La soupe aux Crocodiles - Magali Cervantès - E-Book

La soupe aux Crocodiles E-Book

Magali Cervantès

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Beschreibung

Deux femmes : deux histoires de vie. Myriam survit grâce aux aides sociales et élève seule ses deux enfants dans une cité HLM où elle s'ennuie, jonglant avec l'argent et le regard méprisant des autres, pendant que Marjorie s'épuise au travail dans une centrale téléphonique. Deux femmes qui se retrouvent prisonnières d'une vie à laquelle elles ne s'attendaient pas, loin des contes de fées, de l'épanouissement et de la réalisation de soi. Deux femmes ordinaires, positives et combattantes, l'une créative, l'autre intrépide et rebelle, qui veulent avancer, qui inventent, qui bousculent, qui recommencent. Deux femmes qui refusent de se résigner parce qu'elles veulent une vie meilleure. Un roman actuel dans lequel l'auteur prend à bras le corps la violence de la société avec lucidité et optimisme.

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Seitenzahl: 278

Veröffentlichungsjahr: 2017

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DU MÊME AUTEUR

Par-delà les nuages, publié aux éditions l’Apart en 2011, édition augmentée De l’autre côté des nuages, publiée en 2016 BoD-Books en Demand Paris.

Le cri de l’engoulevent publié en 2016 BoD-Books on Demand. Paris

Des roses rouges sur ma tombe publié en 2026

La fin de l’histoire publié en 2017

« Certains parlent du commun des mortels, de la plupart d’entre nous,

comme de petites gens, et de leur vie, comme de petites vies.

Il n’y a pas de gens plus petits que les autres ni de vie qui ne mérite pas d’être racontée.

Longtemps, j’ai pris ma plume pour épée :

à présent je connais notre impuissance

Jean Paul Sartre

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

1—

Myriam referma tout doucement la porte de la chambre.

Ouf ! Les enfants étaient couchés, elle allait enfin profiter d’un peu de répit.

Elle se rendit à pas feutrés dans la cuisine, poussa derrière la porte un long et bruyant soupir de soulagement, puis, lentement, remplit la bouilloire tout en sentant la pression redescendre en elle. Elle tira délicatement une chaise, dans la crainte d’entendre la voisine du dessous tambouriner au plafond avec son balai, puis s’assit, épuisée, la tête posée entre ses mains sur la table.

Enfin au calme.

Les enfants lui prenaient tout son temps. Lola deux ans et Esteban quatre ans étaient encore petits, il fallait toujours être derrière eux pour les surveiller. Elle ne pouvait pas lire, regarder la télévision, ou simplement se retrouver avec elle-même sans être arrachée par des cris, maman par ci, maman par-là !

Sans cesse sur le qui-vive, elle tirait profit de leur sommeil pour respirer et se détendre.

Ses petits moyens financiers ne lui permettaient aucune distraction. Depuis qu’elle percevait le RMI, les temps étaient difficiles. Ce n’était pas avec ses huit cents et quelques euros par mois qu’elle pouvait jouir de la vie. Cependant, elle employait toute son énergie à ce que les enfants ne manquent de rien.

Elle s’était retrouvée seule à la mort de son ami dans un accident de moto ; ils n’avaient pas eu le temps de se marier. Elle avait bien depuis essayé de trouver du travail, avait expédié des centaines de lettres de motivation qui étaient restées sans réponse ; les emplois de secrétaire médicale ne courraient pas les rues. Rarement, il lui arrivait de décrocher un entretien d’embauche, mais dès que les recruteurs prenaient connaissance de sa situation familiale, ils semblaient embarrassés. Ils craignaient l’absentéisme, la maladie des enfants ; enfin c’est ce qu’ils lui faisaient entendre.

L’eau siffla dans la bouilloire, elle s’en remplit une tasse, y ajouta un sachet de thé aux écorces d’oranges d’Andalousie et tout en tournant la cuillère, reprit le cours de ses pensées.

Elle ne devait pas se laisser envahir par la déprime, il faillait être forte pour les enfants.

Et s’il lui arrivait quelque chose à elle aussi ? Que deviendraient-ils ? » Cette idée la hantait, la poursuivait jusque dans ses cauchemars.

Les enfants avaient peur de perdre leur maman, surtout Esteban qui lui posait souvent la question « tu ne vas pas mourir toi aussi ? ». A laquelle elle répondait d’une voix assurée « mais non mon chéri, ne t’inquiète pas, maman sera toujours là pour toi, pour vous », en le serrant dans ses bras pour qu’il sente à sa pression qu’elle était vivante et qu’elle avait bien l’intention de le rester.

