Le déracinement - Marcel Neu - E-Book

Le déracinement E-Book

Marcel Neu

0,0

Beschreibung

Le 1er septembre 1939, le gouvernement français a déclenché une vaste opération d'évacuation de la population frontalière de l'est de la France vers le Sud-Ouest. Après un périple de plus d'une semaine (voir tome 1 - LE DÉCHIREMENT), les réfugiés sont arrivés en Charente, passant d'un clocher à l'autre ; d'un environnement à l'autre. Transplantés à près de 1000 km de leur terre natale, ayant dû abandonner leurs biens, ils vont devoir conjuguer leur façon de vivre avec celle d'une région quasi inconnue d'eux. Comment vont-ils s'adapter et s'accommoder avec leurs hôtes, avec le quotidien d'un vivre ensemble bouleversé ? Et comment vont-ils fonctionner pour atténuer le ressenti de leur déracinement ? L'invasion allemande va-t-elle renforcer ce sentiment et modifier les comportements entre lles uns et les autres ? En filigrane, comment Joséphine va-t-elle composer sa relation naissante avec son ancien camarade Rudy ? La présence des Allemands va-t-elle lui faire craindre de croiser son ex-compagnon, Karl, à chaque coin de rue ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 217

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



A celles et ceux : Evacués mosellans et hôtes charentais.

A mes parents.

Ayant quitté le village le 1er septembre en abandonnant tous leurs biens, et après une semaine d’attente et d’incertitude à Hertzing dans le centre de recueil d’Azoudange, ils furent embarqués dans un train, le 7 septembre, au départ du quai Militaire de Héming pour une destination inconnue.

Confinés et entassés dans des wagons de voyageurs ou de bestiaux, ils ne peuvent ni freiner ni arrêter la fatalité qui les frappe. A mesure que le train s’éloigne de leur « Heimat », se profile un destin aux contours incertains.

SOMMAIRE

L’espoir s’émousse

Tout le monde descend

Les pieds sur une terre inconnue

Entre le Schloss et le Loch

Les premiers jours

Discrète adaptation

La guerre se fige, l’espoir aussi

Wie Gott im Frankreich !

La drôle de guerre prend fin

Le carton est en acier

Bruits de bottes et chair de poule

Drei Liter

On boucle

Nach der Heimat

La fuite en arrière

1 L’espoir s’émousse

Le jeune Jules se laisse porter par une rêverie au rythme de la lente respiration de la locomotive du train à l’arrêt en rase campagne. Il est accroupi derrière une haie pour un besoin urgent et sent une impression de liberté l’envahir doucement. Finies les corvées journalières, dont celle de chercher du bois ou du charbon pour la cuisinière ; celles dans les champs, autour des bêtes…, se dit-il avec soulagement. Finie aussi l’autorité parentale et cléricale, celle de l’instituteur, poursuit-il lorsque, soudain, un coup de sifflet, le hurlement de la locomotive, les claquements des tampons des wagons le tirent de sa rêverie. Il se redresse, se dégage tant bien que mal à travers les branchages, prend ses jambes à son tout en ajustant les bretelles et réussit, in extremis, à attraper le marchepied du fourgon-frein, ouvert sur l’arrière. Ouf, se dit-il, sentant néanmoins monter une « trouille » à la perspective de ne pas pouvoir rejoindre sa mère. Mais, en posant le pied sur le plancher ferme, son copain, Camille, l’accueille et le rassure. Après un échange de regards de complicité, tous deux savourent leur exposition à l’air et se laissent aller à jouir de la vue sur les paysages qui se diluent lentement à mesure que le train « recule ». « Profitons ! », se disent-ils, oubliant le confinement et l’ambiance pesante dans les wagons.

