Pour une goutte d'éternité - Bernadette Berger - E-Book

Pour une goutte d'éternité E-Book

Bernadette Berger

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Beschreibung

Les grottes peuvent constituer le départ d'une aventure, d'une quête, d'un voyage...

Il y a des lieux qui recèlent des mystères et d’où se dégage un véritable caractère. Stéphane Bern ne s’y est pas trompé lorsqu’il a retenu le site troglodytique des grottes de Couteaux pour son opération le Loto du patrimoine. Cet endroit, Bernadette Berger le connaît comme sa poche. Déjà, dans son enfance, c’était un merveilleux terrain d’aventures, et aujourd’hui cette terre enflamme l’imagination de l’auteure qu’elle est devenue.
Un jeune berger y fait une découverte fabuleuse ; elle bouleversera le cours de sa vie. Quand on détient un manuscrit annoté par un célèbre alchimiste et une fiole d’élixir de santé éternelle, on est certain que les ennuis vont s’enchaîner et qu’ils n’iront que crescendo, même en déployant les plus habiles subterfuges. Qui ne rêverait pas d’être immortel, quitte à en payer le prix fort ? Un livre qui se dévore comme un polar, et pourtant il s’agira aussi d’amour, car le principe mâle et le principe femelle participent de l’élaboration alchimique.
Bernadette Berger tisse cette histoire avec beaucoup d’adresse, convoquant des images saisissantes et retraçant diverses pratiques ancestrales. Si aujourd’hui certains les tiennent pour obscurantistes, d’autres en revanche y ont toujours recours pour soigner le corps et l’âme.
Elle a signé de nombreux romans, dont Le Choix d’Amélie publié aux éditions Lucien Souny (2017).

Embarquez pour un voyage palpitant au début du XXe siècle !

EXTRAIT

— Dépêchez-vous de le trouver, gueulait-il, sinon il vous en coûtera. J’en connais un qui ne supportera pas un autre échec.
Le plus costaud des deux ouvriers s’arrêta un instant pour essuyer avec sa manche la sueur qui ruisselait sur son
visage.
— Écoutez, patron, on ne sait même pas ce qu’on cherche ni si c’est encore là.
— Il s’agit d’une boîte en fer ou d’un tube en cuir, enfin un objet de ce genre. Et bien sûr qu’il est là, il faut qu’il soit là… Allez, zou ! Au boulot si vous voulez être payés !
Marie était stupéfaite : le fils de la dame était revenu des Amériques. Mais alors, pourquoi sondait-il le sol de sa propriété la nuit en cachette ? À la réflexion, non, ce n’était pas lui. M. de Rochaubert était petit et trapu, elle l’avait aperçu à l’enterrement de sa mère. Tandis que l’individu qu’elle voyait gesticuler, sa lampe au bout du bras balançant des ombres fantomatiques sur les murs de cette petite pièce carrée, avait une silhouette fine et élancée. Et puis celui-ci semblait jeune, pas plus de trente-cinq ans, alors que le
fils de Mme Odile avait cinquante ans bien sonnés à cette heure.
— Qui êtes-vous ? leur cria Marie, et que faites-vous là ?
Dans un bel ensemble, ils tournèrent la tête dans sa direction. Puis le chef fit un signe aux deux autres qui sortirent précipitamment. Avant de comprendre ce qui lui arrivait, la pauvre vieille fut
empoignée par des mains puissantes et traînée jusqu’au talus. La dernière chose qu’elle remarqua avant d’être projetée au bas de la pente, c’est qu’un de ses assaillants avait un magma informe à la place de l’oreille droite. Quelqu’un lui avait coupé le pavillon, ne laissant qu’une large entaille au bout de laquelle pendait le lobe.
Son corps ricocha contre les troncs d’arbres plantés le long de la butte. Ses sabots passèrent devant et roulèrent jusqu’au ruisseau. Enfin, sa tête cogna contre une souche et une large auréole rougeâtre s’étala derrière son crâne.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Déjà enfant, Bernadette Berger aimait inventer et raconter des histoires, à tel point qu’elle s’était instaurée conteuse de sa bande de copains. Aujourd’hui, elle continue à écrire des histoires, de celles qui semblaient émouvoir ses amis à l’âge des jupes courtes et qui régalent les lecteurs actuels. L’auteur est originaire d’Auvergne, et vit à côté du Puy-en-Velay.

