Le Cavalier au miroir - Corinne Atlan - E-Book

Le Cavalier au miroir E-Book

Corinne Atlan

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Beschreibung

Le Tibet au tournant du XIXe et du XXe siècle : époque de tumulte et d'angoisse pour un pays déjà en proie à des convoitises étrangères.

Au Tibet, à la fin du XIXe siècle. Tashi est espion pour les Britanniques et Namgyal, 16 ans, s'est enrôlé dans l'armée tibétaine, qui doit contrer l'avancée des troupes britanniques sur Lhassa. Tashi traîne un amour malheureux et vit en solitaire tandis que Namgyal s'épanouit dans le mariage. Tout au long du récit, un miroir passe de main en main et concrétise les liens entre les personnages.

Plongez dans ce récit d'aventures, et suivez les detins de Tashi, ancien moine devenu espion aux services des Britanniques, et Namygal, officer du corps d'élite chargé de protéger le Dalaï-Lama : leurs amours et leurs aventures.

EXTRAIT

Tashi se taisait, lèvres et poings serrés, le regard fixant le sol. Il releva soudain la tête, les yeux étincelants de fureur :
« On tourne en rond ! Puisque tu viens de me dire que ces soupçons étaient infondés et leur avaient été soufflés par Ekai !
— Il faut se rendre à l’évidence, Tashi, répliqua Bir Singh d’un ton conciliant. La situation a changé. Les Britanniques craignent l’influence de Dorjiev au point qu’ils veulent arriver coûte que coûte avant les Russes à Lhassa. Et la dernière information d’Ekai à propos des armes ne peut que précipiter les choses. La phase d’exploration secrète est terminée. Les missions que nous avons menées jusqu’à présent n’ont plus lieu d’être. D’après le calendrier des Occidentaux, nous venons de changer de siècle : une nouvelle ère commence. Désormais les Britanniques veulent entrer au Tibet à visage découvert, avec ou sans l’accord des autorités tibétaines…
— Les enjeux commerciaux n’expliquent pas tout. Pourquoi diable est-ce qu’ils tiennent à ce point à entrer au Tibet ?
— Imagine une femme de toute beauté, fascinante et mystérieuse, qui de surcroît refuse tes avances. Ne seraistu pas prêt à tout pour la posséder ? »
Le regard aigu que Tashi dardait sur Bir Singh vacilla soudain en entendant cette réplique. Seule sa longue expérience de la dissimulation lui permit de surmonter son trouble et de réprimer le tremblement qui l’avait saisi. Les images d’un passé qu’il avait réussi à reléguer au fond de sa mémoire se pressaient soudain aux portes de son esprit, prêtes à surgir de nouveau.
Bir Singh avait raison : il lui fallait de l’action, toujours plus d’action pour préserver le fragile équilibre qu’il s’était construit. Comment allait-il supporter de vivre si les Anglais ne lui confiaient plus de missions au Tibet ?

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

J’ai lu avec grand intérêt et plaisir le roman tibétain de Corinne Atlan. J’ai découvert avec une agréable surprise la justesse de ton de son évocation du Tibet, le sérieux de sa documentation et la qualité de son écriture. - Matthieu Ricard

À PROPOS DE L'AUTEUR

Corinne Atlan a vécu plus de vingt ans au Japon, au Népal et dans le monde tibétain. Elle est l’auteur de très nombreuses traductions du japonais, dont plusieurs ont été récompensées par des prix prestigieux : prix Femina étranger pour Le Bouddha blanc de Hitonari Tsuji (Folio), prix de la Fondation Konishi pour Les Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami (Seuil), prix Zoom Japon pour La Prière d’Audubon de Kôtarô Isaka (Picquier). Le Cavalier au miroir est son deuxième roman, le premier étant Le Monastère de l’aube (Albin Michel).

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Seitenzahl: 386

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

4e de couverture

Titre

Copyright

Couverture : Jean-Marc Eldin

Illustration en couverture :Pearl of Searching(1924),

peinture de Nicholas Roerich (Николай Константинович Рерих,

Saint-Pétersbourg, 1874 — Naggar, 1947) reproduite avec la gracieuse

autorisation du Nicholas Roerich Museum de New York.

Photographie de l’auteur : © Naoko Tamura

Composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin

© L’Asiathèque — maison des langues du monde,

11, rue Boussingault, 75013 Paris, 2014

www.asiatheque.com

[email protected]

ISBN : 978-2-36057-121-5

Dédicace

Pour Amanda Sonam-Wangmo

Carte du Tibet

Exergue

Dites, dites, moine errant, moine furieux (…)

Où brûle l’Enfer promis à l’Être ?

Le lieu de gloire et de savoir, le lieu d’aimer et de connaître

— Où gît mon royaume terrien ?

Victor Segalen,Thibet

Partout l’empreinte des ruines, partout des horizons blessés,

Corps d’espace mutilés, démembrés, à la merci, à la pitié,

de la poussière et du vent…

André Velter,le Haut-Pays

IComment Tashi Tsering retrouva son maître bien-aimé

En cette belle journée de l’automne 1887, la terre ocre et sèche du haut plateau tibétain miroitait sans fin sous le ciel d’un bleu pur, jusqu’à la lointaine ligne de crêtes qui barrait l’horizon. Seuls ressortaient ici et là, sur l’étendue désertique, les cailloux entassés deschörten1et le schiste gravé des murs de prière.

Au cœur de ce paysage immobile s’éleva soudain un minuscule nuage de poussière jaune, dont les volutes se mirent à enfler peu à peu. Les contours de la forme sombre qui se mouvait au centre se précisèrent : un cavalier traversait la haute plaine à bride abattue. Le bruit des sabots résonnait dans l’air cristallin comme les battements accélérés d’un cœur. Sous le tapis de selle indigo orné de fleurs de lotus orange, les flancs du petit cheval alezan ruisselaient. Un homme jeune, emmitouflé dans une pelisse de mouton, se hâtait vers son but, torse en avant, cou tendu, regard fouillant l’horizon. Ses bottes de cuir pressaient rageusement les étriers de bronze et des mèches noires échappées de sa toque cerclée de renard flottaient dans le vent autour de son visage.

« Yaah !gyokpo, gyokpo !Plus vite, plus vite ! »

Il éperonnait les flancs de sa monture, cherchant en vain dans le sifflement de l’air autour de ses oreilles, dans la lumière qui lui brûlait les yeux, dans ce galop toujours plus effréné, une échappatoire aux images obsédantes qui le poursuivaient.

Ses mâchoires crispées se détendirent légèrement à la vue d’un groupe de bâtisses au sommet d’un éperon rocheux, sur sa gauche. Il tira brutalement sur l’une des rênes pour engager son cheval dans le passage menant au monastère sur les hauteurs.

