La Théière anglaise - Nelly Buisson - E-Book

La Théière anglaise E-Book

Nelly Buisson

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Beschreibung

Marion découvre dans le grenier familial une insolite théière anglaise contenant un bijou et l'adresse d'une femme en Alsace. Le mystère est bien trop épais pour ne pas tenter de le percer...

À vingt-cinq ans, Marion vient enfin de décrocher son premier job ! Apaisée, elle s'apprête à louer son tout premier appartement. Pour le meubler, elle compte sur les trésors vintage dont regorge le grenier de la maison familiale. Elle profite de ses dernières vacances pour s'y rendre.
Elle découvre, dans une malle remplie d'objets hétéroclites, une théière anglaise - totalement incongrue chez des paysans - qui contient un bijou de valeur et l’adresse d’une femme en Alsace. Personne n'est en mesure de répondre à la multitude de questions qui se bousculent dans la tête de la jeune femme. Elle ne se sent pourtant pas le droit de conserver la broche et elle décide de retrouver la dame pour la lui restituer.
Bien que l'affaire s’annonce très compliquée, rien ne la fera renoncer. Parce que le passé n'appartient pas qu'à ceux qui l'ont vécu et que les enfants ont toujours besoin de comprendre, elle ira jusqu'au bout de ses recherches pour connaître la vérité. Elle apprendra qu'il y a dans la vie des rendez-vous auxquels on n'échappe pas, des moments qui surviennent et sur lesquels on s'abuse en croyant qu'ils arrivent par hasard, mais elle est bien loin d'imaginer comment ils feront basculer son destin.

Une enquête passionnante qui fera voyager le lecteur du Périgord au village de Mackenheim en passant par Saint-Palais-sur-Mer.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Merci à Nelly Buisson de faire revivre une page méconnue de l'histoire: l'évacuation des civils alsaciens, des paysages d'enfance, des périodes de l'Histoire et ses petits secrets... Ce roman est bien agréable à lire, des personnages touchants. - peneloppe277, Babelio

Un très beau roman sur un secret de famille, bien écrit et fort plaisant à lire. - Nathaliecez, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

L'auteure est effectivement tombée sur une théière anglaise dans le grenier de ses grands-parents lorsqu'elle était enfant. Cette découverte n'a jamais quitté son esprit... et aujourd'hui, elle en a fait un roman !
Institutrice à la retraite, Nelly Buisson vit à Saint-Martin de Fressengeas en Périgord Vert. Elle écrit comme elle peint, c’est-à-dire, par petites touches successives, qui avec le recul, donneront une histoire captivante et intrigante. Elle puise son inspiration romanesque dans toutes les histoires que ses grands-parents lui racontaient mais aussi, plus simplement, dans l’observation assidue de la vie et du quotidien des gens qui l’entourent !

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Seitenzahl: 274

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Merci à Catherine et François Schunck

Marion freina brusquement. La voiture devant elle avait été obligée de ralentir, et la jeune femme, surprise, s’était arrêtée juste à temps. Un frisson avait parcouru son dos et son cœur s’était emballé, mais elle avait réussi à maîtriser son véhicule. Elle profita d’une immobilisation de la circulation pour poser ses mains encore tremblantes sur ses genoux. La peur qu’elle venait d’éprouver la ramena soudain à la réalité : elle devait rester attentive et ne pas se laisser distraire par ses pensées, même si elle était fatiguée et si elle avait hâte d’arriver chez ses parents. Pour l’instant, la rocade de Bordeaux était saturée comme chaque vendredi soir et elle ne savait pas combien de temps il lui faudrait. Quand sa mère l’avait appelée en fin d’après-midi, elle n’avait pas décroché : elle voulait lui annoncer la nouvelle de vive voix.

Deux ans déjà qu’elle était à la recherche d’un emploi… Deux longues années passées à envoyer des CV, à se rendre à des entretiens d’embauche qui se terminaient en général par un laconique « on vous contactera… ». Il fallait bien reconnaître que son éducation de fille unique très entourée ne l’avait pas aidée à faire preuve de l’audace qui aurait été sans doute nécessaire. Aussi avait-elle postulé pour cet emploi de responsable de rayon dans une grande librairie du centre-ville sans aucune conviction : au mieux, elle serait convoquée et elle ne serait pas retenue ; au pire, son courrier resterait lettre morte. Elle avait reçu une réponse, pourtant. On lui demandait de se présenter la semaine suivante. Elle avait donc pris la route de Bordeaux et de la boutique où elle avait été reçue par un jeune homme courtois et sympathique. Marion, persuadée qu’il en serait comme des autres fois, se montra particulièrement décontractée et souriante, puisqu’elle n’avait rien à perdre. Quel ne fut pas son étonnement lorsque son interlocuteur lui annonça, au terme de la discussion, qu’elle était visiblement celle qu’il recherchait ! Elle prendrait son poste fin août, quand la personne qu’elle devait remplacer quitterait la librairie pour partir à la retraite. Dans la rue, elle avait dû s’asseoir un instant sur un banc pour reprendre ses esprits… Elle aurait volontiers esquissé quelques pas de danse, mais les passants la regardaient déjà avec curiosité. Il ne fallait pas en rajouter. Comme elle avait besoin de partager son bonheur, elle avait appelé son amie Caroline et lui avait demandé de garder le secret.