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Seitenzahl: 297

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Contenu

Page de titre

Exergue

— Minou, minou…

Trois ans auparavant

1933

Note de l'auteure

Le mot de l'éditeur

Bonus littéraire

Du même auteur

Dans la même collection

Copyright

« Plus qu’aucun autre coin de terre, le Velay a su conserver de vieux usages d’autrefois qui étonnent souvent ceux qui en sont témoins. »
Albert Boudon-Lashermes
— Minou, minou…
Elle n’osait pas l’appeler de son vrai nom Balthazar. Déjà qu’elle passait pour une originale.
— Minou, reviens vite, il fait froid.
À l’aide de sa lampe-tempête, la vieille femme fouillait l’obscurité aux alentours de sa maison. Puis ses petits pas la conduisirent sur un chemin de traverse en direction de la forêt. Elle savait qu’il aimait y passer la nuit. Un chat, c’est un prédateur, il a besoin de chasser. Pourtant, dès que le jour baissait, elle le tenait enfermé. Depuis qu’elle était veuve, ce chat était comme son petit, et on n’envisage pas de laisser son enfant gambader la nuit dans les bois. Mais, ce soir, ce coquin avait profité d’une minute d’inattention pour se faufiler par la porte restée entrouverte. Alors, son châle sur les épaules et le cœur gonflé d’inquiétude, la vieille Marie s’éloignait du village de Couteaux.
Un jour, il y avait quelques printemps de cela, une chatte lui avait amené sa portée de trois petits qu’elle ne pouvait plus nourrir. Marie avait reçu ces visiteurs inopinés comme un cadeau du ciel. L’idée lui était alors venue de les baptiser comme les Rois mages. Seul Balthazar, le chat tout noir, avait survécu.
Après les dernières maisons, le chemin s’incurvait jusqu’à l’orée du bois. Là, il rejoignait les grottes. Mais Marie n’irait pas dans cette direction, non, elle se tiendrait loin de cet habitat qu’on appelait dans la région les Cavernes sanglantes, là où deux femmes avaient été massacrées. Depuis la nuit des temps, les hommes avaient occupé ces salles taillées dans le basalte. Des fugitifs y avaient trouvé refuge lors des périodes de guerre. En temps de paix, des familles de miséreux s’y étaient installées. Mais depuis trois ans le lieu inspirait de la terreur, et la vieille femme savait bien que personne n’y viendrait plus. À gauche, un talus dégringolait pour atteindre le lit d’un ruisseau.
— Minou, minou, où es-tu ?
Un méchant vent d’ouest promenait les nuages de part et d’autre du croissant de lune et les arbres décharnés dansaient la danse de Saint-Guy le long du sentier. Marie frissonna. Février avait laissé entrevoir le printemps, mais mars lui rappelait qui était le maître. Il n’était pas le dieu de la guerre pour rien.
La masse sombre de la maison forte s’élevait en retrait du chemin. Marie avait complètement oublié cette vieille bâtisse enfouie derrière les arbres, mais le cri strident d’un rapace lui fit lever les yeux vers la tour crénelée. Après tout, il était fort possible que Balthazar préférât chasser dans cette ruine plutôt que dans la forêt. La vieille femme s’approcha de ce poste de garde qui autrefois protégeait l’entrée du village. En maugréant, elle tira sur ses jupes que les ronces agrippaient.
— Balthazar, enfin reviens…
La haute tour plusieurs fois centenaire abritait à l’origine une garnison de gens d’armes. Puis un héritier avait eu le caprice de vivre là quelque temps. Il avait fait construire, accolée au donjon, une grosse habitation aux murs épais. L’ensemble était laissé à l’abandon depuis une bonne trentaine d’années. Marie se souvenait à peine de la dernière dame qui avait fini sa vie entre ces murailles grises. Elle s’appelait Odile de Rochaubert et elle n’avait qu’un fils. À la mort de sa mère, il était parti « tenter sa chance aux Amériques ». Marie ne savait rien de ce pays et elle imaginait que là-bas on pouvait gagner une maison ou un bout de terrain aux dés. Enfin, il avait dû tirer les bons numéros puisqu’il n’était jamais revenu, et la bâtisse de ses ancêtres se détériorait à l’abri des regards.
Marie s’approcha de la maison forte. Celle-ci semblait solidement barricadée. De lourds volets de chêne obstruaient les fenêtres et la porte cloutée de fer ne laissait aucun interstice. Les chats n’ont pas besoin d’un grand trou pour s’introduire où ils veulent, mais ils ne sont quand même pas des passe-murailles. La vieille femme fit le tour du bâtiment en éclairant ses pieds. En général, quand Balthazar avait réussi à attraper une souris, il la dégustait sur place et, ensuite, il venait se frotter en ronronnant contre les chevilles de sa maîtresse, au risque de la faire tomber. Elle l’appela encore. Puis elle décida de rebrousser chemin – il finirait bien par rentrer –, lorsque son regard accrocha un éclair de lumière qui provenait de la base de la tour. Intriguée, elle se dirigea vers la petite ouverture, fine comme une archère, qui dispensait cette lueur vacillante. Ce qu’elle vit la cloua sur place. Armés de pelles et de pioches, deux hommes, en chemise et les bretelles pendantes sur les hanches, creusaient le sol de terre battue du rez-de-chaussée. Un troisième, en complet-veston, les éclairait avec sa lampe à pétrole.
