Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Comment s'autoriser à être heureux lorsque l'on porte le poids d'une trop grande culpabilité ?
Suite à un drame familial dont elle se sent responsable, Amélie, tout juste vingt ans, décide de consacrer sa vie aux autres. Elle s’installe comme Béate – une petite sœur des pauvres – dans un village isolé. Cette pénitence qu’elle s’impose n’est-elle pas un prétexte pour quitter la maison du malheur et abandonner les siens à leur misérable sort ?
Amélie est heureuse de se sentir utile. Sans tableau ni planisphère, elle instruit les enfants dont elle a la charge. Le soir, elle réunit les femmes pour prier et faire de la dentelle. Elle connaît aussi le secret des plantes qui soignent et les gestes qui sauvent. Sa présence apporte un souffle de vie et d’espoir au hameau. Mais bien vite, sa nature généreuse et impulsive ne peut rester passive devant les souffrances de son petit monde. Elle veut influer sur le cours des choses, quitte à réveiller la colère du curé et la haine de l’instituteur. Lorsqu’elle rencontre Félicien, le jeune forgeron, se donnera-t-elle enfin le droit au bonheur ?
Avec sa foi chevillée au corps, sa vitalité et son goût du partage, Amélie est une héroïne des plus attachantes.
Un roman profondément humaniste, incisif et bouleversant, nourri de rigoureux détails historiques, qui dit ce que signifie être humain dans ce monde.
EXTRAIT
Amélie s’essuya les yeux avec le drap et se leva. En fin de nuit, quand la brique qui réchauffait son lit était froide, la même vision revenait : elle courait dans l’eau à la poursuite d’un petit corps sans jamais pouvoir le rattraper. Trois ans déjà que Paul s’était noyé, trois ans, c’était hier.
La jeune fille alluma son
chaleil et entreprit une rapide toilette pour se débarrasser de la sueur aigre qui mouillait son cou et sa poitrine. Elle défit sa chemise jusqu’à la taille et s’aspergea avec l’eau froide de la cuvette. Elle se frictionna avec un bout de savon rugueux, se rinça et s’habilla en songeant à sa marraine qui lui avait donné de l’argent pour qu’elle se procure une savonnette douce à l’huile d’olive de Marseille et un flacon de parfum. Elle ne méritait pas de tels cadeaux. À la place, elle avait acheté un crucifix pour la tombe de Paul.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Déjà enfant,
Bernadette Berger aimait inventer et raconter des histoires, à tel point qu’elle s’était instaurée conteuse de sa bande de copains. Aujourd’hui, elle continue à écrire des histoires, de celles qui semblaient émouvoir ses amis à l’âge des jupes courtes et qui régalent les lecteurs actuels. L’auteur est originaire d’Auvergne, et vit à côté du Puy-en-Velay.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 324
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
— Mélie, viens voir !
Chapitre XII – Où Philéas Fogg et ses compagnons s’aventurent à travers les forêts de l’Inde et ce qui s’ensuit.
Passepartout, tantôt lancé sur le cou de l’éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin.
Assise sur une pierre, le dos bien calé contre la paroi de la grotte, le beau livre à la couverture rouge et or de M. le Comte ouvert sur les genoux, Amélie se demandait à quoi pouvait bien ressembler un éléphant. Était-ce plus grand qu’une vache ?
De temps en temps, le brave garçon tirait de son sac un morceau de sucre que l’intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre un instant son trot régulier.
— Mélie, viens voir, ça marche !
Une trompe, qu’est-ce que c’était ? Était-ce comme une main ? La fraîcheur humide de la grotte lui tombait sur les épaules. L’air sentait la mousse et les végétaux en décomposition. La lumière déclinait à l’horizon. La jeune fille s’enfonça dans les forêts de l’Inde…
— Mélie, viens, quoi ! Mélie, Mélie !
L’adolescente marchait sous le couvert des arbres géants. Autour d’elle, les sous-bois touffus cachaient de mystérieux animaux dont elle devinait la présence aux piaillements et feulements qui se répondaient d’un buisson à l’autre. De temps en temps, un frôlement lui donnait la chair de poule.
— Mélie ! À l’aide ! Mélie, Méliiiiiiie !!!!!
Quand elle levait les yeux, elle ne voyait pas le ciel, tellement les ramures tissaient un rideau épais que le soleil ne pouvait transpercer. Ses pieds s’enfonçaient dans un humus purulent qui dégageait une odeur de pourriture.
— Mélie, viens vite, au secours !! M É L I E !
Son cœur fit un saut dans sa poitrine et les forêts de l’Inde s’évanouirent. Elle tendit l’oreille, puis s’étira en se demandant si Petit Paul l’avait réellement appelée. Elle remettait le livre dans le petit sac de toile qu’elle avait confectionné tout exprès quand un nouvel appel de son frère lui fit dresser les cheveux sur la tête.
— Mélie ! À l’aide ! Mélie, Méliiiiiiie…
Elle sortit de l’anfractuosité de rocher où elle avait trouvé abri et regarda autour d’elle. Où avait-il bien pu passer ? Ah oui, il avait parlé d’un nouveau jeu à essayer dans l’eau. Amélie dévala l’étroit sentier qui menait au bord de la Loire aussi vite que ses sabots le lui permettaient. Ses pieds ripaient sur les plaques rocheuses qui affleuraient sous l’herbe rase. Une giboulée de grésil lui brouillait la vue. Mon Dieu, qu’est-ce qu’il lui était arrivé ? Insensibles à l’urgence de la situation, les cinq chèvres la regardaient passer sans interrompre leur mastication.
