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Simon Tagel, sexagénaire, attend le XXII siècle en repensant à ses jeunes années, marquées par la grande reconstruction. À l’époque, tout semblait figé dans un monde où la vie n’était qu’un enchaînement de combats et de conflits dans la jungle sociale. Pour exister, il fallait se distinguer dans les courses illicites de deux-roues non volants, toujours plus performants. Puis arriva Sergen, un errant, cet enfant venu de nulle part… Un miracle. Il devint la bouée de secours que Simon n’espérait plus. Sergen, à la fois cygne blanc et cygne noir, gravit les échelons à une vitesse folle. Accompagné de Maelys, une jeune femme issue des beaux quartiers et attirée par le feu du dragon, il allait changer le monde. Mais ce changement serait-il pour de bon ? Et à quel prix ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yves Macé se passionne pour la science-fiction à travers les œuvres de nombreux auteurs, tels qu’A. Merritt, I. Asimov, P.K. Dick, mais aussi les Marvel Comics. Auteur de plusieurs ouvrages, il nous livre ici son troisième opus. Après "Le huitième royaume", il conclut sa réflexion sur notre avenir avec une touche de fantastique, tout en laissant une porte ouverte à une suite. Comme toujours, son œuvre invite à une réflexion profonde sur nos choix, notre manière de prendre en main notre destin et la place que nous accordons à nos distractions.
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Seitenzahl: 397
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Yves Macé
Le cygne du dragon
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-422-9121-1
à toutes celles et ceux qui me laissent partir dans mes rêveries
en leur compagnie sans en prendre ombrage…
À ceux qui refusent le but en blanc. Ceux qui s’interrogent.
Ceux qui interrogent. Ceux que l’on affuble de tous les noms et que l’on dénigre par peur qu’ils aient raison.
Ceux qui osent aller à contrecourant, même seuls contre tous, quand les décisions de nos dirigeants sont pourtant incohérentes
Au monde qu’il nous va bien falloir prendre en main
pour le reconstruire enfin selon nos vœux
À la déférence…
Qu’elle supplante le caprice
Sécurité vs liberté ?
Simon Tagel, alias Legramphre, appréciait ces moments de pause. Il prenait le temps de goûter tout ce qui s’offrait à lui. Le temps de savourer tout ce qu’il avait fini par recevoir. Le plaisir de vivre tout simplement. Après ce que la vie lui avait réservé, il jouissait de la chance d’être toujours là. Il avait enfin trouvé la paix et le bonheur. La paix du monde qu’il découvrait. Le bonheur d’être un jeune soixantenaire, comme il s’amusait à le dire.
Ses écouteurs diffusaient une vieille chanson datant d’un peu plus d’un siècle. « Fade to black ». Un titre du groupe « Metallica ». Immobile, il se tenait debout dans la pénombre. Devant sa fenêtre, il était contemplatif. Dans cette posture, rien ne transparaissait de ses vieilles blessures. La pleine lune accentuait les contrastes de la nuit. L’homme, mécaniquement, suivait des yeux les ombres dansantes des grands arbres en proie au vent. Son regard, comme son esprit, vagabondait. Il réalisait combien la flore avait mis tout son cœur pour se réapproprier chaque espace qui lui était de nouveau concédé. Il mesurait la force du vivant. Toute cette nature s’offrait gracieusement à ceux qui n’avaient plus peur d’y remettre les pieds. La végétation, infatigablement, avait repris ses droits. Elle donnait l’impression que jamais rien ni personne ne pourrait la dominer. Et certainement pas l’Homme moderne. Ce mammifère tout juste arrivé sur terre, depuis à peine quelques centaines de milliers d’années, quand elle avait toujours été là. Elle régnait sur cette planète depuis l’apparition de la chlorophylle. Depuis plus de deux milliards d’années. Elle en avait vu de toutes les couleurs. Son apparente opulence n’était tout compte fait que l’humble témoignage de son essence la plus profonde. Fourbu mais heureux, Simon savourait ce moment de quiétude. L’ère du Verseau se mettait-elle définitivement en place ? N’était-ce qu’une période d’accalmie après tant de siècles de troubles ? Machinalement sa main droite passait, repassait sur son avant-bras gauche. Avant qu’il ne s’en rende compte, ses doigts s’attardèrent, en en prenant la mesure, sur sa large cicatrice. L’inaltérable témoignage d’une époque plus âpre, plus violente, gravée dans sa mémoire comme dans sa chair. Déjà Simon se remémorait…
Il avait toujours été bien meilleur concepteur que pilote. Il l’avait probablement toujours su. Mais il ne l’avait pas aisément admis. Il s’était obstiné. Il fut douloureusement mis face à la réalité. Il avait chuté. S’il avait été aussitôt secouru pour ne pas se faire prendre par les forces de l’ordre, il n’avait pas échappé aux séquelles de ses blessures. Un genou bousillé, une jambe raide, un avant-bras amoindri… Cela n’était pas l’idéal pour chevaucher de nouveau un deux-roues, même non volant repensait-il. Comment dès lors allait-il montrer au monde ses capacités ? En quoi ses connaissances allaient-elles lui servir ? Pourquoi continuer à se passionner pour la réalisation d’engins toujours plus performants ? Qu’allait bien être maintenant le sens de sa vie ?