— Dépêchez-vous de le trouver, gueulait-il, sinon il vous en coûtera. J’en connais un qui ne supportera pas un autre échec.
Le plus costaud des deux ouvriers s’arrêta un instant pour essuyer avec sa manche la sueur qui ruisselait sur son visage.
— Écoutez, patron, on ne sait même pas ce qu’on cherche ni si c’est encore là.
— Il s’agit d’une boîte en fer ou d’un tube en cuir, enfin un objet de ce genre. Et bien sûr qu’il est là, il faut qu’il soit là… Allez, zou ! Au boulot si vous voulez être payés !
Marie était stupéfaite : le fils de la dame était revenu des Amériques. Mais alors, pourquoi sondait-il le sol de sa propriété la nuit en cachette ? À la réflexion, non, ce n’était pas lui. M. de Rochaubert était petit et trapu, elle l’avait aperçu à l’enterrement de sa mère. Tandis que l’individu qu’elle voyait gesticuler, sa lampe au bout du bras balançant des ombres fantomatiques sur les murs de cette petite pièce carrée, avait une silhouette fine et élancée. Et puis celui-ci semblait jeune, pas plus de trente-cinq ans, alors que le fils de Mme Odile avait cinquante ans bien sonnés à cette heure.
— Qui êtes-vous ? leur cria Marie, et que faites-vous là ?
Dans un bel ensemble, ils tournèrent la tête dans sa direction. Puis le chef fit un signe aux deux autres qui sortirent précipitamment. Avant de comprendre ce qui lui arrivait, la pauvre vieille fut empoignée par des mains puissantes et traînée jusqu’au talus. La dernière chose qu’elle remarqua avant d’être projetée au bas de la pente, c’est qu’un de ses assaillants avait un magma informe à la place de l’oreille droite. Quelqu’un lui avait coupé le pavillon, ne laissant qu’une large entaille au bout de laquelle pendait le lobe.
Son corps ricocha contre les troncs d’arbres plantés le long de la butte. Ses sabots passèrent devant et roulèrent jusqu’au ruisseau. Enfin, sa tête cogna contre une souche et une large auréole rougeâtre s’étala derrière son crâne.
Trois ans auparavant
Le chemin pierreux longeait le plateau de Lachamp cultivé par les paysans de Couteaux. À un moment, il se rétrécissait en une sente qui coulait sur la gauche. Les moutons l’empruntèrent et coururent jusqu’à l’abreuvoir. Jean peinait à les suivre. La chaleur lourde et moite collait sa chemise sur son torse et pesait dans ses jambes. Par endroits, pour faciliter le passage, des planches recouvraient les rigoles creusées par les ruisseaux souterrains qui subitement refaisaient surface. Il sortit son mouchoir pour s’éponger le visage. À travers les branches des arbres, il apercevait le suc de Monet, le vieux volcan endormi couché en face des grottes. Enfin la piste poussiéreuse céda la place à la cour ombragée recouverte d’herbe sèche. Il posa à terre le grand sac de jute, rempli de pommes de pin, qui lui meurtrissait les épaules et il se laissa tomber sur le banc de bois adossé à un frêne. Tandis que ses bêtes se désaltéraient, il savoura sa chance d’habiter dans un univers si fabuleux. Dans cet espace fermé par un mur de broussailles juste entaillé par le sentier s’épanouissaient des tilleuls et quelques charmes dont les feuilles tremblaient malgré l’absence de vent. L’air sentait le thym et le serpolet qui s’étalaient en nappes dans des creux inaccessibles pour les moutons. On en faisait des tisanes, et sa mère, un jour, eut la bonne idée d’en mettre sur des grillades. Derrière les buissons, un rideau d’arbres, feuillus et conifères mêlés, s’arrondissait autour de la cour et l’enserrait comme un nid. Mais ce qui rendait ce lieu si exceptionnel se déployait devant lui sur trois cents mètres de long : l’habitat troglodytique de Couteaux creusé par les hommes dans des coulées de lave basaltique. L’exposition plein sud le protégeait des vents dominants. Les baies étaient fermées par des structures en bois qui avançaient sur le devant de la paroi. Ainsi, les pièces étaient fraîches l’été et chaudes l’hiver. Les fermes côtoyaient les espaces communs comme la forge, la salle d’assemblée ou la chapelle. En cette fin d’août 1930, cela faisait vingt ans que Jean vivait ici avec sa mère et sa sœur. Il connaissait chaque recoin depuis qu’un matin, il devait avoir dix ans, le père Mathurin était venu frapper chez lui. Il logeait dans la caverne voisine avec son épouse, une petite vieille qui faisait de merveilleuses confitures.
« Mon garçon, lui avait-il dit, je suis vieux, je peux fermer mon parapluie d’un jour à l’autre. Il est temps que je te montre les secrets des grottes.
— À moi ? avait demandé Jean, un peu effrayé.
— À qui d’autre ? Les jeunes sont partis à la ville pour travailler. Je les comprends, tu sais. Ici, il n’y a aucun avenir. Toi aussi, un jour, tu devras partir. »
