La Pythie - Mélanie Chappuis - E-Book

La Pythie E-Book

Mélanie Chappuis

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Beschreibung

Un actualisation de l'oracle antique, agrémenté d'une quête extatique.

« Elle vient de décider qu’à l’âge adulte, c’est à sa grand‐mère qu’elle ressemblera. Mais la vie a plus d’imagination que les petites filles. »
À l’âge de 22 ans, dans les bras de Jérôme, Adèle Meurice entrevoit les circonstances exactes de l’accident : son amour est renversé par une voiture et meurt dans l’ambulance. La prophétie se réalise point par point. Dévastée par cette prémonition, Adèle a ensuite à plusieurs reprises la confirmation qu’elle possède le don d’entrevoir le pire dans des circonstances extatiques. Pourquoi l’orgasme lui montre-t-il l’autre dans son dernier instant ? D’où vient cette malédiction ? Une quête identitaire autour du plaisir, de la mémoire et de la transmission.

Plongez-vous sans retenue dans le récit d'Adèle dont le don de voyance permis par l'expérience extatique va bouleverser son existence et ses sens.

EXTRAIT

"– Ne t’inquiète pas, maman, je ne suis même pas certaine d’avoir voulu des enfants. Et si jamais un jour j’en voulais, j’en adopterais ! Et qui sait, dans dix ou quinze ans, la médecine aura peut-être trouvé le moyen de regonfler les utérus, dit-elle en espérant déclencher un sourire chez sa mère.
Mais Marisa ne réagit pas, elle se recroqueville sur la nouvelle, elle en fait son drame. Les larmes qui coulent sur ses joues interdisent celles d’Adèle. Les rôles s’inversent, elle se retient d’en vouloir à sa mère.
Première conséquence de la découverte de sa stérilité, Adèle quitte Frédéric. Non qu’elle ait vraiment projeté d’avoir des enfants avec lui, ou que cette nouvelle l’affecte dans sa vie quotidienne, mais sa stérilité représente la fin d’une illusion, qui consiste à croire qu’on choisit sa vie. Ce deuil, la jeune femme ne souhaite pas le partager avec le garçon qui l’a accompagnée ces derniers mois. Il lui tarde de retrouver la solitude dans laquelle elle s’est enfermée à la mort de sa grand-mère. Dans sa chambre aux fenêtres grandes ouvertes, elle sent son cœur se resserrer, et le froid de février entrer dans son corps, pour s’y tapir."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Rares et précieux sont les romans qui nous transportent par-delà nos croyances, notre réalité, notre quotidien. La Pythie de
Mélanie Chappuis en fait partie. Et si cette nouvelle année était l'occasion de se laisser embarquer pour un joli voyage exotique, sensuel et spirituel ?" - JulieVasa, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Mélanie Chappuis
est écrivaine, journaliste et chroniqueuse. Née à Bonn, elle a passé son enfance entre l’Amérique latine et l’Afrique de l’Ouest. Elle réside actuellement à Genève. Elle est l’auteure de six romans, deux recueils de nouvelles et deux recueils de chroniques. Son dernier livre, Ô vous, soeurs humaines, est paru en 2017 chez Slatkine & Cie.

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Seitenzahl: 235

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

À Philippe

I

Pour se tenir compagnie, elle pense à la femme qu’elle deviendra. Sa mère et sa grand-mère sont dans la cuisine. Elles effacent les traces du repas dominical en dégustant thé vert et tisane. Son père fait la sieste. Adèle l’imite, allongée dans le grand lit moelleux de sa grand-mère. Elle aime cette chambre à coucher, et les visites hebdomadaires qu’elle rend à son abuela. C’est le surnom affectueux qu’elle donne à sa mamie, l’unique mot étranger qu’elles emploient, rescapé d’une autre vie. Inès Salvatierra est arrivée en Suisse à l’adolescence, elle parle un français presque parfait, teinté d’un léger accent que la fillette de dix ans pare de tous les mystères. Quelque chose de lent et de chantant qu’elle souhaiterait approcher. En secret, Adèle apprend l’espagnol dans un manuel acheté avec son argent de poche à une bourse aux livres. Quand elle connaîtra suffisamment de mots, elle étonnera son abuela en lui parlant la langue de son enfance. Sa mère n’est pas dans la confidence, elle dirait que c’est du temps perdu, qu’elle ferait mieux de s’appliquer à l’école. Dans sa tête, la petite répète les exercices de son manuel. Elle laisse un mot s’échapper de sa bouche, le chuchote pour vérifier qu’elle a le bon accent, qu’elle sait rouler les r. Por favor.

