Leonis Tenebrae - Jean-François Thiery - E-Book

Leonis Tenebrae E-Book

Jean-François Thiery

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Beschreibung

Les aventures d'Adam Leroy, astrophysicien et soigneur de fauves dans un zoo slovaque.

Quelle est cette singulière trajectoire qui amène un jeune et brillant astrophysicien à soigner des fauves dans un zoo Slovaque ? Adam Leroy aime son travail, et il n’en changerait pour rien au monde ! Et pourtant… L’univers de ce rasta aux dreadlocks rousses est sérieusement ébranlé quand les griffes du lion Hastur se font menaçantes. Les événements qui en découlent l'obligent à fuir aux quatre points cardinaux, et à s’interroger sur sa véritable identité, et celle de ses proches... Il lui faut des réponses, et elles seront synonymes d’initiation. Seront-elles dans l'irrévérence d’un homme d’Église, son inquiétant tuteur, le père Krakov ? Où sur le visage de sa fiancée, la troublante Alizée ? À moins qu’elles ne soient dans les machinations de « LEONIS TENEBRAE » une redoutable et mystérieuse organisation sectaire. Et le feulement des fauves est si plein d’enseignements… La fosse aux lions n’est qu’une étape, le point de départ d’une aventure hallucinante en Europe, en Afrique, et au Canada. Isidore Marlin, un vieux policier en disgrâce, ignore que ses pérégrinations s’accorderont avec le rythme des étoiles. Pourtant la conjonction est si proche... Parviendra-t-il à éviter l’inévitable ? L’auteur nous plonge dans une enquête haletante, jalonnée par les rites mystérieux des messes noires antiques, mais... Aurez-vous l’audace de vous engager sur ce chemin sulfureux ?

Découvrez une enquête haletante, jalonnée par les rites mystérieux des messes noires antiques.

EXTRAIT

Trois chocs discrets à la porte. C’était Adam ! Ivan Ondrusov était calé dans son fauteuil, face à l’entrée. Il posa ses mains à plat sur le bureau d’acajou. Rapide coup d’œil au miroir mural. Sourire satisfait. Il s’éclaircit la voix discrètement, se préparant à un entretien en français, la langue de son épouse. Cela ne lui posait pas de difficultés, au contraire… Il aimait les intonations latines ; il y voyait une préciosité conforme à son image de chef. Le soigneur l’intriguait. Il avait relu rapidement son dossier, et il ne comprenait pas comment un parisien diplômé en astrophysique avait pu échouer dans un zoo slovaque. Le lien entre l’observation stellaire et le nettoyage d’excréments ne tombait pas sous le sens ! Cette énigme le mettait sur la défensive… Il n’oublia pas de crisper ses mâchoires avant de crier l’ordre d’entrer, un ultime détail pour incarner l’autorité. Adam entra, referma la porte derrière lui. Il se présenta devant le bureau, le dos légèrement ployé, ses dreadlocks dansant sur ses épaules. Au premier abord, le directeur interpréta cette attitude comme une marque de soumission, mais il lut autre chose dans le regard gris de l’employé. Du calme, de la distance, avec un soupçon d’ironie. Mauvais début ! Ivan Ondrusov l’interpella d’un ton rogue.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean-François Thiery travaille dans l’industrie automobile. Il réside en France, en Franche Comté. Il commence à écrire en 2009, et fait publier des romans et des nouvelles. Leonis Tenebrae est son troisième thriller paru en collection Rouge chez Ex Æquo.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Jean-François Thiery

Leonis Tenebrae

Thriller

ISBN : 978-2-35962-406-9

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal février 2013

©couverture Hubely

©2013 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Aequo

Dans la même collection

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – M. Debruxelles / D. Soubieux 2011

Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaise – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012

La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012

L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012

Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012

La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012

Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012

7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012

Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012

Outrages – René Cyr –2012

Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012

Séquences meurtres – Muriel Houri –2012

La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012

Engrenages – René Cyr - 2012

Hyckz – Muriel combarnous - 2012

La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012

Prophétie – Johann Etienne – 2012

Hyckz – Muriel CVombarnous – 2012

IMC – Muriel Houri - 2012

Crocs – Patrice Woolley – 2012

RIP – Frédéric Coudron – 2012

Ténèbres – Damien Coudier – 2012

Anamorphose – Charlène Mauwls -2012

L’affaire du Croisé-Laroche – Frédéric Coudron – 2012

616 – Frédéric Coudron - 2013

La théorie des ombres – Aden V Alastair – 2013

Du même auteur :

Solitudes, nouvelles, Éditions Nouvelles Paroles, 2009

La vie en bleu, nouvelles, Éditions Les petites vagues, 2011

Thérapie en sourdine, roman — thriller, Éditions Ex Aequo, 2011

L’affaire Cirrus, roman — thriller, Éditions Ex Aequo, 2012

À mon aimée, Nathalie-Poppy…

SOMMAIRE

AIR

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

FEU

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

EAU

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

TERRE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

AIR

 « Entendez la voix du terrible Hastur… »

(le Necronomicon, chapitre X)

Chapitre 1

* 1 *

Des feulements sourds résonnaient dans l’enclos. La basse continue était entrecoupée de halètements, de bruits humides. Des filets de salive coulaient le long des babines. Le lion se déplaçait d’un mur à l’autre, dans un mouvement circulaire, sans hâte. Il avait une oreille cassée. Sans doute les séquelles d’un combat… Sa démarche était souple ; les muscles de ses pattes roulaient sous la robe marron. Impérial, il dégageait une impression de calme indifférence. Trop calme, et trop indifférent pour la dizaine d’enfants pressés contre la grille.

Le groupe piaillait, gesticulait. Les plus excités pestaient contre la placidité du félin. Dans un concours interclasses, ces collégiens de Bratislava avaient remporté un cadeau de choix : une visite au zoo de la capitale slovaque. Au final, quelle déception ! Tous en rêvaient de ce monstre aux crocs impressionnants, le nouveau pensionnaire de l’établissement. Ah, non ! Ils n’allaient pas se laisser faire ! Il n’était pas question de quitter la ménagerie sans avoir assisté à un spectacle digne de sa réputation ! Cette bête de deux cents kilos devait rugir, sauter, essayer de les attraper ! Ils voulaient frissonner de plaisir devant la hargne du fauve. La barrière électrifiée grésillait. La certitude d’être protégés les enhardissait ; ils lançaient de petits cailloux dans l’enclos.

Le lion Hastur restait impassible. Il poursuivait ses déambulations, sous le regard attentif du reste de sa famille. Dès l’arrivée des enfants, les trois femelles s’étaient regroupées au fond de l’enclos. Les pattes jointes, le mufle haut, elles observaient la scène en silence. Deux lionceaux se tenaient à l’affût derrière la femelle alpha ; ils sentaient un danger. Malgré leur jeune âge, leurs aînés leur avaient déjà enseigné un élément essentiel de leur vie de prédateur : l’absence de rugissements n’était pas toujours de l’indifférence. Parfois, elle était le signe d’une colère contenue, un combat imminent.

