voir. Mais le destin en décida autrement. Deux ou trois jours avant qu’on voie descendre de l’autocar, sourire confus aux lèvres, le nouvel étudiant de la faculté de biologie de Tomsk, Aliocha Ermakov, un voisin emmenait l’incrédule Stassia à l’hôpital régional. Là, sans autre forme de procès, on lui extirpa l’appendice. La chaleur. Même les tripes cherchaient à prendre l’air.

Aliocha arriva dans la journée, à bord d’un PAZ couleur crème orné d’une bande rouge pionnier. Il descendit devant le conseil rural. Sauta sur le bas-côté envahi par l’herbe et, simple coïncidence, direz-vous ? hé-hé ! de l’autre côté de la rue, juste devant lui, sur le perron de la coopérative, il aperçut sa bien-aimée. Elle l’attendait. Certes, sans bouquet de bleuets, mais avec un bocal de compote de prune bulgare. L’unique douceur présente sur les étagères du magasin du village. On y trouvait certes aussi de la savonnette au parfum de fraise, mais comme on sait, il n’est guère possible d’en manger beaucoup.

« Toi ?

— Et qui croyais-tu que c’était ? »

La malheureuse cigarette tout juste tirée du paquet ne va pas se loger au coin de la bouche mais derrière l’oreille du nouvel arrivant, qui brusquement ressemble moins à un citadin qu’à un mécano du coin.

« Tu as eu du mal à trouver ?

— Non, non. Ton père m’a tout expliqué en détail… Je l’ai appelé… deux fois… Là-bas à la fac, il y a un taxiphone… Tu sais, qui marche avec des pièces de quinze kopecks…

— Non, je ne sais pas. »

Et tous deux se mettent à rire. Mon Dieu, allez, bien sûr, c’est l’été, le mois d’août, les papillons dans l’herbe et les piafs dans le ciel. En faut-il beaucoup pour être heureux, quand on jouit d’un métabolisme en bon état de marche ?

Bref, il n’a rien dit, n’a évoqué aucun souvenir. Tout gardé pour lui. Le hurlement qui a réveillé les cordes du piano de sa petite sœur :

« Salaud ! »

Un fils est-il en effet tenu de rapporter que sa mère, privée de sa liberté de mouvement, s’est contentée de cracher. De lui cracher à la figure. De toutes ses forces, un crachat brûlant et bulleux.

« Ordure, vermine ! Déguerpis de chez moi ! »

Lui ayant ainsi décoré le visage, elle commence à s’affaisser. Elle s’affale aux pieds du garçon qui continue de serrer ses bras secs et ossus. Bien sûr, Aliocha, désemparé, effrayé se penche sur elle. Bredouille des mots inutiles et totalement absurdes :

« Maman, ma petite maman… tu te sens mal, maman ? »

Mais surtout, il lui lâche les poignets. Il libère ses mains petites, sèches et blanches comme celles d’un chirurgien. Et il s’en prend une. Difficile de frapper fort quand on est allongé, mais le coup en revanche peut être très, très sonore.

« Je te hais ! » siffle la femme une fois obtenu ce qu’elle voulait. Elle se soulève sur un coude, et d’un geste vif et précis conclut l’épisode. Elle aura obligé finalement les incisives et les molaires de son fils à se rencontrer.

Mais qui d’autre a besoin de savoir ça ? L’anatomie et la physiologie n’intéressent que les médecins. Il est juste venu. Ça ne sert à rien de remuer le passé quand tout, tout est encore devant nous. Et les autres en vacances et dans le Sud. Sa mère, la princesse Svetka et son père se sont barrés pour trois semaines à Kislovodsk. Quant à la tante Nadia, Nadejda Alexandrovna, la sœur de sa mère installée à Tomsk, elle ne sort plus de ses buissons de groseilles, quelque part dans la campagne de Kolpachevo. C’est-à-dire… Bref, pourquoi nous ont-ils interrompus, si bêtement et absurdement, ces idiots ? Te rappelles-tu, ma belle ?

