Le cri de l'engoulevent - Magali Cervantès - E-Book

Le cri de l'engoulevent E-Book

Magali Cervantès

0,0

Beschreibung

En 1933, Rose, Demoiselle du téléphone à Paris quitte son travail et la compagnie asphyxiante de sa mère pour suivre Anatole au Cameroun alors qu'elle le connait à peine. Elle sait depuis toute petite que sa vie ne sera pas banale. En Afrique, elle connaîtra les meilleures années de sa vie et les plus importantes, les années où elle a pris la vie à bras le corps et pendant lesquelles elle a aimé passionnément, jusqu'à ce qu'une lettre de sa mère mourante la rappelle auprès d'elle. A Paris, les ouvriers en grève qui luttent pour leur droit au bonheur s'apprêtent à vivre leur plus bel été. Rose va-t-elle se battre, elle aussi, pour son bonheur ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 289

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Du même auteur

Par-delà les nuages publié en 2011 aux éditions

l’Appart,

Republié en 2016 sous le titre De l’autre côté des nuages BoD éditions.

La soupe aux crocodiles (tome 1) publié en 2015 BoD éditions.

Des roses rouges sur ma tombe (tome 2) publié en 2016.

La fin de l’histoire (tome 3)publié en 2017

Un vieillard hurle à la mort

Et traverse le square en poussant un cerceau

Il crie que c’est l’hiver et que tout est fini

Que les carottes sont cuites, que les dés sont lâchés

Et que la messe est dite, et que les jeux sont faits

Et que la pièce est jouée et le rideau tiré

Vainement

Vainement.

Jacques Prévert

Puisque tout se termine

Et puisqu’on connaît la fin,

Luttons ! Vivons ! Intègres et dignes

Le dernier soupir en sera plus serein.

À ma tante Raymonde,

Sommaire

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Chapitre

Rose ouvrit difficilement les yeux sur l’entrée bruyante de l’aide-soignante :

— Allez, Madame Dubois, c’est l’heure ! Il faut se réveiller !

La femme en blanc traversa la pièce à vive allure et ouvrit brutalement les stores ; la lumière inonda la chambre et Rose referma les paupières en grommelant dans son lit.

— On vous apporte le petit déjeuner !

Sa voix était vive, forte et haut perchée, ses gestes exagérément dynamiques comme si elle voulait transmettre sa vivacité, son énergie, son envie de vivre à Rose.

Mais Rose ne voulait pas qu’on la réveille. Rose ne voulait plus voir la lumière du jour. Rose ne voulait plus se nourrir. Elle avait décidé d’arrêter. À quatre-vingt-quatorze ans, elle avait dit stop, assez, j’arrête, je ne veux plus. Et elle s’était arrêtée de marcher. Les médecins avaient fait part de leur perplexité à Émile, son fils unique, qui avait été contraint de la faire hospitaliser en urgence : « Nous ne trouvons aucune cause médicale à sa paralysie, nous ne comprenons pas pourquoi votre mère ne marche plus. »

Elle entrouvrit un œil dans la chambre aux murs blancs. Le blanc c’est l’absence de couleur, se dit-elle en elle-même. Tout ici était blanc, les murs, le lit, les draps, la table de nuit et la blouse de l’aide-soignante qui se fondait dans le décor. Tout ici n’était qu’absence de couleurs comme pour lui faire oublier les couleurs de l’Afrique, le rouge intense de la terre chaude, l’air doré du matin et la douceur du bleu de l’après-midi. Comme pour mettre fin à ses regrets qui la dévoraient de l’intérieur, qui la poursuivaient depuis si longtemps.

L’Afrique.

Elle y avait passé trois ans, les meilleures et les plus importantes années de sa vie, des années où la vie et l’amour l’avaient prise à bras le corps, des années heureuses où elle s’était sentie vivante. Depuis, l’Afrique l’avait obsédée, elle n’avait eu de cesse que d’y retourner.

Elle soupira, remonta douloureusement le drap sur ce corps devenu encombrant qu’elle ne reconnaissait plus.

Elle savait maintenant qu’elle ne sentirait plus le vent chaud sur ses vêtements humides de sueur, qu’elle ne respirerait plus l’odeur forte de la terre rouge après l’orage, elle savait qu’elle ne revivrait plus aucune des émotions que seule l’Afrique pouvait lui procurer.

1.