Hastur attendait le bon moment. Un observateur avisé aurait trouvé suspect le raclement des griffes sur le béton. Elles étaient sorties de leurs fourreaux, prêtes à déchirer des chairs imprudentes. Dans son déplacement, la tête du fauve restait orientée vers le groupe de collégiens. Chez les jeunes, personne ne s’effraya du regard léonin. Deux têtes d’épingle dans deux cercles sur fond jaune. Anodins, presque deux yeux de nounours. Pourtant, ils ne cillaient pas, braqués sur le plus grand de la bande, un blond au visage couvert d’éphélides. Ses voisins l’appelaient Youri ; il était le meneur. Sa voix était grave ; son amplitude couvrait celles des autres. Il avait été le premier à ramasser des cailloux, et à les lancer dans l’enclos. Le jeu était plaisant ; la plupart le suivirent. Quand il prenait son élan, son corps se penchait en avant, bien au-delà de la zone de sécurité. Il visait Hastur, sans réaliser un instant qu’il était lui-même une cible. Une petite fille le secoua par la manche. Effrayée, elle lui criait d’arrêter. Ce n’était pas bien ! Madame Ivanovna était partie acheter des cartes postales. Leur professeur allait revenir d’un moment à l’autre ; elle allait être fâchée. Sûr ! L’adolescent dépassait l’enfant d’une tête. Il haussa les épaules avec désinvolture. Pfff… Avant qu’elle ne revienne, il aurait bien réussi à lui tirer un rugissement à ce gros fainéant... D’un moulinet d’épaule, il se dégagea, puis empoigna un galet. Il en choisit un gros, de la taille d’un œuf de pigeon. Avec ça, il allait forcément réagir ! Il le lança de tout son corps.

Trente paires d’yeux accompagnèrent le projectile. Le jet manqua la tête de quelques centimètres ; il termina sa course aux pieds des femelles, immobiles. Cris de dépit ! Quelle guigne ! Youri jura plus fort. Dans son mouvement, sa sacoche s’était détachée de son épaule ; elle chuta avec un bruit mat dans l’enclos, à l’aplomb des collégiens. L’intrusion n’avait pas échappé à Hastur. Le fauve s’arrêta net. Un quart de tour, et il se coucha face aux enfants, le mufle dressé. Un silence gêné s’installa. Plusieurs voix chuchotaient qu’il fallait demander de l’aide, appeler madame Ivanovna. Qu’y avait-il d’autre à faire ?

Youri secoua la tête d’un air têtu. Ah, ça non ! Quelle honte… Il s’était assez ridiculisé avec ce tir maladroit ; il n’allait pas en rajouter avec des pleurnicheries dans les jupes de sa prof ! Il avait remarqué une porte en fer forgé, à un mètre de sa sacoche ; elle devait être la voie d’accès des soigneurs. Le lion était beaucoup plus loin, au moins à dix mètres. Paresseux comme il l’était, un cul-de-jatte aurait le temps de pénétrer dans l’enclos, d’agripper la lanière, et de ressortir avec le sourire. Peut-être aurait-il même le temps de lui faire un pied de nez au passage ? Le public adorerait ! Chez les collégiens, les réactions étaient mitigées. Elles étaient partagées entre la peur du danger, et l’attrait de l’interdit. L’inconscience l’emporta.

Déterminé, l’adolescent descendit en quelques enjambées les marches. Hastur ne bougeait pas. Des mouches couraient sur ses babines, mais il ne les chassait pas. Près de la porte, une desserte roulante était plaquée contre le mur. Des outils en émergeaient ; le soigneur ne devait pas être loin. Un coup d’œil à la serrure. Une clé était engagée ; un porte-clés en forme de lion oscillait sur son axe. Quelle chance ! Elle ne durerait peut-être pas, alors il fallait faire vite… Youri se dépêcha. Il tourna la clé. Claquement sec. C’était ouvert ! Il posa la main sur la clenche ; elle céda sans difficulté. Son pouls s’accéléra. Maintenant il devait y aller ! Coup d’œil derrière lui. Madame Ivanovna était encore au stand des cartes postales ; elle lui tournait le dos. Il regrettait presque qu’elle ne le remarquât pas. Finalement, cet acte de bravoure n’était peut-être pas une si bonne idée, et le veto d’un adulte serait une excellente excuse pour ne pas aller plus loin. Mais son professeur ne le regardait pas. Ce n’était pas le cas de ses camarades. Ils étaient restés en hauteur, et ils attendaient le dénouement avec une anxiété mêlée d’excitation.

Il poussa la porte de quelques centimètres. Le fauve ne réagissait pas ; sous la robe marron, pas un muscle ne bougeait. Rapide évaluation. La sacoche était à moins d’un mètre. Pendant l’opération, il pourrait se replier en une fraction de seconde. De sa position, le lion n’aurait jamais le temps de lui sauter dessus. Aucun doute ! La menace était nulle... Youri s’enhardit.

Il ouvrit le battant plus largement. Les gonds grincèrent, et il s’élança. Exclamations. En deux enjambées, il saisit la lanière, et rebroussa chemin. La porte se refermait déjà toute seule. Surpris, il l’agrippa pour agrandir l’accès. Les gonds rouillés résistèrent. L’ouverture n’était plus assez grande pour y glisser son corps. Il secoua frénétiquement les barreaux métalliques. Il ignorait qu’un mouvement plus doux l’eût libéré sans difficulté. En réalité, les brusques secousses accentuaient le blocage ! Il grogna en jurant. Coup d’œil en arrière. Hastur s’était levé. Il se rapprochait de lui, sans hâte. Il avait retroussé ses babines, dégageant des crocs luisants de salive. Les collégiens poussèrent des cris d’effroi.

Hastur s’arrêta à quelques centimètres de l’adolescent. Il se coucha à nouveau, haletant. Youri s’effondra en pleurant ; ses pieds effleuraient les larges griffes. Il était perdu ! Soudain une silhouette apparut derrière la grille, un homme coiffé à la mode rasta. Ses mèches étaient rousses, la couleur de la crinière léonine. Sans crainte, il poussa le battant, en habitué. Il connaissait la façon de déjouer les pièges de la rouille. Le badge des employés sautait sur sa poitrine. Il entra dans l’enclos.

Un pas en avant. Sans quitter des yeux le lion, il se pencha vers le collégien, et lui glissa quelques mots à l’oreille. Sa voix était étonnamment grave ; elle grondait. Youri se releva, électrisé. L’employé lui posa les mains sur les épaules, et l’accompagna jusqu’à la grille, sans tourner le dos aux bêtes. Il ne suivit pas son protégé au-dehors. Il s’approcha d’Hastur. Ses baskets s’immobilisèrent devant les griffes, et il s’agenouilla, le visage à hauteur de la gueule haletante. Presque tête contre tête, œil gris contre globes jaunes. Ils restèrent ainsi plusieurs secondes, immobiles, et muets. Puis l’homme quitta l’enclos à reculons, sans gestes brusques. Quand il referma la porte, Hastur se releva à son tour, et rejoignit le groupe de femelles. La tension retomba.

Les collégiens s’animèrent. Ils applaudirent leur camarade, approchèrent pour voir de plus près le sauveur. Youri feignait la décontraction, essayant maladroitement de masquer la tache humide qui assombrissait sa braguette. Madame Ivanovna arriva enfin ; elle bouscula ce petit monde en vociférant. Elle venait de réaliser la situation. Elle se planta devant Youri, lui hurla qu’elle allait faire un rapport carabiné. Il allait voir ! Et maintenant, tout le monde dehors ! Allez, hop ! Elle s’attira des regards courroucés, des susurrements désobligeants, mais elle tint bon. Avec nervosité, elle poussa les collégiens vers la sortie. Ils l’avaient bien cherché, ne cessait-elle de répéter…

L’homme roux sourit à la cantonade, mais il se tint à l’écart. Il ne voulait pas participer à cette scène collective, d’une manière ou d’une autre. Pour Adam Leroy, c’était fini. Il estimait n’avoir fait que son travail : prendre soin des fauves, et… leur éviter des ennuis ! Si Hastur avait blessé le garçon, il aurait été abattu, conformément à la procédure.