La file de voitures reprit sa lente progression, puis la circulation devint plus fluide à mesure que l’on s’éloignait de la ville. À Libourne, un panneau indiqua à la jeune femme que Périgueux était encore à une centaine de kilomètres. Elle n’avait pas pris l’autoroute et roulait sur la départementale qui suivait la vallée de l’Isle. Elle avait besoin du calme des villages traversés et des paysages bucoliques de son Périgord natal. Elle oublia les résolutions prises quelques instants auparavant et replongea dans ses rêveries, imaginant quelle serait sa vie dorénavant, loin de la campagne qui l’avait vue grandir. En arrivant à Montpon, elle prit conscience qu’elle allait devoir se mettre en quête d’un appartement. Hier encore, elle se considérait comme une adolescente attardée, malgré ses vingt-cinq ans, et voilà que, tout à coup, elle était propulsée dans le monde des adultes. Elle n’avait pas peur ; elle était seulement un peu inquiète de quitter le confort de la maison familiale, la douceur insouciante des jours passés auprès de ses parents. Mais elle allait être libre ! La radio diffusait un air à la mode et elle se mit à chanter à tue-tête, marquant le rythme d’une main sur le volant. Une voiture la dépassa, et la femme, à l’intérieur, la regarda avec étonnement. Marion lui sourit, un peu gênée, et se calma. Après Périgueux, elle tenta de se recomposer un visage impassible pour ne donner aucun indice à ceux qui l’attendaient. Lorsque son village se dessina au bout de la ligne droite qu’elle connaissait si bien, elle se contraignit à respirer profondément.

Dès que le gravier de la cour crissa sous les pneus, sa mère apparut sur le perron de pierre, les mains jointes et le regard interrogateur. Derrière elle, son père feignait un calme détaché. La jeune femme le connaissait bien et elle savait qu’en réalité il bouillait d’impatience. Elle descendit lentement de voiture, prit son temps pour retirer son sac de voyage du coffre, puis se dirigea à pas mesurés vers ses parents qui se tenaient maintenant au bas de l’escalier. Sa mère ne put retenir ce qui lui brûlait les lèvres :

— Alors ?

Marion ne répondit pas tout de suite, consciente de sa cruauté. Elle posa son bagage à terre et consentit enfin à sourire.

— Alors, j’ai la place !

S’ensuivirent des cris de joie, des félicitations et des embrassades émues. L’ambiance ne retomba pas pendant le repas. Au dessert, servi avec du champagne qu’on avait placé au frais précipitamment, les trois convives se turent. Ils savouraient le gâteau, sans doute, mais le silence était peuplé de rires d’enfants, d’arbres de Noël, de vacances au bord de la mer, de tout ce qui avait constitué vingt-cinq ans d’une époque maintenant révolue. Il fallait se rendre à l’évidence : la maison de Comagnac n’abriterait plus que deux habitants. Marion surprit la larme qui coulait sur la joue de sa mère et se leva pour l’embrasser.

— Allons, ma petite maman ! À mon âge, il est temps de m’installer… Et puis je reviendrai me faire cajoler aux vacances. N’aie pas d’inquiétudes !

Son père, pour qui un homme se devait d’être fort, alla dans son sens.

— Bien sûr ! Et nous irons te voir à Bordeaux ! Tu nous serviras de guide…

Le silence retomba, le temps de laisser chacun se faire à cette idée, puis Françoise, la mère, chassa d’un geste de la main l’ange qui passait. Des idées plus matérielles lui venaient à l’esprit, maintenant qu’il était acquis que sa fille allait quitter la maison.

— Même si tu ne loues qu’un studio, tu auras besoin de meubles… Il va falloir s’en occuper.

— J’y ai pensé pendant le trajet. Je me suis dit que, si vous n’y voyiez pas d’inconvénient, je pourrais jeter un coup d’œil à ceux que vous aviez rangés dans le grenier à notre arrivée à Comagnac.

— Les meubles de tes grands-parents ? Mais ce ne sont que des vieilleries…

— Ils datent des années cinquante et ils sont très à la mode maintenant ! S’il n’y a rien à récupérer, nous en achèterons.

