Rêverie - Olivia Sauveterre - E-Book

Rêverie E-Book

Olivia Sauveterre

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Beschreibung

Rêveuse compulsive, Cendre Hubert ne vit que pour les romances historiques Fantasifemme, surtout si elles mettent en scène de séduisants Highlanders. Mais voilà, ce n'est pas à Granfleur, petite ville tranquille de Normandie, qu'elle va en rencontrer un ! D'autant qu'en ce moment, sa vie est survoltée. Entre une formation professionnelle, son meilleur pote qui n'en peut plus et sa librairie favorite en péril, son semestre sera riche en rebondissements. Premier tome de la série "Sauter le pas", Rêverie est un roman Young Adult qui explore les thèmes du passage à l'âge adulte, tout en évoquant avec humour les codes et les clichés de la romance.

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Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

SAUTER LE PAS

PROLOGUE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

SAUTER LE PAS

Une série de 6 romans feel good pour jeunes adultes

À paraître en 2024-2025

Tome 1 : RêverieTome 2 : LabyrintheTome 3 : Kintsugi

PROLOGUE

Granfleur, Normandie, deux ans plus tôt

La lande défile sous les sabots de sa jument, mais dame Cendre ne craint rien. Elle sait que derrière elle chevauche son champion, le fier Scot qui l’a secourue des griffes de…

Les bras qui l’étreignent, lui mordant la taille, la tirent brusquement de sa rêverie.

Elle réagit avec plus d’emportement qu’elle l’aurait voulu.

Les doigts du garçon se resserrent douloureusement sur sa main et la chaleur devient étouffante.

— Viens, on va passer par là.

Il l’entraîne à grands pas vers une ruelle transversale.

— Euh… mon arrêt de tram est de l’autre côté.

— C’est quoi ton problème, exactement ?

Quand il lui attrape violemment le poignet, la peur explose dans le plexus de Cendre.

— De quoi tu parles ?

— Ton problème ! Tu es toujours froide et tu fais comme si je n’existais pas.

Les yeux effarés, elle tente de récupérer sa main.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Tu vas faire celle qui ne pige pas ? Pourtant, avec tout le temps que tu passes le nez dans tes bouquins, à faire ton intello, je pensais que tu comprenais le français…

L’imagination hyperactive de la jeune fille turbine et décuple le conflit. Dans un brusque élan d’autoprotection, elle parvient à retirer sa main.

— Je ne vois pas de quoi tu parles. On pourrait rentrer ? Je…

— Oui, tu vas rentrer. Et qu’est-ce que tu vas faire, hein ? Tu vas encore lire tes romances à la con et écrire toutes tes bêtises ?

— Je ne comprends pas.

— T’es vraiment coincée, assène-t-il avec un claquement de langue méprisant. Je casse.

Il la lâche, tourne les talons et s’éloigne d’elle si vivement qu’une seconde après, il a déjà disparu.

— Mademoiselle, ça va ?

Sur le trottoir d’en face, un homme d’une vingtaine d’années l’observe avec sollicitude.

Elle invoque toute sa fierté pour lui répondre sans frémir. — Oui.

— Il t’a fait mal ?

— Non, je vous remercie.

— Je peux peut-être te ramener ? Tu es charmante, tu sais ?

— Je ne préfère pas.

Ayant hâte de retrouver l’anonymat parmi la foule de la grande rue, elle s’enfuit vers son arrêt de tram. Une dizaine de personnes en tenue estivale s’y trouvent déjà.

Cette scène ordinaire apaise le tempo sauvage de son cœur.

Aucun guerrier en armure.

Aucune bataille susceptible d’inscrire dans la légende des landes battues par le vent.

Rien qui pourrait piquer sa fibre romantique.

Pour une fois, elle s’en réjouit.

***

Le petit vestibule est agréablement frais.

Quand Cendre se redresse pour ranger ses bottines dans le meuble à chaussures, elle entend la voix étouffée de ses parents. Elle les rejoint dans la cuisine en se massant machinalement le poignet.

— Tu t’es fait mal ? demande son père.

— Non, ce n’est rien.