Dès qu’elle fut sur la grève, elle le chercha du regard. La rivière, grosse de la fonte des neiges, écumait de rage. Elle envoyait des paquets d’eau se fracasser contre les rochers. Amélie courait le long de la rive, cent mètres dans un sens puis cent mètres dans l’autre.
— Paul, où es-tu ? Paul, réponds !
Le grondement du fleuve couvrait sa voix. L’adolescente essaya de lutter contre la panique qui montait en elle. Elle mit ses mains en coupe autour de son visage pour le protéger du vent qui lui balançait des flocons de neige dans les yeux et scruta les eaux en furie de toutes ses forces. Là-bas, derrière ce gros rocher, on aurait dit que quelque chose bougeait…
Amélie se défit de ses sabots et entra dans l’eau. Le froid la saisit et lui fit fermer les yeux. Mon Dieu, pourvu que Paul ne soit pas tombé dedans ! Elle se força à faire un pas, puis deux, en direction de l’endroit qu’elle avait repéré. Elle progressa ainsi, de l’eau jusqu’aux genoux, en s’agrippant aux pierres qui jalonnaient son parcours.
Elle le trouva derrière le rocher, allongé dans la masse mouvante qui menaçait de l’engloutir. Ses mains tenaient une branche qui s’était coincée entre deux pierres.
— Donne-moi la main ! cria-t-elle en se penchant vers lui.
— Peux pas bouger, trop froid, dit-il d’une pauvre voix qui fit mal à sa sœur.
— Si, tu peux, insista-t-elle en se penchant davantage, allez donne-moi ta m…
Un craquement, un ignoble craquement lui coupa la parole et le courant emporta le corps de Paul en aval du fleuve. À la nuit tombée, quand les hommes de Bouzols le retrouvèrent au pied de la tour de Gendriac, il tenait encore dans ses menottes les deux morceaux de bois.
En bordure de Loire, à l’aplomb de la grotte d’Amélie, le merveilleux Tour du Monde de Monsieur Verne gisait dans une flaque d’eau.
* * *
Amélie s’essuya les yeux avec le drap et se leva. En fin de nuit, quand la brique qui réchauffait son lit était froide, la même vision revenait : elle courait dans l’eau à la poursuite d’un petit corps sans jamais pouvoir le rattraper. Trois ans déjà que Paul s’était noyé, trois ans, c’était hier.
La jeune fille alluma son chaleil et entreprit une rapide toilette pour se débarrasser de la sueur aigre qui mouillait son cou et sa poitrine. Elle défit sa chemise jusqu’à la taille et s’aspergea avec l’eau froide de la cuvette. Elle se frictionna avec un bout de savon rugueux, se rinça et s’habilla en songeant à sa marraine qui lui avait donné de l’argent pour qu’elle se procure une savonnette douce à l’huile d’olive de Marseille et un flacon de parfum. Elle ne méritait pas de tels cadeaux. À la place, elle avait acheté un crucifix pour la tombe de Paul.
Maintenant qu’elle était propre, elle pouvait dire ses prières. Elle s’agenouilla au pied de son lit et récita les formules qu’elle connaissait depuis l’enfance. Elle ajouta celles que les Sœurs de l’Instruction du Puy lui avaient enseignées, durant les trois ans de sa formation. Comme à chaque fois, elle répéta les mêmes mots, machinalement, sans leur accorder d’attention. Les litanies étaient vides de sens, mais ce rabâchage mécanique, ce rituel de surface lui permettaient de plonger en elle et de se poser la seule question qui vaille : Mon Dieu, comment puis-je expier davantage ?
Avant que le froid ne l’engourdisse complètement, elle se releva pour ranimer le feu sous le chaudron. Mais il lui fallait du petit bois. Alors, elle endossa sa pèlerine par-dessus sa robe de laine noire, prit sa petite lampe à huile et sortit dans la fraîcheur des premières heures de ce jour d’avril. Le bûcher attenait à la maison sur le côté droit. Les familles du village y apportaient leur don de bois, chacune à leur tour. Amélie prit une grosse bûche dans le tas qui cachait le mur du fond et tira quelques brindilles des fagots plantés dans un angle. Les bras chargés, elle retourna dans l’unique pièce du rez-de-chaussée qui faisait office de cuisine et de chambre.
Le feu prit tout de suite et une belle flamme vint lécher généreusement le fond du chaudron. Quand son reste de soupe de la veille fut chaud, la jeune femme s’en servit un bol qu’elle avala debout, près de la cheminée. Ensuite, elle tira sur la chaîne de la cloche pour sonner l’angélus. La grosse horloge à l’étage venait de cogner sept coups, sa journée commençait. Il lui restait une petite heure avant l’arrivée des enfants.
Voici bientôt un mois qu’elle était arrivée dans ce village des Boiroux. La vieille Béate* était morte au début de l’hiver dernier. Après une saison de deuil, au retour du printemps, le village avait réclamé une nouvelle Demoiselle. Alors, il avait envoyé à la ville du Puy une délégation de trois personnes : le jeune Firmin Marchessoux qui représentait son père, le plus gros propriétaire terrien, Alexandre Paulin qui avait l’oreille de M. le curé et Bertin Montredon, le cabaretier, dont un des avantages – et non des moindres – était qu’il possédait une carriole tirée par un cheval.
