Sciences naturelles - Sergueï Soloükh - E-Book

Sciences naturelles E-Book

Sergueï Soloükh

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Beschreibung

Dans un jeu surprenant basé sur la règle de trois, trois nouvelles tissent un récit et trois récits un roman dont les trois héros presque identiques, aussi désarmés que décalés, évoluent à petits pas entre famille, travail et loisirs. La prose de Soloükh, d'une virtuosité mathématique, nous plonge dans la chimie du quotidien d'une ville sibérienne où les parallèles des destins apprennent à se croiser. Les relations entre père et fille sont au centre de la narration, et l'émotion se cristallise dans l'écriture qui transfigure ce livre inclassable et lumineux. Bien plus qu'un exercice de style, une plongée dans l'âme russe.

EXTRAIT

Lisa se lève à moitié sur sa luge.
— C’est vrai. Il doit y avoir des oisillons.
— Où ça ? demande Lev, interloqué.
La petite agite sa moufle.
— Ben là-bas, là où il s’envole. Au ciel.
La dernière neige de mars ressemble à un métal précieux. Elle reflète la lumière de la lune et du soleil. Elle éblouit. Ça ne glisse guère, mais c’est peut-être pour le mieux. Lisa a peur d’aller trop vite.
Les croix s’étirent vers le haut. Et les ronds se transforment en zéros. L’embouchure de l’Iskitimka est une chaîne de bancs. L’eau étincelle en contrebas. Dans le filet à provision des troncs et des branches. Elle bruit en se jetant dans le Tom. Tout le long de l’année. Qui donc y déverse de l’eau bouillante ? Quels elfes ou quels gnomes ?
— Papa, pourquoi il n’y a personne aujourd’hui ? Même les chiens ne sont pas venus se promener.
Lev regarde en haut. En direction des peupliers, des maisons et de la nymphe, mère des champs. Sur l’étendue blanche virginale, trois lignes parallèles. Laissées par la luge, une Argamak munie d’un volant. Rien d’autre. Ils sont des pionniers.
— Tout le monde attend qu’il fasse plus chaud. Ils ont rangé leurs vêtements d’hiver. Nous sommes seuls à affronter le froid.
— Les chiens ne changent pas d’habits, proteste Lisa après un temps de réflexion. Ils portent toujours un manteau de fourrure. Tu voudrais devenir un chien ? Pour jouer.
C’est la journée des questions et des réponses. Lev n’a qu’une seule question. Qu’il a déjà posée avant-hier.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Une écriture magique qui embellit un simple geste d'amour, l'imaginaire, les paysages en toile de fonds,... Un livre que je conseille pour les amoureuses et amoureux de la littérature russe contemporaine, et bien sûr, pour toutes les curieuses et curieux comme moi. - Bookycooky, Babelio

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Seitenzahl: 146

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Sergueï Soloükh

Sciencesnaturelles

Traduit du russe parChristine Zeytounian-Beloüs

 

GINKGOéditeur

© 2019, Ginkgo éditeur

33 boulevard Arago 75013 Paris

www.ginkgo-editeur.fr

ISBN : 9782846794299

 

I

 

Physique

 

à Olia, Liolia et Lucia

 

La lumière

« Un papa et sa fille », pense Lev.

— Regarde.

Il montre le ciel.

— Tu vois comme c’est beau ? Une étroite serpe de lune et juste au-dessus, une petite étoile.

Lisa s’arrête. Lève la tête. La neige cesse de crisser, et tout se fige là-haut.

— Ce n’est pas une étoile, papa, déclare la fillette d’un ton très sérieux. C’est une planète.

La neige grince de nouveau, au fond de la cour passe l’ombre fugitive d’une voiture.

— Comment le sais-tu ? s’étonne Lev, et il donne une légère chiquenaude sur le nez de l’astronome en herbe.

— On nous l’a dit à la maternelle, répond Lisa avec dignité.

À l’entrée du parc, on vend des brochettes et de la bière.

— Où est le Coca-Cola ? demande Lisa.

Le visage gris de l’homme préposé au grill est parsemé de points de poussière noire.

— Il n’en reste plus. Vous voulez du Seven up ?

— Si tu verses du Seven up sur ta main, elle devient verte, déclare doucement la petite.

— Ça aussi, on vous l’a dit à l’école maternelle ? plaisante Lev.

— Non, explique Lisa en baissant encore la voix, je l’ai vu moi-même.

Des lampions clignotent au-dessus des allées blanches. Les cinq couleurs olympiques. Cent mètres jusqu’au guichet de location. Cent mètres retour. Une course relais.

