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Pourquoi les théories du complot sont-elles si attractives ?
Sujet d’actualité incontournable, les « théories du complot » font l’objet de nombre d’analyses et de commentaires. Ces récits alternatifs aux opinions communément admises et aux explications fournies par les autorités postulent l’existence de forces malfaisantes responsables de machinations secrètement élaborées : des complots. Mais pourquoi et comment ces théories séduisent-elles ? Quels sont les mécanismes qui se cachent derrière un tel mode de pensée ?
Au-delà de la manipulation et de la naïveté qu’il connote, le complotisme est un phénomène complexe, à l’intersection de mécanismes psychologiques, sociaux et culturels. S’appuyant sur une vaste littérature, Sebastian Dieguez et Sylvain Delouvée, tous deux spécialistes des croyances collectives et chercheurs en psychologie, définissent le complotisme, en retracent l’histoire, et en illustrent les multiples usages dans des domaines divers (fiction, psychiatrie, débat public, réseaux sociaux, politique, et santé). Ils font ainsi le point sur ce phénomène, les facteurs qui peuvent le favoriser, son caractère insaisissable, ainsi que ses larges enjeux sociétaux.
Théories du complot, complotisme, mentalité conspirationniste… Découvrez ce qui se cache réellement derrière ces mots !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Dans cette ouvrage, Sebastian Dieguez et Sylvain Delouvée tentent d'éclairer le lecteur sur les mécanismes psychologiques, sociaux, culturels et politiques de la pensée complotiste, grâce à une synthèse des connaissances scientifiques sur le sujet."
- Eymeric Manzinali, Science & Pseudo-Sciences
"Le complotisme porte les germes de la destruction de la démocratie. Sylvain Delouvée en est convaincu."
- Nicolas Blandin, Ouest France
"Des chercheurs s'alarment de la désinformation climatique grandissante sur les réseaux sociaux. En cause : la polarisation de nos sociétés, une dose de peur, et des intérêts économiques."
- Alix L'hospital, L'Express
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Seitenzahl: 869
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Le complotisme
Sebastian Dieguez et Sylvain Delouvée
Le complotisme
Cognition, culture, société
Remerciements
Ce livre existe aussi grâce aux nombreuses discussions – et parfois aux désaccords – avec des collègues et amis qui partagent notre intérêt pour le complotisme et avec qui, parfois, nous collaborons : Gérald Bronner, Laurent Cordonnier, Nicolas Gauvrit, Olivier Klein, Anthony Lantian, Rudy Reichstadt, Jean Louis Tavani, Pascal Wagner-Egger et parmi la plus jeune génération Paul Bertin, Kenzo Nera, Éric Bonetto et Jaïs Adam-Troïan. Le réseau interdisciplinaire et international coordonné par Peter Knight et Michael Butter (Comparative Analysis of Conspiracy Theories in Europe) aura été l’occasion de riches débats et confrontations tout comme d’autres réseaux sociaux, numériques ceux-là. Merci également, et plus spécifiquement, aux aides ponctuelles de Chloé Galli, Claire Malié et Yannick Rochat. Quelques passages des chapitres 7, 10 et 11 ont été adaptés de textes parus sur le site Conspiracy Watch (notamment Dieguez, 2017a, 2017b, 2019b, 2020c ; et le site Espritcritique.info pour Dieguez, 2016), que Rudy Reichstadt en soit ici doublement remercié.
Note :
Sauf mention contraire et référence à une version en langue française disponible, nous sommes les auteurs des traductions des extraits de livres ou d’articles.
Introduction
Il est remarquablement facile de se faire une opinion sur le phénomène contemporain du complotisme. Chacun a pu, dans les dernières années, prendre abondamment connaissance de ces « théories du complot » qui inondent les réseaux sociaux numériques, voire la presse, à chaque catastrophe, attentat, élection, crise, pandémie ou scandale politique. Rares sont les événements, à vrai dire, qui ne disposent pas aujourd’hui de leur double complotiste, sous la forme d’un récit « alternatif » à celui qu’offre la « version officielle » des « médias traditionnels » et des gouvernements ou des institutions. Ou plutôt faudrait-il parler de récits alternatifs au pluriel, tant ils pullulent sans grand souci de cohérence et d’exactitude, du moment qu’ils permettent de remettre en question les faits soi-disant « établis ».
Voilà qui est très inquiétant, disent ceux qui observent ce déferlement de suspicion et de défiance comme une menace à l’ordre public, une corruption anarchique du marché de l’information et une menace envers les institutions démocratiques. « Panique morale ! », s’écrient ceux qui voient dans le complotisme un terme péjoratif visant à disqualifier la liberté de penser et à discréditer une nécessaire vigilance envers les autorités – l’on sait combien elles préféreraient agir sans la contrainte d’une surveillance populaire critique et assidue. Simple, non ? Pour comprendre le complotisme, en somme, il suffit de choisir son camp. Bien sûr, il conviendra d’y ajouter un vernis un peu « théorique », mais toute personne un peu cultivée n’aura aucune difficulté à appliquer son angle préféré à cette problématique particulière. À ce compte, le complotisme est indifféremment : le reflet d’une anxiété face à la complexité d’un monde devenu incompréhensible ; une réaction saine face aux excès du néolibéralisme et à la scandaleuse corruption des élites ; la résultante d’une combinaison malheureuse de quelques biais cognitifs ; une dérive fâcheuse mais tout de même bien compréhensible d’un sentiment de révolte parfaitement légitime ; la faillite de notre modèle éducatif ; la faute aux réseaux sociaux et à leurs algorithmes pervers ; la défaite de l’esprit critique ; l’avènement de la « post-vérité » ; un divertissement innocent sans grande conséquence ; un pas dans la bonne direction qui demanderait à être dégrossi par une initiation aux subtilités de la « théorie critique » ; une diversion pour éviter d’avoir à parler des vrais problèmes et de faire face à des réalités embarrassantes ; le triomphe de la bêtise ambiante ; une conséquence désastreuse de la crise des médias ; une campagne savamment orchestrée par la Russie ou toute autre puissance étrangère ; une mode qui finira bien par passer ; ou encore l’expression tardive d’une fixation libidinale clivée sur une figure d’autorité paternelle absente.
Certes, nous avons inventé cette dernière « explication », mais après tout, pourquoi pas ? Tout le monde a bien le droit de jouer à ce petit jeu, puisqu’on parle d’un problème qui nous concerne tous. Et de fait, dans le seul champ académique, la question du complotisme engage désormais quasiment toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, chacune offrant un « angle » pertinent pour son étude : anthropologie, histoire, sociologie, psychologie, philosophie, sciences politiques, économie, linguistique, rhétorique et quelques autres ont à offrir des analyses souvent pertinentes sur le sujet. Mais pas seulement ! Il faut désormais aussi compter sur la participation de médecins, mathématiciens, ingénieurs, spécialistes de la communication, informaticiens, journalistes, juristes, physiciens, climatologues, enseignants, vulgarisateurs scientifiques et autres vidéastes pour embrasser l’étendue des questions et des problèmes soulevés par le complotisme.
