Le cercle Voragine - Jean-François Thiery - E-Book

Le cercle Voragine E-Book

Jean-François Thiery

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Beschreibung

La peur, la souffrance, la mort… Les images se bousculent, insupportables.

Les cris vrillent les tympans. On voudrait tout arrêter, mais on reste figé, des relents nauséeux au fond de la gorge. Écran noir. On n’entend plus que le ronronnement du disque dans le lecteur, et la signature pourpre des productions SCORPIO surgit dans le téléviseur. Un peu groggy, on s’interroge : meurtres réels ou effets spéciaux ?
XOX Consulting est une société de services qui associe les suppressions de cibles humaines aux missions informatiques en environnement industriel. Elle est chargée de mettre fin au cauchemar, et un nom s’impose pour cette mission difficile : l’informaticienne Suzana Magellan.
L’issue de ce contrat « Ruban noir » est incertaine, car le mal plonge ses racines dans le grimoire d’un archevêque génois du 13ème siècle, et il se fortifie dans le mystérieux triptyque d’un vieux maître hollandais. Mais la solution réside peut-être dans le regard innocent d’une enfant d’exception, la petite Mila.

Dans l’ombre inquiétante de la Prague gothique, l’auteur nous conduit avec une plume incisive dans une nouvelle aventure de son héroïne tueuse à gages.

EXTRAIT

Cling… Cling… Cling… Les bracelets s’entrechoquent. Les menottes brillent à la faveur des néons. L’homme a les mains moites. Les maillons brinquebalent contre le bracelet d’une montre, une courroie de cuir percée de crânes étincelants. Dans la semi-pénombre, sa démarche est hésitante ; il chaloupe entre les murs du couloir. Les semelles de ses baskets grincent sur le carrelage. Soudain quelque chose se pose sur son épaule. Grésillements. Il tressaute sous le choc électrique de la matraque, et il accélère le pas, sans une plainte, sans un mot. Deux silhouettes l’encadrent plus étroitement, silencieuses. Elles portent des capes noires, et une capuche couvre leur tête. Le rebord est large ; les traits de leur visage restent plongés dans l’ombre. Le trio arrive au bout du couloir. Il entre dans une pièce richement illuminée. L’homme cligne des yeux, aveuglé. Il perçoit des formes, des madriers, des installations qu’il ne comprend pas.
Vlan ! Il est rudement poussé, et trébuche. Ses bras entravés l’empêchent de se rétablir, et il chute en avant, la tête la première. Son visage heurte lourdement l’accoudoir d’un fauteuil. Il se contorsionne pour se relever. Une main gantée se plaque sur son crâne, agrippe ses cheveux, et lui relève brusquement la tête. Un filet de sang coule de ses narines. Il desserre les lèvres, et grimace.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-François Thiery est cadre informaticien dans l’industrie automobile. Il réside en France, en Franche Comté. Il commence à écrire en 2009, et publie des recueils de nouvelles et des romans. Le cercle Voragine est son sixième thriller.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

AVANT-PROPOS

LE PARADIS

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

AVANT LE DÉLUGE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

L’ENFER

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Du même auteur :

Dans la même collection

Résumé

La peur, la souffrance, la mort… Les images se bousculent, insupportables. Les cris vrillent les tympans. On voudrait tout arrêter, mais on reste figé, des relents nauséeux au fond de la gorge. Écran noir. On n’entend plus que le ronronnement du disque dans le lecteur, et la signature pourpre des productions SCORPIO surgit dans le téléviseur. Un peu groggy, on s’interroge : meurtres réels ou effets spéciaux ?

XOX Consulting est une société de services qui associe les suppressions de cibles humaines aux missions informatiques en environnement industriel. Elle est chargée de mettre fin au cauchemar, et un nom s’impose pour cette mission difficile : l’informaticienne Suzana Magellan.

L’issue de ce contrat « Ruban noir » est incertaine, car le mal plonge ses racines dans le grimoire d’un archevêque génois du 13ème siècle, et il se fortifie dans le mystérieux triptyque d’un vieux maître hollandais. Mais la solution réside peut-être dans le regard innocent d’une enfant d’exception, la petite Mila.

Dans l’ombre inquiétante de la Prague gothique, l’auteur nous conduit avec une plume incisive dans une nouvelle aventure de son héroïne tueuse à gages.

Jean-François Thiery est cadre informaticien dans l’industrie automobile. Il réside en France, en Franche Comté. Il commence à écrire en 2009, et publie des recueils de nouvelles et des romans. Le cercle Voragine est son sixième thriller.

Jean-François Thiery

Le Cercle Voragine

Thriller

ISBN : 978-2-35962-959-0

Collection Rouge : 2108-6273

Dépôt légal juillet  2017

© couverture Ex Aequo

© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages et les situations décrits dans ce livre sont purement imaginaires : toute ressemblance avec des personnages ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

AVANT-PROPOS

Quelques mots sur les précédentes aventures de Suzana Magellan publiées aux éditions Ex Aequo : « eXpert Consulting » et « Le contrat Magellan »…

« eXpert consulting » décrit une initiation où la jeune diplômée cherche à s’insérer dans le monde redoutable des sociétés de services. Une porte s’entrouvre dans l’une des entreprises les plus élitistes de la place strasbourgeoise, XOX Consulting, une structure reconnue pour son respect sans faille des exigences de ses clients. D’ailleurs le credo de « eXpert Of the eXpert » n’est-il pas « Votre cible est notre cible » ?

Peu d’élus peuvent accrocher le badge XOX sur leur poitrine, et la période d’essai se révèle une épreuve redoutable pour Suzana Magellan. Elle est forte, comme seule peut l’être la survivante d’une enfance traumatisée, et sa première mission « ruban blanc », la mise en place d’un système informatique de pointe, est un franc succès. Mais son intronisation est soumise à des exigences d’un autre ordre : l’élimination d’un homme dans le cadre d’un « ruban noir », une prestation particulière où la consultante doit mettre à profit une situation de conseil classique pour s’approcher de sa cible, et… frapper avec élégance et discrétion.

Dans « Le contrat Magellan », Suzana Magellan est bien intégrée depuis quelques années au sein de XOX Consulting, et ses compétences d’informaticienne tueuse à gages sont très appréciées. Mais les choses se compliquent à l’occasion d’un « ruban noir », et la prédatrice devient une proie. Elle doit se méfier de tout et de tous, de ses collègues, de ses clients, de ses proches, et l’équipe d’enquêteurs menée par le lieutenant Garfield se rapproche d’elle, jour après jour, heure après heure.

Les fêlures de son enfance traumatisée ne cessent de la miner, mais il n’est plus question de se cacher ou de fuir. Sa survie réside dans le combat !