Les parents s’inclinèrent devant cette lubie. Après tout, elle était en droit de choisir son décor même s’ils trouvaient étrange qu’on puisse s’asseoir avec plaisir sur une banquette en skaï rouge.

Après le dîner, la jeune femme sortit dans le jardin, le traversa et poussa la barrière qui s’ouvrait sur les pairies tout au bout de l’allée. Elle avait besoin d’un moment de solitude et elle s’assit sous le noisetier de son enfance. Trop d’images se bousculaient encore dans sa tête : la route, le visage du jeune homme de la librairie, les rues grouillantes de la ville… Le flot de paroles de ses parents, leurs félicitations sincères mais teintées de mélancolie, résonnaient encore à ses oreilles. La nuit qui tombait lentement lui apporta un peu de calme. Elle contempla ce paysage si familier qui lui parut soudain étrangement différent: le pré plus petit, la colline de Chavan plus proche, le village, dont elle devinait les toits, plus triste. Il lui semblait qu’en une journée elle était passée à l’état d’adulte responsable par la grâce de quelques mots : « vous êtes celle que nous recherchons ». C’était donc cela, devenir adulte ? Trouver soudain que sa chambre de petite fille est trop rose, sa mère un peu trop étouffante et son père trop protecteur ? Prendre conscience de la beauté de ce coin de campagne dont elle connaissait pourtant le moindre brin d’herbe, de cette lumière qu’elle aurait juré n’avoir jamais vue auparavant ? Sentir cette bulle d’angoisse et de nostalgie monter en elle pour finalement éclater en bulle de joie à la perspective d’un lendemain où tout allait commencer, seule mais libre ? Elle aimait ses parents. Ils n’avaient vécu que pour elle, pour lui donner le meilleur. Enfant, ils l’avaient conduite de châteaux en églises romanes, d’expositions de peinture en visites de musées pour qu’elle se forge une solide culture générale. Elle leur en était reconnaissante, mais il lui avait manqué les jeux au bord du ruisseau, les courses à travers la campagne, les arbres qu’on transforme en tours de guet, tout ce que lui racontait Caroline, les lundis, de retour à l’école. Elle avait imaginé ces plaisirs inaccessibles, elle y avait participé par les récits qu’on lui en faisait et qui lui ouvraient des horizons inconnus. Son amie, aussi blonde que Marion était brune, avait acquis une culture campagnarde, faite de bon sens nuancé toutefois par un incorrigible romantisme, résultant sans doute des romans « à l’eau de rose » dont elle se régalait. Elle regrettait cependant que ses parents n’aient pas eu pour elle les ambitions des Marty, et la curiosité qu’avaient éveillée les cours d’histoire et de géographie de leur institutrice n’avait jamais été assouvie. Les deux filles étaient restées amies et aimaient à se retrouver pour passer du temps ensemble. Le métier de Caroline, secrétaire dans une petite entreprise locale, ajouté aux travaux de la ferme familiale auxquels elle participait encore, ne lui laissait pourtant que peu de loisirs. Elles allaient essayer de se voir un peu plus puisque leurs vacances débutaient en même temps.

Marion pensa que ses parents surmonteraient leur peine et se rendraient compte bientôt qu’eux aussi étaient plus libres désormais… La nuit était tombée. Une nuit sans lune, et elle peina à retrouver l’ouverture dans la clôture. « Nuit close », disent les Espagnols. Close comme la barrière derrière elle, comme la porte de l’enfance, à jamais refermée maintenant.

Marion repéra une place pour garer sa voiture : il était tôt et les parkings n’étaient pas encore pris d’assaut. Elle n’avait pas eu de mal à convaincre Caroline de l’accompagner en lui expliquant que deux regards valaient mieux qu’un seul pour le choix d’un appartement. Le soleil matinal inondait Bordeaux et elles prirent le temps de flâner dans les rues dont les boutiques avaient encore leurs rideaux de fer baissés. Elles s’installèrent ensuite à la terrasse d’un café et Marion sortit une liste de son sac.

— J’ai fait un premier repérage sur Internet. Nous avons huit appartements à visiter. Si aucun ne convient, je m’adresserai à une agence. Tu vois, la journée va être bien occupée ! Le plus proche se situe dans le quartier de la Petite Espagne. Ce n’est pas loin, mais l’heure du rendez-vous approche. Le propriétaire veut nous le montrer avant d’aller au travail.

