La Teigne - Gilles Horiac - E-Book

La Teigne E-Book

Gilles Horiac

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Beschreibung

Bien décidée à défendre son grand amour, Coraline n’hésite pas à braver l’autorité de son géniteur. Elle est loin de soupçonner que ce qui ne semble être qu’un désaccord familial conduira son père à franchir les barrières de l’inimaginable.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Après avoir enseigné le français pendant plus de trente ans en région bruxelloise, Gilles HORIAC a publié plusieurs romans, dont  "Sa Majesté Léa" (2012), qui connut un grand succès, notamment dans les écoles.

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Seitenzahl: 174

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

LA TEIGNE

DU MÊME AUTEUR

Pleine Lune aux éditions Dricot – 2008

Il n’y a plus de vieillesse ! aux éditions 180°– 2014

Julien de Belgique aux éditions Brumerge – 2015

Le vierge mari aux éditions Brumerge – 2016

Col blanc cassé aux éditions Entre deux pages – 2018

La peau de l’autre aux éditions 180° – 2019

Je viendrai te chercher aux éditions Soleil du Nord – 2022

Pour la jeunesse

Sa Majesté Léa aux éditions 180° – 2012

Lola Lolamour aux éditions Azimuts – 2013

Roses mortelles (avec Odile Nicolas) aux éditions 180°– 2017

La forêt des miroirs aux éditions 180° – 2020

Huit lutins – Autoédition Le Livre en Papier - 2022

Titre

GILLES HORIAC

LA TEIGNE

Copyright

Tous droits réservés pour tous pays.

Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’auteur, de reproduire partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. Le Code de propriété intellectuelle n’autorise que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective ; il permet également les courtes citations effectuées dans un but d’exemple ou d’illustration.

Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles septembre 2023

D/2023/14.595/09

ISBN : 978-2-39066-047-7Illustré par Joël Lepers

Éditions du Lion Z’Ailé de Waterloo

Imprimé et relié à Strepy-Bracquegnies (Belgique) par Le Livre en Papier

1 MadameMoulart

Voilà bientôt cinq ans que mon Thomas est parti rejoindre les astres. Cinq ans que je me morfonds, que je m’éteins lentement, que je cherche une raison valable de rester en vie. Je ressemble à ce moignon de bougie, dont la flamme se ratatine avant de disparaître dans l’indifférence générale. Car dans les églises aujourd’hui, il n’y a plus de sacristain pour remplacer les chandelles, il n’y a presque plus de fidèles pour glisser une pièce dans le tronc etyplanterunbâtondecireenformulantunvœu.J’aiacquislacertitudequ’àquarante-cinq ans,l’espoir d’une vie heureuse m’a déjà désertée.

Thomaset moi,noushabitionsunepetitevillacoquette àl’entréede laville.Ill’embaumait parsaprésence,parsesriressonores,parl’amourqu’ilme témoignaitchaquejour;moi,je la décorais en accrochant sur les murs les toiles que je peignais dans mon petit atelier du sous-sol. Souvent, Thomas seplantaitdevantl’uned’elles, puis ilreculaitd’un pas avantdelâcher son immuable verdict : «J’aime bien.» Était-il sincère? Ou bien était-ce un simple mot d’amour?

Puis il y a eu ce maudit coup de téléphone, un mardi d’avril : «Votre mari vient d’être transporté à l’hôpital.» Mon incompréhension. Ma quasi-certitude qu’il s’agissait d’une erreur. Thomas étaitresplendissantdesantéet m’avait, en partant au travail, déposésur les lèvrescequ’ilappelait«unefriandised’amour».Monincrédulité.Mapanique,ensuite.Et puis, la voix douce d’une infirmière : «Rupture d’anévrisme. Nous n’avons rien pu faire. Noussommesnavrés,madame.Courage.»Cesmots quineparvenaientpasàentrerdansma tête, qui résonnaient autour de moi comme s’ils étaient adressés à quelqu’un d’autre. Mon mutisme avant de perdre connaissance. Puis la révolte : pourquoi nous? Le printemps n’est pas une saison pour mourir.