Le terrain est donc aujourd’hui fort encombré, et bien malins ceux qui reconnaîtront les véritables « experts en complotisme » là-dedans, si tant est que de tels individus existent vraiment. En effet, comme on le verra, la question du complotisme se double d’une crise de l’expertise, et par conséquent il n’est guère étonnant que la possibilité même qu’il puisse y avoir une parole experte sur le sujet soit régulièrement mise en doute. Comme il y a un stéréotype du complotiste, il y a un stéréotype du spécialiste du complotisme : c’est simplement, au mieux, un « anti-complotiste » qui milite contre une parole qui lui déplaît, et qui nie farouchement l’existence de toute activité et intention douteuse de la part des puissants. Non pas un chercheur indépendant et rigoureux, donc, mais un propagandiste à la solde du système qui le nourrit. Au pire, naturellement, il est aussi lui-même « dans le coup ». Pourquoi prétendre « étudier » le complotisme, en effet, si ce n’est pour défendre des conspirateurs, et ainsi mieux cacher la vérité au plus grand nombre ? De fait, quel intérêt y aurait-il à dépenser de l’argent public pour stigmatiser des savoirs alternatifs et des voix dissidentes, si ceux qui financent ces recherches n’étaient pas convaincus de la fidélité sans faille des chercheurs qu’ils tiennent ainsi à leur botte ? Il y a même moyen d’être plus direct. Sommé d’expliquer pourquoi il s’était donc lancé dans « l’étude du complotisme », l’un des auteurs, alors qu’il tentait laborieusement de détailler son parcours professionnel, s’est vu rétorquer, le plus candidement du monde : « Mais vous êtes juif, vous-même ? »
Si la réponse à cette question vous intéresse, peut-être êtes-vous, au moins un petit peu, complotiste « vous-même » (pour ne pas dire plus). Mais ne nous fâchons pas tout de suite, nous aurons amplement le temps d’explorer ce genre de problèmes dans ce qui suit. Restons encore un moment sur cette question de l’étude du complotisme. Pourquoi donc, effectivement, étudier ce sujet ? N’est-ce pas, tout de même, un peu suspect ? Dans l’un des premiers ouvrages associés à ce sujet, l’auteur se mettait déjà en posture défensive :
Dirai-je que nul intérêt individuel, nul dessein particulier ne me fait écrire ? Je n’accuse et ne défends personne. Je crains pour la justice ; je la vois en grand péril. Si quelqu’un pense que ce motif ne suffit pas, qu’il m’en suppose d’autres ; je ne m’en inquiète point. (Guizot, 1821, p. 4)
Nous pourrions nous contenter de dire la même chose, si ce n’est que dans notre contexte actuel, nous ne craignons pas tant pour la « justice » que pour la démocratie, ou disons le type d’environnement social et intellectuel qui rend possible la délibération éthique et rationnelle nécessaire à toute cohabitation harmonieuse dans un monde complexe et saturé d’intérêts personnels. Mais nous pensons pouvoir faire mieux. En effet, avec le recul dont nous bénéficions, avec la somme de réflexions et de recherches dont nous disposons aujourd’hui, nous pouvons simplement dire que nous étudions ce sujet parce que nous le trouvons… passionnant. Et oui, il existe aujourd’hui un corpus de connaissances tout à fait remarquable sur le complotisme, qui ne fait d’ailleurs que s’étoffer de façon exponentielle depuis quelques années.
Étudier le complotisme, comme on l’a vu, est une entreprise multidisciplinaire, aussi elle nous ouvre à des disciplines, des méthodes et des objets d’analyse très variés. Comprendre ce phénomène nous porte aussi à solliciter des concepts et des ressources de thématiques connexes, qui sont déjà étudiées en tant que telles de longue date, comme la propagande, la désinformation, la paranoïa, la crédulité, le renseignement, l’extrémisme religieux et politique, la psychologie du raisonnement, les mécanismes de la rumeur, l’épidémiologie, la modélisation informatique et bien d’autres registres qui touchent de près ou de loin le complotisme et ses évolutions. Les enjeux eux-mêmes de ces recherches sont nombreux, et susceptibles d’informer les méthodes éducatives, la pratique du « fact-checking » (la vérification des faits), les stratégies de communication scientifique et de vulgarisation, la prévention et la détection de la radicalisation, la promotion des valeurs démocratiques, l’architecture des réseaux d’information, etc. Le sujet lui-même ne laisse pas d’émerveiller, tant son évolution est imprévisible, spectaculaire et intrigante. Suivre la dynamique sociale et culturelle du complotisme, c’est passer de la forme de la Terre au trafic d’enfants de réseaux pédophiles occultes, en un seul clic. C’est examiner la propagation des messages anti-vaccins sur des pages normalement réservées à des supporters de clubs de football, avant de les voir soudainement récupérées par des groupes survivalistes militant contre l’immigration, lesquels ne tardent pas à être remplacés par des activistes climatosceptiques. C’est encore, bien sûr, se retrouver accusé soi-même tantôt de faire partie d’une conspiration, tantôt d’être le véritable complotiste.
De fait, le complotisme n’est pas un objet figé qu’on pourrait glisser sous un microscope et en disséquer la structure interne une fois pour toutes. C’est un phénomène mobile, dynamique, flexible, opportuniste et récursif. Il s’adapte constamment à mesure que son environnement change et tente de lui répondre, il exploite sans cesse les ressources les plus inattendues, il alterne entre l’attaque, la défense, la dérision et la dénégation, il échappe à ses promoteurs et poursuit une vie autonome largement imprévisible, il saute de plateforme en plateforme à mesure qu’il en est chassé, transite de population en population, et de cerveau à cerveau.
Avant de détailler le contenu de cet ouvrage, arrêtons-nous un moment sur ce terme de « complotisme ». En effet, comme son titre l’indique clairement, vous lisez en ce moment un livre sur le complotisme, et non sur les« théories du complot ». Cela veut dire qu’il ne sera pas question ici d’examiner de près les récits, accusations et argumentaires complotistes portant sur des épisodes particuliers de l’actualité ou de l’histoire. En d’autres termes, notre but n’est pas de montrer en quoi telle ou telle théorie du complot est fausse. Enseignants, collègues de travail et familles confrontés aux théories du complot ne trouveront donc pas dans ce livre un guide de décryptage et de déboulonnage pour contrecarrer les révélations fracassantes avancées par leurs élèves, Robert de la compta ou la cousine Jacqueline. Il y a évidemment largement de quoi faire de ce côté-là, et il existe déjà de nombreuses ressources consacrées à ce travail ingrat. Mais notre approche est différente. Parler de complotisme plutôt que de théories du complot, c’est d’emblée se placer à un autre niveau d’analyse du phénomène, un niveau qui ne se préoccupe pas tant de savoir si la Terre est bel et bien ronde, si l’Homme a effectivement marché sur la Lune, ou si Barack Obama est réellement un être humain plutôt qu’un reptile intergalactique, mais qui s’intéresse plus directement à celles et ceux qui produisent, consomment, soutiennent et propagent des explications de nature complotiste. Cela demandera bien sûr quelques éclaircissements, en temps voulu.
Mais pour l’heure, disons encore quelques mots sur notre perspective. Les termes « complotisme » et « complotiste » peuvent évoquer deux idées très différentes : d’une part, le suffixe « -isme » semble renvoyer à quelque chose comme une idéologie, c’est-à-dire une vision du monde empreinte d’une doctrine, d’une morale et d’un projet de société ; d’autre part, ces termes ressemblent également à un type de personnalité, ou une attitude personnelle, qui serait donc logée, pour ainsi dire, au cœur des individus. Il y a donc comme une ambiguïté intrinsèque à la notion de complotisme, qui semble à cheval entre la société, la culture et la personne. Comme on le verra, par ailleurs, le terme comporte également une dimension supplémentaire importante : il est péjoratif. De cette première approche, nous pouvons donc retenir l’idée que le complotisme désigne une caractéristique négative d’individus et de groupes sociaux qui se reflète dans des tendances culturelles plus larges, et dont la manifestation principale consiste à interpréter la réalité en privilégiant le complot comme un facteur causal décisif et suffisant.
Nous aurons tout le temps d’entrer dans les détails, cette première approximation étant uniquement destinée à clarifier notre approche. Notons-le d’emblée, malgré le caractère potentiellement dénigrant du terme, nous n’utilisons pas le terme « complotisme » à la légère. Nous pensons en fait qu’il s’agit, à ce jour, de la façon la plus appropriée et la mieux étayée scientifiquement pour aborder ce dont il est question. Notre discipline est la psychologie expérimentale, c’est-à-dire la science qui s’occupe d’étudier le fonctionnement de l’esprit humain. Nous avons des spécialités différentes, l’un en psychologie sociale, l’autre en psychologie et neurosciences cognitives. Les chercheurs dans ces domaines tentent de répondre à des questions très diverses qui, d’une manière ou d’une autre, concernent la pensée et le comportement. Nous tentons, en somme, d’expliquer pourquoi et comment les gens pensent ce qu’ils pensent, et font ce qu’ils font. Nous le faisons en formulant des hypothèses, elles-mêmes reposant souvent sur des observations, des résultats et des théories qui sont foisonnantes dans la littérature académique, et nous mettons à l’épreuve ces hypothèses avec différentes sortes de tests et de questionnaires que nous soumettons à des échantillons de sujets expérimentaux. Cela implique que nous devons suivre tout ce qui se passe dans notre domaine et sur le sujet qui nous intéresse, c’est-à-dire connaître uneimposante littérature, échanger avec d’autres spécialistes, comparer nos analyses, nos idées et nos résultats, nous réunir dans des colloques et des congrès, soumettre nos recherches à la critique de nos pairs, et tenter ainsi d’avancer, souvent d’une manière désespérément lente et heurtée, dans notre compréhension du complotisme.