La conversation lui parvient de la cuisine par bribes et berce sa rêverie. Quand elle sera grande, elle ressemblera à sa grand-mère. Ou à sa mère. Elle ne parvient pas à se décider. En tout cas, elle aura appris l’espagnol. Elle décrète qu’elle aura la beauté de sa mère et le mystère de son abuela. Et d’autres choses encore. Lesquelles ? Elle réfléchit. Elle veut que sa projection soit la plus précise possible. C’est à cette condition que ses projets se réaliseront. Elle veut plusieurs enfants, au moins deux. Elle n’aime pas être fille unique, elle est tout le temps obligée de s’inventer des histoires. Elle aura le garçon d’abord, pour qu’il protège sa petite sœur, lui apprenne le monde, les bêtises, l’amour, et qu’il la présente à ses amis jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de l’un d’entre eux. Ou bien devrait-elle donner naissance à une fille, en premier ? À y réfléchir, une aînée, c’est mieux, elle pourra dire à son frère que les femmes ont aussi le droit de faire la sieste. Adèle se demande qui de sa fille ou de son fils aura ses cheveux noirs ou les yeux bleus de sa mère.

Elle se lasse vite du chapitre enfants. Pour tout dire, il ne l’intéresse pas tant que ça, pourvu que la famille soit nombreuse. Et le mari aimant. Et elle-même amoureuse de ce mari qui sera affectueux comme papa, mais un peu plus souvent à la maison. Quand ils recevront des couples d’amis, ils discuteront tous ensemble : « Les hommes finissent toujours par parler entre eux », se plaint sa mère.

Adèle passe en revue ce que sera sa vie professionnelle. Avant, elle voulait devenir chanteuse, ou actrice, ou maîtresse d’école, mais c’était pour imiter les autres. Aujourd’hui, elle est moins influençable. Ses idées de carrière s’affranchissent. Elle aime les gens, et plus encore les peuples et leur histoire. En classe, elle s’est passionnée pour Néandertal et Cro-Magnon, pour la révolution industrielle et tout ce qu’elle a impliqué comme changements dans la vie quotidienne.

Elle pourrait être ethnologue, elle serait une sorte de Lara Croft voyageant dans des contrées reculées, non plus à la recherche de ruines ou de tombeaux, mais de façons de vivre ou d’états d’âme résolument différents des siens. Elle apprendrait les langues, les coutumes de tribus inatteignables et regagnerait l’Europe avec mille anecdotes passionnantes. Elle participerait au rapprochement des peuples… Elle s’emballe, puis se dégonfle. Sa mère n’aime pas voyager. Elle le dit tout le temps. Elle préfère rester en Suisse. Visiter l’Europe lui suffit amplement. Adèle ne pourrait pas la quitter sans qu’elle s’inquiète, « un sang d’encre », comme elle dit.

Alors peut-être devrait-elle trouver un métier en rapport avec l’ethnologie, mais qui n’implique pas de voyager. Elle ne voit pas vraiment. Elle pourrait devenir psychologue, ou psychiatre, quelle est la différence ? Elle balaie la question en choisissant d’être « psy ». Le mot dit : à l’écoute des autres. Pas des peuples, mais des individus. C’est presque la même chose. Les gens lui confieraient leurs problèmes, elle les aiderait à les régler, elle sait écouter, la maîtresse l’a dit.

Oui, peut-être… Adèle a perdu son enthousiasme. Elle s’ennuie.

Si elle avait un frère ou une sœur, elle pourrait jouer au lieu de penser. Ses yeux grand ouverts se promènent dans la pièce qui sent le bois tout juste ciré. Le lit, l’armoire, la maquilleuse, son miroir ovale. Au mur, il y a la broderie soigneusement assemblée par son abuela, une photo d’Adèle avec ses parents, une autre de sa grand-mère et de son grand-père, le jour de leur mariage. Et une affiche du Boléro de Ravel, chorégraphié par Maurice Béjart.

