La vie en bleu - Jean-François Thiery - E-Book

La vie en bleu E-Book

Jean-François Thiery

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L'harmonie est-elle de ce monde ?

L’harmonie est-elle de ce monde ? Certains la cherchent dans le timbre d’un violon solitaire, d’autres l’imaginent dans des concertos italiens, de sensuelles valses à trois temps ou le staccato trépidant d’une grosse cylindrée américaine. Des esprits tourmentés privilégieront le silence, sous la forme d’une alarme qui cesse de vriller les oreilles, des acouphènes qui ne martèlent plus l’esprit… Ou une couleur, pourquoi pas le bleu ? Et vous ? Au travers de douze nouvelles, nous vous invitons à découvrir les réponses de ces héros contemporains…

Au travers de ces douze nouvelles, découvrez comment des héros contemporains envisagent la recherche de l'harmonie.

EXTRAIT DES QUATRE SAISONS

Je te quitte, John… Je suis désolée, mais nous sommes arrivés au point de non-retour… Tu ne sembles pas surpris, et tes gestes sont automatiques, dénués d’âme. Tu enclenches un disque dans le lecteur, avec la même désinvolture que si je n’étais pas là. Comme si je ne venais pas de décider, à l’instant, la fin de vingt ans de vie commune. Les premières mesures des Quatre saisons de Vivaldi s’envolent dans la pièce, comme autant de papillons éphémères qui tentent d’adoucir l’événement. Je ne suis pas dupe.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1966, Jean-François Thiery est cadre informaticien, il réside dans le pays de Montbéliard. Il a commencé à écrire en 2009, et publié des nouvelles et des romans. « La vie en bleu » est son premier ouvrage paru dans la collection Blanche des éditions Ex Aequo.

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Seitenzahl: 168

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé3

La vie en bleu4

La vie en bleu7

Les quatre saisons13

Alarme !20

Vagues à l’âme25

Potato, potato, potato…32

Le blues du veilleur40

Acouphènes49

La valse à trois temps57

Points d’orgue62

Revue de presse Rock & Roll69

Concerto en sous-sol75

Réveille-matin84

Résumé

L’harmonie est-elle de ce monde ? Certains la cherchent dans le timbre d’un violon solitaire, d’autres l’imaginent dans des concertos italiens, de sensuelles valses à trois temps ou le staccato trépidant d’une grosse cylindrée américaine. Des esprits tourmentés privilégieront le silence, sous la forme d’une alarme qui cesse de vriller les oreilles, des acouphènes qui ne martèlent plus l’esprit… Ou une couleur, pourquoi pas le bleu ?

Et vous ? Au travers de douze nouvelles, nous vous invitons à découvrir les réponses de ces héros contemporains…

Né en 1966, Jean-François Thiery est cadre informaticien, il réside dans le pays de Montbéliard. Il a commencé à écrire en 2009, et publié des nouvelles et des romans. « La vie en bleu » est son premier ouvrage paru dans la collection Blanche des éditions Ex Aequo.

Jean-François Thiery

La vie en bleu

Nouvelles

ISBN : 978-2-35962-663-6

Collection Blanche

Dépôt légal novembre 2014

© Illustration de couverture

avec l’aimable autorisation de Denis Betsch

Dans la même collection

Épilogue selon Marguerite – Anne Bert – 2014

Ball-Trap à Paddingtone street – Frédéric Bessat – 2014

L’incroyable destinée du vieil Oldstone – F. Bessat - 2014

Ferme la porte en sortant – Thérèse André-Abdelaziz – 2014

Du même auteur :

