Labyrinthe - Olivia Sauveterre - E-Book

Labyrinthe E-Book

Olivia Sauveterre

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Beschreibung

En dernière année de licence Métiers du livre, Sophie Owusu sent la pression monter. Dans six mois, elle se lancera dans le monde de l'édition. Enfin, elle l'espère. Elle qui cumule déjà les boulots d'appoint ne sait plus où donner de la tête. Sa solution : carburer au café et monter des murs autour d'elle. Cela dit, ces derniers temps, entre ce garçon qu'elle croise partout et la rivale qui jalouse son succès de bookstagrammeuse, elle sent leurs fondations trembler. Six mois... Six mois pour réévaluer ce qu'elle croit savoir sur elle-même.

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Seitenzahl: 218

Veröffentlichungsjahr: 2024

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SAUTER LE PAS

Une série de 6 romans feel good pour jeunes adultes

À paraître en 2024-2025

Tome 1 : RêverieTome 2 : LabyrintheTome 3 : Kintsugi

Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Épilogue

Prologue

Vendredi 8 décembre, Vieux Lyon

Sous ses semelles compensées, le béton vibre au rythme lancinant des lignes de basse.

Les bras levés, Sophie entrouvre les lèvres pour susurrer les paroles du morceau de dark électro qui fait remuer la foule.

Alors qu’elle s’abandonne à la musique, elle sent une main lui saisir le poignet. Dénués d’agressivité, les doigts lui paraissent longs et fins comme ceux d’un artiste.

Un pianiste ?

Un écrivain !

Elle ouvre brusquement les paupières, découvrant un visage familier.

Tout s’évapore autour d’eux.

— J’espérais te trouver ici, lui souffle Jérôme à l’oreille sans lui lâcher le bras.

— Tu es venu voir les freaks ?

— Je suis venu te voir. Tu ne cesses de m’esquiver.

Pour exprimer son pouvoir, elle libère son poignet et fait un pas en arrière.

Incertain, Jérôme s’immobilise comme s’il cherchait à l’apprivoiser.

— Je voulais juste passer un peu de temps avec toi.

— Je ne vois pas pourquoi.

— Ah non ?

Une barrière invisible s’élève entre eux et soudain, elle a du mal à respirer.

Le plafond voûté de la boîte underground pèse des tonnes.

La gorge trop nouée pour parler, elle tourne les talons et bat en retraite vers les marches qui la mèneront à la sortie.

Au vestiaire, elle récupère son pull et son manteau qu’elle enfile à la va-vite. Au bas de l’escalier, Jérôme la dévisage d’un air inquiet.

Le videur lui ouvre la lourde porte métallique et l’air frais lui donne l’impression de revivre.

— Tu remontes à la surface ?

Encore oppressée, Sophie décoche un regard acéré à Jérôme qui s’est faufilé à l’extérieur en même temps qu’elle.

— On dirait que tu reprends ta respiration après être restée sous l’eau trop longtemps. Tu es claustrophobe ?

— Pas particulièrement, mais dans ce genre de soirées, ils y vont un peu fort avec les fumigènes.

— Je ne savais pas à quoi m’attendre, pour être honnête. C’est la première fois que je viens.

Sentant toujours des picotements dans les doigts, Sophie observe sa tenue. Sous son épais manteau brun, il porte un pull noir surmontant un jean de la même couleur. Sa ceinture en cuir est ornée d’une grande boucle métallique. Il a fait un effort.

— J’ai essayé de m’intégrer, dit-il d’un air penaud.

En dépit du bon sens, elle a beaucoup de mal à se détourner de ses prunelles noisette.

— Désolée, mais je file. Je travaille ce week-end.

Sur un hochement de tête, elle carre les épaules et se met en route pour sortir de la petite allée.

— Je peux te raccompagner jusqu’à ton arrêt de tram, propose-t-il.

Déboulant dans une des rues principales du Vieux Lyon, Sophie regarde autour d’elle. Elle repère plusieurs passants et la vitrine d’un restaurant bondé. Au-dessus de leurs têtes, des guirlandes lumineuses s’entrecroisent.