Elle aurait tant voulu leur promettre qu’elle serait toujours là pour eux, qu’elle ne serait jamais malade, que la vie la préserverait des accidents de la route, des accidents de la vie, mais elle ne le pouvait pas. Et cette idée la torturait. Alors elle faisait attention, prenait soin de sa santé, ne fumait pas, ne buvait pas, regardait à droite et à gauche avant de traverser la rue. Que feraient-ils sans elle ? Elle chassa rapidement cette pensée. Elle les aimait tellement, ils étaient sa seule raison de vivre.

Elle trouverait bien un emploi, leur situation ne pourrait que s’améliorer. Et puis elle était jeune, à 32 ans tout était encore possible.

C’était la faute à la vie qui lui avait enlevé son ami. C’était peut-être aussi de sa faute. Elle, qui avait rêvé sa vie, qui s’était laissé bercer par les illusions que les contes de fées et les lectures de son enfance avaient niché en elle ; des illusions qu’elle perdait douloureusement.

Pourquoi ne l’avait-on pas prévenue que la vie pouvait être si rude, si cruelle ?

Elle ne s’était pas préparée à devoir survivre.

Elle releva soudain la tête, il lui sembla entendre un cri. Elle tendit l’oreille davantage. Lola pleurait. Elle regarda la pendule, zut, cela ne faisait que dix minutes qu’elle était au lit ! Elle soupira à nouveau, sortit de la cuisine, traversa la salle de séjour sommairement meublée d’une vieille table boiteuse et d’un buffet brinquebalant dont les portes ne fermaient pas, des meubles invalides qu’elle avait récupérés et recouverts de peinture pour les rendre moins tristes, pour cacher la misère et son spectacle désolant, puis emprunta le couloir sombre qui menait à la chambre de Lola. Au premier coup d’œil, elle comprit qu’elle était malade : elle se tenait debout, les deux mains accrochées aux barreaux du lit, les joues rouges, les cheveux trempés de sueur, le regard brillant de fièvre.

Lorsqu’elle revint dans la cuisine, le thé avait trop infusé, et en plus il était froid. Elle versa le liquide brun dans l’évier émaillé fissuré, jeta un œil par la fenêtre qui donnait sur l’immeuble d’en face, identique au sien, déprimant, défraîchi, des cages à lapins qui se superposaient, avec le linge sur le balcon, où des gens vivaient les uns sur les autres la même vie, les mêmes tracas.

Elle remplit un verre d’eau, y ajouta un sachet de Doliprane et retourna dans la chambre de Lola.

Elle prit rendez-vous le soir même avec le médecin généraliste qui se trouvait en bas de chez elle. Heureusement, elle ne faisait pas l’avance des frais de santé, elle bénéficiait de la CMU (couverture mutuelle universelle), qui lui permettait de se soigner et de faire soigner les enfants. Le quinze du mois, elle n’avait plus d’argent sur son compte et vivait sur son découvert autorisé.

— Bon, elle a certainement un foyer infectieux, pulmonaire ou sinusien. Je lui prescris une radiographie des poumons et des sinus, des antibiotiques et du Doliprane pour faire baisser la fièvre. Je vous attends avec les résultats de la radiographie, mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave.

— Merci Monsieur. Au revoir.

— Au revoir Madame.

Elle n’avait pas dit au revoir Docteur, elle ne le pouvait pas. Tout comme elle ne pouvait pas dire, Maître à un avocat ou à un notaire. Elle refusait cet usage élitiste d’appeler certains notables par leur titre. Elle ne pouvait pas dire mon père à un curé, ou ma sœur à une religieuse, parce qu’ils ne faisaient pas partie de sa famille. Les prononcer était comme un mensonge qui restait coincé au fond de sa gorge.

Pendant la nuit Myriam préféra garder Lola près d’elle dans son lit, non seulement parce qu’il était plus facile de vérifier sa température, mais surtout parce qu’elle craignait qu’elle ne s’étouffe avec ses glaires.

