Le chevalier anonyme - Daniel Houres - E-Book

Le chevalier anonyme E-Book

Daniel Hourès

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Beschreibung

1290 : Le jeune Jean de la Tour, est intronisé Chevalier du Temple. Il doit quitter à contre cœur son petit village, laissant Aalis, dont il est amoureux, pour rejoindre le siège du Temple à Paris.

1291 : Jean de la Tour est envoyé à Saint Jean d’Acre. Quelques jours avant la chute de la ville, le Grand Maître de l’Ordre, lui confie une secrète mission : sortir un fabuleux trésor et le cacher dans les souterrains de la cathédrale de Chartres. Il sera accompagné de Robert, un vieux templier.

Au gré de leur périple, ils s’aperçoivent que ce trésor est l’Arche d’Alliance !

Sa secrète mission terminée, Jean retourne dans son village.

1307 : Le roi Philippe le Bel fait la chasse aux Templiers. Dénoncé par le cupide mari d’Aalis, devenue sa maîtresse, Jean doit fuir et se retrouve précepteur en Flandre.

1314 : Le dernier grand maître de l’Ordre du Temple, est brûlé en place publique. Jean assiste discrètement à l’exécution, où il retrouve, par hasard, son vieux compagnon Robert. Ils décident pour des raisons sécuritaires de transférer l’Arche sous les charpentes de Notre-Dame de Paris.

Les siècles passent…

2019 : Notre-Dame de Paris brûle…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Daniel Hourès est auteur de plusieurs ouvrages spécialisés. Il a voulu se confronter à une nouvelle écriture, celle du roman.

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Seitenzahl: 221

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Roman historique

Chapelle de Sainte Croix. (Bourgogne),

fin novembre 1290.

La nuit est tombée, depuis longtemps, sur la petite commune de Sainte Croix. Il n'y a plus aucune âme qui vive dans ce bourg perdu au beau milieu de la Bourgogne, comme de nombreux autres, égarés, au milieu des vignobles. Les maisons sont regroupées autour d'une église, le point central de la vie villageoise. Les tavernes sont, elles, à l'écart, pour ne pas heurter la sensibilité des gens, dits de bonnes mœurs. À Sainte Croix, tous les habitants dorment. À part, ce pauvre chien perdu, errant, à la recherche de sa pitance parmi des immondices déposées, çà et là, au coin d'une rue.

Si tous sommeillent profondément, en revanche, Jean de la Tour est bel et bien éveillé. Cloîtré dans la petite chapelle de Sainte Croix. Il prie, seul, agenouillé devant l'autel de la petite chapelle du village. La mince lueur d'un cierge vacillante, projette sur le mur des ombres chinoises difformes peu rassurantes rendant l'endroit inhospitalier. Il tremble, non pas de peur, mais de froid. En cette fin d'année, le temps est froid et souvent pluvieux.  Cela fait plus de trois heures, que deux chevaliers-moines-soldats sont venus le cueillir dans son lit sans même le prévenir, où il dormait à poings fermés. Il les a suivis sans broncher, sans protester. Le réveil fut brusque, sans ménagement, voire brutal. Ils l'ont extrait de son lit douillet, lui intimant de les suivre sur le champ. Encadré par les moines, ils l'emmènent dans le presbytère, où il a dû se soumettre à un étrange usage. Un homme revêtu d'une robe de bure noir, habillement typique du chevalier laïc, l'attend. D'un signe de la tête, il l'invite à s'assoir sur un tabouret branlant. Sans le prévenir, il se met à lui tondre le crâne. Il comprendra plus tard que c'est une ignominie pour un homme de soigner sa coiffure. Un protocole auquel Jean se soumet sans rechigner pensant que cela doit être l'usage pour tout homme postulant son entrée dans cette organisation d'élites. Il a néanmoins un pincement au cœur car il est très fier de sa crinière. Stoïque, il ne laisse apparaître aucune déception ou contrariété. Il regarde, chagriné, ses boucles brunes tomber par terre. Il retient ses larmes. Si ces moines-chevaliers, s'apercevaient de son futile attachement à un vulgaire détail capillaire, propre aux femmes, que penseraient-ils de lui ? À la fin de la tonte, il passe sa main sur sa tête, cela lui fait une drôle d'impression. Il jette un furtif regard sur un calice en or posé devant lui, lui renvoyant son image. Il ne se reconnaît plus. Devenu chauve en quelques minutes, il se trouve vieux et laid. C'est un autre homme. Ensuite, ils l'ont revêtu d'une grossière chemise rêche, assez longue pour cacher sa nudité, puis, ils l'ont enfermé dans la chapelle, bouclée à double tours, en lui demandant de méditer et de prier. Il sait qu'il y restera reclus, jusqu'au lever du soleil, à l'heure des matines. Il attend ce moment depuis trois ans, après une longue période probatoire de plusieurs années d'observation, de rencontres et d'enquêtes. Il doit encore patienter quelques heures pour assister à la messe, dite en son honneur, en présence des notables. À l'issue de l'office, il devra prononcer ses vœux d'engagement de fidélité à l'Ordre pour être, enfin, reçu Chevalier du Temple à vie.