Sur fond de lutte de pouvoir au sein d’instances gouvernementales, Suzana Magellan partage l’un des sentiments les plus universellement connus : la peur.

LE PARADIS

« Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse, et de toi fais-tu dire : “Oh ! L’homme singulier !” »

Chapitre 1

* 1 *

Cling… Cling… Cling… Les bracelets s’entrechoquent. Les menottes brillent à la faveur des néons. L’homme a les mains moites. Les maillons brinquebalent contre le bracelet d’une montre, une courroie de cuir percée de crânes étincelants. Dans la semi-pénombre, sa démarche est hésitante ; il chaloupe entre les murs du couloir. Les semelles de ses baskets grincent sur le carrelage. Soudain quelque chose se pose sur son épaule. Grésillements. Il tressaute sous le choc électrique de la matraque, et il accélère le pas, sans une plainte, sans un mot. Deux silhouettes l’encadrent plus étroitement, silencieuses. Elles portent des capes noires, et une capuche couvre leur tête. Le rebord est large ; les traits de leur visage restent plongés dans l’ombre. Le trio arrive au bout du couloir. Il entre dans une pièce richement illuminée. L’homme cligne des yeux, aveuglé. Il perçoit des formes, des madriers, des installations qu’il ne comprend pas.

Vlan ! Il est rudement poussé, et trébuche. Ses bras entravés l’empêchent de se rétablir, et il chute en avant, la tête la première. Son visage heurte lourdement l’accoudoir d’un fauteuil. Il se contorsionne pour se relever. Une main gantée se plaque sur son crâne, agrippe ses cheveux, et lui relève brusquement la tête. Un filet de sang coule de ses narines. Il desserre les lèvres, et grimace. Il réalise que le fauteuil est occupé. Une femme nue y est attachée. Une croix christique est tatouée sur son épaule, luisante de sueur. La prisonnière tremble. Ses yeux sont emplis de larmes. Elle tente de gémir, mais le bâillon de cuir ne laisse filtrer que des bruits de gorge. Les deux silhouettes se baissent de part et d’autre de l’homme à terre, empoignent ses bras, et le relèvent sans ménagement. Il résiste, peut-être pour la première fois. Il grogne, essaie de donner des coups de tête, des coups de pied.

Krzzzzzzzz… Le corps s’arc-boute sous les grésillements de la matraque, puis il s’affale, inconscient. Il est traîné quelques mètres plus loin. Les baskets impriment des marques claires sur le sol. Elles passent à côté de plantes en pots, de magnifiques fleurs aux pétales immaculés. Contraste incongru. Le trio s’arrête devant deux madriers croisés sur un billot. Quelques pas derrière, un ensemble de deux cadres monumentaux domine la scène. On les devine capables de se séparer. Deux demi-sphères bleutées s’y font face, comme une figuration stylisée de la Terre. Elles sont coupées par un disque couvert d’arbres et de roches. Il est la terre qui sépare le ciel de la mer. Le désordre y règne. Des citations latines brillent à la lisière supérieure des panneaux.

Grincement de bois. Le corps pantelant est placé sur la croix, poignets et chevilles posés sur des lanières de cuir. Les silhouettes encapuchonnées ont le geste sûr. L’une d’elles empoigne une main. Elle hésite, regarde la montre. Elle se penche. Sa tête émerge de la capuche. C’est un homme. Son visage est lisse, sans expression. Ses yeux se fixent sans ciller sur l’objet décoré de crânes argentés. Fascinés, ils approchent, encore et encore. Les crânes étincelants brillent dans les prunelles claires. CLONG ! Un levier est verrouillé. L’homme sursaute ; il se relève rapidement. Son visage retourne dans l’ombre de la capuche, et il se hâte d’attacher les dernières lanières.

L’installation bascule sur un axe, redressant le corps évanoui à la verticale. Dans le mouvement, un pan de la chemise du prisonnier se raccroche à un clou. Le tissu se déchire, et un torse glabre apparaît. Il est couvert d’un tatouage. Un scorpion occupe toute la surface du ventre ; une épée est plantée entre ses pinces. La respiration oppressée fait rouler les abdominaux, et elle confère au dessin une illusion de vie. Soudain, une main gantée s’abat sur le visage ; une série de claques résonne. L’homme gémit. Il se réveille.

Zzzzzip… Une silhouette a rejoint un établi, juste en face des madriers croisés. Elle ouvre lentement la fermeture éclair d’une mallette en cuir. Cette lenteur n’est pas imposée par la difficulté du mouvement. L’intention est tout autre. Elle veut attirer l’attention du prisonnier. À quelques centimètres de la butée, la main gantée ralentit sa progression. Elle veut que l’homme la regarde terminer, qu’il devine, qu’il comprenne. Il finit par tourner la tête vers le bourdonnement aigu. Ses yeux sont à demi ouverts. Soudain, ils s’agrandissent, aimantés par l’étui. Il a compris. D’un mouvement brusque, les parois sont écartées. Tintements métalliques. À la faveur d’une lampe de bureau, des instruments brillent d’un éclat sinistre. On distingue des lames, des pinces, des ciseaux… La silhouette saisit un des outils, et le lève à hauteur du visage. Elle pose un doigt sur une extrémité, sur une roue dentée, puis descend le long du manche. Déclic. La roue s’anime dans un vrombissement strident. L’homme s’agite, donne des coups sur les attaches, se contorsionne sur les madriers. En vain. La silhouette approche à pas comptés, menaçante. Elle dirige la scie circulaire vers le visage du prisonnier. Il hurle…

Clac ! Suzana Magellan baisse brutalement l’écran de l’ordinateur portable sur le clavier. Silence gêné. Elle repousse une mèche de cheveux blonds derrière l’oreille, réajuste de l’index sa paire de lunettes à large monture. Son regard clair est glacé.

— J’en ai assez vu ! C’est un mauvais film gore, une sorte de snuff movie. Et après ? Hein ? Carlos, vous ne m’avez pas convoquée uniquement pour me montrer ça, des trucages pour adolescents attardés…

Carlos Santiago est assis derrière son bureau, et il ne répond pas. Ses mains velues sont posées à plat sur un classeur, et elles ne bougent pas. Le directeur des opérations de XOX consulting en impose. Sa carrure de catcheur est calée entre les accoudoirs de son fauteuil, le buste décollé du dossier, comme s’il s’apprêtait à se lever, ou à bondir. Sous un crâne fraîchement rasé, son visage massif est impassible. Une petite voix criarde s’élève à ses côtés.

— Il n’y a pas de trucages, Suzana, hélas… C’est un véritable snuff movie. Les images ont été authentifiées. Tu connais notre sérieux en la matière…

Sissi Spark est assise près de la porte lambrissée ; sa chevelure rousse est ramassée dans un chignon serré, et pas une mèche ne dépasse. Mouvement brusque du menton. Elle se lève, et se rapproche de la consultante. Ses mains lissent d’un geste rapide les pans de sa jupe. Le geste est saccadé. Sa voix s’enroue avec des roulis de fumeuse.