Ce processus pénible et exigeant nous oblige à garder une certaine modestie. Nos hypothèses ne sont pas toujours confirmées, nos expériences ne se déroulent pas toujours comme on l’aurait souhaité, nos résultats sont parfois si confus qu’ils ne sont même pas interprétables. Parfois, des collègues à l’étranger nous prennent de vitesse et publient, avant nous, des résultats complètement contradictoires avec les nôtres. Il arrive que l’on prenne au sérieux des données pendant des années, avant de découvrir qu’elles n’étaient après tout pas si fiables que cela. Certains d’entre nous, étant donné la nature de notre travail, sont régulièrement critiqués, insultés, menacés et parfois harcelés par les milieux complotistes. Non seulement notre expertise est régulièrement mise en cause, mais le plus souvent, elle est tout simplement ignorée. On nous qualifie d’anti-complotistes, de chasseurs de complotistes, d’idiots utiles du système, de suppôts du grand capital, de censeurs, et bien pire, mais dans l’ensemble, on nous prend essentiellement pour desmilitants, ce qui signifie en clair que nous serions coupables d’orienter délibérément nos pseudorecherches toujours dans le sens qui arrange notre cause.
Nous ne faisons pas référence à ces malheureuses frictions pour nous plaindre ou pour jouer les victimes, mais pour illustrer une idée reçue assez tenace (et nous verrons qu’il y en a d’autres) sur l’étude du complotisme. Que le sujet concerne des enjeux conflictuels entre différentes factions sociales et soit au cœur d’une véritable guerre culturelle, nous ne le savons que trop bien. Mais même si nous ne rechignons pas à sauter de temps en temps dans l’arène pour faire entendre notre voix, cela ne veut pas dire que nous faisons partie d’un quelconque groupe de combattants, et encore moins d’une cabale destinée à faire taire les voix discordantes. C’est en effet le propre du complotisme de présenter les choses sous un jour manichéen, grave et inquiétant. Mais justement, ce n’est pas notre manière de voir le monde, tout le monde – c’est heureux – ne pense pas comme cela. Aussi, quand on nous demande pourquoi nous étudions le complotisme au lieu de véritablement enquêter sur les complots dont nous serions tous victimes, nous ne pouvons guère que déplorer cette erreur de catégorie. Il se trouve qu’il est possible d’étudier lecomplotisme sans faire partie d’un complot, et même sans nier l’existencedes complots. Nous tenterons plus loin d’élucider cette étrange confusion :il nous semble en effet que la question des « vrais » et des « faux » complots,ce serpent de mer particulièrement tenace, agit comme une sorte d’obstacle intellectuel, empêchant l’accès à une compréhension claire de la question sous discussion, et il convient donc d’identifier, d’élucider et de neutraliser la mécanique de cet obstacle.
Mais profitons vite, ici, de ce petit moment de flottement pour immédiatement rassurer nos lecteurs les plus méfiants ou soupçonneux. Nous les autorisons même à surligner ce qui suit : nous, Sebastian Dieguez et Sylvain Delouvée, auteurs de cet ouvrage, croyons fermement à l’existence des injustices dans le monde, à celle de la corruption, des coups d’État, de campagnes de désinformation, d’agents provocateurs, d’élections truquées, de montages financiers douteux, de l’évasion et de l’optimisation fiscale, du blanchiment d’argent sale, d’assassinats politiques, d’opérations secrètes, d’infiltrations sous couverture, de vols d’informations confidentielles, de complicités de certains scientifiques dans des affaires douteuses, de fraudes académiques, de cyberattaques concertées, de milices clandestines, de compétitions sportives truquées, du terrorisme religieux, de politiciens sous influence, de scandales étouffés et d’innombrables autres affaires, manœuvres, magouilles, infamies, ignominies, abominations, cachotteries et horreurs fomentés dans le cœur de pierre d’individus tout à fait méprisables, et même, il faut bien le dire, orchestrés par des salauds de la pire espèce.
Rassurés ? Nous l’espérons. Sauf qu’évidemment, tout cela n’a quasiment rien à voir avec notre conception du complotisme. Notre sentiment, après ces « aveux », se rapproche plutôt de celui qu’a dû éprouver Jean Guéhenno en écrivant cette entrée dans son journal :
J’ai dû signer aujourd’hui un papier par lequel je déclare « solennellement et sur l’honneur » que je n’ai jamais été franc-maçon, que je n’ai jamais appartenu à aucune société secrète. Ah ! La bêtise.(Jean Guéhenno,Journal des années noires 1940-1944, 19 septembre 1940)
En fait, pour une première approche de ce qui se passe « dans la tête » d’un complotiste, il vaut la peine de se mettre quelques instants dans la tête d’un comploteur, c’est-à-dire le type d’entité malfaisante envisagée et accusée ordinairement par le complotisme, plutôt que de se mettre d’emblée sur la défensive. Imaginez donc : vous êtes un homme de pouvoir et vous souhaitez, mettons, piller les ressources d’un pays étranger à des fins personnelles, tout en garantissant au passage, cela va de soi, la pérennité de votre influence globale. Malheureusement pour vous, il n’existe pas vraiment de raisons légitimes de vous lancer dans un pareil projet, c’est-à-dire que vous n’avez pas de justification rationnelle ou éthique de le faire. En tout cas rien qui soit défendable. C’est bien dommage, mais c’est tout de même insuffisant pour vous faire renoncer à votre projet d’enrichissement. Dès lors, comment procéder ? Il va falloir, en tous les cas, jouer subtilement cette affaire-là. Idéalement, il faudrait pouvoir parvenirexactementà vos fins, c’est-à-dire à vous enrichir encore plus en pillant les ressources d’un pays étranger, tout en vous arrangeant pour que nul ne puisse jamais découvrir la moindre trace de votre implication dans cette histoire scandaleuse. Le mieux, en fait, ce serait d’aller de l’avant, de le faire, mais en faisant en sorte que tout le monde croie qu’une chose très différente s’est produite. Ou alors, solution alternative : que soudain une justification rationnelle et éthique soit à votre disposition pour expliquer ce qu’il s’est passé. Dans les deux cas, il s’agirait de n’attirer aucune attention sur vous, et éventuellement de détourner l’attention de tout le monde ailleurs. Bref, vous aurez à agir dans un but précis tout en dissimulant astucieusement vos actions ou vos motivations réelles, et préférablement les deux en même temps. Vous avez donc, assurément, besoin d’un plan, et même d’un très bon plan. Surtout que vous savez que vous n’y arriverez probablement pas tout seul. C’est beaucoup de travail, d’efforts et de sueurs froides en perspective, beaucoup de risques aussi, par conséquent il faudrait vous assurer que tout cela vaille bien le coup. En d’autres termes, il faudrait tout de même être certain que le fait de conduire la même opération à visage découvert et cartes sur table ne serait pas, dans le fond, une approche beaucoup plus simple et moins risquée. À tout le moins, quoi que vous fassiez, la moindre des choses serait d’être absolument sûr que vos manigances ne seront pas immédiatement identifiées et dénoncées par n’importe quel inconnu dénué de toute qualification d’enquêteur.