Madame la supérieure des Sœurs de l’Instruction s’était fait détailler les conditions de vie que les villageois réservaient à sa petite protégée et, après avoir été rassurée quant au logis et à l’approvisionnement en bois, pain, beurre et œufs, elle leur avait présenté Amélie. Ensuite, devant les trois bonshommes alignés près de la porte, le chapeau à la main, tenus à distance par la peur d’abîmer le beau tapis avec leurs chaussures cloutées, elle avait passé au cou de la jeune fille un lacet de cuir au bout duquel se balançait une croix d’argent. Puis, sans plus de cérémonie, elle avait tiré de son secrétaire un rouleau de papier retenu par un ruban bleu et l’avait remis à celle qui, dorénavant, aux yeux de tous, serait la Béate des Boiroux.
— Chère petite, voici ta lettre d’obédience.
Et se tournant vers les représentants du village, elle avait ajouté :
— C’est son diplôme de fin d’études, si vous préférez.
Amélie avait fait son baluchon et s’était installée dans la carriole. Les hommes avaient suivi à pied. Il n’aurait pas été convenable qu’ils prennent place à ses côtés. Ils étaient remontés par la route du Monastier jusqu’à Bouzols. La jeune fille n’avait pas revu ses parents depuis plus d’un an. Sa mère lui avait donné un peu de linge et un cuvier pour la lessive, tandis que son père, assis dehors sur la grosse pierre de la cour, avait dessiné des ronds dans la poussière du bout de son bâton. Seule sa petite sœur avait essuyé quelques larmes lorsqu’elle était remontée dans la charrette.
Ils étaient arrivés au village des Boiroux par le chemin du Pêcher.
— C’est un drôle de nom, avait remarqué Amélie qui n’osait imaginer quel acte monstrueux avait bien pu être commis dans un endroit si charmant.
— C’est parce qu’il y a un trou d’eau en contrebas, derrière les buissons, avait expliqué Alexandre Paulin. Écoutez, on entend le ruisseau qui descend de Rochaubert. Là en dessous, les anciens ont aménagé une cuvette. À cette époque, le débit était plus important qu’aujourd’hui, ils venaient y pêcher.
— Oh, ils n’attrapaient pas grand-chose ! s’était esclaffé le cabaretier.
— Mon grand-père y venait. Il m’a raconté des dimanches après-midi mémorables. Ils prenaient un peu de friture qu’ils faisaient griller dans une poêle au feu de bois. Et, bien sûr, ils arrosaient le tout d’une bonne chopine. Ah ! les vieux savaient vivre !
Il avait lâché cela d’un air enjoué, se donnant des mines de gars jovial et bon vivant, alors que sa mise stricte, son beau costume à fines rayures, son gilet aux boutons de nacre, son col empesé et surtout ses deux petits yeux calculateurs disaient assez qu’avec lui, on ne devait pas rire tous les jours. D’ailleurs, le naturel était rapidement revenu au galop puisqu’il avait ajouté en levant sa canne :
— Les prés autour sont à moi et c’est bien pratique, ce trou d’eau, pour y faire boire les bêtes.
La jeune fille avait levé les yeux vers ce qui allait être son univers désormais. Au bout du chemin qui serpentait entre les arbres dénudés, le village était couché au pied de l’imposant Rocher de Faure. La coulée de basalte s’était figée en bout de course, donnant naissance à un énorme bloc dont le sommet présentait deux pointes acérées. Derrière, comme des molaires usées, des amas de roches noires faisaient cortège à cette canine ébréchée. Au-dessus du village, les prés et les champs de bonne terre volcanique fraîchement remuée dessinaient une mosaïque marron et verte. De temps en temps, une trouée laissait deviner une vigne, reconnaissable à ses alignements tracés au cordeau. Plus haut, des sucs couverts de bois de résineux se haussaient du col sous un ciel gris.
La Vio, la voie traversant les Boiroux, rejoignait la route qui allait du Monastier au Puy en aval du village. Le petit groupe s’était engagé dans cette ligne droite et l’Alexandre Paulin s’était senti obligé de commenter la visite.
— Mademoiselle, ici, à gauche, c’est la ferme des Rozier, là, à droite, celle des Bourganeuf, puis celle des Forestier…
Une succession de maisons qui se ressemblaient peu ou prou, bâtisses rectangulaires de pierres noires dotées d’une rampe d’accès à la grange, une avalanche de noms inconnus, le pas régulier du cheval, Amélie s’était sentie prise d’une langueur soudaine, comme assommée à l’entrée de sa nouvelle vie. Et puis, une haute construction neuve avait attiré son attention.
— C’est notre école de garçons. M. Berthier, le maître, habite à l’étage.
La jeune fille avait vu, à travers les fenêtres, la longue salle de classe avec son tableau noir accroché au mur et le bureau massif posé sur l’estrade qui faisait face aux rangées de tables. Un mois après, elle se demandait encore pourquoi elle avait ressenti alors un tel pincement au cœur.
— Derrière, avait repris Paulin, en bas, près du ruisseau, c’est la ruine du père Destour…
À ses mots, le jeune Firmin Marchessoux qui n’avait pas desserré les dents de tout le jour, avait rougi violemment, tandis que Montredon, goguenard, avait semblé goûter la plaisanterie. Et puis, voyant que l’on arrivait devant chez lui, il avait fait l’article de son commerce, le café-épicerie-tabac Montredon, avant de s’apercevoir qu’il parlait à une Béate.
Devant la ferme des Garnier, le cheval avait laissé filer la Vio et avait tourné à droite dans la Charreyre, tombant sur un groupe de galopins qui, aussitôt, s’était égaillé de tous côtés en criant :
— Ils arrivent, ils arrivent !
La Charreyre longeait d’autres maisons, dont une forge un peu décrépie, et la litanie des noms avait repris.