— Nos services travaillent sur cette affaire depuis plusieurs mois, et les conclusions sont formelles. Des films comme celui-ci, nous en avons analysé une dizaine. Il s’agit de véritables meurtres. Les productions sont d’une qualité professionnelle, et elles possèdent la marque d’un réseau très structuré, toujours le même : une société de production appelée SCORPIO. Les mises en scène sont très soignées, comme tu as pu le constater, et les films s’inspirent souvent d’œuvres artistiques. Dans cet extrait, tu as pu voir une copie du fameux triptyque du hollandais Jérôme Bosch, « le Jardin des délices ». Ce sont les deux bords extérieurs, ceux qui décrivent la création du monde. On les voit rarement ; les médias préfèrent offrir au public le spectacle de l’intérieur du triptyque, pas de son écrin. Les productions SCORPIO sont donc à part, et revendiquent un certain élitisme, à n’en pas douter ! Rien à voir avec de petits films amateurs faits à la sauvette dans une cave. Nous avons identifié des lieux de tournage dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Comme en témoignent ces images, cette fois l’organisation s’étend sur l’Europe de l’Ouest. Nous avons déjà noté un précédent, un jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans l’usine de Písek. Jiri Sicek. Je vous épargne les images…

Geste agacé de la main.

— Eh alors ? Il me semble que vous avez ce qu’il faut pour déclencher une action policière ! En quoi ceci me concerne, Sissi ? Nous avons un accord. J’adhère au credo de l’entreprise pour son respect des exigences des clients, bien sûr, « leur cible est notre cible », mais ceci exclut un service du type « Ruban Noir ». Désormais, je ne m’occupe que des contrats « Rubans Blancs », et uniquement sur des projets informatiques liés à la finance.

Claquement sec. Carlos Santiago a ouvert un classeur.

— Ça suffit ! Si une intervention policière conventionnelle était possible, nous ne serions pas en train d’évoquer ce dossier dans mon bureau !

Sous les yeux des deux femmes, il extrait deux pochettes, et referme les anneaux en métal doré. Il lève à hauteur de son visage un document entouré d’un bandeau blanc.

— Vous travaillez en ce moment pour le compte de la société FOREX, un client tchèque, pour — je cite l’objet de cette mission — assurer la mise en œuvre du module financier FXOX sur le système informatique existant. Dans ce cadre, vous opérez en qualité de chef de projet, et vous êtes actuellement basée sur le site de Písek, plus exactement au sein du département « Contrôle de Gestion », et cela pour une durée de trois mois. C’est exact, n’est-ce pas ?

La voix rugueuse poursuit sans attendre de réponse.

— Votre responsable local chez FOREX est un homme, un directeur financier qui occupe une fonction tout à fait légale. En parallèle de cette activité, il est également producteur de la société SCORPIO. Elle est licite, mais…

Il marque un temps d’arrêt avant de reprendre sur un débit plus rapide.

— Jiri Koskavic procède au recrutement d’acteurs, et il lui arrive parfois de s’impliquer en personne dans le rôle de bourreau. Vous le connaissez. Vous l’avez vu en très gros plan dans cet extrait vidéo. Vous ne pouvez pas le nier ! Et c’est également lui qui brandissait la scie circulaire, entre autres instruments de torture…

La jeune femme affiche une moue incrédule.

— L’acteur lui ressemble, c’est vrai, mais… Jiri Koskavic, un tueur ? J’ai beaucoup de mal à vous suivre. Vous avez raison : je connais cet homme. C’est un homme pieux, un catholique impliqué dans des œuvres caritatives, et un homme de goût. Vos sources sont-elles aussi fiables que vous le pensez, Carlos ?

Sissi Spark se rapproche de la jeune femme. Elle pose une main couverte d’éphélides sur son épaule, puis elle se penche vers son oreille. Suzana Magellan se raidit, incommodée par les relents de tabac froid.

— Sweet Honey, moi, je pense que tu connais déjà les réponses à ces questions. Les procédures d’investigations et de contrôles chez XOX Consulting sont sans failles. Je te l’accorde : Koskavic est très investi dans un cercle de prières, le groupe Voragine. Nous le savons déjà… Les offices sont sous la direction du père Pietrek, un proche de Koskavic, et un personnage intrigant. Nous savons peu de choses sur lui, à part son goût pour Jérôme Bosch. Dans sa jeunesse, il a soutenu une thèse sur l’artiste, mais son travail a été censuré par l’église, et il a été sanctionné. Depuis cet épisode, il semble être rentré dans le rang, et il est sorti des écrans radars des autorités pontificales. Nous n’avons pas de détails ; les secrets du Vatican sont mieux gardés que l’accès à Fort Knox.

Carlos Santiago empoigne la seconde pochette. Elle est barrée d’un bandeau noir.

— Jiri Koskavic ne peut pas être inquiété légalement. L’homme est très prudent, et il jouit de fortes protections. Son organisation a des ramifications solides dans plusieurs pays. Il est un élément clé du trafic de snuff movies, et nous avons de bonnes raisons de penser que sa neutralisation va porter un coup fatal à SCORPIO. Pour l’instant, les ressources conjointes des polices tchèques et françaises se sont cassé les dents sur cette affaire. C’est la raison pour laquelle nous avons été consultés pour éliminer cet homme. Par ailleurs, vous savez que XOX Consulting traverse en ce moment une période difficile en termes d’activités et de rentabilité. Le cours de l’action est à son plus bas niveau depuis son introduction en Bourse. Le spectre d’une OPA est plus qu’une hypothèse. Vos capacités à mener à bien des missions doubles ne sont plus à prouver. Un succès sur cette affaire ne peut qu’avoir un impact positif sur l’avenir de la société. C’est donc dans ce cadre, Suzana, que nous souhaitons vous proposer un additif à votre contrat initial, en d’autres termes un contrat « Ruban Noir » avec Koskavic pour cible.

La jeune femme se lève, secoue la tête avec obstination.

— J’ai tourné la page, Carlos… Je ne tue plus. C’est ma décision, et je vous saurais gré de la respecter.

Carlos Santiago hoche lentement la tête.

— Décision louable, sans aucun doute. C’est bien de respecter les droits régaliens. Vous respectez aussi une promesse faite à votre petit ami manchot, le lieutenant Al Garfield, et…

— Monsieur ! Laissez le lieutenant Al Garfield en dehors de ça ! Et ma vie privée ne vous regarde pas !