Partir comme Fernand, le fils du vieil homme, qui s’était fait engager à la mine à Saint-Étienne ou Francis qui conduisait les tramways au Puy-en-Velay. Jean était incapable d’envisager sa vie loin de cet endroit où il se sentait si bien. Que pouvait-il y avoir à l’extérieur de plus sensationnel qu’ici ? se demandait-il. Le petit garçon qu’il était alors disposait de tout l’espace rêvé pour jouer, se cacher, escalader… Les mystères que lui révéla ce jour-là le père Mathurin le confortèrent dans l’idée que ce site était vraiment extraordinaire.
« Il ne reste plus que nous, lui avait dit le vieux en lui prenant la main. Toi, moi, ta mère et ta sœur, et ma bonne Honorine. Et dire qu’avant, il paraît qu’il y avait jusqu’à une centaine de personnes qui vivaient ici. Comme c’est triste ! »
Jean ne pouvait imaginer toute cette population sortant des grottes, se déversant dans la cour commune, vaquant à ses occupations. Quelle animation ce devait être !
« Celle-là, avait ajouté le vieillard en montrant une ouverture pratiquée dans la roche et fermée de panneaux de bois, je n’ai pas besoin de t’en parler, tu la connais. »
En effet, Jean avait maintes fois gravi la volée de marches en rondins qui conduisait à la ferme familiale. L’intérieur était divisé en plusieurs espaces. En dessous, la bergerie, et, à l’étage, les pièces de vie.
« Tu as dû remarquer, avait repris le vieux, l’ingéniosité des bâtisseurs de ces grottes. Ta maison est protégée par une paroi en bois dans laquelle est taillée la porte d’entrée. La mienne aussi. Mais regarde les vieilles fermes abandonnées ! En hiver, le soleil bas sur l’horizon pénètre profondément dans la cavité et chauffe la roche sombre. La chaleur est lentement restituée tout au long de la nuit. Un foyer ouvert près de l’entrée arrête la pénétration de l’air froid et une circulation d’air interne permet à la chaleur de la bergerie de monter dans le fond de la zone habitée. Par contre, en été, le soleil très haut dans le ciel pénètre peu dans les grottes et la roche reste fraîche. Ah ! Nous approchons de l’assemblée ! »
Dans le Velay, chaque hameau possédait son assemblée, son lieu de réunion. Le site troglodytique de Couteaux ne faisait pas exception. C’était une pièce carrée de huit mètres de côté, haute de plafond, placée au centre du village. On y accédait par une rampe qui partait d’une vaste esplanade engazonnée. L’ouverture présentait une double arche. Au centre pendait un bloc percé d’un oculus. Le soleil en pénétrant par ce trou projetait un rai de lumière sur les parois de la salle.
« Quand j’étais petit, avait expliqué Mathurin, les gens venaient ici pour « faire la veillée ». Ils jouaient aux cartes, se racontaient des histoires. Les femmes apportaient leur ouvrage de couture ou de dentelle. Mais avant, dans l’ancien temps, cet endroit servait à tout autre chose. »
Il avait entraîné le garçonnet vers le mur du fond.
« Regarde, là sous mon doigt, un repère triangulaire.
— Oui, je le vois. Mais qui l’a creusé et pourquoi ? »
Le vieillard s’était tourné vers l’entrée. Il avait expliqué à Jean que, vu de cette grotte, le soleil se couchait à gauche du suc de Monet l’hiver et à droite l’été. Mais, au moment du solstice d’hiver, du 13 décembre au 1er janvier, un rayon traversait l’oculus et venait frapper ce symbole géométrique.
« C’est un calendrier qui permet de mesurer le temps, de compter les années qui passent. Ce sont les prêtres ou les savants d’autrefois qui l’ont gravé dans la pierre. Et ce n’est pas tout ! Viens par là ! »
Il avait tiré l’enfant vers le coin le plus reculé.
« Regarde ! Ici nous avons deux fosses rectangulaires et là encore deux rondes. Les vieux disaient qu’il y a très longtemps, à l’époque des druides, tu sais, les druides qui cueillaient le gui avec leur serpe d’or… »
Jean voyait parfaitement à quoi Mathurin faisait référence. À l’école du village, le maître leur racontait la vie des hommes d’autrefois. Dans l’imaginaire du jeune garçon, ces hommes vêtus de longues tuniques blanches, qui possédaient une connaissance exceptionnelle, côtoyaient les pharaons d’Égypte aux trésors fabuleux. Ensemble, ils tournoyaient dans une fantasmagorie qui le maintenait souvent dans un état de rêverie propre à alarmer sa mère.
« Oui, les druides…, avait-il bredouillé, émerveillé à l’idée que certains de ces grands personnages eussent pu vivre, ici, dans son univers.
— Il paraît qu’ils utilisaient ces cuves pour les rites de passage de l’enfance à l’âge adulte. Quand un enfant avait connu un certain nombre de fois le moment où le soleil passe dans le trou et éclaire le symbole, on le faisait entrer dans le monde des adultes.
— Comment ça se déroulait ?
— Oh ! je n’en sais rien, mais j’imagine qu’on devait le mettre successivement dans les différentes cavités et peut-être qu’on lui versait un liquide sur la tête.
— Comme pour un baptême ?
— En quelque sorte… »
Jean avait pensé qu’il était né trop tard, il aurait adoré être adoubé par un druide. Sa vie était trop plate, il avait besoin de merveilleux. Il se voyait debout dans la fosse, une couronne de laurier ou de gui sur la tête. Un druide versait sur lui une jarre d’eau parfumée. Sa longue robe blanche lui collait au corps. Sur le devant de la salle, un groupe d’officiants tournés vers le soleil psalmodiait des incantations.