Elle se retourne vers Jérôme et lui fait signe de la suivre d’un geste brusque du menton.

Il ne se le fait pas dire deux fois.

— Tu vas mettre un lumignon à ta fenêtre en rentrant ? demande-t-il au bout de quelques secondes.

— Pardon ?

Il tend un doigt effilé vers les bougies qui décorent le rebord des fenêtres. Quand ils s’engagent dans une rue un peu plus sombre, leur éclat vacillant évoque l’ambiance feutrée d’une cathédrale.

— C’est ma première fête des Lumières, avoue-t-elle. En première année de licence, j’étais remontée voir mes parents et l’année dernière, je bossais.

— Tu viens de loin ?

L’éternelle question…

— Ma famille s’est installée en Normandie quand j’avais six ans et demi, dit-elle en accélérant le pas.

Quelque chose la gêne. Une intimité qu’elle trouve trop désirable. Elle ne voudrait pas céder à son attrait. Toutefois, les mains dans les poches de son manteau, Jérôme l’écoute avec attention.

— J’ai toujours vécu à Lyon, confie-t-il. J’ai la chance d’avoir un appart avec de grandes fenêtres. Je peux écrire à la lumière du soleil.

Se le représentant attablé devant ses feuillets, Sophie se rend brusquement compte qu’elle ne lui avait jamais accordé l’opportunité d’enchaîner plus de trois phrases en sa présence.

Elle a toujours érigé une muraille comme celle qu’elle essaye désespérément d’invoquer tandis qu’il se rapproche pour la frôler du coude.

Involontairement, elle ralentit et finit par s’immobiliser, tenue en joue par ces yeux noisette qui ne quittent pas les siens.

— Pourquoi me fuis-tu, Sophie ?

— Je… je suis occupée.

— Tu es occupée ?

— Je…

Sans violence, il lui caresse la nuque.

— Tu n’as pas besoin d’ériger des murs avec moi, Sophie.

Il s’avance pour l’embrasser et pour la première fois, elle fait aussi un pas vers lui à la lueur des cierges.

Chapitre 1

Samedi 22 décembre, Granfleur, appartement des Owusu

Serrant fort les paupières, Sophie se masse les tempes. Sa migraine, apaisée par le roulis du train depuis Paris, refait son apparition.

Debout sur le seuil de la cuisine, sa grande sœur Mercy discute avec leur mère qui remue le contenu d’un wok avec une cuillère en bois. Une bonne odeur épicée se propage jusqu’au salon où Kwasi, son petit frère, est assis sur le canapé en compagnie de Liam, qu’elle a eu la surprise de rencontrer à la gare. Ses tresses lui retombant devant les yeux, l’ado fait défiler son portfolio sur l’écran de l’ordinateur posé sur la table basse.

— Ça, ce sont des affiches que j’ai réalisées pour un pub du centre-ville. Là, c’est une idée d’avatar. Et ça, c’est le logo du groupe de musique d’un pote.

Au même âge, Sophie aurait secoué la tête sans y croire, mais vu le succès de Nozinabook, le blog littéraire qu’elle tient avec Cendre, elle ne va pas reprocher à Kwasi de vouloir décrocher les étoiles. Elles non plus n’avaient pas songé qu’un jour, leur hobby allait faire d’elles des références nationales.

Émue, elle traverse la pièce pour aller s’asseoir à côté de son amie qui, comme tous les ans, est préposée à l’emballage des cadeaux de dernière minute.

— Mets ton doigt ici, dit la jeune femme rousse en pointant le menton.

Mais avant que Sophie n’ait le temps de bouger, Cendre envoie valdinguer le dérouleur de scotch d’un geste maladroit. En tentant de le récupérer, elle enfonce une des dents métalliques sous son ongle. Son cri de douleur attire l’attention de Liam.

— Tout va bien, le rassure-t-elle en fourrant son doigt dans sa bouche. Je suis empotée, c’est tout.

Kwasi affiche un sourire goguenard.