Il pose la pochette sur le bureau, et il la pousse d’une pichenette. Suzana Magellan hésite, puis se croise les bras, butée. Dans le mouvement, la manche remonte un peu, découvrant des rougeurs sur le poignet. Les marques de psoriasis n’ont pas échappé à Sissi Spark, et elle jurerait qu’elles n’étaient pas là au début de l’entretien ! Elle adresse un regard contrarié au directeur des opérations. Il l’ignore, et poursuit.

— Je respecte vos aspirations, Suzana, ainsi que votre vie privée, n’en doutez pas… Mais prenez le temps d’y réfléchir. Vous trouverez également dans ce dossier une reproduction du triptyque du hollandais Jérôme Bosch, « Le Jardin des délices ». Moi, je n’y comprends rien à toutes ces bestioles mêlées à des humains complètement à poil. J’imagine que ça doit parler à Koskavic, et… peut-être à vous, sait-on jamais !

Il la fixe avec intensité.

— Si j’ai pensé à vous pour ce projet, Suzana, ce n’est pas uniquement en raison de la proximité de la cible dans votre mission quotidienne. Un équipier du lieutenant Al Garfield y est lié d’une certaine façon. Dans le film que vous avez visionné, nous avons identifié le prisonnier tatoué. Comme Jiri Sicek, il travaillait dans l’usine FOREX de Písek, et il est issu d’une famille que vous connaissez bien. Il s’appelle Wincenty Polak. C’est un cousin du lieutenant de police Ric Polak !

* 2 *

Ric Polak fulmine. Dans la poche revolver de son pantalon, son téléphone portable carillonne furieusement, mais il est incapable de décrocher. Sa position est bien trop inconfortable. Tant pis ! Il laisse sonner. Si c’est important, son correspondant lui laissera un message. Juché sur un tabouret, il a les deux bras tendus vers le lustre du plafond, et l’exercice dure depuis plusieurs minutes. Il peste contre son embonpoint, transpire et souffle bruyamment. Il s’acharne à fixer un morceau de ruban adhésif sur une branche de rameaux, et il y est presque. Le papier est rebelle ; il colle à ses doigts, et s’obstine à ne pas adhérer au bois humide. Un panier rempli de branches est posé à ses pieds. Sa mère l’a fait bénir ce matin à l’église. Il dégouline sur le parquet. Cette année, le curé n’a pas été avare d’eau bénite. À croire qu’il a plongé la brassée de bois directement dans le bénitier… Le policier est tombé dans le piège du dimanche des Rameaux, le fameux Niedziela Palmowa polonais. Et il faut que tout soit en place avant la tombée de la nuit. Bien sûr… On ne sait jamais. Des fois qu’une armée de créatures démoniaques en profite pour investir les lieux ! Toutes ces bondieuseries, Ric Polak s’en passerait bien, mais il se plie au protocole, non pas pour lui, mais pour sa mère. Pour rien au monde, il ne lui ferait de la peine.

Son investissement religieux reste toutefois limité à sa portion congrue, car il ne faut pas exagérer. Carême est un mot qui n’entre pas dans son vocabulaire. Pire. Il prend un malin plaisir à cultiver son surpoids pendant ces quarante jours. Et la dernière fois qu’il est entré dans une église, c’était il y a cinq ans, pour une levée de corps dans un confessionnal. À cette époque, le manque d’empathie du curé local l’avait définitivement convaincu de rester bien en marge de ces mouvements sectaires. Soudain, il sent une présence derrière lui. Une petite voix chevrotante s’inquiète.

— Ça y est ? Tu y arrives ? Ce n’est pas trop dur ? Et... euh… Tu penses que tu pourras terminer avant la nuit ? Parce que c’est bientôt, hein ?

Agacé, il souffle.

— Mais oui, ma petite mère… Pas de souci ! Au pire, tu vas nous tresser un collier de gousses d’ail, hein ? Et on se le collera autour du cou.

— Ah ! On ne plaisante pas avec ça, mon petit. La religion est un sujet grave, tu le sais !

Dans un froissement de tablier, elle se croise les bras sur sa poitrine menue, et elle se tait. Elle reste derrière son fils, immobile et indécise, et elle l’observe. Deux petits yeux pétillants enfoncés dans un visage ridé comme une vieille figue. Ric Polak s’énerve.

— Tu as autre chose à me dire ? Ou tu as décidé de rester derrière moi toute la sainte journée ? Peut-être histoire de vérifier que je ne me casse pas le nez au milieu de tes branches trempées par la grâce du Saint-Esprit ? Mmmm ?

— En fait… Euh… Oui… C’est à propos de ton cousin, Wincenty. Il ne m’a toujours pas appelée pour me dire quand il arrivait. Tu te rends compte ? Ce n’est pas normal. Il n’a jamais raté cette fête des Rameaux avec nous.

Le visage congestionné du policier se fige.

— Ah, c’est donc ça… Tu t’inquiètes au sujet du cousin Wincenty… Le gentil Wincenty… Le bon garçon de la famille… Celui qui a fait le petit séminaire à Varsovie, et qui a été à deux doigts d’être curé, mais qui a préféré se mêler à la masse prolétarienne. La star incontestée chez les bigotes de la famille Polak, sûr ! Pas comme moi, hein ? Le fonctionnaire de police qui jure comme un charretier, qui boit, s’empiffre et s’amuse comme le pire des mécréants. Aïe !

Il rétracte les mains en grimaçant. Une écharde est entrée sous un ongle. Il peste et lâche l’ensemble. La branche tombe à ses pieds, et le rouleau de scotch rebondit plusieurs fois avant de disparaître sous une armoire. Sa récupération s’annonce délicate. Aujourd’hui, c’est vraiment une journée pourrie… Madame Polak le regarde avec des yeux ronds.

— Ne sois pas jaloux, mon petit, ce n’est pas chrétien. Vous êtes différents tous les deux, mais je t’aime plus que tout. Tu le sais, n’est-ce pas ?

Le policier descend du tabouret. Il souffle.

— Ouais, ouais, ouais… Pour Wincenty, il ne faut pas que tu t’en fasses. Il est sans doute occupé. Aux dernières nouvelles, il travaille comme intérimaire en République tchèque. Et puis il n’est plus tout seul, maintenant. Il veut peut-être fêter Pâques avec Christina et leur gosse la petite Mila, sans nous, et…

Les petits yeux bleus s’agrandissent, et elle le coupe net.

— Impossible ! Ils doivent venir tous les trois. Il me l’a promis ! Et je connais Wincenty. Quand il promet, il tient parole ! Et il se faisait une telle joie de participer à la veillée. Czuwanie est très important pour lui, et pour Christina aussi. Elle est une bonne catholique pratiquante, tu sais ? Non, je pense qu’il est arrivé quelque chose… Tu ne veux pas essayer de l’appeler ? Je le ferais bien, mais je n’ai pas mes lunettes.

