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Elsa et Mohamed se rencontrent à Paris et finissent par s'aimer, dans un climat d'attentats et de tragédies migratoires.
Elsa et Mohamed tenaient-ils sans doute trop à la vie. Ils tenaient trop l’un à l’autre pour s’en aller cette nuit. Peut-être bien qu’au milieu du chaos quand les balles passaient autour d’eux au ralenti, ont-ils eu le temps de se dire : ‘On n’en a pas encore ni. Après ce soir, il y aura d’autres soirs, des centaines, des milliers d’autres soirs.’ (…) Il fallait les voir, pauvres fous qu’ils étaient, à danser sans orchestre et sans musique, à tournoyer main dans la main aux quatre coins de la place de la République. » Une histoire d’amour en dépit des attentats terroristes, des blessures dans la chair et dans l’âme, des tragédies migratoires, des débats et des déchirements, entre Paris et Tunis. HK excelle ici encore à jongler avec tous les sentiments, toutes les influences, toutes les mélodies, tous les mots.
Un roman écrit en plein état d’urgence, comme pour nous donner envie de « danser ensemble au son du luth (…) de danser dehors et même pire, de danser encore quand d’autres tirent ».
EXTRAIT
S’aimeront-il quelques mois plus tard à Tunis ? Le vendredi 17 décembre 2010, Mohamed se trouve en Tunisie. Il s’y est rendu quelques jours auparavant suite au décès de son oncle Ayman. Ayman était père de quatre enfants, tous très proches de Mohamed et de sa sœur Zohra. Tous les deux se sont donc fait un devoir d’accompagner leurs parents pour assister aux funérailles, puis ils ont décidé de rester avec eux quelques jours supplémentaires « au pays ».
À l’heure des informations, alors qu’une partie de la famille est campée devant la télévision pendant que d’autres s’affairent ici et là ; ce n’est pas sur la première chaîne tunisienne qu’on peut entendre parler du jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, qui ce matin-même, après s’être fait confisquer sa marchandise par des policiers municipaux, s’est aspergé d’essence puis s’est immolé devant le siège du gouvernorat. En effet, au moment où des rassemblements en soutien au jeune homme commencent à avoir lieu sur place, la grande chaîne publique du pays diffuse un documentaire animalier !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Kaddour Hadadi (HK), né à Roubaix en 1976, est auteur, compositeur, interprète et leader du groupe « HK et les Saltimbanks ». Citoyen du monde et passionné d’écriture, il publie chez Riveneuve trois romans (J’écris donc j’existe, Néapolis, Le cœur à l’outrage) avant de s’essayer au scénario de BD.
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Seitenzahl: 151
Veröffentlichungsjahr: 2019
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« Le vrai rêveur est celui qui rêve de l’impossible. »
Elsa Triolet
Ils sont nés tous les deux une nuit de novembre, dans les bras l’un de l’autre
Ils sont venus au monde un de ces jours maudits dévastés par la peur
Et la Terre un instant aurait tellement aimé retenir son souffle, et puis ne plus tourner
Et le temps, même lui, doit se sentir coupable de ne s’être arrêté
Ils sont nés à Paris un vendredi 13
Dans un petit troquet, au coin d’une rue calme
D’un quartier populaire
Ils sont nés entourés de quelques gens tranquilles
Des gens sans histoires, d’illustres anonymes
Des Parisiens !
Oh, pas de ceux que vous croiserez
De jour ou à la nuit tombée
Sur les grands boulevards ou sur les Champs-Élysées
Des gens modestes, comprenez
Certains, il y a longtemps, ont vu le jour dans cette ville
D’autres sont venus d’Asie, d’Afrique, d’Europe de l’Est ou du Sud
Ou d’où que l’on puisse venir quand on n’est pas né ici
Des êtres humains
Probablement eux-mêmes enfants
Parents, ancêtres ou descendants
D’exilés ou de migrants
Sédentaires ou voyageurs seulement de passage
Le cri des nouveaux-nés, l’avez-vous entendu ?
Au milieu du fracas, des milliers d’autres cris
Et des vitres en éclairs, et des éclats de vie
Seront-ils nés pour rien ?
Auront-ils un répit ?
Une deuxième chance, un autre rendez-vous ?