J’étais encore dans un état second quand j’ai vendu notre villa, dont je n’aurais jamais pu payerlestraites.Jemesuisréfugiéedanslepremier studiovenuaprèsm’êtredébarrasséede toutes mes toiles, de tout ce qui était susceptible de me rappeler ma vie d’avant.

Aujourd’hui,jesurvisaurez-de-chausséed’un immeubled’appartements,situéàl’opposéde la ville. Je n’attends plus rien ni personne. J’assiste, indifférente, aux fréquentes disputes qui déchirent le vieux couple de l’appartement d’en face : Gérald, un alcoolique boiteux, et Suzie, sa garce de femme; la méchanceté se déverse de chacun de ses pores. Là, c’est le vieux qui hurle :

— Etilcontenaitquoi,cepaquet?

— Jen’ensaisrien!Cenesontpasmesoignons.C’estàtoiqu’ilétait adressé.

— Tuauraispusigner àmaplace!Maistuasrefusépourm’obliger àme taperlebureau de poste à pied, avec mon arthrose au genou! Saleté!

— Oui,jel’aifaitexprès,pourneplusvoir tagueulependantunepetiteheure!Ça me reposera.

Le monde est décidément mal fait. Ces deux septuagénaires qui ne se supportent plus, la mortleslaissetranquilles.Etmon adorable Thomas aétérattrapéparlafaucille,àquarante ans à peine… Quelle injustice! La vieille d’en face, tout le monde l’appelle «la teigne» : c’est qu’elle ne manque pas d’imagination pourpourrirlaviedesautreslocataires,même si Gérald reste sa cible favorite. La haine et le mépris sont ses deux moteurs.

Aprèstroisquartsd’heuredecalme,le manègereprenddeplusbelle.La teignelanceson rire de hyène au retour de Gérald.

— T’esunevraiesalope!MefairecouriràlapostepourunpaquetvidequeTUm’as envoyé!

— Maisiln’étaitpascomplètementvide!s’esclaffeSuzie.Tun’aspastrouvémon message?

— Oui, vieille tarée! Je l’ai trouvé! Et je veux que tout le monde le sache! Cette truie m’oblige àm’esquinterlegenoupouraller chercheruneboîtevideavecunpapiergriffonné où elle a écrit «T’es un vrai connard.» Voilà qui est celle à côté de qui vous vivez!

Etla teigneseremetàrirecommeunesorcièrededessins animés.Mais pourquoices deux-là restent-ilsensemble? Lui,levieuxGérald,n’estd’ailleurs pas enreste.Iln’estpasledernier àsortirdes vacheries àsa femmeou àfairepeur aux gosses du premier étage. Etquand cene sont pas des insultes, on a droit à des divagations éthyliques qui résonnent dans tout l’immeuble. Souvent, l’odeur d’alcool qui flotte juste devant ma porte me donne envie de vomir. Et quand je passe dans le couloir, il est souvent là à me dévisager, la moumoute de travers et un verre de whisky à la main. Alors, je me dépêche de verrouiller ma porte avant qu’il ne m’assaille de ses délires ou de ses grossièretés.

Aux étages, c’est à peine mieux : Nathalie, la mère des deux enfants, qui occupe le grand appartement du premier, est la seule avec qui je parle un peu. Infirmière à mi-temps, elle semble avoir trouvé un équilibre qui doit la rapprocher d’une routine heureuse, faute d’être palpitante, entreun mariqui travaillebeaucoupetdeuxmiochesdedix etsept ansà élever.Dans le studio d’en face vit un dénommé Pavel, trentenaire, tchèque ou polonais, un peu bricoleur, unpeutrafiquantaussi…Ildoitdèslorssubirrégulièrementdesricanementsmenaçantsde la teigne, quand ce ne sont pas des sous-entendus à connotation raciste, dont la teneur échappe au bonhomme à cause de sa maîtrise toute relative de la langue française. Enfin, le second étage est partagé par un couple homosexuel et une jeune femme qui, d’après les rumeurs, vend ses charmes à domicile.

