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L'auteure aime les livres qui font voyager dans le temps et l'espace. Ses nouvelles, d'inspiration variée, sont à son image. Elles emmèneront celles et ceux qui les liront du monde des mythes et des contes au monde de demain (sans oublier le monde d'autrefois), de la Grèce à la France des villes et des campagnes, sans oublier l'Italie, chère à son coeur.
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Seitenzahl: 280
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Je n'ai pas la prétention d'être une écrivaine. D'ailleurs, je n'apprécie pas beaucoup ce mot. J'ai écrit ces nouvelles parce que je me suis aperçue, tardivement certes, que j'aimais écrire quand je n'ai aucune obligation de le faire, évoque un sujet qui me plaît, me tient à cœur ou me rappelle les moments les plus heureux de mon enfance.
Bien sûr, je désire que ces nouvelles plaisent, sinon je serais quelqu'une qui a « écrit vaine... ment ». En guise de préface, je dirai simplement que si on a autant de plaisir à lire mes histoires que j’en ai eu à les écrire, je serai heureuse et fière de moi.
J. R.-J.
Préface
Le monde de maintenant
Le canapé rouge
Une balade en forêt
La poupée
Le manoir du bout du monde
Le fil de l’histoire
Cold Case
Cauchemar en cuisine
Le monde d'autrefois, du Moyen Âge, aux années 50
La première victoire de Jeanne d'Arc
Le château de Circé
La sorcière de la source bleu turquoise
Masques et bergamasques
De longues années de fiançailles
Adèle et son train-train
Qui est le grand méchant loup ?
Le monde de demain
Morgane, la fée détrônée
Le monde comme il ne va pas
Le pouce et l'oreille de Darwin
Le monde intemporel des mythes et des contes
Le chasseur chassé
La belle et la bête
Conte de la pluie et du beau temps
La dame à la licorne
Tout ce qui brille n’est pas d’or
À la poursuite de l’escarboucle
Quand le padischah n'est pas là...
Léonie avait profité de ses vacances pour acheter, avec son compagnon, un charmant appartement sous les toits. Non pas qu'elle fût du genre Mimi Pinson, adepte de la bohème parisienne, mais elle avait eu le coup de foudre pour ce qui était à ses yeux encore candides, malgré sa trentaine, un vrai nid d'amour. Meubler cet appartement avait créé chez les deux amoureux une entente nouvelle, une véritable connivence qui lui rappelait presque les sentiments intenses qu'elle avait ressentis quand elle avait rencontré celui qu'elle appelait, sans persiflage aucun, « l'homme de sa vie ». Pour elle, comme pour lui, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes...
Elle ne connaissait aucun de ses voisins. Tous étaient discrets et elle ne manquait pas de se féliciter d'avoir choisi un appartement dans un immeuble aussi tranquille. Mais un beau jour :
- Ah ! C'est vous la nouvelle proprio du grenier. Eh bien, je vous souhaite bonne chance, à vous et à votre mari (l'homme qui l'interpellait ainsi occupait le deuxième étage), car les deux couples qui vous ont précédés n'ont vécu que deux ans dans cet appartement avant de se séparer. Et comme dit le proverbe, jamais deux sans trois...
Il attendit un instant avant d'ajouter :
- Bonne journée et à bientôt.
Elle entendit alors un rire grinçant, sardonique, celui-là même – crut-elle – que les légendes qui avaient enchanté son enfance, accordaient au diable aux pieds fourchus.
Le soir, elle ne put s'endormir : les paroles funestes lui revenaient à l'esprit. Elle essaya de penser à autre chose, aux nouvelles perspectives que lui offrait son avenir professionnel. Après de longues années d'études et une persévérance à toute épreuve, elle venait d'obtenir un poste à l'Institut de papyrologie du Caire. Une nouvelle vie allait débuter pour elle, une vie qu'elle avait ardemment désirée. Cependant elle restait inquiète, l'avertissement du voisin marquait-il la fin des jours fastes et son bonheur qui lui semblait tout à coup bien fragile allait-il prendre fin ? D'accord, elle avait obtenu ce qu'elle désirait et partait pour l'Égypte mais son bien-aimé, lui, restait en France.
Il ne pourrait la rejoindre, au plus tôt, que l'année suivante.
- Cet affreux bonhomme, c'est certain, nous épie. Avec quel air moqueur il a prononcé les mots "grenier «et "votre mari" alors que je suis sûre et certaine qu'il a vu les deux noms inscrits sur notre boîte aux lettres. Pourtant il ne ressemble guère à un jeteur de sort avec son short informe, ses grandes chaussettes en accordéon et ses sandales.