Par conséquent, si vous êtes vous-même un conspirateur, tout ce que nous avons à vous dire c’est : bonne chance ! Vous devriez franchement consacrer vos talents à autre chose, mais si votre ambition est de tirer les ficelles de l’Histoire sans que personne ne découvre jamais votre rôle, nous n’y pouvons probablement pas grand-chose. Et surtout, nous sommes navrés de remettre ainsi en cause vos doux rêves et vos espoirs, mais vous n’irez probablement pas loin. En effet, on vous tient à l’œil ! Voici, dans le tableau 1 ci-dessous, quelques résultats des principaux sondages sur le complotisme en France sur les dix dernières années. On pourrait ajouter les enquêtes régulières du Pew Research Center aux États-Unis ou sélectionner n’importe quel pays dans le monde. Les résultats seraient à peu de choses près identiques.
Tableau 1. Dix ans de sondages médiatisés en France (2010-2020).
On le voit, les conspirateurs n’ont qu’à bien se tenir : une frange non négligeable de la population les surveille assidûment. Plus sérieusement, ce que nous apprennent ces chiffres, c’est soit que la situation est grave, soit que le complotisme est un phénomène relativement banal. Mais pourquoi pas les deux, au fait ? Entre alarmisme irréfléchi et angélisme risqué, nous pensons qu’il est possible de développer une réflexion sur le complotisme qui puisse nous aider à le combattre efficacement quand c’est nécessaire, et à l’ignorer sereinement quand c’est possible. Un tel projet reste cependant à réaliser, tant le complotisme garde encore bien des secrets malgré les efforts réguliers de la presse pour nous informer grâce aux nombreux experts ès complotisme (Figure 1).
Figure 1. Le complotisme comme objet médiatique.
Même si le sujet est fort ancien dans l’histoire des mentalités, comme nous l’avons dit, il n’est étudié scientifiquement que depuis une quinzaine d’années. Les études se multiplient désormais à un rythme exponentiel, mais le sujet continue de soulever un nombre considérable d’interrogations.
Nous espérons que ce livre permettra de mieux comprendre le complotisme, notamment en le situant dans une perspective historique, en examinant ses usages culturels et politiques, et en le plaçant sous la lumière des recherches les plus récentes sur le thème. Pour autant, nous n’avons pas l’ambition d’offrir une revue exhaustive de l’imposante littérature actuellement disponible. Entre la remise du manuscrit et sa publication, la production scientifique dans le domaine n’aura pas cessé, elle est devenue actuellement, en particulier sous l’effet de la pandémie de coronavirus, impossible à gérer. Notre choix s’est donc porté sur une solution hybride, entre l’essai et le manuel académique. Cette approche a d’autant plus été motivée que le complotisme est, par essence, une problématique qui se prête difficilement à un traitement objectif et totalement désintéressé. Elle soulève des passions, clive les individus, les familles et la société, inquiète les autorités, déstabilise la démocratie, portedes accusations graves, brouille notre compréhension du monde, et conduit parfois à des actes irréparables. Elle est également attaquée, on s’en doute, par les complotistes eux-mêmes, qui récusent volontiers les critiques, pour ne pas dire l’anathème, qui est porté sur eux, mais également par des penseurs, des observateurs, des intellectuels et des chercheurs qui y voient un phénomène artificiel et exagéré, ou si proche de leur propre manière d’interpréter le monde et de travailler qu’ils ne le considèrent même pas comme un problème. Nous sommes chercheurs, mais nous ne pouvons pas nous contenter de décrire et d’expliquer. La thématique elle-même nous force à prendre parti, et à nous engager d’une manière ou d’une autre. Cela peut se faire, à notre avis, sans entacher ni orienter nos analyses. De fait, si vraiment le complotisme est un problème social qu’il serait souhaitable de réduire, cela ne se fera pas à coup d’intuitions et d’analyses improvisées, d’éditoriaux dans la presse et d’interviews télévisées, de débunkage approximatif et de vidéos moralisatrices. Nous devons savoir de quoi nous parlons, et à quoi nous avons affaire. La vérité n’est pas « ailleurs », elle est simplement là où elle se trouve, et nous devons nous donner la peine de la chercher avant de prétendre avoir tout compris. Nous proposons à nos lecteurs de nous accompagner dans cette aventure, avec pour seule ambition de tenter d’y voir plus clair entre ce que nous savons, ce que nous croyons savoir, et ce que nous ne savons toujours pas sur le complotisme.
Voici quelques mots sur le programme qui nous attend. Nous commençons par examiner les usages culturels du complot, du complotisme et des théories du complot dans la fiction littéraire et cinématographique (chapitre 1). Cette entrée en matière quelque peu inhabituelle permet de situer à la fois la nature et l’importance du sujet : loin d’une curiosité contemporaine limitée au registre des croyances personnelles et de la désinformation, le complotisme apparaît comme un puissant moteur d’idéation romanesque, mettant déjà sur la piste de ses fonctions et de ses mécanismes. Une bonne histoire de complot est un dispositif qui marche pour intéresser le public et exciter son imagination, et il nous faut comprendre pourquoi, et surtout ce que cela nous dit du complotisme hors fiction. C’est aussi une façon d’aborder le complotisme, pour ainsi dire, « hors-ligne », dans ses usages purement imaginaires, et de tester ainsi une sorte de modèle ou de simulation libéré des aspects idéologiques et personnels qui peuvent brouiller nos interprétations. Une fois situé ainsi très largement, le complotisme « dans la vraie vie » est ensuite détaillé sous plusieurs angles. Les questions de définition et d’usage sont d’abord examinées à la lumière d’approches théoriques et historiques du complotisme, soulignant quelques difficultés conceptuelles. En particulier, nous introduisons une distinction qui nous servira de fil conducteur tout au long de cet ouvrage, et qui consiste à nettement séparer les notions de « théorie du complot » et de « complotisme » (chapitre 2). Les deux chapitres suivants offrent un parcours détaillé de contributions historiques majeures du concept de complotisme depuis le XIXe siècle, et jusqu’à ce qu’il devienne un véritable objet d’étude constitué (chapitres 3 et 4). Les chapitres suivants font le point sur la recherche contemporaine sur le complotisme, en particulier du point de vue de la psychologie cognitive et de la psychologie sociale. Ces disciplines font la part belle à l’influence de facteurs isolés, qu’on peut qualifier de biais, de traits ou d’attitudes, c’est-à-dire des façons particulières d’appréhender le monde, d’interpréter des sources d’ambiguïtés, de raisonner, de prendre des décisions et de tirer des conclusions. Nous détaillons les principaux résultats de ces courants de recherche, tout en explicitant en guise de préambule les méthodes utilisées et leurs limites (chapitre 5), ainsi que les arguments théoriques et empiriques qui justifient l’existence de la notion même de complotisme, également appelée « mentalité conspirationniste » ou « idéation conspiratoire » (en anglais, conspiracism) (chapitre 6). Ce sujet d’étude étant loin d’être clos, nous proposons une approche critique des principales pistes de recherche investiguées à ce jour et prenons le temps d’en exposer les limites (chapitre 7). Cette approche descriptive de la psychologie du complotisme tranche parfois avec une approche plus normative, qui tend à souligner le caractère au fond irrationnel de cette manière de penser. D’irrationnel à pathologique, le pas est parfois très vite franchi, raison pour laquelle nous tenons à examiner cette question de très près afin de bien circonscrire la nature du problème, en particulier en regard de la notion psychiatrique de paranoïa qui a suscité bien des malentendus dans ce domaine (chapitre 8).