En mille neuf cent trente-trois, Rose avait vingt et un ans et travaillait à la centrale téléphonique, située au 21 rue Jasmin dans le 16e arrondissement de Paris, où les Demoiselles du téléphone demeuraient assises côte à côte devant le multiple, un buffet long en bois marron, pour transmettre les communications. De sept heures à dix-neuf heures, un casque sur les oreilles « Allo, j’écoute », elles recevaient les appels et établissaient les liaisons à une cadence effrénée, sous le regard attentif et autoritaire d’un surveillant. Ce travail pénible et sans grand intérêt permettait pourtant à Rose d’échapper aux corvées ménagères et à la compagnie encore plus déprimante de sa mère.

Les jeunes femmes de son âge, que l’on appelait reines du foyer, étaient contraintes de rester à la maison pour exercer leurs fonctions d’épouse, de mère et de ménagère. Et Rose, qui ne voulait pas de cette vie-là, pensait qu’elle avait de la chance. La chance de travailler en ces temps de crise où la moitié des dépenses de l’état portait sur le remboursement de la dette consacrée aux emprunts de la Grande Guerre. La chance de travailler lorsque le gouvernement pour faire face à la crise et pour réduire le déficit budgétaire baisse le nombre de fonctionnaires. La chance de travailler lorsque beaucoup sont au chômage et vivent des allocations, de l’aide des municipalités, de secours et de la soupe populaire.

La chance de travailler lorsqu’on est une femme, parce que les femmes, dont la place « naturelle » est à la maison, avaient été les premières victimes du chômage. Plus de trois cent mille d’entre elles venaient d’être licenciées.

Oui, Rose s’estimait heureuse de pouvoir chaque matin franchir le porche imposant orné de céramiques vertes, bleues et or de l’immense bâtisse à l’angle de la rue Jasmin, rejoindre la salle du standard, revêtir sa blouse de travail, prendre place sur la chaise en bois numéro quarante-deux qu’on lui avait attribuée, jeter un œil sur les consignes affichées sur le bois foncé du multiple qui s’élevait devant elle, et poser le casque métallique sur ses oreilles.

C’est à son travail qu’elle avait vu Anatole pour la première fois. Il était entré avec son patron pour visiter les locaux et s’était arrêté non loin d’elle. Pendant qu’il parlait, elle en avait profité pour le détailler à la dérobée : il était grand, bronzé, souriant et avait fière allure dans son costume beige clair, jusqu’à ce que son regard d’un bleu métallique croisât le sien et lui fît baisser la tête, embarrassée.

Après son départ, elle s’était tournée vers Jeanne sa collègue, lui avait agrippé le bras :

— Avez-vous vu cet homme ? Le connaissez-vous ?

— C’est un ami du patron. Il me semble qu’il vit en Afrique.

Puis, scrutant son amie intensément, ajouta d’un ton moqueur :

— Mais il vous a tapé dans l’œil !

— Non pas du tout ! Je me renseigne, c’est tout, se sentit-elle obligée de justifier puis, le regretta aussitôt, agacée d’avoir été démasquée.

Rose s’était retournée dans un mouvement puéril de protestations sous les rires que sa collègue tentait de cacher entre ses mains.

— Attention ! Lui souffla Rose dans un cri retenu, se redressant subitement pour reprendre une posture de travail. Devant son attitude soudainement devenue rigide et craintive, Jeanne jeta un coup d’œil rapide derrière elle. Le surveillant s’approchait d’elles, une lueur sévère dans le regard, prêt à les réprimander. Aussi, Jeanne imita son amie, se releva le torse, tendit le bras vers le multiple pour poser la fiche sur la ligne qui clignotait et décrocha, le visage fermé et concentré :

— Mademoiselle, je voudrais le quatre à Rosny-Sous-Bois, entendit-elle.

— Le quatre à Rosny-sous-Bois ? Conservez. Je vous mets en relation !

Et mécaniquement, elle établit la liaison dans un brouhaha de mots identiques et répétitifs.

La trentaine de femmes qui travaillaient assises alignées en rang d’oignons se trouvaient si près les unes des autres qu’elles pouvaient s’alerter d’un coup de genou à l’approche du surveillant ; alors elles accéléraient la cadence pour ne pas entendre ses réprimandes « Et bien mesdemoiselles, vous êtes fatiguées, vous n’avez pas assez dormi ? », en veillant à ne pas croiser les jambes puisque la direction l’interdisait, tout comme elle interdisait le tutoiement entre collègues à l’intérieur de l’entreprise.

À dix-neuf heures, Rose et Jeanne ôtaient leur blouse et retrouvant leur bonne humeur plaisantaient en descendant l’escalier, soulagées toutes les deux de voir cesser leur journée de travail lorsque soudain, elle le vit. Il attendait sur le trottoir d’en face, nonchalamment adossé à une porte-cochère, sa veste posée sur une épaule en cette soirée d’été où le soleil tapait comme en début d’après-midi.