Le spectacle qu’offre sa mère lui fait oublier Quentin. Ses anglaises rousses aplaties par la chaleur, celle-ci se tient la tête entre les mains.

— Maman, ça va ?

Indra Hubert lève les yeux vers sa fille et hoche le menton d’un air blasé. Son mari est plus virulent.

— Choupinette, je sais que tu aimerais trouver un appartement tranquille où tout est normal en rentrant à la maison…

— Jacques !

— … mais Mamie Léontine a été arrêtée. Mlle Berthe nous a appelés ce matin pour nous prévenir.

— Q-Quoi ?

— Assieds-toi et sers-toi de l’orangeade, propose sa mère en lui désignant le placard à verres.

— Mamie a été coffrée ?

Jacques Hubert se mord la langue et ferme lentement les paupières.

— C’est à propos de ses services de radiesthésie ? Quelqu’un a porté plainte pour arnaque ?

— Non ! Elle a montré ses fesses au sergent Pilon, se lamente Mme Hubert qui laisse tomber sa tête sur la table.

Trouvant la situation particulièrement cocasse, Cendre a toutes les difficultés du monde à se retenir de s’esclaffer alors qu’elle prend un siège.

M. Hubert pose une main rassurante sur le dos de son épouse.

— Chérie, tu la connais, elle a toujours été un peu originale.

Cendre a des milliers de questions.

— Mais… qu’est-ce qui lui a pris ?

— Elle n’a pas respecté le rationnement de l’eau en période de canicule, explique son père. Deux agents sont passés ce matin pour s’entretenir avec elle. Ils sont arrivés quand elle faisait son yoga dans son jardin. Elle s’est mise en position… Indra, comment dit-on, déjà ?

— Chien inversé. La tête en bas, les fesses en l’air.

— Enfin… Pilon l’a pris personnellement. Tu sais comment il est.

Les yeux de M. Hubert se fixent sur le visage de sa fille. — Tout va bien ? Tu es pâlichonne.

— C’est juste la chaleur, rougit-elle en se retenant de se masser le poignet.

— Je ne sais pas qui je plains le plus : ta grand-mère qui vient de se choper un casier ou les gendarmes chargés de prendre sa déposition. Elle va leur crever les tympans. Enfin… on va l’aider à régler l’amende.

Avec un sourire, M. Hubert avance la main pour arranger la frange de sa fille.

— Mamie Claudile ne pourra pas garder Erwan vendredi soir. Compétition de bridge. Il dormira ici et ta sœur repassera le chercher le lendemain. Ça ne dérangera pas tes révisions du bac ?

— Non. Sophie m’a invitée à déjeuner chez elle samedi. J’ai le droit ?

— Bien entendu.

Comprenant que ses parents ont besoin de discuter en privé, Cendre se redresse et s’éclipse.

Elle chipe quelques biscuits au gingembre, récupère sa besace et file dans sa chambre. Y découvrant une étuve, elle entrebâille la fenêtre.

Elle se sent toujours oppressée par cette dispute dont Quentin l’a accusée d’être responsable.

Et s’il avait raison ?

Pourquoi trouve-t-elle les romances Fantasifemme tellement plus passionnantes que la réalité ?

Vaguement mélancolique à l’idée de devoir faire le deuil de sa première histoire, elle sort son portable de son sac pour envoyer un texto.

Cendre : Soph’, il m’a larguée…

Sophie : Bon débarras. Oublie-le.

Cendre : Tu l’avais vu venir ?

Sophie : Tu sais ce que je t’avais dit, Ash ? Tu es trop cérébrale pour apprécier les romances adolescentes.

Cendre : Merci de me condamner à la solitude pour une bonne décennie.

Sophie : Je t’en prie :) Ça va quand même ?

Cendre : C’est la cata. Léontine a été arrêtée. Je te raconte demain.

Sophie : Oh. Ok. See you tomorrow.

Batterie à quinze pour cent !

Elle a déjà plongé sous son bureau à la recherche de son chargeur quand son père passe la tête par l’entrebâillement de la porte.

— J’ai acheté le chocolat en poudre que tu aimes bien. Tu en veux une tasse ? Cendre ?