Après un coude, le cheval s’était arrêté devant une petite habitation carrée. Sur le toit, encastrée sous une petite arche métallique surmontée d’une croix, une cloche s’était emballée, remplissant l’air d’un tintement péremptoire. À côté d’elle, la cheminée fumait. Une trentaine de personnes s’était rassemblée devant la porte d’entrée. Avec une légère affectation dans le geste, Paulin avait proposé son bras à la jeune fille pour descendre de la carriole.
— Mes amis, je vous présente Marie-Amélie Hugon notre nouvelle Béate, avait-il déclamé. Certains d’entre vous, je suis sûr, connaissent sa famille, puisqu’elle nous vient de Bouzols.
Rangée en demi-cercle, la population des Boiroux l’avait dévisagée, scrutée, soupesée. Certains avaient hoché la tête, d’autres avaient échangé des commentaires à voix basse. Sentant qu’un tel examen n’avait rien à voir avec le respect dû à une jeune fille de l’Instruction, Alexandre Paulin avait accéléré les choses. Il avait invité Amélie à s’installer dans sa nouvelle demeure, la maison d’assemblée construite par les habitants du village en 1857, si l’on en croyait le linteau de la porte. Les hommes étaient retournés près de leurs bêtes et les femmes dans leur cuisine. Sur un signe de son mari, la femme de Paulin était restée. Elle s’était tenue dans l’unique pièce du rez-de-chaussée, près du feu, les mains sur le ventre, pendant qu’Amélie rangeait ses affaires. Sur la table, on avait posé une miche de pain frais, un pot de lait et un morceau de beurre.
Après avoir fait son lit et balayé le sol en terre battue, la jeune Béate monta à l’étage par un escalier raide qui craqua sous ses galoches ferrées. Elle trempa un doigt dans le bénitier de chevet cloué à côté de la porte, se signa et inspecta la pièce du regard. Deux longues tables boiteuses et quelques rangées de bancs occupaient l’espace qu’éclairaient les fenêtres orientées au sud.
Contre le mur est, une horloge exhibait sa face dorée plantée sur son corps de chêne. L’aiguille se rapprochait de la demie. Près d’elle, un panneau de bois peint scellé à la muraille, contre lequel on avait fixé des planches recouvertes de tissu blanc festonné de dentelles, faisait office d’autel permanent. Sur la plus haute marche, entre deux chandeliers, Jésus écartait son vêtement pour montrer son cœur saignant. Au second niveau, Marie, d’un côté, robe bleue et blanche et mains croisées, et Jeanne d’Arc, de l’autre, en cuirasse et la main sur le pommeau de l’épée, malgré le contraste apparent, renvoyaient la même image de la vierge protectrice. En bas, la dernière planche soutenait des vases de fleurs en papier coloré piquées sur des tiges en laiton torsadé ou en métal argenté, recouverts d’un globe de verre pour les protéger de la poussière.
Sur les autres murs, au ras des poutres, de petits tableaux, maintenus légèrement inclinés, racontaient le chemin de croix du Christ de la maison de Pilate jusqu’au Golgotha. Amélie les examina un à un pour vérifier leur état de propreté. Elle essuya le grand cadre appelé La Présence de Dieu, dans lequel un vieillard à barbe et cheveux blancs surgissant de derrière les nuages brandissait un crucifix, sans que l’on puisse déterminer si ce geste était bienveillant ou menaçant. En dessous, flottant dans l’espace, un œil et une oreille rappelaient que « Dieu voit tout » et « Dieu entend tout ». En bas de l’affiche, des scènes naïves expliquaient comment doit se conduire tout bon chrétien. Enfin, elle redressa le portrait de saint Jean-François Régis, le protecteur des dentellières à la mine sévère.
La jeune fille se sentait frustrée. Elle aurait voulu faire plus pour cette pièce, sans savoir exactement quoi. La rendre plus chaleureuse, plus accueillante peut-être. Que toutes ces statues, ces images de saints qui la regardaient derrière leur plaque de verre soient plus miséricordieuses. Elle avait l’impression qu’ils la jaugeaient, comme les villageois l’avaient fait le jour de son arrivée.
Il était huit heures à l’horloge, Amélie actionna la cloche.
* * *
Un martèlement de galoches dans l’escalier, et la troupe des filles et des petits garçons – à partir de six ans, ces derniers rejoignaient l’École communale – qu’Amélie devait former et discipliner s’encadra dans la porte. Mauvaise troupe d’une vingtaine de petits soldats, intimidée, ébouriffée, crasseuse et dépenaillée, mais qui témoignait, par une vivacité dans les regards, d’un extraordinaire appétit de vivre.
— Bonjour, Amélie ! dirent-ils en chœur, comme elle le leur avait appris.
— Bonjour, les enfants.
Ils se groupèrent en éventail au pied de la statue de la Vierge Marie et récitèrent l’Ave Maria. Ensuite, les fillettes les plus âgées prirent place sur les bancs des deux premiers rangs qui possédaient des tables, les plus jeunes s’installèrent derrière. La matinée était consacrée à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul, et à la préparation à la Communion ; l’après-midi, on faisait de la dentelle. Amélie vérifia la propreté des mains et envoya se laver quelques garnements trop sales.
La Béate distribua du papier et les grandes s’entraînèrent à recopier des mots tandis qu’elle présentait aux petits les lettres de l’alphabet en promenant sa baguette sur l’affiche qu’elle avait confectionnée à cet effet.