Solitudes, nouvelles, Éditions Nouvelles Paroles, 2009

Thérapie en sourdine, roman - thriller, Éditions Ex Aequo, 2011

L’affaire Cirrus, roman - thriller, Éditions Ex Aequo, 2012

Leonis Tenebrae, roman - thriller, Éditions Ex Aequo, 2013

eXpert Consulting, roman - thriller, Éditions Ex Aequo, 2013

Le contrat Magellan, roman - thriller, Éditions Ex Aequo, 2013

WOLF, roman – thriller historique, Éditions Ex Aequo, 2014

Cet ouvrage a fait l’objet d’une première édition

La vie en bleu

Jack voyait la vie en bleu. C’était arrivé brutalement. Le phénomène s’était peut-être installé depuis longtemps, mais il ne s’en était pas aperçu. Il en prit conscience un dimanche de juin, à l’occasion d’une exposition Pierre-Auguste Renoir. Les gens s’extasiaient devant la palette de Bal à Bougival. Pour sa part, il ne voyait que des dégradés de bleus. Étrange… Il pensa à un problème d’éclairage. Il sortit pour s’en convaincre. Stupéfaction ! La pelouse était bleue… Il approcha de la rambarde qui chevauchait l’autoroute. Tous les véhicules étaient bleus… La chaussée l’était également ! Il fallait se rendre à l’évidence : sa vision était défaillante.

L’esprit embrouillé, Jack regagna son domicile, espérant naïvement qu’une bonne nuit de sommeil le débarrasserait de cette sensation. Il rentra à l’heure du repas. Ellinor était déjà rentrée du conservatoire de musique. Les classes où elle enseignait le chant ne l’avaient pas retenue trop longtemps. Elle garnissait les assiettes. La tension fut aussitôt palpable. Elle l’interrogea au sujet de sa mauvaise humeur. Il éluda, un peu brusquement. Elle n’insista pas. Devant le pot de sel, elle hésita un moment, avant d’y plonger deux doigts. Elle saupoudra une pincée sur un steak, celui de Jack. La soirée s’annonçait maussade.

La nuit fut agitée, pleine de cauchemars. D’une façon récurrente, il se voyait enfermé dans une pièce couverte de carrelages bleus, du sol au plafond. Un verre d’eau et un comprimé bleu étaient posés sur une table. Les murs se rapprochaient de lui, le poussant de plus en plus près, vers le médicament. Quand il fut sur le point de le toucher, il se réveilla, en nage. Le lendemain, la journée se déroula normalement. Sa performance fut même félicitée à l’occasion d’une opération de maintenance informatique. Il rentra chez lui le sourire aux lèvres. Sa mauvaise humeur s’était dissipée. La nuit suivante, il ne se rappelait pas ses rêves. Il se souvenait seulement de la couleur bleue. Elle était omniprésente.

Les semaines passèrent et il se sentait étonnamment bien. De mieux en mieux. Il n’avait jamais été en aussi bonne forme. Bien sûr, il y avait ce problème visuel, mais cela ne représentait pas vraiment un grand handicap… D’ailleurs, bien des gens s’adaptaient à des troubles similaires. Les daltoniens, par exemple. Il se persuada qu’il s’en accommoderait sans difficulté, comme eux. L’idée de consulter un médecin l’effleura, mais il recula l’échéance. Il évitait cette engeance comme la peste. Dans le même esprit, il évitait de consommer des médicaments. Sa philosophie de vie l’inclinait à laisser son corps gérer la plupart de ses dysfonctionnements. Au grand dam de sa compagne ! En l’état actuel des choses, rien ne justifiait un secours médicalisé. Après tout, cette aventure se révélait plutôt intéressante, in fine sans dangers.

Les matins ne s’annonçaient plus comme des chemins de croix. Lorsque son réveil sonnait, il se levait aussitôt, frais et dispo. Quand il quittait la chaleur des draps, il remarquait avec plaisir d’étonnantes érections péniennes. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas connu de réveils aussi triomphants ! Cela n’avait pas échappé à Ellinor, ravie ! Il retrouvait une seconde jeunesse. Le petit-déjeuner était émaillé d’éclats de rire. Désormais, ils prenaient leur temps. Ce premier repas de la journée était devenu plus consistant, avec œufs et viande au menu. Son goût pour les mets sucrés passait en retrait. Il les préférait salés. Sa compagne le félicita pour ce nouveau penchant. Selon de récentes études, ce genre de régime était plein de bienfaits. Particulièrement un allongement de la durée de vie, et plus globalement une meilleure santé. Mutine, la soprano se rapprocha de lui, les yeux dans les yeux. D’une voix sensuelle, elle lui annonça qu’elle l’aiderait de tout son cœur. Désormais le pot de sel ne quittait plus la table.