Elle se cogne en se redressant.

— Par cette chaleur ? dit-elle en se massant le crâne.

— On a des glaçons…

— Allez…

Oubliant sa batterie mourante, elle le rejoint à la cuisine.

***

Sa montre affiche dix minutes d’avance. Malgré sa panne d’oreiller, elle n’est pas en retard. Pour une fois.

Elle sent son ventre se tordre en songeant qu’elle aura des cours en commun avec Quentin quand une main énergique l’entraîne vers le mini-terrain de sport.

Sous la couronne de son afro, le fard à paillettes argentées de Sophie lui donne une apparence lunaire.

— Tu n’as pas reçu mes messages ?

Les yeux effarés de Cendre sont éloquents.

— Je n’ai pas arrêté de t’envoyer des textos ce matin. Tu es sur silencieux ?

— Non, je… Oh…

Elle se souvient de son portable qu’elle a laissé sur son bureau, à moitié camouflé par son journal intime.

— Si c’est à propos de notre projet de blog, on peut en reparler dans la journée. Hier soir, j’avais besoin de me vider la tête. Je me suis endormie en lisant et j’ai oublié de brancher le chargeur.

— Tu ne t’es pas connectée du tout ?

Cendre remarque alors qu’un trio de filles la dévisage d’un air tiraillé entre la dérision et la pitié.

Un éclair blond les rejoint aussi rapidement que le lui permettent ses baskets à semelle compensée.

— Oh mon Dieu, Cendre, c’est vraiment un connard !

— Émilie, souffle Sophie.

— T’en fais pas, ça sera vite oublié. Tu verras.

— ÉMILIE !

— Hashtag sisterhood.

Les bras chargés de manuels, l’ado croise maladroitement les doigts.

— Elle n’était pas au courant, assène Sophie.

Émilie plaque une main sur sa bouche.

— Je suis désolée. Tu lui racontes ?

— Me raconter quoi ?

— Écoute, Ash, c’est Quentin. Hier soir, il a posté des trucs sur toi sur son mur et il a tagué plein de gens pour diffuser le message.

Abrutie par le soleil déjà chaud, Cendre voudrait que le sol s’ouvre sous ses pieds.

— Il a écrit quoi ?

Machinalement, elle plaque une paume affligée sur sa joue et se dit qu’elle est entrée dans la quatrième dimension quand ses deux copines se changent en statues de sel.

Les yeux horrifiés d’Émilie pourraient lui sortir des orbites.

— Ash, ce sont des bleus que tu as autour du poignet ?

Au ralenti, Cendre avise les petites marques foncées sur son avant-bras.

— Il a simplement essayé de me retenir pendant qu’on se disputait…

— On se disputait ? tente de clarifier Sophie.

— C’est lui… Il m’a lancé que j’étais coincée, avec mes romances à la con.

— C’est raccord avec ce qu’il a posté en ligne.

— Et il t’a agrippé si fermement le poignet que tu as des bleus ? poursuit Émilie qui refuse de lâcher l’affaire.

Cendre ne sait pas quoi répondre. Elle ne veut pas passer pour une victime, mais son cœur martèle le même tempo paniqué que la veille, dans la ruelle.

Elle sent les larmes pointer.

— Ash, tu fais la pluie avec les yeux, lui dit doucement Sophie. Émilie, va en cours. J’emmène Cendre chez la CPE.

— P-Peyrac ? On ne va pas aller l’embêter pour une broutille comme ça…

La sonnerie étouffe ses protestations.

— Les filles ! les interpelle une pionne depuis le préau. Les cours vont commencer.

Sophie entraîne son amie à sa suite alors qu’Émilie file à toutes jambes vers l’autre bâtiment.

— Vous savez si Mme Peyrac se trouve dans son bureau ?

— Vous ne voulez pas plutôt prendre rendez-vous ?

— Non. On a un problème à régler tout de suite.

Le visage maculé de larmes de Cendre doit être éloquent, car la surveillante ne les retient pas. Soucieuse, elle les escorte même jusqu’à l’administration.

— Soph’, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

— Trop tard, Ash. C’est inadmissible. Madame Peyrac !