Le plus étonnant est qu’elle se rappelle. Elle n’a pas oublié. Elle a tout gardé dans son cœur. Dans son cœur et dans son âme. Et comment ! Or récemment encore, cette aventure avait pour elle des airs de blague, sinon de gaminerie. Eh bien oui. De polissonnerie merveilleuse, quand on ne sait soi-même pour quelle raison ni quel but on s’élance vers la porte, prête à dire une énorme connerie, et même à la faire. C’est juste drôle. Un sujet d’étude.

Oui, c’était chouette de se glisser en cachette dans le petit couloir laissé ouvert par prévoyance : s’avancer sur la pointe des pieds dans le laboratoire, se figer, filer se blottir dans l’angle de l’armoire de ventilation, retenir son souffle. Coller sa joue à la vitre et admirer les cils papillonnant dans les reflets jaunes du réchaud à alcool. Des cils de garçon, tout dorés.

Et quand ils se lèvent et que les grands yeux sombres du professeur t’aperçoivent, immobile dans ta cachette, faire sa Zoïa Kosmodemianskaïa2. Là, sur-le-champ, sans hésiter, lui tirer la langue. Langue rouge effrontée, longue et pointue.

Or dans l’ensemble c’étaient toujours d’autres qui lui plaisaient. Les boxeurs à gros muscles et les skieurs à longues jambes. Les idiots sûrs d’eux-mêmes, qu’il est si amusant de mener par le bout du nez, si court soit-il, et de manipuler. Il faut juste apprendre à être adroite, savoir éviter de se faire prendre par mégarde dans l’étau de deux bras entreprenants sous l’escalier près du vestiaire.

Avec eux, Valeria n’était jamais triste de rien. Elle ne connaissait même pas ce sentiment. Et voilà qu’on l’avait séparée d’un garçon sage qui, de tous les arts réclamant précision visuelle et adresse physique, ne maîtrisait sans doute que la calligraphie. La jeune fille en était affligée. Les jeux innocents de voyou de village, comme les balades en canot à moteur avec les fils des tractoristes braconniers, ou les parties de cache-cache nocturne dans les meules de foin fraîchement coupé ne lui disaient plus rien. Ne provoquaient plus chez elle de vertige insensé. Et le délicieux avant-goût du danger se changeait très vite en un rot chargé d’ail de ventre trop plein. Son estomac avait rétréci et son appétit disparu.

De sorte que Stassia avait le droit d’être étonnée et perplexe. Elle, la raseuse, la binoclarde, qui cet été-là se trouvait pratiquement privée de la joie de se plonger des nuits entières au pays des livres peuplé de bons héros. Que faire en effet quand à la moitié du premier, et parfois bien plus tôt, Valeria, déjà dans son lit, réfléchit à haute voix :

« À coup sûr, il est en train de se préparer à l’examen… dans le hall on danse, c’est comme ça chez les étudiants… mais il n’est pas du genre à se laisser tenter… »

Que faire ? Il n’y a plus qu’à éteindre la lumière et bonne nuit.

Cela dit, des fautes avaient été commises. Par le pasteur des jeunes âmes Egor Gueorguievitch Staropanski qui par deux fois avait employé la vilaine expression de « petite traînée ». Il avait glissé ces mots pour expliquer la situation et éclairer la professeur principale de 9e B, la classe de Valeria, Anna Alexeïevna Morillo. Par la mère d’Aliocha, Galina Alexandrovna, qui s’était vainement fatigué la langue et la luette. Pour mettre au courant sa sœur Nadejda, elle avait recouru au plus affreux langage. Tous deux se trompaient. S’égaraient. Valeria Nikolaïevna Dodd n’avait jamais commis de sottises avant de rencontrer le jeune Aliocha. Au cours des seize années entières qu’elle avait vécues, la bandite s’était ingéniée à ne jamais franchir la ligne convenue : celle qui sépare les domaines de compétence du pédiatre et du gynécologue.

Or l’occasion s’était présentée plus d’une fois. Un jour ce fut Andreï Andreïtch Retchko lui-même, le professeur entraîneur favori de l’école, qui échoua à dominer la nature. Il n’avait pourtant aucune mauvaise pensée, il allait simplement, serviette au cou et boîte à savon dans la main. Il descendait l’escalier de la résidence en sifflotant un chant de footballeur. Rien que de très normal. Le prof de sport s’en va aux douches qui, on le sait depuis longtemps, les jours de compétitions scolaires au palais des pionniers de Novokouznetsk, ne fonctionnent qu’au petit matin, quand tout le monde dort.