La veille, en début d'après-midi, tout un aréopage de dignitaires templiers, drapés dans leur cape blanche ornée d'une croix rouge, est arrivé, en grande pompe, dans le petit village de Bourgogne, provoquant la curiosité des habitants. Tous les villageois se sont précipités le long du cortège pour le suivre jusqu'à à la sacristie de l'église. À peine arrivés, les chevaliers ont envoyé une estafette, sommant Jean de venir séance tenante, dans l'enceinte de la chapelle. L'ordre est formel, il doit s'y rendre illico, pas le temps de se changer ou de s'apprêter. On le presse, on ne fait pas attendre les dignitaires de l'Ordre. Pris au dépourvu, il arrive dépenaillé, négligé, les cheveux en bataille, fébrile, tremblant d'anxiété, il a honte de se présenter dans cette tenue. Tout piteux, la tête basse, confus, il fait face à ses futurs frères. Ce n'est pas l'image qu'il aurait voulu donner. La pièce est dans une pénombre judicieusement préparée, les rideaux sont tirés ne laissant filtrer qu'une légère lumière, seuls trois chandeliers éclairent le centre de la salle. Une mise en scène voulue pour mettre le récipiendaire dans l'insécurité. Sereins, les douze chevaliers assis en arc de cercle regardent le postulant, visiblement mal à l'aise, avec une certaine bonhomie. Le chapelain-chevalier se lève, péniblement compte tenu de son âge, en lui rappelant les strictes règles de l'Ordre. Jean de la tour connaît déjà les conditions d'admission, mais écoute scrupuleusement. Il doit être âgé de plus de dix-huit ans, il en a vingt et un, ne pas être fiancé, ne pas faire partie d'un autre ordre, ne pas être endetté, être en parfaite santé mentale et physique (ne pas être estropié), n'avoir soudoyé personne pour être reçu dans l'ordre, être homme libre (n'être le serf d'aucun homme), ne pas être excommunié. À chaque énoncé, Jean acquiesce de la tête. Le vieux chevalier lui demande :

⸺  Confirmez-vous que vous correspondez bien à ces critères ?

D'une voix frêle, il répond :

⸺  Oui, je le confirme.

⸺  Persistez-vous à vouloir rentrer dans notre Ordre ?

L'instant est solennel. Jean est intimidé. Il reste muet. On lui souffle la réponse. Il balbutie timidement :

⸺  Oui, je persiste en toute conscience à vouloir être des vôtres.

⸺  Nous prenons acte de votre engagement.

Les visages qui paraissaient fermés jusqu'à, se parent d'un léger sourire bienveillant. Enfin le chevalier aumônier tient à le prévenir qu'en cas de mensonge prouvé, il serait immédiatement renvoyé.