S’efforçant de retrouver son calme, il songea aux précieux enseignements autrefois dispensés par son maître : dans ce monde voué à l’impermanence, le changement était la seule certitude…

« Lorsqu’il y a naissance, il y a mort. Lorsqu’il y a union, il y a séparation. »

Cette vérité fut loin de l’apaiser. La silhouette d’une femme à la peau de cuivre, à la longue chevelure brillante, apparut de nouveau dans son esprit. Un inconnu se penchait sur elle. Elle renversait la tête en arrière, lèvres entrouvertes. Ses dents et le bout de sa langue humide luisaient dans la pénombre…

« Les images illusoires qui s’élèvent en nous sont, par essence, erronées. Gardons-nous de leur attribuer une quelconque réalité. »

Les paroles pleines de sagesse n’y changeraient rien ! Des scènes aussi vivaces et précises que si ses yeux de chair les avaient contemplées ne cessaient de le tourmenter.

« Une femme n’est pas plus digne de confiance qu’un chacal ! », grinça une voix en lui, aussitôt relayée par celle de son maître, lui rappelant un adage souvent entendu : « La passion soudaine s’emballe plus vite qu’un cheval, mais sa fin est plus courte que la queue d’un mouton. »

Sa passion pour Dolma n’avait pourtant rien d’éphémère : elle était la femme qui devait porter ses enfants, celle qui avait accepté de fonder une famille avec lui. La colère le reprit. Elle n’avait pas le droit, non, pas le droit… ! Il évoqua leur rencontre, les premiers moments passés avec elle, le début de leur vie commune. Il s’agissait d’un mariage arrangé, il est vrai. Mais rien n’obligeait une femme tibétaine à se plier au choix de ses parents : elle était libre de refuser l’union si le fiancé lui déplaisait. Dès lors, pourquoi avait-elle agi ainsi ? À cause d’un autre homme, c’était la seule explication. Il remuait ses souvenirs avec fièvre, y cherchant en vain un indice.

Il se remémora le jour de son arrivée au village en compagnie de l’entremetteur chargé de lui présenter les parents d’une jeune fille à marier. Dans la rue principale, un joli minois encadré de tresses avait attiré son attention. Tout en décochant au passage une œillade à l’inconnue, il avait pris conscience de ses appréhensions à l’égard de l’union qui lui était proposée. Il regrettait d’avoir laissé entièrement à des intermédiaires le soin de lui trouver une fiancée. Mais il fallait bien avouer que si séduire une femme était chose aisée — il le savait d’expérience —, en trouver une à épouser était une autre affaire !

Pris d’une idée subite, il s’était tourné vers son compagnon :

« Dis-moi, Thinley, et si elle était vraiment laide ? »

L’entremetteur avait éclaté de rire.

« Elle l’est, aucun doute là-dessus ! Je vais te faire un aveu, Tashi. Ses parents me l’ont dit dès que je leur ai parlé de toi : leur fille est affreusement laide et dépourvue de qualités, elle ne mérite pas de t’épouser. »

Tashi n’ignorait pas que c’était la réponse exigée par la coutume lors de la première demande officielle. Cela ne l’avait pas empêché de ralentir le pas jusqu’à finalement s’arrêter sur le bord du chemin. Thinley avait dû user de toute sa diplomatie pour le convaincre de continuer jusqu’à la ferme où ils étaient attendus.

Ensuite, pendant toute la durée de la visite, il n’avait cessé de jeter des coups d’œil anxieux vers la cuisine enfumée d’où provenait un son répétitif. Sans doute la fille de la maison qui barattait le thé au beurre dans un long cylindre de bois cerclé de métal. Toutefois elle n’était pas venue les servir, laissant ce soin à sa mère et restant discrètement à l’écart. Lorsqu’elle s’était enfin approchée, à l’issue de l’entretien, Tashi avait eu grand-peine à contenir sa joie : la fiancée pressentie n’était autre que la beauté croisée quelques heures plus tôt en entrant dans le village !

Dès les premiers mots qu’ils avaient échangés, l’attitude de Dolma à son égard l’avait persuadé que l’attirance était réciproque. Tout avait été très vite ensuite, jusqu’à cet événement incompréhensible…

Des aboiements furieux l’arrachèrent à ces réminiscences. Il regarda autour de lui : il était arrivé. Devant lui se dressait la lourde porte de bois du monastère. Il attacha son cheval au dehors, pénétra dans l’enceinte, traversa à pied la grande cour carrée. Les quelques chiens frileux qui s’y réchauffaient au soleil avaient déjà retrouvé leur calme. À son approche, ils se contentèrent de cligner des yeux en grondant tout bas.

« S’il est vrai que les mauvais moines se réincarnent en chiens de monastère, songea-t-il, c’est sûrement le sort qui m’attend pour n’avoir pas été capable de respecter mes vœux monastiques autrefois… Bah ! Je suis un moine défroqué mais, si j’en juge par ce qui m’arrive aujourd’hui, je ne suis pas fait non plus pour la vie laïque ! »

Il s’approcha du bâtiment blanc qui lui faisait face, jeta un coup d’œil aux effigies des Quatre Protecteurs qui encadraient la porte puis à la fresque de la Roue de la Vie qui l’ornait. Au centre, sur fond noir, figuraient un porc, un coq et un serpent : l’ignorance, l’attachement et la haine, les trois « poisons fondamentaux » faisant obstacle à l’éveil des consciences. Dans le cercle suivant, que Yama, le rouge démon de la Mort, tenait entre ses griffes, des êtres enchaînés montaient et descendaient sans fin. Ensuite venaient les Six Sphères d’existence, dans une dominante de verts. Au-dessus de scènes représentant hommes, animaux, dieux, démons, paradis ou enfers, un bouddha aux traits sereinspointait le doigt vers une roue jaune à huit rayons, symbole de son enseignement, pour indiquer la seule voie permettant d’échapper au cycle dukarma.

À l’instant où Tashi allait pousser la porte, elle s’ouvrit de l’intérieur en grinçant, et une jeune fille apparut sur le seuil.

Tashi resta cloué sur place de surprise.

Gênée de se trouver ainsi nez à nez avec un homme qui la dévisageait, l’inconnue baissa les yeux et s’éloigna à pas rapides. Tashi haussa les épaules, dépité. Il n’avait pas eu le temps d’ouvrir la bouche, alors qu’il s’apprêtait à demander à la jeune fille où trouver TenzinRimpoché : à l’intérieur dudukhangou dans une autre salle du monastère ?