— A demain Jeanne.

Son cœur tressauta dans sa poitrine et son rire s’éteignit dans sa gorge. Elle se figea un instant, et ne sachant plus quelle attitude adopter, tira sur sa robe à pois comme pour la rallonger, remonta ses cheveux nerveusement et ajusta son petit chapeau bas pour se donner une contenance.

— C’est pour toi qu’il est là, lui chuchota Jeanne à l’oreille, puis dans un sourire complice lui lança un joyeux « A demain », avant de pivoter d’un quart de tour sur ses hauts talons. Tandis que Jeanne descendait la rue Jasmin d’un pas alerte et sautillant, Rose avait pris la direction opposée qui menait à la station de métro, en s’efforçant d’apporter à sa démarche une allure naturelle et désinvolte à en avoir des douleurs à la hanche, tant elle se crispait sous l’intensité du regard qu’elle devinait dans son dos.

Il l’avait suivie.

— Mademoiselle ?

Elle se retourna, encore étonnée qu’il s’adresse à elle. Rose n’avait pas conscience de sa grande beauté et du charisme qu’elle dégageait. Elle se demandait pourquoi cet homme n’avait pas plutôt attendu Jeanne qu’elle trouvait beaucoup plus jolie avec ses cheveux blonds coupés au carré, son nez légèrement retroussé et ses yeux d’un bleu presque transparent qui lui donnaient un air enfantin.

— Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?

Elle eut envie de prendre ses jambes à son cou en sentant le rouge lui monter aux joues, mais comme hypnotisée par l’intensité du regard qu’il posait sur elle, et par son sourire ravageur, elle s’entendit répondre la voix tremblante.

— Avec plaisir, mais je n’ai pas trop de temps...

Elle trouverait bien une excuse pour expliquer son retard à sa mère.

— Où diable étais-tu ? lui cria-t-elle lorsqu’elle passa la porte de la maison. Tu traînes après le travail !

Sa mère se tenait debout devant la cuisinière à charbon sur laquelle mijotait depuis des heures un ragoût de mouton. Sa voix était sèche et tranchante. Elle ne s’était pas retournée à l’entrée de sa fille, mais à son attitude et au ton de sa voix, Rose savait qu’elle avait son air revêche des mauvais jours.

— Non, j’ai discuté un peu avec Jeanne en sortant du travail pour lui remonter le moral. Sa mère ne va pas très bien en ce moment.

L’excuse pour être valable ne devait pas être réjouissante et associée à la contrainte ou au sacrifice de soi.

La mère de Rose, une femme petite et maigre, toujours vêtue d’une robe tablier sombre qui renforçait l’austérité des traits tirés de son visage renfrogné, un chignon gris sur le sommet de sa tête, se retourna alors, la cuillère en bois dans la main. Rose, pour échapper à son regard perçant, baissa les yeux et se faufila dans la salle à manger, la pièce la plus grande de la maison, elle e longea la grande table en chêne foncé entourée de six chaises qui faisait face à droite au vaisselier imposant, sur lequel se détachaient des assiettes en faïence peintes à la main, une soupière en porcelaine blanche et une figurine représentant un ange. À gauche, calé contre le mur, se trouvait le lit de sa mère devant lequel elle devait passer pour rejoindre sa chambre, la seule de la maison.

Elle changea de vêtements lentement, le temps de se calmer et recouvrer un visage serein. Elle craignait qu’elle ne devine à ses yeux emplis des émotions nouvelles qui l’agitaient, à la joie et l’excitation qui y brillaient, qu’elle lui cachait quelque chose. Une mère décèle ces choses-là. Une mère, oui, mais pas la mère de Rose. Elle était trop centrée sur elle-même et sur ses malheurs pour voir que quelque chose avait changé chez sa fille.

Rose revint ensuite dans la cuisine discrètement, en se faisant la plus petite possible pour se faire oublier et lava les ustensiles qui attendaient dans l’évier. Elle dressa le couvert et passa un coup de balai dans la pièce sombre et exiguë, mal éclairée par la petite fenêtre au-dessus de l’évier en pierre qui donnait sur une petite cour fermée. Face à la porte d’entrée se trouvait la cuisinière à charbon, au centre, une table habillée d’une toile cirée entourée de quatre chaises paillées. Coincée entre la porte d’entrée et la porte de la salle à manger, une pendule en bois foncé sonnait les heures en se balançant.