« Vous croyez que la cérémonie s’accompagnait de chants ?
— Oh ! que oui ! »
Le vieil homme avait indiqué du doigt des niches creusées dans la paroi à bonne hauteur. « Tu vois comme les murs sont percés. C’est ce qui donne à la salle une acoustique étonnante. Essaie si tu veux. » L’enfant avait entonné J’ai du bon tabac. Sa voix avait empli l’espace et s’était répandue sur l’extérieur. Les poules de sa mère avaient levé la tête et s’étaient figées. Un chien avait hurlé à la mort. « Tu vois, le public présent sur l’esplanade ne perdait pas une miette de la célébration. » Vraiment, se disait Jean, ils étaient forts, ces druides.
Il connaissait la pièce suivante, appelée la chapelle, même si les curés de Lantriac ne venaient plus depuis longtemps y dire la messe. Quand il pleuvait, elle lui servait de salle de jeux. Il s’asseyait dans le siège en goutte d’eau, surmonté d’une croix, s’il avait envie de lire. Sur le sol en terre battue, il installait les quelques jouets en bois que lui avait laissés Francis avant de partir pour la ville. Il n’avait pas grand-chose, une charrette tirée par un âne, une petite locomotive dont une roue était voilée et quelques soldats de plomb. Il fallait beaucoup d’imagination pour se raconter des histoires avec ces babioles, mais Jean n’en manquait pas. Ses prédispositions naturelles à l’invention suppléaient largement l’indigence de ses biens. Des boules de mie de pain devenaient des moutons ; les soldats pouvaient être des rois, des chevaliers ou des princesses en danger ; la machine à vapeur se transformait en carrosse ou en dragon ; le char conduisait le pharaon jusqu’à son tombeau… La pièce présentait deux espaces délimités par une rainure creusée dans le sol. La partie du fond était surélevée.
« Tu vois, avait expliqué Mathurin en passant sa main dans la fente, ici il y avait une clôture, une sorte de jubé pour séparer le chœur de la nef, et là les trous indiquent l’emplacement de l’autel. Mais ce n’est pas le plus intéressant. Viens, suis-moi ! »
L’homme était ressorti de la grotte et s’était glissé derrière un buisson. Jean l’avait imité et s’était faufilé dans un couloir étroit. Ils avaient débouché dans une petite salle sombre. Mathurin avait fait claquer la pierre de son briquet et promené ses doigts sur la paroi.
« Là, regarde, c’est ici. Tu vois, c’est un homme à genoux, les bras écartés. Il prie, et devant lui, juste là, il y a un cerf, c’est un dix cors.
— Il prie devant un cerf ?
— Pour les peuplades celtes, le cerf est le dieu des forêts et aussi le guide des âmes dans l’au-delà. Et là, avait-il ajouté en déplaçant la flamme, on voit une main gravée, peut-être la signature de l’artiste. Ici, avant que la grotte qui est au-dessus de nos têtes ne devienne une chapelle, les hommes rendaient un culte aux esprits des bois, dont le Grand Cerf. »
Depuis cette initiation, Jean n’avait plus vu les grottes de la même façon. Partout, il sentait la présence des milliers de gens qui avaient vécu ici au cours des siècles passés. Quand il fermait les yeux, il se représentait de longues processions aux flambeaux marchant au rythme des tambourins, des femmes vêtues d’une tunique pourpre qui portaient des corbeilles de fleurs qu’elles jetaient sous les pas des prêtres. Au milieu du cortège, le chef du village, hissé par ses hommes sur un pavois. Sa tête s’ornait d’un casque à cornes. Là, Jean hésitait : le casque à cornes, était-ce gaulois ou viking ? Il ne savait plus très bien. Tout se mélangeait dans son livre d’images mentales, les époques, les civilisations et les grands personnages, Erik le Rouge et Vercingétorix, Jeanne d’Arc et Jeanne Hachette…
Les moutons avaient bu tout leur soûl et avaient regagné l’enclos. Jean se leva pour fermer la barrière. Derrière le parc, une grotte voûtée servait de bergerie, mais l’été les bêtes préféraient dormir dehors. Il porta le sac de pommes de pin sèches dans le bûcher – il n’y avait rien de mieux pour allumer un bon feu –, puis il se lava les mains à la source qui alimentait l’abreuvoir. Enfin, il grimpa les marches conduisant à la maison. C’était un quadrilatère coupé en deux par une paroi rocheuse. Au fond, un mince couloir permettait de passer d’un côté à l’autre. Clos par un mur bâti à la chaux, la cuisine et le foyer avec son conduit de fumée, courbe, taillé au plafond, occupaient la partie droite. Derrière, une réserve à nourriture. Protégées du froid par le fenil, deux chambres équipées de placards creusés dans la pierre et fermés de volets de bois remplissaient le côté gauche. Le jeune homme pénétra dans la petite pièce seulement éclairée par la porte laissée ouverte, où flottait la bonne odeur de la soupe au lard, qui mijotait dans le chaudron planté sur les braises. Un buffet bas, une table et quatre chaises paillées, un évier de pierre contenant un broc et son bassin émaillé, quelques étagères, composaient le mobilier. Accrochée à la voûte, une cage grillagée contenait des fromages qui échappaient ainsi aux coups de dents des souris. Près d’elle étaient également suspendus des paniers en osier. Catherine, la mère, mettait les bols sur la table. La cinquantaine encore alerte, mais déjà courbée par les rudes travaux des champs et les longues heures passées au potager, la brave femme portait une robe noire à manches longues retroussées aux poignets sur laquelle elle avait noué un devantier. Elle leva la tête à l’entrée de Jean et lui sourit.