Tournant le dos à la foule reconnaissante, il verrouilla la grille, ôta la clé. Il leva la tête, balayant les allées du regard. Il cherchait un visage. Un groupe de quatre employés du zoo approchait ; ils poussaient des poubelles sur roulettes. Parmi eux, une jeune fille s’immobilisa, laissant les autres s’éloigner. Elle portait la blouse orange des stagiaires. Le jeune homme faisait osciller la clé entre deux doigts ; il la tenait à hauteur de visage, près de ses sourcils arqués en accent circonflexe. Moue navrée. À l’évidence, elle l’avait oubliée. En embrassant la scène du regard, elle réalisa qu’un drame avait été évité de justesse.

L’imprudente posa sa main sur la bouche, écarquillant de grands yeux. Elle s’en voulait. Elle s’approcha, la mine contrite… Il se contenta d’empocher la clé, et il lui tourna le dos, se dirigeant vers le parc aux cervidés. La stagiaire s’arrêta, interdite, hésitant sur l’interprétation de cette manœuvre d’évitement. Mépris, colère ? Peut-être les deux ? Elle rebroussa chemin à son tour, rejoignant ses jeunes collègues. Pour elle, l’incident était clos.

Pas pour tout le monde… Au quatrième étage de la tour administrative, Ivan Ondrusov n’avait rien perdu de cet épisode. Les cris des collégiens l’avaient attiré à la fenêtre, et il avait manqué s’étrangler en voyant l’adolescent franchir la porte. Pendant quelques précieuses secondes, il s’était battu avec le téléphone, incapable de composer le numéro des urgences, ou de la police. Il ne savait d’ailleurs pas très bien qui alerter ! Derrière le jeune, il avait reconnu le soigneur, Adam Leroy… Cette intervention ne l’avait pas rassuré, au contraire ! Cet employé effacé n’avait pas le profil d’un héros, et le lion avait une mauvaise réputation… Quel con ! Le zoo allait se retrouver avec deux cadavres sur les bras…

À présent, la zone était sécurisée, et personne n’avait été blessé. Un miracle ! Ivan Ondrusov porta la main à son col, et dénoua sa cravate avec nervosité. Il respirait encore avec difficulté. Le stress n’était pas très bon pour son asthme… Il était incapable d’expliquer ce qu’il avait vu. Comment ce petit français malingre avait pu tenir tête à ce fauve adulte ? La scène restait dans sa mémoire, comme une illusion mal digérée, ou une mauvaise blague. Moue suspicieuse. Mmmm… Ce soigneur était excentrique. Peut-être mêlait-il l’inconscience à des penchants suicidaires ? En tous cas, il avait une chance de tous les diables ! Il pesta. Il fallait tirer ça au clair !

Et ce gosse, comment avait-il pu pénétrer dans l’enclos ? Il avait deviné la réponse quand Adam avait agité la clé devant la jeune fille. Il avait reconnu la longue chevelure ramassée en queue de cheval. Ah, Alizée… Son physique de danseuse, la douceur de ses traits, sa jeunesse… Bref, tout le portrait de sa propre femme, vingt ans plus tôt. Et avec le même manque de sérieux, lui semblait-il. D’un air décidé, il empoigna le talkie-walkie du zoo. Depuis sa nomination en qualité de directeur, Ivan Ondrusov avait acquis une solide réputation d’intransigeance, particulièrement sur les questions de sécurité. Ces deux-là allaient très vite en faire l’expérience !

* 2 *

Trois chocs discrets à la porte. C’était Adam ! Ivan Ondrusov était calé dans son fauteuil, face à l’entrée. Il posa ses mains à plat sur le bureau d’acajou. Rapide coup d’œil au miroir mural. Sourire satisfait. Il s’éclaircit la voix discrètement, se préparant à un entretien en français, la langue de son épouse. Cela ne lui posait pas de difficultés, au contraire… Il aimait les intonations latines ; il y voyait une préciosité conforme à son image de chef. Le soigneur l’intriguait. Il avait relu rapidement son dossier, et il ne comprenait pas comment un parisien diplômé en astrophysique avait pu échouer dans un zoo slovaque. Le lien entre l’observation stellaire et le nettoyage d’excréments ne tombait pas sous le sens ! Cette énigme le mettait sur la défensive… Il n’oublia pas de crisper ses mâchoires avant de crier l’ordre d’entrer, un ultime détail pour incarner l’autorité. Adam entra, referma la porte derrière lui. Il se présenta devant le bureau, le dos légèrement ployé, ses dreadlocks dansant sur ses épaules. Au premier abord, le directeur interpréta cette attitude comme une marque de soumission, mais il lut autre chose dans le regard gris de l’employé. Du calme, de la distance, avec un soupçon d’ironie. Mauvais début ! Ivan Ondrusov l’interpella d’un ton rogue.

— Vous devinez la raison de votre convocation, n’est-ce pas ?

Le jeune homme resta immobile, et muet.

— Monsieur Leroy ! Quand je pose une question, c’est dans l’espoir d’obtenir une réponse. Et quand elle s’adresse à un subordonné, elle devient un ordre. Alors, répondez-moi, ou vous quittez immédiatement cette pièce pour chercher un autre emploi ! Alors ?

— Oui… C’est au sujet du collégien, celui qui a pénétré dans l’enclos d’Hastur…

Il s’exprimait sur un ton monocorde, avec lenteur. Le directeur acquiesça avec un sourire forcé.

— Parfait ! Alors, commençons par le début… Comment cette clé s’est-elle retrouvée sans surveillance sur l’entrée des lions ? Vous en êtes responsable, n’est-ce pas ? Vous êtes consciencieux. Alors peut-être l’avez-vous confiée à une personne qui ne partage pas votre sérieux, quelqu’un qui se moque bien des mesures de sécurité… Mmmm ?

Le sourire d’Ondrusov s’étira sur un coin de la bouche. L’intention était évidente, mais Adam secoua lentement la tête. La délation n’était pas dans sa nature.

— Non… Je suis le seul en cause. La clé a été oubliée dans le verrou, et j’en assume l’entière responsabilité.

— Selon vous, la stagiaire, Alizée Dumont, n’a rien à voir avec cet épisode, n’est-ce pas ? Après tout, pourquoi pas… Cette prise de position vous honore, monsieur Leroy, mais elle est dangereuse. Il s’agit d’une faute professionnelle grave. Elle peut vous conduire à un licenciement. Vous ne pourrez plus travailler dans un établissement similaire. Nulle part, dans le monde ! Pour un homme passionné de fauves comme vous l’êtes, le prix de l’honneur est un peu lourd, non ? Et il y a plus grave : il faut s’attendre à des suites judiciaires… Alors ? Vous souhaitez vraiment conserver cette version des faits ?

Adam n’avait rien à ajouter. Il se contenta d’un hochement de menton.

— Très bien ! Alors, expliquez-moi, maintenant, quelle pulsion vous a propulsé dans l’enclos ? Au mépris de la plus élémentaire sécurité ! Vous connaissez ces prédateurs mieux que quiconque. On ne peut jamais deviner leur réaction...

— Bof… Ces animaux sont élevés en captivité. Leurs instincts sont émoussés ; ils n’ont plus grand-chose à voir avec leurs cousins de la savane. La plupart du temps, ils se comportent comme de gros matous. Ils attendent leur pâtée, et je la leur apporte. Les fauves de ce zoo n’ont aucune raison de me vouloir du mal… Hastur ne fait pas exception. Croyez-moi, je n’étais pas en danger !