À l’heure du dîner, les deux femmes s’assirent à table face à face, mais Rose demeurait silencieuse. Sa mère lui offrait un visage si peu engageant où se lisait une telle désapprobation qu’elle se leva, sous prétexte de remplir le pichet d’eau qui manquait sur la table, pour échapper au silence lourd et oppressant, lorsque contre toute attente sa mère lui dit :

— La journée n’a pas été facile encore aujourd’hui !

— Ah oui ?

— J’ai eu mal au dos toute la journée. J’ai cru que je n’arriverais jamais à étendre le linge tant mon dos et mon bras me faisaient souffrir. Mais bon, c’est ma croix. Chacun doit porter sa croix. Je ne tenais pas debout et j’ai quand même nettoyé la cuisine à quatre pattes.

Encore des reproches.

Les reproches de la laisser seule, malade, à effectuer les corvées ménagères, qu’elle, sa fille aurait dû s’acquitter pour elle. Mais Rose avait choisi d’aller travailler au standard de Paris, pour répondre au téléphone à des inconnus, assise toute la journée pendant que sa mère s’épuisait. Et comme tous les soirs, Rose culpabilisait. Alors elle se levait, balayait, nettoyait, rangeait, récurait la maison du sol au plafond en se faisant toute petite pour se faire oublier.

Rose ne parlait jamais d’elle, de son travail, de ses amis. Sa vie à l’extérieur n’intéressait pas sa mère, pire : c’était pour elle lui en mettre plein la vue, comme elle le lui avait fait remarquer brutalement l’unique fois où sa fille avait tenté de lui raconter sa journée de travail « Tu t’amuses, tu ries, tu vies pendant que moi je m’épuise à la maison, pendant que je m’ennuie, pendant que je me tue ! »

Rose se leva à nouveau en silence, ramena la marmite de ragoût sur la table, servit sa mère copieusement puis versa une demi-louche de haricots blancs dans son assiette. Elle n’avait pas faim ce soir, mais elle se forcerait pour ne pas éveiller les soupçons.

Sa mère ne vit pas le visage de Rose rivé sur son assiette. Elle ne vit pas la fourchette qui piquait inlassablement le même morceau de viande, le retournait, le faisait passer d’un côté puis de l’autre de l’assiette, avant de le glisser difficilement dans sa bouche. Elle ne vit pas Rose le mâcher longuement en cachant son écœurement, puis se forcer à déglutir. Pour cela il aurait fallu qu’elle la regarde.

— La mère Doignon a été hospitalisée. Pauvre femme ! Ça m’a fait un coup quand je l’ai vu partir en ambulance. Ah vraiment, cette femme n’a pas eu de chance. Elle a eu une drôle de vie. Finir seule dans un taudis sans voir aucun de ses enfants.

Rose ne répondit pas. Elle sentait dans chacun des reproches que sa mère semblait adresser aux enfants de la mère Doignon qui délaissaient leur mère, les reproches qui lui étaient personnellement destinés. Elle savait qu’elle ne parlait pas de la mère Doignon, mais d’elle-même, parce que sa mère ne parlait que d’elle.

Elle se leva, débarrassa la table et sortit dans la cour à l’arrière de la maison récupérer la bassine en fer blanc qui servait à laver la vaisselle, la posa dans l’évier en pierre, versa l’eau qui avait bouilli sur la cuisinière à charbon, et se mit au travail. Sa mère en avait profité pour se lever et faire du café, Rose se précipita :

— Non ! Reste assise, je vais le faire !

Mais sa mère ignorant sa remarque avait sorti la poudre de café qu’elle mélangeait avec de la chicorée pour l’économiser, sous le regard de Rose, impuissante, qui serrait les dents ; elle savait déjà que son geste n’avait de but que le lui reprocher plus tard.

Rose vivait seule avec sa mère depuis l’âge de huit ans. Son père, un homme érudit, avait occupé un poste de haut fonctionnaire : il était contrôleur des impôts. Elle se souvenait de lui comme d’un homme élégant, à moins que ce ne soient de faux souvenirs empruntés à la seule photo qu’elle avait de lui, une photo sur laquelle il posait dans un costume trois-pièces composé d’un boléro et d’une veste anthracite — de laquelle dépassaient le col et les manchettes d’une chemise blanche — et d’un pantalon rayé de gris plus clairs tombant sur des souliers noirs cirés. Assis nonchalamment au bord d’un talus, une jambe tendue et une jambe pliée, il fixait l’objectif d’un œil fier, les lèvres pincées sous sa moustache brune, la tête coiffée d’un chapeau de feutre noir, inclinée légèrement vers l’arrière.