— Allez, répétez : A E I O U, BC D F G…
Les petits s’exécutaient, docilement, mais elle sentait qu’ils ne voyaient pas bien où elle voulait en venir avec tous ces signes bizarres qui avaient un drôle de nom. Elle manquait de méthode, il fallait qu’elle y réfléchisse. Jamais personne ne lui avait montré comment s’y prendre, mais son instinct lui disait que leur faire ânonner les lettres ne suffisait pas. Elle devait leur montrer que l’on pouvait les associer pour en faire des syllabes et que ces mêmes syllabes constituaient des mots. Ah ! qu’elle aurait aimé posséder un tableau noir, comme celui de Monsieur Berthier ! Ainsi, elle aurait pu leur montrer toutes les combinaisons possibles, à tous, en même temps. Quel plaisir de former des mots, de se les approprier, d’en inventer de nouveaux et de les effacer dans de grands éclats de rire ! Hélas, elle n’avait même pas assez de tables pour tout le monde, alors, un tableau… Et puis, les petits garçons venaient juste passer le temps, pour soulager leurs mères accaparées par leurs tâches quotidiennes. Ils apprendraient à lire avec M. Berthier.
Mais les filles ? Amélie s’était rendu compte, dès les premiers jours, que les grandes ne lisaient pas les mots qu’elles recopiaient – étoile, paradis, apôtre, église… – elles les connaissaient par cœur. La plus vive, Angélique Paulin, avait enregistré un nombre incroyable de mots. Elle ne se trompait presque jamais et, ainsi, elle avait l’illusion de savoir lire. « C’est facile : « étoile » et « église », ça commence pareil. « Paradis », c’est là où il y a deux fois la même lettre et « apôtre », c’est quand le chapeau est sur la lettre ronde », avait-elle expliqué à la jeune Béate.
La jeune fille lui avait alors donné à lire la Salutation à Marie. Angélique avait reconnu les mots qu’elle avait l’habitude de recopier et puis, de rage, elle avait jeté le livre par terre sous les ricanements de ses camarades. Elle avait alors enfoui son visage dans ses mains et le large nœud blanc qui couvrait sa tête s’était mis à trembler. Depuis, Amélie s’échinait à leur faire repérer les sons dans les mots, long et difficile travail surtout lorsque les sons s’écrivent de manière différente, comme l’avait remarqué Rose Brédoire du haut de ses sept ans : « Dans « tonneau », il y a deux fois « O », mais c’est pas le même. »
Amélie permit aux petits de s’asseoir par terre pour jouer aux osselets pendant qu’elle s’occupait des filles. Elle circulait de l’une à l’autre pour rectifier une lettre, donner un encouragement et même une image pieuse si le travail était correctement réalisé.
— Bien, maintenant, vous allez souligner les « A » que l’on a appris à reconnaître hier.
Sa voix douce portait bien dans cette ambiance studieuse que les craquements du plancher sous ses pas et les chuchotements des gamins troublaient à peine. La matinée avançait et, chaque fois que la jeune fille portait son regard sur la grosse horloge, elle était surprise de constater qu’elle avait fait un bond d’une heure. Maintenant, le soleil d’avril entrait à flots par les deux petites fenêtres. Il donnait de l’éclat aux statues, faisait briller les chandeliers dorés et les cadres moulurés, et, tout à coup, grâce à lui, ce misérable réceptacle de la pitié villageoise prenait des airs de chapelle de Versailles.
Accaparée par son travail avec les grandes, elle ne s’était pas aperçue que le coin des petits s’était soudainement animé, jusqu’à ce qu’une voix fluette dise tout haut :
— Oh ! ben, il est pas bien fini, lui !
Instinctivement, le regard d’Amélie se porta sur le petit Jeannot qui souffrait d’un retard mental. Il était assis avec les autres et lui tournait le dos. Était-il victime d’une mauvaise plaisanterie ? Les enfants sont si méchants.
— Qui a dit cela ? demanda Amélie qui, le rouge aux joues, s’approcha du petit groupe.
— Ben c’est vrai, Mélie, répondit Pierre Forestier en la regardant droit dans les yeux, ton chat, il est pas fini de peindre !
— Oh ! pourquoi tu dis cela ? demanda-t-elle en souriant, soulagée et heureuse de sa méprise.
— Regarde, il y a un côté qui manque !
Gamin, son chat, ou plutôt le chat de son frère Paul, passait de l’un à l’autre. Il se cambrait sous les caresses en plissant les yeux de bonheur. Si, du côté droit, sa tête était fauve, du côté gauche, la couleur s’arrêtait en une ligne droite au niveau de l’œil.
Ce chat, ce gros matou de cinq ans, elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Elle reconnaissait volontiers qu’elle était avec lui d’une indulgence coupable. En général, il passait la nuit dehors. Il lui revenait au matin avec des odeurs de foin ou de sous-bois. Il paressait la matinée dans son lit. L’après-midi, elle le mettait dehors parce qu’elle ne voulait pas faire jaser les femmes qui venaient faire de la dentelle dans sa cuisine. Dès que les lieux étaient enfin libres – à croire qu’il surveillait les allées et venues depuis un poste d’observation – il revenait pour partager son repas et repartait à la nuit.
Son père l’avait retiré d’une portée qu’il s’apprêtait à noyer. Paul s’y était attaché tout de suite. Il inventait pour lui sans cesse de nouveaux jeux, impressionné par son sens de l’observation et par sa rapidité. Même le père s’y laissait prendre et Amélie le surprenait souvent en train d’agiter un bout de ficelle sous les moustaches du chaton en lui disant : « Petit coquin va, tu es comme un gamin, un gentil petit gamin. »
Le nom lui était resté.