Au prochain arrêt, partagés entre l’envie de rester à leur position et la montée d’un insidieux sentiment de culpabilité, ils rejoignent toutefois leurs familles respectives. Ma mère ne va pas être contente… se dit le Jules. « Où est-ce que tu as traîné encore ? Je me suis fait du mauvais sang, la peur du siècle…, jusqu’à imaginer que tu as eu un accident mortel. Tu t’en rends compte… Tu ne peux donc pas tenir en place… Personne ne sait où on va », le sermonne-t-elle à son retour au wagon. Il lui explique en quelques mots sa « petite » péripétie sans évoquer son plaisir d’avoir profité autrement du paysage et de l’air pur.

De longues haltes en rase campagne offrent des occasions pour se dégourdir les jambes ou pour aller saluer un compatriote ou un proche en grimpant d’une voiture à l’autre. Pour aller se soulager à l’abri d’un buisson, d’un arbre, ou dans un bois un peu plus éloigné au risque de devoir courir pour rattraper le marchepied et peut-être le rater. La vigilance des adultes est quelque peu relâchée.

Le train avance lourdement, emprunte essentiellement les voies secondaires pour laisser les grandes lignes libres aux transports de l’armée. Il est soumis aux contingences de services, tout comme aux avaries techniques. Il peut être bloqué dans l’entrée de nœuds ferrés, contraint de s’arrêter pour le plein en eau et en combustible, pour un changement de personnel, de locomotive ou pour une manœuvre de dégagement ou être immobilisé de façon intempestive à cause d’un accident ou d’un embouteillage en aval ; pour des raisons qui échappent souvent aux « voyageurs » enfermés, coupés et isolés du monde.

Difficile de se situer, de se repérer ; de savoir où l’on se trouve. Seule la position du soleil offre un repère indiquant que le train se dirige imperturbablement vers l’ouest avec, parfois, quelques pointes vers le sud. Les noms des gares à consonances françaises sinon étrangères, les paysages d’un nouveau type : tout témoigne que l’expatriation est définitivement sur les rails. Chacun perd son égalité d’humeur et sa tranquillité d’esprit qui permettaient, jusque là, une vie ordinaire et simple. A mesure que le train s’éloigne avec sa lourde cargaison, il ouvre la place à une sorte de sentiment de discrimination et efface peu à peu la dignité d’homme et l’appartenance à une communauté. Mais, « les choses sont comme elles sont… », se dit-on avec le goût amer de la désillusion et en se tourmentant pour les maisons abandonnées avec tous les biens ; pour le bétail, le matériel… Pour soi et le Sol.

Malgré la pénétration de l’air par les vitres baissées, par les aérations, par les portes ouvertes la chaleur est de plus en plus étouffante dans les wagons. L’atmosphère est chargée de lourds effluves des corps peu toilettés depuis une semaine et revêtus des mêmes vêtements depuis plusieurs jours. Puces et poux s’en donnent à cœur joie, jouent à saute-mouton, passent d’une proie à l’autre sans distinction ; ils ne lâchent rien. Difficile de s’en dépouiller tant ils s’excitent devant tant de chairs offertes et prisonnières. Les futures mamans se réfugient dans le silence et la crainte. Aux secousses du train ressenties dans leur ventre s’ajoutent les interrogations : et si je devais accoucher ? Qui va m’aider ? Y a-t-il une sage-femme ? s’inquiètent-elles. Et si je faisais une fausse couche ? Les personnes âgées ou physiquement fragiles endurent cette situation et rendent parfois leur dernier souffle.

Dans les wagons à bestiaux, les relents âcres d’animaux mélangés à ceux d’urines, de transpirations, de tabac, de graisse, de goudron, du blanc de chaux… font planer une odeur fétide renforçant le sentiment de relégation. Personne ne peut ou n’ose se mettre à l’aise, par pudeur, par crainte d’en rajouter à l’atmosphère quasi oppressante avec laquelle tout le monde doit s’arranger.