⸺  Si vous mentiez, vous en seriez parjure et en pourriez perdre la maison, ce dont Dieu vous garde. Va, jeune impétrant ! Demain, nous procéderons à ton intronisation.

Sans autre explication, il intime Jean de se retirer.

Une fois dehors, Jean est ébloui par la clarté du jour. Les villageois se sont attroupés à l'extérieur de la chapelle, tous s'agglutinent autour de lui. Les questions fusent de toutes parts, le jeune homme semble absent.

⸺  Dis-nous ce qu'ils te veulent, demande l'un

⸺  Ils sont venus pourquoi ? Questionne un autre.

⸺  Qu'est-ce que tu as fait ? Crie la poissonnière.

Devant la mine ahurie qu'il arbore, ils comprennent qu'ils ne pourront rien tirer de lui, il est "ailleurs". Ils n'auront aucune réponse à leurs questions. Il marche comme un être éthéré, laissant derrière lui ses concitoyens pantois. Certains l'ont compris, un destin fabuleux l'attend. Il est impossible qu'une délégation aussi importante se déplace dans leur petit bourg pour des broutilles. Machinalement, tel un somnambule, perdu dans ses pensées, Jean retourne vers sa demeure où son père l'attend impatiemment.

Il est la fierté de son vieux père, Godefroy de la Tour, dont il s'occupe avec mansuétude et amour. Il n'a qu'un seul fils et ils vivent seuls, dans ce qui reste du château. C'est une vieille bâtisse, datant de plusieurs siècles. Certains murs servant d'enceinte sont en ruine. Seule une ancienne tour sur le flanc gauche, tient miraculeusement dont la toiture est délabrée. La mère de Jean est morte lorsqu'il avait sept ans. Godefroy a toujours veillé sur la formation et l'instruction de son fils. Une éducation rude mais pas dénuée d'affection.

Jean est un jeune homme brun avec une tignasse bouclée, dont il est très fier. S'il s'habille comme tous les gens du village, il ne veut surtout pas marquer sa différence sociale mais sa présence dénote, malgré lui, une certaine apparence naturelle nobiliaire. Sa parfaite dentition accentue son charme. Des yeux marron avec un regard doux et enchanteur, ne laisse pas indifférentes les jeunes filles de son village. On ne lui connaît aucune aventure sentimentale, préférant la nature, la chasse et la lecture, son passe-temps favori. Sa timidité maladive et surtout son inexpérience de la gente féminine le troublent lorsqu'une jeune paysanne lui sourit. Dès que l'une d'entre elles pose un regard sur lui, il se met à rougir et s'empêtre les pieds, ce qui a le don d'amuser les jeunes filles. D'ailleurs, aucune d'elles ne lui plaît vraiment, sauf peut-être Aalis, une belle Aindinoise, fille du meunier Brochet. Ils se connaissent, ils ont grandi dans le même village. Leur seul contact se limite à un furtif bonjour lorsqu'ils se croisent au détour d'un chemin. Le regard appuyé de la jeune fille envers Jean ne le laisse pas indifférent, parfois même il esquisse un sourire. Elle vient d'avoir vingt ans, grande, élancée, portant une longue chevelure blonde, toujours bien apprêtée. Elle est la coqueluche des garçons du village qu'elle éconduit systématiquement dès qu'ils s'approchent d'elle. Le jeune de la Tour se raisonne en pensant qu'il a encore le temps pour l'aborder et lui confier ses sentiments. Pourtant, la jeune fille occupe quotidiennement son esprit. Aalis n'est pas en reste, elle est éperdument amoureuse de lui. Elle ébauche, souvent, en rêves, un avenir commun.