Sa mère lui avait confié combien elle avait admiré cet homme instruit, bardé d’une licence de lettres et d’une licence de droit, qui lui avait fait la promesse d’une vie douce. Mais son penchant pour l’absinthe avait vite terni leur relation idyllique, lorsque le soir il rentrait titubant, balbutiant et délirant, du café où avec ses amis il refaisait le monde, un monde juste, un monde doré auquel comme une idiote elle avait cru. Un soir, après une chute sur le trottoir, il était rentré avec une vilaine plaie à la jambe. Il avait été emporté quelques mois plus tard par la gangrène.

— Tous des faibles ! Des menteurs ! Regarde où cela m’a menée de lui avoir fait confiance. Dans la misère ! Ah quelle misère !

Et elle mettait sa fille en garde contre tous les hommes, ces menteurs, ces escrocs, desquels il fallait se méfier comme de la peste.

À la mort de son mari, la mère de Rose avait placé ses deux fils à l’orphelinat pour cause de pauvreté, les deux plus jeunes frères dont Rose se souvenait à peine. Sa mère n’en parlait jamais comme s’ils n’avaient jamais existé.

Rose et Anatole s’étaient vus plusieurs fois après le travail en tout bien tout honneur. Ils se rendaient toujours au café Mozart, qui tenait son nom de l’avenue sur laquelle il était situé, à quelques pas de la station de métro Jasmin. Ils prenaient la même table, au fond de la salle. Rose s’asseyait sur la banquette de velours rose en face de lui pour siroter le thé à la bergamote qu’il lui offrait. Anatole sous la lumière feutrée des appliques métalliques lui parlait de sa vie au Cameroun et de l’exploitation de coton qu’il dirigeait au nord de Douala près du village de Mbankolo. Il parlait d’une manière aisée et spirituelle et Rose l’écoutait, fascinée, sourde au brouhaha ambiant des conversations animées autour du bar, des rires qui éclataient aux tables voisines.

— La culture du cotonnier est très exigeante. C’est un arbuste très feuillu muni d’une longue racine qui lui permet de capter l’eau en profondeur. Il peut atteindre six mètres de hauteur à l’âge adulte. La plante demande beaucoup d’eau en période de croissance, c’est pour cette raison qu’on le sème pendant la saison humide. En Afrique, il y a deux saisons sèches de mi-novembre à mi-mars et de mi-juin à mi-août, et deux saisons humides de mi-mars à mi-juin et de mi-novembre à mi-août. C’est pendant la période sèche que les fruits arrivent à maturation et éclosent. La fleur de coton est une capsule qui contient des boulettes blanches et duveteuses qui s’ouvrent au fur et à mesure de leur éclosion. Ces boulettes sont formées par la fibre du coton et par des graines invisibles. Si les pluies s’arrêtent trop tôt, les capsules se dessèchent, si elles durent trop longtemps, les fibres de cotons pourrissent. Il est important de cueillir le coton lorsqu’il est suffisamment mûr, car c’est pendant cette période qu’il perd de son eau et se vrille. C’est ce vrillage qui lui confère sa solidité.

Il était passionné. Rose l’écoutait en suivant dans le regard bleu qui s’animait, les images de l’Afrique qui semblaient passer dans sa mémoire jusqu’à ce qu’il s’arrête sur elle.

— Parlez-moi plutôt de vous ?

Il lui avait pris la main puis avait plongé ses yeux dans les siens et elle avait senti un courant électrique la traverser en remontant jusqu’à son visage.

— Oh ! Vous savez, moi je n’ai rien d’intéressant à raconter. Je partage ma vie entre le travail et ma mère. Je ne sors pas. Lui répondit-elle presque en s’excusant parce que sa vie lui paraissait bien terne.

Le regard bleu profond, métallique et magnétique à la fois semblait fouiller à l’intérieur d’elle-même, à la recherche de ce qu’elle ne lui disait pas. Et Rose, qui ne pouvait détacher ses yeux du bleu qui la happait et dans lequel elle se perdait, dut s’agripper de ses deux mains au bord de la table pour reprendre le contrôle d’elle-même. Elle tourna la tête pour dissimuler la gêne qu’elle sentait monter jusqu’à ses joues. Elle n’avait pas l’habitude que l’on s’intéresse à elle, elle n’aimait pas qu’on regarde jusqu’au fond de son âme. Anatole, lui, souriait, amusé par l’émoi qu’il provoquait en elle. Elle était si sensible, qu’il pouvait lire sur son visage chacune de ses émotions : dans ses grands yeux verts innocents comme des yeux d’enfants tantôt émerveillés tantôt inquiets, à la moue boudeuse qui lui allait si bien quand elle feignait d’être contrariée, à son magnifique et communicatif rire en cascade lorsqu’elle riait à gorge déployée la tête en arrière, à ses joues qui s’empourpraient sous ses compliments, à ses mains qu’elle tournait nerveusement quand une question la mettait mal à l’aise, à ses épaules qu’elle rentrait pour se protéger comme un animal effarouché.