Il était arrivé aux Boiroux quelques heures après elle. Il était sans doute là quand elle était passée à la ferme familiale pour récupérer quelques affaires. Il devait être encore là quand elle était remontée dans la carriole. Amélie comprenait son désir de fuir la gangue de tristesse qui pétrifiait la maison depuis la mort de Paul. Elle avait agi de même en rejoignant les Sœurs de l’Instruction.
Déjà onze heures. Amélie mit son chat dans l’escalier et referma la porte, soigneusement cette fois. Elle demanda à un petit d’agiter la cloche afin de prévenir les ménagères qu’il était l’heure de faire le repas. Ensuite, elle sortit les sacs de noix sèches et de pommes de pin. Les garçons s’appliquèrent à faire des tas de dix. Ceux qui ne savaient pas compter regardaient ceux qui savaient. La jeune Béate croyait beaucoup à l’apprentissage par mimétisme.
Elle enseignait la technique de la soustraction aux grandes quand la porte d’entrée du rez-de-chaussée fut violemment projetée contre le mur.
— Rose, appela une voix d’homme, Rose, descends tout de suite !
La petite, blanche comme un cierge, regarda la porte, puis Amélie. Elle n’osait respirer.
— Rose, descends, je te dis. Je sais que tu es là ! Ne m’oblige pas à monter !
La fille de Brédoire se leva pour obéir à son père, mais la Béate la retint.
— Reste là, lui dit-elle dans un souffle, je vais voir ce qu’il veut.
— Il veut pas que je vienne, il veut que je reste à la maison.
— Je vais arranger cela.
— Non, tu ne pourras pas, tu pourras rien faire.
La petite Rose descendit l’escalier de bois. Les larmes lui troublaient la vue et elle dut se cramponner fermement à la rampe. Amélie qui la suivait se posait un tas de questions. Bon sang, qu’est-ce qu’il lui prenait, au père Brédoire ? Sa fille ne faisait aucun mal en venant ici dans la maison d’assemblée. Avait-il bu ?
Elles le trouvèrent appuyé contre le mur, à côté de la porte qui pendait lamentablement, maintenue par l’unique gond qui était resté scellé au mur, haletant comme une bête, les mains nouées autour d’un gros bâton planté au sol.
— Que vous arrive-t-il ? demanda Amélie en recherchant au fond d’elle la patience qui lui faisait souvent défaut.
— Il m’arrive que je viens de rentrer du champ et que celle-là n’était pas à la maison, expliqua-t-il en donnant un coup de menton en direction de sa fille. La vieille Roubiaque avait fini par le comprendre, que je ne veux pas qu’elle vienne le matin. Alors, je vous le dis à vous aussi : Rose ne vient que les après-midi pour la dentelle.
— Mais enfin, pourquoi ? Vous savez, elle est douée, votre fille. Bientôt, elle saura lire et écrire.
— La belle affaire ! Ça l’aidera sûrement à faire bouillir la marmite !
— Le savoir, c’est important. Il n’y a rien de pire que l’ignorance. Plus tard, cela lui servira pour gagner sa vie.
— Tout ça, c’est bien joli, mais en attendant, depuis la mort de sa mère, j’ai besoin d’elle pour tenir la maison, nourrir les poules, les lapins et faire les repas. Tout ce qu’elle a besoin d’apprendre, c’est les nouveaux modèles de dentelle, c’est tout.
Désormais, il était un peu calmé, sûr de son bon droit. Il dominait Amélie d’une bonne tête et condescendait à bien vouloir lui donner quelques explications. Son visage, bille de bois carrée taillée à la hache, enchâssait deux yeux bleus implacables. L’espace d’un instant, leurs regards se défièrent et la jeune fille crut avoir le dessus.
— Réfléchissez, c’est pour le bien de Rose, pour son avenir. Elle ne sera pas toujours votre bonne, siffla-t-elle en retenant sa colère.
— C’est tout réfléchi, grogna-t-il. Allez ! viens, toi, et plus vite que ça !
Sa main s’abattit sur la frêle épaule de sa fille et la propulsa dehors.
Amélie prit quelques instants avant de remonter rejoindre les autres enfants. Elle s’aspergea le visage d’eau fraîche pour calmer la brûlure de l’échec et de la frustration. Elle se promit de donner quelques leçons de lecture à Rose, les après-midi, entre deux longueurs de dentelle. Cette idée l’apaisa. Ragaillardie, elle gravissait l’escalier quand une pensée, une affreuse pensée, une vieille connaissance, à vrai dire, vint lui couper le souffle : c’était à cause de son goût pour la lecture que son frère s’était noyé. Alors, peut-être que le bonhomme Brédoire, tout inflexible qu’il soit, avait raison, après tout ?
* * *
Les femmes arrivèrent en début d’après-midi par groupes de deux ou trois, longues robes grises et coiffes blanches se dandinant et caquetant, le carreau de dentellière appuyé contre une hanche et une chaise contre l’autre. Il y avait là presque toutes les femmes du village, les mariées et les célibataires, les jeunes et les plus âgées. Il manquait seulement la jeune épouse du fils Marchessoux, qui n’avait pas besoin de s’esquinter les yeux et le dos pour gagner sa vie. Manquait aussi la femme du cafetier, Maria Montredon, à qui le mari défendait de participer à ces rassemblements et à leurs commérages, craignant que son commerce puisse en souffrir.