L’univers avait entendu ses prières… La réponse ne se fit pas attendre. Il allait juste devoir apprendre à être patient. Venu de nulle part, vint à lui un enfant d’une dizaine d’années, transi de froid, affamé, fier et indompté. Se révélant très vite être un compétiteur effréné, le teigneux moutard allait devenir le corps qu’il n’avait plus… En quelques années, que de chemin parcouru…
Legramphre était alors de ceux que l’on nommait péjorativement les « Périphériens ». Ce terme condescendant s’était construit sur une idée préconçue. Toute personne provenant de la périphérie de Protectavre, une supermégapole de quarante millions d’âmes, ne valait tout simplement rien. Le gigantisme de la zone périphérique, entassant une bonne vingtaine de millions de personnes, était contre nature. Dès sa conception, il avait fallu le rendre acceptable. Il fut décidé de recouvrir d’une dense végétalisation urbaine cette large ceinture surpeuplée. Les autorités se désintéressèrent rapidement des conditions de vie des occupants de ces lieux. Cela donna naissance à une véritable jungle. Une jungle végétale mais également une jungle sociale. Il n’était pas facile d’y être né ni de s’en échapper. Mais d’aussi loin qu’il parvenait à se souvenir, Simon n’avait jamais souffert de la bêtise comme du mépris. Il ne vivait que pour sa passion. Il n’avait jamais cru au système scolaire pour se propulser en adhérant à une cause. Il ne pensait qu’aux systèmes de propulsion, de freinages, d’adhérence au sol… Son unique univers résidait dans sa mécanique. Ses prouesses dans ce domaine lui avaient apporté une certaine notoriété. Nombreux étaient ceux désirant recevoir quelques leçons de sa part. Il revoyait encore la scène. Les visages de ses disciples et celui de ce nouvel arrivant, sauvage, hargneux avec une telle rage de vivre… Simon était heureux d’enseigner à tous ces jeunes gens l’art d’adapter la mécanique au pilotage comme d’élaborer le pilotage depuis la mécanique. Il les considérait comme ses propres enfants. La plupart étaient issus de la belle verte. Quelques-uns résidaient dans le prestigieux cœur de pierre. Quant à lui, tout jeune trentenaire, habitant de la jungle, il allait recueillir pour la première fois de sa vie un errant… Comment ce gamin, qui devait avoir tout juste dix ans, avait-il réussi à se fabriquer un tel engin ? Et surtout, comment avait-il déjoué les postes de contrôle et les drones de surveillances anti-intrusions ? Au diable les questions sanitaires, s’était-il dit. Puisqu’il est là…
— Quand on se rend compte, au final, que de vouloir s’octroyer un peu plus de liberté oblige inéluctablement à flirter avec l’illégalité, c’est qu’il est déjà trop tard. Le totalitarisme est manifestement bien en place… se surprit-il à penser à voix haute en attrapant de quoi se couvrir les épaules.
Tous ses souvenirs de cette époque se bousculaient dans sa tête. Il dut faire un effort de concentration pour tous les remettre dans l’ordre chronologique. De marcher au clair de lune l’aiderait à mieux les savourer les uns après les autres. Cela lui ferait également le plus grand bien. Il allait certainement traîner un peu la patte. Mais il aurait aussi le plaisir de respirer, de goûter et goûter encore à cette vie de communion avec son environnement. Cette vie qui était sienne maintenant. Une fois dehors, son gilet de laine d’alpaga enfilé, ses écouteurs dans sa poche, il écarta les bras. Il marqua un temps d’arrêt. Il en sourit. Il savourait le plaisir d’être en prise directe avec la nature. Vivre dans une maison entourée d’arbres, pour certains fruitiers, avec des espaces ouverts pour des jardins potagers, d’autres clos pour gallinacés, lapins, bovins et autres ovins… Il prit un instant pour regarder le ciel étoilé. Il parvint à reconnaître deux, trois constellations. Un point brillant retint son attention. L’un des derniers satellites encore en fonction, se dit-il. Un monde nouveau se bâtissait. Il n’était pas question de voir l’Histoire bégayer une fois de plus. Il n’était pour autant pas question de tout jeter aux orties. Bon nombre d’inventions pouvaient encore être fort utiles. Il suffisait que les êtres humains parviennent enfin à se ranger sincèrement derrière la sagesse qu’ils prétendaient avoir… Que les addicts du pouvoir réussissent quelque temps à mettre entre parenthèses leur égo ! Mais Legramphre ne voulait pas se perdre une fois de plus dans des conjectures entre empressement et méfiance. Ce soir, il voulait garder le sourire. Très vite, il se laissa bercer par la symphonie de la vie qui l’entourait. Les oiseaux nocturnes peuplaient les grands arbres. Ces derniers avaient miraculeusement, trouvait-il, surmonté les rigueurs climatiques. Les plus froides comme les plus chaudes. Ils avaient pour beaucoup échappé aux pluies acides au plus fort des pollutions. Divers hululements accompagnaient d’autres cris que Simon ne parvenait pas encore à identifier. Il mesurait le chemin à parcourir pour être de nouveau en harmonie avec ce monde. Cette belle petite planète bleue, si mal menée… La faune terrestre n’était pas en reste. Quelques bruits au loin accompagnaient les chants des batraciens. Grenouilles et crapauds se distrayaient du cours d’eau à la plaine. Sangliers, loups, lièvres, renards, blaireaux, fouines, rongeurs, hérissons… Toute une ribambelle d’espèces semblait vouloir refaire surface. Avaient-elles vraiment disparu ou les avait-on simplement oubliées ? Et il en allait de même avec les insectes… Il réalisait combien les hommes n’avaient pensé qu’à eux durant toutes ces années de chaos. Et encore ! Penser ! Ses semblables s’en étaient-ils seulement donné la capacité pour aussi aveuglément se battre, se battre, et encore se battre au point de s’autodétruire…
— Bonsoir monsieur Tagel, entendit-il soudainement prononcé de la part d’un jeune homme. Bonsoir tonton Simon, ajouta une voix féminine.
S’il n’avait pas eu cette oreille aguerrie, il aurait certainement sursauté. Mais il reconnut sans peine les voix de deux adolescents de leur communauté.
— Bonsoir Yasmina et Brivael. Ne devriez-vous pas être déjà rentrés ? Vos parents ne vous cherchent-ils pas ?
— Tout va bien, tonton, dit l’adolescente. Je suis chez lui et il est chez moi. Tu vois, tout le monde est tranquille et nous ne dérangeons personne. Tu as l’ouïe fine. Sans même nous avoir vus, tu sais que c’est nous.
— J’ai toujours eu une bonne oreille. Cela m’aidait bien à régler mes moteurs quand je n’avais pas assez de moyens pour me procurer les bons outils. Mais revenons à vous deux ! Vous savez ce que vous faites, j’espère…
— Nous faisons tout pour ne perturber personne. Et je crois que cela ne te perturbe pas beaucoup. Nous ne faisons rien de plus que ce que toi et tata Céline faites. Bonne promenade et, promis, nous ne dirons rien à personne.