Chapitre 1

Vendredi 25 août, de nos jours, antenne française de Dreamcasting à Granfleur

« Attention, prochain arrêt Bovary, prochain arrêt Bovary. »

Immergée dans un Fantasifemme, Cendre avait complètement zappé le reste du monde.

Elle se faufile in extremis entre les portières du tramway avant de fourrer le livre dans son sac. Sur la couverture, Carlo, le mannequin italien mythique, déchire sa chemise en lin blanc sur le pont d’un vaisseau corsaire.

Après deux jours d’orages façon Crépuscule des dieux, le soleil timide n’a pas encore eu le temps de sécher les flaques d’eau qui assombrissent les boulevards. Devant les locaux de Dreamcasting, le trottoir est impeccable après avoir été nettoyé au karcher.

Elle s’engouffre dans l’immense vestibule, salue le réceptionniste débordé et court vers l’escalier qu’elle gravit avec des jambes lourdes. C’est son dernier vendredi avant deux semaines de vacances dont elle a bien besoin.

Jean-Marc, le graphiste du webzine, vient la rejoindre dès qu’elle pénètre dans l’open space. Il a l’air si sérieux qu’elle remonte nerveusement ses lunettes sur son nez.

— Cendre, Jérémy est passé te remettre des documents en main propre. Il s’est fait choper par Pointy qui a demandé haut et fort pourquoi tu n’étais pas encore là.

— Oh non ! Ce sont sûrement les papiers dont j’ai besoin pour ma banque. J’ai rendez-vous en fin de journ…

— Mademoiselle Bébert !

Trapue, le menton large, un carré blond cendré surmontant des lunettes fantaisie, Pauline Richard, cheffe comptable, effectue une attaque-surprise.

— Je vois que Mlle Bébert nous a fait l’honneur de se présenter enfin au travail… mais qu’elle n’a pas encore appris à se vêtir de façon professionnelle.

Elle lance une œillade appuyée aux bottines de Cendre, puis remonte le long de son pantalon brun en velours côtelé et de son chemisier violet aux aplats de dentelle.

— Je trouve sa tenue très correcte, s’interpose Jean-Marc.

Foudroyé par des yeux incendiaires, il capitule, plie le camp et va se rasseoir à son bureau en évitant le regard de Cendre d’un air honteux.

Puisant sa force dans les vacances qui se profilent, celle-ci se redresse de toute sa taille et désigne du menton l’enveloppe que Pauline tient à la main.

— V-vous avez q-quelque chose qui m’est destiné ?

— Notre petit Jérémy a déjà fait le déplacement pour rien tout à l’heure. Voici les documents que vous aviez réclamés pour votre banque.

Sans ménagement, elle les lui fourre entre les mains et prend racine.

— C’est pour ouvrir un compte épargne logement ?

— En… hum… en effet, madame Richard. J’aimerais devenir propriétaire rapidement.

— Mouais.

Le silence est si pesant que Cendre a l’impression de s’enfoncer dans la moquette.

— Vous prendrez quand même garde à arriver à l’heure plus souvent, poursuit Pauline sans la quitter des yeux. Avoir réussi à vous faire embaucher en CDI après votre BTS ne vous met pas à l’abri d’un renvoi.

— Elle y songera, merci, tranche Pointy qui surgit du coin photocopie.

Suzanne Leclerc, leur rédactrice en chef, tire son surnom de son caractère ultra-pointilleux qui la rend difficile à vivre au quotidien. Cendre hésite donc entre la remercier ou craindre pour sa vie.

— C’est à moi de discipliner mes subordonnés et dernièrement, j’ai constaté chez Mlle Hubert de gros efforts. En dépit de quelques étourderies, c’est un élément positif.

Campée sur ses escarpins, Pointy ne bouge pas. Une Pauline vaincue quitte très lentement la pièce afin de leur faire profiter de sa présence oppressante le plus longtemps possible.

— Ceci dit, mademoiselle Hubert, il va peut-être falloir passer la seconde. Si vous n’avez pas fini votre travail en cours avant de partir en congé, vous reviendrez demain matin !