Sa fière chanson sur les lèvres, il plonge dans la pénombre humide. Mais dans cette pénombre vacillante, sous l’eau tombant en cataracte, se dessine un corps de jeune fille. Notre homme a été devancé. Il devrait lâcher un juron et battre en retraite. Mais fasciné, il regarde ce prodige, et commence à baisser lentement la fermeture éclair de son élégant blouson de sport. Dieu merci, l’étincelante sirène se hâte alors de venir en aide à l’enseignant hébété. Le regardant droit dans les yeux, le petit poisson aux yeux bleus nommé Valeria prononce tout bas mais très distinctement :

« Dans un instant, je vais hurler Andreï Andreïtch, je vais gueuler si fort qu’on m’entendra jusqu’à Ioujka. »

Résolue. Oui. Très résolue, gardant la tête froide sur terre comme sur mer. Bravo ! Bon, mais qu’elle ferme les yeux en riant, qu’elle en vienne à émettre une longue expiration comique, tout à fait mal à propos, tel un ballon percé, ça, c’est un amateur de bouquins qui en a réussi l’exploit, un gars nul en sport mais champion de maths de l’école N°3.

« Qu’est-ce que tu as, quelque chose ne va pas ?

— Non, tout est parfait, tu es adorable, Aliocha. »

Une semaine plus tard vint l’heure d’aller récupérer Stassia. Le voisin conduisit à toute allure. Comme s’il pressentait qu’il allait devoir ensuite se traîner sans jamais passer la seconde. Quand il ramènerait la fille tout juste opérée dans le panier du side-car. Durant tout le chemin jusqu’à Soujensk, il ne cessa de zigzaguer. Sans doute voulait-il voir comment Aliocha tenait en selle. Il ne parvint pas à le désarçonner. Et si l’étudiant n’atterrit pas à l’hôpital, c’est uniquement parce que le bûcheron n’avait aucun problème de vue. Un aigle.

« Eh, regarde ! cria le pilote en s’arrêtant devant le réservoir d’eau de la station, le train est encore là. »

Et il ne se trompait pas. Sur son visage se mêlaient les larmes pures de l’adieu et la menue sueur née d’une vaine inquiétude.

Aliocha sauta à bas du siège inconfortable, jeta un coup d’œil au train, un autre à Valeria et grimpa derechef sur son perchoir.

« Je prendrai le suivant.

— Quoi ! » s’étrangla le motard qui, sous le coup de la surprise, alla même jusqu’à tourner son toupet de cheveux roux vers l’étudiant sans cervelle. Le suivant, c’est demain. À présent, pour Tomsk, y a plus que celui d’une heure et demie du matin.

— Cours », dit Valeria en posant la main sur le poignet de son chéri. Le temps d’une caresse.

« Elle a raison, cours. »

Aliocha remit pied à terre, recula de manière comique, s’immobilisa.

« Je t’écrirai… je t’écrirai… » bredouilla-t-il.

Et Valeria, que fit-elle ? Eh bien, selon son habitude, au moment le plus émouvant, elle lui lança un clin d’œil à la manière des voyous. À dire vrai, elle cligna des deux yeux en même temps.

Et elle ne raconta rien à Stassia. Eh oui ! Elle était tellement déroutante, tantôt impossible de l’arrêter, tantôt impossible de lui tirer un mot, même avec des tenailles. La cousine en fut vexée. Elle bouda. Et toute cette histoire sans queue ni tête finit tout bonnement par l’irriter. Comme d’ailleurs le style de vie citadin, avec son côté imprévisible, confus, rugueux, et ses éternels problèmes de santé. Pouah.

Et aussi sa méchanceté, oui, exactement, sa méchanceté. Et Stassia put totalement s’en convaincre un an plus tard, quand elle entra à l’université. Après avoir passé sans difficulté les examens, elle s’inscrivit à la fac de bibliothéconomie de l’Institut de la culture de Ioujnossibirsk. Elle devint étudiante et y gagna la possibilité de contempler non le fils mais la mère. Le professeur Ermakova Galina Alexandrovna. En personne. Parfois trois, et même quatre fois par semaine.