— Tu es bien la fille de ta mère, Yasmina. Allez ! Filez, chenapans, que je puisse déguster tranquillement le calme de cette nuit sans le moindre bruit ni la moindre lumière parasite. Et je ne vous ai pas vus. Allez, vous dis-je, ouste…
Simon ne put s’empêcher de sourire. Il avait pris cette habitude d’appeler les enfants de la communauté ses neveux et nièces. Il n’était bien sûr parent avec personne. Comme il n’avait jamais été le grand frère de qui que ce soit. Mais cela renforçait le lien affectif qu’il avait envers ceux qu’il reconnaissait comme siens. Il s’était immédiatement investi dans cette communauté. Il avait eu un vrai coup de cœur. Il avait surtout réalisé le mensonge de sa vie. Depuis qu’il avait pris conscience de la grande illusion dans laquelle lui et ses semblables avaient toujours baigné. Il n’en voulait à personne. La supercherie avait été si subtilement mise en place. Les populations furent si bien bernées qu’elles acceptèrent de se faire la guerre plutôt que d’apprendre les unes des autres…
Une chauve-souris, dans un silence gracieux, l’évita comme elle avait fondu sur lui. Sa présence était de bon augure. Les prouesses comme les facultés du chiroptère le renvoyèrent à ses années de compétitions. Au temps des astuces et des bidouillages. À la recherche de l’invention technologique qui permettrait de surclasser les autres concurrents. Se faire remarquer, devenir attractif. À faire quelque pas dans la nuit, il avait de nouveau trente ans. Il prodiguait à qui voulait l’entendre ses conseils…
Dans son atelier, Legramphre avait bien essayé de mettre en garde ces jeunes chiens fous qu’il aimait encadrer. Ces révoltés à qui il ne fallait plus la faire. Ces grands enfants, la plupart même pas sortis de l’adolescence… Tous se disaient que narguer l’autorité allait suffire à faire comprendre aux dirigeants les abus commis par leur politique de rigueur…
Mais d’un côté comme de l’autre, des limites avaient été franchies.
Bien sûr que les tragiques évènements, coûteux en vies animales, végétales et humaines, avaient obligé ces regroupements. Pour sauver ceux qui avaient survécu. Ceux qui avaient échappé aux guerres, aux exodes, aux surprenants virus, à la folie destructrice de chefs d’État psychopathes… Il avait fallu s’agglutiner au sein des quelques endroits suffisamment peu touchés par les pollutions, les radiations. Là où les sols restaient fertiles. Là où les supermégapoles d’une quarantaine de millions de personnes pouvaient s’ériger. Il avait bien fallu accepter d’être plus solidaire, moins exigeant. Mais lorsque les drones de surveillance devinrent de plus en plus voyeurs et omniprésents, Legramphre avait compris que l’on se ne souciait guère de sa sécurité. Lui et ses semblables n’avaient plus de liberté. La liberté de vivre où bon leur semblait. La liberté de dire ce qu’ils pensaient. La liberté de se déplacer, d’avoir une activité, de chercher l’information, de s’offrir un loisir…
Il avait dû habiter cette large périphérie urbaine. De par son opulente végétation verticale comme de par ceux qu’elle abritait, cette couronne fut vite surnommée « la Jungle ». Les patrouilles de surveillance n’y avaient plus un accès total. De-ci de-là, des zones de non-droit sans difficulté s’y étaient implantées. Par jeu et par provocation dans un premier temps, un certain mécontentement s’était exprimé. Mais la répression, le manque d’écoute, de pédagogie, avait transformé petit à petit les marginaux en dissidents. La dissidence en force de contestation…
Comme s’il n’était pas possible pour l’Homme d’apprendre un jour de ses erreurs. Il lui faudrait encore user de luttes plutôt que de dialogues. Simon se souvenait des questions qu’il se posait alors. Se pourrait-il qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, quelqu’un parvienne à ne pas succomber à l’ivresse comme à la folie du pouvoir ? Par quel truchement, d’occuper de hautes fonctions faisait-il vaciller l’égo au point de se croire au-dessus ? Au-dessus des autres jusqu’à se sentir tout puissant ?
Il lui semblait pourtant qu’il y avait moyen de faire simple. La nature faisait simple. Dans sa myriade de biosystèmes, elle avait toujours organisé les choses avec une certaine hiérarchie utile à ses cycles. L’être humain dans sa myriade de tentatives d’élaborations de vie en société avait toujours organisé les choses avec despotisme, au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre. Sapiens-sapiens avait si souvent fait montre d’un grand manque de discernement !
Quelle pouvait donc être la raison de la présence de ce dernier hominidé sur cette planète ? Précisément cette planète-ci… Quelque chose en avait-il précipité l’apparition ? Ce malnommé sage animal semblait ne parvenir à s’y adapter… Ou bien, comme la nature le dictait, quoi que l’on puisse être, l’espèce humaine se devait-elle de passer par différents bouleversements ? Ce bipède pouvait-il légitimement s’implanter ou devait-il finalement lui aussi disparaître ?
La voix d’une femme le ramena à la réalité. La voix de cette femme précisément. La voix de sa belle Céline. Il revint à l’instant présent comme à l’intérieur de ses murs.
Une main lui caressait le dos. Un large sourire accompagnait ses yeux qui s’étaient délicatement refermés. Il avait de nouveau son âge. La fin du vingt et unième siècle se profilait. Il était en vie et en bonne santé. Dans quelques heures, le soleil se lèverait accompagné de chants d’oiseaux. La nature était si formidablement toujours la plus forte, la plus digne, la plus éternelle. Peut-être était-ce là la raison pour laquelle l’Homme l’avait si exagérément dépouillée, violée, salie, jalousée…
Une odeur de lavande accentuait la détente et la paix que cette femme lui inspirait. En la prenant dans ses bras, en embrassant ses lèvres, il sut qu’il allait prendre grand soin de lui faire passionnément l’amour…
Histoire de pouvoir
Pour un œil distrait et peu curieux, la prestigieuse Silver Striped Tower se fondait totalement dans son décor. Au même titre que la globalité de l’urbanisme de Protectavre, l’architecture du noyau de la ville, appelé le cœur de pierre, était vertigineuse. Mais, dans cette urgence au gigantisme, cette tour avec de larges bandes d’argent possédait sans conteste une rare magnificence. Non pas qu’elle fut l’une des premières d’une telle dimension. Elle dépassait les 1000 m de hauteur et les trois cents étages. Pas plus du fait qu’elle fut érigée à une époque où le monde pensait avoir encore un peu de temps… Du temps pour discuter, du temps pour pinailler. Du temps pour se prémunir, du temps pour intervenir. Du temps pour réussir à ralentir le processus. Du temps pour s’afficher, du temps pour l’esthétique. Du temps pour montrer son savoir-faire, du temps pour le luxe. Du temps pour prendre le temps.