Son sourire amusé dément sa voix cassante, mais la jeune femme préfère ne pas prendre de risques. Elle se précipite vers son bureau pour mettre son ordinateur en route, puis sort de sa besace son portable qu’elle dissimule sous un dossier en carton.

Une fois l’écran allumé, elle se connecte à l’intranet en quelques mouvements de souris.

Sa to-do list est largement gérable.

À son entrée dans la vie active, elle avait craint d’être incapable de livrer ses projets à temps, entravée par ses nombreux accès de rêverie centrée autour de personnages Fantasifemme à la musculature surdéveloppée.

Elle ne sait pas ce qui l’effrayait davantage : se faire virer comme une malpropre pour retards intempestifs ou bien recevoir une convocation des RH pour un dialogue « en toute amitié » avec la psychologue du travail.

Jusqu’ici, elle a réussi à donner le change.

L’icône de la messagerie interne clignote, attirant son attention. Elle ouvre l’onglet.

Jérémy : Alerte méduse dans ta direction !

Cendre : Méduse malheureusement arrivée à bon port, mais chassée par harpon pointu. Merci pour les documents.

Jérémy : De rien. On déjeune ensemble ?

Cendre : D’accord. Emploi du temps réduit aujourd’hui.

Jérémy : Méduse revenue de mon côté. Je me dissimule sous un rocher. À +

Souriante, Cendre ouvre son logiciel de traitement de texte et s’attaque à la relecture d’un article. Elle vient d’afficher les marques de mise en forme quand elle reçoit une autre notification.

Jérémy : Ma pause-déjeuner est tombée à l’eau…

La méduse a encore frappé !

***

— … je vous encourage donc à aller le découvrir, en autoédition, directement sur le site de l’auteure dont je vous mets le lien en description. Quant à moi, je vous dis à bientôt. On se revoit ce week-end, en live avec Sophie depuis Veules-les-Haies si les dieux du Wi-Fi sont avec nous. Ciao, ciao.

Après avoir gardé la pose pendant quelques secondes, Cendre tend la main et éteint la caméra de son téléphone avant d’appuyer sur le bouton off de son anneau lumineux.

Avisant la vaisselle sale, elle pousse un long soupir et étire les bras au-dessus de sa tête avant de faire l’état des lieux.

Ses livres à lire sont répartis entre un bac à roulettes et le bas des étagères de droite. Au milieu de la pièce se trouve un éventail de bouquins presque finis. Les ouvrages abandonnés débordent d’un petit carton brun. Dans la bibliothèque du couloir s’accumulent les romans envoyés par ses partenaires, mais qu’elle n’a toujours pas déballés. Ceux qu’elle a terminés, mais pas encore chroniqués, sont alignés sur la table du salon.

Elle hésite à les fourrer dans ses bagages quand elle reçoit un SMS.

Sophie : Demain, 9 h tapantes. Tu es prête ?

Cendre : Quasiment.

Sophie : Ça veut dire non…

Cendre : Je me demandais juste quels livres emporter.

Sophie : Il y a Carlo sur la couverture ? Alors, fais péter.

Cendre : LOL.

Sophie : À demain !

Il va peut-être falloir passer la seconde. Le souvenir de la voix de Pointy chasse manu militari l’image de Carlo en chemise de corsaire blanche.

Chapitre 2

Samedi 26 août, commune de Veules-les-Haies

Cendre interrompt l’appel d’un geste irrité.

— Je ne comprends pas pourquoi elle ne répond même pas à sa ligne fixe ! Elle avait dit qu’elle nous attendrait à la Brebis joliette.

Sophie ne détourne pas les yeux du pare-brise.

— Elle est certainement partie faire des courses de dernière minute. Elle n’avait peut-être plus de sucre pour nous bourrer de gâteaux faits maison.

— C’est possible, mais pour une fois que j’étais à l’heure…

— Oui, c’est phénoménal.

Elles échangent un bref regard amusé interrompu par un coup de frein.

Devant elles, un tracteur et sa charrette roulent sur la ligne blanche.

— Ash, c’est quoi le mot quand les fermiers répandent du fumier sur les champs ?

— Euh… l’épandage ?