Adèle regarde la ballerine encerclée d’hommes, au milieu d’une petite scène ronde, avec tous les danseurs à ses pieds. Son visage est extatique. Ses lèvres s’entrouvrent dans un sourire énigmatique. Son regard transperce la scène. Adèle y lit la joie de danser et aussi la fatigue, mais surtout l’émoi de se mouvoir devant ceux dont elle est l’étoile, désirée, convoitée, intouchable. Elle porte un body couleur chair et des collants noirs, la scène, rouge vif, éclaire les danseurs, à demi nus, habillés par l’obscurité. Une lueur orangée se dégage de la photo. Une lumière chaude et douce qui enrobe la fillette dans un état cotonneux. L’affiche fait battre son cœur plus fort. Elle s’imagine être cette femme, se déplaçant gracieusement sous les regards affamés de ceux qui l’entourent. La danseuse joue les indifférentes, mais sait qu’elle aimante les hommes. Leur désir l’anime et lui insuffle ses mouvements. Adèle se joue l’air de Ravel, le crescendo la sort de sa torpeur. Elle n’a plus envie de dormir.

Elle se lève, tire les rideaux qui maintenaient la pièce dans une semi-obscurité et commence son exploration. Elle ouvre les tiroirs de la maquilleuse. Dans le premier, il y a une natte de cheveux de sa grand-mère, à l’époque où ils étaient longs et noirs comme les siens. Elle l’ajoute à sa chevelure, se trouve belle, continue. Dans le deuxième tiroir, il y a les bijoux : une imposante chaîne à laquelle sont suspendus une vingtaine de petits personnages, des boucles d’oreilles en forme de feuilles et de fleurs qui semblent coulées dans l’argent, et un collier, moins long, composé de multiples piécettes. Adèle redécouvre ce trésor dimanche après dimanche.

Sa grand-mère n’aime pas la voir jouer trop longtemps avec les bijoux. Ils sont sacrés.

– Les femmes de mon pays s’en servent comme de talismans. Ils éloignent les mauvais esprits. On ne les porte pas comme de simples ornements.

La petite ne résiste pourtant pas à s’en parer. Avec un respect un peu forcé, elle les enfile un à un. Les boucles d’oreilles, le grand collier, qui descend presque jusqu’à sa taille, et l’autre, dont les piécettes tintent joyeusement.

– Mais non, ce n’est pas un collier, lui dit sa grand-mère qui vient d’entrer dans la chambre. Il se met sur la tête. Comme ceci.

Elle lui couvre le front des délicates médaillettes d’argent. Au fond, elle aime voir sa petite-fille déguisée. Encouragée, Adèle prend une pose solennelle et s’admire. Elle est fière d’être couronnée de ces imposants porte-bonheur.

– Lorsque je mourrai, ils reviendront à ta mère. Et ensuite, à toi. Ils se transmettent de génération en génération depuis au moins trois siècles.

Dans le miroir, Adèle essaie d’apercevoir toutes celles qui ont porté ces bijoux avant elle. Elle entrevoit le reflet d’autres visages, d’autres âges de femmes. Elle prend la main de son abuela, émue, impressionnée, un peu inquiète peut-être d’imaginer la fuite du temps. Sa mère les rejoint dans la pièce.

– Enlève ces vieilleries ! Elles ont été portées par on ne sait trop qui, je t’achèterai un collier neuf quand tu auras de bonnes notes.

La mère et la grand-mère se toisent.

Il est l’heure des au revoir. Adèle embrasse son abuela.

Elle vient de décider qu’à l’âge adulte, c’est à sa grand-mère qu’elle ressemblera.

Mais la vie a plus d’imagination que les petites filles.

II

L’affiche du ballet Béjart est maintenant accrochée au mur de sa chambre. C’est son héritage. La puissance érotique a été ternie par le deuil. L’affiche n’évoque plus le désir des hommes ou l’attrait d’une étoile, mais une chambre à coucher à l’odeur de bois verni et de draps propres. Adèle a seize ans.

Elle tente de retrouver son abuela dans leurs ressemblances physiques, dans ses cheveux de jais, sa peau mate. Le lien est ténu. Inès Salvatierra est morte un matin d’automne, en emportant toutes les conversations à venir, les parenthèses non refermées, les histoires et légendes connues d’elle seule.