Le café bu, le plan consulté, les jeunes femmes se rendirent à la première adresse. Le deux-pièces était agréable, mais sa superficie et son manque d’isolation laissaient présager des factures de chauffage difficilement compatibles avec le salaire de Marion. L’état misérable du suivant la fit renoncer dès le seuil franchi. Après une matinée infructueuse, un déjeuner sur le pouce et deux visites désolantes, le studio qui arrivait en cinquième position sur la liste sembla réunir tous les critères souhaités : près du centre mais dans une rue calme, lumineux et d’un loyer raisonnable. La fenêtre, à l’arrière, donnait sur un joli jardin d’où montaient des pépiements d’oiseaux. La future Bordelaise était ravie.

— On se croirait presque à la campagne !

Elle se mit rapidement d’accord avec le propriétaire, rassuré par la caution des parents. Lorsqu’elle ressortit de l’immeuble, elle avait un logement à elle pour la première fois. Caroline ne fit pas de commentaires – elle la sentait très émue – et se contenta de serrer son bras en regagnant la voiture.

De retour à Comagnac, les filles ne tarirent pas d’éloges en parlant de l’appartement choisi. Marion avait pris quelques photos avec son téléphone pour les montrer à ses parents qui s’extasièrent avec un peu trop d’enthousiasme. Ils essayaient de cacher leur peine devant la preuve que, cette fois, la séparation était inéluctable. Les sentiments de la jeune femme étaient partagés, comme quand elle avait parié, enfant, qu’elle sauterait du plongeoir de la piscine municipale : peur et excitation mêlées.

* * *

Le lendemain, Marion se leva en hâte : elle avait décidé d’explorer le grenier. On ne grimpait jamais l’escalier jusque là-haut et il restait pour elle un endroit mystérieux. La méticuleuse Françoise Marty devait redouter la poussière et peut-être les microbes qui s’amoncelaient dans cet espace clos, garni de vieilleries, témoins d’une autre époque, et elle avait toujours refusé à sa fille le droit de le visiter. Lorsqu’elle était venue s’installer à Comagnac avec son mari, ils y avaient entassé les meubles de ses beaux-parents et en avaient refermé la porte dont la clé, depuis, était restée accrochée dans l’entrée. Son petit déjeuner terminé, Marion alla la chercher : elle allait accéder enfin à cette caverne d’Ali Baba. Sa mère la regarda d’un air dégoûté.

— Tu es certaine de vouloir fouiller là-dedans ? Tu te changeras, en redescendant !…

— Je te le promets ! Ne compte pas sur moi pour t’aider à préparer le repas, je vais passer la matinée à la recherche de trésors !

Elle gravit les deux étages et ouvrit la porte. Une odeur de poussière un peu écœurante l’accueillit. Sa mère n’avait pas tort… Elle alluma la lumière qui dévoila un amoncellement de malles, de vieux buffets et d’objets hétéroclites. La recherche n’allait pas être facile et elle resta un instant indécise, ne sachant par où commencer. Elle essaya de repérer ce qui pourrait l’intéresser, mais elle se rendit vite compte qu’elle n’aurait d’autre choix que de plonger dans l’enchevêtrement et de tout examiner pièce par pièce. Elle finit par dénicher des meubles des années cinquante dans un coin, derrière une armoire hors d’âge dont les portes béantes laissaient voir des lambeaux de tissus mités. Elle se saisit, pleine d’espoir, d’un fauteuil posé à l’envers sur un bureau. Un flot de crin s’échappait de l’assise trouée et un des pieds se brisa au contact du sol. Marion se dit qu’il faudrait bien avoir le courage, un jour, de faire quelques voyages à la déchetterie. Malgré tout, son entêtement fut récompensé par une table de bois blond, un petit bahut à portes coulissantes et un vase un peu ébréché. Elle demanderait à son père de l’aider à transporter ces merveilles hors de ce grenier lugubre. Elle sourit en pensant à l’image que l’on se faisait habituellement de ce genre d’endroit : des malles emplies de vieux costumes avec lesquels les enfants pouvaient se déguiser, des jouets anciens déposés avec amour dans des coffres qui les préserveraient de la poussière… Ce n’était pas le cas dans cette maison occupée par des générations de Marty peu enclins à la nostalgie. Françoise et Patrick avaient rendu un peu de sa dignité d’autrefois à la demeure, mais leur zèle ne s’était pas étendu jusque sous les toits. La jeune femme se redressa, jugeant du regard les entassements non encore explorés. Rien qui vaille la peine d’être sorti de son sommeil… Elle distingua pourtant une petite malle de bois et de cuir qui pourrait être utilisée pour le rangement. Sa taille lui permettrait de prendre place dans un studio et elle ne semblait pas trop abîmée. Elle se fraya un chemin jusqu’à elle, ôta la poussière avec un chiffon – il n’en manquait pas ici – et souleva le couvercle délicatement. Il ne résista pas et tomba au sol avec un bruit de bois éclaté : il était vermoulu. Elle se pencha pour examiner le contenu : un bric-à-brac qu’elle distinguait mal, l’ampoule nue qui était censée éclairer le grenier ne diffusant qu’une lumière avare. Elle hésita à plonger la main à l’intérieur, mais la curiosité l’emporta. Elle ramena du bout des doigts une liasse de feuillets qui se révélèrent être des coupons d’alimentation de la dernière guerre, un châle mité imprimé d’arabesques, de vieux livres d’apiculture – qui avait bien pu se passionner pour le sujet ? – et une timbale en vermeil, de celles que l’on offrait autrefois aux bébés pour leur naissance. Rien de très intéressant. Il restait au fond un paquet sombre. Marion le prit délicatement. Il s’agissait d’un objet enveloppé de papier journal, de forme arrondie. Elle revint vers la lumière pour déplier les nombreuses couches qui le protégeaient. Une théière apparut alors. Elle la leva vers l’ampoule : elle était d’un métal gris, délicatement travaillé, avec une poignée d’ébène. Elle n’avait jamais vu aucun membre de la famille boire du thé, d’aussi loin qu’elle se souvienne. À la campagne, ce breuvage n’était devenu courant que depuis quelques années… Elle décida de redescendre et de faire part de sa trouvaille à sa mère. Peut-être celle-ci pourrait-elle l’éclairer.