Puis il y eut ce funeste engrenage. Que la réalité soit parvenue à surpasser les pires scénarios catastrophes ou qu’une caste malveillante ait sciemment œuvré pour déclencher un tel déferlement de furies humaines, au résultat, des évènements avaient précipité le besoin de regrouper un grand nombre de personnes dans des périmètres très limités. Chacun trouvait un responsable à cette situation. Selon sa culture, ses connaissances, ses convictions, ses intérêts… Ce fut tout d’abord le changement climatique, naturel pour certains, lié à l’aberrante activité humaine devenue meurtrière pour d’autres. Puis les mouvements migratoires de populations, la source de pillages et de dégradations, selon de nombreux médias mainstream. D’aucuns mettaient cela sur le dos de la soudaineté des apparitions de surprenants virus, quand ce n’était pas tout bonnement conséquent aux conflits, aux révoltes, ou encore aux attentats commis par des fanatiques de toutes religions…
Au bout du compte, il fallut faire vite. Un programme, démarré au milieu du XXIe siècle suite à l’effondrement des quatre hémisphères1, avait fait sortir de terre toutes ces nouvelles structures démesurées, privilégiant, pour la plupart, le nombre d’occupants au détriment du confort. Il fallait pouvoir reloger tout le monde.
Pouvoir…
La splendeur de la Silver Striped Tower venait de la beauté de ses chatoyantes rayures d’argent. Elles prenaient naissance en son sommet où trônaient trois lettres : S S T. Ces trois initiales, elles-mêmes colorées de ce métal, semblaient tout au long de la journée rayonner sur la ville. Par le truchement d’un discret mécanisme, les lettres semblaient toujours faire face au soleil. Elles illuminaient le paysage selon l’intensité et l’inclinaison de l’astre lumineux. Selon l’heure de la journée et selon les saisons. Tour de faste, de superflus et de privilèges, elle restait très prisée. À peine y posait-on plus attentivement les yeux que ses courbes remplies d’éclats scintillants semblaient capturer plus encore que captiver le moindre regard. Et pourtant, ce qui la rendait si particulière se trouvait pour l’essentiel à l’intérieur. Y résider signifiait appartenir au gotha du gotha. Dans ce monde qui manquait cruellement d’espace, elle offrait de généreux volumes à tous ceux qui y résidaient. Son dernier étage incarnait le luxe extrême. Il n’était qu’une seule et vaste demeure aux dimensions démesurées. Un habitat dédié à une seule et unique personne : le président de l’International Financial Group of Investment and Placements, aussi appelé l’IFGIP. Cet homme n’était autre que Sir Richard James Camedowson.
A contrario, plus on s’éloignait du centre de la ville, plus les constructions se faisaient sobres. Autour du noyau huppé de la cité abritant près de cinq millions d’occupants, une végétation verticale, plus salvatrice qu’ornementale, recouvrait les bâtiments. Contenue et entretenue dans une ceinture surnommée « la belle verte », accueillant une quinzaine de millions de personnes, la flore devenait plus sauvage et anarchique en recouvrant toute la périphérie de la supermégapole. Résider sous cette couverture végétale indiquait clairement la pauvreté des moyens, la misère sociale des résidents. Cette large ceinture était surnommée la Jungle.
Dans cet amoncellement de béton survégétalisé, officiellement sous le joug du gouverneur de Protectavre, régnaient en réalité une ribambelle d’autorités. La porte était grande ouverte à tous types de marginalisations. La plupart de la population, dans l’acceptation, cherchait péniblement la moindre opportunité pour améliorer un tant soit peu son maigre quotidien. La végétation pouvait servir de ressource. Certains pensaient qu’en s’organisant et en l’exploitant convenablement, il y aurait certainement moins de misère. Mais pour d’autres, il n’était pas question de lâcher le peu de contrôle qu’ils pensaient avoir sur autrui. Pour ceux-là, tout serait toujours une question de guerre de pouvoir…
Pouvoir…
Le seul avantage que ce manteau verdoyant offrait était la discrétion d’agir. Son ampleur et sa densité ne laissaient que peu d’ouvertures aux drones de surveillance… Sergen avait bien compris l’intérêt de toute cette verdure. Il ferait des faiblesses de sa situation les forces nécessaires pour inverser la tendance. Avec son grand frère adoptif, il perfectionnait sans cesse ses deux machines. Celle pour se déplacer et surtout celle de compétition. Ce grand frère en était un pour la plupart de ceux qui traînaient autour de l’atelier. Tout le monde l’appelait Legramphre…
Au dernier étage de la Silver Striped Tower, Richard James Camedowson ne recevait jamais. Il ne s’adressait à ses interlocuteurs uniquement qu’à l’aide de visios. Les dimensions outrancières de son appartement n’échappaient pas aux regards de ceux qui avaient le privilège de l’apercevoir sur leur écran. Ces derniers essayaient de se faire une idée de la démesure de l’habitat. D’aucuns, de ne l’avoir jamais vu de leurs yeux, finissaient même par dire en catimini que ce tout ce faste ne pouvait être qu’une illusion. Jalousie ? Complexe d’infériorité ? Le fait était que la taille tout comme l’atmosphère qui se dégageait du lieu ne laissaient pas indifférent. La puissante fascination exercée par cet espace ajoutait d’autant à l’aura de celui qui avait le privilège d’y résider depuis maintenant une vingtaine d’années. Au titre de résidence exclusive du président de l’IFGIP, sa voluptueuse salle centrale évoquait l’opulence avant même l’intérêt de sa fonction.
Pourtant, l’homme qui occupait en permanence les lieux n’était ni un dieu, ni un roi, ni un être doté de pouvoirs surnaturels.
Pouvoir…
Il était le créateur du plus lucratif système financier, le prince du libre-échange monétaire, le génie du marché international.
Face à sa caméra et aux écrans affichant les visages soumis de ceux qu’il avait convoqués, Richard James Camedowson gardait depuis un moment le silence. Il se tenait penché en avant, les coudes sur son grand pupitre en arc de cercle, les mains jointes devant ses lèvres, le regard dans le vide. Fabriqué à l’aide des plus nobles matériaux, son mobilier évoquait le poste de contrôle d’un vaisseau spatial sur le point de prendre son envol. Qui prenait le temps d’observer plus attentivement les lieux découvrait très vite que la démesure ne s’arrêtait pas là. Afin d’en offrir une utilisation optimum, l’ensemble se modulait à volonté, vocalement ou à l’aide du gant léger et discret que l’homme portait en permanence à sa main gauche. Le tout pouvait également entièrement se confondre dans le décor. Des diodes électroluminescentes couvrant murs et meubles ainsi que des capteurs d’humeur permettaient au maître des lieux de se retrouver dans une atmosphère en harmonie avec son état d’âme. Il s’installa enfin plus confortablement dans son imposant fauteuil « intelligent » recouvert d’un cuir rare. Le visage fermé, il trônait maintenant devant son auditoire.