Question bien inutile car, à peine entré dans le temple, il reconnut la silhouette familière de son ancien maître, assis dans la pénombre en position du lotus. Il se prosterna trois fois en silence.

« Shapé nang, Tashi. Kusu debo yin bä ?Sois le bienvenu, Tashi. Comment vas-tu ? », dit une voix lente et grave dans l’obscurité.

— Bien, je vais bien, Rimpoché », répondit machinalement Tashi, stupéfait de constater que sa visite imprévue ne surprenait pas le moins du monde un homme qui ne l’avait pourtant pas vu depuis près de cinq ans.

Après s’être enquis à son tour de la santé de son maître, il demanda à passer quelques jours auprès de lui. Il avait, dit-il, grand besoin d’apaiser son esprit, et souhaitait également recourir à ses dons de clairvoyance.

Tenzin Rimpoché était en effet réputé pour la justesse et la précision de ses divinations. Il répliqua en riant :

« La saison doit être propice aux visites ! Je m’apprêtais à entamer une retraite pour faire enfin entrer un peu de lucidité dans ma caboche vieillissante, mais on dirait que le monde refuse de me laisser à mes méditations solitaires.

— De nombreux êtres ont besoin de vos précieux conseils, Rimpoché. C’est sans doute aussi le cas de la jeune fille qui vient de sortir d’ici ? »

Tenzin jeta un coup d’œil perçant à Tashi, puis rétorqua en éludant la question, sans aucunement satisfaire la curiosité du jeune homme :

« Je me demande quelle valeur on peut bien trouver aux propos décousus d’un ignorant comme moi ? En réalité, c’est à chacun de découvrir son propre chemin… Viens là-haut, nous serons plus à l’aise pour parler et tu dois avoir beaucoup à me raconter. »

Il rassembla les plis de sa robe bordeaux et se leva lentement pour guider son ancien disciple vers le dernier étage du monastère.

1.  Le lecteur trouvera un glossaire en fin de volume.

IIComment Namgyal Dorjé livra ses premiers combats

La vie de Namgyal Dorjé commença véritablement au début de l’hiver 1904, lorsqu’âgé de seize ans à peine il s’engagea dans l’armée tibétaine. Trop jeune pour servir sous les drapeaux, il dut mentir sur son âge. Il venait d’intégrer le régiment de Tingri, sa région d’origine, quand les autorités commencèrent à lever des troupes dans toutes les provinces, enrôlant en masse des paysansde dix-huit à soixante ans sans la moindre expérience militaire, à seule fin de grossir les rangs de la petite armée tibétaine face à une menace qui se précisait chaque jour davantage : les Britanniques, qui régnaient sur l’Inde toute proche, avaient foulé le sol jusqu’alors inviolé du pays des Neiges, et leurs troupes se dirigeaient vers la cité fortifiée de Gyantsé, sur la route menant à Lhassa.

Namgyal était fier de son engagement volontaire, qui lui avait permis de se familiariser avec le maniement des armes avant de partir à la guerre. Au cours du mois précédant sa rencontre providentielle avec des recruteurs de l’armée, il avait rongé son frein dans les rues de la petite ville de Tingri, nichée à quatre mille mètres d’altitude au pied d’une forteresse massive. Ni la vue des cimes blanches duChomolangmaau loin, ni celle des collines à l’herbe rase où paissaient les yaks, ni l’appel lancinant des trompes du monastère n’avaient eu raison de son agitation intérieure. Avec sa haute taille, sa large carrure et l’air sombre que lui conférait une épaisse barre de sourcils perpétuellement froncés, il ressemblait davantage à un guerrier khampa des Marches orientales qu’à un habitant du Tibet central, sa région d’origine.

Il avançait fièrement, la tête couverte d’un chapeau à larges bords, sabre au côté et carquois dans le dos, chaussé de hautes bottes de cuir. Étrange soldat à la silhouette de danseur, il était vêtu, comme tous les membres de son unité, d’unechubas’arrêtant au genou, et balançait en rythme les longues manches flottantes qui dissimulaient ses mains. Il portait autour du cou, sous ses vêtements, plusieurs cordons et rubans rouges bénis par les grands lamas de Lhassa. Le reliquaire de cuivre bringuebalant sur sa poitrine contenait, dans un sachet de soie noué par des ficelles, unmantraprotecteur et — trésor suprême — un morceau de papier de riz sur lequel le Dalaï-lama avait apposé sonsceau personnel. Tous les soldats de l’armée tibétaine s’étaient vus distribuer ce talisman avant le départ. Les officiers les avaient assurés qu’il constituerait une barrière efficace contre les balles ennemies et qu’ainsi placé sous la bonne garde du « Précieux Protecteur » aucun d’entre eux ne serait blessé.

À chaque pas, l’enfance de Namgyal s’éloignait davantage. Il voyait peu à peu disparaître la silhouette d’un petit garçon turbulent, toujours prêt à escalader des rochers en hiver pour en redescendre en longues glissades sur des luges de fortune — des bouses de yaks séchées et aplaties sur lesquelles il versait de l’eau pour les faire geler. Son oncle avait beau vouloir l’obliger à rester assis avec les moinillons dans les salles glacées du monastère pour apprendre à lire, écrire, mémoriser les textes sacrés et l’histoire de son pays, il préférait courir les champs à la recherche de petits cailloux pour sa fronde ou de bâtons en guise d’arcs et de flèches pour jouer à la guerre. Très tôt, le chemin qui serpentait au fond de la vallée de Tingri, puis s’élevait vers la passe de Gyatso pour rejoindre la route de la capitale, l’avait attiré comme un aimant.

Et voilà qu’en ce dernier mois de l’année du Lièvre d’Eau il marchait sur cette route, au milieu d’une colonne de soldats, pour s’en aller défendre l’accès à la citadelle de Gyantsé. Quelle chance ! À peine engagé, participer à si importante mission…

« Aucune armée étrangère n’a encore envahi le Tibet, mon garçon, avait dit l’un des recruteurs. LesInji,avec leurs cheveux jaunes et leurs yeux délavés de démons, n’y réussiront pas plus que ceux qui ont essayé avant eux.

— Et nous, on est là pour les en empêcher, avait renchéri son collègue. Mais ils sont tenaces : l’été passé, ils ont franchi une première fois la frontière qui nous sépare du Sikkim et ont poussé jusqu’à Khamba-dzong, notre poste de contrôle le plus proche. Tous les fonctionnaires, laïcs et religieux, se sont réfugiés à l’intérieur de la forteresse, et ont refusé de parlementer avec desétrangers entrés par la force sur le territoire tibétain. LesInjiont fini par faire demi-tour. Seulement maintenant, les voilà revenus avec des renforts.