À cet égard, il nous a également paru important de dissiper quelques motifs de controverse autour de la notion de complotisme. Nous revenons donc sur l’évolution historique récente du concept, notamment à la lumière de ce que nous appelons ses tournants péjoratif et innocentiste. D’une part, les termes « théorie du complot » et « complotisme » sont clairement connotés péjorativement, et il convient à la fois de comprendre pourquoi et ce que cela implique. D’autre part, cette évolution s’est accompagnée d’un certain malaise sur les façons dont il convient, dès lors, d’expliquer les mouvements historiques et les soubresauts de l’actualité, notamment quand il s’agit d’examiner et de critiquer les lieux de pouvoir, en évitant cet écueil du complotisme (chapitre 9). Cette mise au point nous conduit ensuite naturellement à examiner le complotisme en tant que pratique, c’est-à-dire non pas comme un phénomène relevant de la simple croyance erronée ou de la crédulité, mais comme une postureactive, militante, délibérée, visible, sociale, idéologique et politique. Il s’agit là, pensons-nous, d’un renversement majeur par rapport aux présentations fréquentes du complotisme comme un phénomène passif, dans lequel on « tomberait » par défaut de vigilance ou d’esprit critique. Au contraire, le complotisme est une démarche vivante, organisée, volontaire, qui sait exploiter les faiblesses d’un environnement social et épistémique qui ne lui est, bien souvent, que trop favorable. Le sujet est d’autant plus urgent que le complotisme n’existe pas en vase clos. Il est par nature social, et même intensément social, et constitue donc une manière de communiquer : le complotisme se double ainsi d’une rhétorique qui vise à persuader, à choquer, à indigner, à signaler et à rassembler. Il est un moteur de militantisme, renforçant le front des résistants éveillés contre les ruses d’un ennemi diabolisé, et rejoint à ce titre les problématiques de l’extrémisme politique, du dogmatisme idéologique, de la radicalisation et de la polarisation des opinions, ainsi que de l’endoctrinement sectaire et de l’insurrection violente (chapitres 10 et 11). Le livre se conclut de façon ouverte sur de nouvelles considérations théoriques concernant la nature et l’évolution du complotisme, que nous voyons comme un phénomène intrinsèquement dynamique, adaptatif, opportuniste, récursif et flexible, ce qui ne manque pas de poser des problèmes quant aux façons de l’affronter (Conclusion).
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Pour clore cette introduction, nous proposons enfin une liste non exhaustive des questions qu’une science aboutie du complotisme devrait être en mesure de résoudre. Laissées en l’état sans commentaires, nous espérons que la lecture de cet ouvrage permettra, si ce n’est d’y répondre, au moins d’en saisir la richesse et la complexité, loin des interprétations péremptoires et improvisées auxquelles ce domaine laisse souvent libre champ.
ENCADRÉ 112 questions sur le complotisme
1. Définitions. Qu’est-ce qu’une théorie du complot et qu’est-ce que le complotisme ? Les définitions doivent-elles inclure l’existence de vrais complots, ou renvoient-elles nécessairement à des complots inexistants ? (chapitre 2)2. Rhétorique ou cognition ? Le complotisme est-il un simple « bavardage », ou repose-t-il sur des mécanismes psychologiques spécifiques ? Par exemple, quand un complotiste s’exclame« Comme par hasard ! », est-ce une simple remarque ironique, ou le reflet d’un biais particulier dans la perception du hasard ou le calcul probabiliste ? (chapitres 7 et 11)3.Croyance ou assentiment ?Les complotistes croient-ils vraiment ce qu’ils disent ? Rechercher, répéter et propager une théorie du complot, est-ce forcément y croire ? Quel est le statut épistémologique du complotisme ? (chapitre 10)4. Quelle population étudier ? Sur qui doit porter une science du complotisme ? Sur ceux qui adhèrent aux théories du complot, ou sur ceux qui les inventent ? Quels sont les différents mécanismes qui favorisent la réception et la production du complotisme ? (chapitres 5, 6 et 7)5. Qui sont les conspirateurs? À quel niveau se situe la mécanique causale d’un complot envisagé par un complotiste ? À un niveau global et quasiment surnaturel de forces occultes toutes-puissantes, ou plutôt à un niveau plus personnel, qui trouverait ses causes au niveau national, régional, professionnel ou familial ? Les conspirateurs doivent-ils d’ailleurs être littéralement un groupe d’individus ou une coalition, ou représentent-ils plutôt une entité unique, aux contours nébuleux, qui agit d’une seule voix ? (chapitres 3, 4 et 9)6. Fonctions. À quoi sert le complotisme ? Aide-t-il à « simplifier » le monde, réduit-il notre anxiété face à l’incertitude et la complexité ? Permet-il, occasionnellement, de se défendre contre des individus mal intentionnés ? Et si ce n’est pas le cas, doit-on conclure qu’il existe des « fonctions » qui ne marchent pas ? (chapitres 7, 8 et 10)7.Pathologique ou normal ? Sommes-nous vraiment tous des complotistes en puissance, comme le disent certains auteurs ? Ou les complotistes ont-ils des tendances paranoïaques, semblables à celles de certains patients délirants ? Les paranoïaques sont-ils de facto complotistes ? Le complotisme, plus généralement, est-il rationnel ou irrationnel ? (chapitre 8)8. Spécificité. Y a-t-il un type général d’idéation complotiste, ou le complotisme ne désigne-t-il que quelques croyances spécifiques et isolées ? Les complotistes ne sont-ils que complotistes, ou se situent-ils plutôt sur un continuum plus large de croyances, d’attitudes et de comportements dont le complotisme n’est qu’une partie ? Le complotisme est-il vraiment une « chose » ? (chapitres 6 et 10)9.Causalité. Les complotistes rejettent-ils la science et les autorités épistémiques parce qu’ils adoptent une vision alternative du monde, ou développent-ils une telle vision parce qu’ils sont complotistes en premier lieu ? (chapitres 7, 10, 11 et Conclusion)10. Unicité ou pluralisme ? Y a-t-il différentes « sortes » de complotisme ? Les « false flags », le négationnisme, le scepticisme, le paranormal ou encore l’extrémisme politique font-ils tous partie du même phénomène, ou reflètent-ils des variantes ? (chapitres 5, 7 et 10)11. Gauche ou droite ? Y a-t-il une « politique » du complotisme, une idéologie particulière qui le sous-tend et le favorise ? Ou y a-t-il un complotisme de droite et un complotisme de gauche ? Et si c’est le cas, reposent-ils sur des mécanismes communs, sont-ils simplement deux versions différentes du même phénomène ? (chapitre 11)12. Solutions. Y a-t-il des manières efficaces de lutter contre le complotisme ? Les méthodes doivent-elles être les mêmes que pour lutter contre les fake news et la désinformation en général ? L’esprit critique suffit-il à se prémunir contre le complotisme ? Faut-il « déboulonner » les théories du complot l’une après l’autre, ou vaut-il mieux agir en amont ? (Conclusion)
CHAPITRE 1 La vérité est ailleurs : le complotisme comme fiction
Il n’est pas nécessaire de croire aux fantômes pour aimer les histoires de fantômes. De même, il n’est pas nécessaire d’être complotiste pour apprécier de bonnes théories du complot. Au même titre que les zombies, les sabres laser, les extra-terrestres et les super pouvoirs, les théories du complot s’avèrent particulièrement séduisantes pour nos cerveaux friands d’intrigues et de mystères. Nous pensons qu’une compréhension du succès des usages fictionnels de la thématique du complot peut nous aider à mieux saisir en quoi consiste le complotisme « dans la vraie vie ». Ce chapitre offre donc un panorama des usages culturels du complot et du complotisme, ce qui tiendra lieu d’entrée en matière pour montrer la richesse et la complexité du sujet. Chemin faisant, nous mettrons aussi en évidence quelques caractéristiques notables que nous aurons l’occasion de reprendre par la suite, lorsque nous parlerons, non pas de vrais complots, mais de vrai complotisme !
Est-ce une simple coïncidence si le terme anglais plot désigne à la fois un complot et une intrigue (Poliakov, 1980, p. 9) ? Nous ne le pensons pas ! En effet, la « découverte d’un complot secret […] est depuis longtemps une intrigue [plot] littéraire standard » (Melley, 2020, p. 428). Le terme français « intrigue », du reste, conserve très bien ce double sens, désignant, d’une part, le déroulement particulier d’une séquence d’événements qui constitue le « scénario » d’une histoire, c’est-à-dire le récit d’événements particuliers autour d’un cœur narratif, et impliquant, d’autre part, que cette séquence et ce récit sont le produit d’éléments cachés, invisibles, souterrains, de relations mystérieuses (intrigantes !) entre les personnages, de motifs inconnus ou inavoués, d’alliances et de conflits plus ou moins ouverts, de dilemmes personnels et sociaux conduisant à des renversements surprenants, et qu’il s’agit dedécouvrirau fur et à mesure (sur la notion d’intrigue littéraire, voir Baroni, 2017). C’est, en somme, tout ce qui fait le sel, la richesse, la complexité et souvent la cruauté des interactions humaines et des destins qui se font et se défont. Une intrigue n’est pas nécessairement, à la lettre, un complot, mais tout complot constitue forcément une intrigue.