Pas vraiment de quoi se broder un tissu social auquel, d’ailleurs, j’ai renoncé depuis longtemps. L’immeuble, massif et sans style, est assez isolé : à sa droite, un terrain constructiblebordéd’uneimmensepancarte«àvendre»poséedepuisdesannéesparune agence immobilière; à gauche, des prairies où se mélangent pissenlits, pâquerettes et coquelicots, dans un tableau multicolore qui me rappelle avec mélancolie les toiles que j’aimais réaliser autrefois.

Machinalement,mesdoigtssepromènentsurlabasedemonseingauche,oùunepetite proéminence indolore est apparue récemment.

Zoé

J’adore avoir peur. Les histoires de monstres et de masques effrayants me procurent un plaisirunique,bienplusfortquelemomentoùleprinceréveillelaprincesseenl’embrassant. Avec mon petit frère Arthur, on descend la volée de marches sans faire de bruit, puis on se poste devant la porte de la teigne. Je suis sûre qu’elle est là, puisqu’il y a deux minutes à peine, je l’ai entendue gueuler sur son ivrogne de mari. À mon signal, Arthur et moi commençons à chanter :

— Promenons-nousdanslesbois,tantque lateignen’y estpas.Silateigney était,elle nous mangerait, mais comme elle n’y est pas, elle ne nous mangera pas.

Laportes’ouvrebrusquementsurunvisagerougede colère,un museaupointu,deuxmèches de cheveux qui lui tombent dans les yeux et qui lui donnent l’air encore plus méchant. Sa bouche entrouverte laisse apparaître des dents jaunies, plantées n’importe comment dans sa mâchoire de jument.

— Voulez-vousfoutrelecamp,salespetitsmorveux!Attendezquejevousattrape!

Alors,Arthuretmoi,nousnousengouffronsdansl’escalier, encriantetenriantenmême temps.

C’est qu’elle ne nous aime vraiment pas, Suzie-la-teigne. Même lorsque nous jouons tranquillement,ellenousreprochedefairedubruitet dedéranger toutl’immeuble.Enréalité, il n’y a qu’elle que nous gênons. Elle, et peut-être Gérald, son mari : celui-là, je m’en méfie. Il a l’air d’un ogre. Parfois, il est chauve, parfois pas. Je suis certaine que ses cheveux jaune paillesontfaux : c’estune moumoute, trop petitepour son crâne, quilaissedépasser quelques longs poils gris sur sa nuque. Et puis, il sent mauvais, surtout quand il crie. Je me demande pourquoi ils se sont mariés, ces deux-là. Ils n’arrêtent pas de se chamailler. La teigne, personnenel’aime. Elle estméchanteavectout lemonde.C’estpourçaquenouslataquinons si souvent. Un jour que je la croyais absente, j’ai crié bien fort à Arthur :

— Je crois qu’elle est partie à la chasse. La sorcière prépare ses potions avec des queues de rats et de la bave de crapaud. Si elle nous surprend, elle nous transformera en cloportes.