En soirée, en gare de Châtellerault, un long arrêt permet d’aller à la quête d’un ravitaillement. Mais les stands sont très vite pris d’assaut et vite dépouillés. Joséphine, son fils Schambediss et Rudy s’aventurent sur les quais dans un immense fracas assourdissant de trains qui entrent, sortent, de locomotives qui lâchent d’interminables plaintes et vociférations. Partout des agents, des militaires, des bénévoles, des cris, des ordres, des sifflets… Des blouses blanches de la Croix-Rouge ou des hôpitaux, des brancardiers et médecins qui transportent ci et là un agonisant ou un mort… Tous sont débordés, ne sachant où donner de la tête. Le trio doit pousser des épaules et des coudes pour avancer. Il bute sur des baluchons ou des valises, croise des compatriotes… « Mon grand-père dit que l’on va crever de soif à cause du fromage trop salé, leur rapporte le jeune Adolphe. Et regardez la couleur de cette eau, elle est blanche et elle a un goût étrange de noix de coco1. » Ils croisent ensuite Magritt un peu dépitée avec son récipient à lait vide. Une fois de plus, la chance ne lui a pas souri : « Il n’y a plus de soupe, leur indique-t-elle. Heureusement que j’ai emporté un paquet de sucres, sinon on mourrait de faim. »

Le trio obtient de justesse un morceau de pain et de fromage. Puis, poussé par la curiosité, il avance vers le hall central. Schambediss, son oiseau perché sur son épaule, dépasse d’une tête le chaos humain. Joséphine et Rudy marchent côte à côte, leurs silhouettes ondulent comme des blés parcourus par des sautes de vent. Dans cet environnement, à l’abri des regards connus, Joséphine se sent portée par une soudaine insouciance, jusqu’à imaginer prendre la main de Rudy. Mais, attiré par les

Unes de la presse, il s’approche d’un kiosque et remarque celle de Paris Soir : « En Pologne 35 avions allemands abattus. — Les premiers soldats anglais débarquent sur le sol français. » Plus loin : « Progressions locales de nos troupes. — Améliorations sensibles sur certains points du front français. — La Province et Paris ont pris leur visage de guerre. — L’ennemi se renforce entre Rhin et Moselle. » Puis porte son attention sur celle de l’Ouest-Eclair du même jour et s’adresse à Joséphine : « Tu te rends compte, nous sommes entrés en Allemagne. Ça commence à chauffer ! Ecoute-moi ça : « L’Allemagne a raté son coup, elle voulait une guerre foudroyante. La France et l’Angleterre ont déjoué son plan. — Attaques et contre-attaques dans le No Mans Land. — La forêt du Warndt à l’ouest de Forbach est entre nos mains. — Vaines contre-attaques allemandes en face de la ligne Maginot », lit-il. La forêt du Warndt à l’ouest de Forbach est entre nos mains… » répète-t-il avec une certaine fierté tandis que le visage de Joséphine se contracte. Elle ne peut supporter tout ce qui se rapporte à la guerre et au conflit de proximité.

— Je retourne au wagon, finit-elle par dire à Rudy en proposant à son fils de l’accompagner.

— Mais c’est la réalité… Nous sommes en guerre… Je ne vais quand même pas déplorer que les Allemands soient en difficulté… Pour autant, je ne suis pas pour la guerre, poursuit-il sur un ton dont elle devine une certaine provocation. On en a déjà gagné une, on gagnera aussi celle-ci. Les Allemands n’avaient qu’à rester chez eux au lieu d’agresser la Pologne, insiste-t-il alors que Joséphine lui tourne le dos et s’apprête à rejoindre la rame.

— Sache que ce n’est pas facile pour moi…, que cela m’insupporte et tu sais pourquoi…

Difficile pour elle, en effet. L’image et le souvenir de Karl, le père de Schambediss, un Allemand, la taraude. J’ai vécu avec lui, plus pour fuir le blâme quasi général qui m’est tombé dessus à la naissance de mon fils que par véritable amour, se dit-elle en prenant la direction du wagon. Mais je ne peux admettre la guerre, quel que soit celui qui la déclenche.