Plus qu’une simple analogie, il y a aussi des raisons de penser qu’il existe des mécanismes communs entre le traitement cognitif de complots « réels » et l’appréciation de complots « fictionnels », tels que dépeints dans l’imaginaire narratif du roman et du film, par exemple. Après tout, les « théories du complot » se présentent généralement comme des bribes d’un récit plus vaste sur les réalités cachées du monde. Ce sont des « révélations » qui ont le pouvoir de « tout changer », pour peu qu’on en saisisse les implications et les ramifications. Ce sont également des « rebondissements » qui ajoutent une « tension dramatique » inattendue au déroulement autrement linéaire et prévisible de l’actualité ordinaire. On y trouve du « suspense », des « coups de théâtre », des « retournements » de situation, des trahisons, des alliances, des héros, des méchants, etc. On voit déjà que le complotisme n’a pas de peine, et encore moins de scrupules, à emprunter les ressorts les plus éculés de la fiction littéraire et cinématographique. Les théories du complot, quoi qu’elles fassent d’autre, manquent rarement d’ajouter un vernis romanesqueà la « version officielle » de l’histoire et de l’actualité, et leur caractère éminemment douteux, marginal et incertain, bien qu’il soit un obstacle à leur crédibilité, leur donne l’aura d’incertitude nécessaire à toute bonne énigme. Le théoricien du post-modernisme Fredric Jameson a ainsi déclaré que le complotisme constituait « la cartographie cognitive de l’âge post-moderne des pauvres diables » (« The poor person’s cognitive mapping in the postmodern age », cité dans Butter, 2014, p. 4), suggérant ainsi que le complotisme est une tentative à la fois naïve et naturelle de rendre compte de la structure du capitalisme tardif, c’est-à-dire un monde devenu si complexe, impersonnel et opaque que les individus ordinaires sont autrement démunis pour y donner du sens, et qu’à ce titre les fictions complotistes, notamment hollywoodiennes, ont fini par servir de repère pour s’y orienter, à la fois sur un mode désabusé et dans l’espoir d’y retrouver un semblant de contrôle (Jameson, 1992 ; voir aussi Butter et Knight, 2020 ; Blanusa et Hristov, 2020, pp. 72-73 ; Melley, 2000).
Mais il y a plus. Le complotisme, tel que nous le concevons dans celivre, est une manière d’envisager le monde qui présente bien plus qu’une similarité de surface avec le rôle thématique du complot dans la fiction. Plus qu’aucontenuà proprement parler de ces « théories du complot », nousnous intéressons à la structure profonde qu’elles sollicitent et activent dans l’esprit humain. En tant que membres de l’espèce humaine, nous n’aimons pas « les histoires » uniquement à titre de divertissement, et nous ne nous intéressons pas à « l’Histoire » uniquement parce que nous voulons nous cultiver. Nous cherchons aussi frénétiquement àexpliquerles choses, et nous trouvons volontiers nos explications dans l’examen des origines et du déroulement de ces choses. Cette « illusion historique » est commune au succès du complotisme et à l’intelligibilité même de la fiction (Rosenberg, 2019).
Enfin, les usages ordinaires de la fiction s’accompagnent depuis longtemps d’une intense activité critique, il est vrai plutôt réservée aux spécialistes. Cette soumission des œuvres au regard inquisiteur des lecteurs, analystes, exégètes, interprètes et autres herméneutes est une constante du regard moderne sur la création artistique : nous ne nous contentons pas de contempler et d’apprécier passivement les œuvres de fiction, nous y cherchons, et y trouvons, du sens, des messages, des significations cachées et profondes. Cette activité interprétative propre à la consommation de fiction, cela a souvent été noté, peut d’ailleurs prendre une forme quasi paranoïde : il ne s’agit plus simplement de se plonger dans une intrigue pour savoir ce qui va se passer, mais toujours de découvrir ce qui se cache réellement derrière une œuvre (Parker, 2000). D’où les incessants décryptages, déchiffrages et autres déconstructions destinés à révéler les clefs d’une œuvre, son message caché, son sens réel et ultime. Plus généralement, nous cherchons naturellement à expliquer le comportement de personnages imaginaires et nous retraçons ainsi spontanément les intentions des auteurs qui les ont créés. Umberto Eco évoque à cet égard un principe de « collaboration textuelle » entre auteur et lecteur, ce qui le pousse à s’interroger sur « les limites et les possibilités de l’interprétation profonde » (Eco, 1979, p. 230), dans la mesure où on sait bien combien celle-ci peut parfois aller « trop loin ». Nous voyons donc une tendance proche du complotisme dans notre rapport moderne à la fiction, et cette frénésie de l’activité critique n’est sans doute pas étrangère à des postulats comme « on nous cache tout » et « la vérité est ailleurs » (voir par exemple le concept d’« entités narratives » que Boltanski [2012] place au cœur des pratiques interprétatives en général, y compris le complotisme ; pour d’autres parallèles entre complotisme, créativité et fiction, voir Ziolkowski [2013], Bonetto & Arciszewski [2021], et Encadrés 2 et 3).
En commençant notre exploration du sujet par un examen des usages créatifs du complotisme, nous suivons Girardet (1986 ; voir Encadré 7 au chapitre 4), dont l’analyse du mythe politique du complot s’appuyait d’emblée sur trois œuvres littéraires : Biarritz, publié en 1868 à Berlin sous le pseudonyme de Sir John Retcliffe,Le Juif errantd’Eugène Sue, publié en feuilleton dans le Journal des Débats en 1848, et Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas, également publié en feuilleton dans La Presse de 1846 à 1849. Traitant respectivement des très classiques complots juif, jésuite et maçonnique, ces romans offraient une riche matière pour identifier les thèmes, les tropes et les images caractéristiques du complotisme. Le présent chapitre vise à élargir ces analyses à la lumière d’un échantillon plus riche d’œuvres.
ENCADRÉ 2Une tentative de formalisation du complotisme littéraire
Dans son livre Conspiracy, Revolution, and Terrorism from Victorian Fiction to the Modern Novel, Adrian Wisnicki (2008) s’intéresse non pas aux théories du complot ni aux complots en tant que tels, mais à ce qu’il appelle des « conspiracy theory narratives », c’est-à-dire des récits qui font appel à des éléments d’intrigue plus profonds, plus vastes, plus insidieux et plus intemporels qu’un simple complot ou théorie du complot concernant tel ou tel événement spécifique. Ce genre d’intrigue se base généralement sur le fait qu’un complot aux insoupçonnables et horribles proportions pourrait avoir lieu, et se concentre souvent sur la paranoïa des protagonistes qui en résulte. Wisnicki, au gré de nombreux exemples, identifie ainsi des « Conspiracemes », c’est-à-dire des dispositifs fictionnels aptes à produire une atmosphère complotiste. Il y a par exemple « Le sujet qui cherche à savoir », « La main invisible », « Le complot à déjouer », « Le sujet paranoïaque », « Les autorités inaccessibles » et « Le sujet qui s’évapore », des thèmes souvent accompagnés de concepts relevant de la psychiatrie, comme la persécution, l’idée fixe ou la folie à deux. Ce travail nous semble un bon exemple des problèmes que peut poser une approche fictionnelle du complotisme, dans la mesure où l’auteur peut essentiellement y intégrer n’importe quelle œuvre, quel que soit son lien – aussi indirect soit-il – à la notion de complot, tant elle en devient vaste et versatile. De fait, une thèse centrale de ce travail est que le complotisme s’est progressivement « ironisé » au cours du XXe siècle, c’est-à-dire qu’il est devenu autoréflexif à partir du moment où ses tropes ont été reconnus, de plus en plus, comme des clichés littéraires réexploitables en tant que tels. Ainsi, « la tradition de la narration du complot a engendré des narrations de théories du complot » (p. 8), un processus qui concerne aussi l’évolution du complotisme dans le monde réel (si l’on peut dire).