Françoise se montra tout aussi perplexe. Que faisait donc cet ustensile dans la demeure d’une famille d’agriculteurs ? Elles appelèrent Patrick qui ne put leur donner plus d’explications. Il n’avait jamais vu ses parents et grands-parents boire autre chose que de l’eau ou un peu de vin aux repas. La théière était cependant ravissante et Marion décida de la garder. Il fallait d’abord la nettoyer, ce qu’elle entreprit de faire sur-le-champ. Elle découvrit ainsi, en la retournant, une inscription gravée : James Dikson, Sheffield, suivie d’un numéro. Il s’agissait donc d’une théière anglaise, ce qui rendait l’affaire encore plus énigmatique. Comment avait-elle pu se retrouver ici, dans une ferme de Dordogne, chez des gens qui n’avaient jamais voyagé ? Le couvercle s’était ouvert et un papier avait voleté sur le plancher. Françoise le ramassa et le déplia. L’étonnement se lisait sur son visage et les deux autres attendirent avec impatience qu’elle consente à dire de quoi il s’agissait. Enfin, relevant la tête, elle tendit sa découverte à sa fille avec une moue perplexe.

— Une adresse…

Marion prit ce qui s’avéra être une page de carnet déchirée et lut à haute voix :

— Jacqueline Betzinger, 32, rue Grande, Mackenheim.

Son père, qui avait lu par-dessus son épaule, remarqua :

— Betzinger, Mackenheim… C’est alsacien, non ?

Les femmes acquiescèrent. Mais on ne connaissait personne dans l’est de la France. Le mystère s’épaississait.

La mère avait défroissé et étalé les feuilles de papier qui avaient servi à emballer l’objet. Elle poussa une exclamation qui tira son mari et sa fille de leur réflexion.

— Regardez ! Le journal date de 1939 ! Le début de la guerre !

Son époux fronça les sourcils, réfléchit un instant et finit par déclarer :

— J’ai peut-être une piste, dans ce cas. Mon grand-père Marcel était chargé, à cette époque, de recevoir des réfugiés alsaciens, de les nourrir, de leur permettre de se reposer et de faire leur toilette avant qu’ils ne soient dirigés vers des centres d’accueil à Périgueux, Brantôme, Sarlat… Cette théière est peut-être le cadeau de remerciement d’une de ces personnes.

Marion était stupéfaite.

— Mon arrière-grand-père a aidé ces gens pendant la guerre et je n’en ai jamais rien su ?

— Il ne voulait pas en parler. Ni de la guerre en général, d’ailleurs, et nous avons pris l’habitude de ne pas le questionner. Voilà pourquoi je ne peux pas t’en dire plus aujourd’hui.

— Mais l’histoire nous rattrape avec cette adresse… Je me demande s’il existe des descendants de cette dame…

— On peut toujours chercher des personnes portant le même nom dans cette ville, mais depuis le temps…

Françoise renchérit :

— Et pour leur dire quoi ? Votre aïeule a laissé son nom dans une vieille théière ?

— Tu as raison, maman, ce serait ridicule !