Les éclairs produisant de nombreux flashs aveuglants au-dessus d’une imminente éruption volcanique ne laissaient en cet instant aucun doute quant à la colère contenue de celui que tous surnommaient RJC. Le visage sombre, il ne cherchait nullement à dissimuler son grand agacement. Semblant subitement se désintéresser de son auditoire, il se leva. Son fauteuil s’éclipsa discrètement. Son pupitre s’ouvrit pour laisser place à des disques flottants représentant un accès. L’empruntant, l’homme s’approcha enfin de ce que l’on pouvait deviner maintenant être un comptoir. Il prit presque excessivement son temps pour saisir ce verre qu’un droïde sorti de nulle part venait de lui servir. Il affectionnait particulièrement cette liqueur de Cognac. Il huma longuement sa boisson et l’observa un moment en la faisant tournoyer. À faire durer le plaisir, il devait certainement trouver jubilatoire de marquer aussi ostensiblement cette pause. Difficile de dire qui de sa boisson ou de son public silencieux et obéissant avait généré sur son visage cette brève mais sans équivoque expression de contentement. Le fait est qu’il se décida enfin à en déguster lascivement une lampée. La KleinKam disposée au coin du bureau avait accompagné chacun de ses gestes. Si tous les participants avaient pu suivre la scène dans son intégralité, aucun ne s’était permis le moindre commentaire. Avec suffisance, toisant son assistance, il se replaça dans son grand fauteuil. Conformément à sa programmation, l’assise reconnaissant son occupant en épousa aussitôt les contours.
Sergen avait très peu connu ses parents. Il n’avait pas vraiment eu le temps de jouir des bienfaits d’un entourage familial. Il n’avait pas eu le temps de profiter d’un cocon de quiétude. Comme de quoi que ce soit d’autre… Du plus loin qu’il se souvînt, il avait passé sa petite enfance à fuir. Fuir les tumultes climatiques. Fuir ceux qui maltraitaient, chassaient, tuaient les étrangers. Fuir la faim. Fuir les épidémies. Fuir la peur. Fuir son statut. Fuir la légalité. Fuir la répression. Jusqu’à devoir fuir ses semblables. Il avait grandi seul. Trouvant ici ou là nourriture, vêtements, enseignement. Parfois provenant de la générosité d’une âme charitable. Le plus souvent en échange de travaux pénibles…
Legramphre avait recueilli cet enfant sans abri alors qu’il ne devait avoir guère plus d’une dizaine d’années. Pour tout bien matériel, ce jeune chien perdu non pucé portait une chaîne avec un pendentif dissimulant une vieille microcarte SD autour du cou. Mais sa grande richesse résidait dans un physique et un mental forgé dans l’acier trempé. L’appétit et la détermination de l’enfant ne lui avaient pas fait hésiter bien longtemps. Trentenaire célibataire, sans descendance, avec des moyens physiques diminués, Legramphre décida de très vite lancer dans la compétition ce gamin qui préférait mourir plutôt que perdre… Tant que tous préféreront se couvrir de honte plutôt que de perdre leur misérable vie, disait-il déjà à son âge, je n’aurai jamais de scrupule à gagner, quoi qu’il en coûte ! Ses capacités lui permettaient de surclasser tous ceux de sa catégorie. Il n’avait jamais rechigné à jouer des coudes, quel que soit le niveau sans cesse supérieur auquel ses prouesses lui donnaient accès. Était-ce pour cela qu’il devenait aujourd’hui l’un des pilotes les plus performants ? Un des pilotes les plus jalousés, les plus détestés mais aussi les plus adulés ? Sergen avait gagné ses galons. Il jouait enfin dans la cour des grands. Plus de dix ans qu’il en rêvait. Plus de dix ans qu’il s’y préparait, qu’il s’évertuait à grimper un à un les échelons. Plus d’une décennie qu’il donnait tout ce qu’il avait. Son enthousiasme inquiétait Legramphre. Le jeune quadragénaire ne pouvait plus user de son autorité. Il n’avait plus vraiment le pouvoir de tempérer son poulain.
Pouvoir…
RJC n’avait pas toujours eu cette attitude méprisante et hautaine. Jadis, il était même plutôt de ces enfants dits « studieux », ne créant jamais le moindre problème ni à ses parents ni à ses précepteurs. Né d’Élisa Tatiana Daylors, une mère « aussi belle qu’incapable » lui avait un jour jeté au visage son père, Jeremy Russel Camedowson, aussi impitoyable que tyrannique.
Ayant perdu trop tôt celle qu’il gardait en mémoire comme possédant une grande douceur, il rêvait en grandissant de devenir un jour comédien. Son père lui rétorqua qu’il avait d’autres desseins en tête à son égard. Sa mère pouvait lui manquer, il ne devait pas en garder pour autant cette image aussi idyllique. Cette fantasque starlette n’était qu’une actrice de série B ne vivant que pour ses toilettes et sa poudre magique. Richard James ne découvrit que bien plus tard que la poussière d’ange en question n’était ni un fard à joues ni une poudre recelant un certain pouvoir…
Pouvoir…
En pleine puberté, la nature de Richard James le prédisposait à un certain embonpoint. Ce dernier faisait alors souvent l’objet de désagréables moqueries. Mais son caractère sociable lui avait permis d’avoir, durant sa scolarité, de vrais camarades. En leur compagnie, il retrouvait des moments de partage, ressentait une certaine reconnaissance, savourait un bien-être disparu sous son toit. Grandissant, rien ne semblait jamais avoir d’emprise sur lui. Il ne cherchait aucunement à se faire particulièrement remarquer sans pour autant rechigner le cas échéant à se mettre en avant. L’aisance de son milieu avait certainement dû contribuer à ce qu’en fin de compte ne transparaisse chez lui le moindre signe d’anciennes et lourdes blessures. Même en fin d’adolescence lorsque, non sans une certaine résignation, il se rangea aux exigences de son patriarche. Grand bien l’en prit, pensait-il depuis. Sa réussite fut des plus brillantes. Il en fut le premier surpris. Il obtint avec distinctions les diplômes décernés par les plus grandes écoles.