C’est seulement au chapitre suivant que nous discuterons plus en détail de la définition des termes « complot », « théorie du complot » et « complotisme ». Nous adoptons, pour le moment, ces concepts dans un sens relâché, propre à leurs usages ordinaires de sens commun. Chacun sait qu’un complot est un coup préparé en secret par un groupe d’individus déterminés et organisés, généralement avec des intentions malveillantes. Qui sont ces gens, sous quelle apparence et quels prétextes dissimulent-ils leurs activités, et qui pourra les arrêter ? Existent-ils vraiment, du reste ? Comment s’en assurer ? On le voit, cette première approximation, et les questions qu’elle suscite immédiatement, pose d’emblée un cadre riche de potentialités pour développer un récit palpitant. Dans ce qui suit, nous proposons un panorama des divers usages du complot à travers différents genres dans les domaines du roman, du cinéma et des séries télévisées.
Nous avons choisi des exemples aptes à illustrer la diversité du thème du complot, et les nombreuses options narratives qu’il offre aux créateurs.Naturellement, un des dangers, avec une approche aussi large et éclectique, est de « voir des complots partout ». Difficile, en effet, d’imaginer une œuvre de fiction qui, d’une manière ou d’une autre, n’implique pas l’idée de secret, de manipulation, de tromperie, de collusion, de trahison, d’intention malveillante ou de révélation. Et on peut même élargir davantage le champ de l’investigation si l’on inclut l’idée de l’auteur comme conspirateur, qui tirerait les ficelles du récit à l’insu des lecteurs et spectateurs, afin de les faire tomber dans l’illusion narrative constitutive de cette suspension de l’incrédulité, sans laquelle on ne peut profiter d’aucune œuvre d’imagination. Et pourquoi pas, d’ailleurs ? C’est une idée qui nous semble propre au complotisme, en tant qu’il est souvent sous-tendu par la notion d’un contrôle total sur la réalité du monde. Après tout, comme le concept d’intrigue, celui de mise en scène est également commun à la fiction et au complotisme.
Le thème du complot, on s’en doute, revient très fréquemment dans certains genres littéraires qui semblent même spécialisés dans ses multiples exploitations, en particulier le roman policier, le roman d’espionnage, ainsi que la politique-fiction. Ginzburg (1980) situe la naissance du roman policier dans un épisode du Zadig de Voltaire. Accusé d’avoir volé le chien d’une reine parce qu’il a été en mesure de le décrire parfaitement alors qu’il affirme ne l’avoir jamais vu, voici comment Zadig se défend devant ses juges :
[J]e vous jure par Orosmade, que je n’ai jamais vu la chienne respectable de la reine […] Voici ce qui m’est arrivé : […] J’ai vu sur le sable les traces d’un animal, et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues ; et comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j’ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse […]. (Voltaire, Zadig ou la destinée, 1747, chap. III)
Plus d’un siècle plus tard, explique Ginzburg, Thomas Huxley, défendant les découvertes de Darwin, invoquera la « méthode de Zadig » commune aux disciplines scientifiques, capables de révéler des choses parfois disparues depuis longtemps, par la seule force de l’analyse et de la déduction, une méthode qui peut de fait évoquer pour les néophytes une forme ésotérique de divination. Cette « méthode » est un « modèle cognitif qui est à la fois très ancien et très neuf », un « modèle épistémologique commun », que l’historien appelle le « paradigme conjectural » (Ginzburg, 1980, p. 24). On le retrouve à la fois dans les sciences et les pratiques occultes, et également dans la fiction, puisqu’à titre d’exemple, Ginzburg suggère que La Recherche du temps perdu de Proust est entièrement basé sur ce dispositif (un indice banal et dérisoire révèle un gigantesque édifice de souvenirs, de relations et de significations auparavant cachés ; pour cette raison, Adrian Wisnicki [2008] n’hésite pas à classer l’œuvre de Proust dans la littérature du complot). En réalité, souvent, l’apparente rigueur de ce paradigme n’est que de surface (Ginzburg parle de « rigueur élastique »), puisqu’il dépend en définitive d’une capacité intuitive à détecter les bons indices et à les interpréter correctement, et qu’évidemment, dans la fiction, l’auteur se charge généralement de faciliter le travail à ses personnages.
Il ne s’agit pas de complots à proprement parler pour le moment, certes, mais on voit bien comment cette « méthode de Zadig » – basée sur l’interprétation d’indices a priori insignifiants, qu’il s’agit de relier entre eux et retracer vers une cause commune –, qui ressemble à la fois à de la rigueur scientifique et à une sorte d’ineffable intuition, nous rapproche de notre sujet et évoque déjà ses riches affinités avec l’univers de la fiction.
Le complot est explicitement intégré comme ressort romanesque dans un autre roman souvent considéré comme marquant la naissance du genre policier et même du roman d’espionnage et de la politique-fiction : Une ténébreuse affairede Balzac, publié en 1841. On connaît le goût du romancier de la Comédie humaine pour les histoires intriquées aux ramifications multiples, mais celle-ci apparaît comme l’une des plus complexes qu’il ait écrites, et certainement l’une des plus difficiles à lire. À cet égard, en résumer l’intrigue s’avère très compliqué : retenons que le récit se déroule au début duXIXe siècle et rapporte le conflit larvé entre royalistes et bonapartistes, sur fond de plusieurs complots et contre-complots concomitants,d’enquête policière, d’ambitions politiques, de secrets, de trésors et de cachettes, de déguisements, de sosies, de contrefaçons, d’enlèvements, de coups montés, de trahisons, de double jeu et de procès. Les conspirateurs réels ou imaginés viennent à la fois de l’étranger et de l’intérieur, et il est excessivement difficile, pour les personnages comme pour les lecteurs, de savoir à qui l’on peut se fier. Le roman comporte de plus un épilogue, situé 25 ans après les faits, où un groupe d’intrigants est supposé exposer le « secret de l’affaire » :on y apprend que tous les événements du roman, déjà assez compliqués en l’état, étaient en fait le résultat d’un complot supplémentaire et surplombant tous les autres (bien qu’un complot précipitamment avorté). En d’autres termes, à l’insu de tous les protagonistes, toute l’histoire et ses nombreux développements ne sont en fait rien d’autre qu’une machination visant à dissimuler la tentative (et l’échec) d’un complot plus vaste encore. De fait, certains sous-complots du roman ont été créés de toute pièce pour dissimuler d’autres complots, et le « génie ténébreux » derrière toutes ces manipulations n’est autre que Fouché…
Il est important, cependant, de préciser que la manière dont Balzac s’y prend pour développer son histoire, jusqu’à la « révélation » finale, est plutôt expéditive. Les complots eux-mêmes, les différents conspirateurs et leurs liens, les buts immédiats et ultimes de chacun, les méthodes utilisées, tout cela reste irrémédiablement dans un flou quasiment total. À cet égard, la narration d’Une ténébreuse affaire doit être en quelque sorte crue sur parole, Balzac ne s’attardant pas du tout sur des questions de détails et de vraisemblance, comme si la seule notion de complot dispensait en fait d’avoir à en exposer la mécanique exacte et à en disséquer les rouages, et que le lecteur devait se contenter d’accepter que l’« histoire secrète de ce temps » devait en effet rester largement… secrète (Sugden, 2018-2019 ; Tilby, 2015).