En hommage à sa grand-mère, dont quelques photographies jaunies documentent la jeunesse, Adèle se distingue de ses autres camarades. Jupe longue, bottes de cuir, bracelets, colliers. Son style hippie fait tache quand les autres filles affichent le look sobre et minimaliste propre à l’entrée dans le nouveau millénaire. Elles la trouvent « un peu bizarre », mais restent néanmoins bienveillantes envers Adèle qui les écoute, les conseille, résout leurs conflits. C’est la période des querelles entre amies qui ressemblent à des crises de couple. Ces relations fusionnelles échappent à Adèle. Elle reçoit les confidences, mais hésite à se confier en retour. Or l’amitié exige la réciprocité. En refusant de se prêter au jeu, Adèle accentue son isolement. Elle n’est plus la petite fille influençable de son enfance, elle ne cherche plus à plaire à tout prix. Elle est souriante, mais réservée, presque indifférente. La mort de sa grand-mère l’a coupée d’une partie d’elle-même. Elle se cherche, mais ne se retrouve pas dans ses camarades de sexe féminin. C’est alors en direction des garçons qu’elle regarde, plus mystérieux et attirants que les filles dont elle connaît les secrets.

En tournant le dos à l’affiche de Béjart, par respect pour abuela, Adèle se caresse en reprenant les fantasmes de ses dix ans. Elle trône parmi des hommes qui l’observent, la désirent. Elle danse pour eux, jusqu’à les rendre fous… c’est elle qui perd la raison, se cambre et s’immobilise dans le plaisir. Elle retrouve ses esprits, scrute son reflet dans le petit miroir, sur sa table de chevet. Elle a entendu dire que l’orgasme dilatait les pupilles. C’est moins flagrant dans des yeux noirs. Elle se sourit. Vivement qu’elle connaisse ce plaisir-là dans les bras d’un homme.

Ce premier homme, c’est Frédéric. Il est plus âgé qu’elle, et par conséquent plus expérimenté. Elle est en seconde, lui en terminale. Il l’intimide, ce qui ne fait qu’augmenter son attirance pour lui. Adèle peut maintenant agrémenter ses fantasmes du visage de Frédéric. Elle est une jeune vierge candide face au maître qui l’initiera. Il rendra hommage à ses seins, devenus de charmantes petites pommes qu’elle aime laisser deviner pour le trouble qu’ils suscitent et le bonheur de sentir le tissu de ses tee-shirts en effleurer les pointes. Elle imagine Frédéric remarquer la puissance de sa chevelure, la malice de son sourire, le galbe de ses fesses.

Elle admire ses rondeurs nouvelles quand ses camarades célèbrent la minceur extrême. Elle est devenue plus brune, plus lascive, elle se trouve un air d’actrice de telenovela. Les courbes de son corps, évoquant ses origines chiliennes, la rendent étrangère à elle-même. Nue et couchée sur le flanc, Adèle parcourt de la main ses dunes et ses vallées, frontières de chair d’un pays fantasmé, cet ailleurs de volupté où elle règne. Elle se sent naître, sculptée dans une argile inédite, et cette impression la rend audacieuse, brûlante d’envie pour Frédéric.

Avant même de l’avoir approché, Adèle a déjà inventé leur histoire. Il l’initiera aux plaisirs de l’amour, ils jouiront du bonheur d’être aimés, de la force que procure le sentiment d’être deux, de la joie de partager un secret inaccessible aux puceaux. Son attirance pour Frédéric rend Adèle idéaliste. Elle décide qu’ils ne tomberont dans aucun des pièges tendus par la vie, ils resteront romantiques, enthousiastes, courageux tout au long de leur existence. Jamais désenchantés, jamais mesquins, jamais amers.

Tout se réalisera à partir du moment où il posera les yeux sur elle.

Elle ne perd plus une occasion de lui tourner autour. La première partie de son plan est couronnée de succès. Frédéric ne tarde pas à la remarquer. Leurs regards à la dérobée, de plus en plus assumés, mènent à une invitation à partager un déjeuner. Alors que le repas refroidit dans leur assiette, Adèle lui tend la main à travers la table. Il la prend doucement avec un sourire qui dit sa joie, sa fierté. Mais les bons débuts ne mènent pas forcément à de fabuleux dénouements.