Bon, mais le train s’éloigna. Et son coup de sifflet sonna la fin de l’été. Tout aurait dû être terminé si l’on suit la logique de cette vie que Stassia ne voulait ni ne pouvait accepter.

De fait, le 26 août Valeria retourna à la grande ville au bord du fleuve. Chez elle. Dans son environnement familier, où l’image qu’on avait d’elle était depuis longtemps établie. Une coureuse d’aventures. De jeux dangereux et interdits. Une rusée. Une renarde. Mais elle s’était fait prendre au piège et appartenait désormais à tout le monde.

Bien sûr, cela ne suffit sans doute pas à expliquer la constance avec laquelle les deux frères Ivanov l’importunèrent. Des ours. Cherchant toujours à l’attirer au mauvais endroit. Profitant qu’elle était un peu ivre, par exemple, le jour de l’anniversaire de son amie Ira. Ainsi, le 3 septembre, sous prétexte de la raccompagner en tout bien tout honneur, essayèrent-ils de l’entraîner derrière les garages du Comité de région, puis dans l’ombre d’une cour près des bains.

Mais ça ne marcha pas. L’échec fut même complet. L’aîné essuya un fiasco et passa encore deux mois peut-être à la harceler la nuit de coups de téléphone. Avec la persévérance d’un milicien. Le cadet n’eut pas plus de succès. Un malin pourtant, qui réussit un jour à la choper, après l’avoir guettée à cet endroit, sur la perspective Lénine, où se voisinent atelier d’horlogerie et centre de gynécologie. C’est en vain qu’il lui fit des sourires, en exhibant ses dents mangées de tartre. Et cependant, soit dit en passant, tous deux avaient été les premiers sans doute à posséder d’authentiques bottines Salamander, à semelles de caoutchouc.

Oui, ils furent très nombreux durant cet automne et cet hiver à se faire envoyer sur les roses, ou plus loin encore, par la minette aux longues jambes et aux bottes rouges. Pourtant il fallait voir les gars qui l’abordaient, avec leurs anoraks finlandais, de vrais apollons avec parapluies pliables « Trois Éléphants ». Mais même Goga Chiterovitch, avec son véritable jean Jordache introuvable en magasin d’État, se retrouva le bec dans l’eau. Et chaque malchanceux compensait l’amertume de l’échec par un mensonge éhonté. Bête et arrogant. De sorte que la réputation de Valeria embellissait de jour en jour. Drapeau claquant au vent, slogan rouge écarlate. Effrayait et attirait en même temps.

Mais bon, la gloire et la rumeur, on s’en tape. On ne peut pas constamment se promener couvert de médailles d’importance locale. Un monde immense nous entoure et toutes les voies sont ouvertes — il n’est qu’à choisir. Cette simple idée encourageante venait à l’esprit de Valeria chaque fois qu’elle sortait une enveloppe de la boîte en fer-blanc percée de trois trous, marquée « Lettres et journaux ». Un rectangle barbouillé d’encre grasse par le tampon de la poste de Tomsk.

Le petit Aliocha s’était révélé fidèle à la parole donnée. Il lui écrivait bel et bien.

Il franchissait le portail de l’université. Il remontait la rue Lénine jusqu’à la librairie. Là, il restait campé cinq minutes devant le présentoir à cartes postales artistiques. Il se mordillait les lèvres, souriait dans l’attente d’une heureuse inspiration, puis achetait. Quelque chose de tout à fait fantastique, sur papier mat ou glacé.

« Amoureux. Grès. Inde. VIIe-Xe siècles », collection du musée national de l’Ermitage ; « Pieter Claesz. Petit-déjeuner au jambon. 1647 », même collection.

La carte à la main, il se rendait à la poste. Et là fixait l’humeur de l’instant. Assis à une table basse, il semblait écrire des vers sur le rectangle de carton blanc format poche.