— Qu’est-ce qu’ils veulent ? avait demandé Namgyal.

— Tu es sûrement trop jeune pour savoir ça, mon garçon, mais l’empereur mandchou qui règne sur la Chine prétend que le Tibet est sous sa protection, si bien que ces Anglais naïfs…

— Naïfs, naïfs… Dis plutôt qu’ils sont rusés et croient ce qui les arrange pour avoir la mainmise sur notre pays. Les trésors de l’Inde ne leur suffisent plus, ils veulent ceux du pays des Neiges aussi… »

Le premier recruteur se targuait de connaître la situation et entendait profiter de cette rare occasion d’en faire part à une jeune recrue qui semblait allier force physique et intelligence. Il avait écarté la remarque de son collègue d’un geste agacé avant de reprendre ses explications :

« Ces démons d’Anglais ont signé avec les Mandchous, il y a tout juste dix ans, un traité les autorisant à ouvrir un marché sur notre sol, à Dromo, près de la frontière du Sikkim. Bien entendu, notre gouvernement a refusé de reconnaître un accord conclu dans son dos. Les habitants de Dromo ont boycotté le marché et remis en place les anciennes bornes-frontières. Là-dessus, lesInjise sont adressés par lettre directement aux autorités de Lhassa, qui leur ont répondu comme il se doit : “L’accès au Tibet est interdit aux étrangers et il le restera.” Voilà pourquoi ils veulent maintenant imposer leur volonté par la force… »

En chemin, Namgyal avait glané d’autres informations auprès d’un vétéran de son unité.

« J’y étais, moi, avait dit celui-ci, quand lesInjisont arrivés à Khamba-dzong avec deux cents soldats indiens, après avoir franchi illégalement la frontière. On prétend que ce sont desdémons mais, vus de près, ils ne sont pas aussi effrayants qu’on pourrait le croire. L’ennui, c’est que cette fois ils ont une énorme armée avec eux…

— Je me demande comment des étrangers qui n’ont jamais mis les pieds au Tibet ont pu faire pour trouver leur chemin depuis les plaines de l’Inde… Et comment ils s’y prennent pour communiquer avec les représentants de notre gouvernement sans parler notre langue, avait fait remarquer Namgyal après avoir réfléchi un moment en silence.

— Je ne sais pas comment l’armée desInjia réussi à se déplacer à travers l’Himalaya, ça reste un mystère… Mais à Khamba-dzong ils étaient accompagnés d’un homme du nom de “Okonor”, qui parle notre langue aussi bien, sinon mieux, que nous-mêmes, bien qu’il soit lui aussi un “Cheveux-jaunes”. Il parle à tous ceux qu’il croise, fonctionnaires ou paysans, riches ou pauvres. Il pose un tas de questions, s’enquiert de leur famille, de leur santé, des histoires qui se racontent dans le pays. Il ne paraît pas venu dans l’intention de nous combattre, celui-là ! Mais son chef, celui qu’ils appellent “Yang-as-ban”, est plus vindicatif, lui. Il a dit à nos représentants que, s’il le fallait, il irait jusqu’à la capitale s’adresser au Précieux Protecteur en personne.

— Ah ah ah ! Jamais aucun étranger ne pourra entrer dans Lhassa, et encore moins approcherGyalwa Rimpoché ! »

Pourtant, à l’heure même où l’armée tibétaine organisait la défense du fort de Gyantsé et de la route de Lhassa, les troupes britanniques poursuivaient leur lente progression à travers les hauts cols enneigés.

Une rumeur annonçait leur passage et les habitants effrayés, cachés derrière leurs fenêtres, regardaient défiler à travers les villages les trois mille soldats de l’armée impériale des Indes britanniques — principalement Sikhs de l’Inde et Gurkhas duNépal —, accompagnés de milliers de porteurs, yaks et mulets. Au début de l’hiver, l’expédition avait franchi le dernier col à cinq mille mètres qui la séparait encore du haut plateau tibétain, et le bruit s’en était rapidement répandu.

Parvenues dans la large plaine de Kuru, dominée par la masse blanche du Chomolhari, les troupes britanniques furent contraintes de faire halte : un mur défensif leur barrait la route.

Les cinq régiments de la petite armée tibétaine, équipés d’épées vétustes, de quelques vieux fusils et de simples épieux, s’étaient adjoints en cours de route un ramassis de paysans dépenaillés, enrôlés pour leur prêter main-forte. Tous avaient convergé vers le point stratégique de Kuru et y avaient pris position, non sans ériger à la hâte une muraille de pierres, plus dissuasive qu’efficace.

Ils virent l’ennemi arriver de loin, dans la vaste plaine balayée par un vent chargé de neige.

Escortés par une trentaine de cavaliers, les généraux Lhading et Namseling, chargés de défendre le passage, s’avancèrent au-devant des Britanniques pour leur tenir le discours habituel, aussitôt traduit par le blond capitaine William Frederick O’Connor, secrétaire et interprète du colonel Younghusband, qui commandait l’expédition :

« L’accès au territoire tibétain est interdit à tous les étrangers. Pour la dernière fois : rebroussez chemin !

— Baissez vos armes et laissez-nous passer ! », répondirent les Anglais, toujours par le truchement de leur interprète. L’unité de Namgyal avait pris position sur les hauteurs, si bien qu’il ne pouvait entendre cet échange, mais il l’imagina sans peine en voyant les généraux tibétains tourner bride et s’en aller rejoindre le gros des troupes au trot de leurs petits chevaux. Sous le ciel gris cendre, leurs épées aux fourreaux ornés de turquoises étincelaient d’un éclat troublant. Les couleurs vives de leurs tenues d’apparat paraissaient étrangement irréelles dans le décor aride où se fondaient les uniformes sombres et poudrés de neige des Anglais.

La muraille ne protégeait guère que le passage principal. La répartition des lignes tibétaines s’était déroulée dans la confusion, donnant lieu à de vives discussions entre les commandants. Une grande partie des troupes avait finalement pris place derrière le mur, laissant une large trouée dans la plaine, tandis que quelques unités se postaient plus haut pour défendre les flancs et l’arrière.

La section de Namgyal avait été affectée à la protection des hauteurs de l’ouest. Attendant en vain que les généraux transmettent un ordre d’attaque ou de retraite aux commandants de compagnie, les soldats assistèrent sans bouger au déploiement de l’armée anglaise et à son avancée inexorable. Même quand les bataillons gurkhas commencèrent à escalader les rochers dans leur direction, ils restèrent immobiles, se contentant de murmurer entre eux :

« Les troupes desInjivont nous couper la retraite. Il vaudrait mieux quitter les lieux avant d’être encerclés…

— Non, attaquer tout de suite, plutôt ! On est bien meilleurs qu’eux au corps à corps.