Rudy, un peu surpris par le trouble et la réaction de Joséphine, finit par l’accompagner, suivi par Schambediss. Leur relation n’est donc pas consommée ? Elle ne l’a donc pas quitté ? s’interroge-t-il en imaginant maintenant Karl face aux compatriotes gardes frontaliers. S’avouera-t-il vaincu ? Leur serrera-t-il fraternellement la main, ou va-t-il les défier ? Les tuer ? Les évitera-t-il ?

De retour dans le wagon, il fait part des informations glanées en kiosques en insistant, c’est plus fort que lui, sur les combats engagés du côté de Forbach, mais surtout sur l’entrée des Français sur le territoire allemand. « Les Français ont investi le sol allemand à l’ouest de Forbach et ils progressent vers l’intérieur sans rencontrer de véritables résistances. Puis les premières troupes anglaises sont déjà arrivées en France. Et si l’on en croit la presse, le plan de Hitler est déjoué. » Chacun déplore une fois de plus cette folie de l’homme qui le met en demeure de devenir l’ennemi de l’autre au mépris de la vie.

— C’est bien ce que je pensais, le Hitler c’est du carton mâché… remarque le Frentzel interrompu par le « Liteer kapouut ! » du Youppiou. Si les Français sont entrés en Allemagne du côté de Forbach, et si les Anglais nous donnent un coup de main, il n’y en aura pas pour longtemps. En tout cas, c’est bon signe pour nous, nous ferons peut-être bientôt demi-tour…

— On peut y croire…, lui répond le Rudy, prudent.

— Les Polonais ont détruit 35 avions allemands en Pologne et ont bombardé Berlin, ajoute Schambediss non sans ressentir une secrète satisfaction en appuyant l’idée que l’Allemagne se heurte à des forces insoupçonnées jusque là.

— Tu vois ! lance le Frentzel, convaincu de la faiblesse de l’Allemagne. Je te le répète, Hitler n’a pas les capacités de lutter avec ses Panzers en carton.

— Hitler n’a peut-être pas dit son dernier mot, reprend Rudy, néanmoins réconforté par les nouvelles. Il ne doit pas pouvoir mettre les pieds en France, il faut l’en empêcher coûte que coûte sinon on va tous dans le mur. Je ne voudrais pas vivre avec un Hilter… « Liteer kapouut ! » place encore le Youppiou. … même si les Français ne nous ont pas toujours gâtés depuis l’armistice de 1918. Mais ce ne sont pas des va-t-en-guerre comme l’Autre… Tout ce que l’on doit espérer, c’est des négociations pour limiter la casse, sinon il y aura un nouveau cortège de morts des deux côtés.

Ancien combattant dans l’armée impériale de 14-18, Wikess, sort de ses pensées.

— Quand tout le monde sera épuisé, quand il y aura eu assez de morts, de mutilés, sans compter les misères en perspective, une signature au bas d’un document reconnaîtra la victoire de l’un sur l’autre. On signera peut-être la paix, au mieux, l’armistice, mais le perdant voudra peut-être prendre sa revanche. Entre-temps, on honorera tous ceux qui sont tombés aux combats pour leur patrie, pour rien. Ça nous fait de belles jambes.

Gênée par tous ces propos, Joséphine se réfugie dans le silence. Pas question que je me mêle à cette discussion, se ditelle prise d’une soudaine réflexion à propos de Karl. Elle sait qu’il est mobilisé dans la Wehrmacht, mais ne sait où il se trouve ni ce qu’il fait. Est-il face à des compatriotes en Sarre ou est-il en Pologne ? Que pense-t-il de cette situation ? A-t-il changé d’avis et pris conscience des enjeux humains ? se demande-t-elle en se surprenant à l’imaginer déserter et à chercher à la rejoindre.