Le temps était superbe, l’air sentait bon le printemps. On décida de s’installer dehors, à côté de la maison, sur la placette qui surplombait la fontaine. Amélie prit place au milieu des gamines qui, le matin, suivaient son enseignement. Avec ses vingt ans tout mesurés, elle se sentait plus proche d’elles que de leurs mères avec lesquelles elle n’osait pas encore se lier. Elle préférait se tenir loin de leurs discussions qui prenaient vite la couleur des ragots. Elle avait remarqué que Victorine, l’épouse de Paulin, se mettait, elle aussi, avec sa fille, en bordure du groupe des femmes. Son air doux, son regard clair, son visage ovale en forme de cœur – l’implantation des cheveux qui, sous le bandeau de la coiffe, avançait en pointu au-dessus du front renforçait l’effet – rappelaient à Amélie les madones qui souriaient sur les tableaux des Sœurs de l’Instruction.
Les doigts agiles faisaient danser les fuseaux sur la toile cirée des carreaux. Le leveur de dentelle passait le troisième jeudi du mois, qui tombait aujourd’hui. Alors, celles qui n’avaient pas fini leur commande redoublaient d’ardeur. Les plus douées réalisaient des encadrements de draps ou des pièces pour les vêtements sacerdotaux et les autres débitaient de la dentelle à l’aune. Mathilde Pestre, que son ventre de femme enceinte empêchait de tenir un carreau sur les genoux, apponçait des largeurs de dentelle. Elle les reliait en faisant se rejoindre les points qui les composaient. Travail délicat, car une apponce ne devait pas se voir. Les mains travaillaient toutes seules, les esprits pouvaient s’occuper des soucis quotidiens.
— C’est à qui le tour de faire le pain demain ?
— Ben, pardi, c’est aux Garnier !
— Bon, alors samedi, c’est nous.
— Ben oui, puisque lundi, c’est les Rozier, et après, mardi, c’est nous. Dis, Ernestine, tu diras à ton homme de mieux nettoyer le foyer. La dernière fois, il était tout sale. Il a fallu que je le balaie avant de pouvoir y mettre du pain.
— Mon homme, tu sais… J’aurai plus vite fait de le faire moi-même !
La Cherbette, un passage étroit entre les maisons, débouchait devant l’assemblée, si bien que personne ne vit arriver le père Forestier, maçon de son état. Le mégot entre les dents, la boîte à outils retenue à l’épaule par une lanière en cuir, il se planta devant le couvige.
— Alors les commères, toujours à vous plaindre des hommes ? Si je me souviens bien, Ernestine, ton Gustou, il n’est pas venu te chercher. C’est bien toi qui lui courais après.
Un éclat de rire général salua sa repartie. Même Victorine Paulin osa un sourire.
— Oui, mais à l’époque, répondit Ernestine sans se démonter, il était jeune et bien bâti. Maintenant, il est flasque de partout.
Des rires fusèrent de nouveau. Certaines s’esclaffaient en se tapant sur les cuisses. Sentant que la situation risquait de dégénérer, Amélie se leva prestement et se dirigea vers le père Forestier.
— Vous venez pour réparer la porte ?
— Oui, mon petit Pierre m’a raconté que le Brédoire s’est encore énervé ce matin, expliqua-t-il. Méfiez-vous, mademoiselle, il a des colères terribles quand il s’y met.
— Oh ! il y a en a bien un qui le fait plier, remarqua Ernestine.
— C’est sûr que le vieux Brédoire, quand il gueule, c’est quelque chose, raconta Marie Garnier. On l’entend de chez nous.
Le père Forestier s’approcha de la porte pour évaluer les dégâts. Il la sortit de la charnière fixe qui la maintenait et l’appuya contre le mur extérieur. Il se pencha et passa sa main calleuse à l’emplacement du gond inférieur. Une large ouverture se terminait en une balafre d’une vingtaine de centimètres. La pièce métallique manquante gisait sur le sol au milieu d’un tas de débris.
— Eh bien, il n’y est pas allé de main morte ! Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, je vais vous arranger ça. Vous pourrez fermer votre porte ce soir.
— Je vous suis très reconnaissante d’être venu si vite. Je dois dire que je n’aime pas trop l’idée d’avoir une porte qui ferme mal la nuit.
Quand Amélie rejoignit le petit groupe, elle se rendit compte que le va-et-vient des fuseaux s’était interrompu. Les chaises s’étaient rapprochées. Chacune avait une anecdote à raconter concernant la vie de famille des Brédoire. Le père et le fils étaient veufs tous les deux. La petite Rose s’occupait de la maison comme une vraie ménagère. Sa mère était morte de la tuberculose quelques jours après sa naissance.
— C’est bizarre, cette histoire, observa Ernestine. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais la pauvre Angèle était déjà bien malade avant d’être enceinte. Et puis, pendant sa grossesse, la maladie a eu l’air de la lâcher. Elle allait mieux. Et pourtant, elle est morte une semaine après la naissance de Rose.
— C’est vrai ce que tu dis, approuva Marie Garnier. Même que le vieux, radin comme il est, a vu là un bon prétexte pour dire au docteur de ne plus venir. Il disait à son fils que sa femme était feignante, qu’il l’écoutait trop, qu’elle n’avait rien, la preuve, elle allait lui faire un beau petit.
— Ah ! pauvre Angèle ! Elle en a vu, va ! avec ces deux-là, confia Marthe Poitrenaud en hochant la tête.
Les autres, dans un bel ensemble, se tournèrent vers elle et la dévisagèrent pour voir si elle parlait sérieusement, tellement il leur paraissait ahurissant que Marthe puisse plaindre qui que ce soit. Mariée à un forgeron qui ne forgeait plus rien, crochetée du matin au soir sur son ouvrage de dentellière pour gagner les quelques sous qu’il s’empressait de boire chez Montredon, sa vie se résumait à un long esclavage, ponctué d’insultes les bons jours et de coups les mauvais. Quand on est au fond, plaindre les autres est le seul luxe qui reste.