— Alors, mon grand, il t’a fallu aller loin aujourd’hui ?
En fin d’été, quand le temps était sec, se posait le problème de l’alimentation des animaux. Les prés que l’on venait de faucher reverdissaient péniblement. Le jeune homme devait conduire ses moutons le long des fossés, où ils trouvaient quelques touffes d’herbe grasse, ou bien s’enfoncer toujours plus loin dans les bois des alentours. Il était hors de question de toucher au fourrage que l’on gardait pour l’hiver.
— Je suis monté jusqu’à Pierregrosse où j’ai trouvé une clairière fraîche. Ne t’inquiète pas, ils ont bien mangé.
Louise fit irruption dans la pièce, les joues roses d’avoir couru. Elle tenait un gros bol entre les mains.
— Oh ! zut, dit-elle, tu es déjà là, ce devait être une surprise !
Elle avait ramassé les premières mûres et quelques fraises des bois et elle voulait les servir au dessert en ce jour si particulier. Bien qu’elle fût l’aînée d’un an, elle vénérait Jean comme un grand frère. La chaleur accablante engourdissait la campagne, pourtant Louise avait parcouru les chemins creux pour rapporter suffisamment de fruits. Le matin même, après la traite, elle avait pris un pot de crème dans l’une des fermes de Couteaux.
— Pourquoi une surprise ? demanda Jean en s’asseyant à table.
Catherine s’approcha de lui par derrière et mit les mains sur ses épaules.
— Parce qu’aujourd’hui, mon grand, tu as vingt ans.
— Mais non, tu sais bien que je suis né en juin.
— Pour moi, répondit-elle en caressant ses fins cheveux blonds, tu es né le jour où je t’ai tenu dans mes bras pour la première fois, le 28 août 1910.
À la suite de son veuvage, Catherine avait été expulsée de la ferme qu’elle exploitait avec son mari, la jeune Louise dans les bras. Elle avait trouvé refuge auprès de la petite communauté des Cavernes. Un matin, des bohémiens avaient arrêté leurs roulottes dans un pré, derrière les grottes. Ils avaient avec eux un bébé emmailloté dans des langes de prix et cherchaient pour lui une famille d’accueil. Ils étaient restés très évasifs quant à la provenance de ce nourrisson. Catherine avait compris qu’ils l’avaient trouvé, ou peut-être volé, et qu’ils avaient essayé de l’échanger contre une somme d’argent. Mais l’affaire avait mal tourné et l’enfant leur était resté sur les bras. Il représentait une charge supplémentaire dont ils voulaient se débarrasser. « Les petiots, avait dit le patriarche, on en a bien assez des nôtres. Celui-là, ou quelqu’un le récupère, ou on le noie comme un petit chat. À vous de voir ! »
Tout de suite, la jeune mère avait été charmée par ce bébé joufflu qui avait presque le même âge que sa fille. Elle avait décidé de les élever ensemble, elle aurait bien assez de lait pour deux. Elle avait pris l’enfant dans ses bras et l’avait contemplé un long moment. Il tortillait sa petite main contre ses tempes, signe qu’il avait sommeil. Alors, elle l’avait porté à l’intérieur de son habitation et l’avait couché dans le berceau de Louise. Quand elle était ressortie, les gitans avaient disparu et elle était restée sur le seuil avec ses questions. Plus tard, elle avait trouvé autour de son cou une médaille indiquant son nom et sa date de baptême :
Jean de Rochetaillade
25 juin 1910
Au début, elle avait eu l’intention de le restituer à sa famille. Elle avait imaginé aisément le calvaire que devait vivre sa mère. Mais où se rendre ? Elle l’ignorait. Elle ne pouvait sillonner le département, le nourrisson dans les bras. Elle avait attendu le retour des bohémiens dans l’espoir d’en apprendre davantage, mais elle ne les avait jamais revus. Jean avait grandi avec Louise dans la chaleur d’une famille, certes modeste, mais ô combien aimante.
À mesure que la conscience de l’enfant s’était éveillée, il avait senti, sans pouvoir mettre des mots sur cette impression, qu’il vivait entre deux mondes. Était-ce le fait qu’il portât une chaîne en or alors que seules brillaient dans le groupe quelques alliances usées par le maniement des outils ? Était-ce les chevelures brunes de sa mère et de sa sœur, leur corps trapu, charpenté par un solide squelette, alors qu’il était blond, grand pour son âge mais fluet comme une tige de roseau ? Puis, il avait mis cette intuition de côté jusqu’au jour où il avait rencontré la mère Barberin.