Au-dessus d’une table
Entre les verres, les assiettes, et les téléphones portables
Leurs coudes s’étaient posés
Leurs mains s’étaient croisées, et tout comme leurs grands yeux
Ne pouvaient se quitter
C’est alors qu’ils pensaient chacun sans le dire
Que la nuit serait longue à n’en jamais finir
D’une minute à l’autre, ils quitteront les lieux
Dans les rues de Paris, puis sur les quais de Seine
Ils marcheront un peu, ils rejoueront la scène
De ces deux drôles d’oiseaux qui se croient seuls au monde
Et qui courent, et qui volent, et qui piaillent de rire
Et puis après peut-être
Si le cœur leur en dit, s’ils trouvent un bel endroit
Un beau plancher en bois
Et puis un bel orchestre
De la bonne musique
Ils s’en iront danser
Bien plus tard dans la nuit
Ils rentreront chez elle
Ou chez lui, peu importe
Ils ne s’arrêteront pas sur le pas de la porte
Amants fous, âmes en fleur
Ils s’aimeront des heures
Ils s’aimeront encore aux premières aurores
Et le croissant de lune, et l’étoile du matin, s’endormiront alors
Leurs cœurs battront si fort, et leurs souffles bruyants
Pourront-ils entendre ?
Le monde va mal
Et les oiseaux rêveurs
Feraient bien de trouver très vite un autre ailleurs
Une autre planète
Pour voir leurs amours naître
Oui monsieur, oui madame, croyez-moi, ils sont nés !
D’une façon soudaine, tous deux prématurés
Projetés sur le sol, l’un tout contre l’autre
Ils sont nés à Paris une nuit de terreur
Oh non, Paris n’est pas le centre du monde
Et la vie et la mort ont élu domicile
Un peu partout sur cette Terre
S’ils avaient pu choisir, seraient-ils nés la veille
Du côté de Beyrouth ?
Il s’appelle Mohamed. Il est venu au monde au premier jour de l’été 1988, à Valenciennes. Né en France de parents tunisiens, il est ce qu’on appelle un « bi-national ». Fils d’un ouvrier et d’une mère au foyer, cinquième enfant d’une famille qui en compte six, assez grand et relativement mince, on peut dire de lui que c’est un garçon débrouillard et inventif. Il a la tchatche comme on dit dans le quartier ! Toujours souriant au milieu de ses frères de galères, c’est souvent lui qui trouve le bon mot, la bonne idée, que ce soit pour vanner un pote ou épater un professeur. Oui ! Mohamed est aussi très bon élève : d’un naturel ouvert, volubile et curieux, il sait quand il le faut, se montrer studieux, organisé et besogneux.
Au sein de sa famille nombreuse où les liens sont forts et constants, Mohamed a tout pour être heureux : il est aimé et il aime ses sœurs, ses frères, ses parents, ses oncles, ses tantes, ses cousines et ses cousins… et puis sa grand-mère, presque centenaire ! Mais depuis l’âge de quinze ans, il ne pense qu’à une seule chose : obtenir son baccalauréat avec la plus belle des mentions, pour ensuite « descendre à Paris ! » Ses parents préféreraient le voir « monter à Lille » : ce serait beaucoup plus simple pour lui comme pour eux, il n’aurait pas de soucis d’argent ou de logement ; et puis, « il y a de bonnes écoles à Lille ». Mais non, son avenir, il l’envisage dans la capitale ! Se sentirait-il un peu trop à l’étroit là-haut, dans cette petite banlieue de Valenciennes ? Ou peut-être, comme le lui disent souvent ses amis, a-t-il les rêves un peu trop grands ?
Ses rêves, parlons-en ! Monsieur Mohamed se dit poète !
Il écrit, et pas seulement à ses heures perdues. Il écrit depuis l’âge de treize ans, chaque jour, des textes de toutes sortes : des citations, des histoires, des poèmes, des pensées… qu’il compile dans des petits cahiers, qu’il empile sur son petit bureau, au fond de la petite chambre qu’il partage avec son petit frère.
Monsieur Mohamed s’autorise à penser qu’il pourrait, et pourquoi pas un de ces jours voir son nom tout là-haut tutoyer ceux de Rimbaud, d’Apollinaire, de Hugo, d’Aragon et de Prévert… Rien que ça ! Mohamed Gouja (Gouja sans « t » comme il aime souvent à le rappeler), « quel drôle de nom pour un poète français ! » Ce genre de préjugés, Mohamed n’en a que faire, au contraire il les sait répandus dans certains esprits un peu trop étriqués. Ça lui donne beaucoup de force et de motivation.