— Mouais… Vous, peut-être, mais le collégien… Ne me dites pas que le lion n’était pas menaçant ! J’ai vu le gosse ; il était mort de trouille ! Les parents vont certainement engager des poursuites à l’encontre du zoo. Ne le prenez pas à la légère ! On se retrouve dans une sacrée panade !

Il compta sur ses doigts.

— Un, je me retrouve à défendre l’indéfendable devant un tribunal. Deux, le zoo endosse une réputation calamiteuse. Et trois, pour couronner le tout, je dois neutraliser Hastur, une bête représentant plus d’un mois de notre budget annuel.

Pour la première fois depuis l’entretien, Adam se crispa. Ivan Ondrusov perçut ce changement.

— Cela vous surprend ? Eh bien oui ! C’est la procédure, et cela ne m’enchante pas… En cas d’attaque, l’animal doit être piqué. Le lion n’a blessé personne, mais tous les témoignages concordent ; le jeune était menacé.

— Mais… c’est faux ! Et personne ne l’a forcé à pénétrer dans l’enclos !

— Si ! Vous ! En oubliant la clé dans la serrure, tout simplement…

— Mais…

— Stop ! Gardez vos objections pour les policiers qui vont certainement venir vous interroger… Fin de l’entretien ! Vous pouvez disposer ! Et vous avez quartier libre aujourd’hui, et demain… Je ne veux pas vous voir dans l’enceinte de l’établissement pour l’instant. 

Adam n’insista pas. Il tourna les talons, sans un mot, mais il accusait le coup avec peine. D’un pas lourd, il franchit les quelques mètres qui le séparaient de la sortie. Le directeur était satisfait, heureux de s’être imposé dans cette conclusion. À présent, il était temps de porter l’estocade.

— Ah, j’oubliais ! Le vétérinaire est attendu après-demain, le matin, à neuf heures. Je compte sur vous pour l’accueillir, et l’aider dans sa tâche. Cela va de soi... L’équarrisseur viendra récupérer le corps une heure plus tard, à l’entrée sud…

Adam ralentit ; ses phalanges blanchirent sur la poignée de la porte. Il sortit en silence, mais l’expression de son regard était sans ambiguïté. Ivan Ondrusov reconnut la fixité d’un regard léonin. Il n’aimait pas les fauves, et il frémit. Cet employé était aussi imprévisible que ces sales bêtes. Il fallait s’en méfier… Le battant se referma violemment. Coup d’œil à sa montre. Alizée allait arriver d’une minute à l’autre. Bien ! Il allait lui rabattre son caquet à cette gosse de riches. Parce que son père était ambassadeur de France, elle n’allait pas se croire tout permis ! Non, mais… enfin… Il devait quand même rester mesuré… Le papa n’était pas commode, et il avait le bras long… Par ailleurs, cette gamine inclinait à l’indulgence. Elle était si craquante ! Mmmm… Une opportunité sensuelle en vue ? Et pourquoi pas ?

Il réajusta sa cravate. Le miroir lui renvoya l’image d’un séducteur vieillissant, mais il pouvait s’améliorer… Il plissa ses yeux avec malice, et découvrit un sourire éclatant de blancheur, une prothèse qui lui avait coûté six mois de salaire. Ah ! C’était mieux…

Il tendit ses mains sous la lampe de bureau, doigts écartés. Les ongles étaient parfaitement manucurés, et aucune tavelure ne venait enlaidir l’ensemble. Des mains de violoniste, ou de pianiste, aimait-il répéter. Il en était très fier. Une chevalière lançait des éclats dorés sur son annulaire droit. Elle occupait presque la largeur de sa phalange, et les lettres « I » et « O » s’entremêlaient sur le plateau. Elles formaient des arabesques tarabiscotées. Un bijou à la mesure de son ego. Quelqu’un frappa. Alizée était là !

* 3 *

Le couloir de l’ambassade de France résonnait de petits pas rapides. Les employés ne s’y attardaient pas, et ils accéléraient devant la porte centrale, celle de l’ambassadeur. Assis sur un banc, un homme observait leur manège d’un air désabusé. Isidore Marlin avait posé ses coudes sur les genoux, et tenait sa tête dans ses mains, en coupe. Il transpirait d’ennui. Les gens passaient. Ils connaissaient ce quinquagénaire malingre, mais ils ne le saluaient pas. Ce n’était pas de l’hostilité, mais de l’indifférence : l’homme à la mine triste était transparent.

Il était étranger au stress ambiant. Le grand patron ne l’impressionnait pas. Après une trentaine d’années passées dans les rangs de la police, sa fonction d’adjoint de la sécurité n’était pas de nature à lui donner des sueurs froides ; la personnalité autoritaire du diplomate n’avait pas de prise sur lui. Il avait vu pire… Les deux hommes se croisaient rarement. Le cas échéant, ils s’ignoraient. Marlin avait été parachuté à Bratislava dans des circonstances peu glorieuses. L’ambassadeur Dumont ignorait les détails exacts, et il s’en moquait. Il n’en connaissait que les conclusions : quelques mois plus tôt, le lieutenant de police avait perdu son grade et sa fonction. En attendant un départ en retraite, l’administration avait décidé de l’affecter à l’étranger, dans un poste ayant un lien ténu avec son ancien métier. Sa maîtrise de la langue slovaque n’était pas étrangère à cette localisation…

Isidore Marlin subissait cette mise au placard avec placidité. Entre ça, ou végéter dans un bureau parisien à gérer des amendes… Il voulait juste qu’on l’oublie, avec le désir inavoué de s’oublier lui-même. Il restait très discret sur son mal de vivre. D’ailleurs, personne ne s’en souciait. Pour tous, il était le boulet, le dormeur, ou d’autres noms changeant au gré des circonstances. Le consensus était complet pour le mettre à l’écart. À l’ambassade, les questions de sécurité n’étaient pas traitées directement avec lui. Son responsable en titre faisait toujours l’interface ; Marlin se contentait de prendre des consignes à son bureau. Cela n’allait jamais très loin. Des fac-similés à réclamer dans les administrations, quelques coups de fil à donner à des collègues slovaques. Cela remplissait rarement ses journées. La plupart du temps, il restait derrière son écran, sans rien faire. C’était ce qu’il faisait le mieux, persiflait son entourage… Dans ce contexte, cette convocation était une surprise. Que lui voulait-on ? Soudain la porte lambrissée s’ouvrit en coup de vent ; l’huissier apparut sur seuil. L’homme en uniforme lui fit signe d’entrer.

L’ambassadeur Dumont signait un parapheur. Une reproduction de Jackson Pollock était accrochée derrière lui, « The Deep ». Marlin s’arrêta devant les fauteuils d’invités, et observa la toile en silence. Pour lui, il s’agissait de jets de peinture blanche sur un fond noir, une sorte de gribouillage de gamin. Que pouvait-on y voir d’autre ? Sur le vélin, le crissement du stylo-plume s’interrompit. Le regard glacial daigna enfin se poser sur l’employé. D’un geste, il l’invita à s’asseoir. Hochement de tête. Le refus était à la limite de la politesse. Il n’insista pas. Le ton était donné…

Dumont fut bref. Il s’agissait de sa fille, stagiaire au zoo. Par l’intermédiaire d’un ami, il venait d’apprendre qu’elle était impliquée dans une affaire sans grande gravité, à son travail. Une histoire de clé oubliée sur un enclos de fauves. Il ne voulait pas que l’affaire s’envenime ; il cherchait à savoir exactement de quoi il retournait, sans inquiéter personne. Il dégagea une feuille d’un intercalaire, et lui tendit. C’était la liste des gens présents au moment des faits. Sous couvert de mission diplomatique, Marlin était autorisé à les interroger de façon… informelle ! Attention ! Il fallait manœuvrer en souplesse, et avec discrétion. Il crut nécessaire de préciser son choix : pourquoi Marlin ? Très simple ! À défaut de mieux ! Le directeur de la sécurité était en vacances. Cela lui posait-il problème ? À moins qu’il ne soit débordé de travail sur des sujets hautement prioritaires… Le trait avait une note méprisante, mais il resta sans effet, à part un haussement d’épaules désinvolte. L’interprétation de ce geste était ambiguë. Soit il s’en foutait comme d’une guigne. Soit il pensait à du népotisme, la fifille protégée par son papa, aux frais du contribuable. Rien de bien nouveau sous le soleil… En réalité, les deux options étaient à l’esprit de l’adjoint ! Néanmoins, il assura qu’il allait s’en charger… Sa voix était empâtée, comme chargée d’alcool.