Quelques jours plus tard, dans l'escalier :
- Ah, ah, ah ! Ma fille a tout vu. Vous en avez eu du mal à monter dans votre logement le canapé que vous venez d'acheter. Et vous aurez encore plus de mal dans deux ans quand vous voudrez l'enlever pour cause de déménagement. Et en plus, choisir du rouge, quelle drôle de couleur pour un canapé !
Et de nouveau ce rire menaçant et sinistre. Léonie en resta pétrifiée. Sa fille, pensa-t-elle, cette gamine ébouriffée et mutique, au regard clair et étrangement fixe, elle l'avait souvent rencontrée dans la cour de l'immeuble, toujours solitaire et silencieuse. À croire que l'adolescente, elle aussi, les surveillait. La veille, leur rencontre muette s'était curieusement prolongée et la jeune femme, sans le vouloir, avait effleuré le pendentif égyptien qui ne quittait jamais son cou. Ce vieux bijou en argent ciselé représentait le scarabée divin, le dieu Râ qui, chaque matin, se levait, glorieux, après avoir combattu toute la nuit et remporté la victoire contre les forces des ténèbres. Elle se pensait bien trop rationaliste pour être superstitieuse et n'avouerait jamais qu'elle considérait cette babiole comme un porte-bonheur.
Les jours suivants, elle se mit à regarder son canapé d'un beau rouge profond d'un air soupçonneux. Sa couleur ne luisait-elle pas doucement, particulièrement le soir, quand une lumière tamisée éclairait le salon, tandis que tous deux devisaient paisiblement. Moment privilégié que les deux amoureux vivaient avec ferveur car, l'été finissant, l'heure de la séparation approchait. Ce canapé, qui leur avait tapé dans l'œil, ne leur porterait-il pas la guigne dont il partageait la couleur ? Décidément, ce maudit voisin avait tourneboulé l'esprit de Léonie, si elle ne se raisonnait pas, elle le considérerait bientôt, au mieux, comme un jettatore, au pis, comme un suppôt du Malin, cornu et boiteux !
Pourquoi les paroles de cet homme qu'elle ne connaissait pas l'avaient-elles bouleversée à ce point ? Pourquoi avaient-elles eu autant d'écho, transformant sa sérénité coutumière en inquiétude grandissante ? Elle devait faire preuve de lucidité. Elle n'avait jamais été vraiment jalouse de son compagnon et avait confiance en lui. Elle savait bien que, quand elle serait en Égypte, les tentations et les occasions ne manqueraient pas. Comme il donnait des cours à l'université, il côtoierait nombre de jeunes personnes fraîches et pulpeuses. Certaines d'entre elles ne manqueraient pas de feindre le plus grand intérêt pour la philologie des langues anciennes afin d'attirer l'attention de ce professeur si brillant et si sympathique ! Et elle partait, le laissant à sa solitude...
L'automne vint et Léonie partit.
À l'Institut, le travail ne manquait pas, l'étude des papyrus la passionnait et elle consacrait beaucoup de temps à ses traductions. Quand elle se penchait sur un papyrus, elle ressentait une étrange émotion, elle imaginait les scribes qui avaient taillé leur calame, préparé leurs deux pains d'encre rouge et noire, et c'était pour elle, comme un lien qui se nouait entre eux : ne partageaient-ils pas, par-delà les siècles, le même amour respectueux des textes écrits ? Ses collègues n'étaient pas bégueules et l'eurent vite adoptée, même s'ils la plaisantaient sur son célibat rigoureux. Certains (surtout les plus jeunes ou ceux qui se croyaient toujours et encore irrésistibles) l'appelaient sainte Léonie des Manuscrits sacrés. Elle ne menait pourtant pas une vie de nonne cloîtrée. Elle aimait la vie trépidante du Caire, ville monstrueuse qui ne dormait jamais, la vallée du Nil qui offrait des paysages d'une beauté si simple, si évidente qu'elle ne s'en lassait pas, paysages presque identiques à ceux représentés dans les tombes des pharaons. À croire, qu'à la campagne, au bord du grand fleuve, le temps s'était arrêté. L'Égypte lui avait déjà offert des souvenirs. Elle se rappelait particulièrement la pyramide rouge de Dahchour, dont les blocs de calcaire rosissaient au soleil, son imposante masse pourprée se détachant sur le bleu immuable du ciel. Un coucher de soleil à Assouan, en face de l'île Éléphantine lui revenait souvent à l'esprit. Elle revoyait l'astre solaire, trônant sous un vaste dais tendu de légers nuages carmin et vermillon. Elle avait pensé : « Tiens ! Le dieu Râ, lui aussi, a un canapé rouge ! » Elle n'avait pas oublié les paroles du voisin, oiseau de mauvais augure, qui lui gâchaient la vie et, quand ce qu'elle craignait être une sombre prédiction se rappelait à sa mémoire, elle serrait instinctivement le pendentif qui ne la quittait pas.