Ric Polak sort le portable de sa poche revolver.

— Tu exagères, maman… L’excuse des lunettes est usée jusqu’à la corde. Il faudra bien un jour que tu apprennes à te servir du clavier d’un téléphone. Ce n’est quand même pas sorcier. Je ne serai pas toujours là pour te composer les appels.

Il s’active quelques secondes sur l’écran. Sonnerie. Une fois, deux fois, trois fois. Étrange. Wincenty est toujours collé à son smartphone. D’habitude il décroche à la première ou seconde sonnerie. À la dixième sonnerie, l’appel bascule sur la messagerie. Ric Polak raccroche sans attendre la fin de l’invitation à laisser un message.

— Il ne répond pas… Il a certainement autre chose à faire qu’à jouer avec son téléphone, comme moi, d’ailleurs… Il ne faut pas que tu t’en fasses ! Et puis…

La petite voix monte dans les aigus.

— Et bien sûr que je m’en fais ! Tu es policier. Alors, tu ne peux pas demander à un policier de là-bas de se renseigner ? Vous avez l’habitude de vous aider entre flics, non ? C’est souvent comme ça que vous fonctionnez, toi et ton collègue manchot, Garfield !

Moue ennuyée.

— Calme-toi, maman… Ce n’est pas si simple pour un enquêteur d’impliquer d’autres enquêteurs sans l’autorisation de nos hiérarchies, surtout quand on sort du territoire national. Et puis, il ne faut pas exagérer. Le cousin Wincenty ne répond pas sur son portable, c’est vrai, mais de là à s’imaginer le pire ! Il peut y avoir mille explications bénignes…

Elle se rembrunit.

-… Et il peut y en avoir autant de dramatiques ! Tu sais, Ric, j’ai un très mauvais pressentiment. Et j’ai un sixième sens pour ces choses.

Elle tourne la tête vers le hublot de la porte d’entrée. L’ovale est orangé. Le soleil est sur le point de se coucher.

— Et bien sûr, tu ne vas pas avoir le temps de poser toutes les branches de rameaux de monsieur le curé avant la nuit. C’est sûr. Je m’en doutais… Il ne faudra pas s’étonner si le malheur s’abat sur la famille !

Elle tourne les talons, et s’éloigne vers la cuisine en grommelant. Ric Polak secoue la tête, navré. Il se baisse, et se met à quatre pattes au pied de l’armoire. Il colle sa joue au sol, scrute le plancher. Déception. Le rouleau s’est logé contre le mur. Il allonge le bras. Impossible de l’atteindre ! Il va falloir essayer autre chose. Soudain sa poche vrombit, et une sonnerie stridente retentit. Il sursaute, se cogne la tête à la poignée d’un tiroir. Aïe ! Il se frotte vigoureusement le crâne et empoigne son portable. C’est un appel de sa messagerie vocale. Sans doute le coup de fil manqué quelques minutes plus tôt. Stupéfaction. Tiens ? C’est l’ancienne petite amie de Garfield : l’informaticienne Suzana Magellan a essayé de le joindre.

* 3 *

Suzana Magellan pose son téléphone sur le bureau, entre la carte de bienvenue de l’hôtel et son ordinateur portable. L’appareil tournoie et oscille quelques instants avant de se stabiliser contre le coin d’une pochette noire. Elle s’assoit sur le lit, les mains jointes sous le menton. Elle a beaucoup hésité avant d’appeler Ric Polak. Il est si impulsif, si pugnace. Elle craint une réaction disproportionnée. Mais avait-elle le choix ? Il sera mis au courant, tôt ou tard ; alors autant que cela vienne d’elle ! Suzana se lève et fixe d’un air songeur la couverture glacée du document. Elle approche ses doigts du « Contrat noir », lentement, comme s’il allait lui sauter au visage.

Comme d’habitude, le dossier XOX Consulting répond à des normes bien précises, et à des codes propres à la société ; le but est de rendre ces lignes anodines si elles tombaient entre des mains non autorisées. La consultante est rompue à l’exercice. Devant l’ordinateur, elle repousse quelques feuilles couvertes de graphiques, les éléments de sa présentation au comité de direction du lendemain. Elle déplie le câble relié à la prise USB, et le branche à une prise moulée sur le dos de la pochette. Une lumière verte s’allume dans la reliure. Un document électronique surgit aussitôt sur l’écran. Suzana s’installe sur le fauteuil, les mains levées au-dessus du clavier.

Elle ne s’attarde pas sur les paragraphes juridiques, un jargon standard reproduit sans modification dans tous les contrats. Elle navigue rapidement vers le détail de la mission noire, sur l’historique et l’environnement de la cible, Jiri Koskavic.

L’homme est un orphelin de l’assistance publique, incorporé dans l’armée à l’âge de 17 ans, et rapidement intégré dans les forces spéciales tchèques. Ces unités imposent une double compétence, et parallèlement au métier des armes, il étudie la médecine à la faculté Karlovy de Prague. Une photo montre un soldat, tête nue, équipé d’un fusil à longue portée Dragounov sur l’épaule. Son visage est figé, comme un masque de cire. Il était spécialisé dans le renseignement en environnement hostile. À ce titre, sa liste de faits d’armes est impressionnante. Il est intervenu sur de nombreux théâtres d’opérations, principalement dans les anciens territoires d’Union Soviétique. Il agissait dans le cadre de prêts de ressources combattantes entre gouvernements amis, une pratique mercenaire très commune, y compris dans les démocraties occidentales. Il était un combattant plutôt médiocre, mais ses compétences médicales étaient très appréciées, et par-dessus tout, il s’est fait une solide réputation grâce à son habileté à arracher des renseignements à des prisonniers. Suzana ne peut réprimer une grimace nauséeuse. Plusieurs clichés en couleur montrent des corps avachis sur des fauteuils. Les manches retroussées, Koskavic pose en treillis camouflé aux côtés de cadavres mutilés. Il fume une cigarette en fixant l’objectif, avec toujours ce visage si inexpressif.

Dans les années 2000, il a quitté l’armée pour occuper plusieurs postes de direction dans les administrations publiques, avant de prendre la responsabilité financière de FOREX dans l’usine de Písek. D’un point de vue privé, l’homme est engagé depuis plusieurs années dans des œuvres caritatives, et s’est associé à un groupe de prières catholique appelé les témoins de Voragine. On pourrait penser que l’homme se rachète une conduite, mais certains faits le démentent.

Il a été reconnu dans plusieurs snuff movies, toutes des productions signées par la société SCORPIO, une compagnie possédant une antenne à Prague. Il en est le producteur. Plusieurs acteurs ont été retrouvés sans vie peu après le tournage. Les corps ont été découverts au Moyen-Orient, et le meurtre des deux hommes de l’usine FOREX représente une évolution dans la croissance de la société. Sur les clichés, le bourreau apparaît toujours encapuchonné, et l’extrait visionné dans le bureau de Carlos Santiago fait figure d’exception. Cette singularité la chiffonne.