— Liam, puisque vous êtes en couple, il faut bien que quelqu’un te prévienne. T’as capté qu’Objectif Lune est une catastrophe ambulante ? C’est à cause de ses romans Fantasouillemeuf, elle a toujours le nez dedans.

— C’est Fantasifemme ! protestent plusieurs voix en même temps.

Kwasi cligne des paupières d’un air si ahuri que Sophie s’esclaffe en cachant sa bouche derrière sa main. Elle se reprend quand elle surprend le regard fugace de Cendre.

— Désolée, lui dit-elle en aparté, c’est juste que je n’avais plus l’habitude de rigoler comme ça, en groupe. Ça fait du bien de te revoir.

— Ah bon ? Tu m’inquiètes.

— Pourquoi ?

— Eh bien, tu m’as dit que tu croulais sous le travail, que la seule chose qui marche, c’est les photos et qu’en plus, tu as une fille de la fac sur le dos.

— J’ai dit tout ça ?

— Oui, sur Skype et par textos.

— Contente de voir que tu tiens les registres…

Elle se demande pendant quelques secondes si elle ne devrait pas se confier, mais elle ne voudrait pas gâcher l’ambiance festive.

— Ce n’est pas très grave. C’est juste la fatigue. Et effectivement, il y a bien une meuf qui me rend la vie dure en ce moment… ou plutôt depuis ma première année, même.

— Tu ne l’as jamais précisé, ça !

La voix de Cendre est si aiguë que Sophie craint qu’elle n’ameute toute sa famille. D’un geste de la main, elle lui intime de baisser le ton.

— Ne t’inquiète pas. On en discutera plus tard. Parlons plutôt du fait que tu nous ramènes un amoureux à la maison pour la première fois.

De toute évidence, Liam ignorait encore tout de la vie sentimentale désastreuse de Cendre, car il relève brusquement la tête vers elles, ses joues adoptant une teinte aussi rubiconde que ses cheveux.

Observant le mouvement, Kwasi décide contre toute raison de se lancer dans une explication.

— Tu sais, Liam, à force de vivre dans ses Fantasouillefemme, Cendre a tendance à ne pas voir qu’il existe des hommes très bien, même s’ils ne portent pas de kilt.

— Merci de t’intéresser à ma life ! proteste la jeune femme rousse.

Kwasi poursuit comme si elle n’avait rien dit.

— Maintenant, c’est ma sœur qu’il faudrait caser. Elle a déjà les études, la célébrité en tant que mannequin, la beauté du corps et de l’esprit… il ne lui manque plus qu’un homme.

— J’espère que tu ne lui mettras pas de bâtons dans les roues quand elle se trouvera enfin quelqu’un, l’accuse soudain Mercy.

— Hé, je ne t’ai rien fait !

— Pas à moi, non.

La réplique est sèche et Liam, visiblement mal à l’aise, s’essuie les mains sur son jean en cherchant Cendre du regard. Un mouchoir enroulé autour de son doigt blessé, celle-ci hausse les épaules et interroge son amie en silence.

— Aucune idée non plus, Ash.

Le poing calé sur une hanche, Mercy s’est déjà retournée vers la cuisine.

Sophie ressent un violent coup au cœur quand elle réalise qu’elle a raté tant d’épisodes qu’elle ne comprend même plus les dynamiques au sein de sa famille. Son frère, ses sœurs, ses parents, Cendre, Jérémy… elle a laissé leur vie défiler à son insu pour partir suivre son propre chemin.

Pendant une seconde, elle se sent très seule.

Brusquement, la porte d’entrée se referme et dans le vestibule, quelqu’un fourre les pieds dans des tatanes en poussant de petits soupirs las. Toute mélancolie oubliée, la jeune femme se redresse d’un bond.

— Sophie, darling ! s’exclame son père en pénétrant dans le salon. Mon plus beau cadeau de Noël ! J’étais au restaurant des Otu pour les aider à tout mettre en place pour le réveillon.

Il se dirige tout droit vers elle.

— Papa, on a quelqu’un à te présenter, s’interpose Kwasi alors que M. Owusu serre Sophie contre lui.

Même sans ses plateformes, elle est si grande qu’il est obligé de caler le menton sur son épaule pour ne pas étouffer.