Pas de file d’attente. Il n’y en a jamais. Lev choisit une paire de patins de hockey noirs. Son rêve d’enfance. Énormes. Et des petits patins de patinage artistique pour Lisa, pareils à des jouets.

La patinoire est à deux pas. Mais marcher en patins dans la neige, même tassée, même quelques instants, est vraiment incommode. Lisa prend Lev par la main. À travers une double couche de laine, il sent l’amusante tension de sa menotte enfantine. Lev regarde sa fille. Seul son nez rose émerge de sa capuche.

— Papa.

Soudain, à côté du bouton de nez apparaissent des yeux ronds de poupée et les roses des joues.

— Après, on ira voir les barbies ?

— Les poupées Barbie, rectifie Lev.

— On ira les voir ?

— Oui, oui, on ira. Mais on n’achètera rien. On va juste les regarder.

— Oui, on va juste les regarder, acquiesce la petite rusée. Rien d’autre.

Sur ces mots, ils sortent sur la glace. En se tenant par la main. Du haut-parleur jaillit le nouveau tube à la mode. Lev Vassiliev l’a déjà entendu plus tôt dans la journée. Deux fois durant la pause repas. D’abord à la pizzeria, puis dans le kiosque où on vend du chewing-gum. Ce rap ne gâche pas le patinage. En tout cas moins que l’appétit.

À la différence de Péquenaude. Ça alors. La revoir ici ! D’où sort-elle donc ? Et précisément aujourd’hui. Émergeant du fin fond de la préhistoire. Ils ne se sont pas vus depuis un siècle et des poussières. Contrairement à son surnom, qui s’est gravé dans sa mémoire, son prénom met du temps à lui revenir. Rita. Mais oui, bien sûr. Margarita Kovalenko.

Elle se heurte au même problème. Apparemment. Ce qui est bizarre. Elle a toujours eu l’esprit rapide. Et plus efficace que celui de Lev. Mais là, quelque chose coince. De manière inattendue. Ça arrive. Et Lev patine encore assez longtemps à distance. Pour s’abriter de ses regards. Tournoyant et virevoltant. Espérant éviter la rencontre.

Il remorque Lisa jusqu’aux lampadaires les plus éloignés où ils s’amusent à faire les clowns. Tous les deux. Lev sur ses patins modèle sport aiguisés au ras de la gouttière et une Lisa assidue sur ses petites lames à bec dentelé. Elle s’échine de toutes ses forces. S’applique à le copier. Mais ses jambes pataudes dérapent constamment. Ses pattes d’éléphanteau. Caparaçonnées d’un épais feuilleté de laine, d’acrylique et de coton.

— Ça ne fait rien, l’encourage Lev. Tu as déjà accompli d’immenses progrès. Tu te souviens, en novembre ? Tu tombais tout le temps. Bravo. Bientôt, tu seras une super-championne.

— Et l’étoile, elle ne va pas tomber ? demande soudain l’enfant en guise de réponse.

— Quelle étoile ?

— La planète, rectifie Lisa.

Lev lève la tête. La petiote argentée a viré d’un demi-tour et se trouve désormais entre les cornes pointues du quartier de lune encore assez jeune, comme une fillette qui fait des simagrées, se vantant devant son papa de son joli costume de princesse des neiges.

— Tu voudrais la rattraper ? Pour l’emporter à la maison ?

— Non, refuse Lisa. Je préfère qu’elle vive dans le ciel.

Son petit nez pointu se lève plus haut que la capuche et la gamine se met à souffler. De toutes ses forces. À croire que là-haut, ce n’est pas le scintillement de cristal de Vénus ou de Mars, mais une bulle de savon. Ou un ballon de baudruche.

La vapeur chaude se dissout dans l’azur. Sans laisser de trace. La station Autoradio tousse dans l’enceinte et annonce une danse rapide. Pour ceux qui sont au volant. Ou qui tournent les pédales.

Lev se met à rire. Il enlace son petit génie en herbe. La soulève, tournoie, amorce un virage, un grand demi-huit. Fort joliment. Et lestement. Pour finir le cul sur la glace. Mais avec adresse. Il n’y a pas à dire. Lev est tout de même un pro. Sur le croupion, sur les omoplates. En tenant l’enfant devant lui. Raclant la glace.

Lisa souffle et gazouille. De surprise et de plaisir.

Lev arrache son dos de la patinoire et s’assied. Pour se retrouver pratiquement nez à nez avec Péquenaude. Cette fois, pas moyen d’y réchapper.

— Ma parole, tu es un papa risque-tout, déclare-t-elle.