Leur première fois ne se déroule pas en terrain familier, mais dans le studio d’un ami, prêté quelques heures pour l’occasion. Ensuite il faudra repartir en laissant tout à sa place. Et si elle tachait les draps ? Cette idée la fait rougir. Elle l’oublie quand Frédéric lui donne un baiser plein de désir et d’appréhension. Se laisse gagner par l’émotion. D’ici quelques minutes, elle ne sera plus vierge. Son statut changera résolument. Elle ne sera plus l’enfant de ses parents, mais l’amoureuse de Frédéric. C’est du sérieux. Un poids sur sa poitrine, qui l’empêche de respirer. Ils retirent leur tee-shirt, puis la jupe, le pantalon. Leurs lèvres se retrouvent entre chaque étape, pour leur donner du courage. Les peaux s’embrasent et les héros s’envolent, loin, au-dessus de la pièce qui sent le renfermé. Dans les draps froids et froissés d’un autre, Adèle se sent sur un nuage. Elle croit rejoindre le septième ciel lorsque la langue de Frédéric effleure son sexe. Il cesse avant qu’elle ne fonde de plaisir. Il est temps de passer à la suite. Elle va enfin sentir l’exquise douleur, la promesse, la rumeur. Ce sera encore mieux que le contact de cette langue qui vient de lui faire entrevoir le paradis. Le regard de son jeune amant rencontre le sien pendant qu’il s’introduit en elle. La douleur s’impose tout de suite, violente, à couper le souffle, à couper l’élan et l’espoir. Comment ? Et le plaisir censé l’accompagner ? Faut-il patienter encore, l’espace de quelques déchirants va-et-vient ? La petite taupe acharnée finira-t-elle par se forger un passage à travers sa chair à vif ? Ou l’animal aveugle se débat-il dans une impasse ? Adèle retient un cri, mais ses larmes coulent sans qu’elle puisse les retenir. Elle lève les yeux sur Frédéric et ne voit plus qu’une brute appliquée à la faire souffrir.

– Ça va ? lui demande-t-il, inquiet, lorsqu’il a terminé.

Et elle répond que oui, ça va, et lui ?

Il la garde contre son cœur, lui caresse les cheveux.

Dans le bref sommeil qui suit sa première fois, Adèle renoue avec les sentiments qu’elle a perdus pendant l’acte.

Ils forment un couple. La fille unique se sent moins seule, goûte à la joie d’être deux, qui compense les déceptions rencontrées pendant l’amour. De douloureuse, la pénétration est pourtant devenue agréable, « délicieuse », dit parfois Adèle pour flatter son ami. L’acte s’est transformé en un désir recherché mais médiocrement satisfait. Pour l’assouvir, la jeune femme sollicite ses doigts, dans l’intimité de sa chambre. Les rideaux restent fermés en ces fins d’après-midi solitaires, Adèle retrouve son lit moelleux, un rayon de soleil se fraie un chemin et se pose sur ses lèvres.

Le cocon dans lequel s’épanouissent les sens d’Adèle a son exact opposé : le cabinet du gynécologue où l’a traînée sa mère. Elle a déclaré qu’Adèle ne pouvait entamer sa vie de femme sans y passer. Le rendez-vous est personnel, Marisa Meurice patiente dans la salle d’attente, et elle s’en accommode, pourvu que sa fille discute de sa sexualité avec quelqu’un de compétent. Le médecin au nom allemand est aussi froid que les instruments qu’il va introduire dans le vagin d’Adèle.

– Avez-vous déjà eu des rapports ? demande-t-il à sa nouvelle patiente.

– Oui, quelques-uns.

– Protégés ?

– Bien sûr.

– Avez-vous déjà pensé à prendre la pilule ? Les jeunes femmes qui choisissent cette solution sont moins incommodées par leurs règles. Les menstruations deviennent moins abondantes, moins douloureuses.