Elle installa Lola confortablement à côté d’elle sur l’oreiller puis se rendit dans sa chambre à la recherche d’un livre. Elle parcourut rapidement l’étagère clairsemée, elle n’avait guère le choix ; elle s’était débarrassée de nombreux comtes à la mort d’Alexandre, de Bambi où la mère mourait, du roi lion où le père mourait, de cendrillon et de blanche neige où la mère avait trépassé. Elle avait pris conscience alors combien les comtes pouvaient être cruels pour les enfants à qui on annonçait nonchalamment au cours d’une lecture qui se voulait paisible, juste avant de dormir, ton papa peut mourir, ta maman peut mourir, c’est la vie, puis leur déposer un baiser sur le front, leur souhaiter une bonne nuit et les laisser seuls à leurs inquiétudes.

Elle s’était aussi débarrassée du Petit Poucet parce qu’il était inconcevable que l’idée de la pauvreté qui pousse les parents à abandonner leurs enfants puisse les effleurer un seul instant.

Elle opta pour Robin des bois.

Elle se glissa entre les draps près de Lola, Esteban ne fut pas long à les rejoindre et s’allongea de l’autre côté. Elle aimait sentir leurs petits corps bien chauds blottis contre elle. Elle commença joyeusement la lecture, « il était une fois dans la forêt de Sherwood », jetant un œil de temps en temps sur les enfants installés sur chacune de ses épaules, sur leurs yeux grands ouverts et leur bouche béate qui l’encourageaient à prolonger ce moment agréable jusqu’à ce que son regard furtif rencontre quelques minutes plus tard leurs paupières fermées. Elle les observa dans leur sommeil, l’un après l’autre avec une admiration sans bornes devant son plus bel ouvrage « qu’ils sont beaux ! Comme c’est beau un enfant qui dort ! » S’étonnait-elle à chaque fois. « C’est moi qui ai donné naissance à ces merveilles ? »

Elle sentit alors son cœur se gorger d’amour. C’est eux qui la remplissaient, eux qui la tenaient debout.

Elle porta délicatement Esteban dans son lit puis revint se coucher près de Lola.

Lorsque le réveil sonna à sept heures trente, elle eut du mal à se lever. Elle appuya sur la touche « répéter » pour se donner encore cinq minutes, cinq petites minutes avant d’aller réveiller Esteban.

Elle enfila en douceur un blouson à Lola par-dessus son pyjama pour ne pas la sortir de son sommeil, l’installa dans la poussette et ajouta une couverture supplémentaire pour la protéger du froid. Elle ne pouvait pas la laisser seule à la maison. Elle n’avait pas d’autre choix, elle ne connaissait personne dans son entourage à qui elle aurait pu la confier. Myriam ne voyait plus ses parents et ses sœurs depuis plusieurs années et n’avait pas d’amis. Ils étaient tous partis pour leur travail, avaient quitté la région. Il lui restait sa belle-famille avec qui elle avait gardé d’excellentes relations, sa belle-mère en particulier qui tenait à conserver le lien avec ses petits-enfants, mais elle n’avait pas osé la déranger de si bonne heure.

Elle appela l’ascenseur et comme tous les matins, engagea un pénible combat avec la lourde porte en métal pour la maintenir ouverte de la jambe et du pied gauches pendant qu’elle faisait glisser malaisément la poussette à l’intérieur de la main droite. Quelques étages plus bas, elle répéta son numéro de contorsionniste pour sortir la poussette de l’ascenseur, la porta à bras le corps tandis qu’elle descendait les dernières marches du perron de l’immeuble puis la posa enfin sur le trottoir dans un dernier effort.

Elle reprit sa respiration.

Elle longea les immeubles identiques au sien, slalomant entre les voitures mal garées stationnées sur le trottoir qui la contraignaient à descendre sur la chaussée. Parfois elle restait sur le trottoir et si malencontreusement elle rayait la peinture d’un véhicule, elle murmurait entre ses dents « bien fait, la prochaine fois tu te gareras ailleurs », puis regrettait aussitôt son geste.

Elle attendit devant la grille de l’école où déjà des mamans qui se connaissaient discutaient heureuses de se retrouver. C’était le moment de la journée où elles sortaient de chez elles vêtues de jogging ou de caleçon mal assortis, mélangeant des carreaux avec des fleurs qui leur donnaient un air négligé, les cheveux encore en bataille, pour partager leurs préoccupations et leurs soucis. Elles se moquaient de leur apparence physique, coincées entre les quatre murs de leur appartement où elles occupaient leur temps aux corvées ménagères.

Myriam, elle, attendait toujours un peu à l’écart. Elle ne connaissait personne et sa nature plutôt sauvage ne l’aidait pas à aller vers les autres. Ce n’était pas son truc de toute façon de parler de la pluie et du beau temps.

Lola toussait.