D’un ton d’encouragement plutôt que de réprobation. Dans ses jambes tourne un assez grand garçon. D’une tête plus haut que Lisa. Et trois fois plus gros. Fort solidement emmitouflé.

Lev exhibe son sourire le plus chaleureux.

— Salut. Je ne t’ai pas reconnue tout de suite.

— Je suis devenue encore plus laide ?

— Non, tu as grandi.

Péquenaude émet un grognement sceptique. Elle a gardé son sens de l’humour. Ça alors. Elle a toutes les qualités, mais l’emballage laisse vraiment à désirer. On voit tout de suite qu’elle a été fabriquée au pied de la montagne. Dans les sombres baraquements de planches noires que la rivière Iskitimka inonde chaque printemps. À l’école, elle était bien meilleure élève que lui. Elle gagnait régulièrement la première place aux Olympiades, ce qui n’est jamais arrivé à Lev ; ayant tout pour réussir, il était seulement dans la bonne moyenne. Quant aux Olympiades, il faisait de son mieux pour les éviter.

— Dima, va montrer le Père Noël à la petite fille, tu veux bien ? propose Péquenaude à son fils.

— Elle n’aura pas peur ? demande le garçonnet d’un ton grave.

— Pourquoi devrait-elle avoir peur ? s’étonne Lev.

Et il jette un coup d’œil aux deux géants de glace peinte. Un rouge et un bleu. Qui gardent la sortie dans l’allée enneigée.

— Il y a des traces de loup, je les ai vues, exactement comme au zoo.

— Je n’ai pas peur des loups, déclare la courageuse Lisa. Ni des chats ni des voitures.

Elle tend la main la première à Dima. Qui ne patine guère mieux qu’elle. Deux amusantes petites boules emmitouflées.

Lev se relève et époussette ses vêtements.

— Tu l’emmènes souvent au zoo ?

— Oui, nous habitons tout près. À deux stations de métro.

— Où donc, exactement ?

— Begovaïa.

— Et depuis longtemps ?

— Plus de sept ans.

Les enfants se rapprochent lentement des deux masses de tailles inégales. Une queue de loup se dissimule quelque part sous les sapins. La lumière vacille sans s’éteindre.

— C’est bien, dit Lev.

— Je ne me plains pas, répond Péquenaude.

Rita Kovalenko. Juste avant la terminale, on les a envoyés dans un kolkhoze. Sans faire de distinctions.

La crème des crèmes. Pour planter des choux à la mode de chez nous. À Beregovoï. Lev travaillait dans les serres. À porter les plants. Des oreilles vertes, sans le lapin vert qui va avec. On les convoyait par centaines vers les champs où d’autres brigades héroïques du lycée de physique et mathématiques numéro trois plantaient et vannaient. Les petites oreilles étaient jetées dans les tambours des planteuses. Vers midi, les camions se lassaient de faire la navette entre les serres et les champs, et les jeunes pouvaient se détendre un peu. Ils fumaient, se racontaient des blagues et sortaient les cartes pour jouer au soixante-six. Lev montait dans le grenier de la remise et dormait sur le foin de l’an passé. Où on l’oublia un jour. Les autres repartirent sans lui. Quant à savoir pourquoi Péquenaude se retrouva dans la même situation, mystère. Il la découvrit sur le bord de la route, comme si elle venait aussi de sortir trois minutes avant lui, étonnée de ne voir personne, ni lycéens ni autocar. Elle tenait un petit bocal à l’ouverture évasée. Rempli de fraises des bois.

— Tu m’en donnes ?

— Sers-toi, elles sont toutes fraîches.

Lev se mit à rire. Elle aussi. Sans se concerter, ils entreprirent de remonter la pente en direction du campement. Trois kilomètres à pied. Un véhicule les dépassait toutes les cinq minutes. Ou surgissait à leur rencontre, phares exorbités. Aujourd’hui, personne ne voudra croire qu’il ait pu y avoir si peu de circulation sur la route entre Ioujnossibirsk et Novokouznetsk. Le silence. Et ça sentait les bouleaux. Pas l’essence.

Ils marchaient sans rien dire. Au milieu de la route, un petit pont. Et un panneau.

— Erpak.

Machinalement, Lev lut l’inscription à voix haute.

— Ce n’est pas une blague, répliqua Péquenaude.

Et ils éclatèrent à nouveau de rire. Tous les deux.

« On ne peut pas dire qu’elle soit laide, pensait Lev. Mais on la dirait coulée dans du savon. Ou de la cire. Elle se déforme et change tout le temps. Mais ses yeux ne sont pas mal. Comme s’ils venaient d’une autre tête ».