Les semaines, les mois s'écoulèrent, ponctués de nombreux rendez-vous sur Messenger, la providence des amoureux séparés, et de plusieurs retours en France, dans cet appartement qui scellait leur amoureuse complicité.
À la rentrée suivante, tous deux se retrouvèrent au Caire, « l'homme de sa vie » avait trouvé un poste dans une école privée. Un peu gênée, elle lui avoua :
- Tu mérites mieux que cela.
- Je le sais, reconnut-il avec une douceur résignée qui lui alla droit au cœur, mais je n'ai plus envie de vivre loin de toi. » Un tel aveu la convainquit de la solidité de l'amour de son compagnon avec qui elle venait de se pacser.
À Noël, de retour en France, ils étaient tout au plaisir de retrouver leurs pénates. Dans l'escalier, les premières personnes qu'ils rencontrèrent furent le voisin du deuxième et sa fille. Léonie s'aperçut que le pseudo-voyant boitait et que les cheveux de sa fille, toujours coiffée comme la poupée du loup, de blond filasse, étaient désormais d'un rouge orangé des plus flashy. Léonie n'accorda aucune importance à ces nouveautés qui, il y a quelque temps, l'auraient troublée et lui auraient semblé de mauvais augure. Elle était, désormais, sûre de leur amour, la preuve : le sapin de Noël, cette année, serait richement décoré et ses boules étincelantes, du plus bel incarnat, seraient assorties au canapé rouge.
(La mesnie Hellequin, évoquée dans cette nouvelle, est un mythe d'origine germanique, qui apparaît en France au XIIe siècle. Ce cortège fantastique et effrayant est de mauvais augure. Le mot mesnie désigne les gens vivant ensemble (dans une même maison), qu'ils soient de la même famille ou non. Hellequin peut être rapproché de Helle König, le roi de l'enfer.)
C’était l’été indien. Le soleil chauffait le feuillage des arbres et mêlait les parfums de leurs essences variées. Et quelle sérénité ! Cette balade en forêt lui faisait du bien. Elle soupira. Son compagnon faisait un reportage en Syrie et chaque fois qu’il partait dans des pays en guerre, elle ne dormait plus. Que n’était-elle tombée amoureuse d’un pantouflard pour qui l’aventure se limitait à aller une fois par an au bord de la grande bleue ? Heureusement, il devait rentrer bientôt...
Dans le silence qui régnait sous un ciel sans nuages, un vieux chêne se mit à bruire alors qu’il n’y avait pas un souffle de vent. Un autre remua ses branches avec une frénésie inexplicable. Un arbuste se ploya comme s’il était la proie d’un cyclone. Puis tous les arbres se mirent à chuchoter. On aurait dit le bruit de l’eau. Ce fut, d’abord le clapotis, léger, d’une source qui peine à sourdre parmi les joncs, puis le murmure d’un petit ruisseau qui coule allègrement dans la prairie, enfin, le fracas d’une cataracte. Pourtant Céleste savait qu’il n’y avait pas le moindre ru, pas la plus petite cascatelle dans ces bois. Elle dressa l’oreille quand, venant des profondeurs de la forêt, des croassements de corbeaux invisibles se firent entendre. « Il se fait tard, je ferais bien de rentrer, se dit-elle. »
Soudain, une vaste rumeur se propagea où se mêlaient des cliquetis, le bruit de pas qui piétinaient, le son du cor et même — eût-on cru — des claquements de cymbales. Le grondement devint vacarme, et Céleste vit apparaître trois cavaliers, le premier montait un cheval blanc, le deuxième, armé d’une épée, avait un destrier rouge comme le sang, et le troisième, un étalon aux naseaux fumants, noir comme la nuit. Ils étaient terrifiants. Suivait un cortège gesticulant et rageur, qui semblait ne pas avoir de fin. Des hommes incroyablement laids brandissaient des haches, des crochets, des épieux. Des femmes aux longs cheveux emmêlés comme ceux de Méduse, tambourinaient, sans répit aucun, sur des marmites et des chaudrons. Puis ce fut le tour des estropiés, des amputés, à l’agilité surprenante malgré leurs infirmités. Un troupeau de formes noires et encapuchonnées s’avança : les lépreux. Céleste entendit distinctement leurs crécelles. Derrière eux, un quatrième cavalier, squelettique, vêtu d’une longue cape qui se fondait dans le crépuscule et armé d’une faux, les bousculait, les pressait de sa monture piaffante, une haridelle d’une pâleur de cadavre. La cacophonie infernale de ce cortège, qui insultait le chant des oiseaux et les bruits feutrés des animaux de la forêt, fit naître un écho qui dura longtemps, ce fut du moins l’impression de Céleste...