La gêne s’installa. Les visages se fermèrent et les fuseaux recommencèrent leurs cabrioles.
— Moi, je l’ai vu faire de la dentelle sur son lit de mort, reprit Marie Garnier au bout d’un moment. Comme je vous vois. Si c’est pas malheureux tout de même. Elle en pouvait plus. Quand elle toussait, ça ronflait. Jamais je n’oublierai le bruit qu’elle faisait.
— Que veux-tu, ajouta Ernestine, le vieux, c’est pas un tendre. Avec lui, il faut gagner son pain jusqu’au bout. Il n’y a qu’à voir comment il fait trimer la petite.
— Je pense pas que ce soit le vieux qui mène la vie dure à Rose, exposa Hélène Chapon. C’est plutôt Joseph. Il a toujours son père sur le dos. Il a quoi, trente-cinq ans ? et il ne peut rien décider tout seul. Tout appartient au vieil Antoine : la ferme, le bétail et les terres. Il est le domestique de son père. Alors, de rage, il se comporte de la même façon avec sa fille. Pauvre petite. Je me demande s’il lui laisse le temps de dire ses prières.
— Ah ! mademoiselle, dit Ernestine en se tournant vers Amélie, pour sûr que la petite Rose, vous ne la verrez pas souvent désormais. Elle a dû prendre une sacrée danse.
La jeune fille ne répondit rien. Elle n’osait dire à toutes ces femmes sa hargne de ne pouvoir agir. La supérieure lui avait bien recommandé de ne pas se mêler des affaires des gens du village. Elle devait se forger une carapace et se tenir à l’écart de leurs histoires. Plus facile à dire qu’à faire.
Voyant que la conversation revenait de son côté, Victorine Paulin proposa que l’on dise un chapelet pour la famille Brédoire en général et le repos de l’âme d’Angèle en particulier. La jeune Béate rougit. C’est elle qui aurait dû avoir cette idée.
Un son de trompe parcourut le village annonçant l’arrivée d’une charrette tirée par un âne, qui effarouchait les poules et faisait aboyer les chiens.
— Tiens, le leveur ! lança Ernestine. Il ne nous a pas oubliées aujourd’hui.
Un grand échalas en descendit et s’avança vers les femmes le sourire aux lèvres, en terrain conquis, le gars sûr de lui et de l’effet qu’il fait sur la gent féminine. Il se planta devant elles et les considéra l’une après l’autre avec l’œil du maquignon un jour de foire aux bestiaux.
— Alors, mesdames, on a bien travaillé pour son petit Fifi ? leur demanda-t-il en lissant sa fine moustache.
Son chapeau de feutre noir, son costume de fin drap dont le pantalon tombait impeccablement sur des bottines cirées, son gilet barré d’une chaîne de montre en or, tout révélait dans sa mise son goût pour le luxe tapageur et son habitude à le satisfaire. Amélie le voyait pour la première fois et, dans son esprit, une lampe rouge clignota.
— Oh ! je pense que tu seras content, lui répondit Ernestine.
Il commença donc par elle. Il s’approcha de sa chaise et examina les longueurs de dentelles enroulées sur une planchette en bois. La vieille femme le regardait avec les yeux enamourés d’une mère pour un fils turbulent mais tellement charmeur.
— C’est un peu mou, expertisa-t-il, ça n’a pas trop de corps. Ah ! ma bonne Titine, vous détordez le fil, c’est votre gros défaut. Je sais pas si je vous la prends.
— Si, tu vas bien me la prendre, dis ? demanda-t-elle, soudain paniquée. J’ai plus les yeux et les doigts d’autrefois, mais tu peux bien faire un effort. Allez, va ! sois gentil.
— Le client est difficile, sûr qu’elle va me rester sur les bras, votre dentelle. Et moi, derrière, comment je fais pour m’en sortir ?
Il la regarda se tordre les doigts. Chacune des excuses et des suppliques de la pauvre femme coulait comme du miel dans ses veines. Qu’est-ce qu’il aimait ces moments ! Il fallait qu’il soit rosse tout de même, se disait-il, content de lui.
— Bon, c’est bien parce que c’est vous, ma bonne vieille, décida-t-il soudain. Je vous en donne 40 centimes l’aune. Je ne peux pas faire mieux.
Quarante centimes, une misère pour des heures et des heures de travail ! Pourtant, Ernestine se sentit mieux tout de suite. Pour un peu, elle lui aurait dit merci pour ce gros soulagement qu’il lui apportait, alors qu’une heure avant, elle n’aurait pas laissé sa dentelle à moins de un franc l’aune. Encore une fois, sa technique marchait à merveille. D’abord, il affolait la femme pour bien la ferrer. Ensuite, quand elle était à sa merci, il se donnait des airs de sauveur. Et là, enfin, il pouvait faire ce qu’il voulait, il était le maître.
Il tira un grand sac de voyage de sa carriole et le posa à ses pieds. Il farfouilla dedans et en sortit son aune, une planche de trente centimètres sur dix. Il enroula la dentelle sur cette mesure de longueur et compta les tours :
— Un, deux, trois, quatre, ça fait une aune. Un, deux, trois, quatre, ça en fait deux…
Ernestine ne le quittait pas des yeux. Pourtant, elle ne voyait pas que, si les premières longueurs faisaient bien trente centimètres, les suivantes faisaient beaucoup plus, car la mesure était faussée par la superposition des couches de dentelle.
Amélie ne put s’empêcher d’intervenir.
— Dites, monsieur Philibert, vous devez mesurer aune par aune et non pas les empiler, sinon ce n’est pas juste.