Les véritables amours de Jean sont les livres de l'époque, constitués de feuillets rectangulaires, pliées en cahiers et assemblées par une couture centrale. Il n'est pas rare de le rencontrer assis, à l'ombre d'un arbre, plongé dans divers manuscrits. Son défaut est son incapacité de bricoler, de construire ou de réparer quoi que ce soit. Godefroy lui pardonne volontiers ce manque de pratique matérielle, qui est largement compensée par les discussions intellectuelles et philosophiques qu'ils entretiennent tous les soirs, lors du dîner. Parfois même, ces échanges durent très tard dans la nuit. Leur unique fortune se limite aux centaines de livres que Godefroy a accumulés toute sa vie. Une bibliothèque bien fournie où Jean puise allègrement dedans depuis sa plus jeune enfance. Le père est subjugué par les connaissances de son fils. Une famille que l'on qualifierait aujourd'hui d'intellectuels.

La joie de Godefroy a atteint son paroxysme lorsqu'il a appris que son fils avait été repéré par un précepteur chargé de recruter de nouveaux frères templiers. Si Jean est d'une filiation nobiliaire, sa famille n'a pas d'argent, il n'a rien à offrir à l'Ordre, chose courante et coutumière de la part des nobles, pas même les ruines de son château puisque son père y vit toujours. Le curé de la paroisse, a remarqué ce nobliau depuis son plus jeune âge. Son intelligence hors du commun, sa dévotion au Christ et surtout son détachement aux choses futiles matérielles, en fait un être à part. Il est persuadé que le jeune "de la Tour" ne peut pas rester moisir dans ce trou perdu de la Bourgogne. Faut-il encore bousculer le destin pour arriver au but. C'est ainsi, que ce dernier, de sa propre initiative, a prévenu le précepteur chargé du recrutement de nouveaux membres susceptibles de venir renforcer les rangs des templiers. Le curé, après maintes démarches, parvint à rencontrer le précepteur en lui vantant les qualités de son protégé. Pendant une heure, il a encensé ses mérites en insistant sur son abnégation. Il précise, qu'il est toujours présent lorsqu'on lui demande de l'aide, que c'est un jeune homme pieux, qu'il assiste quotidiennement aux offices religieux de sa paroisse, de plus, il n'est pas dénué de courage. Dernièrement, il a réussi à mettre en fuite, tout seul, une bande de voleurs qui voulaient piller de pauvres paysans. Après cet exploit, il est devenu non seulement aimé et admiré de tout le village, mais aussi la personne que l'on vient consulter lorsqu'un différend surgit entre deux belligérants. Sa sentence fait loi. Il est juste et sait punir le contrevenant, si ce dernier a mal agi. Malgré son jeune âge, la population le respecte. Après ces propos dithyrambiques, le précepteur, convaincu, remercie l'homme d'église d'avoir œuvré pour l'intérêt de l'Ordre. Fou de joie, le curé s'est précipité chez les "de la Tour" pour leur annoncer la bonne nouvelle, qui est accueillie avec une jubilation non dissimulée. Jean voit, pour la première fois, son père laisser couler une larme, sans pudeur, tant son bonheur est à son paroxysme. Il est convaincu qu'une vraie carrière s'ouvre devant lui, plutôt que de croupir, comme il l'a fait en restant végété dans ce village, il s'imagine de le voir occuper un poste de choix tout en pouvant assouvir sa soif d'aventure.

Un avenir radieux s'ouvre devant lui. Quant à Jean, il a du mal à y croire, d'un naturel sceptique et prudent, il préfère attendre le jour venu, plutôt que de rêver à un hypothétique lendemain enchanteur. Et puis, il n'est pas pressé, il se sent bien auprès de son père et des villageois qui constituent son autre famille, même si parfois la vie n'est pas facile.  

Intronisation de Jean de la Tour,

le lendemain.