Dumont parut sceptique. Il soupçonnait un état d’ébriété, mais il resta silencieux. Pour Marlin, les pensées du patron étaient transparentes : le responsable de la sécurité rentrait deux jours plus tard ; il allait reprendre le contrôle du dossier. En attendant, il ne risquait rien à mettre son subordonné sur cette affaire, aussi peu recommandable fût-il. Bien sûr, il n’allait pas laisser sans suite ce problème d’attitude. Même dans un placard, à des centaines de kilomètres de Paris, certaines convenances s’imposaient ! D’un mouvement de la main, il le congédia, avant de se plonger dans un classeur. Les salutations étaient superflues.

Isidore Marlin regagna son poste en silence, le dos courbé. C’était sa posture habituelle. Quand il traversa le bureau paysagé, tout le monde pensa à une réprimande. La nouvelle de sa convocation avait fait le tour du bâtiment ; elle avait enrichi bien des spéculations. Certains se risquèrent à l’interroger. Ils n’eurent droit qu’à un regard morne. En l’absence de certitude, les pronostics se stabilisèrent sur « sévère engueulade ». Ils se trompaient, mais l’adjoint de la sécurité se moquait bien de rétablir la vérité. L’eût-il fait, ils ne l’auraient pas cru.

Il s’installa sur son fauteuil, jeta un coup d’œil sur la liste. Un nom français attira son attention : Adam Leroy. Il allait commencer par lui ; ça allait lui simplifier la tâche… Il ouvrit un tiroir pour prendre un stylo. Soudain il s’immobilisa, les yeux braqués dans le casier. Ses proches collègues s’étonnèrent. Ce n’était pas de l’inquiétude, mais de la curiosité. Ils auraient donné cher pour voir ce qui le captivait ainsi : la photo d’une femme blonde aux côtés d’un garçonnet, sous-titrée « Lenka et Pierre ». Et le calendrier du mois marqué d’une croix rouge à la date d’aujourd’hui. L’auraient-ils vu ? Ils ne l’auraient pas compris ! Marlin ferma le tiroir délicatement, et se croisa les bras, face à la baie vitrée. Au diable Dumont et ses priorités à la noix ! Cette affaire allait bien attendre le lendemain ! Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres… Il avait un devoir de mémoire pour des morts. Sa femme et son fils méritaient bien ça…

* 4 *

C’était sûr, il y avait de l’eau dans le gaz entre le petit français et sa copine ! Michal Koski avait un sens aigu pour ces choses. Depuis sa loge, le concierge reniflait les querelles conjugales avec une acuité hors du commun. Derrière la porte, une rangée de médailles scintillait dans un cadre sous verre. Sa plus grande fierté. Surtout la décoration de l’ordre de Lénine ! Il avait été à bonne école. Quarante ans dans les services d’écoute de l’Armée Rouge, ça aidait singulièrement ! Quarante ans à espionner des dissidents, à décortiquer leur vie, à mettre en lumière leurs forces, leurs faiblesses. Tout un métier ! Il savait être discret, et efficace. Il n’avait pas besoin de fouiner beaucoup pour évaluer une situation. Et aujourd’hui, en matière d’indices, il était servi.

La jeune Alizée rentrait tôt, seule. Bizarre… D’habitude, elle revenait du zoo avec Adam Leroy. En passant devant la loge, elle salua le concierge d’un air affairé. Elle ralentit à peine, et s’éclipsa dans la cage d’escalier, sans décrocher un mot. Étrange, car elle n’était pas bégueule ! Elle ne le prenait jamais de haut, malgré leur écart de statut social. Elle était une bourgeoise atypique. Cette exception ne figurait pas dans son manuel du parfait communiste. L’argent de son père ne l’avait pas pourrie, et ses études de vétérinaire la rendaient plutôt… sympathique ! Michal Koski aimait les idées simples : une personne qui aimait les bêtes était forcément quelqu’un de bien ! Aujourd’hui, sa froideur l’intriguait, mais il avait une certitude : elle ne lui battait pas froid ; elle était juste préoccupée.

Elle négligea la rangée de boîtes à lettres. Mmmm… Pas bon signe… Et elle gravit les escaliers deux à deux. Les marches grinçaient en cadence, avec un bruit mat quand elle atteignit le lino du palier. Koski feignit l’indifférence, et il lui tourna le dos pour arroser les plantes. En revanche, il comptait... Une première volée, une seconde. Elle était au premier étage, celui de son père. Nouveaux grincements rythmiques, en deux séries. Elle continuait l’ascension, probablement jusque chez son petit copain. Les bruits d’escaliers cessèrent au deuxième étage. Gagné ! Bruit de clé dans une serrure. Puis la porte claqua. Silence. Elle était entrée chez Adam Leroy ; il n’avait pas besoin de vérifier. Bon… Rien d’anormal. Après tout, il n’y avait pas effraction. Et elle était une habituée des lieux : quand elle venait dans la capitale slovaque, elle y dormait presque chaque nuit, avec la bénédiction du papa diplomate ! Tsss… Ces Occidentaux… Leur décadence n’était pas un mythe. La preuve !

À peine cinq minutes plus tard, elle surgit dans le couloir. Le concierge venait de sortir les poubelles, et de nouveaux grincements attirèrent son attention. Deux volées d’escaliers vers le bas, et à nouveau un bruit de serrure. Il tendit le cou au-delà de la rampe. Il l’aperçut de façon fugitive, un sac marin en bandoulière. Il semblait bien lourd, et elle ployait sous le poids. Elle rentrait chez son père. Cela ressemblait à un déménagement en urgence. Sourire en coin du vieil homme. Querelle d’amoureux ! Situation classique, peut-être croustillante. Affaire à suivre…

Il n’eut pas longtemps à attendre. Une limousine gronda dans la rue. Il ferma son téléviseur pour mieux épier. Monsieur Dumont regagnait son domicile. Coup d’œil à l’horloge murale. Lui aussi était en avance ! Michal Koski se rapprocha de la fenêtre du salon. Le moteur ronronnait. La carrosserie était d’une longueur extravagante ; il n’en voyait pas le bout. Elle était d’un noir profond, avec des roues à flancs blancs. Curieux contraste. L’ensemble évoquait les gangsters de la prohibition. Ce n’était pas commun dans le quartier diplomatique ! Monsieur Dumont avait une réputation d’esthète un peu rebelle, et il cultivait l’exception. Cela ne le rendait pas plus sympathique aux yeux du concierge.

Sous le soleil rasant, la peinture prenait des reflets moirés. Rien ne venait souiller ce monument d’élégance. L’entretien devait être quotidien, et il devait durer des heures. Le chauffeur descendit, et il fit le tour par l’avant. Martial, il faisait claquer ses talons sur le bitume. Il ouvrit la porte arrière, et s’effaça en ôtant sa casquette. C’était le moment que le concierge aimait le moins. La subordination excessive d’un homme devant la puissance d’un autre le gênait.