— C’est bon de te revoir, sourit-il. Cela dit, tu aurais dû attendre Gifty à Paris pour que vous fassiez le voyage ensemble. Tu sais qu’on n’aime pas que vous preniez le train toutes seules.

Les larmes lui brûlant les yeux, Sophie hoche énergiquement la tête sans vraiment entendre ce qu’il dit. Elle ne sent que ses bras autour d’elle.

— Hé, tu ne m’écoutes pas ! proteste Kwasi.

— Non, je t’écoute, répond M. Owusu en se penchant pour faire la bise à Cendre. Comment vas-tu ? Tu t’es blessée ?

— Rien de grave, dit-elle en levant son doigt enveloppé dans un Kleenex. C’est juste que…

Elle n’a pas le temps de finir que M. Owusu aperçoit le géant roux dressé devant son canapé. Celui-ci s’essuie les paumes sur son jean et s’avance en tendant la main.

— Bonjourrrr. Je m’appelle Liam McKellen. Je suis… hum…

— Oui ?

— C’est le mec de Cendre, précise Kwasi à sa place.

Mme Owusu sort la tête de sa cuisine.

— Et on est tous ravis de le rencontrer.

— Ravis, oui, dit son mari en se grattant la tempe. Cendre ne nous avait encore jamais présenté personne. Sophie non plus, d’ailleurs. Ah, ah !

Un étrange silence s’installe, puis M. Owusu cesse de dévisager Liam d’un air curieux, affiche un large sourire et s’éclipse pour aller chercher les assiettes dans la cuisine.

— Les garçons, débarrassez la table basse et sortez la nappe, les interpelle Mercy.

Elle semble captivée par l’écran de son téléphone portable sur lequel elle pianote depuis vingt minutes.

— Ton mari arrive quand ? s’enquiert Sophie.

— Demain, en fin d’après-midi. Il déjeunera avec ses parents à Rouen puis il prendra le train. On se retrouvera à l’Airbnb.

— Je vous ai dit que vous auriez pu rester ici et dormir dans ton ancienne chambre, proteste leur père qui revient dans la pièce les mains chargées de serviettes et de couverts.

Pendant ce temps, Kwasi déroule la nappe sur la table basse. Le sourire que l’ado adresse au jeune couple frappe Sophie en pleine poitrine. Sa circonspection initiale a cédé la place à une amitié sincère.

Identifiant une pointe de jalousie, elle érige rapidement de nouvelles murailles autour de son cœur, bannissant le fantasme de Jérôme rencontrant sa famille, dans ce salon, à la place de Liam. Elle l’imagine en train de prendre une boulette de riz dans le plat avec ses longs doigts de poète. Lui aussi discuterait de street art avec Kwasi. Lui aussi ferait pétiller les yeux de son père. Lui aussi…

Non, se réprimande-t-elle. Arrête avec ton crush d’adolescente. C’est simplement un mec sur qui tu flashes depuis deux ans et que tu as embrassé une fois. Pas la peine de se faire des films.

— Tu restes pour Noël, alors ? demande M. Owusu à Liam qui amène des carafes d’eau à table.

— Oui, mais je repars juste après dans ma famille, à Édimbourg. Je reviendrai voir Cendre début janvier.

— Vous êtes ensemble depuis longtemps ?

— Nous… Je…

— En fait… commence Cendre alors que Kwasi les dévisage tour à tour comme s’il assistait à une épreuve olympique de ping-pong.

Amusée, Sophie les laisse se dépatouiller et va dans la cuisine pour aider sa mère.

Chapitre 2

Dimanche 24 décembre, restaurant de la famille Otu

— J’ai besoin d’un autre câble, s’égosille Kwasi aux platines.

Depuis ce matin, il déborde d’enthousiasme. Une cinquantaine de personnes viennent fêter le réveillon et il va pouvoir jouer au DJ sans qu’on l’éjecte de l’estrade. Sophie récite une brève prière pour les oreilles des convives.