Elle se retrouva, assise au pied d’un arbre, elle ne savait comment.
La mesnie Hellequin ! Elle l’avait reconnue, elle connaissait la mythologie, les contes et les légendes. Elle se souvenait d’anciennes lectures qu’elle avait faites concernant cette « mesnie », maisonnée diabolique, infernal cortège de mauvais augure, qui avait longtemps hanté les nuits de nos aïeux, les empêchant de sortir le soir tant ils craignaient de voir ces créatures maléfiques, annonciatrices de mort prochaine.
La lune cornue, entourée d’une mousse de nuages orangés, éclairait à présent le chemin. Au pied de la colline, les lumières de la ville étincelaient. « Il faut que je prévienne ma mère, elle doit être terriblement inquiète, mais, zut j’ai encore oublié mon téléphone ! » Décidément, encore un acte manqué. Depuis que son amoureux était parti, elle ne cessait d’oublier son portable. Alors qu’elle espérait tant ses coups de téléphone, craignait-elle d’apprendre une terrible nouvelle ? Elle ne démêlait pas très bien les raisons de ces oublis. Son portable, au fil des jours, devenait un objet redouté dont, pourtant, elle souhaitait la sonnerie. Elle attendait des heures durant le coup de fil rassurant : « Tout va très bien, ma chérie, je suis bien entouré, j’ai confiance en mon fixeur mais je ne peux pas te parler plus longtemps. Je suis prudent, je t’aime », tout en ne pouvant pas s’empêcher de penser que cet objet si pratique et à présent si commun avait le pouvoir de lui annoncer une nouvelle funeste et définitive qui la laisserait anéantie. Et quand elle partait se promener seule, sans doute pour avoir un peu de répit elle oubliait son téléphone.
Quand sa mère, qui était venue passer quelques jours auprès d’elle (la santé de sa fille l’inquiétait), vit le visage livide de Céleste et ses yeux presque déments, elle s’empressa d’annoncer : « Mickaël a appelé. Comme tu avais oublié ton portable, je me suis permis de décrocher. Il rentre demain. Il arrive à Roissy vers midi et prendra le premier TGV. » Aussitôt le visage de Céleste retrouva sa beauté naturelle et elle dîna d’un bon appétit. Le soir, dans sa chambre, elle se fit son petit sermon habituel : « Il serait temps, ma fille, que tu deviennes une personne raisonnable et que tu brides ton imagination qui ne cesse de te jouer des tours. N’oublie pas que c’est la folle du logis ! » Et elle dormit comme un loir.
Le lendemain, en fin d’après-midi, un coup de téléphone. Céleste se précipite. Une voix inconnue interroge : « Céleste A. ? » Le cœur à vif, la jeune femme pressent le drame. Depuis que le veuvage a précipité la mère de Mickaël dans le monde étrange d’Alzheimer où le temps est aboli, Céleste est la seule personne que l’on peut contacter en cas d’événement grave. La voix continue, comme affligée de toute la misère du monde : « Madame, nous avons une pénible nouvelle à vous annoncer, M. Mickaël P. a été renversé par un automobiliste qui roulait à toute allure sur le passage clouté devant la gare de Lyon à Paris. Il a été tué sur le coup... »
Le chauffard ne fut jamais retrouvé.
(La tante Pacalla, héroïne de cette nouvelle, a vraiment existé. D'après ma grand-mère paternelle, elle était reconnue dans toute la famille et même au-delà, pour sa connaissance des plantes médicinales et ses dons de « rebouteuse ». Elle mène une vie simple, au contact de la nature, tandis que la poupée, symbole de la consommation excessive et du narcissisme exacerbé, représente le monde de l'artifice et du paraître.)