Interpellé par le mutisme de Joséphine et réalisant combien elle pouvait être affectée, Rudy finit par décrocher de la discussion et se rappela des souvenirs de Karl, dont celui de son engagement, après-guerre, dans les luttes sociales que luimême comprenait. Dans le contexte géopolitique d’alors, tous deux avaient aussi hissé leur relation en symbole de la paix entre les deux peuples même si Karl ressentait de l’amertume parce que son pays dut capituler en 1918. Mais plus tard, après le plébiscite sur le statut de la Sarre en 1935, lorsqu’il adhéra au NSDAP2 en affichant sa fierté, qu’il exprimait sa volonté de soutenir le principe de la « Revanche » sur le traité de Versailles perçu comme un « Diktat », et celle de défendre la légitimité de l’Allemagne à prétendre, coûte que coûte, aux territoires perdus, Rudy ne le comprenait plus.

Joséphine, elle, se souvient qu’avec Karl ils avaient accueilli la naissance de Schambediss, né le jour de la signature de l’armistice de 1918 : de Waffenstillstand Schambediss, avec une certaine confiance dans l’avenir. Tous deux croyaient alors fermement à une paix durable entre leurs pays. Or, leur vie commune se délita progressivement quand Karl s’engagea peu à peu auprès de Hilter. Engagement qu’elle perçut comme une infidélité à leur pacte tacite de vivre en paix. Aujourd’hui, tout vole en éclat et je me retrouve seule sur terre avec mon fils, se dit-elle en regrettant son aveuglement et sa naïveté.

Alors que le signal de départ retentit, tout le monde est tiré de ses pensées. Sur le quai, c’est la bousculade, c’est à qui prendra la marche au plus vite et en premier. Des appels fusent par les fenêtres. Debout dans l’embrasure de la porte, Schambediss reconnaît le vieux Seppel et sa Anna cherchant désespérément à se frayer un passage dans la cohue pour rattraper un marchepied. Malgré les encouragements et les gesticulations des compatriotes, le couple n’arrive pas à joindre les deux bouts. La rame s’ébranle sous leurs yeux effarés. « Je les avais prévenus de ne plus descendre d’autant plus qu’ils étaient en pantoufles, expliquera plus tard Augustine en hochant la tête de dépit. “Oh, on a encore le temps de faire un petit tour”, m’avaient-ils répondu. Et voilà !3 »

Le soir tombe lentement. L’ambiance entre chien et loup pousse les jeunes enfants contre le flanc de leur maman. « Ich will hemm in min Bett 4 », pleure la voix d’un petit. Des berceuses, des comptines, voire une prière ou une tendresse appuyée, cherchent à calmer les angoisses alors que le train poursuit, imperturbable, sa descente désormais vers le sudouest. Chacun se réfugie dans ses pensées et dans l’incapacité de briser la fatalité qui les frappe.

1 Kokoswasser.

2 Parti national-socialiste des travailleurs allemands.

3 Le couple mettra près de trois semaines avant de retrouver les siens et ses compatriotes.

4 Je veux rentrer dormir dans mon lit.

2 Tout le monde descend

L’heure n’est plus l’heure. Le rythme du temps est rompu, roué de fatigue. Même les montres gousset sont déboussolées. Des centaines et des centaines de kilomètres de rails, des successions de gares, de villes et de villages, de paysages variés, des ralentissements, des haltes… ont laminé tout espoir d’un retour. C’est dimanche 10 septembre, l’aurore pointe à peine. Le train est désormais en gare d’Angoulême.

« Ankoulême ? Ankoulême ? C’est où ? » s’interroge-t-on dans les wagons. Certains mobilisent quelques restes des cours d’histoire et de géographie de l’école primaire tandis que l’institutrice et le curé enfilent leurs habits d’enseignants pour distiller leurs connaissances. « Angoulême est dans le département de la Charente bien loin de notre cher département de la Moselle et de notre Bitcherland. La Charente, c’est aussi un fleuve qui prend sa source dans la Haute-Vienne et traverse le département d’est en ouest pour se jeter dans l’océan Atlantique. On n’est pas loin de la mer… de l’Atlantique, vous vous souvenez ? » expliquent-ils à qui veut les écouter. « La Charente est également un département français. On y pratique la polyculture et l’élevage bovins, un peu comme chez nous. Mais dans une partie ouest du département, ce sont des vignobles dont on distille une large part du vin pour produire de l’eau-de-vie du Cognac que vous connaissez certainement par le nom et peut-être aussi par le goût… Cognac, c’est aussi la ville de François 1er… », ajoutent-ils en mettant toutefois l’accent sur le côté rural et viticole de la région. Ce dernier aspect éveille la curiosité de tous et les papilles chez les anciens privés depuis près d’une semaine de leur verre quotidien de bière, voire de vin à table ou du schnaps... Oubliant un instant leur situation d’expatriés, ils espèrent secrètement que les bonnes grâces les déposeront sur cette terre et leur permettront de goûter à la cuvée du Seigneur.