Le maître d’école avait l’habitude de choisir un livre et de le lire à ses élèves un quart d’heure tous les soirs juste avant la fin de la classe. Une année, il avait jeté son dévolu sur le roman d’Hector Malot, Sans famille. Un passage de l’histoire, celui où la bonne femme fait des crêpes avec Rémi pour la Chandeleur, avait bouleversé Jean parce qu’il avait retrouvé entre eux la même relation que celle qu’il vivait avec sa mère, un mélange de tendresse et d’une certaine retenue qui ressemblait à du respect. Jamais il n’avait reçu de gifle. S’il faisait une bêtise, Catherine lui expliquait calmement les conséquences de ses actes comme s’il possédait une intelligence supérieure à celle d’un enfant de son âge. « Alors, avait-il pensé, moi aussi je suis un enfant trouvé ! » Il avait emprunté un exemplaire du livre à son instituteur pour connaître plus vite la suite des aventures du petit Rémi. Pendant quelque temps, il eut peur qu’un homme ne débarquât de nulle part, comme dans le récit, pour l’expulser de ce tendre foyer. Les années avaient passé, et un jour Catherine lui avait dit le peu qu’elle savait de ses origines. Jean avait répondu qu’elle était sa mère, Louise sa sœur, et qu’il ne voulait pas d’autre famille. Il n’en avait plus jamais été question jusqu’à aujourd’hui.
— Je vous remercie toutes les deux pour…, commença Jean embarrassé. Je vous remercie… d’être là.
— C’est moi qui devrais dire merci, souffla Catherine.
Elle avait accueilli Jean comme un cadeau du ciel. Ce fils qu’elle pensait ne plus avoir lui était confié par le destin. Bien sûr, elle avait tout de suite compris qu’il appartenait à une riche famille. En cherchant bien, elle aurait pu retrouver sa trace. Mais il était si mignon, ce bébé plein de rondeurs et de fossettes. Il ne portait aucune des infirmités que l’on rencontrait parfois chez les autres enfants. Aucun bec-de-lièvre n’abîmait sa bouche, aucun membre torve ne handicapait ses mouvements, aucune bosse ne déformait son dos. Une pensée dont elle eut honte aussitôt l’avait traversée : il était racé comme un pur-sang et elle avait envie de ce charmant enfant comme d’autres veulent un bel animal. Elle l’avait choyé, adulé, chéri au-delà de toute raison. Louise avait fait de même. Dans leur histoire familiale, Jean apparaissait comme un être exceptionnel qu’on réprimandait certes, mais à qui on pardonnait beaucoup. En regardant son frère, la petite fille pensait souvent à l’enfance de Jésus, qu’on lui racontait au catéchisme. Quand le jeune homme était entré dans l’adolescence, les deux femmes avaient abandonné un excès pour tomber dans un autre. Dès lors, elles l’avaient considéré comme le chef de famille, une responsabilité bien trop grande pour lui qui passait volontiers son temps à rêvasser au lieu de gérer une ferme dont il se désintéressait complètement. Heureusement, Catherine s’en était aperçue et avait rectifié le tir. Elle avait endossé son rôle de mater familias et la petite équipe avait retrouvé un certain équilibre. Elle commandait le tondeur et négociait la vente des toisons des moutons, elle discutait le montant des fermages des terres qu’ils exploitaient, elle décidait du moment opportun où il fallait rentrer le foin. Jean l’aidait du mieux qu’il pouvait, mais n’avoir aucun souci, se contenter d’obéir lui convenait parfaitement. Qu’il fauchât l’herbe, sarclât les pommes de terre, réparât la barrière de l’enclos ou promenât ses bêtes à travers les sous-bois, son esprit divaguait vers des contrées lointaines, celles qui passaient sous son doigt lorsque, écolier, il tournait le globe terrestre de la classe. Louise confectionnait de la vannerie, qu’elle vendait sur les marchés, et faisait quelques heures de ménage chez le docteur de Lantriac dont la femme attendait son cinquième enfant.
Comme les effusions à grandes eaux n’étaient pas leur fort, on attaqua le repas. La soupe fut vite expédiée et les mûres glissèrent toutes seules. Jean sortit sur la petite terrasse qui surplombait la cour. La chaleur persistait ; « le temps était malade », disait Catherine, il avait une poussée de fièvre qui durait depuis trois jours. Hommes et bêtes vivaient au ralenti. Le soir tombait doucement, aucun bruit ne parvenait des alentours. Seules les envolées des moineaux et des hirondelles qui chassaient les moucherons animaient l’espace. La campagne attendait, frémissante comme une jeune mariée le soir de ses noces.
L’orage éclata dans la nuit. Jean l’entendit, mais ne se leva pas. Les moutons pouvaient se mettre à l’abri dans leur grotte. Le matin, après avoir bu son café, le jeune homme alla leur ouvrir la barrière et les laissa vagabonder à leur fantaisie autour des habitations. Il se rendit compte que certains avaient les pattes sales. Il traversa l’enclos et se dirigea vers le fond de la caverne. Une brèche s’était ouverte dans un coin du plafond sous la poussée d’une coulée de boue. Une nappe grisâtre s’étalait sur la moitié de la litière. Il n’avait pas le choix, il devait nettoyer la bergerie sans tarder, avant que la terre ne durcît. Avec une pelle, il remplit plusieurs brouettes qu’il versa dans un fossé. Quand la couche humide fut évacuée, il se dit que, puisque sa matinée était bien entamée, autant finir le décapage, tâche qu’il remettait toujours au lendemain. Il attaqua l’épaisseur de fumier, vieille de plusieurs mois, avec l’exigence du scrupuleux qui, certes, ne récure pas souvent, mais qui, quand il s’y met, le fait bien. Dessous, une