Il était littéralement fasciné.

Au travail, Rose avait changé. Elle affichait un visage radieux et ses pensées étaient ailleurs. Elle se trompait dans la transmission des communications, ce qui n’avait pas échappé à Jeanne qui lui demanda :

— Alors ?

Elle avait tourné la tête vers Jeanne qui la dévisageait avec intérêt, une lueur espiègle dans le regard.

Rose balaya la salle du regard à la recherche du surveillant. Il leur tournait le dos et s’éloignait lentement. Elle chuchota :

— Ben quoi ? Rien.

— Raconte !

Jeanne la suppliait du regard, dévorée par la curiosité, mais Rose n’avait rien à raconter. Ce qu’elle vivait n’appartenait qu’à elle, elle avait envie de ne le partager avec personne.

Les soirs où elle arrivait en retard à la maison, elle inventait des excuses pour sa mère qui l’interrogeait invariablement :

— Tu traînes encore ?

— Le patron nous a retenues ce soir pour une réunion.

Puis elle s’éclipsait dans sa chambre.

Elle attendait que sa mère s’endorme pour se lover sous son édredon, installait confortablement sa tête sur son oreiller, fermait les yeux pour y retrouver Anatole, son regard, ses mots, ses mains, ses baisers, un sourire heureux sur les lèvres.

Pour retrouver ses baisers.

Un soir où elle avait quitté la lumière feutrée du café Mozart, Anatole avait fait quelques pas avec elle pour la raccompagner jusqu’à la porte du métro Jasmin, mais au lieu de s’arrêter, ils avaient tourné dans la rue Ribeira puis continué à marcher de l’avenue Théophile Gautier à la rue de Gros qui menait aux quais de la Seine, guidés par le même élan que savent transmettre les journées qui s’étirent pour attirer les amoureux au bord de l’eau. Ils avaient longé le fleuve d’un vert ardent presque irréel sous la lumière vive du soleil, parmi les promeneurs très nombreux qui, comme eux, n’avaient pas eu le cœur de rentrer chez eux après leur journée de travail, quand soudainement, Anatole l’avait saisie par la taille pour l’attirer à lui brutalement. Rose, surprise, avait tout d’abord esquissé un geste de défense, puis s’était laissé faire lorsqu’il avait posé ses lèvres sur les siennes, rendant même passionnément ses baisers à Anatole jusqu’à ce qu’elle trouve la force de s’arracher de ses bras, de s’arracher au désir qui la happait et dans lequel elle se sentait disparaître.

Il y avait eu plusieurs rencontres, et il y avait eu plusieurs baisers sous la lumière orangée des jours qui s’éteignent, ou à la tombée de la nuit. Des baisers furtifs, des baisers tendres, des baisers longs et langoureux, des baisers ardents et passionnés, jusqu’au soir où Anatole lui avait annoncé qu’il devait repartir. L’exploitation avait besoin de lui. Il n’avait pas le choix.

— Viens avec moi, avait-il demandé en prenant ses deux mains dans les siennes.

Il la fixait intensément, le regard suspendu à ses lèvres, le visage inquiet comme si sa vie dépendait de sa réponse.

Elle n’avait pas répondu, même si tout son être avait envie de lui dire oui, avant de descendre dans la bouche du métro, d’où elle lui avait envoyé en se retournant un baiser d’un geste de la main.

Elle avait envie de dire oui à l’Afrique qui la fascinait et à l’aventure. Elle avait envie de dire oui à tout ce qui pourrait l’éloigner de sa mère, de son travail sans intérêt, de la vie triste et monotone que l’on avait tracée pour elle.

Elle avait surtout envie de lui dire oui à lui et à son regard bleu magnétique.

Elle avait dit oui.

Elle savait que ce n’était que folie, qu’elle quittait son travail, ses amis, sa famille, pour l’inconnu. Mais cette folie l’attirait irrésistiblement.

Rose savait, elle le sentait depuis toute petite, que sa vie ne serait pas banale.

Ses amis ne comprenaient pas et essayèrent de l’en dissuader. Même Jeanne qui était pourtant sa meilleure amie lui avait fait part de ses inquiétudes.