Paul Dumont sortit, et remercia son chauffeur avec un sourire. L’homme avait des yeux d’un bleu intense, couverts par un trait épais de sourcils noirs, sans interruption. Deux canons à l’affût, menaçants. Quand il croisait le diplomate, Koski y voyait une lueur dérangeante. Il l’identifiait sans peine ; c’était du mépris. À force de côtoyer les grands de ce monde, il y était tellement habitué… Dumont ne nourrissait pas d’inimitiés particulières à son égard. C’était juste une attitude de classe... Celle des puissants envers celle des prolétaires. Le manuel du parfait communiste la décrivait très bien. Ah ? Il y avait encore du mouvement dans l’habitacle !

Une silhouette barbue émergea de la limousine. Un homme avec… un col de prêtre ! Il s’aida d’une canne pour se rétablir. Le chauffeur referma la porte derrière lui, et il se hâta de regagner son siège. Quand la limousine disparut, le prêtre posa ses mains sur les épaules de Dumont, et lui donna l’accolade. Ce geste était inhabituel. La froideur de Dumont ne le portait guère vers ce genre de manifestation, et il avait une solide réputation d’athée. Koski était intrigué ; il lui découvrait une facette qu’il ne soupçonnait pas. Les tendons de ses chevilles commençaient à le faire souffrir, mais il tenait bon. Pour rien au monde il n’aurait quitté son poste d’observation.

Les deux hommes parlaient à voix basse, leurs lèvres bougeaient à peine. Impossible d’entendre ce qu’ils se disaient. Leurs mines graves laissaient supposer un problème d’importance. Koski fulminait. Il aurait aimé avoir dissimulé un micro à proximité ; il en avait conservé quelques exemplaires dans une armoire, au cas où… Il y penserait, pour la prochaine fois.

Dumont gagna son appartement sans se retourner. Il ferma le battant dans un claquement colérique. Le concierge tendit l’oreille. Aussitôt, des éclats de voix explosèrent ! Il reconnut la voix grave du père, et les intonations aiguës de sa fille. Il ne comprenait pas de quoi il s’agissait, mais pour sûr, ça chauffait ! Ah… Il ne pouvait en rester là… Le vieil homme entrouvrit la porte de la loge. Les bruits gagnaient en volume, mais ils restaient inintelligibles. Bon… S’il voulait en savoir plus, il n’avait pas le choix.

Il enfila à la hâte son anorak, et saisit l’arrosoir posé dans le hall. L’outil était un prétexte bien commode pour expliquer sa présence dans n’importe quel endroit de l’immeuble, et à n’importe quelle heure. Seul accroc à cette couverture, il sortait en chaussons. Pas le temps d’enfiler ses chaussures de sécurité ! Les lacets allaient lui faire perdre de précieuses secondes… Quand il approcha de la rampe d’escalier, les bruits de voix cessèrent. Zut ! Trop tard…

Un peu dépité, Michal Koski regagna sa loge. Il n’y avait plus rien à espérer. Soudain il se rappela le prêtre devant la porte de l’immeuble. Encore un peu, et il allait l’oublier, celui-là ! Bon… Après tout, il devait être parti depuis un petit moment, mais une vérification ne pouvait pas faire de mal… Il se rapprocha de la fenêtre. L’homme d’Église avait le dos tourné. Bizarre ! Il était resté planté là pendant tout ce temps, comme s’il avait attendu l’issue de la dispute chez les Dumont. Il s’appuyait sur sa canne, mais sa démarche était assurée. Il s’en servait comme un accessoire ; il la plantait sur sa droite, bien éloignée de son corps. Image de Dandy. Quand il atteignit le trottoir, il obliqua sur la gauche, offrant son profil au concierge. Un coup de vent dégagea la barbe, et… un sourire satisfait. 

* 5 *

Le vieil homme s’impatientait au coin du restaurant, près d’une statue de photographe. Il avait enfoui les deux mains dans les poches de son manteau sombre, et il observait l’enfilade de la rue Laurinská. Sa barbe volait au vent, et les passants faisaient instinctivement un écart en arrivant à sa hauteur. Il ne semblait pas commode. En réalité, il était furieux ! Son rendez-vous n’arrivait pas… Déjà quinze minutes de retard ! C’était désolant, son pupille n’avait pas changé… Soudain, il sentit un tapotement sur l’épaule. Il sursauta. C’était Adam Leroy, hilare.

— Je vous observe depuis un moment, père Krakov, et je constate que vous êtes toujours aussi ponctuel, et toujours aussi… impatient ! Curieux contraste pour une personne versée dans les phénomènes stellaires !

Un rire roula.

— Et toi, tu es toujours aussi impertinent !

La voix était éraillée, une voix de fumeur. Ses intonations avaient une teinte particulière, des sons rocailleux mêlés à une gouaille toute parisienne. Un accent typique de la Butte aux Cailles, la petite Russie de Paris. Il posa ses mains sur les épaules du jeune homme, et lui donna l’accolade.

— Mais je reconnais bien là mon éducation… Allez, p’tit coq ! On va fêter dignement nos retrouvailles pour ce fameux anniversaire. Trente-trois ans, c’est quand même spécial, non ? Hop ! On entre ! J’ai une faim de loup !

Une grande brune aux pommettes saillantes vint à leur rencontre. Elle avait ramené ses cheveux en arrière, accentuant la sévérité de ses traits. Elle les salua sans chaleur, et s’exprima dans un anglais sans accent. Elle leur demanda s’ils voulaient lui confier leurs manteaux. Refus muet. D’un mouvement du menton, elle leur fit signe de la suivre. Elle avançait avec une grâce féline, son string dessinant un bourrelet triangulaire sous le tissu de sa jupe en soie. Le père Krakov se pencha vers Adam.

— J’admire ces beautés slaves, sans doute avec du sang hongrois dans les veines. Rugueuses, mais pleines de richesses enfouies… Autre chose que des Parisiennes coincées, non ?

Exclamations faussement offusquées.

— Allons, mon père ! Est-ce là un discours approprié pour un prêtre catholique ? S’il vous entendait, votre évêque en mangerait sa mitre !

Le vieillard s’assit pesamment sur sa chaise, étirant ses yeux dans un sourire moqueur.

— Ex-prêtre catholique, je te rappelle ! Je suis en disponibilité. Et à ce jour, officiellement, je ne suis toujours pas retourné dans le giron de cette institution millénaire. Elle n’est pas pressée de me réintégrer. Et pour tout dire… moi non plus ! Et mon ancien évêque, dis-tu ? Cette canaille de pédophile a du mal à se remettre de son procès, grâce à moi. Et je ne te parle pas de la correction que je lui ai collée. Une semaine d’hôpital en soins intensifs… Voilà de quoi cultiver quelques inimitiés, même chez les chrétiens les plus enclins au pardon !

Il se frappa la poitrine du poing. Leurs voisins coulèrent un regard inquiet vers leur table.

— Tu vois, p’tit coq, ma vision de Dieu n’a jamais été dogmatique. Il est là ! Et je n’ai jamais été au service des vieux croûtons du Vatican. Je préfère me concentrer sur les actions humanitaires. Les sans-abri dont je m’occupe — entre autres — peuvent en témoigner… Je les aime, et c’est réciproque !

— Pourtant vous gardez votre col romain…

Il empoigna la carte présentée par la serveuse.