On n’entendait rien, mais soudain, elle a surgi en lançant son rire de fée Carabosse. J’ai pousséuncristrident etArthurapissédanssonpantalon.Cejour-là,mamans’estfâchéeet nousaprivés dedessert.C’estpourtantrarequemamannous punisse.Leplus souvent,elle est plutôt cool et nous fait des tas de câlins. Quand elle rit, elle est la plus belle femme du monde, avec ses cheveux blonds bien soignés et ses yeux vert et marron. Les jours où elle travaille à l’hôpital, c’est moi qui dois m’occuper d’Arthur, qui me suit toujours comme un toutou. Comme Pompon, le petit chien de Tristan et Sylvain, qui habitent au-dessus de chez nous. Eux, je les adore, surtoutSylvain, qui est beau comme un prince. Il a de longs cheveux foncés, un visage clair comme s’il avait en lui du lait à la place du sang et surtout, de magnifiques yeux violets comme le ciel au coucher du soleil. Je l’aurais bien choisi comme amoureux, mais malheureusement, il aime les garçons. Tristan en a, de la chance! Lui aussi est beau, mais moins que Sylvain. Quand ils mecroisenten sedonnant lamain, ils melancentun «Salut, princesse!» qui me fait chaud au cœur. Pompon, c’est leur petit caniche noir, qui veuttoujoursjoueravecmoi.Je leprendssouventdansmesbrasetil me fait des lèchessur les joues.

En facedechez eux, ily aLou, une jeunefemmetrès belle, mais quise met toujours trop de maquillage. Je suis certaine qu’elle serait plus jolie si elle cessait de se teindre les cheveux et qu’elleoubliaitsonmascaraetsonrouge àlèvres.Elleestgentille,maiselleaungrosdéfaut : elle ne sait pas choisir. Tous les jours, il y a des hommes qui se pointent chez elle. J’ai beau n’avoir que dix ans, je ne suis pas idiote. Je sais que ce ne sont pas de simples copains, mais des amoureux. Parfois, ils sont vieux et moches. Je me demande pourquoi elle les fait entrer : c’est sûr que ça ne marchera jamais entre eux. Parfois, ils sont plus jeunes et plus beaux… et ça ne marche pas non plus, puisque ce sont encore d’autres hommes qui débarquent le lendemain. J’ai même déjà vu monsieur Rengain, le propriétaire, monter chez elle. Qu’est-ce qu’il espère, lui, avec son crâne presque chauve, son gros ventre et sa bouche de travers?

Sinon, Lou est gentille. Quand elle me voit, elle dit : «Salut, ma belle!». Mais je crois qu’elle n’est pas très maligne. C’est peut-être pour ça que papa n’aime pas trop que je lui parle. Papa, je l’adore, mais il n’est pas très souvent à la maison. Et quand il est là, c’est difficilede luiparler,parcequeleplussouvent,ilest autéléphonepoursonboulot.C’estvrai que dans les agences de publicité, on travaille énormément, même en dehors des heures de bureau.

Çayest!La teigneseremetàgueuler.Cettefois,c’estaprèsnotrevoisindepalierqu’elleen a : Pavel, un grand type avec une tête carrée qui fait ce qu’il appelle «des petits boulots» et qui joue de la guitare électrique. Moi, j’aime bien, mais apparemment, la teigne déteste.

— C’estpasfini,lePolak,avectamusiquedebarbare?

Elle n’y connaît rien en musique, cette garce! Pavel joue super bien; j’aimerais qu’il m’apprenne, mais ce sera difficile, vu qu’il ne parle pas bien le français. Parfois, je l’entends joueralorsque jesuisdéjàdansmonlit,maisçane medérangepas.Aucontraire :samusique me berce.

Tristan

PomponestunpetitcanichenoirqueSylvainetmoiavonsrecueilliily aunpeumoinsd’un an. On peut même dire que nous l’avons sauvé d’une mort certaine. C’était un jour de tempête: lapluieavaitrincélestrottoirs,lesgenscouraientdanstouslessensàlarecherche d’un abri, les voitures et les camions nous envoyaient de grandes gerbes d’eau sale, le vent emportait des panneaux publicitaires et cassait les baleines des parapluies. Au sortir du défilé demodeorganiséparunegrandeenseigne,Sylvainriaitdesesentir trempéjusqu’auxos,etje partageais avec lui cette inexplicable euphorie au milieu de toute cette agitation. Et c’est à ce moment-làquenous l’avons aperçu :unepetitebouledelainenoiretremblaitsilencieusement dans la rigole, comme un déchet s’apprêtant à finir au fond des égouts. Ce fut pour moi une évidence. Je l’ai agrippé comme un paquet et l’ai ramené dans notre appartement. À aucun moment jen’aisongéàconsulterSylvain. Cettepetitebêtedégoulinaitdepluiecommesielle sortait de la lessiveuse. Pas de collier, pas de médaille. Mon compagnon l’a enveloppé dans une large serviette éponge, tout en susurrant :