Des oiseaux indéterminés chantaient et batifolaient dans le ciel. Et il avait envie de tout, tout de suite.

Un petit lac se profila, puis un château d’eau. Puis un mât de drapeau. Tout rouge au-dessus des arbres. « Nous sommes des pionniers, enfants d’ouvriers ».

— Et si on le coupait, proposa Péquenaude.

Lev accepta sans hésiter.

Ils dévalèrent la pente herbeuse, longèrent la rive du lac et plongèrent dans le petit bois. Ajouré. Et vulnérable : on pouvait voir clairement tout ce qui se passait entre ses troncs clairsemés. Depuis le camp et depuis la route. Seul un recoin était sombre. Des buissons. De groseilles ou de framboises. C’est là que Péquenaude enlaça Lev. Brusquement, le tira à elle d’un geste possessif. Se colla à lui. En murmurant de manière confuse.

Elle respira profondément et fit quelque chose de totalement incompatible avec son surnom stupide. Et son image de kolkhozienne.

Lev ne lui demanda pas avec qui elle s’était entraînée. Il se laissa lentement tomber dans l’herbe en s’écorchant l’échine contre le tronc d’un bouleau. Péquenaude était allongée sur le dos, avec une mine réjouie. Lev avait peine à croire qu’elle se sentait heureuse. Son visage faisait penser à une pomme de terre.

Ces idiots d’oiseaux criaient à nouveau, mais cette fois derrière lui. Sous ses pieds bondissaient des sauterelles. Rita se leva, ouvrit les yeux et dit.

— Bon, vas-y.

— Où ça ?

— Rentre au camp, tu ne veux pas... je sais que tu n’as pas envie qu’on nous voie ensemble.

Et c’est ce qu’il fit. Honteusement. Il se leva, réajusta son pantalon de gym bleu. Et partit. Sans se retourner. Bougre d’idiot. Devant le portillon du coin il se rendit compte soudain qu’il tenait un bocal. Le bocal où il restait encore quelques fraises des bois.

Et le reste de l’année s’écoula comme si rien ne s’était passé. Absolument rien.

Puis les élèves de terminale se réunirent pour célébrer la fin de leurs études. Lev fumait. Derrière la scène, dans la salle des fêtes, petite et sombre.

Il ne se cachait pas. Il ne s’était pas réfugié là par timidité. Non. Il était jaloux.

Soulevant le coin du lourd rideau, il regardait. Droit devant lui. Près de la colonne sur le grand balcon décoré gloussait Lilia Popova. Les deux mains d’Alexeï Goussev étaient posées sur le cou de la jeune fille. Et ses lèvres visaient sa bouche fine et laquée. Lilia se dérobait. Sans doute faisait-il encore trop clair. Tandis que dans le recoin de Lev, la pénombre était justement propice. Et quelqu’un le prit par la main et prononça :

— Ah... c’est là que tu es.

Cette fois, il freina l’action de Péquenaude. Il avait déjà une certaine expérience. Il voulait que ça continue autrement. Mais Rita le pressa contre le mur en s’aidant de ses mains et de son front et, finalement, il se laissa aller. Le souffle haché. Au rythme du doux bruissement de sa robe en soie achetée au magasin coopératif.

De couleur rose, comme Lev put le constater quand Rita se releva.

— Tu es belle, déclara-t-il de manière inattendue, lui-même sidéré par sa propre remarque.

— Oui, oui, je sais, répliqua Péquenaude en hochant la tête, et elle se lécha les lèvres.

Et, comme l’autre fois, près des plantations, ils éclatèrent de rire. Tous les deux.

Il ne l’a pas revu depuis ce jour. On disait qu’elle était partie étudier à Tomsk. Et qu’après la faculté de physique et mathématiques, elle avait poursuivi des études de droit. À l’époque ça paraissait bizarre, mais plus maintenant.

La station Autoradio annonce le groupe Spleen. Au loin, près de l’allée noire, les enfants touchent les monticules glacés. Lev voit les petits doigts de Lisa. La glace magique refuse de s’écailler. « Ses poches resteront sèches », pense Lev.

— Qu’est ce qui t’amène ici ? demande-t-il à Rita.

Histoire de dire quelque chose.

— C’est l’anniversaire de ma mère. Elle vient d’avoir soixante-dix ans. Nous sommes venus lui rendre visite.

Elle sourit.

— Nous lui avons acheté un appartement... Pas loin d’ici, rue Vessenniaïa.

— C’est un beau cadeau.

— Pour sûr.