— C’est la saison ?

— Je ne pense pas, pourquoi ?

Pour toute réponse, un fumet particulièrement nauséabond s’infiltre par les vitres entrouvertes de leur voiture de location, imprégnant l’habitacle d’une puanteur qui leur pique les yeux.

— Remonte les vitres, s’écrie Sophie. Je mets la clim’ à fond pour tenter d’évacuer.

Contraint d’avancer à vitesse d’escargot, le véhicule se transforme en réfrigérateur roulant qui empeste.

Le temps se fait très long alors que les deux jeunes femmes contiennent des haut-le-cœur.

Les mains crispées sur le volant, Sophie crie subitement victoire. Faisant office de clignotant, un bras poilu émerge de l’intérieur du tracteur. L’équipage négocie un virage et s’engage sur un chemin boueux.

Les deux jeunes femmes attendent d’avoir parcouru plusieurs centaines de mètres pour descendre les vitres. Laissant l’air pur lui cingler le visage, Cendre tousse afin d’évacuer de ses poumons les derniers relents de fumier.

— J’espère que ça ne va pas imprégner les sièges, s’inquiète Sophie après un instant d’hilarité. Il faudra vérifier ce soir.

— Tu crois qu’ils vont nous engueuler, à l’agence de location ?

— On verra bien… Ce n’est pas comme si on avait cassé le véhicule. Regarde, on aperçoit les premières maisons du village. On va bientôt savoir pourquoi ta mamie ne répond pas au téléphone.

— Elle est sûrement à la supérette.

***

— À LA GENDARMERIE ?

Sophie se fourre les doigts dans les oreilles sous le regard hilare de Mlle Berthe.

— Toi, tu es bien la petite-fille de Léontine !

— Répétez-moi un peu toute l’histoire, s’il vous plaît. On vient de rester en apnée pendant plusieurs minutes derrière une charrette de fumier et j’ai le cerveau mal irrigué.

— Le sergent Pilon s’est présenté ce matin avec l’agent Moulin. Ils ont demandé à voir la grange. Quand ils en sont ressortis, ils ont empoigné Léontine par les coudes pour l’emmener au poste.

— Vous voulez qu’on jette un œil ? propose Sophie.

Mlle Berthe ne se le fait pas dire deux fois. Elle cale son râteau contre la clôture et retire ses gants de travail. Alors que des aboiements se déchaînent dans sa maisonnette, elle traverse la rue goudronnée et pénètre sans gêne dans le jardin de sa voisine.

— Eh bien, vous venez ? Bruno n’aime pas que je m’absente. Je préférerais qu’on fasse vite.

Prudemment, les trois femmes entrent dans la grange.

Le soleil qui filtre par les fenêtres carrées éclaire un espace banal. Du matériel d’horticulture. Quelques caisses hermétiques en plastique. Un empilement de vieux meubles. Des étagères en métal couvertes d’outillage et de pots cannelés.

Et au milieu du sol en béton, sur une bâche étanche, un pistolet à peinture rouge flanque quelques chaises.

Mlle Berthe étouffe une exclamation.

— Tout s’explique…

— Que se passe-t-il ? dit Cendre.

— Je crois qu’il vaut mieux que tu demandes directement à ta mamie. Je mets Bruno en laisse et je vous accompagne à la gendarmerie.

Légèrement larguées, les deux jeunes femmes restent seules à la porte de la grange, quand une des chaises attire l’attention de Sophie.

— Attends un peu ! C’est gravé « Propriété de la municipalité de Veules-les-Haies ». Léontine a chipé du mobilier urbain ?

Envisageant cette possibilité avec une horreur croissante, Cendre ferme les paupières jusqu’à ce que Mlle Berthe ressorte de chez elle.

Au bout d’une laisse en cuir, un petit bouledogue noir et blanc fripé affiche une moue renfrognée. Après avoir dévisagé Sophie et Cendre d’un air blasé, il crache un filet de bave et émet une flatulence mélodieuse qui paraît le convaincre de se mettre en mouvement.

Quelques minutes plus tard, dans le local qui sent l’encre et le café rance, Mlle Berthe est en pleine discussion avec l’agent Moulin.