Le jour se lève, le soleil éclaire faiblement les vitraux de la petite chapelle qui viennent illuminer le sol. Alors que Jean méditait, trois coups brusques frappés sur la porte d'entrée en bois le font sursauter. La porte à deux battants s'ouvre en grand fracas. Il ressent un courant d'air glacé sur l'échine qui le fait tressaillir. Il n'ose pas se retourner, mais il entend le pas lourd des chevaliers sur le narthex de la chapelle. Toujours agenouillé devant le chœur où s'élève un immense Christ en bois d'ébène, il voit passer, sur ses deux côtés, les douze chevaliers portant un manteau blanc frappé d'une grande croix pattée rouge sur l'épaule gauche, que recouvre une tunique blanche serrée à la taille par une ceinture de cuir noir. Silencieusement, ils prennent place autour de l'autel, un endroit privilégié, réservé d'habitude au clergé. On le revêt d'une cape noire, c'est un petit bonheur, cela le réchauffe, il grelottait dans la chapelle glaciale. Dans un silence impressionnant, ils restent debout tout en observant Jean. Puis, il entend la chapelle se remplir de fidèles. Il se sent plus rassuré, le discret brouhaha feutré donne à cette cérémonie un côté plus humain. Le chapelain commence alors son office, sa voix de bronze intimide l'assistance devenue silencieuse, elle d'habitude si dissipée. Les chevaliers s'asseyent en récitant des psaumes ignorés de Jean.

Il assiste à une liturgie inconnue de lui. Il n'est pas le seul, les fidèles ont du mal à suivre l'office en ponctuant de temps à autre des "amen" timides, pas toujours au bon moment. La messe se termine par un pater repris en chœur par les fidèles. Solennellement, le chapelain se lève et annonce :

⸺  Ite missa est ! (La messe est dite) ponctuant ainsi la fin de la célébration.

Les fidèles ne comprennent pas, ils ne décanillent pas de leur siège. Ils attendent la suite et surtout curieux de voir ce qui va se passer pour leur protégé. L'ecclésiastique est obligé d'insister :

⸺  Allez en paix ! En leur faisant signe de sortir de la chapelle.

Et c'est à contrecœur que les villageois quittent l'église en bougonnant. Ils sont frustrés de ne pas participer à la cérémonie. Il ne reste que les chevaliers et Jean. On ferme toutes les portes, puis le prête invoque la grâce du Saint-Esprit. Il récite une courte prière, le "Veni, Sancte Spiritus" (Viens, Esprit-Saint), puis enchaîne avec le "Deus qui corda fidelium" une autre supplication toujours à la gloire du Saint-Esprit. On demande à Jean de se lever, le chapelain l'informe des conditions exigées et des difficultés qui l'attendent. Un autre chevalier vient se placer à sa droite et lui tend un parchemin à lire à haute voix. Impressionné par la mise en scène bien orchestrée, Jean est tremblotant, ses jambes semblent se dérober sous lui. Il se racle la gorge, prenant son courage à deux mains, il bredouille :

⸺  Je vous supplie de me recevoir comme socius (compagnon) et frère de l'Ordre pour le service de Dieu. Pour le salut de mon âme, je veux consacrer le reste de ma vie à la gloire de Dieu.

L'officiant se retourne vers les chevaliers et leur dit :

⸺  Beaux seigneurs frères, vous voyez bien que l'ensemble s'est accordé pour faire ce frère. S'il y avait un de vous qui sût quelque chose pour quoi il ne dut pas être frère avec droiture, qu'il le dise, car la plus belle chose serait qu'il le dise avant car mieux vaudrait l'entendre maintenant qu'après.

Le silence règne parmi les chevaliers.

⸺  Dont acte ! Répond sèchement l'officiant. Veuillez sortir de cette enceinte sacrée.

Jean est troublé. Aurait-il fait quelque chose de compromettant ? Pourquoi doit-il sortir ? Est-il recalé ? Mille questions fusent dans sa tête. Tout penaud, il rejoint, emmitouflé dans sa cape, la foule amassée sur le seuil de la porte. La chaleur du pâle soleil lui fait du bien. Son père se précipite, inquiet de voir la mine déconfite de son fils.

⸺  Que s'est-il passé ? S'empresse-t-il de lui demander.