— Ehbien,Pompon!Qu’est-cequetufichaistoutseul dehorsparuntempspareil?

Dans les jours qui ont suivi, nous étions à l’affût du moindre avis de recherche concernant un jeunecanichemâlequiseseraitfaitlabelle.Maispersonnenel’ajamaisréclamé.Monmétier de décorateur d’intérieur et les obligations irrégulières exigées par le mannequinat nous permettent, à Sylvain et à moi, de nous occuper de Pompon et de le sortir quotidiennement.

J’adorearpenter lestrottoirsduquartieren compagniedecepetitanimaldiscretetaffectueux. Mais aujourd’hui, lafin denotrelonguebaladeestassombriepar un visagefripéetméchant : Suzie-la-teigne s’apprête à déverser ses nouvelles récriminations.

— Votrechien aencorepissésurmescapucinesetmes bégonias!Regardezdansquel état ils sont! fait-elle en me désignant un petit espace de deux mètres carrés où quelques fleurs moribondes semblent vouloir rentrer sous terre.

Monsangnefaitqu’untour.Qu’est-cequiluipermetd’incriminerPompon? Jemedisque les fleurs ont besoin d’être entretenues, arrosées de temps en temps, mais comme tout être vivant, elles ont surtout besoin d’amour. Et ça, la teigne est incapable d’en donner.

— Vousavezvumonchienurinersurvosplantations? Jevoussignalequ’ilne sort jamais seul, et je peux vous certifier que ni mon compagnon ni moi-même ne lui autoriserions à faire une telle chose. C’est un peu facile d’accuser sans preuve!

— Sicen’estpasvotrechien,c’estqui, alors? Vous?Vouspouvezrespirerla terre: elle pue l’urine!

— Danslequartier,ily ad’autreschiens,et aussiunekyrielledechatsquiauraientpuse soulager sur votreparterre. Moi, jecrois surtoutque vous espéreztrouver un nouveau prétexte pour chercher querelle! Maintenant, fichez-moi la paix !

— Maislaterrepue,jevousdis!Quelqu’unapissédessus!Cen’esttoutdemêmepas moi!

— Allezsavoir!

Cette vieille aigrie ne réussira pas à entamer ma bonne humeur. Car je dois annoncer une bonnenouvelleàSylvain :jeviensdedécrocherdeuxcontrats,dontun énormequiconsisteà refaire la déco d’une villa bourgeoise située à quinze kilomètres d’ici. Un jeune couple fortuné qui vient d’hériter et qui souhaite habiter le bien. Financièrement, nous en avons besoin. Je suis surpris de trouver Sylvain confortablement installé dans l’un de nos deux fauteuils club. Il rayonne. Je n’ai même pas le temps de lui parler de mes nouveaux contrats qu’il se jette dans mes bras, avec des cris de victoire.

— Yesss,Tristan!Lasériededéfiléspourl’hôtel Windsor,c’estpourmoi!Jeviensde signer le contrat! Près de cinq mille euros!

— J’ycroispas!C’estgénial!Fautfêterça toutdesuite!

— Lechampagnenousattenddanslefrigo!