Soulagée de pouvoir discuter du sujet, Adèle lui confie n’avoir ses règles qu’un mois sur deux, ou trois, depuis ses treize ans, et en faible quantité. Elle se demande si c’est normal, pense que oui, mais puisqu’elle est là, elle se permet de le lui demander, elle a entendu que chez certaines filles trop minces, ou trop sportives, les règles avaient tendance à disparaître, mais elle n’est ni trop l’un, ni trop l’autre, et pourtant…

– Je vais vous examiner, coupe le gynécologue, venant à la rescousse de sa patiente dont la gêne perturbe le débit de paroles. Je ne le fais généralement pas lors d’un premier rendez-vous, mais ces menstruations sporadiques nécessitent un rapide contrôle. Pour s’assurer que tout est en ordre, précise-t-il, en mettant dans ces derniers mots toute la chaleur dont il est capable.

Adèle s’installe sur la table gynécologique, place ses cuisses sur ce qu’elle a d’abord pris pour des accoudoirs. Des larmes lui viennent aux yeux.

– Laissez-vous glisser vers moi.

Elle s’avance, honte brûlante, regarde le plafond, se répète que c’est bientôt fini, que ses cuisses se refermeront, que ce n’est rien, et que c’est nécessaire, pour s’assurer que tout est en ordre.

Le gynécologue retire son instrument sans un mot. Il envoie Adèle se rhabiller, l’attend derrière son bureau.

– Votre utérus est rudimentaire, annonce-t-il à la jeune femme qui a pris place en face de lui.

– Pardon ?

– Rudimentaire. Il est très petit, de la taille d’un noyau de cerise, il ne s’est pas développé. Adèle, vous me permettez de vous appeler par votre prénom ? Adèle, vous ne pourrez pas avoir d’enfants, je regrette.

– Je suis ?

– Oui, stérile, c’est ça.

Silence.

Pas de larmes, encore, mais la stupeur.

Stérile.

La fille unique n’aura pas d’enfants, même pas un.

La petite fille qui rêvait d’une grande famille devra se contenter de l’aventure du couple. L’adoption ? Pourquoi pas, on verra bien quand la question se posera. Adèle est une jeune femme qui ne se laisse pas abattre. Ce premier coup de griffe à ses rêves d’enfant ne va pas l’empêcher d’avancer dans la vie… Elle s’assombrit soudain, en pensant à sa mère.

En préparant ce premier rendez-vous, Marisa Meurice a confié à sa fille de très belles choses sur la sexualité et la maternité, auxquelles Adèle a peu prêté attention, nerveuse à l’idée de cette rencontre si intime. Marisa a expliqué que la jouissance ne venait pas forcément lors d’un rapport sexuel, que sa fille devait connaître son corps et se mener elle-même à l’orgasme pour ensuite enseigner à son partenaire comment la caresser. Jusque-là, Adèle a écouté, rassurée d’apprendre que pour d’autres femmes non plus, la pénétration n’est pas synonyme de Graal. Ensuite Marisa s’est perdue dans des considérations nostalgiques : devenir mère a été pour elle la plus belle des révolutions. Elle a encore plus aimé son mari quand ils ont décidé de fonder une famille. « L’envie de concevoir conférait à nos ébats un caractère sacré, intensifiant notre extase. De fornicateurs, nous devenions créateurs ! » a-t-elle livré dans un sourire malicieux, convaincue qu’Adèle connaîtrait un jour les mêmes émotions.

La fille a souri en retour, un peu gênée, mais émue par les mots de sa mère.

Adèle ne connaîtra jamais ce plaisir. Elle en prend maintenant conscience, face au gynécologue. Elle ne s’autorisera pas à imaginer la semence de l’homme aimé cheminer jusqu’à la rencontre ultime, la fusion, l’explosion. Ni à rêver au surgissement d’une nouvelle vie qui les réunira pour toujours, elle et son amant.

– Pourriez-vous l’annoncer vous-même à ma mère ? Je préférerais, je crois, si ça ne vous dérange pas.

Marisa s’effondre.

– Oh malédiction, ma fille, quel malheur !

Adèle est surprise par cet épanchement. Sa mère, habituellement, garde le contrôle. Puisqu’elle lui vole la place de victime, la jeune femme prend celle de consolatrice.

– Ne t’inquiète pas, maman, je ne suis même pas certaine d’avoir voulu des enfants. Et si jamais un jour j’en voulais, j’en adopterais ! Et qui sait, dans dix ou quinze ans, la médecine aura peut-être trouvé le moyen de regonfler les utérus, dit-elle en espérant déclencher un sourire chez sa mère.

