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Martin vit reclus dans une petite ville où il pleut toujours, Fouilly sur Serpentine, jusqu’à ce que…
Un matin, il se réveille, sa femme morte à ses côtés. Cynique, il part au Maroc comme prévu et confie les obsèques aux Pompes Funèbres. À son retour, en furetant sur le net, il tombe sur un site qui prétend lui fournir la date de sa propre mort. Il répond au questionnaire ; la date s'affiche : le 21 janvier prochain à 10h22 ! Or c'est la date et l'heure exactes de la décapitation de Louis XVI en 1793. Stupeur !...Il resterait donc à Martin 120 jours à vivre...
À l'approche de la date fatidique, des événements particuliers, des lieux, des personnages étranges et loufoques vont se succéder tandis que Martin organise son dernier jour...
Quand, à 10h22, le jour dit sonne enfin...
Un roman captivant dans lequel l'humour noir règne en maître
EXTRAIT
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.
Martin fut tiré du sommeil par la pluie qui cinglait les volets en rafales inégales. Il affectionnait cette ritournelle, qu’il accompagnait souventes fois des vers d’Emile Verhaeren, écrivain belge né en 1855, dont il connaissait par cœur un autre de ses poèmes, le vent, appris sur le bout des doigts à l’école primaire.
Sur la bruyère longue infiniment, voici le vent cornant Novembre…
À PROPOS DE L'AUTEUR
José Herbert a suivi une carrière d'instituteur primaire, après laquelle il s'est officiellement lancé dans l'écriture. Il compte plusieurs ouvrages à son actif, notamment
L'instituteur impertinent et
La messe bleue.
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Seitenzahl: 393
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Infiniment, la pluie, La longue pluie, La pluie.
Martin fut tiré du sommeil par la pluie qui cinglait les volets en rafales inégales. Il affectionnait cette ritournelle, qu’il accompagnait souventes fois des vers d’Emile Verhaeren, écrivain belge né en 1855, dont il connaissait par cœur un autre de ses poèmes, le vent, appris sur le bout des doigts à l’école primaire.
Sur la bruyère longue infiniment, voici le vent cornant Novembre…
Merveilleuse complainte des mots ! Il se nicha de nouveau sous la couette, ne laissant au-dehors que la touffe de ses cheveux en bataille, en apprécia la tiédeur et le subtil parfum de sueur qui s’en libérait. Dans deux jours il partirait au soleil, au Maroc, loin de la grisaille humide qui prévaut dans ce coin du pays. Il posa doucement la plante de son pied gauche sur le flanc de sa compagne. Pas de réaction ! Quelque chose clochait. Monique à ses côtés ne remuait ni bras ni pattes. Avait-elle le sommeil si lourd qu’il ne se rompît sous l’éclat bruyant des ondées ?
Martin jeta un coup d’œil rapide vers le radioréveil posé sur la table de nuit. Il affichait 8 heures en lettres écarlates. Comme chaque matin il dit, d’une voix embrumée : « Va faire le jus, ou caresse-moi, tu as le choix ». Puis il chercha les mains de sa compagne. Mais présentement Monique ne bougeait pas, comme si elle avait décidé d’abandonner le rituel matinal, de bouder comme un enfant, en somme de jouer la rébellion. Alors il tourna la tête vers elle, difficilement, d’un geste lent, pour ménager les rouages de ses cervicales, car au réveil il était ankylosé, de surcroît incapable d’ouvrir d’emblée les yeux. Ses paupières adhéraient, désireuses de prolonger l’obscurité.
Surprise ! Monique à ses côtés avait les yeux grands ouverts, qui fixaient le plafond, et son gouffre buccal béait comme si elle s’apprêtait à entonner une chanson de l’idole qu’elle chérissait, Frank Michaël. Il lui saisit l’épaule et la secoua de nouveau. Était-ce possible qu’elle soit morte ? La veille il avait abandonné son bouquin, une biographie de Victor Hugo écrite par Alain Decaux, vers les onze heures, comme il le faisait la plupart du temps, tandis qu’elle ronronnait doucement à ses côtés, comme un enfantelet savourant les brumes du premier sommeil. Il n’avait rien remarqué d’anormal. Certes ils s’étaient tous deux boudés avant que d’aller au lit. Ce n’était pas la première fois. Après une courte altercation au cours du dîner, il ne savait même plus quel en avait été le motif, les raviolis sans doute, il ne supportait plus cette cuisine industrielle, elle l’avait traité de con en le bombardant d’un torrent de postillons. Il avait aussitôt répliqué avec un tonitruant pétasse, en explosant sur la première syllabe et en glissant interminablement sur les 2 S. Curieusement il affectionnait les mots se terminant par asse, pétasse, radasse, connasse, poufiasse ! Le suffixe réputé péjoratif asse lui procurait, à chaque fois qu’il le prononçait, un iota de jouissance verbale. C’était son caca boudin personnel.