Jean est muet, aucun son ne peut sortir de sa bouche. Il semble abasourdi, complètement décontenancé. Il n'a pas le temps de réagir que trois chevaliers apparaissent, l'invitant les suivre. Il ne comprend plus rien. Il est ensuite conduit par deux guides dans la chapelle illuminée de certains cierges où flotte une odeur d'encens acre. On lui demande de s'agenouiller devant l'autel. Le chevalier-chapelain s'avance et se met à réciter l'article 661 de la règle du Temple, comme l'exige le rituel :

⸺  Beau-frère, vous requérez moult bien grand-chose, car de notre Ordre vous ne voyez que l'écorce qui est au-dehors, et pour vous cette écorce, c'est que vous ne voyez avoir de beaux chevaux et de beaux harnais, et bien boire et bien manger et avoir de belles robes et cela vous semble que vous y serez fort bien à l'aise. Mais vous ne savez pas les rudes commandements qui sont par-dedans : car c'est forte chose que vous, qui êtes seigneur de vous-même, vous deveniez serf d'autrui, car à grand-peine ferez-vous jamais ce que vous voudrez. Si vous voulez dormir, on vous fera veiller ; et si vous voulez quelques fois veiller, on vous recommandera d'aller vous reposer dans votre lit. Quand vous serez à table et que vous voudrez manger, l'on vous commandera d'aller où l'on voudra et vous ne saurez jamais où. Les biens grondeuses paroles que vous entendrez maintes fois, il vous faudra souffrir.

Marquant une pose, le chapelain fixe le néophyte et lui pose la fatidique question :

⸺  Beau doux frère, pourrez-vous bien souffrir toutes ces   duretés ?

La réponse ne se fait pas attendre :

⸺  Oui, sire, je les souffrirai toutes, s'il plaît à Dieu.

L'écho renvoie les paroles de l'orateur. Cette scénographie donne à cette réception un côté impressionnant.

Le vieux chevalier le met en garde :

⸺  Beau-frère, vous ne devez requérir la compagnie de la maison ni pour posséder des richesses, ni pour avoir aise de votre corps, ni pour recueillir des honneurs. Mais vous devez le requérir pour trois choses : l'une pour abandonner le péché de ce monde, l'autre pour servir notre Seigneur Jésus-Christ, le troisième enfin, pour être pauvre et pour faire pénitence en ce siècle, dans le but de sauver votre âme. Telle est l'intention pour laquelle vous devez la demander.

On fait ensuite jurer au nouveau venu, fidélité, disponibilité et servitude. On lui demande s'il est bien né noble, qu'il n'est pas prêtre ou diacre et enfin s'il n'est pas excommunié. Après avoir prononcé les trois vœux monastiques (chasteté – pauvreté - obéissance) et fait le serment de ne point quitter l'Ordre, ainsi que d'aider tout chrétien dans l'affliction. Toujours à genoux, un chevalier aide Jean à se relever et le revêt du blanc manteau templier. Le chapelain descend de son estrade et s'avance près du postulant et lui pose sur la bouche, le baiser de la paix, en lui souhaitant la bienvenue. La cérémonie se termine par une prière collective. L'atmosphère est plus détendue, tous les autres chevaliers l'entourent, le félicitent, l'accolent chacun leur tour. Le sourire est revenu sur le visage de Jean. Il radie de joie. Les congratulations terminées, les chevaliers sortent pompeusement en encadrant Jean. Ce dernier est l'objet d'admiration de tous les habitants du village qui l'attendaient.

Ils viennent de comprendre, Jean est devenu chevalier du Temple. Un dîner en son honneur sera donné le jour même dans les dépendances de la chapelle. Le château des de la Tour étant trop délabré pour accueillir décemment l'ensemble de la délégation. Lors des agapes du soir, où seul son père est convié, il reçoit son équipement complet pour combattre. Il percevra un bouclier, une cotte de maille, une épée, un heaume. Plus tard, on lui octroiera un cheval à son service. Les festivités vont durer très tard dans la nuit.