— Elle n’est pas bonne cette toux lui dit une maman qu’elle ne connaissait pas, sur un ton qui voulait dire « il faut la faire soigner »

— Oui, nous avons rendez-vous à la radiographie tout à l’heure.

Se sentit-elle obligée de justifier et le regretta aussitôt. Elle n’avait pas à rendre des comptes à cette femme qu’elle ne connaissait pas.

Pourquoi se sentait-elle comme prise en faute ?

La porte s’ouvrit et les femmes s’engouffrèrent dans la cour de l’école. Myriam attendit qu’Esteban soit entré dans sa classe pour repartir après lui avoir adressé un dernier baiser qu’elle faisait voler vers lui d’un geste de la main.

2—

Marjorie arriva comme tous les matins à huit heures à son travail. Elle gara sa voiture à la hâte, faisant crisser le gravier sous ses pneus ; elle n’était pas en avance.

Comme tous les jours, elle devait préparer les enfants et les déposer à la garderie à sept heures trente puis parcourir les vingt kilomètres qui la séparaient de son lieu de travail en à peine une demi-heure, l’œil rivé sur le compteur pour ne pas dépasser la vitesse autorisée et risquer d’avoir à payer une contravention.

Elle sortit de la voiture, courut jusqu’à la porte du cabinet, juchée sur ses talons de huit centimètres et ouvrit la lourde grille blanche en fer forgé devant laquelle des patients attendaient. Elle passa devant tous ces gens qui faisaient déjà la queue, les salua brièvement d’un mouvement de la tête, en cachant sa contrariété.

Les rendez-vous de huit heures étaient là, mais aussi ceux de huit heures dix et de huit heures vingt. « Comment ces gens faisaient-ils pour arriver en avance et pourquoi ? »

C’est juste pour m’emmerder, ce n’est pas possible, se dit-elle à elle-même.

Elle alluma son ordinateur, passa dans le vestiaire enfiler sa blouse blanche, puis revint prendre place derrière le guichet, en y attachant les derniers boutons, les sourcils froncés et le visage crispé par la pression que lui mettaient tous ces gens attroupés devant elle et qu’elle devait accueillir un à un, sans perdre son calme.

— Bonjour, Messieurs, dames. Asseyez-vous.

Leur dit-elle d’un ton ferme, indiquant du doigt une rangée de fauteuils adossés le long du mur derrière eux, puis ajouta en grimaçant un sourire :

— Je vous appellerai.

Quelques minutes plus tard, elle appela le premier patient qui avait rendez-vous et le regardant à peine :

— Bonjour, Monsieur. Je vais faire votre dossier, ensuite je vous installerai en échographie. Êtes-vous à jeun ?

Marjorie aimait son travail qu’elle faisait consciencieusement, mais le rendement que lui imposaient ses patrons devenait de plus en plus pesant.

— Bonjour Monsieur (le médecin venait d’arriver). Je vous ai installé une échographie.

— Bonjour Marjorie. Merci.

Cela agaçait considérablement Marjorie chaque fois qu’un de ses patrons l’appelait par son prénom alors qu’elle leur disait Monsieur. Elle aurait préféré qu’il l’appelle Madame DUVAL, elle se serait sentie moins « boniche ».

Là où les autres y voyaient une marque de reconnaissance et de confiance, Marjorie ne notait que la volonté de marquer la différence, la différence de classe sociale, et donc l’infériorité.

Les rendez-vous se succédaient. Marjorie qui n’avait pas le temps de lever le nez de l’ordinateur pour regarder la personne qu’elle avait devant elle, se sentait gênée par son attitude qu’elle considérait comme de l’impolitesse et de l’indifférence. Elle n’avait plus le temps de regarder les gens, plus le temps de leur adresser une parole agréable, plus le temps de leur offrir un sourire.

Il fallait que cela aille vite.

Elle se sentait brusquée et dès qu’elle prenait du retard sur un dossier un petit peu plus compliqué, elle perdait pied, les dossiers s’empilaient les uns sur les autres, les gens s’énervaient dans le cabinet qui ne désemplissait pas, son patron sortait alors de son antre et lui lançait négligemment « Marjorie, ça ne va pas ? ». Et cette manière désinvolte de lui faire remarquer qu’elle avait pris du retard, accroissait sa nervosité. Elle luttait pour ne pas céder à la panique, prendre son sac à main et s’enfuir à toutes jambes.

Elle ne lui répondit pas, mais rageait intérieurement.