Mais Marisa ne réagit pas, elle se recroqueville sur la nouvelle, elle en fait son drame. Les larmes qui coulent sur ses joues interdisent celles d’Adèle. Les rôles s’inversent, elle se retient d’en vouloir à sa mère.

Première conséquence de la découverte de sa stérilité, Adèle quitte Frédéric. Non qu’elle ait vraiment projeté d’avoir des enfants avec lui, ou que cette nouvelle l’affecte dans sa vie quotidienne, mais sa stérilité représente la fin d’une illusion, qui consiste à croire qu’on choisit sa vie. Ce deuil, la jeune femme ne souhaite pas le partager avec le garçon qui l’a accompagnée ces derniers mois. Il lui tarde de retrouver la solitude dans laquelle elle s’est enfermée à la mort de sa grand-mère. Dans sa chambre aux fenêtres grandes ouvertes, elle sent son cœur se resserrer, et le froid de février entrer dans son corps, pour s’y tapir.

III

Adèle reste fidèle à ses rêves de petite fille encore réalisables. En cette première rentrée universitaire, elle se dirige vers la faculté de psychologie. Des étudiants plus âgés accueillent les nouveaux venus. Adèle se renseigne sur la possibilité d’étudier l’ethnologie et l’anthropologie en parallèle à la psychologie. Pour cela, on lui apprend qu’elle doit s’inscrire dans un autre bâtiment, situé entre sa faculté et celle des lettres.

– Tu veux que je t’accompagne ? Je n’ai pas cours avant demain.

C’est bien à elle que s’adresse la ravissante personne qui lui fait face. Adèle répond par l’affirmative. Aujourd’hui, elle préfère la compagnie à la solitude.

Les deux jeunes filles font connaissance en marchant vers le lieu indiqué. Pendant qu’Élisa parle, Adèle en profite pour observer son visage : des traits parfaits, un nez fin, aristocratique, pense Adèle, des yeux en amande, une bouche aux lèvres pleines. Elle est aussi en psycho, également en première année, et maintenant qu’Adèle en parle, elle s’inscrirait bien au cours d’« anthropologie des migrations ». Son regard bleu turquoise l’aimante agréablement.

– Tu habites encore chez tes parents ? demande joyeusement Élisa.

– Oui, pour l’instant, mais j’espère que mes études me laisseront le temps de trouver un job pour emménager dans un studio.

– En attendant, tu peux venir chez moi, j’habite seule, mes parents sont en Afrique, mon père bosse chez Nestlé. J’ai passé mon bac en Côte d’Ivoire, je suis revenue il y a à peine un mois. C’est pas facile, ma famille et mes amis me manquent, ici je ne connais plus personne. Je t’avoue que j’ai du mal à comprendre en quoi la Suisse est mon pays.

Adèle apprécie qu’Élisa se livre si facilement, en parlant avec ses mains, et en souriant largement lorsque sa conversation supposerait qu’elle s’assombrisse. Elle lui sourit à son tour, pour un peu, elle l’enlacerait par la taille.

– Je ne connais pas grand-monde non plus, je suis une fille assez solitaire, en général.

Élisa se tait, passe une main dans ses longs cheveux châtains, mal à l’aise. Adèle craint que ses paroles aient été mal interprétées.

– Je suis heureuse de te rencontrer, se rattrape-t-elle.

Un soir, elles se rendent à une fête d’étudiants en médecine.

– Leurs soirées sont énormes ! promet Élisa. Ils travaillent comme des malades, du coup le soir, ils se lâchent.

Elle a le chic pour faire rire Adèle aux éclats, qui la trouve drôle malgré elle, dans son enthousiasme et ses exagérations. Avec Élisa, tout est toujours mortel, sublime, malade, barge, génial ou atroce. Démesuré. En sa compagnie, Adèle se sent légère, joyeuse, et jolie. « Ma belle », c’est ainsi qu’Élisa l’appelle.

Pendant la soirée, Élisa continue de danser, Adèle, au bar, commande une bière. Elle trempe ses lèvres dans le breuvage tiède et éventé. Sa grimace déclenche le rire du jeune homme qui sirote son verre à côté d’elle.

– Santé quand même ! lance-t-il.

Elle lui tend son gobelet et trinque avec lui.