Les journées de travail s’enrichirent. Étonnés, ses collègues appréciaient sa bonne humeur. Sa présence n’était plus synonyme d’assommoir. Les cadres du troisième étage notèrent un accroissement de sa productivité. Quand Jack était sollicité, les opérations de maintenance étaient rondement menées : analyse, plan d’actions correctives, mise en œuvre, vérification, et hop… intervention suivante ! Le tout avec une rapidité confondante… Le responsable qualité découvrait des rapports fort bien tenus. Il devenait un exemple dans la compagnie ! Son esprit s’était affûté ; ses résultats professionnels étaient à l’avenant.

Il lui arrivait parfois, quand il était devant des faisceaux de câbles, de marquer des temps d’hésitation. Un observateur attentif aurait trouvé curieux cette vérification systématique du code couleur sur les étiquettes, mais son handicap demeurait secret. Les gens ne s’intéressaient guère aux moyens. Ils préféraient les résultats.

À l’heure du déjeuner, il rejoignait ses collègues à la cantine. Depuis peu, il ne touchait plus aux plats offerts. Il apportait sa propre nourriture, des plats mitonnés spécialement par son épouse. Quand il les déballait de leur papier sulfurisé, il essuyait avec humour quelques plaisanteries désobligeantes. Cela heurtait les conventions. L’habitude aidant, ce comportement d’exception ne faisait plus tourner les têtes. Pas même le modèle réduit de salière qui ne le quittait pas. Jack se coulait sans efforts dans ce monde bleu qui l’avait tant effrayé. Il était heureux.

Ses soirées reprenaient la saveur de l’Amour. Ellinor l’attendait avec impatience. Ils parlaient de leur journée, peignant avec esprit les petits tracas rencontrés. Pour sa part, il se gardait bien de lui parler de ce voile bleu qui avait changé sa vie. Il n’y voyait aucun intérêt. Rien ne les chagrinait. Puis ils passaient à table, dégustant chaque soir une nouvelle recette. La nouveauté se conjuguait avec le bonheur. Elle s’occupait de tous les préparatifs, ne lui laissant que la peine de s’asseoir. Elle ne l’autorisait pas à saler lui-même ses plats. Gros yeux rieurs. Elle s’en chargeait, avec plaisir.

Leurs moments d’intimité prirent un relief surprenant. Jack avait retrouvé la vigueur de ses vingt ans. Ellinor appréciait ce retour de flamme, mais elle ne s’en montrait pas très étonnée. Jack l’était bien davantage. Curieusement, elle ne lui posa aucune question. Elle se contentait de cueillir le fruit de leurs étreintes, avec enthousiasme… au début.

La soprano déchanta rapidement. Elle peinait à suivre le rythme de son amant. Leurs chevauchées nocturnes tournaient à l’épreuve sportive de haut niveau. Elle n’était pas disposée à pratiquer ce genre de marathon. Jack s’en aperçut, mais il ne savait pas comment résoudre ce dilemme : son besoin de chaleur humaine semblait incompatible avec la volonté – et la résistance – de sa compagne. Il en souffrait.

Des disputes éclatèrent. Pour des futilités. Une chemise traînant sur une chaise, une trace de dentifrice laissée dans le lavabo, un livre disparu des rayons. Ils n’étaient pas dupes. Ces pommes de discorde les détournaient de leur préoccupation majeure : la révélation d’une incompatibilité sensuelle les effrayait au plus haut point. Un changement subtil s’opéra en coulisse.