On a là une conception du complot déjà très moderne, dans la mesure où c’est l’idée générale d’activités secrètes non formulées qui sert de moteur dramatique, plutôt que leur exposition à proprement parler. Le complot agit en quelque sorte beaucoup plus efficacement en proportion inverse de sa visibilité et de son explicitation. Une révélation finale pourrait bien fournir la nécessaire satisfaction d’un sens de clôture, par laquelle « tout prend sens », « tout s’explique » enfin, chaque pièce du puzzle tombant à sa place (Butter, 2014, p. 21). Mais cette résolution ne peut être qu’illusoire : l’univers du roman étant confiné à ce que le texte veut bien nous donner, il s’ensuit que l’auteur ne peut en fin de compte que décréter qu’un mystère a été résolu ou qu’un complot a été dévoilé ou déjoué, et ceci sur la base d’éléments et d’assertions par nécessité épars et sélectifs. Cette limite propre à la fiction, qui est le problème inévitable de sa propre incomplétude, se retrouve à l’identique dans le complotisme et la nature radicalement sous-déterminée de ses « théories ».
L’intérêt que portait Balzac au thème du complot se retrouve dans beaucoup de ses œuvres. On trouvera, par exemple, cette phrase célèbre dans Illusions perdues (1874) : « Il y a deux Histoires : l’Histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne, l’Histoire ad usum delphini [à l’usage du Dauphin] ; puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse ». C’est une manière particulièrement explicite d’exposer un des principes clefs du complotisme, qui est que « rien n’est comme il semble » (Barkun, 2003 ; Taguieff, 2006). Dans la fiction complotiste comme dans le complotisme ordinaire, la vraie histoire est celle qui n’existe pas, et la fausse histoire est celle que tout le monde connaît (un peu comme la fausse magie est celle qui est possible, et la vraie magie est celle qui est impossible). Loin de se cantonner à la spécificité d’une intrigue, le thème du complot permet donc de nouvelles explorations littéraires, des jeux sur la surface et la profondeur du texte qui reflètent l’idée de « dessous des cartes » ou des « coulisses de l’histoire », et ouvre la possibilité d’introduire des narrateurs peu fiables, comme si le roman lui-même devenait une conspiration à déjouer pour le lecteur.
Nous avons mentionné les trois romans utilisés par Girardet dans son analyse pénétrante de la mythologie politique propre au thème du complot : Biarritz de Sir John Retcliffe, Le Juif errant d’Eugène Sue et Joseph Balsamod’Alexandre Dumas. Publiés entre 1846 et 1868, ces textes rapportent très explicitement et concrètement des complots dans leur réalité la plus crue, et illustrent comment, en résonance avec le contexte historique, « l’imagination romanesque se met à accorder une si grande importance à ces petits groupes d’hommes résolus, liés par le serment et le secret, ayant choisi l’ombre pour agir et qui, pour leur gloire, leur profit ou le triomphe d’une grande cause, rêvent de réduire à leur volonté l’ordre existant des choses » (Girardet, 1986, p. 60). On y croise des personnages masqués réunis dans des assemblées secrètes, d’inquiétantes figures donnant des ordres lapidaires dans l’obscurité tout en couvrant de mystérieuses croix rouges une carte du monde, des vieux « sages » transmettant leur plan machiavélique à leurs successeurs, etc. Le complot est ici planétaire, éternel, transcendant et quasiment diabolique, mais également très concret. Il ne s’agit plus d’élaborer un « sale coup » ou de s’assurer une victoire dans un contexte particulier, mais de poursuivre un projet de transformation et de domination de l’ensemble du réel dont le seul objectif n’est rien de moins que de devenir ou de rester « les maîtres du monde ». Loin d’une simple affaire policière, on passe ici au complot maléfique d’un groupe de « super-méchants », évocateurs non seulement des récits de superhéros de la bande dessinée et des invasions extra-terrestres de la science-fiction, mais aussi, bien évidemment, des théories du complot « classiques » associées aux Jésuites, aux francs-maçons et aux Juifs. On sait hélas la fortune, si l’on peut dire, que connaîtront ces fables, il n’y a donc rien d’étonnant à les retrouver originellement sous la forme de fictions. Les parallèles, à cet égard, sont frappants avec d’autres textes qui n’ont, eux, pas le mérite de se restreindre à l’univers de la fiction, mais qui se présentent comme des documents authentiques, dont les fameuxProtocoles des sages de Sionconstituent toujours le modèle.
Notre parcours littéraire nous conduit tout naturellement au roman d’espionnage et au thriller politique, dont on considère souvent Les 39 marches de John Buchan (1915), sinon comme le premier exemple, certainement comme une des œuvres pionnières les plus emblématiques du genre. Ce roman « à sensation » – genre défini par Buchan comme « ces récits où les péripéties défient les lois de la probabilité et progressent juste en deçà des frontières de la vraisemblance » –, adapté au cinéma par Alfred Hitchcock en 1935, est d’emblée placé sous le signe du complot. Richard Hannay, le narrateur, est un ingénieur des mines de retour des colonies britanniques. Au début du roman, ce grand baroudeur raconte à quel point il se morfond à Londres, isolé et loin des aventures trépidantes et des dangers qui étaient son lot quotidien en Rhodésie. Il envisage d’ailleurs de quitter la capitale si rien d’intéressant ne se produit rapidement. Coup de chance (pour lui et pour les lecteurs), il est interpellé le jour même par un drôle d’individu, un voisin qui vit au-dessus de son appartement, dans un état de panique assez avancé. Cet homme lui raconte qu’il craint pour sa vie, dans la mesure où il a découvert des informations d’une importance capitale pour la sûreté de l’État, et même de l’Europe, et que des malfrats sont sur sa trace pour l’empêcher de tout révéler. Il demande donc à Hannay de l’aider à simuler sa propre mort pour qu’on cesse de le poursuivre, et lui confie son extraordinaire secret afin qu’il poursuive l’enquête s’il devait lui arriver malheur, ce qui sera évidemment très vite le cas. Mais quel est donc ce terrible secret ? Voici comment Hannay rapporte les révélations de son mystérieux interlocuteur :
Je donne ici ce qu’il me raconta, aussi bien que je pus le débrouiller. Au-delà et derrière les gouvernements et les armées, il existait d’après lui un puissant mouvement occulte, organisé par un monde des plus redoutables. […] À son dire, l’association comportait une bonne part de ces anarchistes instruits qui font les révolutions, mais à côté de ceux-là il y avait des financiers qui ne visaient qu’à l’argent […] Le but final de la machination était de mettre aux prises la Russie et l’Allemagne […] Derrière le capital, d’ailleurs, il y avait la juiverie, et la juiverie détestait la Russie pis que le diable. (pp. 12-13)
On voit dans cette description tous les éléments d’une théorie du complot antisémite classique, qui se rapproche du méga-complot àl’échelle planétaire et aux implications rien de moins qu’historiques et civilisationnelles. Hannay apparaît également, dans ce roman, comme l’une des premières représentations du « citoyen-investigateur », cette figure de l’individu ordinaire qui se retrouve aux prises avec la grande histoire et des forces qui le dépassent complètement, figure qu’on retrouvera plus tard sous les traits du « lanceur d’alerte » ignoré et même poursuivi par les autorités. Mais dans Les 39 marches, de façon très intéressante, ce méga-complot dont Hannay est soudainement investi s’avérera en réalité largement fantasmatique. La méthode utilisée pour le mettre à jour en premier lieu est d’ailleurs instructive :
J’en eus le premier soupçon dans une auberge de l’Achensee, dans le Tyrol. Cela me mit en éveil, et je recueillis mes autres documents dans un magasin de fourrures du quartier galicien à Bude, puis au cercle des Étrangers de Vienne, et dans une petite librairie voisine de la Racknitzstrasse, à Leipzig. Je complétai mes preuves il y a dix jours, à Paris. (p. 15)
On voit comment la « théorie » du complot s’élabore sur la base de fils distincts et épars, dans des lieux très spécifiques, mais plutôt incongrus et a priori insoupçonnables, sur fond d’un parfum indéniable de paranoïa. L’étrange excès de précision pour certains détails, mais jamais pour l’ensemble, parvient à « faire sérieux ». Si les « preuves » en question ne sont jamais explicitées, elles n’en suffisent pas moins pour emporter la conviction du protagoniste. Et pour cause, il y a bel et bien un complot dans cette histoire, mais cette véritable intrigue n’implique pour l’essentiel qu’un groupe d’espions allemands cherchant à mettre la main sur les plans de la marine britannique afin de coordonner une attaque par sous-m