— Sa petite-fille et son amie sont venues la chercher.

Le gendarme se tourne vers les deux jeunes femmes qui s’attardent sur le seuil.

— Je vous reconnais ! Elvire, mon ado de treize ans, adore votre Instagram. Elle est tout le temps ônnelaïne sur des comptes de livres.

Cendre le remercie d’une voix fluette tandis que Sophie prend le contrôle de la situation.

— On devait retrouver Léontine, mais on vient d’apprendre qu’elle est dans vos locaux.

Elle se garde bien de mentionner le spectacle qu’elles ont découvert dans la grange.

— Affirmatif. Mme Duval a été interpellée à son domicile dans le courant de la matinée, soupçonnée de vol et de recel de mobilier urbain.

— J’allais les remettre, réplique une voix forte à travers la vitre du bureau du fond.

— Soupçonnée de dégradation de mobilier urbain.

— Quelle dégradation ? J’essayais juste de les égayer un peu !

La porte du bureau s’ouvre violemment, révélant le visage frustré du sergent Pilon. Il regarde son collègue en braquant les index vers ses tympans pour indiquer des dommages permanents.

Apercevant les deux jeunes femmes, il s’approche d’elle en leur adressant un sourire mauvais.

— Vous avez bien fait de venir. Nous allons organiser une confrontation.

— Une c-confrontation ? balbutie Cendre.

— Nous avons constaté la présence de mobilier urbain dans la grange de l’interpellée, mais nous ne savons toujours pas comment elle l’y a transporté, puisqu’elle ne possède pas de véhicule.

— Et ? s’enquiert Mlle Berthe qui n’a pas perdu une milliseconde de la conversation.

— Sa famille parviendra peut-être à le lui faire avouer.

Trop interloquée pour articuler quoi que ce soit, Cendre laisse Sophie répondre à sa place.

— Certainement pas ! Nous sommes venues de Granfleur pour passer quelques jours de vacances. Nous ne savons rien de cette histoire.

— En plus, je ne vais pas cafter ma grand-mère parce qu’elle chipe du mobilier urbain pour le repeindre dans sa grange avec des couleurs plus jolies !

— Nous avons donc confirmation que sa famille couvre ses activités illicites, se ravit le sergent Pilon avec un sourire doucereux.

Devant l’air paniqué de Cendre, Mlle Berthe plaque une main sur son cœur d’un geste dramatique.

— Sergent, les filles et moi venons tout juste de découvrir le pot aux roses. J’habite en vis-à-vis et je n’ai jamais rien remarqué.

Sa réputation de commère la rend peu crédible, mais comme pour ponctuer les propos de sa maîtresse, Bruno crache un autre filet de bave et émet une longue note en fa qui le projette en avant.

— Si votre clébard pouvait éviter d’inonder mon parquet, ça m’arrangerait.

C’est le moment que choisit Léontine pour sortir du bureau. Ses cheveux courts orange encadrent un visage furibond qui se radoucit instantanément.

— Mes chéries ! Merci d’être venues me chercher ! Le sergent Pilon allait justement me laisser partir avec une simple contravention.

— Ah bon ? s’étonne Moulin. Vous n’avez pas dit qu’on allait la passer au grill pour lui faire cracher le nom de son complice ?

C’est la goutte de trop pour Pilon qui décide de ficher tout le monde dehors.

— Madame Duval, revenez lundi pour régler votre amende. Les documents seront prêts. En attendant, vous restituerez les objets du délit.

Cendre devine qu’il prépare un mauvais coup.

— On ira tout replacer au bon endroit avec notre véhicule de location, réplique Sophie qui a dû penser la même chose.

Pilon les dévisage successivement tandis que Léontine, les poings sur les hanches, pointe triomphalement le menton.

— Messieurs, désolée de vous avoir fait lever pour rien un samedi matin. Maintenant, si vous le permettez, je dois aller préparer à déjeuner pour mes deux petites chéries.

Elle leur sourit puis fait signe à Mlle Berthe de se joindre à elles. Lentement, la troupe regagne la sortie.