— Un, deux, un, deux…

— On t’entend bien, lui crie Mercy qui se tourne vers sa petite sœur en riant. Tu crois qu’on peut lui faire confiance ? Je ne sais pas si son style de musique sera au goût de tout le monde.

— Ne vous inquiétez pas, les filles, dit Mme Otu qui passait près d’elles. On a tout préparé ; il n’aura qu’à appuyer sur un bouton.

— Serwa, vous le connaissez mal, proteste Gifty qui vient les rejoindre. Il ne perd jamais une occasion de faire du bruit.

Avec habileté, elle écarte les corbeilles de pain et les salières pour que la restauratrice puisse déposer son plat sur la table sans rien renverser.

— Installez-vous où vous voulez, girls. Les sièges ne sont pas assignés.

Mercy pose son sac sur la place voisine, la réservant pour son mari. Entretemps, Mme Otu a sorti un mouchoir coloré de sa poche pour s’essuyer le front.

— Tout va bien ? s’enquiert Gifty.

Pas besoin d’être étudiante infirmière pour remarquer que la quinquagénaire a l’air hagarde et qu’elle serre les dents. Sachant reconnaître un coup de stress quand elle en voit un, Sophie tend la main vers la carafe.

— Serwa, vous voulez un verre d’eau ?

— Non merci, ma chérie. Je préfère tout mettre en place avant de me poser.

— Vous êtes déjà dans le jus en cuisine ?

— On s’active et on s’en sort pour le moment. Cela dit, ajoute Mme Otu avec un léger embarras, j’aurai peut-être besoin d’aide plus tard, surtout pour le service. Je crois qu’on va tous devoir mettre la main à la pâte.

— En tout cas, merci de nous avoir invités, dit Mercy en désignant Idris du menton. On ne s’était pas retrouvés depuis le mariage.

Posté à l’entrée, l’époux de cette dernière est vêtu d’un costard sur mesure et d’une chemise à col ouvert avec des rayures colorées. Le sourire aux lèvres, il accueille les convives et réceptionne les tupperwares, bouteilles et friandises. Quand il aide une dame à retirer son manteau d’hiver et qu’elle en profite pour flirter un peu avec lui, ses éclats de rire bon enfant ricochent dans toute la salle.

— Ça va être à la bonne franquette, se plaint Mme Otu d’une voix tendue.

Sophie voit que la sueur recommence à perler sur sa lèvre.

— Je peux venir vous aider tout de suite, si vous voulez. J’ai l’habitude de porter des choses lourdes.

— Pardon ? Non, ma belle, on ne va rien porter de lourd, on n’est pas au bagne.

Toutefois, elle capitule vite devant l’air décidé de la jeune femme qui se redresse. Sophie ne sait d’ailleurs pas pourquoi elle ne parvient pas à rester en place. Elle s’était pourtant promis de prendre du temps pour elle et d’arrêter de courir partout, de peur de voir réapparaître la pression douloureuse dans ses tempes.

En vérité, elle n’a jamais été très à l’aise parmi la foule, sans quoi elle enchaînerait les festivals gothiques.

Elle fait bouffer son afro d’un geste machinal.

— J’aime bien ta coiffure, lui souffle Mme Otu.

Son sourire bienveillant dégage une douce chaleur qui fait oublier à la jeune femme la main baladeuse qui s’était égarée dans sa chevelure la semaine précédente, lors d’un trajet en tramway.

— Merci. C’est du boulot pour l’entretenir, mais…

Une note de guitare horriblement discordante déchire les haut-parleurs et Kwasi se lance dans un rap improvisé au rythme des basses.

— Baisse un peu, fiston ! lui crie leur père.

— Non, c’est bien, ça met un peu d’animation, réplique une voix féminine de l’autre côté de la grande salle.

Coiffée d’un serre-tête festif à cornes de renne, Tata Jeannine essaye de remuer ses fesses en rythme, son rythme. Elle est si comiquement attendrissante que Sophie réprime un sourire alors qu’elle traverse la pièce.

— Ma grande, l’interpelle Mme Otu depuis la porte battante. Viens te laver les mains.

Ravie d’échapper au tumulte naissant, la jeune femme s’engouffre dans la cuisine.