Jeune homme, il débuta une fulgurante carrière, occupant très tôt des postes à hautes responsabilités au sein de compagnies financières parmi les plus influentes de la planète. D’avoir à se heurter sans répit à ses rivaux lui apprit très vite qu’une implacable rigueur ainsi qu’une terrifiante froideur seraient dans son jeu des cartes maîtresses. Il avait très tôt compris qu’en politique il valait mieux être un faiseur de candidats qu’en être un. Il valait mieux être marionnettiste que marionnette, s’était-il amusé à penser. Et dans son domaine, il n’avait jamais eu besoin de chercher à devenir un combattant insatiable et infatigable, ni même un compétiteur effréné et insurpassable. Ses dispositions intrinsèques avaient amplement suffi à lui faire gravir sans embûche tous les échelons. Il avait tout simplement et tout naturellement toujours été le meilleur. Avec les années, ses responsabilités, sa solitude et sa sempiternelle insatisfaction avaient fini par l’aigrir.
à la périphérie de la ville, sous une épaisse couche végétale, une tout autre partie se tramait. Dans la jungle le talent seul ne suffisait pas. Pour être le meilleur, il fallait des alliés. Manœuvres et stratagèmes s’avéraient souvent précieux. Autour d’un deux-roues au moteur hydro-électrique, Sergen, fougueux de nature, Legramphre, mécanicien novateur astucieux mais prudent, discutaient des avantages comme des inconvénients d’un système hydrodynamique. Ce dernier devait à l’aide des suspensions permettre de faire faire un bond dans les airs à l’engin, quelle que pût être sa vitesse. Ce système inédit garantissait sans conteste le saut. Il offrait une carte de plus dans le jeu du pilote. Au cours des courses illicites dans lesquelles Sergen tenait à concourir, il fallait éviter de nombreux obstacles de toutes sortes. Mais cet instant dans les airs allait à coup sûr faire prendre un risque au pilote comme à la machine. La machine se retrouverait un instant difficilement maîtrisable. Les ailerons stabilisateurs étaient interdits. Tout ce qui pouvait appartenir au vol, aux drones, était interdit. Les deux-roues devaient rester au sol, rester non volants. Le pilote était libre d’utiliser l’environnement pour trouver un tremplin et faire un bond. Mais le but de la course n’était pas de marquer des points en faisant de l’acrobatie. Le bond devait être un moyen d’échapper à un traquenard. Et il y avait rarement un tremplin à porter de main en cas d’embûches. Rien ne statuait les bonds. Il fallait profiter de cette absence dans le règlement pour trouver un effet novateur et avoir un atout de plus que les concurrents. Encore fallait-il qu’il finisse par être fiable à cent pour cent pour son concepteur, autour des quatre-vingts pour le jeune pilote. Comme toujours, quand l’impatience et la sagesse se confrontaient, la nuit allait être longue et blanche…
Disposant depuis longtemps de tout ce qu’il se faisait de mieux dans le moindre domaine, le président de l’IFGIP n’avait pas hésité à avoir recours aux techniques médicales jusqu’aux plus avant-gardistes. Grâce à différentes retouches chirurgicales, il avait aujourd’hui une belle allure malgré son métabolisme enclin à une certaine corpulence. Il paraissait bien plus jeune que son âge et gardait un certain charme. En quête de la plus grande élégance, l’équipe gérant son image le tenait toujours très au fait du dernier cri de tendance masculine. Sa prestance n’ayant d’égal que son statut, son entourage lui conférait une totale dévotion. Il s’en amusait, conscient que ce déploiement d’hypocrisie était sans aucun doute la conséquence de la crainte qu’il inspirait.
Le fauteuil suivait en permanence chaque mouvement de son occupant. Réajustant instantanément son orientation comme son inclinaison afin de rendre son utilisation la plus optimum tout en restant la plus confortable. Sir Richard J. Camedowson allait maintenant parachever la vidéoconférence qu’il tenait depuis un moment avec douze des personnes les plus influentes de la sphère économique mondiale.
— Pour terminer, je veux que les choses soient bien claires pour l’ensemble de nos débiteurs. Particulièrement ceux qui occupent les plus hautes fonctions dans les supermégapoles dispersées dans ce qu’il reste de l’idée d’Europe fédérale. Cette belle idée de l’époque des quatre H comme il se disait alors. Notamment l’hémisphère nord-ouest, l’HemNO, le plus droit, le plus fidèle, le plus riche…
RJC poussa un profond soupir. Un instant, les yeux dans le vague, une ébauche de sourire semblait se dessiner aux coins de ses lèvres. Puis il redevint sombre et poursuivit son laïus :
— Tous ces polichinelles censés représenter une partie de la population. Tous ses pantins à notre solde qui contribuent à la division, la manipulation et la soumission de nos chers administrés. Mais il est temps qu’ils se réveillent et réalisent qu’il ne reste plus rien du monde sur lequel ils pensent encore avoir un champ d’action. Tous ces clowns se croient toujours au bon vieux temps d’avant la crise des quatre H. Ils pensent encore en pays, en continent, en union intercontinentale…
RJC prit le temps d’une profonde inspiration. Il voulait s’assurer d’être bien entendu :
Sir Richard James Camedowson plongea un instant son visage dans ses deux mains jointes. Ses yeux exprimaient clairement sa désolation d’avoir dans ses rangs autant d’incapables. Il redressa la tête et continua :
RJC, les mains toujours colées au visage, semblait faire un effort pour ne pas s’énerver davantage. Après avoir plusieurs fois frotté son front du bout des doigts, l’avoir tamponné d’un mouchoir de soie, il reprit :
— Bref. Tous ces… pseudo-machins-choses, devrais-je dire, se doivent de bien comprendre les conséquences liées à leur… immobilisme ! Et pourtant, ce n’est pas faute de les voir s’agiter ! Mais ils ne font que brasser de l’air ! Ils piétinent, trépignant comme des enfants capricieux ! Ils prétendent nous dérouler le tapis rouge mais n’ont pas le cran de mettre en place les réformes convenues de longue date ! L’indéniable manque de fermeté dont ils font preuve ne fait qu’encourager la virulence de ces cancrelats de contestataires. Ces révoltés qui ne sont en réalité qu’une bande d’inféodés ne cherchant qu’à leur tour à jouir du trône. Je suis même convaincu que certains de ces fanatiques, comme ceux de Greenaction, n’ont pris cette position que pour se voir offrir à leur tour quelques privilèges. Il faut très vite rappeler à nos petits soldats que de se retrouver à la tête d’un Carland, d’une assemblée d’élus, d’un gouvernement permet, pour ne pas dire commande, d’agir avec la plus grande fermeté ! Il est impératif qu’ils s’appuient sur l’absolue nécessité d’aller au bout de leur programme. De NOTRE programme ! Ils se doivent de dicter la conduite à tenir. Quelqu’un pleurniche à peine et voilà qu’ils tergiversent. Ils ergotent sur d’éventuelles conséquences pour leur image. Ils ne se préoccupent que de leur cote de popularité. Ce ne sont tous que des pédants arrogants obnubilés par la fascination qu’ils peuvent exercer sur le plus grand nombre. Ils oublient au passage la luxure condamnable dans laquelle ils se vautrent. À l’arrivée, entre l’économie et l’opinion publique, ils hésitent, ils reculent, ils… m’agacent ! Ils manquent de panache, ils manquent de punch. Sans s’en rendre compte, ils vont encore une fois offrir leurs places à deux ou trois mégalomanes se vantant de pouvoir réussir à changer tout notre système mondial.