Jack nota une variation du régime alimentaire. Il avait la sensation que le sel manquait… Sa salière en modèle réduit avait disparu de sa mallette de bureau. Le pot de la salle à manger avait été enlevé. Cependant, il ne voyait pas de changement particulier dans son propre comportement. Sa forme était toujours olympique, et sa vision… bleue ! Le goût du sel lui manquait, et il s’en plaignit. Ellinor balaya ses récriminations d’un mouvement d’épaule agacé. Une étude – contradictoire avec la précédente – avait montré le rôle nocif du sel. Elle pouvait lui montrer l’article, s’il le voulait. Elle était soucieuse de sa santé, mais s’il insistait… Et il insista.

Quelque chose clochait… Sa forme commençait à décliner. Ce ne fut pas flagrant, mais il notait certains signes : les réveils matinaux redevenaient laborieux et rarement triomphants. Devant sa mine soucieuse, ses collègues l’évitaient. Son chef alla jusqu’à le convoquer pour une remontrance. Il s’était tristement illustré dans une opération calamiteuse. Comment pouvait-on se tromper dans un appariement de prises de couleurs ? Mettre le câble rouge dans la prise bleue et inversement ? Un enfant de cinq ans ne se serait pas trompé ! Peut-être… Mais son handicap restait bien présent. Toutefois les fréquences lui semblaient un peu plus différenciées. Le spectre s’élargissait un peu sur des couleurs verdâtres. Peut-être n’était-ce qu’une illusion ?

Il soupçonnait un élément de son régime alimentaire. Il n’en parla pas à sa compagne. Dès le début, il avait choisi de garder le silence sur son trouble. Il devait s’y tenir. Question de cohérence ! Par ailleurs, il ne se voyait pas l’accuser ouvertement d’empoisonnement. Ellinor n’était pas une Borgia, tout de même ! Ses investigations devaient rester secrètes. Dans la cuisine, Jack était persona non grata, depuis toujours. Elle ne tolérait aucune ingérence, de quiconque. Prudent, il ne chercha pas à forcer l’entrée du saint des saints. Il préférait emprunter un chemin de traverse. Il attendit le bon moment, seul dans l’appartement…

L’occasion se présenta un samedi matin, à l’heure des courses. Tout à son aise, Jack pénétra dans la cuisine. Il estimait avoir deux bonnes heures devant lui. C’était largement assez… Suivant son intuition, il rechercha l’emplacement du sel. Il ouvrit quelques portes de placard. Il reconnut aussitôt les décorations chinoises. Son attention fut attirée par un sachet, à côté d’un mortier à piler. Il l’examina de plus près : le sigle SEL était imprimé en relief sur la dizaine de comprimés en vrac. Il s’agissait sans doute de comprimés de sel, tout simplement. Ellinor les pilait… Elle était bien du genre à perdre son temps à ça ! Il lui suffisait de l’avoir lu dans un magazine… Il s’apprêtait à ouvrir le paquet, lorsqu’il entendit un bruit de serrure. Zut ! Elle rentrait déjà ! Il reposa le tout rapidement et sortit de la cuisine. Sa recherche n’avait pas été très fructueuse, mais cet échec déclencha une prise de décision qui l’étonna lui-même : il allait enfin consulter un médecin !

Le généraliste lui était inconnu… Un nom pris au hasard dans l’annuaire, rue de l’Opéra. Le choix lui importait peu, car il voulait juste une autorisation de consultation chez un spécialiste, une pointure. Il ignorait lequel, mais il comptait bien sur les connaissances du praticien. Des années d’études, suivies d’innombrables cocktails dans les cercles mondains de la santé, tout cela devait bien enrichir un carnet d’adresses !