— Et puis les talismans nous rendent invincibles ! ajouta Namgyal.

— Il n’y a qu’à laisser passer le gros de leurs troupes, proposa un vieux soldat à l’air buté, et tuer les officiers quand ils arriveront à notre hauteur. Comme ça, même si leur armée arrive à Gyantsé, ils n’auront plus personne pour parlementer.

— Silence ! Il faut attendre les ordres », trancha Lobsang, le chef de la section.

Le gouvernement de Lhassa avait donné pour consigne d’éviter toute effusion de sang et interdit à l’armée de faire feu la première. Les autorités tibétaines cherchaient simplement à affirmer leur opposition à tout accord de commerce et leur volonté farouche de maintenir les frontières closes.

Des murmures de protestation s’élevaient encore parmi les hommes lorsqu’un bataillon gurkha surgit sur le piton rocheux où ils étaient embusqués, les mit en joue et leur ordonna de baisser leurs armes. Sur un signe de tête de Lobsang, Namgyal et ses camarades obéirent sans mot dire.

En contrebas, les troupes britanniques avançaient toujours. Parvenus au pied de la muraille qui leur barrait la route, lesInjiordonnèrent aux Tibétains de jeter leurs armes. Certains obtempérèrent aussitôt ; d’autres dégainèrent leurs sabres en vociférant, encouragés par ledepönLhading qui allait et venait à cheval en tête de ligne. Un soldat sikh tenta de l’arrêter en saisissant sa monture par la bride.

Le général tibétain lui déchargea un coup de fusil dans la mâchoire.

Un silence de mort suivit la détonation. Le monde se figea un instant. Seul le vent continua à souffler sur la plaine en violentes rafales. Puis une clameur monta des troupes tibétaines qui se ruèrent à l’assaut, brandissant épées et mousquets.

Le crépitement des mitrailleuses leur répondit.

Depuis les hauteurs où ils étaient cantonnés, Namgyal et ses camarades virent les leurs s’effondrer par rangs entiers, brutalement fauchés dans leur élan. Passé le premier instant de stupéfaction, les hommes encore debout s’efforcèrent de recharger leurs vieux fusils aux crosses incrustées d’argent, d’or et de nacre, aux canons d’une longueur démesurée. Nombre d’entre eux furent abattus par une nouvelle salve avant même d’avoir achevé l’opération.

Une rafale éclata en direction des rochers à l’abri desquels s’étaient réfugiés les membres de la section de Namgyal. Accroupi derrière ce rempart, le jeune homme se mit à réciter des mantras, aussitôt imité par ses camarades et leur chef, Lobsang, qui les avait rejoints. Il fallait se rendre à l’évidence : prières et talismans n’étaient d’aucun secours face à la puissance de feu inouïe des assaillants. La fusillade durait depuis quelques minutes à peine et un nombre effroyable de morts et de blessés jonchait déjà la plaine. Les tirs continuèrent à faire rage de tous côtés, entrecoupés du fracas des boulets de canon, pendant que les survivants battaient en retraite.

« Les lâches ! cria Namgyal. Ils tirent sur des soldats en déroute !

— Ils cesseront le feu seulement quand leurs officiers en auront donné l’ordre, dit la voix lasse de Lobsang à côté de lui.

— Les talismans n’ont plus d’efficacité ! s’exclama un autre soldat, accroupi près d’eux, les yeux écarquillés de stupeur.

— Peut-être que les balles ennemies contiennent un métal inconnu, contre lequel les talismans ne protègent pas… »

La voix du chef de section s’étrangla. Namgyal tourna la tête vers lui : les larmes roulaient sur ses joues. Une nouvelle rafale de mitrailleuses éclata à proximité et Namgyal se colla contre le rocher. Les balles sifflèrent à ses oreilles, arrachant des éclats gris aux pierrailles environnantes.

Quand il redressa la tête, le soldat accroupi près de lui tenait les deux mains contre son visage : le sang ruisselait entre ses doigts aux ongles noircis. Il s’effondra comme une masse, sans un cri. Plus bas, un homme hurlait, le haut du corps agité de soubresauts. Ses deux jambes fracassées baignaient dans le sang.

Les tirs cessèrent au bout de quelques interminables minutes. Les troupes anglaises se retirèrent aussitôt.

Au pied du mur de pierres en ruine, les cadavres se comptaient par centaines.

Namgyal et les survivants de sa section entamèrent alors la descente sous la conduite de Lobsang. Tournant le dos au champ de bataille, soutenant les blessés encore valides, ils s’en allèrent à pas lents, tête basse, murmurant des prières pour les morts, encore hébétés par le fait que la puissance des mantrasait échoué à les protéger des balles ennemies.

Ils trouvèrent refuge dans l’une des maisons abandonnées du village voisin. Les habitants avaient déserté les lieux bien avant la bataille en voyant arriver au loin dans la plaine la longue file de soldats étrangers chargés d’armes et de bagages. Seuls les chiens et les corbeaux étaient revenus une fois le fracas apaisé. Les uns léchaient maintenant les traînées de sang laissées par les blessés, les autres sautillaient autour des maisons à la recherche des pincées detsampaéchappées des balluchons emportés à la hâte. Les soldats en déroute furent tout aussi heureux de trouver dans la maison quelques sacs éventrés contenant des restes de farine d’orge grillée qui, mélangés à de la glace fondue, permirent de panser un peu les estomacs, à défaut des plaies. Les sacs de chanvre vides, déchirés en lanières, tinrent lieu de garrots pour les blessures les plus graves.

Namgyal s’était assis par terre, près d’un blessé qui gémissait tout bas. L’homme tendit vers lui une main tremblante, en appelant d’une voix à peine audible :

« Rimpoché… Rimpoché…

— Rimpoché ? Je ne suis pas lama ! », protesta Namgyal en haussant les épaules.

Comme l’autre continuait à geindre en tendant la main, il finit par prendre ses doigts entre les siens, non sans hésitation. Frissonnant au contact de cette main glacée qui s’agrippait à la sienne, il tourna son regard vers l’inconnu. Le malheureux avait le teint livide, un filet de sang coulait de ses lèvres et ses yeux déjà à demi vitreux étaient entourés de cernes noirâtres. Instinctivement, Namgyal s’étendit contre lui pour lui communiquer un peu de sa propre chaleur, tout en continuant de serrer sa main dans la sienne.