— La prochaine fois, je ne serai pas aussi indulgent.

L’animosité crue de Pilon provoque chez Bruno un déferlement paniqué de notes vrombissantes culminant sur une quinte de toux baveuse.

Cette pétarade mélodieuse est suivie d’un silence contemplatif.

— Ce n’est pas le tube de The Weeknd ? s’exclame Sophie en pointant l’index vers l’animal. Celui qui passe tout le temps à la radio ?

— DEHORS ! hurle Pilon.

Elles ne vont pas se le faire dire deux fois.

***

La pluie qui a interrompu leur déjeuner dans le jardin martèle encore les carreaux.

Calée dans un fauteuil baignant dans la chaleur cosy du poêle, Cendre a le nez dans une romance.

— Viens jouer aux cartes avec nous, lui dit Léontine. Sophie me met la pâtée. Tu préfères passer le reste de l’après-midi avec un homme dévêtu plutôt qu’avec ta mamie ?

Cendre abaisse son livre et lui jette un regard faussement indigné.

— D’ailleurs, maintenant que tu as le boulot et bientôt l’appart, il faudrait peut-être que tu songes à nous ramener un garçon qui n’existe pas que sur papier.

Cette phrase anodine heurte Cendre de plein fouet. Elle ne pense pas que Léontine soit au courant pour Quentin et elle refuse de lui révéler que deux ans après, son cœur est encore trop endurci par les cicatrices pour s’autoriser à ressentir quoi que ce soit.

Sophie vient à sa rescousse.

— Tu sais, Mamie, entre le travail et notre blog, Cendre est très occupée, mais je suis sûre qu’elle finira par rencontrer quelqu’un qui a les mêmes centres d’intérêt qu’elle et qui voudra d’une histoire sérieuse.

La jeune femme rougit sous le regard scrutateur de son aïeule qui a perdu sa gaieté habituelle. L’espace d’un instant, la tristesse de son veuvage lui creuse les traits, rapidement remplacée par un sourire ravi quand son portable vibre sur le comptoir du coin cuisine.

Léontine repose ses cartes et décroche à la hâte.

— Allô ? Non, je ne suis pas seule. Sophie, désolée pour cette manche, mais je dois prendre l’appel.

Elle s’éclipse à l’étage, faisant grincer l’escalier.

Sophie vient s’asseoir sur le canapé.

— Tu penses que c’est son complice ?

— Certainement. Tu sais qui c’est ?

— Aucune idée. Elle s’est peut-être trouvé un chéri.

Devant l’air embarrassé de Sophie qui ne veut pas faire offense à la mémoire de Papi Théophile, Cendre ressent une mélancolie soudaine.

— Si c’est le cas, je lui souhaite tout le bonheur du monde, mais…

— … ne viens pas ce soir ! Mes petites-filles sont là !

Au-dessus d’elles, les pas de Mamie Léontine font grincer les lattes du parquet.

Sophie réprime un sourire, visiblement flattée que la vieille dame la considère comme l’une des siennes. Cendre s’en réjouit pour elle, mais termine sa phrase d’une voix critique :

— … ce serait quand même une drôle de fréquentation, vu qu’elle s’est retrouvée au poste.

— Repeindre du mobilier urbain brun caca en rouge acajou, ce n’est pas une très grosse infraction. Si quelqu’un devait recevoir une amende, ce serait plutôt Bruno avec son intestin nucléaire.

— C’est parce qu’il était nerveux. Ce sergent a vraiment eu maille à partir avec Mamie ! J’espère qu’il ne va pas l’avoir dans le collimateur.

— … mardi, quinze heures, cours de yoga !

Les deux jeunes femmes relèvent la tête à l’unisson.

— Si tu as des affaires de sport, dit Sophie, tu sais ce qu’il te reste à faire.

Chapitre 3

Dimanche 27 août, la Brebis joliette

— Cendre, ne sois pas bête. Si tu veux progresser professionnellement, tu dois te créer un profil LinkedIn afin de te positionner comme figure de référence dans ta branche.

Son ordinateur portable dernier cri ouvert devant elle, sa grande sœur Mathilde ponctue ses propos de gestes secs.