Marion avait repris l’objet et l’examinait comme s’il était capable de révéler son secret. Elle le retourna à nouveau, mais il lui glissa des mains et tomba à terre. Elle se précipita pour le ramasser et vérifier qu’il n’était pas endommagé. Un léger creux était visible sur la partie bombée. Elle en fut désolée. Elle manœuvra le couvercle : il n’avait subi aucun dommage. Un point plus clair, à l’intérieur, attira alors son attention. Il se situait à la base du bec. Elle plongea la main et ses doigts rencontrèrent ce qui semblait être un tissu très léger. Elle le tira délicatement et le ramena à la lumière. Il s’agissait d’un minuscule rouleau de coton blanc qui avait été glissé dans le bec verseur et dont la rigidité laissait présager qu’il protégeait quelque chose. Elle défit le fil qui le tenait serré et ce qui apparut alors les laissa tous bouche bée. Une fine broche de forme allongée était tombée sur la table. Françoise fut la première à oser la prendre entre ses doigts.

— Quel beau bijou ! Mais que faisait-il lui aussi dans cette théière ?

— Il a apparemment été caché…

— Et, en donnant la théière à ton grand-père, on aurait oublié qu’il était à l’intérieur ? C’est peu vraisemblable !

— Sauf si la personne ne savait pas qu’il se trouvait là.

La mère l’observa encore.

— On dirait bien que ce sont des pierres véritables…

— Si c’est le cas, nous avons là un bon prétexte pour retrouver la famille de cette dame. Il va falloir faire estimer ce bijou ; nous ne pouvons pas le garder s’il a de la valeur.

La broche était très fine, ce qui expliquait qu’elle ait pu être dissimulée de cette façon. Au centre brillait une pierre de belle taille qui ressemblait à un diamant, entourée de ce qui était peut-être deux émeraudes taillées en navettes. De part et d’autre, une rangée de brillants plus petits étaient sertis sur la barrette d’or.

Après une suite de suppositions qui ne menèrent à rien, le bijou, la demi-page de carnet et la théière furent soigneusement rangés sans rien avoir révélé de leur passé. Marion sortit dans le jardin ; elle avait besoin de prendre l’air après toutes ces découvertes. Une averse avait tout à l’heure obscurci le ciel et une odeur de terre mouillée montait du sol, ce qui la ramena des années en arrière, lorsqu’elle était petite. Elle avait construit une cabane contre la haie avec des planches trouvées dans l’atelier de son père. Elle s’y réfugiait pour lire ou rêver et, quand il avait plu, la même odeur imprégnait son refuge. Elle n’était pas née ici, mais c’était la maison de son enfance, des vacances en famille dont elle n’avait que peu de souvenirs. Ses parents y avaient emménagé à la mort de Marcel lorsqu’elle avait cinq ans.

Elle s’assit sur le vieux banc de bois, se demandant encore pourquoi le silence avait été gardé sur les activités de son arrière-grand-père pendant la guerre. Elle se souvenait vaguement de lui, du contact rêche de sa veste quand il la prenait dans ses bras, de sa main calleuse lors des promenades dans ce même jardin qui était encore le sien. Mais le visage restait flou, refusant obstinément de dévoiler autre chose que de grosses moustaches. Un homme doux, rieur, toujours de bonne humeur. Son action en faveur des réfugiés ne l’étonnait pas. Elle était fière d’être son arrière-petite-fille. Elle regrettait seulement de ne pas l’avoir côtoyé plus longtemps, mais il était déjà âgé lorsqu’il les avait quittés. Elle ne se rappela pas si elle avait eu du chagrin, à ce moment-là. Sans doute n’avait-elle pas réellement compris ce qui arrivait. Elle demanderait à sa mère si elle n’avait pas une photo de lui pour raviver son souvenir. Elle s’étonnait seulement qu’il ait accepté un tel cadeau ; la seule explication était qu’il ne savait rien du bijou caché. Il était d’une totale honnêteté et, pour honorer sa mémoire, elle se devait de restituer la broche à la famille Betzinger. Les recherches allaient occuper une partie de ses vacances et elle en était ravie.

Elle regarda la maison. Avait-elle changé depuis le temps où les Alsaciens y étaient accueillis ? Probablement pas beaucoup. Des volets neufs, mais rien de plus. Lorsque ses parents s’y étaient installés, après avoir ouvert leur cabinet d’assurances à Comagnac, ils n’avaient pas entrepris de gros travaux. Ils avaient seulement fait ravaler la façade et moderniser la salle de bains, repeint les murs des pièces et installé leurs meubles.

Une nouvelle averse s’abattit brusquement, faisant crépiter les feuilles. La jeune femme rentra en courant se réfugier au salon. Sa mère avait disparu dans la cuisine et son père feuilletait un magazine.

— Pourquoi ton grand-père a-t-il accueilli ces Alsaciens ?

— Faut-il d’autres raisons que le désir d’aider ? Il était trop vieux de deux ans pour être mobilisé… Recevoir ces pauvres gens, les réconforter, leur donner un peu de chaleur humaine, ne serait-ce qu’une journée ou deux, était sa façon d’être utile, de participer.