Il va à Paris ! Pour y faire de longues études et intégrer les plus grandes écoles, rendre ses parents fiers, eux qu’il a si longtemps vu travailler d’arrache-pied, humblement, sans jamais se plaindre. Il va à Paris ! Pour étancher une grande soif de liberté et d’indépendance. Et pour tout ça, il est prêt à bien des sacrifices. Quitter la maison familiale, devoir enchaîner les petits boulots en plus de ses études, ce n’est pas exactement le genre de choses qui l’effraient.
Elle s’appelle Elsa. Elle est née à Dieppe, au printemps de l’an 1989, d’un père boulanger et d’une mère couturière. Deuxième fille d’une famille de trois enfants, elle est d’un naturel discret et réservé. Elle est celle qu’on ne voit ni n’entend jamais, « ah bon, tu étais là !? », voilà très exactement le genre de phrases auxquelles elle a été habituée toute son enfance. Rêveuse et solitaire, elle vit dans son monde, à part, les yeux souvent levés vers le ciel ou tournés vers un horizon lointain. Elle aime regarder là où personne ne regarde, voir ce que personne ne voit, elle cultive sa différence, naturellement, sans y penser. Elle aime lire aussi : des romans, des recueils de poésie, des bandes dessinées…
Elsa est douée dans tout ce qu’elle entreprend, travailleuse qui plus est, et créative. Elle a juste, peut-être un tout petit problème : elle ne sait pas ce qu’elle veut faire de sa vie ! Un problème ? Elle vous parlerait plutôt d’opportunité ! Elle se dit que tant qu’on n’a pas choisi, c’est qu’on ne s’est pas trompé. Et Elsa déteste se tromper ! Elle a toujours du mal à se décider, même pour la plus futile des choses. C’est ainsi : il lui faut sans cesse peser le pour et le contre, contrebalancer les arguments contraires, confronter les différents points de vue possibles, faire le point sur la situation… pour au final, en général mon général, être en retard !
Mais s’il y a bien une chose dont elle est absolument certaine, c’est Paris ! Paris, et tout ce qu’elle a pu en lire ! Paris où, paraît-il, l’encre coule encore à flot dans la Seine. Cette ville qui a fasciné les plus grands, cette ville qui vous avale et vous recrache en un instant. Paris, où se croisent petits chemins, rues étroites, squares et grands boulevards… Elle se dit que s’il y a un endroit au monde où elle pourra rencontrer son destin, c’est là-bas et nulle part ailleurs. Excellente élève, elle obtient son bac avec les félicitations du jury. C’est ainsi qu’elle décroche une bourse et qu’en septembre 2007 elle débarque dans la capitale pour s’en aller étudier les lettres modernes à la Sorbonne.
Ah oui, j’oubliais de vous dire : Elsa est jolie, très jolie. Et Mohamed a… comment dire ? le charme fou du tchatcheur maladroit et faussement sûr de lui.
C’est donc à Paris qu’Elsa et Mohamed se rencontrent ! Ils sont inscrits dans la même université, fréquentent les mêmes amphis, la même année… C’est ainsi qu’un jour, entre deux cours, dans un café à l’angle d’une rue, ils commencent à se parler le plus naturellement du monde. Ils viennent l’une et l’autre d’un milieu modeste, elle fille d’artisan et lui fils d’ouvrier, c’est peut-être ça qui les rapproche. Très vite ils deviennent copains, puis de véritables amis.