— Je trouve ça assez décoratif. Et c’est plutôt pratique pour passer les portiques d’aéroports… Bon… Assez palabré, passons aux choses sérieuses ! Pour moi, le choix va être rapide !

Il tourna le menu vers la jeune femme, et pointa du doigt.

— Leur « T-BONE » vaut le détour… Je pars là-dessus, avec une « PALACINKA » aux fruits rouges en dessert, sans oublier une montagne de crème chantilly.

Il fit un geste pyramidal avec ses deux mains. Ses yeux gourmands achevaient de lever toute incompréhension linguistique. Pour la première fois, la serveuse sourit. Elle griffonnait la commande sur son carnet.

— Et pour la boisson… Je te propose de partir sur une bière tchèque en apéritif, pour le repas un vin rouge Slovaque — la suggestion du jour — et nous finirons bien sûr avec une Hruskovica accompagnée d’un café. Cet alcool fort m’a beaucoup manqué à Paris… Maintenant, à toi de jouer !

Adam leva deux doigts à l’adresse de la serveuse.

— Je vous suis… comme d’habitude !

Quand la jeune femme s’éloigna, Adam pencha la tête sur son épaule. Krakov reconnut une attitude exprimant la perplexité.

— Alors, expliquez-moi… Que me vaut cette visite, en ce jour précis ! Ne me parlez pas de mon anniversaire. Vous savez que je n’y attache aucune importance. Cette date est tout hypothétique. Les bonnes sœurs m’ont découvert sur les marches d’une église, sans aucune indication. Ni nom, ni date de naissance. Une sorte d’objet trouvé, en somme… Et je n’apprécie pas beaucoup qu’on me rappelle ces circonstances !

— Ah… C’est un problème de représentation, p’tit coq ! Pour moi, ce jour est l’un des plus beaux jours de ma vie ! C’est le jour où j’ai fait ta connaissance… Mais tu as raison sur un point. Bratislava est une étape vers une autre destination. Dans deux jours, je prends un avion pour Belgrade. Je vais y donner une série de conférences sur la modélisation des taches solaires. Plus exactement, je vais pontifier en relation avec les travaux de Schatzman. Vois-tu, j’ai échafaudé une théorie beaucoup plus prometteuse. Sur ce thème majeur, le public serbe est une superbe tribune… mais… je vois que je t’ennuie ! Non ?

— Un peu… Pour moi, tout ça, c’est du passé…

— Pfff… Quel dommage ! Tu es tellement brillant, le meilleur thésard que je connaisse… Tes articles sur les gaz stellaires sont toujours des références dans le milieu, tu le sais ? Non ? Alors, quand vas-tu arrêter ce gâchis ? Reviens à Paris… Lacombe part en retraite cette année. Je peux te réserver sa chaire, le doyen m’a déjà donné son accord…

— N’insistez pas, père Krakov ! Je ne reviendrai pas. Ma vie est ici, et j’y suis heureux…

Les amuse-gueule venaient d’arriver. Le vieillard plongea le nez dans son assiette, et il grogna.

— Tu parles… Toute la journée en cage, à pousser des merdes de bêtes. Singulière notion du bonheur… Tu n’as pas envie d’être utile à tes contemporains ?

— Utile ? Quelle blague ! Et quelle utilité voyez-vous à vos livres savants sur les taches solaires ?

D’un geste saccadé, il repoussa ses dreadlocks en arrière, et balaya la salle du regard.

— Vous pensez que ça va changer la vie des gens qui sont dans cette salle ? Ou de ceux qui n’y sont pas ? Et ne me parlez pas de retombées dans l’industrie ! Un tas de gadgets, tous plus inutiles les uns que les autres, avec une unique fonction : gaver les plus riches, comme d’habitude. Franchement, c’est à vomir…

— Et ton nettoyage de cages, tu penses que ça va révolutionner l’univers ?

— Ça aide les bêtes, et c’est déjà beaucoup.

Le père Krakov posa ses couverts, et croisa ses mains sur la table. Il parla lentement, d’une voix sourde.

— Ça ne ramènera pas Zoé, Adam… Elle est morte, et tu n’y changeras rien. Et si tu avais été auprès d’elle en ce jour maudit, au lieu d’être à la fac, tu serais sans doute mort également. Les cambrioleurs étaient bien trop nombreux, trop agressifs, et trop déterminés. Comme elle, tu aurais grillé, enfermé dans la buanderie en flammes. Alors tu n’as rien à te reprocher…

Adam se leva brusquement, électrisé. Sous la secousse, son verre d’eau se renversa sur la table. Le brouhaha de la salle s’arrêta subitement ; tous les yeux étaient braqués sur le jeune homme. Son regard était plein d’une fureur glacée. Le prêtre partit d’un rire franc. Il leva son verre de bière, salua à la cantonade. La tension retomba.

— Assois-toi, p’tit coq ! J’aime ton tempérament ! C’est tout moi, à ton âge ! J’ai vraiment bien fait ton éducation… Oh ! Allez, c’est bon… Accepte mes excuses ! Je suis un vieux fou, un peu trop dominateur. Tu me connais ! Je n’ai pas à critiquer tes choix de vie. Tu as raison…

Adam se rassit lentement. Le prêtre dégagea une enveloppe de son manteau.

— Ne perdons pas de vue le but de cette soirée : ton anniversaire. Et pas d’anniversaire sans cadeau… Tu peux ouvrir, c’est pour toi… Un billet d’avion pour le Maroc, avec une option sur un second billet, si tu veux emmener la tigresse blonde que tu fréquentes, Alizée, si je me souviens bien… À toi de voir…

— Mouais… Côté fréquentations, je me suis mis en mode diète… Et d’abord, qu’est-ce que j’irais faire là-bas ?

— Euh… Des vacances ? Tu vois approximativement le concept ? Des journées à faire ce que tu veux, ou ne rien faire… Je t’ai mis l’adresse d’une ancienne thésarde de la fac, Ena Al-Hazred. Très sympathique ! Elle peut t’héberger pendant ton séjour ! Cache ta joie, p’tit coq !

Il lui rendit l’enveloppe.

— Je ne peux pas me libérer, pas maintenant...

Le vieillard secoua la tête.

— Tsss… Garde-la. J’ai le sentiment que tu t’en serviras. Tu as besoin de dépaysement. Bratislava est une très jolie ville, mais tu t’y encroûtes. Il faut te déployer, raviver ta curiosité de chercheur, te bousculer, te poser des questions…

— Les questions, je les ai déjà. Les réponses me manquent !

Le père Krakov posa ses mains sur celles du jeune homme. Les yeux dans les yeux, il susurra.

— Les réponses sont toujours accessibles à ceux qui savent regarder. Pour ça, il faut observer et apprendre… Et tu dois poser les bonnes questions, au bon moment, et dans les bonnes circonstances.

Il se pencha davantage, et pointa son index jauni de nicotine vers la poitrine d’Adam. Il tapota à l’endroit du cœur.

— Et les meilleures réponses se trouvent toujours là !

Chapitre 2

* 1 *

La maison est cossue. C’est une bâtisse du dix-neuvième siècle, avec des colonnes élevées en façade. Elle m’est familière, mais je suis incapable de me rappeler de quel endroit il s’agit. Je ferme les yeux, et je fais des efforts pour me rappeler. La réponse n’est pas loin. Je le sens, un peu comme un mot qui se cache derrière un autre mot, une couleur, ou une sensation. À mesure que je fouille dans mes souvenirs, j’ai de plus en plus mal à la tête. La douleur devient intolérable… Il faut que j’arrête ! Comme un nageur émergeant d’une plongée en apnée, je me cambre, la tête basculée en arrière, la bouche grande ouverte. Et je respire à grandes goulées ; j’essaie de faire le vide dans mon esprit. La méthode est efficace. Les pulsations régressent, puis s’estompent. Je peux ouvrir les yeux à nouveau.