Parfois, elle se surprenait à observer les gens assis en face d’elle qui attendaient en silence souvent plus d’une heure avant de récupérer leurs résultats d’examen, l’air désabusé et le regard ailleurs.

Leur dossier enfin prêt, Marjorie leur remettait la facture, la pochette avec leurs radiographies et leur compte rendu. Et à la question que certains posaient « on ne voit pas le radiologue ? », elle répondait « allez voir votre médecin traitant, il vous expliquera », un mélange d’impuissance et d’excuse dans le regard, « ce sont les consignes, je n’y suis pour rien ».

Le radiologue n’avait pas le temps de leur dire un mot, ne leur fournissait aucune explication sur le résultat de leur examen, prolongeant leur inquiétude. Il leur fallait attendre encore davantage.

Ils n’avaient reçu aucune chaleur humaine, aucune considération de la part du médecin pour qui ils n’étaient qu’une prostate, un abdomen ou un rachis lombaire.

Le rendement, l’argent, l’appât du gain avaient détruit tout respect, toute humanité. Ce qui était le comble dans le milieu médical.

3—

Il était midi moins dix, lorsque Myriam poussa la porte du cabinet de radiologie en bas de chez elle pour prendre un rendez-vous pour Lola.

La jeune femme derrière le guichet, Sonia, qu’elle identifia grâce au badge qu’elle portait sur sa blouse, ne prit pas la peine de lever les yeux sur Myriam lorsqu’elle déposa son ordonnance sur le guichet. Elle ne se laissa pas déstabiliser pour autant :

— Bonjour, Madame, je souhaiterais obtenir un rendez-vous pour ma fille.

La jeune femme se retint de souffler.

— Je ne donne pas les rendez-vous. Il faut appeler la centrale téléphonique.

Répondit-elle désagréablement tout en se levant pour attraper un stylo et un papier sur lequel elle notait, agacée, le numéro de téléphone.

Les secrétaires sur site n’avaient plus le temps de fixer les rendez-vous qui transitaient exclusivement par la centrale téléphonique. Les gens, devant l’impossibilité de déchiffrer l’écriture illisible de leur médecin et donc d’obtenir un rendez-vous téléphonique, se déplaçaient dans les cabinets de radiologie, où souvent ils se faisaient éconduire par la secrétaire qui leur remettait le numéro de téléphone du centre d’appels, qu’ils possédaient déjà.

Ce n’était pas du service. Ce n’était plus humain.

Devant si peu d’amabilité, Myriam préféra ne rien dire et sortit du cabinet de radiologie.

Elle ne pouvait pas batailler tout le temps.

Elle avait l’habitude qu’on la traite avec dédain. Cette secrétaire l’avait traitée avec dédain parce qu’elle était une assistée qui bénéficiait de la CMU (c’était comme cela qu’ils disaient à la télévision), le banquier la traitait avec dédain lorsqu’elle sollicitait une autorisation de découvert, le gérant des HLM la traitait avec dédain lorsqu’elle payait son loyer en retard. La société tout entière la traitait avec dédain en l’excluant du monde du travail, et en ne lui permettant pas de nourrir correctement sa famille, en bafouant ainsi la constitution universelle des droits de l’homme puisque « toute personne a droit au travail », puisque toute personne a le droit de vivre.

Myriam réalisait que le monde ne tournait pas rond, que le monde marchait sur la tête. Elle s’interrogeait. « Comment est-il possible qu’à notre époque des gens vivent dans la rue à contempler ceux qui s’en sortent et qui leur jettent une pièce en passant ? »

Le progrès avait fait avancer la recherche médicale, on découvrait de nouveaux vaccins, on faisait pousser de la peau humaine en laboratoire, des bébés dans des éprouvettes, on faisait reculer le vieillissement.

Le progrès nous avait rapprochés les uns des autres, on fabriquait des concordes, des connexions Internet, des iPods, on explorait de nouvelles planètes.

Le progrès avait facilité le travail des ouvriers dans les usines, on avait construit des machines de plus en plus perfectionnées.

Le progrès avait jeté les gens à la rue et on les laissait mourir sur nos trottoirs.

C’est cela la barbarie des temps modernes.