Elle positionne le pointeur sur l’icône du film. Les premières images remplissent l’écran. Elle engage la lecture rapide, et ralentit sur la scène de la crucifixion. Le gros plan sur le tortionnaire commence. Elle ralentit encore. Le visage émerge lentement de la capuche, image par image. Ce visage lisse de mannequin de supermarché, ces yeux si clairs qu’on les croirait sans vie ! Aucun doute, c’est lui ! Les pixels ne mentent pas ! Et ces yeux, Bon Dieu, oui ! Ces yeux, avec le reflet du bracelet-montre, les crânes argentés ! C’est lui, et c’est effrayant au possible ! Le cadreur a fait un travail exceptionnel. Elle y voit jusqu’au grain du cuir. C’est net. Lueur de doute. Peut-être trop net… Ceci étant, elle ne peut contester la présence de Jiri Koskavic dans ces images à moins de faire preuve d’une sévère dose de mauvaise foi ! Suzana arrive à la dernière page du contrat, au paragraphe de la signature.

Tout en bas, les pixels de l’icône argentée scintillent. Elle a cliqué de nombreuses fois sur ce genre d’icônes, et elle sait ce que ce geste entraîne : un engagement ferme et entier pour le succès de cette mission noire, et sans résiliation possible. Aujourd’hui, elle le ressent comme un appel au secours. Elle a la sensation que les pulsations de l’icône lui parlent ; elles lui disent que l’homme est dangereux pour l’humanité, qu’il doit être neutralisé, et qu’elle est l’agent adéquat pour cette tâche, et elle seule ! Elle approche le pointeur de la souris du carré en relief. Elle hésite. Soudain, une sonnerie aiguë la fait sursauter.

La tablette posée près de son lit s’anime. Le visage d’une femme brune apparaît, et un nom, Teresa Magellan. La blonde Suzana se lève, et effleure l’écran de l’index. Les deux sœurs se font face par écrans interposés, un étrange miroir où la blondeur de l’une répond à la noirceur de l’autre. Elles ont la même forme de visage, le même nez légèrement busqué. Suzana soupire.

— Bonjour Teresa… Que me vaut l’honneur de ton attention, ma chère sœur ?

La voix est lointaine, mais le débit saccadé et l’accent mis sur les consonnes voisées est sans équivoque : il ne s’agit pas tout à fait d’une visite de courtoisie.

— Salut ! Merci de prendre l’appel. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis heurtée à ton répondeur. J’envisageais même de le demander en mariage, c’est dire… Non, mais, sans blague ! Le but de mon appel ? Tu te moques de moi ? Prendre de tes nouvelles, et accessoirement t’en donner de ta mère, si la santé de Linda t’intéresse encore un peu, évidemment. Alors ? On commence par quoi ?

Suzana dodeline sa tête d’un air ennuyé.

— Par notre mère, évidemment… Linda m’est très chère, et tu le sais. Arrête de me culpabiliser.

Ton railleur.

— Mouais… Très chère ? Tu parles ! Et c’est pour cette raison que tu continues de vadrouiller aux quatre coins de la planète pour XOX Consulting ? Ça laisse peu de place pour les visites familiales. Évidemment ! Je comprends… Mais rassure-toi, Linda ne t’en veut pas. Son Alzheimer lui brouille l’esprit, et ça s’aggrave au fil des mois. Maintenant, elle est persuadée que tu es morte, empoisonnée par une mygale. Cocasse, non ?

— Hein ? Et tu lui réponds quoi ? Que je suis encore vivante, j’espère ?

Haussement de voix.

— Je ne lui réponds plus rien à ton sujet, ma petite. On voit que tu n’as pas beaucoup l’occasion d’être confrontée à cette maladie. C’est un éternel recommencement, où tu dois répéter perpétuellement les mêmes choses, un peu comme Sisyphe avec son rocher. Tu vois le genre ? Et puis dis donc, tu n’as qu’à venir la voir, et lui expliquer toi-même !

Silence pesant. Sourire navré.

— Le travail, Teresa ! Comme tu l’as si élégamment souligné, mon travail consiste justement à aller aux quatre coins de la planète mettre en place des solutions informatiques. Je ne suis pas toute la journée les fesses vissées derrière un bureau du ministère de la Défense, et…

— Stop ! Tu n’as pas de leçons à me donner ! Depuis que j’ai quitté Matignon, je me suis octroyé plus de temps libre… Linda ne va pas bien, et Hervé ne peut pas être là vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On ne peut pas exiger cela d’un auxiliaire de vie. Alors voilà, pour ma part, je me suis rendue disponible…

Silence. Teresa poursuit.

— Je ne te demande pas de quitter ton emploi, Suzana, mais passe quand même nous voir de temps en temps. C’est dur pour tout le monde, tu sais… D’accord ?

— D’accord… Bien sûr… Je ne savais pas pour ta mise en disponibilité… Je suis désolée…

Geste négligent de la main.

— Tu n’as pas à être désolée. C’est mon choix. Ceci étant, je garde toujours un pied et une oreille dans le service, et c’est aussi un peu l’objet de mon appel…

Raclement de gorge. Teresa poursuit.

— XOX Consulting t’a commandé un « Contrat Noir » sur un certain Jiri Koskavic, un financier avec qui tu travailles, n’est-ce pas ? D’après mes antennes, il s’agit d’une belle ordure, un type que personne ne regrettera. As-tu accepté cette mission noire ?

Interloquée, Suzana reste silencieuse quelques instants avant de répondre.

— Je suis engagée sur un « Contrat Blanc » : la mise en place d’un système informatique gérant les finances, un projet FXOX tout ce qu’il y a de plus légal.

— Allons donc, Suzana ! La neutralisation de cibles est tout à fait légale quand le commanditaire est la France, ou un état ami ! Tout le monde sait ça ! Ne me prends pas pour un jambon ! Tu l’as accepté ce « Contrat Noir », oui ou non ?

— Non…

Les prunelles noires deviennent suspicieuses.

— C’est non : non, pas encore ? Ou non : non, je n’accepterai pas ?

Suzana pousse un soupir exaspéré.

— Mais qu’est-ce que ça peut te faire, hein ?

— Qu’est-ce que ça peut me faire ? Mais tu es ma sœur, bourrique ! Et tu as une mère, même si sa maladie l’empêche de se souvenir que tu es encore sa fille. Bref ! Tu as autour de toi des gens qui t’aiment, et qui s’inquiètent pour toi. Alors, je n’aimerais pas te voir embringuée dans un « Contrat Noir » avec ce sinistre individu. Tu ne sais pas où tu mets les pieds. Moi si. J’ai mes sources…

— J’ai également les miennes, Teresa. La situation est sous contrôle, et j’ai l’habitude.