Schambediss et Rudy se dégourdissent les jambes et parcourent le chaos indescriptible dans le hall central. Perché sur l’épaule de son maître, le Youppiou se gargarise de l’ambiance. Malgré la fatigue du voyage hachuré par les arrêts intempestifs, par les agitations et soubresauts parfois inconscients des uns et des autres, tous deux déambulent, le cœur plutôt léger, probablement par la perspective que la fin approche, et par celle du dépaysement. Mais les Unes accrochées en façade des kiosques les rappellent à la dure réalité. Elles leur apprennent que les bombardements allemands sur Varsovie poussent les Polonais à se replier sur le sud-ouest de la ville ; que la péninsule de Westerplatte près de Dantzig a cédé ! Ou encore que la flotte britannique s’efforce toujours d’imposer le blocus de l’Allemagne et d’empêcher le départ de navire transportant du minerai norvégien. Rien de rassurant pour les deux hommes. Mais Le Matin et L’Ouest-Eclair du jour affichent que la grande forêt de Warndt située à l’ouest de Forbach est en partie entre les mains des Français alors que l’ennemi avait résisté la veille par des contre-attaques avec l’artillerie et des avions de chasse dans le secteur de la Sarre. Que la France et l’Angleterre auraient déjoué le Blitzkrieg5 de Hitler ! « C’est plutôt une bonne nouvelle, mais il faut y croire ! », se disent-ils, réalisant que la guerre se met en ordre de marche. « Les journaux écrivent ce qu’on leur dicte, mais, parfois, il faut lire entre les lignes ce qu’ils ne doivent pas écrire, remarque Rudy. En tout cas, restons prudents, je pense que le Hitler ne va pas se laisser faire », ajoute-t-il en portant son attention sur Paris-Soir qui signale l’arrivée de forces nouvelles, essentiellement de l’intérieur de l’Allemagne, et non de Pologne, dans le but de faire pression sur les Français principalement à l’est de Wissembourg. Que les Allemands se hâtent à mettre la population de la Sarre à l’abri : « Les villes de Sarrebruck et de Pirmasens sont déjà entièrement vidées », lit encore Rudy. Le Matin du 9 septembre donne une brève sur le déplacement de l’évêque de Metz, monseigneur Heintz, venu réconforter les Lorrains évacués. Schambediss, lui, découvre La Charente du 8 septembre, encore disponible, et s’arrête sur un entrefilet : « Canton de Barbezieux — Chalais — Un convoi de 104 réfugiés originaires de la Moselle est arrivé lundi à 16 heures dans notre ville… » Il glisse la page sous le nez de Rudy : « Qu’est-ce que tu en penses ?

— Tu sais, on ne doit pas être les premiers…, et l’on ne sera certainement pas les derniers à voir tous ces trains et ces milliers de gens comme nous. Peut-être que ça sent la fin pour nous, mais reste à savoir où l’on nous débarquera…

— C’est où, Pbarbezieux ?

— Pab’zieeeux, répète immanquablement le Youppiou.

— Je regarderais ma carte au retour dans le wagon. Je ne connais pas plus que toi la région, mais je sais que l’on est à l’autre bout de la France à l’Ouest et que l’on y produit le Cognac…

— Cgnaaac ! Cgnaaac ! reprend le Youppiou.