À en juger par leurs tenues couvertes de taches de graisse, les deux fils Otu sont déjà dans la place depuis un bon moment. Kingsley, l’aîné, est aux fourneaux. Il gère en simultané trois immenses woks et deux fours si chauds que leurs contours ondulent.

— Soph’ ! dit Jackson, le plus jeune, en tendant la joue pour qu’elle vienne lui faire la bise. Tu ne me dis pas bonjour ?

— De loin, frère. Je n’ai pas envie de te coller du maquillage partout.

— Sans rancune.

Une fois ses mains lavées, elle noue dans son dos les pans d’un tablier.

— Ta sœur est là ? s’enquiert Kingsley à voix basse quand elle le rejoint.

— Laquelle ?

— Celle qui n’est pas mariée au beau gosse de l’entrée.

Surprise, Sophie cligne des paupières. Kingsley et Gifty ? Pour la deuxième fois en deux jours, elle a l’impression d’avoir raté un épisode dans la vie amoureuse de son entourage.

— C’est vrai qu’Idris est séduisant, esquive-t-elle.

— En plus, il est super friqué. Chaud devant ! s’interpose Jackson.

Il passe entre eux à toute vitesse avec une casserole qu’il place aussitôt sous l’eau froide, faisant naître un nuage de vapeur. Pendant ce temps, Kingsley désigne à Sophie quelques tupperwares amenés par les invités. Ils se comprennent sans paroles.

Elle commence à en vérifier le contenu alors que Kingsley brandit sa cuillère en bois vers son petit frère.

— Tu sais, s’il est friqué, tant mieux pour lui… et Mercy.

— Ce serait bien que Gifty se trouve un mec comme ça, balance Jackson avec un regard appuyé.

Un silence de plomb s’abat sur la cuisine et Sophie se mord la lèvre tandis qu’elle transvase le contenu de trois boîtes dans des plats en métal.

— King, commence-t-elle avant de s’éclaircir la gorge, je peux mettre au four directement ou bien tu veux ajouter de l’huile et des épices ?

Le cuisinier s’éloigne de ses fourneaux pour venir humer les plats qu’elle a disposés sur le plan de travail près du petit piano de cuisson.

— Non, c’est bon. Au besoin, chacun pourra assaisonner à son goût. Enfourne, mais reste pour surveiller.

Il lui adresse un clin d’œil et elle ne résiste pas à la tentation de le taquiner un peu.

— Tu sais, je pourrais prendre ta place aux fourneaux si tu veux aller t’asseoir avec Gifty.

Le ricanement amusé de Jackson l’informe qu’elle a touché dans le mille.

— Au cas où tu ne serais pas au courant, lui confie-t-il, Kwasi a surpris leurs textos sur le téléphone de ta sœur et il a envoyé un SMS à mon frangin pour le défier.

— Pardon ? demande Sophie qui a besoin de traduire la situation avec ses propres mots. Alors, si je comprends bien…

— Tourne le bouton du four, s’il te plaît, l’interrompt Kingsley.

Elle s’exécute et se cale contre le plan de travail avant de lever un index pour compter sur ses doigts.

— Premièrement, King et ma sœur ont une relation.

— J’aimerais bien, mais non. Pas vraiment.

De mieux en mieux…

— Deuxièmement, mon frangin a défié Godzilla par SMS interposé.

En entendant ce surnom, Kingsley se redresse de toute sa taille. Avec ses dreadlocks rassemblées en chignon boule sur le sommet de son crâne, il est encore plus grand que Liam.

Toujours interpellée, Sophie ne veut pas lâcher le morceau.

— C’est comme ça que les mecs se prennent le chou à notre époque ? On ne se retrouve plus dans des champs à l’aube pour se tirer dessus avec des pistolets à poudre ?

— Tu as lu trop de romances historiques, ma belle, la chambre Jackson qui va se passer les mains sous l’eau. Enfin, c’est plutôt ta pote Cendre qui fait ça, non ?

— Tu te souviens d’elle ?