Quelques semaines après son arrivée dans la capitale, Mohamed, débrouillard et original comme toujours, se trouve un petit boulot : une quinzaine d’heures par semaine dans une boutique littéraire faisant à la fois office de librairie et de maison d’édition ! Le jour où, fier et heureux, il annonce la grande nouvelle à Elsa, elle ne peut s’empêcher de lui demander : « Mais comment as-tu fait ? »
« Quand je suis arrivé à Paris le premier jour, après avoir déposé toutes mes affaires dans ma chambre, j’ai fait le tour du quartier, et j’ai vu une petite librairie qui portait un drôle de nom. J’y suis entré par curiosité, et j’ai tout de suite adoré ce lieu ! Les jours qui ont suivi, j’y suis retourné deux, trois fois, comme ça pour le plaisir d’ouvrir un livre, sans jamais rien acheter. Le gars et la fille qui travaillaient là avaient l’air plutôt sympa. Un jour, je me suis dit : « Ce serait vraiment génial si tu pouvais bosser dans un endroit comme celui-là ! », et puis, tu vas peut-être trouver ça étrange, mais il y avait comme une petite voix qui me disait « Mohamed, cet endroit est fait pour toi ! » Trois jours après, je suis repassé par-là à l’heure du déjeuner, la librairie était fermée, mais il y avait des gens à l’intérieur. J’ai frappé à la porte et j’ai attendu un peu. C’est le vendeur qui est venu m’ouvrir, le gars sympa que j’avais croisé plusieurs fois, et qui m’avait même conseillé un livre quelques jours auparavant. Je lui ai demandé à voir le directeur, ça l’a fait rire ! Et puis, en s’approchant de moi comme pour me faire une confidence, il m’a dit à voix basse : « Je crois que le directeur est juste en face de vous ». Alors je lui ai parlé de moi, de mes études, de mes passions, de mon rêve de publier un jour un roman ou un recueil. Ensuite je lui ai dit que je serais vraiment très heureux de pouvoir travailler dans les métiers du livre, que ça me permettrait peut-être d’entrer dans ce monde par la petite porte, de m’y faire une place l’air de rien : « Alors voilà, sait-on jamais, si vous aviez besoin de quelqu’un pour aider à ranger, faire du tri, chercher des courriers, faire le ménage, accueillir et conseiller les gens, répondre au téléphone, ou je ne sais quelle autre tâche qu’elle soit ingrate ou gratifiante, je suis votre homme ! » Là encore, il a ri. Je crois qu’il ne me prenait pas très au sérieux. Il m’a dit que je pouvais toujours lui déposer un CV et qu’il n’hésiterait pas à me rappeler si besoin. Je lui ai alors laissé mes coordonnées, mais surtout, je lui ai donné un texte que je venais d’écrire en lui expliquant que j’avais voulu rendre hommage à ce bel endroit, et à son nom, si particulier. Juste avant de lui dire au revoir, j’ai pris l’air du gars sûr de lui, et je lui ai lancé : « Vous pouvez prendre ce texte comme une lettre de motivation ». Il a ri de plus belle en me disant que je ne manquais vraiment pas de culot.
Il y a au coin de ma rue une petite boutique
Chaleureuse et accueillante
Créative et bouillonnante
Improbable et déroutante
Incroyablement surprenante
Son histoire je vous la livre
C’est vrai qu’elle ne manque pas de sel
Elle est de celles qui vous enivrent
De celles qui vous ensorcellent
Quand Paris est sous la brume
Quand il pleut, quand il fait froid
Quand j’ai mal à mon stylo-plume
Quand mon crayon reste de bois
Je sais qu’il y a un endroit
Où il fait bon passer le temps
Tourner les pages du bout des doigts
En chuchotant du bout des lèvres
« L’Épicerie des poètes ! »
En voilà un drôle de nom
En voilà une drôle d’idée
Pour qui voudrait se sustenter
Pas de quoi se remplir la panse
Est-ce donc un drame ?
Abreuver et nourrir son âme
C’n’est pas si mal quand on y pense
Une pincée de rêves en grand
Deux, trois, quatre bouteilles en vers
Des récits jetés à la mer
Quelques paquets de mots futiles
Quelques pieds sous la lampe à huile
Et des biscuits de poésie
À grignoter toute la nuit
Oui ! Le poète est une espèce en voie de disparition
L’épicier, lui, subit la loi de la grande distribution
Tous les deux, c’était écrit, un beau matin, se sont alliés
« Hey l’ami, ça te dirait de devenir mon associé ? »
Ils se sont tapés dans la main
Et ici même vous le voyez
Sans attendre le lendemain
Leur nouvelle vie a commencé
À « l’Épicerie des poètes », pour trois sous
Que l’on soit sobre, que l’on soit saoul
On peut s’enivrer sans faim
Enfin, s’abreuver de mots fins
Délicatement choisis pour leur beauté
Soigneusement triés, et mille fois pesés
Des mots qui parlent
Des mots qui chantent
Des mots malins qui jamais ne s’emmêlent
Non mais ! De quoi je me mêle
Oui c’est vrai, Monsieur l’agent, je vous l’avoue
Je m’y rends parfois discrètement, à pas de loup
Et j’erre, l’air de rien, dans les rayons
J’ouvre un bouquin, je m’assure qu’il n’y ait personne à l’horizon
Et je pique !