— Et ta grand-mère ?

— Une femme douce et effacée qui ne vivait que pour sa famille. Elle a certainement contribué à l’opération. Mais ce sont des souvenirs d’enfant… Elle est morte lorsque j’avais treize ans.

Il se tut soudain, sourcils froncés, puis il leva l’index.

— Attends un peu, je reviens !

Il sortit dans le couloir, d’un pas précipité, et la porte de son bureau grinça. Peu après, Marion l’entendit revenir et il réapparut dans la pièce, un gros volume sous le bras. Il le posa sur la table basse et l’ouvrit. C’était un album de photos que la jeune femme n’avait jamais vu auparavant. Son père le lui tendit en souriant.

— Plongeons-nous dans les souvenirs !

— Tu ne me l’avais jamais montré…

— Parce que je l’avais oublié !

Ils feuilletèrent rapidement le volume et Patrick pointa soudain le doigt vers un cliché jauni par le temps.

— Ton arrière-grand-père Marcel !

Il devait être alors dans les dernières années de sa vie et Marion retrouva les traits qu’elle avait vainement tenté de se remémorer l’instant d’avant dans le jardin. Elle tourna quelques pages en remontant le temps. Elle s’arrêta à ce qu’elle cherchait.

— C’est encore lui, ici, n’est-ce pas ?

— Il était beaucoup plus jeune… Une quarantaine d’années… Regarde, Marion ! Il est là encore avec des Alsaciens, probablement !

Un groupe de personnes posait devant la maison. Au centre se tenait Marcel, les bras sur les épaules de ses voisins, protecteur. Les sourires étaient timides et les visages fatigués. Une belle femme blonde, à ses côtés, serrait contre elle un jeune garçon. Le doigt de Patrick la désigna.

— Ma grand-mère Lucie. Le petit garçon, c’est mon père.

— Dis donc ! Elle était très jolie !

— Très jolie, mais modeste. Elle ne tirait aucun orgueil de sa beauté. Marcel l’adorait.

Marion soupira. Elle regrettait de n’avoir aucune ressemblance avec cette femme, pas même la couleur des cheveux. Elle regarda son père : peut-être avait-il ses yeux… Elle lui demanda de conserver encore l’album. Elle avait besoin de s’imprégner de l’atmosphère de ces années troublées, de faire connaissance avec ces aïeux surgis dans sa vie grâce à une théière anglaise tirée d’une vieille malle. Françoise les appela : le déjeuner était prêt.

* * *

Marion se réveilla tard, le lendemain, après une nuit agitée. Les rideaux prestement écartés dévoilèrent un temps radieux. Elle s’assit sur son lit et ouvrit l’album qu’elle avait monté dans sa chambre la veille au soir. Elle y trouva une autre photo montrant un groupe assemblé devant la maison. Ce n’était pas les mêmes personnes que sur celle qu’elle avait examinée la veille avec son père. Des couples visiblement, des enfants, et un homme seul, un peu en retrait. Mme Betzinger était-elle sur le cliché ? Là aussi, les visages étaient marqués par la fatigue, mais la plupart souriaient, heureux d’avoir trouvé ce havre périgourdin. Seul l’homme, légèrement en retrait sur la gauche, gardait un air sérieux. Pas de tristesse dans son regard, juste de la gravité. Marion se dit qu’il pensait peut-être à son lointain village, si vite quitté, à des parents restés là-bas… Elle savait que toute l’Alsace n’avait pas été évacuée, seulement les villes et villages situés près de la ligne Maginot afin de les protéger et de ne pas gêner le mouvement des armées. Son arrière-grand-mère était présente elle aussi à côté de son Marcel, au premier plan. La jeune femme referma le volume relié de cuir brun et se prépara rapidement ; elle voulait commencer le plus tôt possible ses recherches concernant la famille alsacienne. Ses parents étaient partis travailler et ne rentreraient que pour déjeuner. Sa mère lui avait d’ailleurs laissé des consignes pour le repas, bien en vue sur la table de la cuisine, ce qui la fit sourire : elle ne redoutait pas son manque de talent culinaire ! Son café bu, elle prit la théière précautionneusement et en sortit la demi-feuille de carnet qu’on y avait replacée.

« Mackenheim… » Elle n’avait jamais entendu ce nom auparavant. Elle ouvrit son ordinateur et ne tarda pas à situer l’agglomération qui s’avéra n’être qu’un village, au sud du département du Bas-Rhin, sur la rive du fleuve. Elle consulta un site concernant son évacuation en 1939 ; elle apprit que ses habitants avaient été dirigés vers Saint-Cyprien, dans le sud de la Dordogne. Mme Betzinger et ses compagnons avaient donc eu encore une longue route à faire après Comagnac. Elle ouvrit ensuite l’annuaire électronique de l’endroit pour savoir s’il existait encore des habitants portant ce nom, mais elle n’en trouva aucun. La tâche devenait ardue.