Après le départ des déménageurs, on découvrit un carton supplémentaire. Plus rapide que l'éclair et, comme poussée par un mouvement irrépressible, Léa s'en empara.
Dedans il y avait une poupée, la fameuse poupée qu'elle avait regardée dans sa belle boîte chez le marchand de jouets avec les yeux de Cosette, durant toute son enfance. Elle l'avait vainement réclamée à sa mère et sa persévérance quémandeuse n'avait eu d'égale que celle de sa mère qui, intransigeante pour une fois, s'était refusée à la lui acheter parce qu'elle la jugeait « inappropriée » pour une enfant. Très blonde, très mince, la poupée avait de longues jambes fuselées, une taille fine et une poitrine haute et conquérante. Pour tout dire, sa silhouette avait une grâce incomparable. Un coffret l'accompagnait, qui renfermait une garde-robe complète — et à la dernière mode. Quand Julie, sa mère, vit la poupée, elle ne dit rien. Léa, qui faisait plus que son âge, était grandelette à présent et n'aurait plus envie de jouer avec elle : elle allait entrer en 4e dans un nouveau collège et avait suivi de mauvais gré ses parents dans leur nouvelle maison. Elle regrettait ses copines et le faisait savoir plusieurs fois par jour avec une mauvaise humeur plus ou moins feinte.
Les semaines qui suivirent le déménagement furent calmes et moroses. Léa s'aperçut vite que ses copines l'avaient déjà oubliée et en attendant d'en trouver d'autres, elle s'amusait à habiller la poupée, à lui inventer de nouvelles tenues en dépareillant ses vêtements. Quand le résultat obtenu lui plaisait, elle ne cachait pas sa satisfaction, se voyait déjà conseillant ses futures amies et les influençant par son bon goût, ses innovations et son audace. Cette occupation enfantine durait des heures et étonnait toute la famille.
Le changement du comportement de Léa et de ses préoccupations fut insidieux. Personne ne s'en aperçut tout de suite. Certes, elle ne quittait pas la poupée et dormait avec elle, alors qu'enfant, elle n'avait jamais ressenti le besoin d'avoir un « doudou ». Mais cet attachement inattendu ne semblait que chose sans importance.
Léa avait toujours été une très bonne élève, faisant la fierté de ses parents qui écoutaient religieusement les compliments et les louanges des professeurs. Ses frères, qui travaillaient juste ce qu'il fallait pour avoir la moyenne et se gargarisaient d'ajuster sciemment leurs efforts, la moquaient sans se gêner. Mais au fil des semaines, les notes de Léa baissèrent, ses frères ricanèrent. Elle ne racontait plus à sa mère les anecdotes que s'échangent les collégiennes. Si elle daignait lui adresser la parole, c'était pour réclamer de nouveaux vêtements, décrétant que les siens pourtant quasiment neufs n'étaient plus à la mode. Ses nouvelles copines, à l'en croire, lui faisaient des remarques incessantes et désobligeantes. D'ailleurs, ses nouvelles amies ne ressemblaient plus à celles qu'elles fréquentaient naguère : de jeunes personnes sagement mises et délicieusement polies. (« Bonjour, madame, s'il vous plaît madame, merci madame ! »). C'étaient des filles délurées habillées à la six-quatre-deux — selon la mère, mais à la dernière mode selon Léa — et au vocabulaire que Julie, qui aimait les euphémismes, qualifiait d'imagé. Elle avait même détecté sur les habits de l'une d'elles, venue en visite, parfaitement à l'aise dans ses baskets, comme une odeur de cigarette. Julie fronça le nez, ne dit rien mais n'en pensa pas moins. Elle avait cru benoîtement que, Léa grandissant en âge et en raison, elle pouvait relâcher sa surveillance et lâcher la bride. Elle avait un travail qui l'occupait tellement et ses moments de liberté rétrécissaient comme peau de chagrin. Mais elle voulait rester une mère exemplaire et devait consacrer plus de temps à sa fille. Et elle pensa : « Il y a très longtemps que je n'ai pas mis les pieds dans sa chambre… »
Ce que Julie vit alors, elle ne l'oublierait pas de sitôt. Plus aucun livre ! Les rayons des étagères étaient vides ! Elle n'en crut pas ses yeux, Léa aimait tellement lire ! Sur les murs, les posters se chevauchaient et Julie, stupéfaite et désolée, ne s'attarda pas à les regarder. En revanche, elle regarda la poupée qui trônait sur le lit, habillée comme une gravure de mode, sa longue chevelure blonde déployée sur les épaules. Il sembla à Julie que ses yeux bordés de longs cils, dont on aurait dit qu'ils étaient réellement maquillés, lui lançaient un regard de défi et d'autre chose encore. Quoi ? Julie n'aurait su le dire mais elle éprouva un sentiment de malaise tenace et indéfinissable…
Plus on approchait de la fin de l'année, plus les résultats scolaires de Léa baissaient. Le temps des louanges des professeurs semblait bien loin et Julie ne pouvait s'empêcher de penser à ce qui, pour elle, était une catastrophe. Elle avait à cœur l'avenir de sa fille et ne savait que trop, par expérience personnelle, combien les études et les diplômes sont importants pour les carrières professionnelles féminines. Julie était sage et raisonnable quoi qu'en pensât sa fille. Elle était prête à bien des concessions sauf une — les études. Inutile d'attendre le concours du père, il était trop souvent absent et absorbé par des missions toujours urgentes qui l'emmenaient aux quatre coins du monde. Il lui fallait agir vite et seule, elle ne pouvait attendre une hypothétique amélioration de la situation. Il lui fallait une solution. Celle que Julie trouva, la meilleure selon elle, avait un nom : la tante Pacalla.