Tandis que le médecin lui prenait la tension, Jack lui décrivit son trouble, s’efforçant d’employer les mots les plus précis possible. En revanche, il resta très succinct sur sa baisse de tonus. Le médecin était songeur. Il jeta un œil vers la baie vitrée. Elle donnait sur le perron de l’Opéra. Il se focalisa à nouveau sur le manomètre. « Mouais, mouais, mouais… Une baisse de tonus, dites-vous ? Effectivement, votre tension est plutôt basse. » Pas vraiment un scoop. Jack s’impatienta. « Et ma vision bleue ? On pourrait peut-être passer directement à la phase “rendez-vous chez un spécialiste”, non ? » Soupir et nouveau regard vers l’Opéra. « Mouais, mouais, mouais… Après tout, une consultation en neurologie ne peut pas faire de mal. Asseyez-vous. Je vous rédige la lettre pour mon confrère. En attendant, si vous voulez que je vous prescrive des médicaments, réfléchissez-y. C’est le moment… » Très bien ! Plutôt conciliant le toubib.

En prenant place, Jack remarqua une tablette de comprimés sur le bureau. Il reconnut au premier regard le sigle SEL ! Il plaisanta. « Vous vous êtes mis à un régime spécial, docteur ? Avec surdose de sel ? » Haussement de sourcils. « Pardon ? Ah… Les cachets de SEXELIOR ? Rien à voir avec le sel. Il s’agit d’un inhibiteur de la phosphodiestérase. C’est utilisé en cas de dysfonction érectile. » Silence gêné. Il rougit. « … En fait, euh… Un de mes fournisseurs m’a juste laissé un échantillon. Vous comprenez, dans mon métier ? Mais je n’en ai, bien sûr, aucune utilité… » Il posa précipitamment la main sur la plaquette, là où deux cavités étaient vides, et il la rangea dans un tiroir. Jack était pensif. « Intéressant tout ça… Mais j’imagine qu’il doit y avoir des effets indésirables. Non ? » Sautant sur l’occasion, le médecin reprit l’ascendant. Il récita, d’un ton suffisant. « C’est possible… Par exemple, diarrhée, céphalée, congestion nasale, problèmes ophtalmiques… Mais rien de critique… » Hochement de tête. « Problèmes ophtalmiques ? Comme voir la vie en bleu, par exemple ? » Regard suspicieux. « Par exemple ! Mais vous n’êtes pas consommateur de SEXELIOR, n’est-ce pas ? » Silence. « Eh bien, c’est dommage… Sinon nous aurions aussitôt notre explication pour votre trouble ! » Il lui tendit la lettre.

« Voilà ce que vous donnerez à mon confrère ! Et pour votre liste de médicaments ? » Nouveau coup d’œil vers l’Opéra. Jack accompagna son regard. En quelques minutes, le perron s’était rempli de jeunes filles en tutus… bleus ! Les danseuses faisaient une pause avant la reprise des cours. Jack sourit. « Vous me mettrez dix boîtes de SEXELIOR, je vous prie… » Finalement la vie en bleu n’était pas si laide.

Les quatre saisons

Je te quitte, John… Je suis désolée, mais nous sommes arrivés au point de non-retour… Tu ne sembles pas surpris, et tes gestes sont automatiques, dénués d’âme. Tu enclenches un disque dans le lecteur, avec la même désinvolture que si je n’étais pas là. Comme si je ne venais pas de décider, à l’instant, la fin de vingt ans de vie commune. Les premières mesures des Quatre saisons de Vivaldi s’envolent dans la pièce, comme autant de papillons éphémères qui tentent d’adoucir l’événement. Je ne suis pas dupe.