— L’habitude chez XOX Consulting, c’est de tutoyer le danger, avec une sévère dose d’ambivalence. Le bien et le mal sont des notions à géométrie variable chez eux. Tu l’as expérimenté à de nombreuses reprises, et à tes dépens !

— Il n’y a pas d’ambivalence dans cette affaire. J’ai signé un « Contrat Blanc », et c’est tout !

— Je te crois, mais si tu t’engageais pour un « Contrat noir », tu me le dirais ?

— Non…

— Et pourquoi ?

— Parce que tu es ma sœur, et que je t’aime…

Le dernier mot prononcé, Suzana effleure l’écran avec son index. De faibles crachotements sourdent des haut-parleurs. Le visage de Teresa s’est figé dans une expression de surprise. Son image s’estompe progressivement dans un écran noir.

* 4 *

« Maman… Maman… » La voix d’enfant est douce, à peine audible. Presque un soupir. Suzana repousse le drap sur ses jambes ; elle a chaud. Elle émerge à demi du sommeil, et grimace. Le sang pulse à ses tempes. Elle sent poindre un mal de tête, et une douleur au ventre. Elle connaît les signes. Ce mois-ci, ses menstrues seront douloureuses. Elle en a l’habitude, et elle se force à respirer lentement, profondément. Elle pose une joue sur l’oreiller. Le tissu satiné est frais ; il lui fait du bien. Le lit de l’hôtel est confortable, mais la climatisation n’est pas correctement réglée. La nuit est certainement trop avancée pour la modifier. Elle ignore quand le réveil sonnera, mais elle ne veut pas le savoir. Il lui suffirait de tendre un bras, appuyer sur un bouton de sa tablette, et ouvrir les yeux. Mais elle préfère se laisser aller. Elle goûterait cet abandon avec délice, s’il n’y avait pas ces règles douloureuses et les vagissements de cet enfant. C’est étrange. Hier encore le personnel de l’hôtel lui avait assuré qu’elle était la seule cliente de l’étage.

« Maman… Maman… » L’appel se fait insistant ; il monte d’un ton. Il est proche. Elle pense à la chambre voisine. Aucun autre bruit ne vient troubler la monotonie de cet appel. Ni craquements de parquet, ni les murmures rassurants d’une mère ou d’un père. Non, rien ! Seulement cette litanie entêtante. Bizarre ! Les parents ont un sommeil de plomb, ou… Ils sont sourds, ou encore… Peut-être sont-ils absents ? Suzana se dresse sur ses bras, les sens en éveil. L’enfant doit être calmé. Il faut voir ce qui se passe. Peut-être est-il en danger ? Elle doit réagir. Au minimum, alerter la réception.

« Maman… Maman… » Suzana se penche vers le bord du lit, tâtonne dans le noir à la recherche de l’interrupteur mural. La rampe en bakélite ne tombe pas sous ses doigts. Il est pourtant difficile de passer à côté du bloc, un relief d’un bon centimètre, pile à l’aplomb de la table de nuit. Elle s’énerve, et la céphalée empire. La jeune femme pivote complètement sur le ventre. Dans le mouvement, une pointe de feu au-dessus du pubis lui arrache un cri. Elle s’immobilise, souffle profondément, et la douleur reflue. Elle fait des moulinets de plus en plus larges avec son bras. Elle finira bien par le trouver ce satané interrupteur ! Soudain, son poignet bute sur un câble, et sa main accroche une ogive. Elle ne se souvient pas avoir vu ce dispositif d’éclairage. Elle empoigne l’objet. Déclic. Un flash jaunâtre envahit la pièce. Elle cligne des yeux, et accommode avec peine. Elle se fixe, tétanisée.

« Maman… Maman… » L’armoire en face n’est plus là. Un large panneau occupe la surface du mur. Il est couvert de figures étranges, des plantes exotiques aux pointes acérées, des animaux chimériques, et un couple assis nu dans l’herbe, de part et d’autre d’un homme auréolé. Elle reconnaît un élément du triptyque de Bosch, « Le jardin des délices ». Quelle est cette plaisanterie ? Elle glisse sur un côté du lit, pose les pieds à terre. En face d’elle, le papier peint est différent. La porte d’accès à la salle de bains a disparu. Les meubles ne sont plus à leur place. Elle n’est plus dans sa chambre d’hôtel !

« Maman… Maman… » La voix est proche, très proche. Elle est ici, dans cette chambre. Elle grimpe dans les aigus, angoissée. Suzana tourne la tête de tous côtés, s’efforce d’identifier la source, peut-être un haut-parleur, car l’enfant ne peut être dans cette pièce ! Mais l’appel l’encercle de toutes parts. Le volume s’accroît, et le rythme accélère. À présent les syllabes se bousculent dans une suite à peine intelligible. Suzana a mal. Le sang pulse à ses tempes. Elle plaque ses mains sur les oreilles, mais les sons franchissent la barrière de ses paumes, et agressent ses tympans. Mais quelle est cette folie ?

« Maman… Maman… » Elle décolle les mains de sa tête, et baisse les yeux, sur ses genoux, remonte à son ventre. Elle comprend ! La voix n’est pas dans la chambre. Elle est en elle, emprisonnée dans ses organes ! Elle sursaute. Quelque chose de doux lui caresse la cuisse, comme du velours, un apaisement. Elle soulève sa chemise en lin. Un carré de tissu sombre est posé sur son pubis, un linge d’enfant. Une auréole humide grandit au centre.

Soudain, une douleur lui déchire le ventre. Elle hurle et se recroqueville la tête sur les genoux. Elle a peur. Cette sensation est inédite. Rien à voir avec ses menstrues. Elle pose ses mains sur le carré de mousse. Au-dessous, quelque chose s’y agite, souffre, et la torture. Elle remonte une main devant son visage. Les doigts sont couverts de sang. Elle hurle, puis plus rien ! Plus d’appel, plus de mouvement. Rien… Cette absence d’activité la terrifie. Elle ferme les paupières, bascule sur le côté. Flash ! Un violent coup la frappe sur le crâne. L’appel revient. Cette fois, le ton est plus aigu, la diction chaotique. Ce n’est pas la voix d’un enfant.

« Mam mam… Mam mam… » Ce sont des bruits d’eau ! Ils roulent dans les canalisations de la bâtisse. Des robinets grincent. Suzana se redresse, désorientée. Elle est tombée. Ses doigts balaient la surface lisse du parquet. Elle reconnaît les ombres autour d’elle, la configuration de sa chambre d’hôtel. C’était un rêve ! Elle est allongée sur le sol, au pied de son lit. Elle se souvient… Ce cauchemar hallucinant, ce traumatisme poisseux, les scories d’un drame ancien qui ne la quitte pas. Cet enfant qu’elle n’a jamais mis au monde, il lui en veut. Elle le sait, car il le sait : elle est coupable.