Et son sourire s’élargit encore. Elle regarde Vassiliev de ses yeux noirs rieurs. Absurdes. De grosses olives dans une soucoupe de crème fraîche. Des yeux si parlants.

« Oui. Nous pouvons le faire, tout est possible, mon petit Lev-loupiat, ou aurais-tu oublié ? »

Non, bien sûr, il n’a pas oublié. Malgré ses efforts. Juste un picotement d’aiguilles dans le cou et les paumes, et rien d’autre. Son inquiétude s’apaise aussitôt.

Des bêtises. C’est stupide. Ici et maintenant, rien ne peut se passer. Ça ne se répétera pas. Il y a des gens autour. Des enfants. De la lumière.

— Lisa, Lisounet, crie Lev, et l’enfant se retourne de l’autre côté de la patinoire.

— Mets tes moufles, mon lapin, tu vas prendre froid !

— Quel père attentif, le félicite Péquenaude. Un papa modèle.

— Oui, répond-t-il.

— C’est ta cadette ? demande-t-elle, avec un geste du menton en direction du père Noël et de la princesse des neiges.

— Non, elle est juste née sur le tard.

Les enfants reviennent. Patinant solennellement sur des jambes tordues. Ramenant une branche. Brandie au-dessus de leurs têtes, comme la statue de l’ouvrier et de la kolkhozienne, une faucille et un marteau en germe.

— Elle te ressemble beaucoup, constate Péquenaude. Et toi, tu n’as pas du tout changé. Vrai de vrai. J’ai su tout de suite que c’était toi. Au premier regard. Sauf que j’ai pensé que tu ne voulais pas que je te reconnaisse. Ridicule, pas vrai ? J’avais complètement oublié que tu étais bigleux. Un binoclard timide.

Charmant. Lev sourit. Rita aussi. À quoi bon lui raconter qu’il y a cinq ans, il s’est rendu à la clinique régionale et s’est fait opérer des yeux. Maintenant il voit tout. De jour comme de nuit.

— Qu’est ce que vous avez là ? demande Lev en touchant la branche d’érable. Dont le bout est enrobé d’un gros glaçon.

— Le loup s’est enfui, dit le petit Dima.

— Et le poisson est tombé de sa queue, ajoute Lisa.

— Et nous l’avons sauvé, renchérit le garçonnet, pour que le renard ne le mange pas.

— Bravo, dit Péquenaude en caressant la tête de son fils. — Bon, il faut qu’on y aille, ajoute-t-elle à l’adresse de Lev. Nous reprenons l’avion demain matin. Tu vas à Moscou de temps à autre ?

— Tu as un bon garçon, remarque Lev hors de propos.

— Tu veux qu’on échange ?

— Non, répond Vassiliev sans se départir de son sérieux.

— Tu as bien raison ! Il ne faut pas céder à la provocation... Tiens.

Avec un sourire innocent, elle sort de sa poche intérieure un rectangle blanc.

— C’est mon téléphone professionnel et mon numéro de portable. Appelle-moi. Ça me fera plaisir. J’ai aussi un fils aîné. Valentin.

— Au revoir !

Lev agite maladroitement la main, tandis qu’ils s’éloignent. Au-dessus du câble clignotent des lampes rouges, et en dessous des lampes vertes. Ça fait des vagues. Des monticules lumineux les surplombent.

— C’est quoi ? demande Lisa en s’emparant de la carte de visite. Une petite carte postale ? La dame distribue des vœux à tout le monde ?

Un couple passe à grande vitesse. Tous deux de même taille. Main dans la main. Comme la lettre M.

La fillette déchiffre trois longs mots, non sans mal :

— Margarita Anatolievna Rogojinskaïa. Notaire. Un notaire, papa, il faut donner ça à maman. Cette dame lui fait de la réclame ?

« Ça alors, elle se souvient de notre discussion d’hier au sujet de la procuration pour la voiture ».

— Oui, oui, tu as raison, on va l’apporter à maman. La carte et le poisson-glaçon.

— Le poisson-glaçon, c’est le petit garçon qui l’a pris.

— Tu le regrettes ?

— Non, murmure la petite en regardant de côté. Il est gentil.

Puis elle considère son père de bas en haut et demande :

— On reviendra faire du patin ?

— Oui, bien sûr qu’on reviendra !

Lev saisit sa fille et ils tournoient longtemps sur la glace cendrée. Ils font des cercles, des huit et des boucles, sans tomber une seule fois. Puis une employée vêtue d’une veste en peau retournée avec une écharpe nouée sur la tête les interpelle.

— Le monsieur avec une petite fille, vous avez déjà dépassé votre temps d’une demi-heure.