Le lendemain, Jean fait ses adieux à son père. Des adieux déchirants, ils ne savent pas s'ils vont se revoir car on l'a déjà prévenu, après un stage de quelques mois à la commanderie de Paris, il voguera vers la terre sainte. Il ira prêter main-forte à ses frères pour défendre Saint Jean d'Acre où le sultan mamelouk al-Ashraf Khalil, lorgne sur la ville afin de la reconquérir. Le jour du départ, Jean, doté de son magnifique manteau blanc, symbole de pureté de corps et de chasteté, traverse fièrement le village sur son cheval, où toute la population, présente, est venue lui dire adieu. À l'écart, la belle Aalis verse discrètement une larme, elle voit s'éloigner l'homme qu'elle portait dans son cœur en secret. À son passage, elle ose lui jeter son foulard, chose inconcevable de la part d'une jeune fille célibataire. Jean l'attrape au vol. En réponse à son cadeau, il lui lance un baiser de la main. En faisant ce geste, il s'aperçoit qu'il vient, peut-être, de passer à côté de l'amour.

Au bout de trois jours de route, la troupe rentre enfin dans l'enclos du Temple à Paris. Il est impressionné par les hauts remparts crénelés et les tourelles qui ornent l'enceinte. C'est une véritable ville fortifiée construite dans la capitale. À l'intérieur, un grand donjon de quatre étages surplombe le domaine. Une autre tour, plus modeste héberge les dignitaires de l’Ordre. Au centre de la cité, à l'abri du monde profane, s'élève une église semblable à celle du Saint Sépulcre de Jérusalem. La citadelle est moderne une grande fontaine est alimentée par des tuyaux en plomb permettant de s'approvisionner en eau lui donnant ainsi une réelle autonomie. La solidité des murailles et du donjon inspire une telle confiance, que le pouvoir central les utilise, non seulement, pour y déposer des valeurs mais encore pour y renfermer des prisonniers. Les garanties de sécurités que présente l'enclos, ont décidé les rois à confier leur trésor à ces insolites "banquiers" religieux qui couvrent le monde du réseau de leurs relations financières. Mais le Temple n'était pas uniquement une forteresse monastique, comme lieu d'asile impénétrable aux poursuites judiciaires ou comme lieu de franchise pour les gens de métiers, il formait dans Paris comme un monde à part.

Une nouvelle vie.

Au début, Jean trouve la vie templière difficile à vivre. Debout à quatre heures du matin pour assister aux laudes, les repas doivent pris en silence pendant qu'un frère lit, à haute voix, des passages de la bible. Il faut attendre six heures pour enfin ingurgiter un grand bol de café accompagné de larges tranches de pain sec. Seul le dimanche, les templiers ont droit à de la margarine. En dehors des prières, la journée est consacrée à l'entraînement militaire pour ceux qui doivent partir en terre sainte. Il faut de vaillants soldats capables de veiller sur les lieux saints. Les autres chevaliers sont affectés aux diverses tâches d'entretien ou administratives en fonction de leurs compétences. Tous ont une besogne spécifique à accomplir pour le bon fonctionnement de l'Ordre. Durant les quatre mois d'entraînement militaire, la physionomie de Jean n'a guère changé, à l'exception d'un léger amaigrissement dû aux efforts physiques dont il a n'a pas l'habitude de faire. Les premiers jours d'adaptation sont durs pour le novice. La journée est consacrée aux tâches d'entretien de la commanderie et aux entraînements militaires. On lui apprend le maniement de l'épée, le combat à cheval, enfin tout ce que doit connaître un soldat. Le soir, après un repas plus copieux, il rentre fourbu dans le dortoir qu'il partage avec six autres chevaliers. Il leur est interdit de parler, d'ailleurs, les moines guerriers, trop épuisés, n'ont qu'une hâte, c'est de dormir. Plusieurs fois, il s'est demandé s'il va avoir la patience et le courage de vivre quotidiennement, non seulement, dans le silence mais aussi supporter cette règle aussi stricte. Pourtant, il exécute sans rechigner toutes les tâches qui lui sont imparties. Il pense régulièrement à quitter cet Ordre monastique et retrouver sa vie d'antan.