Des passages duBardo Thödol,le « Livre de la Libération par l’écoute » destiné à soutenir et guider l’esprit des agonisants, puis des défunts, durant les quarante-neuf jours passés dans les limbes, lui vinrent spontanément à l’esprit. Il se mit à réciter la prière des mourants. Enfant, il avait entendu son oncle lire ces textes, et la voix d’Akhu-laen personne semblait lui souffler les phrases l’une après l’autre :

Si à certains moments de ta vie ont prédominé la compassion, la patience, et les efforts dans la poursuite du Bien, alors tu verras apparaître bouddhas et bodhisattvas environnés d’une clarté bleue et infiniment lumineuse…

Poussant soudain la porte de planches épaisses par où filtrait à peine l’aveuglante clarté du dehors, un soldat en haillons fit irruption dans la baraque. Il resta planté un instant sur le sol de terre battue, reprenant sa respiration, puis, une fois accoutumé à la pénombre de la pièce aux murs noirs de suie, s’adressa au premier homme valide que son regard rencontra :

« Venez vite ! LesInjisoignent les blessés au village de Tuna… Des yaks attendent dehors pour vous y emmener. »

Namgyal se redressa et le regarda avec étonnement :

« C’est sûrement un piège.

— Non, je les ai vus de mes yeux, affirma le nouveau venu. Ils ont des instruments, des pilules, des toiles propres pour envelopper les plaies et des couvertures douces comme au paradis de Tushita. J’ai parlé à l’un d’eux qui comprend le tibétain. Ils ont honte d’avoir tué autant des nôtres et veulent nous aider, c’est ce qu’il m’a dit. »

L’un des blessés éclata d’un rire qui lui découvrit les gencives :

« Jamais entendu une bizarrerie pareille ! Des ennemis qui vous tuent un jour et veulent vous sauver le lendemain !

— On n’a pas le choix, dit un autre. Rester ici, c’est une mort certaine. Qu’est-ce qu’on a à perdre ? Allons à Tuna, on verra bien. »

Les soldats entassés dans la baraque commencèrent à se lever tant bien que mal, les hommes encore valides soutenant ceux qui ne pouvaient plus marcher. Par la porte entrouverte, Namgyal aperçut des yaks noirs, immobiles sur le vaste désert blanc poudré. La vue de ces animaux amis et de l’haleine tiède montant de leurs naseaux le rasséréna, comme s’il sentait déjà leur épaisse fourrure le réchauffer. Il se leva à son tour, voulut entraîner avec lui l’homme dont il n’avait pas lâché la main, mais le soldat venu de Tuna l’arrêta d’un geste :

« Celui-là respire à peine. Il ne devrait pas tarder à se présenter devant Yama, le dieu de la Mort.

— LesInjisauront peut-être le soigner.

— Ils ne pourront rien pour lui, crois-moi. J’ai vu suffisamment de gens mourir pour pouvoir l’affirmer. En ce moment même, sa vie écoulée se déroule de nouveau sous ses yeux. Il en revoit les plus belles heures et fait aussi le compte de ses erreurs passées. Qui sait ? Il galope peut-être à travers la plaine vers une ancienne amoureuse… Inutile de troubler ses derniers instants. »

Namgyal, indécis, regardait le moribond. La voix de son oncle récitant leBardo Thödolrésonna de nouveau en lui :

… Voici que tu t’éveilles comme d’un sommeil… N’éprouve pas de regrets, n’éprouve pas d’attachement pour ce corps qui gît maintenant inerte…

« Allons, viens, le temps presse, insista le soldat. À moins que tu ne veuilles rester ici avec lui et mourir de froid et de faim ? »

Namgyal se libéra de l’étreinte des doigts glacés agrippés aux siens et se leva à regret pour suivre ses compagnons, tandis que la voix en lui poursuivait :

Ne cède pas à l’effroi qui s’empare de toi, résiste à la confusion qui trouble ton esprit… Rien de ce que tu vois n’a de réalité…

Un blessé, qui observait la scène depuis un moment, se traîna vers eux en claudiquant :

« Hé là, attends ! Il a peut-être sur lui un couteau, ou un objet qui pourrait nous être utile, à nous autres… Lui, ça ne le privera pas », ajouta-t-il avant de se pencher pour fouiller le large repli que formait à hauteur de la taille la pelisse de mouton ensanglantée du mourant.

Indifférent aux râles d’agonie de l’inconnu, il se redressa en brandissant un bol en bois cerclé d’argent, un reliquaire délicatement orfévré et un petit miroir rond muni d’un manche de bois sculpté. Examinant tour à tour ces trouvailles, il glissa prestement les deux premières dans le pan de son propre vêtement, au-dessus de la ceinture, puis se ravisa, comme pris d’une idée subite, au moment où la troisième allait les rejoindre :

« Ah, c’était un de tes camarades, après tout. »

Namgyal voulut protester, dire qu’il n’avait jamais vu cet homme auparavant, mais le détrousseur ne lui en laissa pas le temps :

« Tu es jeune, toi. Un bol pour boire le thé et manger latsampa,tu en as sûrement un. Legao,tu n’en as pas besoin nonplus : la protection des dieux est déjà sur toi, tu n’as pas même une égratignure, on dirait…

« Tu n’as qu’à prendre ça, ajouta-t-il en tendant le miroir vers Namgyal d’un geste brusque. En échange, tu m’aideras à marcher. »

Namgyal fit tourner l’objet un moment entre ses doigts, ne sachant que faire, puis l’approcha de son visage, qu’il vit se refléter dans tous ses détails. Il s’était seulement regardé jusqu’alors dans les eaux des lacs ou dans des morceaux de métal poli, et jamais encore ses traits ne lui étaient apparus avec une telle netteté. Il eut un léger mouvement de recul, puis avança de nouveau la tête, si près cette fois que son haleine embua la glace.

« Cet objet a de la valeur, tu sais, je ne devrais pas te le laisser, reprit le boiteux, une nuance de regret dans la voix. Normalement, seuls les étrangers en possèdent. Je me demande comment cet homme l’a obtenu. Il a dû le voler quelque part… »

Il resta un instant songeur puis reprit :

« C’est qu’ils voyagent avec toutes sortes d’instruments bizarres, cesInji.Et ils ont de curieuses coutumes, aussi. Je les ai déjà vus faire : le matin, ils se regardent là-dedans pour se raser la barbe — qu’ils ont bien plus fournie que la nôtre, il est vrai — et puis ils se lavent la figure même par les plus grands froids, au lieu de l’enduire de beurre et de suie pour se protéger… »

Namgyal ne l’écoutait plus. Il gardait les yeux fixés sur le moribond. Mû par une impulsion soudaine, il essuya le miroir d’un revers de manche et se pencha pour le mettre devant la bouche démesurément ouverte de l’homme : la surface brillante resta intacte.