Elle ne comprenait pas pourquoi les gens ne se révoltent pas, parce que, quand les gens meurent, quand ils n’ont plus rien à perdre, la rébellion est la seule réponse à la tyrannie et à l’oppression. Elle était convaincue que les aides financières que le gouvernement leur attribuait, les RMI et les RSA n’étaient pas destinés à les aider, mais à les rendre redevables. Elle dit que ces aides dérisoires qui leur permettent à peine de survivre, mais auxquelles ils s’accrochent comme à des bouées de sauvetage, les alourdissent en les culpabilisant de vivre aux crochets de la société, en les humiliant jusqu’à leur ôter toute dignité. Elle dit qu’il n’y a pas pires sentiments que la culpabilité et la peur, des sentiments qui détruisent peu à peu, en les enfonçant dans la résignation.

Elle dit que pour se soulever, il ne faut rien avoir à perdre, qu’il faut avoir la rage et qu’il faut avoir l’estime de soi.

Elle se souvient alors du proverbe indien : « si tu veux garder ton pigeon et qu’il n’ait pas la force de s’envoler, charge sur son dos un sac de pièces d’argent ».

Elle pense que les aides sociales, sont les sacs de pièces d’argent, et qu’elle-même comme tant d’autres, les pigeons qui en portent sur le dos, le fardeau.

Pourtant Myriam, elle y croit à la révolution parce qu’il y a plein de raisons pour qu’elle ait lieu.

Elle était arrivée chez elle. Elle s’engouffra dans la cage d’escalier et appuya sur le bouton de l’ascenseur, fixant la peinture écaillée que quelqu’un avait fait sauter au couteau pour y graver la marque de son passage.

Il lui fallait maintenant passer une communication téléphonique pour obtenir un rendez-vous pour sa fille.

Contrariée, elle saisit le combiné du téléphone et composa le numéro que lui avait remis la secrétaire.

Elle attendit. Une voix féminine et sensuelle débitait un baratin censé faciliter son attente, entrecoupé d’une musique douce, mais Myriam s’énervait. Au bout de vingt minutes, une autre voix lui répondit, une voix excédée, une voix mécanique, grinçante :

— Cabinet de radiologie Elsa, bonjour,

— Bonjour, j’ai vu mon médecin hier et….

— Que voulez-vous comme examen ?

— Une radiographie pulmonaire parce que….

— Dans quel cabinet de radiologie ?

— Heu, peu importe…

— Dans quel CA-BI-NET de RA- DIO - LO - GIE répéta la voix en découpant bien les syllabes exagérément comme si elle parlait à une demeurée.

— Heu…. Rue Jean Carmet….

— Voilà, c’est ce que je vous demande !

D’un ton qui voulait dire ce n’est pas compliqué !

Une voix qui n’avait pas le temps de l’écouter et qui la brusquait pour obtenir les renseignements, une voix à peine aimable, la voix de quelqu’un qui visiblement souffrait de la façon dont on l’obligeait à faire son travail.

Myriam, elle, aurait bien voulu du travail.

Tous les mois, elle était convoquée à Pôle emploi et tous les mois, elle se rendait à la convocation pour répondre à leurs questions qui consistaient à savoir si elle était active dans sa recherche d’emploi. Tous les mois, elle devait se justifier et supporter leurs regards inquisiteurs et suspicieux. Tous les mois, elle se sentait visée, soupçonnée de n’avoir que pour seule ambition de vivre de l’assistanat, c’est comme ça qu’ils disent, comme si on pouvait se satisfaire de survivre.

On ne lui avait proposé jusqu’ici que des emplois à mi-temps payés au SMIC, à peine cinq cents euros par mois. Lorsqu’elle faisait le calcul, qu’elle déduisait les frais de transport, les frais de nourrice ou de cantine et de garderie qui s’ajoutaient aux frais courants, le résultat négatif et incontestable tombait : travailler lui coûtait cher.

Alors elle refusait ce travail, pas parce qu’elle était fainéante, ou parce qu’elle préférait vivre sur le dos de la société, comme ils disent si bien à la télévision, mais parce que ces emplois sous-payés n’amélioraient pas sa situation financière, mais au contraire l’aggravaient considérablement.

Qui pourrait la blâmer de tenter de s’en sortir un peu moins mal ?

Ceux qui travaillent et qui considèrent qu’il est inadmissible qu’on puisse gagner plus en restant chez soi ?

Ceux-là mêmes qui, au lieu de se battre pour obtenir une augmentation de salaire et élever leur situation, s’emploient à vouloir enlever aux autres le peu qu’ils ont et les tirer vers le bas ?

Ceux qui rendent les autres responsables de leur mal-être plutôt que de lutter pour une vie meilleure ?

4—

La matinée de travail enfin terminée, Marjorie se rendit au centre d’appels rejoindre ses collègues pour la pause déjeuner.