L’intensité de son mal de tête décroît. Dans quelques minutes, ce désagrément sera supportable pour le reste de la journée. Elle regroupe ses appuis, se dresse sur ses jambes, et enclenche l’interrupteur de la lumière d’ambiance. Les pulsions de son ventre s’éteignent. Elle baisse la tête sur ses jambes, sur ses cuisses maculées de sang. Entre ses pieds, un carré de tissu tombe. Le linge d’enfant est humide.

Ses lèvres tremblent. Au coin de ses yeux, des larmes grossissent. Soudain une mélodie de Wagner s’élève dans la pièce. Sur l’écran de la tablette, un message s’anime : un bonjour scintillant, suivi d’un rappel, le premier rendez-vous FOREX de la journée. La jeune femme prend une large inspiration, redresse le buste, et essuie ses paupières d’un revers décidé de la main.

* 5 *

Suzana Magellan a capté l’attention générale. Aujourd’hui, elle porte un tailleur-pantalon sombre, sans fantaisie. Il lui confère une silhouette longiligne, presque asexuée. Dans la salle de réunions, les membres du comité de direction s’installent autour de la table ovale. La pièce est prévue pour accueillir vingt personnes, au maximum. Aujourd’hui, elle en contient une trentaine, et la climatisation est en maintenance. Il fait chaud. Des senteurs de parfums se mêlent aux effluves de café, mais dans moins d’une heure les relents de sueur domineront. C’est une certitude.

La consultante regarde discrètement sa montre. Ils sont encore dans les temps. Elle pose la main sur l’objectif du rétroprojecteur, ajuste une dernière fois la netteté de l’image. À droite de l’écran, un tableau est accroché sur le mur. Il la met mal à l’aise. Elle reconnaît le tableau de son cauchemar, plus exactement un extrait du triptyque « Le Jardin des délices ». Le sujet la perturbe. Elle s’attarde un moment sur l’œuvre de Jérôme Bosch. La photo représente un lac sur la partie inférieure gauche, un rocher sur la partie inférieure droite, et un champ verdoyant sur la partie supérieure. Dans cet ensemble, un bestiaire étrange s’y ébat. L’aspect fantasque de la peinture offre un contraste insolite avec le sérieux des posters collés sur les autres pans de murs, des slogans vantant la qualité de la haute technologie FOREX. Une secrétaire attire son attention, une main sur l’interrupteur. Suzana lui adresse un hochement de tête appuyé d’un sourire. Tout le monde est là ; la séance peut débuter.

La lumière baisse, et la salle finit par baigner dans une semi-pénombre. Des appliques murales dispensent une lumière résiduelle sur les murs. Les ordinateurs portables sont installés en batterie devant chaque silhouette, et ils projettent des faisceaux mouvants sur les visages attentifs. Tous se sont arrachés de leurs mails pour écouter la jeune femme. Quelques raclements de gorge. Des tasses se reposent sur leur soucoupe. Puis le silence s’installe. Le moment est crucial. Ils vont connaître le statut du projet FXOX, le nouveau système informatique chargé d’organiser les finances de la société FOREX.

La consultante est debout. Elle penche le buste vers son ordinateur. Une mèche blonde s’échappe de son chignon. Elle la replace d’un geste sec, et engage la première diapositive. Le projecteur ronronne, et un sablier s’anime sur l’écran mural. Elle lève le nez vers son public.

Jiri Koskavic est là. Oui, bien sûr. Il ne pourrait pas en être autrement, car le directeur financier est son sponsor dans cette entreprise. Il occupe un fauteuil au fond de la salle, et il l’observe, comme les autres. Quoique… Pas exactement comme les autres… Peut-être avec plus d’acuité, et un visage soigneusement inexpressif, comme un masque de cire. Son crâne lisse et des traits harmonieux lui confèrent l’image d’un mannequin en plastique, un de ceux qui jalonnent les rayons de prêt-à-porter des grandes surfaces. L’apparence n’est pas désagréable, mais froide. Suzana Magellan frissonne. Elle plaque sa main sur son poignet droit, le gratte furtivement, puis le recouvre en tirant sur sa manche. Sur l’écran, le sablier n’en finit pas de tourner sur son axe. À droite, le tableau de Bosch est éclairé par une applique. On le voit à peine, mais Suzana ne peut s’empêcher d’être attirée par la scène. Sous la lumière plongeante, le lac prend vie, le cygne gagne du relief, et les batraciens glissent furtivement vers la droite du tableau. Le sablier disparaît.

Suzana Magellan s’arrache du tableau. Le projecteur affiche une large matrice ordonnée en segments colorés. Suzana Magellan commente le planning du projet. Sa diction est fluide ; le ton est égal. Cette diapositive n’est pas une projection hypothétique dans le temps. C’est une suite d’actions soigneusement réfléchies, et cadencées par des jalons immuables. La réputation de la consultante n’est plus à faire. Ses projets ne connaissent pas de dérives et le comité de direction en est conscient.

Jiri Koskavic est impassible, et il ne quitte pas l’oratrice des yeux. L’écran ne l’intéresse pas. C’est lui qui a fixé les objectifs, et il sait qu’ils seront tenus. Suzana sent son regard peser sur elle, et cela accroît son malaise. Elle ne peut s’empêcher de penser à la scène du snuff, au reflet des crânes dans ces yeux sans âme.

Sa voix s’enroue. Elle présente les actions engagées. Sans surprise, la phase budgétaire est validée depuis deux semaines, les commandes aux différents prestataires de services sont envoyées ; les dates de livraison ont été confirmées. Toutes les ressources sont identifiées, et la phase d’analyse détaillée a débuté. Murmures de satisfaction. Le projet est positionné sur la rampe de lancement. Jiri Koskavic se penche sur sa droite. Il adresse quelques mots à l’oreille de son adjointe. Jana Kadlekova acquiesce ; elle griffonne sur son cahier, puis elle relève la tête, et elle rejette en arrière la masse claire d’une abondante chevelure bouclée. Son visage est doux ; il évoque une madone de Titien.

Suzana se concentre sur les diapositives. Le débit de paroles est déterminé, mais ses poignets la démangent davantage. Elle reconnaît les signes du psoriasis, son vieil ennemi. Aujourd’hui, la crise s’annonce sévère. Elle résiste à l’envie de se gratter, et elle se contente de tirer sur ses manches. Le mouvement est souple. Curieusement, ce geste lui donne une élégance un peu hautaine, et son trouble ne soulève pas d’inquiétude. Pas pour tout le monde !