— Ça plaira aux anciens... »

Les deux hommes retournent dans le chaos. Au passage, Schambediss ramasse une sorte de double page d’un journal piétiné et froissé au sol. Ça pourra toujours servir…, se dit-il en pensant aux besoins pressants.

Tandis que le train quitte la gare, qu’il s’engouffre dans un long tunnel et plonge ses voyageurs dans une pénombre et les enfants dans la peur, le préfet de Charente adresse un télégramme au maire de Lachaise : « Préparez accueil et cantonnement pour 300 réfugiés. Départ Angoulême 7 h 20. Autocars votre disposition gare de Barbezieux en vue acheminement votre commune. Prière assurer accueil gare. » Qu’en savent les expulsés ?

Avec la lenteur de la cagouille, qui fait l’image d’Epinal de ce département, la rame bifurque à droite et laisse le Vélodrome des Alliers, un ensemble compact de bâtiments d’usine6, et plus loin de hautes cheminées crachant furieusement de la fumée7. Puis il épouse les sinuosités de la Charente se languissant sous le soleil. Ensuite, dans un long grelottement de ses articulations et le gémissement des roues sur les rails, il se dirige vers le sud-ouest pour entrer à Chateauneuf-sur-Charente à grands coups de sifflets. « Peut-être que c’est le terminus ! » avance Rudy en pointant le vaste rassemblement de véhicules en tous genres devant et autour de la gare et une population hétéroclite, dont une large majorité de réfugiés reconnaissables à leurs baluchons et leur lassitude. « Qu’importe où, pourvu que l’on s’arrête une fois pour toutes », lui répond Joséphine en s’efforçant de dissimuler sa fatigue.

Cette nouvelle immobilisation offre, une fois de plus, l’occasion de se soulager, de trouver un coin d’ombre à quelques pas au bord de la Charente impassible. Ou, comme Schambediss et Rudy, de pousser leur curiosité jusqu’à s’immerger dans le grand branle-bas autour de la gare. Ils tentent de glaner des informations auprès de ceux qu’ils considèrent être des compatriotes. « Dieu seul sait où on va ! » obtiennent-ils comme réponse.

Les deux hommes éprouvent une sympathie réciproque malgré leur différence d’âge et leur vécu. Rudy, la cinquantaine, partage sa vie de veuf en toute discrétion avec sa solitude à laquelle il s’est incliné. Il travaille à Sarreguemines, « Uf um Buro8», dit-on au village sans pouvoir y mettre une fonction, un grade, voire une quelconque responsabilité professionnelle. Schambediss, trouve auprès de Rudy l’écoute et l’attention que son père lui refuse. Tous deux évitent toutefois de se livrer à des confidences réciproques.

Au village, Rudy passe à vélo devant la maison de Joséphine pour son travail. Au retour le soir, il hésite à toquer à sa porte : c’est l’heure du souper, se dit-il pour dominer son envie de partager quelques moments de bavardages quitte à réveiller des souvenirs de jeunesse, de leur flirt… Tous deux nourrissaient alors quelques sincères sentiments amoureux qui furent réciproquement étouffés à l’apparition de Karl, pour qui Joséphine se montra sous un autre jour et se laissa séduire. Par dépit, Rudy se rapprocha alors de Mariette. Aujourd’hui, il sait Joséphine en situation matérielle un peu précaire depuis son retour de Sarre. Et ose imaginer son état affectif instable en raison de sa séparation avec Karl. Le dimanche après la messe ou les Vêpres, il la croise parfois et ils s’attardent pour échanger quelques propos en do majeur ou en ré mineur dans une complicité silencieuse et discrète aux yeux des compatriotes.

A-t-elle définitivement rompu avec Karl ? se demande-t-il. Il ne le sait vraiment.

En attendant le signal de départ, les deux hommes s’assoient dans un coin ombragé près du fleuve leur laissant un œil sur le train. Schambediss déplie et aplanit le journal fortement froissé et grené par les piétinements, qu’il a ramassé au sol à Angoulême. C’est la Une de l’Exelsior du 9 septembre.