Elle monta l’escalier métallique de chantier qui menait au centre d’appels, bâti à la va-vite avec des matériaux « bon marché » qui lui donnaient plus des airs de baraque de chantier que de bureaux achevés.

Elle entra dans ce qui leur servait de cuisine, une pièce étroite, exiguë contenant une plaque électrique, un four micro-ondes, une cafetière et un évier avec, contre le mur, une petite table en aggloméré que les filles tiraient au milieu de la pièce à l’heure du déjeuner.

Sonia qui était arrivée avant elle, déballait nerveusement le plat qu’elle avait préparé. Devant son air contrarié, Marjorie lui demanda :

— Salut Sonia, ça n’a pas l’air d’aller ?

— Ne m’en parle pas. J’en ai marre de ces CMU. Il y a une qui est venue au cabinet à midi moins dix, juste pour m’empêcher de fermer à l’heure. Ils n’ont rien à foutre de la journée, dorment toute la matinée et viennent te faire chier à midi moins dix, juste au moment où toi, tu dois partir ! Heureusement, celle-là, elle parlait français parce que sinon je n’aurais fait aucun effort ! Chez nous là-bas, il y en a des étrangers ! Ce n’est pas compliqué, il n’y a que ça ! Et ils sont sans gêne !

(Marjorie s’était crispée sous l’effet de ces paroles insupportables).

Le cabinet de radiologie dans lequel travaillait Sonia se situait dans une zone urbaine où poussaient des HLM hideuses, aussi tristes que délabrées, occupées par les gens les plus défavorisés, les RMistes, pour la plupart des étrangers, les premiers touchés par le chômage.

Sonia ouvrit brutalement le four micro-ondes, y déposa son plat, sortit un morceau de pain de son panier en osier et poursuivit au grand regret de Marjorie :

— Toi, tu travailles comme une dingue. Le matin tu déposes tes gosses à la garderie à sept heures trente pour les récupérer le soir à dix-huit heures trente. J’te parle pas des lessives que tu as mises en route avant de partir, des devoirs des enfants et du linge que tu dois plier et repasser le soir en rentrant. Tu passes tes jours de RTT à aller voir le médecin ou à faire le ménage, t’arrives chez toi le soir t’es crevée. Le week-end tu dors pour récupérer et pendant ce temps-là, tu paies les CMU à rester chez eux, à faire des enfants et à vivre sur tes impôts. Eux ils ne paient rien. Ils ne paient pas d’impôt, ils ne paient pas la cantine, ils ne paient pas le médecin, ils ne paient pas les transports. Ils ont la belle vie ! Et nous, on trime comme des connes ! Pour quoi ? Pour rien. Pour ne pas avoir profité de nos enfants de la semaine, pour s’être crevées au travail et pour toucher des clopinettes à la fin du mois !

Autant rester chez soi !

La sonnerie du four micro-ondes retentit, elle sortit son plat en plastique, le posa sur la table brusquement, puis après avoir repris sa respiration, continua :

— L’autre jour, un réfugié est venu passer une radio avec l’OFFI (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) et bien tu ne vas pas le croire, il avait un I phone ! T’en as un I phone toi ? Parce que moi, je n’en ai pas !

La colère avait déformé son visage, et le mépris rétréci ses yeux sous ses sourcils froncés.

Marjorie se mordait les lèvres. Ce genre de discours agressif qu’elle entendait, hélas trop souvent, l’horripilait. Elle dit qu’elle n’a pas à supporter des propos discriminatoires sur son lieu de travail. Elle sent la colère bouillir dans sa poitrine, elle lui répond d’un ton qu’elle voulait le plus calme possible :

— Et bien si c’est si bien, tu n’as qu’à t’y mettre toi à la CMU, qu’est-ce que t’attends ?

Elle marqua un temps d’arrêt. Aucune réaction. Elle ajouta :

— Tu vois moi, ce qui me débecte c’est que tous les êtres humains n’aient pas accès à la santé et ne puissent pas se soigner. Ce qui me débecte, c’est que des gens crèvent de faim en France et dans le monde, que des gens qui travaillent n’aient pas les moyens de se payer un logement, que des femmes seules avec des enfants, des jeunes, des vieillards soient laissés pour compte et meurent de froid sur nos trottoirs pendant que dix pour cent de la population se partagent les richesses et gagnent trois cents fois plus que toi.

Le ton, malgré tous les efforts de Marjorie, avait été hargneux. Sonia comprit qu’elle s’était engagée sur un terrain brûlant et feignant de ne pas comprendre, se mit à table.