***
Une petite vieille aux cheveux blancs, coupés court se tenait bien droite devant sa porte. Elle était assortie à sa demeure dont les murs à colombages, et le vaste toit pentu se prolongeant en auvent attestaient la ferme « du temps ». Visiblement, elle attendait quelqu'un.
Bientôt une adolescente à la mine renfrognée descendit d'une voiture :
- C'est donc de cette grande gadiche1 qui joue encore à la poupée que je vais devoir m'occuper !
Et le regard perçant dévisagea Léa. Mais bien vite la lueur inquisitrice s'éteignit d'un battement de paupières. Et la tante Pacalla (car c'était elle !) reprit sa bienveillance naturelle et souhaita la bienvenue à l'adolescente.
Les débuts du séjour à la ferme furent un peu difficiles. Léa n'avait rien dit à ses copines. Pour tout l'or du monde, elle n'aurait jamais avoué qu'elle allait s'enterrer deux mois à la campagne. La honte ! Elle attendit des coups de téléphone qui s'espacèrent bientôt pour enfin disparaître. Et Léa, plutôt que de s'ennuyer, fut bien obligée de se contenter de la seule présence de la tante Pacalla qui était fort occupée. En effet, l'été, le travail ne manquait pas à la ferme qui avait été transformée en petite entreprise maraîchère. Léa n'était pas paresseuse et sut bien vite cueillir et préparer les légumes pour la vente. Comme elle sut bien vite préparer des plats appétissants avec ces bons légumes sains et tout frais et faire des confitures avec les fruits du verger. Cette vie toute simple commençait à lui plaire et la personnalité de la tante Pacalla l'intriguait.
Quand Julie lui avait parlé d'un long séjour dans une ferme isolée auprès d'une parente un peu fantasque, Léa avait renâclé. Mais devant la grande colère de sa mère et son chagrin lorsqu'elle eut pris connaissance de sa moyenne « catastrophique » au 3e trimestre, la collégienne avait cédé n'exigeant qu'une chose, emporter sa poupée. Julie ne put se retenir :
- Encore et toujours cette poupée ! Elle m'horripile avec son regard de poisson mort et tout son fatras de robes et d'accessoires. Vraiment cette poupée incarne tout ce que je déteste chez une femme. D'ailleurs, je n'ai jamais aimé les poupées !
- Je ne partirai pas sans elle, ce n'est pas négociable, rétorqua Léa en prenant de grands airs.
Julie, pragmatique à son habitude, accepta. Après tout, ce n'était qu'un jouet stupide et Léa s'en lasserait bientôt, Julie en était certaine. Et elle ne pouvait s'empêcher de se faire des reproches (ce qu'elle n'aimait pas car elle voulait toujours bien faire) : que n'avait-elle acheté cette poupée si désirée quand sa fille la réclamait !
Quant à Léa, cette tante inconnue lui donnait à penser. Avant de la connaître, elle l'imaginait comme une vieille sorcière, au nez crochu et verruqueux, chevauchant un balai… (tous les contes qu'elle avait lus et relus lui étaient revenus en mémoire) et elle avait eu envie de la rencontrer.