Pouvoir…
— Notre beau système qu’ils dénoncent ! C’est pourtant par ces grâces qu’ils ont obtenu leur billet pour appartenir au Gotha ! Ce système, MON système, que je m’évertue à maintenir en place depuis des lustres ! Heureusement, il me reste mes petits hommes gris, mes laborieux de l’administration, les petites mains des réglementations, ceux qui font que, d’un simple claquement de doigts, j’évince à ma guise le moindre adversaire devenu trop gênant…
Au dernier étage de la Silver Striped Tower, l’homme n’avait pas lâché son large verre. Il reprit un instant pour en aspirer quelques gouttes afin de conserver au mieux son calme. Impulsé par sa paume, le contenu d’un rouge doré tournoyait délicatement. Se penchant légèrement en arrière, RJC posa, en les croisant, ses pieds sur son pupitre nacré. Même si les orages semblaient vouloir se dissiper à l’horizon, son regard, ne quittant pas le patchwork formé par les visages de ses correspondants sur son mur-écran, restait noir. Le verre dans la main droite, le poing gauche ganté fermé et collé à ses lèvres, il prit une longue et lente inspiration fixant un à un tous ses correspondants avant de reprendre :
— Je n’ai pourtant laissé aucune place à l’équivoque. Le libre-échange qu’il nous faut totalement réinstaurer ne peut pas se satisfaire des contraintes que certains espèrent encore pouvoir réussir à imposer ! Que cela soit sur les quantités offertes, achetées, comme sur les prix, ils nous font perdre en efficacité ! Bientôt vingt ans que je m’évertue à redynamiser ce marché mondial qui fonctionnait si bien au début de notre 21e siècle jusqu’à la l’implosion ! Ce qu’ils ont nommé la crise des quatre H… Ce que moi je nomme un beau merdier. Un foutoir qu’ils n’ont pas vu venir. Mais depuis, j’ai réussi à tout remettre en ordre. Du moins dans un nouvel ordre mondial. La confédération africaine, du fait de nos investissements au cours des années 2040, va enfin, comme je le présumais, atteindre le plein régime de son développement. Aujourd’hui, l’Amérique du Sud peut prendre la place de celle du Nord ; l’Afrique et l’Asie sont en mesure de prendre celles de l’Europe et de la Russie. Quant à l’Orient, il va rester notre terrain de jeu pour faire siffler toutes les soupapes nécessaires. Je veux parler bien sûr des guerres, de religions comme d’idéologies économiques, des attentats, des secousses boursières, des épidémies, des flux migratoires et tout autre symptôme qui nous permettra encore longtemps de diriger et contrôler ce monde. Leur planète bleue qu’ils n’écoutent même plus ! La plupart d’entre eux s’imaginent encore avoir un mot à dire. Si ces vieux réactionnaires ne parviennent pas à augmenter la rentabilité de leurs productions tout en rendant la circulation monétaire plus fluide, ils ne seront bientôt plus que les fantoches de ce monde qui tombe en ruine. Ils s’entêtent à vouloir opposer deux blocs toujours plus influents, toujours plus dominants, toujours plus générateurs de dirigeants psychopathes à l’égo démesuré. Ils se tirent une balle dans le pied et nous font perdre un capital précieux. Il nous faut constamment éponger par milliards les erreurs des uns pour équiper les autres ! Avant qu’il comprenne qui de l’œuf ou de la poule, il sera alors trop tard ! Ils n’auront plus qu’à aller pleurnicher dans les jupons de leurs mères.
Il reprit une posture plus en adéquation avec ses propos, se repositionnant bien droit. Comme toujours son fauteuil s’adapta à sa position lui offrant la meilleure assise. Les mains bien à plat sur son bureau, ses doigts remuaient nerveusement. Il conclut :
— Leur soif insatiable pour s’asseoir dans les fauteuils les plus reluisants leur fait oublier à quel point ils me sont redevables. Sans l’I.F.G.I.P., sans MOI, ils ne siégeraient pas à ces postes qu’ils ont brigués sans crainte d’user des plus viles manigances. Ces chefs de gouvernements et autres ministres ne sont pas les maîtres du monde. Ils ne sont que ce que je veux bien qu’ils soient. Vous me les avez suggérés, je vous ai suivis. Ne me décevez pas. Sachez les remettre à leur place. Ils peuvent toujours rétorquer que je les mets au pied du mur quand ils s’évertuent à contenir la vindicte populaire ! Ils me font doucement rigoler avec le soi-disant traumatisme que les évènements des années 2030 auraient laissé dans tous les esprits. C’est quand même eux qui n’ont pas su positionner convenablement le levier face à certains… désaccords. Ne serait-ce qu’avec l’Ukraine, par exemple ! Bref ! Le fait est que l’heure n’est plus à ménager la chèvre et le chou. L’essor nécessaire à une sortie de crise est ce qu’il est ! Je ne les mets que face à la juste réalité de ce nouveau marché ! Chacun doit en être totalement convaincu ! Vous savez tous ce que j’attends des uns et des autres ! Mesdames, Messieurs, merci et à bientôt…
Devant lui disparurent presque instantanément les visages des autres conférenciers. RJC resta un moment silencieux. Il avait le regard dans le vague. Une éclaircie accompagna l’accalmie maritime et une longue plage de sable redonnait déjà envie de s’y promener. Son verre reposé, il martelait ses lèvres de ses deux poings fermés. Comment pouvait-on lui faire obstacle ? Il siégeait depuis plusieurs années à la plus haute marche sans avoir jamais eu le moindre doute de s’y retrouver un jour. Celle de toutes les convoitises.
Celle que tous les participants à ce genre de compétitions rêvaient de pouvoir atteindre.
Pouvoir…
Personne ne devait jamais douter de sa toute-puissance.