Marjorie dit qu’un nouveau racisme est né, le racisme social, le racisme aux assistés qu’on paie à ne rien faire, qui vivent sur le dos des autres, sur le dos de la société et qu’on appelle par le nom des aides sociales qu’ils perçoivent (les CMU, les RMistes). Marjorie s’était retenue de dire à Sonia que ses propos graves et inintelligents ne pouvaient être engendrés que par un esprit aplati. Marjorie avait retenu son indignation, et les injures au bord des lèvres. Elle aurait dû lui dire « Que est-ce que ça peut te faire que des gens restent chez eux à ne rien faire ? » Elle aurait dû lui demander ce que cela lui enlevait à elle. Elle aurait dû lui dire que ce n’était pas de leur faute, si elle, elle travaillait comme une dingue parce qu’elle n’osait pas dire non à ses patrons.

Mais Marjorie s’était tue.

Elle avait maintes et maintes fois bataillé pour faire entendre son opinion, elle s’était mise en colère, avait quitté la pièce.

Cette fois-ci, elle n’avait pas souhaité déclencher les hostilités pour préserver l’ambiance harmonieuse et essentielle à leur travail, qui de pénible deviendrait intolérable si elle l’exerçait dans des conditions malveillantes. Marjorie ne voulait pas être tenue pour responsable de cette tragédie.

Néanmoins, elle trouva une manière plus subtile de lui dire qu’elle se trompait :

— Tu sais, si ça continue comme ça, avec les délocalisations, nous aussi nous allons nous retrouver au chômage, à la CMU comme tu dis. Les grands patrons ferment de plus en plus d’usines en France pour exploiter des ouvriers en Chine, en Roumanie ou ailleurs, pour un salaire de misère, dans des conditions intolérables et sans protection sociale, si bien que lorsqu’ils tombent malades, ils meurent.

Pour augmenter leurs marges et leurs profits.

Ils nous font payer nos luttes passées, ils nous font l’offense de piétiner les droits obtenus par le sang : la sécurité sociale, les congés payés, le code du travail, ils jettent les ouvriers de leurs entreprises, devenus trop coûteux, balayant des savoirs faire ancestraux, détruisant des vies sans aucun scrupule pour exploiter la matière humaine, ailleurs, jusqu’à la moelle et avec la complicité du gouvernement aux prises avec ces pratiques infâmes, amorales et criminelles, parce que ce sont eux les plus forts, parce que ce sont eux qui décident.

Ces voitures que ces ouvriers miséreux fabriquent reviennent en France, puisqu’ils ne peuvent se les payer. Mais qui les achètera si nous sommes tous au chômage ?

C’est le scorpion qui se mord la queue !

Sonia hocha la tête dans un signe approbateur puis poursuivit sur sa lancée, visiblement cette digression n’avait pas fonctionné, elle avait envie de parler d’elle.

— Je travaille comme une dingue ! Tu as vu le rendement qu’ils nous demandent ? On ne peut même pas lever le nez de l’ordinateur. J’ai honte de bosser comme ça. La moitié des filles qui travaillent ici sont sous anti dépresseurs, moi je suis à la limite. Il ne faut pas que j’aie un problème avec un enfant parce que je ne tiendrai pas le coup. C’est dingue ! On n’a même pas le temps d’aller aux toilettes lorsqu’on travaille en cabinet ! J’en suis arrivée à ne pas boire pour ne pas avoir envie de faire pipi !

— Ça, c’est parce que tu le veux bien ! Prends le temps de boire et d’aller aux toilettes et tant pis si les gens attendent ! Fais ton travail à ton rythme, sans courir et si c’est le bazar sur site, tant mieux. Ils embaucheront le personnel nécessaire. Par contre, si le travail est fait, il n’y a aucune raison pour que cela change.

— Oui, mais moi, j’ai une conscience professionnelle. On a toute une conscience professionnelle ici, c’est pour ça que le travail se fera toujours.

— Ce n’est pas une question de conscience professionnelle ! Tu n’as pas confiance en toi c’est tout ! Quand tu comprendras que ce n’est pas toi qui es incompétente, mais le travail que l’on te demande irréalisable…

Mais Marjorie parlait dans le vide. Sonia qui ne voulait pas entendre s’était levée et le dos tourné, surveillait la cuisson de son steak.

Marjorie pensa qu’il est plus facile de se plaindre et de mettre ses difficultés sur le dos des CMU et des RMistes.