« Je ne sais pourquoi, j’ai constamment l’impression que tu pourrais apparaître soudain, comme toi seule sais le faire, surgir là, simplement, de la neige qui recouvre la rue, ou bien non, longuement rester derrière moi dans la queue, à la cantine, à sourire et faire des grimaces, puis tout à coup demander : “Jeune homme, vous êtes le dernier ?” »

Bien sûr, un tel pressentiment ne peut que se réaliser. C’est obligé. Surtout si on en parle, si on le confie au verso du portrait officiel du héros cosmonaute numéro trois : Adrian Nikolaïev.

Jaillie on se sait d’où, Valeria atterrit sur le quai à côté d’Aliocha transi de froid. Elle l’étreignit et l’embrassa. Sans aucune malice, avec simplicité et ardeur, sur la bouche. Ça alors ! l’autocar de Ioujnossibirsk était tombé en panne, deux cents mètres avant la gare routière.

Ainsi, l’année 1978 s’acheva-t-elle en beauté, pour laisser place à un début 79 totalement féérique. Durant la semaine de vacances de Valeria, les deux jeunes gens se livrèrent avec succès à une vraie compétition olympique en double. À dire vrai, eux-mêmes ne s’attendaient pas à ça de leur part. Sans doute furent-ils inspirés par le grand animateur des masses et sa trogne rouge. Le grand organisateur des loisirs populaires, qui accrochait entre les façades sculptées des immeubles de joyeuses banderoles aux slogans enfiévrés : « La piste de la santé vous appelle ! », « À vos marques, citoyens de Tomsk ! » Il est surprenant que son généreux sacrifice de soi n’eût pas empêché Aliocha de commencer sur les chapeaux de roue. D’ouvrir la première longue session, comme il se devait, par deux notes maximales.

Valeria remporta à Ioujnossibirsk, comme fruit de tous ces prodiges hivernaux, une sensation de simplicité et d’évidence qui bouleversa le monde. Elle n’influa pas seulement sur la vitesse de la fonte des neiges couvrant la taïga et la date d’apparition des freux et des premières feuilles. Une foi admirable en l’heureuse disposition des astres et des sphères transformait jour après jour l’assurance de l’écrivain en détermination du lecteur.

« Tu dois simplement revenir cet été et postuler pour l’université. »

Et qui avait dit que non ? Le journal de la Pravda ? L’équipe de hockey sur glace du Club sportif de l’armée, championne d’URSS ? Non, tous ces malabars étaient restés muets. C’étaient donc qu’ils approuvaient.

En juin, Aliocha accueillait de nouveau sa bien-aimée devant les vitres sales de la gare routière de Tomsk. Cette fois-ci la rencontre se déroula sans surprises. La porte de l’Ikarus s’ouvrit et l’oiselle en jaillit pour venir se poser à l’endroit convenu, à l’heure dite.

« Eh bien, alors ?

— Comme tu vois… »

Ah ! après un regard d’une telle douceur, peut-il rester le moindre doute ? Le cher et tendre prend la chère et tendre par la main et la conduit à la demeure du savoir. Enchantée par l’exubérance de la végétation régnant dans le jardin de l’université, la joyeuse candidate encline à l’espièglerie tente, bien sûr, d’entraîner l’étudiant dans un épais fourré, où l’herbe vous monte jusqu’à la taille, mais il résiste. D’une main ferme et décidée il dirige son amie vers les hautes colonnes ancien régime d’un portique. Sans rien soupçonner de l’humeur goguenarde de la coquine. Le destin les conduit tout droit à la commission d’admission de la fac de biologie, et là, prenant place à une table, il lui dicte avec une enviable facilité une lettre au nom du recteur. Il y avait sûrement déjà réfléchi. Durant six mois.

Ensuite, en toute logique, celle implacable de l’interaction entre objets et phénomènes, on aurait pu penser pouvoir deviner la question. La première inscrite sur le billet lors de l’examen oral. Par exemple : « Type nématodes. Caractéristiques générales. Structure externe. Musculature, nourriture, alimentation, respiration, régénération et reproduction. »

Mais pas du tout. Dans la vie, apparemment, il n’y a pas uniquement place pour le comique de situation et le théâtre de foire. Valeria retourna le rectangle de mince papier grisâtre et lut : « C. Darwin : De l’origine des espèces ; F. Engels : Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme. »