À présent, Léa savait que la tante Pacalla n'avait rien de surnaturel. Elle était gaie, travailleuse et très en forme pour son âge, que par une coquetterie inattendue, elle ne voulait pas révéler. Elle boitait légèrement ou plutôt traînait la jambe et acceptait cette anomalie avec humour, parlant de sa « patte folle », sans donner d'autres précisions. Elle avait souvent, le soir, des visites discrètes. Léa aurait bien voulu en savoir davantage, mais la tante Pacalla éludait les questions et se fermait comme une huître si elle insistait. Plus tard, interrogeant sa mère, Léa apprit que cette fameuse tante savait « barrer les brûlures » et comme son rebouteux de père, remettre les membres démis à leur place.
La tante Pacalla n'avait pas fini de l'étonner. Tout d'abord, Léa s'aperçut qu'elle connaissait parfaitement les simples des prés et de la forêt qui entouraient la ferme, ces plantes médicinales aux multiples bienfaits. Et la jeune fille prit un immense plaisir à les découvrir en sa compagnie et à apprendre leurs vertus. Ensuite cette petite bonne femme qui ne payait pas de mine vouait un véritable culte aux livres et à l'histoire. Elle répétait à l'envi son adage favori : « Comment savoir où l'on va si l'on ne sait pas d'où l'on vient ? » Et souvent, après avoir écouté patiemment les récriminations de Léa (« Ma mère ne m'écoute pas, elle n'a pas le temps, il n'y a que son travail qui compte !»), elle lui racontait l'histoire de la région et de la famille : les guerres incessantes et leur cortège de malheurs, les persécutions de ses ancêtres, l'Inquisition et ses bûchers… À ces récits, le monde de Léa s'agrandissait dans le temps et dans l'espace, on quittait l'univers étriqué et superficiel des centres commerciaux et leurs boutiques et même la vieille ferme, son étang et sa forêt devenaient tout petits. Léa ne devait s'en rendre compte que bien plus tard quand ses études, ses lectures et les voyages qu'elle fit partout dans le monde eurent confirmé la portée de cette prise de conscience.
La rentrée arriva. Léa quitta la ferme, sans la poupée, mais chargée de paniers de fruits et de légumes et pleine de projets. Satisfaite, Julie constata la nouvelle assurance de sa fille et son air épanoui. Elle remercia la tante Pacalla qui à son habitude mit la métamorphose de Léa sur le compte de la fréquentation assidue de la nature et ses bienfaits.
***
Léa ne revit jamais la tante Pacalla car elle déménagea de nouveau. Des lettres et des coups de téléphone furent échangés, jusqu'au jour où le téléphone sonna dans le vide. À ce moment-là, Léa comprit que le séjour chez la tante Pacalla compterait, quoi qu'il arrive, parmi les moments les plus heureux de sa vie.
Et la poupée, que devint-elle ? Reléguée dans le coin le plus sombre de la chambre que Léa occupait dans la ferme, elle avait pressenti la fin de son influence. Elle rejoindrait bientôt le bric-à-brac du grenier et ressemblait désormais à un épouvantail : les couleurs de ses vêtements démodés avaient passé, ses longs cheveux soyeux étaient devenus ternes et cassants. De dépit, elle avait fermé ses beaux yeux bleu-vert pour ne plus les ouvrir — jamais.
Et moi, quand au volant de ma voiture, je passe devant la petite route qui conduit à la ferme, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée émue pour cette petite bonne femme qu'on appelait la tante Pacalla.
1Jeune personne qui ne sait rien faire (patois franc-comtois).
(Le poète Saint-Pol-Roux (1861-1940) transforma sa maison de pêcheur, située tout au bord de l'océan, en un imposant manoir à huit tourelles. Les ruines spectaculaires de cette étonnante demeure témoignent de son tragique destin.)
L’océan, vieux célibataire, prenait d’assaut, inlassablement, les rochers de la côte. Certains, intrépides, s’avançaient dans ses vagues en un alignement presque parfait : on aurait dit les cailloux qu’un gigantesque Poucet, perdu dans l’immensité marine, avait semés pour marquer son chemin. Prophète à la barbe et aux cheveux blanchis par les ans, un homme regardait sans le voir ce paysage magnifique et qui, désormais, trop souvent, ne l’émouvait plus. Il avait le cœur meurtri. La France était de nouveau en guerre et le pays qu’il avait choisi, sa terre d’élection, était occupé. N’avait-il pas, lui, le malheureux poète, payé un assez lourd tribut ? N’avait-il pas déjà assez souffert ?