Elle est peut-être simplement en train de projeter son propre détachement, mais elle a l’impression que ça fait une éternité que son amie n’est pas venue au restaurant des Otu.

— Bien entendu ! En plus, ma copine la croise souvent dans cette librairie… Celle avec la fille aux cheveux bleus, dans la zone piétonne ?

— Livrindigo ?

— Bingo. On s’est vus là il y a deux ou trois mois. J’ai été obligé de poireauter une demi-heure pendant qu’elles parlaient de cette série avec le beau gosse roux en kilt.

— Innlander ?

Alors que Jackson hoche la tête, Kingsley s’écarte enfin des fourneaux, baisse le feu et s’étire. Puis il sourit à sa mère quand celle-ci entre récupérer les dernières corbeilles de pain.

— Je crois qu’on est parés, Mum. Tout le monde est là ?

— Oui, ils sont tous assis. On va pouvoir entamer le service. Sophie, tu vas t’installer ? Tu es aussi une invitée.

Ses yeux parcourent le plan de travail débarrassé de tous les tupperwares. Dans le four, les plats réchauffent. L’air visiblement soulagée, Serwa ressort son mouchoir pour s’essuyer le front une dernière fois.

— Je te remercie, dit-elle simplement.

Sophie se sent si bien dans la chaleur et l’intimité de la cuisine avec ses deux amis d’enfance qu’elle n’a pas envie de se replonger dans l’agitation de la grande salle.

— Je préfère rester ici pour vous aider à dresser les plats. Je m’installerai plus tard.

Mme Otu n’a pas la force de protester.

— Comme tu veux. Je vais annoncer en salle qu’on lance le service.

Alors qu’elle franchit la porte battante, Jackson lui crie :

— Dis à Kwasi de baisser un peu. Il nous file la migraine !

Soudain, Kingsley accroche le regard de Sophie avec une intensité qui la déboussole.

— J’ai vu que Cendre s’est trouvé un homme.

Il n’a pas l’air de se soucier de cette information à titre personnel, simplement par curiosité, mais Sophie s’émerveille de la rapidité avec laquelle la nouvelle s’est propagée. Sans chercher à comprendre ses motivations profondes à rétablir l’équilibre de toujours, elle tente de protester.

— C’est tout récent. Je ne suis même pas certaine qu’ils se soient déjà embrassés, révèle-t-elle, tirant un petit éclat de rire à Kingsley. Mais… comment tu l’as appris ?

— Une copine de Maman m’a montré la vidéo qu’ils ont filmée sur Instagram, tu sais, celle avec le… sporran ?

Il bute sur le mot et la jeune femme le rassure d’un hochement de tête.

— Oui, la « bourse poilue sur le devant ». Liam est devenu viral pour quelque chose qu’il n’assume apparemment pas de porter.

— Je crois que je n’assumerais pas non plus. Il a l’air sympa en tout cas. Timide. C’est bien pour Cendre, non ?

Elle se remémore les événements de la veille : la grande carcasse de Liam qui s’enfonçait progressivement dans le canapé familial, son sourire réservé, ses gestes nerveux pour tirer sur son pull-over et s’essuyer les paumes, sa discussion ouverte avec Kwasi, son regard qui ne cessait de revenir vers Cendre.

— Oui, il est vraiment super, confirme-t-elle sans la moindre hésitation.

Elle s’éclaircit bruyamment la gorge quand elle se rend compte que Kingsley ne l’a toujours pas quittée des yeux.

— Quoi ?

— Et toi ? Tu t’es trouvé quelqu’un à Lyon ?

Tu n’as pas besoin d’ériger des murs avec moi, Sophie.

Elle repousse de toutes ses forces le souvenir de Jérôme tout en priant pour que Kingsley ne décèle pas son trouble.

— Ce n’est ni le lieu ni l’heure pour en parler.

— Je vais prendre ça pour un « oui, mais c’est compliqué ».

— Non mais de quoi je me mêle ? réplique-t-elle en haussant les sourcils. Est-ce que je t’en pose moi des questions sur Gifty ?

— Touché !

Il laisse passer un instant de silence puis croise les bras comme s’il cherchait ses mots.