– Enchanté, je m’appelle Jérôme, dit-il en lui tendant la main.

– Adèle.

Elle lance un regard vers la piste, Élisa est toujours occupée à danser avec une jeune femme.

– Tu ne ressembles pas à un futur médecin, dit-elle après l’avoir détaillé.

L’aplomb d’Élisa a déteint sur elle.

– C’est parce que je n’en suis pas un. Mais à quoi tu as vu ça ?

– Tu as l’air moins… sain, dit-elle en souriant. Plus tourmenté, plus pâle. Et puis, cette paire de lunettes sur ton joli nez… Laisse-moi deviner… Tu es en lettres !

– Ah les clichés ! répond Jérôme avant d’admettre qu’elle a raison. Et toi, avec cette intuition si acérée, tu dois être en psycho ! Première année ? Deuxième tout au plus, ensuite vous affinez vos jugements.

Ils se sourient jusqu’à ce qu’Adèle en rougisse.

– Je t’offre une autre bière ? Je connais un bar, pas loin, où elles sont fraîches et pas éventées.

– Le luxe ! Je te suis !

Il lui tend une main qu’elle ne lâchera plus. Ils ont dix-neuf et vingt-trois ans. L’amour, pendant quelques années, les occupera davantage que leurs études.

Ils emménagent dans un petit appartement non loin de celui d’Élisa, dans le quartier des Pâquis qui représente pour eux liberté, mixité, fantaisie et fraternité. Adèle aime se perdre parmi ces habitants qui viennent de partout et semblent heureux d’avoir atterri là, à cet endroit qui sent autant le kebab que la fondue. Elle parcourt ses rues, passe devant ses bars, ses restaurants, cède parfois à l’envie de fumer la chicha ou de boire un verre de chardonnay. Le dimanche, saucisses aux choux côtoient currys marocains et tissus indiens. Élisa, Adèle et Jérôme se retrouvent au marché autour d’un thé à la menthe.

En cette première décennie des années 2000, seules quelques prostituées sont encore d’origine genevoise. Elles interpellent les passants avec un fort accent du terroir. Adèle s’arrête souvent pour échanger avec elles quelques mots, à même le trottoir ou autour d’un café. En apprentie psychologue, elle balise son terrain, elle cherche à percer leur mystère. Leur force la fascine. Elles se sont lancées dans le métier par détresse et en l’exerçant, elles restent droites, solides. De grandes dames, observe l’étudiante un peu pompeusement. De celles qui côtoient la laideur si souvent qu’elles trouvent de la beauté dans tout : le regard des passants, la douceur de l’air, les rires de leurs complices. Le désespoir de leurs clients, même. Réflexe de survie. C’est avec les putes qu’Adèle en apprend le plus sur le genre humain. Gisèle, avec qui elle a tissé des liens d’amitié, lui parle de son corps, dont elle a dû se détacher afin de pouvoir s’habituer à son métier.

– Je quitte ma carcasse quand je la leur laisse. Je ne suis plus vraiment là. Je me vois de loin, comme si ça ne me concernait pas. Je pense à de belles choses. Mes pieds dans le sable chaud, le bruit des vagues. Quand je n’y arrive vraiment pas, je pense au fric. À mon loyer, à la bonne bouteille que je vais pouvoir me payer…

Adèle aime sa franchise, son absence de tabous. Gisèle lui livre une fois que les clients qui l’agacent le plus sont ceux qui cherchent à lui procurer un orgasme.

– Ça part d’un bon sentiment, je sais bien, mais l’échange ne se situe pas là ! C’est leur argent contre leur jouissance, pas la nôtre ! Ils ont déjà notre corps, ils ne peuvent pas, en plus, avoir notre plaisir.

Adèle écoute, comprend, compatit. Elle ignore que ces questions la concerneront un jour plus directement.

Son dernier échange avec la prostituée pâquisarde précède le drame de trois jours. Gisèle lui vante les qualités d’un jeune client particulièrement appétissant. Il s’agissait de sa première fois. Il était rassuré de s’initier à l’amour avec une professionnelle avant que son expérience profite à sa petite amie. Gisèle décrit le grain de sa peau, la beauté de son sexe, sa grande réactivité.

– Cette conversation me met en appétit, déclare Adèle, je m’en vais retrouver mon fiancé !