« Tu vois, dit le soldat debout près de lui. Il n’a plus besoin de rien pour le voyage qu’il a à faire… Allez, viens, aide-moi à marcher, on est les derniers. »

Namgyal glissa sans mot dire le miroir à l’intérieur de sachuba,puis se dirigea vers la porte en soutenant le boiteux, après un dernier coup d’œil au visage du mort. Il suffisait de si peu pour que les places changent : ce cadavre désormais bon pour les vautours aurait pu être le sien. Il imagina cet homme vivant, quittant la maison à sa place, et son propre corps aux mains des dépeceurs, le préparant pour les « funérailles célestes », le découpant en morceaux en haut d’une falaise pour le livrer aux gypaètes et autres rapaces. Dans le village déserté, il ne restait plus un seulragyapapour se charger de la besogne, et Namgyal se demanda vaguement à laquelle des quatre sortes de funérailles — l’air, l’eau, la terre, ou le feu — auraient droit cet inconnu et les centaines d’autres morts qui gisaient là-bas, dans la plaine de Kuru.

IIILes plaisirs de ce monde sont pareils au miel sur le tranchant d’une lame

Tashi, assis face à son maître de l’autre côté d’une petite table basse, se tut un instant, la tête entre les mains, avant de poursuivre :

« … Je deviens fou, tant la pensée de Dolma m’obsède : je l’imagine sans cesse dans les bras d’un autre, je crois la reconnaître dans chaque femme que je croise. Tout à l’heure encore, en arrivant ici, j’ai été saisi par une sorte d’étrange hallucination : quand cette inconnue m’a ouvert la porte, j’ai cru revoir ma fiancée… »

Tenzin Rimpoché fronça les sourcils :

« Oublie donc cette jeune fille, et reviens aux circonstances exactes de la disparition de Dolma.

— Je vous ai déjà dit tout ce qu’il y avait à dire, soupira Tashi. Les astrologues avaient fixé une date assez lointaine pour le mariage. En attendant, je m’étais installé avec Dolma dans la ferme de ses parents. Tout allait pour le mieux et puis… je me suis réveillé un matin : elle n’était plus là. Envolée comme une fumée ! Pfft ! Et depuis, pas la moindre nouvelle. Au village, personne ne sait rien, ni sa famille ni ses amis ne comprennent ce qui a pu se passer. Au début, je me suis dit qu’elle serait de retour très vite : elle devait avoir une bonne raison, qu’elle nous expliquerait plus tard, pour s’en aller aussi précipitamment. Mais quand j’ai vu qu’elle ne revenait pas… »

Tashi se tut et ferma les yeux, revivant ces journées passées à arpenter, rongé par l’attente, les ruelles du village et les champs d’orge alentour. Longeant les murets de pierres, il voyait la silhouette de Dolma se dresser dans l’ombre, sentait la tiédeur de sa peau sur les roches, décelait les contours de son visage dans le ciel transparent. Quand il voyait onduler une des maigres touffes d’herbe qui parsemait la terre, le buisson noir au bas du ventre de sa fiancée perdue surgissait sous ses yeux. Un creux dans un tronc d’arbre, et l’envie le prenait d’y enfoncer les doigts comme il le faisait, si peu de temps encore auparavant, dans la fourche de ses cuisses…

Il secoua la tête, conscient que ce genre de pensées ne convenait ni au moment ni au lieu, et reprit le fil de son récit.

« … Je l’ai cherchée plus loin, au hasard. Je partais à l’aube, rentrais à la nuit tombée. J’ai parcouru toutes les vallées voisines, le chemin des caravanes, jusqu’à la passe de Nangpa. Sans résultat. »

Nulle part on n’avait signalé le moindre accident, crime, voyageur suspect. Dans ces vastes étendues traversées par une unique route, les déplacements ne passaient pas inaperçus et tout le monde se connaissait d’un village à l’autre. Or personne n’avait croisé Dolma ni aucune femme, seule ou accompagnée, correspondant à sa description.

Au bout de quelques semaines, Tashi avait acquis la conviction qu’elle s’était enfuie avec un autre homme. Il n’en avait aucune preuve, mais comment, sinon, expliquer un départ aussi soudain, une disparition si totale ? Il s’était également rendu compte que l’entourage de la jeune fille commençait à le soupçonner : les regards qui pesaient sur lui semblaient insinuer qu’il était responsable, d’une manière ou d’une autre, de l’absence de Dolma. Même les parents de celle-ci l’observaient d’un œil méfiant, comme s’ils se demandaient s’il ne cherchait pas simplement à donner le change en errant ainsi comme un fou à sa recherche sans le moindre résultat. Tashi avait donc décidé de quitter le village, déterminé à retrouver sa fiancée.

« Les parents de Dolma étaient debout devant la porte de leur maison… Ils m’ont regardé enfourcher mon cheval sans rien dire. S’ils m’avaient questionné à ce moment-là, j’aurais été bien en peine de leur expliquer où j’allais. Pourtant, j’étais tout juste parti que c’est devenu une évidence : vous seul pouviez m’aider. Après tout, c’est vous, Rimpoché, qui m’avez encouragé à me marier quand mes pulsions charnelles m’ont poussé à renoncer à mes vœux. »

Tenzin, qui était resté silencieux et concentré pendant le récit de son ancien disciple, garda les paupières closes un long moment.

« Ah, Tashi, soupira-t-il lorsqu’il rouvrit enfin les yeux, tu es pareil au fou qui cherche à saisir le reflet de la lune à la surface d’un lac… Sois donc reconnaissant à Dolma : sa disparition te fournit une belle occasion d’avancer sur le chemin de la libération des passions.

— Mais j’ai l’impression d’avoir reçu un coup de couteau en plein cœur ! Un homme peut-il éprouver de la reconnaissance envers son assassin ?

— La mort se présente sous d’innombrables formes, répondit doucement Tenzin, le regard fixé sur un point de l’espace. Mais elle vient, inéluctablement. Par la maladie ou le poignard, qu’importe ?

— Haïr celui ou celle qui tient le poignard me semble pourtant une réaction des plus naturelles…

— Non, Tashi. Car la haine est contraire à la véritable nature humaine. La haine en toi : voilà le véritable ennemi à éliminer. L’ennemi extérieur n’est qu’une hallucination de l’esprit aveuglé par l’ignorance. C’est la haine ellemême qui doit retenir ton attention, et non son objet. Souviens-toi des enseignements que tu as reçus : observe la colère, observe le désir, observe leurs effets et garde-toi de tout attachement à un objet extérieur. »

Les sages paroles du maître glissèrent sur Tashi sans pénétrer son esprit. L’arrivée d’un moinillon portant une théière fumante vint mettre un terme à l’entretien. Les deux hommes — l’un avait vingt ans, l’autre cinquante — burent le thé au beurre en silence, puis Tenzin engagea son ancien disciple à prendre un peu de repos. Les rayons du soleil, qui pénétraient de biais dans la pièce orientée à l’ouest, rougeoyaient déjà.