— Tu es sûre ? Tu le connais à peine !

— Oui. Je suis sûre.

Le surlendemain, Anatole se tenait devant la maison rue des Tournelles avec un bouquet de tulipes pour Lucienne Dubois. Il se dirigea dans le couloir sombre jusqu’à la porte de l’appartement du rez-de-chaussée, devant laquelle, il lissa d’un geste de la main le col de sa veste, vérifia que son costume était correctement apprêté et que les tulipes maintenues ensemble par un morceau de ficelle ne présentaient pas de signes de souffrance, ôta son chapeau et le tenant de la main gauche, frappa de l’autre main trois coups affirmés sur la porte en chêne, dans un dernier raclement de gorge pour s’éclaircir la voix. Il entendit à l’intérieur des bruits furtifs de chaises que l’on remettait en place, puis des bruits de pas précipités. Rose lui ouvrit la porte dans un sourire gêné, puis s’écarta pour lui permettre de voir sa mère, qui plantée devant la cuisinière à charbon, dans une robe à fleurs mauves, le dévisageait.

— Bonjour Madame Dubois. Je suis heureux de faire votre connaissance. Rose m’a beaucoup parlé de vous.

La vieille pour toute réponse lui adressa un sourire timide que démentait un regard méfiant.

— Tenez, je vous ai apporté un bouquet de fleurs, ce n’est pas grand-chose…

La mère saisit le bouquet.

— Oh ! Ce n’était pas la peine de vous donner tant de mal ! Et sans y prêter le moindre regard, le posa sur le rebord de l’évier, en marmonnant un timide merci.

— Assieds-toi Anatole. Tu veux prendre un café ?

— Oui, je veux bien, Rose. Merci, dit-il, en s’asseyant sur la chaise que Rose lui indiquait d’un geste de la main.

Il but son café devant les deux femmes qui se tenaient toujours debout face à lui dans une attitude figée, aussi figée que la maison que Rose et sa mère avaient rangée pour accueillir leur visiteur de marque. Il passa une main nerveusement dans ses cheveux pour se donner du courage, et mettre à distance l’atmosphère lourde et sévère qui commençait à le gagner.

— Madame, je voulais vous voir avant de partir avec Rose au Cameroun, pour vous assurer que je prendrai soin de votre fille. Avec moi elle sera en sécurité. Vous n’avez aucun souci à vous faire.

La mère ne le regardait pas. Elle avait l’air de fixer quelque chose dans la cour à travers la fenêtre. Il suivit son regard, puis s’armant de courage, poursuivit :

— Je sais qu’on ne se connaît pas et j’espère que cette petite entrevue vous aura suffisamment rassurée sur mes intentions vis-à-vis de votre fille.

Puis se levant d’un coup :

— Bon je vais y aller. J’ai quelques démarches administratives à terminer avant le départ. Il tendit une main à la mère de Rose :

— Au revoir, madame, je suis ravie d’avoir fait votre connaissance.

— Au revoir, monsieur.

Rose le raccompagna au bout de la rue des Tournelles où il avait garé sa voiture, soulagée que cet entretien soit enfin terminé. Elle lui posa un baiser sur les lèvres puis dans un sourire gêné ajouta :

— Je t’avais bien dit que ce ne serait pas facile.

Elle attendit que la voiture ait disparu au bout de la rue, pour regagner la maison, l’estomac noué par l’appréhension de ce que sa mère ne manquerait pas de lui dire et qu’elle devinait déjà.

Sa mère n’avait pas bougé. Elle l’attendait.

— Je ne le sens pas. Son regard ne me plaît pas, il n’est pas honnête cet homme-là.

Elle avait parlé d’une voix blanche et rauque. Puis tournant dans ses mains la ceinture de sa robe nerveusement, subitement éleva la voix, comme si elle se libérait de l’effort qu’elle avait fait devant Anatole pour garder son calme.

— Tu ne vas pas partir avec un homme que tu ne connais pas et avec qui tu n’es pas mariée ! Il te prend peut-être pour une putain ! Tu y as pensé ? Et s’il te met à la porte là-bas ? Tu vas te retrouver à la rue, sans personne ! Dans un pays inconnu, entourée de sauvages ! Tu vas te faire enlever par des cannibales ! On ne te reverra jamais !

Ses yeux comme poussés par la colère semblaient sortir de leurs orbites. Elle en oubliait d’avaler sa salive qui coulait au bord de ses lèvres crispées, des lèvres d’où sortaient des mots tranchants qui blessaient Rose comme des couteaux.