Oui ! Je pique des mots-clés, des vers et des idées
Je pique des histoires entières
Pas plus tard qu’avant-hier !
Je pique et je picore, ce n’est pas bien, oui je le sais
Mais n’est-ce pas Lavoisier qui disait
Que rien ne se perd et rien ne se crée !?
Puis-je vous livrer un secret ?
À « l’Épicerie des poètes » me croirez-vous ?
Un jour de grande tempête, j’y ai croisé un homme fou
À ce chapitre de sa vie, il nourrissait l’ambition
De réciter des poésies et de chanter des chansons
– Monsieur est un poète, Monsieur est un artiste ?
– Non, monsieur est rêveur
Et je n’crois pas en vérité que le rêve soit proscrit
Le rêve c’est là tout ce qu’il nous reste !
– Non ! Les mots, Monsieur ! Il nous reste les mots !
Un mot, c’est gratuit ; un mot, c’est donné à tout le monde
– Et pourtant, un mot, un seul peut vous coûter si cher !
– Les lettres ! Pas celles de noblesse
Les belles, les imprudentes, les merveilleuses enchanteresses
Des lettres pour tout le monde, des lettres grandes ouvertes
L’encre !
Non pas celle qui nous attache
Pas celle qui fait tache ou qui nous fait ombrage
L’encre du voyage, qui nous emmène sous d’autres cieux
L’encre qui te dessine, toi l’encre de mes yeux
Le papier ! Il nous reste le papier
Pas le petit billet vert, jaune, bleu ou gris selon la mode ou le pays
Non la page vierge qui ne demande qu’à parler, qu’à recevoir et à donner
« Petites lettres à grandes ailes, soyez toutes les bienvenues
Vous qui venez de si loin, vous qui en avez tant vu
Posez-vous mesdemoiselles, quelques instants dans mon refuge
Donnez-moi des nouvelles du ciel, de la Lune et du déluge »
Et puis il y a les livres, il nous reste les livres
Ceux qui nous prennent, et nous enlèvent
Quelques instants, par-ci, par-là, loin de la loi du « marche ou crève »
Et qui nous disent : « assieds-toi là et lis un peu
Arrête-toi, ouvre les yeux
Et vois le monde tel qu’il n’a jamais été, tel qu’il n’est plus
Ou tel qu’il n’est pas encore »
Oui ! À « l’Épicerie des poètes » vous trouverez un peu tout ça
Et puis qui sait, un jour peut-être, croyez-moi autant que j’y crois
Vous pourrez lire ces quelques vers signés Mohamed Gouja
Un mois après il me rappelait et demandait à me voir !
Son jeune stagiaire venait de finir son contrat. Il me dit qu’en attendant de trouver quelqu’un d’autre, il voulait bien me prendre à l’essai un mois, en me faisant un petit contrat très symbolique ; et qu’en effet, malheureusement, les tâches qu’il allait me confier ne seraient pas toujours très gratifiantes. »
Le directeur s’appelle Gilles Dubois. Pas sûr en vérité qu’il ait grand besoin de quelqu’un. Peut-être a-t-il été bluffé par le panache du jeune homme. Peut-être a-t-il été charmé par son audace ou par sa plume. Peut-être a-t-il tout simplement apprécié le bel hommage rendu à son « épicerie des poètes ».
Monsieur Gilles Dubois est-il lui-même un de ces doux rêveurs croyant encore aux histoires impossibles ? En embauchant Mohamed, parie-t-il sur un avenir improbable ?
Espère-t-il qu’au-delà de ce « mois d’essai pour commencer », ils pourraient marcher ensemble de longues années ?
Après avoir attentivement écouté Mohamed lui raconter sa drôle d’histoire, Elsa prononce ces quelques mots, dans un sourire incrédule : « Toi, tu es décidément quelqu’un de surprenant ! »
Surprenante, Elsa sait l’être elle aussi ! Et plus d’une fois, il lui est arrivé de prendre Mohamed au dépourvu, comme par exemple, cette nuit-là :