Il y a de beaux jours, comme ça. La mauvaise humeur de la teigne me paraît déjà bien loin. Depuis que j’ai rencontré Sylvain il y a bientôt trois ans, nous réussissons, en général, à joindre les deux bouts, même si ce n’est pas toujours facile. Ce que rapportent les dizaines de milliers de «followers» sur sa chaîne YouTube ne suffit pas à payer le loyer et toutes les factures. Les contrats que je décroche nous permettent de nous offrir quelques extras, mais je peuxresterplusieursmoissanslamoindrecommande.Idempoursesdéfilés :c’estbienpayé, mais aléatoire. Alors, quand arrive un jour de chance, nous faisons la fête, comme juste après notre rencontre.

C’était dans un hôtel également : le Nirvana. Le directeur m’avait demandé d’aménager le salon principal, qui devait accueillir la présentation de la collection «automne hiver» d’une grande marque de prêt-à-porter. Jeunes gens et jeunes filles défilaient sous les yeux éblouis d’une petite centaine de spectateurs. Lorsque Sylvain est apparu, je n’ai pas pu dire si c’était un garçon ou une fille. Il portait un ensemble très élégant, couleur «coquille d’œuf». Moi, je n’avais d’yeux que pour sa belle chevelure noire qui contrastait avec la blancheur de son visage. À son premier passage, j’ai eu l’impression qu’il m’avait adressé un sourire. Au second,j’enavaislacertitude.Lacollectiondevêtementsnem’intéressaitplus : jen’attendais plus que l’apparition de Sylvain, ses grands yeux indigo qui riaient, ses lèvres framboise que j’avais envie d’effleurer des miennes, sa peau que je devinais douce comme la soie. Je me rappelle m’être posté à l’extérieur de l’hôtel au moment de la sortie des mannequins: un grand Noir, une jeune fille au chignon blond, une rousse aux yeux verts… Je me maudissais déjà d’avoir loupé la sortie du seul qui m’intéressait, lorsque, derrière moi, j’ai entendu une voix à peine sortie de l’enfance :

— Bonjour,monsieur…

Nous ne nous sommes plus jamais quittés. Il allait avoir vingt ans, j’en avais trois de plus. Vivreensembleestimmédiatementdevenuuneévidence,augranddésespoirdemesparents, qui m’ont aussitôt reproché de «vouloir mettre fin à la lignée de notre nom». Mes deux sœurs aînées sont mariées, je suis le seul garçon et je ne leur donnerai pas de petits-enfants :unevue, hélas, classiqueetsurtoutégoïste; àaucun moment mon pèreetma mère ne se sont demandé si j’allais être heureux. Tout au contraire, la maman de Sylvain est bienveillante. L’ayant élevé seule, elle a coutume de dire que, comme elle n’a qu’un seul enfant, elle a fait à la fois un garçon et une fille. Il paraît que petit, Sylvain ressemblait à s’y méprendre à Blanche-Neige, son idole. La mère de mon ami, ronde et belle, nous reçoit toujours comme si la famille royale s’invitait chez elle à l’improviste. Quand on arrive, elle me prend dans ses bras comme si j’étais son enfant. D’ailleurs, à l’image de Sylvain, je l’appelle «Mamina».

Mesparents,eux,n’ontjamaissouhaitérencontrermoncompagnon…

Alors que nous verrouillons la porte de l’appartement dans la perspective de fêter les bonnes nouvelles du jour, nous croisons un type d’une cinquantaine d’années, la chevelure grise clairsemée, le nez piqueté comme une grosse fraise, le pardessus démodé : un client de notre voisine Lou. Quand il nous aperçoit, il semble fuir notre regard avec l’envie de disparaître sous terre. Dommage que cette jeune femme en soit réduite à accepter n’importe qui. Hier, c’étaitunjeune,genresoldatenpermission:grand, propresurlui,lescheveuxblondscoiffés en brosse, les lèvres charnues : super canon! Heureusement que Sylvain ne m’a pas vu le dévisager comme je l’ai fait!