Il fait nuit, mais un voile vert recouvre l’ensemble de la scène. Étrange… Une volée d’escaliers en pierre mène à l’entrée principale. J’ignore ce que je fais là, mais la porte d’entrée m’attire. Elle est très haute ; un heurtoir en occupe le centre, une tête de lion en métal.

J’avance lentement. Les bruits de la nuit accompagnent ma progression. C’est plutôt calme. Des stridulations d’insectes, des bruissements de feuilles sous le vent… C’est un temps d’été, ou de début d’automne. Je marche sur un chemin couvert de sable clair. Mes chaussures s’enfoncent à peine ; je ne fais aucun bruit. Je passe sous une haie de roses. Le vent m’apporte leur parfum entêtant.

Devant le perron, je lève la tête. La maison est en sommeil, toutes les fenêtres sont fermées, sauf… au dernier étage, sur la droite. Une baie vitrée est restée ouverte. Elle est éclairée, et un rideau bouge doucement. J’aperçois une ombre dans la pièce, une silhouette féminine. Elle s’assoit devant un bureau, et écrit. Les pages défilent rapidement. J’imagine plutôt des corrections. Il s’agit peut-être d’une enseignante. Cette femme m’intrigue…

Je recule de quelques mètres ; le rideau m’empêche toujours de distinguer ses traits. Ses cheveux sont longs, retenus par un serre-tête zébré. Elle ressemble à… zut ! Encore cette mémoire défaillante ! Les pulsations refont surface, mais je me domine, et je renonce à fouiller mes souvenirs. Cette femme reste une inconnue. Soudain un grincement me fait sursauter. C’est le son plaintif d’une porte ; elle oscille sur des gonds mal huilés. Le battant de l’entrée est entrouvert. Une dizaine de centimètres, pas plus. Suffisant pour distinguer un hall dominé par des verrières. L’ensemble baigne dans une faible lumière, celle offerte par une nuit de pleine lune…

Aucun signe de vie sous les verrières. Pourtant j’imagine une présence dans le hall, une personne qui m’attend. Curieusement, cela ne m’effraie pas. Je ne ressens aucune hostilité. Sans vraiment y penser, je m’avance vers l’escalier. En réalité, je suis attiré. Si je le voulais, je ne suis pas sûr de pouvoir résister. Je me laisse porter.

Devant la première marche, je m’arrête ! Un bruit familier me dissuade de continuer, des moteurs de voitures. Je me retourne pour la première fois. Une dizaine de mètres plus loin, le chemin d’accès bute sur une enceinte. La propriété est entourée d’un mur de plus de trois mètres de haut, surmonté par deux rangées de câbles. Une grille en fer forgé interrompt le ruban de sable clair. Les bruits de moteur s’approchent. Les véhicules longent le mur, mais je ne vois pas la lumière des phares. Les conducteurs s’efforcent d’être discrets... Une carrosserie sombre passe devant la grille, à vitesse réduite. Les fenêtres sont opaques. Elle disparaît sur la droite. Brève lueur sur le bord de la route, et un moteur s’éteint. C’est leur lieu de destination. Un second van suit. Même modèle, même couleur… Il s’arrête en face de la grille.

La porte transversale s’ouvre. Deux silhouettes s’en extraient avec souplesse. Elles sont habillées de vêtements sombres. Sans hésitation, elles franchissent le seuil de la grille. Elles sont rejointes par deux ombres, certainement les occupants du premier véhicule. Je reste au milieu du chemin, et je les regarde approcher. Ce sont des hommes, et ils sont costauds. Leur progression a une allure militaire, où chacun est décalé par rapport à ses voisins. Malgré leur gabarit, ils avancent sans bruit, à peine un chuintement sur le sable. Quand ils sont à quelques mètres, je reconnais des treillis militaires. Ils portent un équipement de combat sophistiqué ; un appareil de visée nocturne leur masque le visage. Leur bras droit est serré contre leurs corps ; ils y maintiennent un fusil à silencieux, crosse sous l’aisselle. Je reconnais le canon épais d’une arme israélienne.

Ils sont près de moi, et je ne bouge toujours pas. Leur allure est impressionnante, mais je n’ai pas peur. J’ai la conviction qu’ils ne me menacent pas. Tous portent une cagoule ; elle masque complètement leurs visages. Leurs yeux électroniques leur donnent des airs d’insectes géants. Je veux leur parler. J’ouvre la bouche, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Ils me dépassent sans ralentir. Étrange. Ma présence ne les gêne pas. Je renonce à les interpeller, et je me retourne.

Ils ont atteint le perron. Leurs fusils ne sont plus en position de transport ; ils les tiennent devant eux, le canon pointé vers l’ouverture de la maison. Le premier homme se poste près de la porte. Du pied, il pousse doucement le battant ; les gonds grincent. Un éclaireur s’engouffre dans l’ouverture ; il est aussitôt suivi de son voisin. Quelque chose m’oblige à avancer. Je les rejoins. D’ailleurs, l’homme qui a ouvert la porte me regarde. Sa main gantée me fait signe. Il m’attend… Au passage, je remarque un pendentif à son poignet : une étoile à cinq branches avec une forme au centre, peut-être une tête.

Je gravis les marches, et je franchis le seuil… Soudain, une sonnerie stridente me déchire les tympans. Une lumière intense éclaire la pièce. Je ferme les yeux, car la douleur est vive ! Mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Je grogne, les mains plaquées sur les oreilles. Instinctivement, je m’accroupis. Choc sourd. Je viens de recevoir un violent coup sur la tête, et… et…

* 2 *

…et Adam se retrouva étendu au pied de son lit, hébété. C’était un rêve ! Il se frotta le front en grimaçant. Quelle guigne ! Sa main n’était pas poisseuse. Au moins, il ne saignait pas… Il réalisa qu’il était dans sa chambre, et il venait de dégringoler du lit. Dans sa chute, il s’était cogné contre la table de nuit. Le meuble oscillait encore sur le pied central, et le réveil n’en finissait pas de vomir les mesures d’un morceau de Heavy Metal. Entêtant, mais efficace ! En appui sur un coude, il aplatit une main hésitante sur l’appareil. Enfin, le silence. Dans le mouvement, il bouscula un objet dur. Glissement, puis choc sur le parquet. Bruits de verre brisé. Zut, le cendrier ! Il se décida enfin à ouvrir les yeux. La coupelle était en trois morceaux. Dommage, il l’aimait bien ce cendrier aux couleurs du drapeau jamaïcain. Les cendres s’étaient répandues sous le lit ; elles dégageaient une forte odeur épicée. Aujourd’hui, il n’éviterait pas une séance de ménage.

Le lit était désert. Sans surprise, Alizée ne l’avait pas rejoint dans la nuit. Ses affaires manquaient dans l’armoire ; il avait remarqué les casiers vides à son retour du restaurant. Pas de doute, ensemble ils jouaient au grand jeu de la séparation. Adam hésitait entre le dépit et le soulagement. Pour le moment, il préférait ne pas y penser.

Il dégagea ses jambes de la couette ; elle s’était entortillée autour de ses pieds, et elle l’avait accompagné en tombant. Il se leva, et s’étira. Il faisait déjà jour, et le soleil dardait ses rayons au travers des persiennes. La tête de son lit était sous le feu d’un pinceau lumineux. Perplexe, il repensa à son rêve…