Rose pourtant ne bronchait pas. Et tandis qu’elle recevait les propos raclants, les mots découpants, tandis qu’elle prenait en pleine figure les mots crachés par la voix rauque emplie de colère et de violence, Rose regardait cette femme qui était pourtant sa mère, au visage déformé subitement devenu étranger. Rose y avait lu la colère, l’amertume, la rancœur certes, mais le plus douloureux était qu’elle y avait lu aussi la haine.

Devant le silence que lui opposait sa fille, elle poursuivit :

— Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? Tu as pensé à moi ? Tu as pensé à ta mère ? Que Dieu me vienne en aide !

— Je t’enverrai de l’argent, et puis je t’écrierai, je te donnerai des nouvelles… balbutia-t-elle.

— Pff, des nouvelles ! Tu abandonnes ta pauvre mère qui s’est sacrifiée pour toi, qui a tout fait pour toi ! Faites des enfants ! Ils vous laissent tomber comme de vieilles chaussettes ! S’il m’arrive quelque chose, si je meurs, tu ne seras même pas au courant !

Rose était partie.

Elle avait pris le train à la gare de Versailles au bras d’Anatole en s’efforçant de sourire pour cacher sa peine. Elle aurait tant voulu que sa mère comprenne, qu’elle lui donne sa bénédiction avant de partir, qu’elle la libère du sentiment de culpabilité qu’elle emportait avec elle comme le pire des poisons. Elle vivait ce départ comme une petite mort.

Sur le quai de la gare, Rose avait cherché longtemps sa mère du regard, avait guetté sa silhouette sombre et menue parmi toutes les silhouettes, puis s’était décidée à monter à bord, avec l’aide d’Anatole qui l’avait saisie par la taille silencieusement pour la contraindre à monter dans leur cabine.

Le sifflet du train avait retenti, le chef de gare avait crié sur le quai et le train s’était ébranlé. Rose, la tête penchée à la fenêtre, avait continué à chercher sa mère dans la foule de passagers sur le quai : certains faisaient leurs adieux, un mouchoir à la main, d’autres des larmes plein les yeux ou un grand sourire ravi sur les lèvres. Sa mère n’était pas venue. Par son désaccord, elle avait choisi de la punir parce qu’elle savait qu’il gâcherait sa joie.

Au Havre, Rose avait embarqué la mort dans l’âme sous un ciel gris et bas d’un mois de juin maussade qui a oublié que c’était l’été, un ciel gorgé de colère et de larmes retenues.

Pendant la traversée, elle fit bonne figure aux passagers qui l’accompagnaient, elle souriait, se montrait polie et écoutait distraitement leurs préoccupations qui lui semblaient si dérisoires, si futiles. Ils se plaignaient du confort de leur cabine, de la mauvaise qualité de la nourriture. Ils se plaignaient de la chaleur, de la mauvaise odeur qui se dégageait des toilettes. Alors Rose, pour échapper à leurs conversations ennuyeuses, passait la plus grande partie de son temps sur le pont, à scruter la mer et les mouvements de la houle sous les hélices du bateau qui formaient les remous où ses tourments s’entrechoquaient. Puis elle regardait au loin, à l’endroit où la mer et le ciel se mélangent et Anatole la trouvait là, le regard perdu vers le large. Il lui adressait alors une parole bienveillante, lui prenait la main et l’entraînait vers le bar où devant une boisson aux fruits, il tentait de la distraire et de la faire rire.

Anatole se montrait gentil, prévenant, attentionné et attentif au confort et au bien-être de Rose. Il savait le courage que cette décision lui avait demandé, il comprenait son inquiétude. Il posait alors sur elle son regard bleu pénétrant qui cherche à savoir, qui cherche à débusquer le moindre signe de tristesse, le moindre signe de regrets. Et Rose qui avait compris son inquiétude face à la responsabilité qu’il portait de rendre heureuse la femme qui pour lui avait tout quitté, lui souriait alors pour le rassurer, mais aussi pour cacher le trouble qui l’envahissait chaque fois que ses yeux enlaçaient les siens.

Ils partageaient de longues conversations, il lui parlait de l’Afrique et de la plantation. Ses yeux se remplissaient alors d’une lumière radieuse qui diluait son regard, adoucissait les traits de son visage, animait son corps de gestes passionnés.

Elle le découvrait aussi brillant et intelligent.

Chaque jour, chaque soirée à ses côtés, livrait son lot de découvertes, comme le soir où après le dîner, il avait quitté la table pour s’installer au piano. Rose avait suivi admirative, les mains de son homme qui couraient avec agilité sur le clavier pendant qu’elle découvrait The moonligth sérénade