Elle abandonna ses recherches à regret : il était temps de s’occuper du déjeuner. Le village alsacien ne quittait pas ses pensées pour autant et elle prit la décision de se rendre à Périgueux le lendemain après-midi pour demander l’avis d’un bijoutier à propos de la broche. Le soir, elle en fit part à sa mère qui lui suggéra d’en profiter pour choisir quelques meubles. Mais son esprit était ailleurs et elle différa ce qu’elle n’était pas loin de considérer comme une corvée. Était-elle réellement prête à quitter le cocon familial ?

Elle téléphona à Caroline pour lui proposer de l’accompagner, ce que cette dernière accepta avec joie.

Pendant le trajet, Marion eut tout le temps de mettre son amie au courant de ses découvertes. Celle-ci se montra enthousiaste à la pensée de l’enquête à venir, car elle ne doutait pas qu’elle serait de la partie. Tout dépendrait du bijou : on ne se mettrait à la recherche de la famille que si sa valeur le justifiait.

Elles étaient fébriles en remontant la rue Taillefer et elles poussèrent la porte de la boutique conseillée par Françoise Marty, le cœur battant. Lorsque Marion tendit la broche à l’homme qui se trouvait derrière le comptoir, celui-ci leva un sourcil interrogateur. Elle crut bon d’expliquer :

— Elle me vient de ma grand-mère. La tradition familiale veut qu’elle ait une certaine valeur. Je voudrais juste savoir si cela est vrai.

Le bijoutier disparut dans l’arrière-boutique. Il revint peu après, avec une moue approbatrice.

— C’est une très belle pièce, assez ancienne. Les diamants et les émeraudes sont véritables et de qualité. Vous avez de la chance, mademoiselle !

La somme qu’il avança ensuite fit tourner la tête des filles. Le visage de Caroline s’illumina : elles allaient échapper à la monotonie d’un été à la campagne en se lançant sur la piste de la famille Betzinger !

De retour dans la rue, Marion se montra plus réservée. Elle ne savait pas comment procéder puisqu’il n’y avait plus personne de ce nom à Mackenheim. Comment trouver les descendants ? Caroline se taisait et souriait, ce qui finit par agacer son amie.

— Veux-tu me dire ce que tu as en tête, s’il te plaît ? Si tu as une solution, je serais curieuse de la connaître !

— Je crois avoir une idée, en effet… Nous allons aller en Alsace !

— Tu es sérieuse ? Tu te rends compte que j’ai un appartement à meubler ?

— Nous allons nous occuper de cela au plus tôt et nous aurons ensuite tout notre temps pour nous consacrer aux Alsaciens ! J’ai toujours rêvé de voir des cigognes de près !

C’était, effectivement, la meilleure solution, il fallait en convenir…

Les emplettes nécessaires à l’installation de Marion furent menées rondement dans les semaines suivantes. Patrick Marty loua une camionnette dans laquelle furent chargés les meubles choisis au grenier et qui avaient subi un sérieux nettoyage. On y ajouta les achats indispensables au quotidien, même s’il ne s’agissait que de l’aménagement d’un studio pour une jeune femme qui ferait peu de cuisine, Françoise en était convaincue. Le frère de Caroline et un ami prêtèrent main-forte et, le soir, le petit appartement était prêt à recevoir son habitante qui n’en croyait pas ses yeux : le mobilier des grands-parents avait trouvé une nouvelle jeunesse et sa mère dut en convenir. Elle reconnut même qu’elle se plairait dans ce quartier si elle devait y vivre.

Les filles pouvaient se consacrer maintenant à ce qu’elles appelaient « l’enquête ». À la mi-juillet, elles commencèrent à déplier des cartes routières, à tracer un itinéraire et à prévoir les étapes du voyage… Françoise et Patrick ne purent rien empêcher malgré de sérieuses mises en garde sur les risques d’un si long trajet pour deux jeunes femmes seules. Marion leur opposait les aïeux, la reconnaissance et le devoir. Les valises furent préparées en hâte, et, un beau matin, la petite voiture prit la route de l’Est avec à son bord deux filles impatientes, quelques photos extraites de l’album familial, un bijou dissimulé dans la boîte à gants et une adresse incertaine. Caroline montrait une excitation inhabituelle, car elle n’avait jamais quitté sa Dordogne natale pour d’autres destinations que les Landes et l’Ardèche où vivait sa grand-mère. Pour Marion, l’enjeu était plus sérieux, mais elle se laissa vite gagner par l’enthousiasme de sa coéquipière, et rires et bavardages accompagnèrent ce départ.