strate compacte, durcie par les siècles, s’avéra plus tenace. Jean attrapa une pioche pour en venir à bout. Il commença par longer le mur du fond. Son idée était d’avancer le travail en reculant vers la sortie. La besogne était rude ; des générations de moutons s’étaient succédé dans ce local et avaient piétiné le mélange de paille et d’excréments. Quand il parvint au coin droit, le pic de la pioche émit un bruit clair. « Tiens, j’atteins le rocher à cet endroit. » Du tranchant de la pelle, il racla autour de la masse homogène pour la dégager, puis il se pencha afin de l’examiner de plus près. Sous ses doigts se dessinait une forme rectangulaire d’un mètre sur cinquante centimètres environ. Les bords étaient nets, comme taillés au burin, et le dessus ne présentait aucune rugosité. Intrigué, Jean se releva et sortit chercher une lampe à pétrole. L’éclairage lui révéla une pierre brunie par la saleté. Il passa sa main sur la surface plusieurs fois pour enlever les restes de litière qui adhéraient encore. « Bon, c’est une pièce de maçonnerie qui finalement n’a pas servi et qui a été oubliée ici. » Il se redressa et, bien vite, se baissa de nouveau. Au dernier mouvement, son index avait effleuré des sillons gravés dans le bloc. Il répéta son geste et dut se rendre à l’évidence : un signe aux contours arrondis se déployait au centre de la dalle. Il courut chercher un baquet d’eau et une brosse en chiendent. Au bout de quelques minutes, les frottements laissèrent entrevoir une ellipse surmontée d’un petit cercle. À la jonction des deux pendaient deux courbes qui entouraient l’ovale comme une parenthèse. « Qu’est-ce que c’est que ça ? Mais c’est une chouette ! Pourquoi sculpter une chouette sur une pierre pour ensuite l’enterrer ? Cela n’a pas de sens. » Puis il se souvint que cet animal nocturne était le symbole de la connaissance et plus particulièrement du savoir caché derrière les choses, de l’inconnu, de la magie de la vie. Il souleva le moellon à l’aide de sa pioche et il trouva un coffret en bois, revêtu de lames de métal. Il l’extirpa du sol. Une languette de fer reliait le couvercle au corps de la boîte et venait s’encastrer dans un fermoir en fer forgé. Une clef était nécessaire pour déverrouiller le système. Le jeune homme se saisit de l’objet et sortit de l’abri. Il le posa sur un muret. « Bon sang, si on se procure une cassette aussi bien renforcée, c’est pour y mettre toute sa richesse ! » Fébrile, il se dirigea vers le réduit où il gardait ses outils et il en rapporta un marteau et une tige d’acier. Il avait conscience qu’il allait abîmer le travail de ferronnerie, mais la curiosité était la plus forte. Après quelques coups bien ajustés, la serrure finit par céder. Le cœur battant, Jean souleva le couvercle. Il était dit qu’il ne finirait pas le nettoyage de la bergerie. Ce qu’il découvrit l’emmena si loin qu’il en oublia ses brebis, et changea sa vie à tout jamais.
1933 – Étienne Fauvet avait fait asseoir M. le comte près de la cheminée. Ce n’était pas par amitié, car il ne l’aimait pas. Mais chez cet homme simple la politesse prenait le pas sur les sentiments. Béraud de Servissac venait rarement à la ferme. Il était bien calé sur la meilleure chaise dans un halo doré que le feu, en frappant les chaudrons en cuivre et la face de la vieille horloge, répandait autour de l’âtre. Son regard bleu faisait le tour de la pièce, de la mère et la fille, assises à la table, qui épluchaient les légumes de la soupe, au fils sagement installé sur le banc en face d’elles, pour finir par se poser sur le père, debout, appuyé contre le placard encastré dans le mur, qui faisait office de buffet de cuisine. Enfin, il déplia ses doigts boudinés qu’il avait croisés sur son ventre replet et il se redressa.
— Mon bon, dit-il d’une voix fatiguée, ma visite doit vous surprendre.
Alice, la fille qui avait vingt ans depuis l’automne précédent, était déçue. Elle n’avait jamais vu le comte, car elle n’accompagnait pas son père quand il allait tous les printemps au château pour régler la location de la ferme et des terres attenantes. Elle s’était imaginé un homme grand, racé, distingué, et non cette larve qui trônait d’un air satisfait. Les nobles sont des gens exceptionnels, sinon pourquoi sont-ils riches, pourquoi leur manifeste-t-on tant de respect ?
— Je dois vendre la ferme et les terres.
La nouvelle tomba comme un couperet de guillotine le jour d’une exécution. Chacun de leur côté, les parents savaient qu’il allait se passer quelque chose de grave. Depuis que le comte était descendu de sa voiture hippomobile, l’angoisse leur étreignait le ventre. Ils appréhendaient une augmentation du loyer, qui mettrait en danger le frêle équilibre de leurs finances. Béraud de Servissac venait de leur asséner un coup de massue.
— Bien sûr, en tant que locataires, vous êtes prioritaires pour l’acquérir, expliqua-t-il mielleusement. Je dois dire que cette idée me consolerait de la perte de ce bien, car je sais qu’entre vos mains, il continuerait à fructifier. Vous êtes de bons paysans.