Son poste, il ne pouvait l’ignorer, avait cet attrait spécifique pour un grand nombre de personnages dans son genre. Il ne craignait pas tant qu’un grain de sable cherche à bloquer ses rouages. Cela était presque une loi naturelle à ses yeux. Il espérait juste ne jamais se tromper sur qui pouvait avoir le plus à gagner de déposer ainsi ce grain dans son engrenage. Atteindre ses objectifs, protéger ses arrières, déceler, contrecarrer, pour encore et toujours gagner et garder sa place ! Les vrais moments de quiétudes se faisaient de plus en plus rares.
Sa seule distraction, son train de vie. Cela lui permettait toutes les extravagances. C’est ainsi que Richard J. Camedowson pouvait de manière impromptue déployer une armada de laquais pour subvenir aux besoins d’un mendiant tout en ayant dans l’heure la moindre hésitation à faire sombrer une contrée dans le chaos.
— Qui peut présumer du lait que peut fournir une brebis égarée… s’amusait-il alors à dire.
Admiré autant que jalousé, respecté au même titre que terriblement craint, celui que tout le monde surnommait RJC ne se retrouvait pas simplement à la présidence de l’IFGIP. Il était l’IFGIP.
La raison première d’être de cette firme : servir de manne financière à tous les états demandeurs. Son but : réaliser des profits illimités en regard des intérêts conséquents. Au sortir de la guerre liée à la chute des quatre hémisphères, de nombreux pays s’étaient retournés vers cette manne providentielle. Croyant trouver une bouffée d’oxygène, ils s’y étaient lourdement endettés, directement ou par le biais de filiales. Chaque état emprunteur devait lui reverser des dividendes élevés. Pieuvre multitentaculaire, les trois quarts du monde se retrouvaient sous le joug de ses fluctuations.
— J’ai toujours trouvé les révolutions magnifiques. Se plaisait à dire RJC. Elles ont cela de paradoxal : elles entretiennent et perpétuent sous une autre forme ce que dénoncent les idéologies qui leur ont donné le jour. Même s’il change d’aspect, s’il change de main, le pouvoir restera toujours ce qu’il y a de plus attrayant au monde…
Pouvoir…
En rajoutant parfois :
— Même si quelques mouvements populaires dans l’histoire de l’humanité ont donné l’impression de parvenir à renverser une partie de l’ordre établi, au final ils n’ont pu échapper au principe des échanges financiers et commerciaux. L’homme pourra toujours s’occuper à renverser une monarchie, briser une dictature et tenter sur leurs ruines d’édifier une république, un gouvernement populaire… À l’arrivée, pour construire quoi que ce soit, il faut inéluctablement une mise de fonds et un système bancaire…
En plus de ses nombreux sarcasmes et d’un sentiment profond de supériorité, RJC avait ce côté psychorigide propre aux personnes perfectionnistes. Son exigence l’amenait à choisir et à trier lui-même ses collaborateurs sur le volet. Il ne voulait être entouré que par les meilleurs des meilleurs. Pour ce faire, il n’avait ni scrupule ni limite. Devait-il s’emparer d’une société, l’affaiblir jusqu’à la restructuration et parvenir ainsi à réemployer où bon lui semblait celui ou celle qu’il convoitait. C’est d’avoir usé de ce genre de stratagème qu’il pouvait aujourd’hui s’appuyer presque les yeux fermés sur une personne. Une seule. Une femme. Aussi rare que proche. Youna Shodan-Phair. Sa principale collaboratrice.
Au cœur de la nuit et de la Jungle, rejoints par un troisième larron, Erland, Legramphre et Sergen examinaient attentivement les effets d’une combinaison munie d’ailerons déployables et rétractables pour offrir une meilleure stabilité au pilote et à sa machine dans les airs.
— Des ailerons ! Des ailerons ! Ben voyons ! Tout ce qui appartient aux drones est interdit sur nos machines sous peine de disqualification ! Combien de fois devrais-je vous le rappeler, jeunes écervelés que vous êtes !
— Sur les machines, vieux ronchon, soit. Mais il n’est nulle part stipulé quoi que ce soit concernant les combardes…
Pendant quelques secondes, un silence régna entre les trois protagonistes. Tous se regardaient dans les yeux. Passant sans cesse de l’un à l’autre, les regards se croisaient en permanence. L’interrogation fit place à la compréhension…
— Mortel, s’écria Sergen, je crois que je vois où tu veux en venir.
Et la compréhension déclencha la création. La création généra comme toujours la satisfaction. Tous au final avaient cette même lueur dans l’œil : une formidable astuce venait compléter et parfaire un concept nouveau. Une carte supplémentaire se profilait dans le jeu du jeune pilote. Après quelques minutes de calculs, de formules trigonométriques, de courbes sinusoïdales, de graphismes et de programmations, une animation synthétique permettait déjà d’extrapoler plusieurs cas de figure. Mais les images n’étaient que des images, qu’une simulation.
— Voilà, messieurs, conclut Erland, ce que nous devrions obtenir. C’est bien d’avoir pris le temps de poser calmement les données et les paramètres sur la table afin de bien comprendre les enjeux. L’IA, les algorithmes font peut-être le reste, comme les animations, les extrapolations et les anticipations. Mais pour obtenir un résultat optimum, rien ne prévaut sur la pensée humaine. La connaissance et la compréhension de chaque phénomène nous permettent maintenant de savoir exactement où, et donc comment, nous allons mettre les pieds.
Legramphre n’était pas complètement rassuré. Toutes ses compétences, il les avait acquises par empirisme. Au prix d’un genou et d’un avant-bras. Il n’était pas dépassé par la démonstration d’Erland. Mais il n’avait pas reçu comme lui un enseignement aussi pointu. Sergen non plus. Il sentait son poulain confiant au point d’être prêt à tout. Mais lui aurait aimé posséder un savoir lui permettant de contrôler la bonne conformité des chiffres. Il était tard. Les échéances se rapprochaient. Après avoir pensé la combinaison, il allait falloir la fabriquer. En définir les commandes, vocales, visuelles ou par interfaces neuronales directes. Trouver la bonne position du corps durant le saut et faire plusieurs entraînements au risque d’esquinter le matériel comme de blesser son utilisateur. Mais les premières victoires avaient déjà braqué quelques projecteurs sur la petite équipe. Il fallait continuer d’obtenir des résultats et, pour cela, toujours trouver des innovations techniques, faute de budget…
— Voilà, ma chère collaboratrice, vous allez pouvoir vous retirer vous aussi. Vous avez, me semble-t-il, tous les éléments nécessaires. Je compte sur votre rapport complet et détaillé à propos des transactions entre l’IBAT (Incorporated bank of africans transferts) et l’ACNE (The Asian company of news energies