Je te sens vaciller. À cause de ces petites rides qui rejoignent le haut de tes sourcils, des fêlures qui ont toujours été la marque d’un grand trouble chez toi. Elles m’ont toujours fait craquer ces ridules, tu sais, car c’est très émouvant de réaliser que le glacial chef d’orchestre, John O’Connor, peut être en proie au doute. Mais au fil du temps, les froncements de tes blonds sourcils ont signifié d’autres choses. Ils m’ont appris qu’il existait un passage dérobé, une fissure que je pouvais emprunter pour traverser ton indifférence, jusqu’à plonger au cœur de ton intimité. Et je n’ai pas été déçue, car j’ai trouvé une clef qui mettait à nu ce que je pressentais depuis toujours : une sensibilité hors-norme, un diamant protégé comme une forteresse médiévale. J’ai mis des années à accéder à ce joyau. Mais à présent, mon chéri, je peux t’assurer que tu ne recèles plus de secrets pour moi…

En fait, tu devais te douter qu’aujourd’hui ne serait pas un jour comme les autres. Peut-être pressentais-tu cette rupture ? Tu lèves au plafond tes yeux gris, rêveurs. Calé dans ton fauteuil, tu balances légèrement ta main où brille ton alliance, de gauche à droite, puis de droite à gauche, au rythme du premier concerto, Le Printemps. En somme, tu fuis. Je ne suis pas étonnée. Le premier violon s’exprime avec passion dans le Largo, et un sourire éclaire ton visage. Alors je sais que ce n’est pas une fuite vers un horizon inconnu, loin de moi. Non… Tu te réfugies dans le passé. Ce morceau italien du XVIIIe siècle nous est précieux. À plusieurs titres. Je me souviens que je lui dois ma première audition de violoniste professionnelle, vingt ans plus tôt. Ce sont ces mesures que j’ai jouées pour charmer le redouté chef d’orchestre qui allait décider si j’allais occuper - ou non - un poste dans le rang des seconds violons. C’est grâce à ces nuances que j’ai séduit le blond irlandais qui me couvait d’un regard de moins en moins dur, à mesure que je jouais. Puis ce sont les répétitions, enfin les concerts des Quatre saisons qui nous ont rapprochés, jusqu’à nous unir. Ma dette est immense à l’égard du délicat compositeur italien. Je lui dois ma vie de musicienne, de femme. En somme, je lui dois tout…

En revanche, je me rappelle que tu n’étais pas un fervent admirateur de cette pièce. Tu la jugeais très durement. Un son d’ascenseurs dans un centre commercial, raillais-tu, car ton goût pour l’élitisme te faisait toujours préférer des œuvres plus hermétiques. Mais j’ai réussi à te convaincre. C’était facile… D’abord en usant des arguments de la raison. Faut-il détester les étoiles dans le ciel au motif que l’homme vulgaire peut s’en emplir les yeux aussi aisément que l’astronome ? Et parmi les gens qui écoutent Vivaldi, combien savent que ses concertos étaient associés à des poèmes qui suivaient étroitement la trame de la musique ? « Voici le Printemps, Que les oiseaux saluent d’un chant joyeux… » avait-il annoté dans sa partition du premier concerto. En somme, il avait inventé la romantique correspondance des arts bien avant l’heure. Tu ne le savais pas… Et tu étais resté silencieux, sans admettre cette ignorance. Aucune surprise, seulement de l’amusement. L’ego d’un chef d’orchestre est sans commune mesure avec celui d’un mâle moyen… Mais l’argument avait porté. C’est certain. Par ailleurs, tu as été convaincu par un lien de cœurs, un filin que j’ai habilement tressé entre notre amour et cette musique. En vertu d’une sorte de conditionnement pavlovien, Vivaldi a été, et restera à jamais, attaché à notre histoire.

À présent, que reste-t-il de cet engouement musical ? Je suis triste de te voir mettre et remettre ce disque, encore et encore. De façon compulsive, presque maladive. Sans un mot, ni même un regard pour moi. Que t’arrive-t-il, John ? Tu es si loin, perdu dans ton monde, à cultiver tes souvenirs avec l’aide d’un compositeur mort il y a deux siècles, alors que je suis à tes côtés, respirant la vie. Tu croises et décroises tes jambes, agité. Le premier concerto vient de se terminer, et L’Été