Il n’avait pas envie de faire le bilan de sa vie, c’était trop triste, et pourtant, les souvenirs anciens, en ces jours d’affliction, hantaient fréquemment sa mémoire. Il avait eu une enfance heureuse et son père, qui avait les moyens, ne l’avait jamais privé de quoi que ce fût. Il se rappelait son pays natal, sa belle lumière, les plages de la Méditerranée, les copains et les amours adolescentes que l’on croit éternelles. Comme tout jeune bourgeois qui se respecte, il était parti à Paris faire ses études. Le droit, qu’il avait choisi sur les conseils de son père, l’ennuya bien vite et il se laissa aller à ses prédilections, la poésie et le théâtre. Ce fut une vie facile, semblable à celle que connurent les poètes de naguère, qu’il admirait tant, la misère en moins. Puis, il fut de nouveau lassé de cette vie qui lui apparut futile et vaine et il quitta sans regret Paris et ses mondanités pour s’installer dans un pays qui convenait à ses aspirations intimes : une terre de légendes, romantique et sauvage. Il se fit bâtir sur une falaise, juste au-dessus de l’immense océan qui roule ses vagues ininterrompues, un manoir, massive construction flanquée de huit tours et tourelles. Là, tel un fastueux seigneur de la Renaissance italienne, il recevait ses amis heureux de quitter la ville grise et populeuse pour venir respirer les senteurs océanes. Ne fut-il pas appelé, alors, « le Magnifique » ? Il avait aimé ce personnage qui lui allait comme un gant et s’était abandonné à l’hubris, cet orgueil démesuré que jamais les dieux ne pardonnent. Le Destin, qui ne renonce jamais, lui non plus, l’attendait patiemment. Son fils, pour qui il avait construit le manoir, fut tué la première année de la guerre, celle qu’on qualifierait de Grande et qui allait saigner l’Europe entière. Et maintenant l’horreur recommençait. Après l’étrange défaite, c’était l’occupation.
La porte de la grande salle du manoir céda sous des coups de botte furieux. L’homme entra, une arme à la main. C’était un soldat allemand. Il était ivre. Il saccagea tout sur son passage, tua la gouvernante qui s’interposait, blessa le poète et violenta sa fille. Tout se passa si vite que le poète eut longtemps l’impression d’avoir vécu un cauchemar. Le sort n’en avait pas fini avec lui. De retour chez lui, après un séjour à l’hôpital, il découvrit que ses manuscrits avaient été pillés, maculés, déchirés. L’œuvre d’une partie de sa vie était perdue, il ne se sentait pas le courage de recommencer. Il n’avait plus le courage de lutter. Dans son manoir souillé par les barbares, au bord de la falaise, là où la terre finit, le poète sent bien que sa vie finit, elle aussi...
La Mort, que l’on dit injuste et cruelle, en l’emportant dans son sommeil, lui fit une faveur : il ne vit pas son manoir réquisitionné par l’ennemi et, à la fin de la guerre, bombardé par les Alliés.
Le crépuscule s’installe. Des touristes allemands pique-niquent aux abords d’un château en ruine. Ils viennent de visiter là, tout près, un alignement de trois files de menhirs, dessinant sur le sol une figure complexe et mystérieuse qui interroge le visiteur et dont certains spécialistes disent qu’elle représente la constellation des Pléiades. Cette évocation du cosmos leur a paru inattendue et infiniment poétique. Tandis qu’un antique dundee déploie ses voiles rouges et s’éloigne dans la lumière du soir, les tours du château que l’on prendrait, dans la pénombre, pour un autre Stonehenge, se découpent en noir sur le pourpre du soleil couchant. Ces compatriotes de Goethe ne se lassent pas de contempler le paysage mélancolique et grandiose de ce château démembré. À la différence des pierres levées, mystérieux dessein de peuples inconnus, il n’est que le stigmate de la folie des hommes. Ces paisibles visiteurs ignorent tout de la tragédie qui s’est déroulée dans ce lieu il y a plus d'un demi-siècle. Le vieil océan, lui, la connaît : du mouvement de ses vagues toujours recommencées, il ourle sa peine infinie.
(Dans cette histoire contemporaine, apparaît Arachné, personnage de la mythologie grecque, dont le nom signifie araignée. C'est une jeune tisseuse consciente de son talent et de sa valeur exceptionnelle. Un jour, elle décide de défier la déesse Athéna, commettant alors la faute suprême et impardonnable...)