« Ne t’inquiète pas inutilement. Je ferai unmodès demain, et les dieux t’indiqueront clairement la conduite à tenir. D’ici là,retire-toi dans une cellule et essaie d’empêcher ton esprit de vagabonder. Ne parle à personne, ou alors le moins possible. »

« Un peu de repos et de solitude te feront le plus grand bien », ajouta l’abbé au moment où Tashi se levait pour quitter la petite salle.

Le lendemain, le jeune homme se réveilla avant l’aube. Il se rendit aussitôt dans la grande salle dugompaoù résonnaient déjà les prières, fit ses dévotions devant l’immense bouddha doré et se retira ensuite dans le bâtiment adjacent, réservé aux cellules des moines. Un moinillon vint lui porter son déjeuner, puis les heures continuèrent à s’écouler, interminables. L’après-midi s’achevait lorsqu’on vint enfin le prévenir que Tenzin Rimpoché l’attendait dans une pièce privée en haut du monastère.

Assis en tailleur devant la petite table de bois rouge couverte d’instruments du culte, le maître resta longtemps silencieux, balançant légèrement le buste d’avant en arrière. Au bout d’un moment, il se mit à murmurer des mantras tandis que ses doigts traçaient des arabesques dans l’air, soulevant tour à tour les objets rituels. Il fit tinter le battant de la clochette de bronze, tournoyer ledorjéà huit branches courbes, brandit la dague rituelle entourée de flammes de laiton. Parfois, de brefs gémissements lui échappaient, des larmes perlaient au coin de ses paupières fortement serrées. Sourcils froncés, il agitait la tête comme un homme en proie à un cauchemar.

Tout en récitant une ultime série de mantras à un rythme accéléré, il prit une pincée de grains de riz dans un bol posé sur la table, la garda longuement entre ses deux paumes, et rouvrit enfin les yeux. Tashi attendit, dans un silence tendu, que son maître eut achevé l’examen des grains.

Tenzin leva la tête et prit la parole, d’une voix plus lente et grave que d’ordinaire :

« Dolma ne reviendra pas. J’ai vu ses parents en grand conciliabule avec les membres d’une autre famille. Ils parlaient avec animation, autour d’un feu. Dolma était là, silencieuse, l’air sombre. Ensuite, je l’ai vue à cheval aux côtés d’un homme dont je ne distinguais pas les traits. »

Tashi serra les poings. Un homme ? Il avait donc deviné juste ! Elle l’avait quitté pour un autre. Un insupportable désir de vengeance revint le tourmenter.

« N’oublie pas que tu as été moine autrefois, Tashi. »

Le jeune homme leva la tête. Les yeux vifs de son ancien maître étaient fixés sur lui.

« Le sage Shantideva enseigne que tous les plaisirs de ce monde sont pareils au miel sur le tranchant d’une lame. Cela aussi, l’aurais-tu oublié ?

— Quelle est la réponse à ma question ? rétorqua Tashi, encore tremblant de colère.

— Tu as demandé si, pour retrouver Dolma, tu devais rentrer au village ou poursuivre ta route. Les divinités ont tranché : tu ne la retrouveras pas. Mais il te faut regagner le village pour demander à ses parents l’annulation du mariage prévu. Ainsi tu l’oublieras et pourras vivre paisiblement auprès d’une autre épouse, en vendant des chevaux pour assurer ta subsistance, comme tu l’as fait depuis que tu as abandonné la voie monastique. De la sorte tout s’arrangera pour le mieux. Mais si tu choisis de poursuivre ta route, de terribles difficultés t’attendent. »

Tashi hocha la tête en silence, et se retira dans un état de grande confusion. Après avoir demandé unmo,il convenait de se conformer à la réponse des dieux, lue par le lama dans les grainsde riz ou de céréales. Tashi savait déjà qu’il ne suivrait pas cette voie. N’avait-il pas au fond posé la question en sachant déjà ce qu’il voulait entendre ? Il ne retournerait pas en arrière. Regagner le village sans Dolma était impensable : comment envisager pareille humiliation ?

Tandis qu’il réfléchissait ainsi, ses pas l’entraînèrent à une certaine distance du monastère, sur un sentier enserré entre des roches puis s’ouvrant sur des pâturages et un horizon de montagnes. La nuit tombait ; les étoiles se levaient déjà. Tashi s’arrêta. Il s’adossa au muret de pierre d’un abri de berger, regarda le ciel bleu sombre s’emplir d’une myriade d’astres. Le froid était mordant. Il prit la gourde suspendue à sa ceinture et rejeta la tête en arrière pour avaler de longues goulées dechang.

C’est alors qu’il distingua, un peu plus haut, une forme humaine à peine visible sur le sentier envahi par l’ombre. Il sursauta, ne s’attendant pas à rencontrer âme qui vive dans ces parages à pareille heure. Quelqu’un pourtant avançait lentement dans sa direction.

Passé le premier instant de surprise, il reconnut la jeune fille croisée la veille à son arrivée. Qui pouvait-elle bien être ? Personne au monastère ne lui avait soufflé mot de cette visiteuse, et Tenzin Rimpoché avait esquivé toutes ses questions à son sujet.

Elle descendait le chemin, le regard au sol, et se rapprochait de lui telle une apparition. Ses lèvres murmuraient des mantras, ses mains égrenaient un chapelet. Toute à ses prières, elle ne vit pas le jeune homme, dont les vêtements sombres se confondaient avec le mur de pierre, dans la nuit qui achevait d’envelopper les alentours. Immobile, il la regarda passer. L’ourlet de sa longue robe se soulevait par moments dans sa marche, laissant apparaître une faible lueur dans l’obscurité : les passementeries vert pâle qui ornaient le bout de ses bottes de feutre. Les deux pans croisés de son vêtement soulignaient la rondeur de ses hanches, la finesse de sa taille.

La beauté de Dolma, magnifiée, semblait flotter autour d’elle. Une beauté plus fragile, émanant d’un lieu plus secret…

Tashi siffla doucement, imitant le chant d’un oiseau. La jeune fille tressaillit et se retourna. À la vue de la silhouette qui se dressait dans la nuit sombre, elle s’immobilisa au bord du sentier.

IVUn petit objet doté de vertus protectrices montre son utilité