Martin, avec les doigts de la main droite, se gratta longuement les deux couillons, signe d’un embarras certain. De toute sa vie et de si près, il n’avait vu de cadavre en chair et en os, pas même celui de ses parents, pas même ceux des séries télévisées, qu’il consommait assez peu. Il s’assit sur le lit, leva la main droite de Monique, ornée à son poignet d’un bracelet métallique arborant trois six accolés 666, qu’elle ne quittait ni la nuit ni le jour, en métal argenté. La main était froide mais pas glacée. Il la laissa ensuite retomber en observant sa chute. Pas de réaction ! Il ne l’avait jamais interrogée sur la signification de ces trois chiffres qui présentement l’intriguaient. C’était son amie Chiara qui lui avait offert ce curieux bijou. Et toujours cette bouche et ces yeux grands ouverts ! Elle était décédée, pensa-t-il, s’il pouvait se fier à ses connaissances naïves sur l’état cadavérique des corps humains ! Adoncques question essentielle qui nécessiterait une réponse rapide : que convenait-il de faire face à la présente situation ? S’effondrer et se rouler sur la carpette en hurlant que la mort était cruelle ? Se culpabiliser, car s’il avait veillé, par exemple lu toute la nuit, comme ça lui arrivait parfois, sa moitié serait encore entière ? Ne vivons pas avec le passé, il est révolu, a dit son professeur de yoga. Il n’hésita pas longtemps. Il prit la décision qui s’imposait vu le contexte. Il se vit contraint d’aller passer le café lui-même. Il avait absolument besoin de sa grande tasse de caoua brûlant goût des îles, servie au lit avec un oreiller dans le dos, avant de poser le premier pied sur le plancher des vaches. Sa femme s’en chargeait d’habitude. Chacun son rôle ! Mais ce matin elle était morte et voilà que déjà elle lui manquait. Un seul être vous manque et le café ne peut passer. Il n’osa pouffer.
Il bascula de l’index l’interrupteur de la machine à café, qui se mit immédiatement à glouglouter en crachotant une vapeur au parfum suave de grand-mère arabica. Monique détartrait sa cafetière de temps en temps, en suivant scrupuleusement les indications fournies par la notice. Régulièrement, dès que le jet brûlant s’affaiblissait, elle disait :
— Ma cafetière a son adénome de la prostate, je vais agir en conséquence.LOL !
Elle avait parfois de l’humour, Monique !
La veille au soir elle avait tout préparé, comme d’habitude. Évidemment ! Car elle ignorait qu’elle partirait cette nuit. Conclusion : elle ne s’est donc pas suicidée, pensa Martin, avec ses quelques neurones à la sauce Hercule Poirot. Elle avait d’abord coulé la poudre de café dans le filtre en papier, à raison de trois petites louches rases, rempli le réservoir d’eau jusqu’au repère habituel, préparé les deux grandes tasses blanches décorées du phare de Berck, vaisselle souvenir kitch d’une journée à la mer, marquée de leurs prénoms respectifs, sur la table de cuisine, les avaient retournées pour éviter qu’elles ne prennent les poussières durant la nuit. Elle avait bien placé leurs vitamines A, B, C, D, à droite de ces bols bariolés. En somme, des habitudes de vieux ! Déjà !
Monique possédait un sens très aigu de l’ordre et de la propreté. Imaginons ! Si elle s’était levée normalement ce matin-là, son premier geste eût été celui qui consistait à appuyer d’un coup sec sur le bouton-bascule de la machine afin de déguster quelques secondes plus tard les premières gouttes du sang des dieux, quintessence sublime au goût amer de tord-boyaux. Elle ne supportait au lever que le café extra fort, qu’elle aurait siroté à petits coups de langue en attendant que la totalité de l’eau bouillante eût traversé le filtre n°4. Ensuite elle aurait servi à son époux, toujours au lit, une tasse fumante et odorante, pendant qu’il aurait fait des efforts violents pour émerger de cette foutue nuit.
Cette fois, il dut se débrouiller seul, car elle était morte, sa femme, bien morte. Du moins il le pensait, mais comme il ne possédait pas dans ses compétences la faculté d’apprécier à sa juste valeur cette soi-disant vérité, il doutait, petitement certes, mais il doutait tout de même. Ne crois qu’à moitié ce que tu vois, dit un proverbe créole. Peut-être n’était-ce qu’une plaisanterie féminine de plus, imaginée pour éviter d’avoir à se dresser hors du lit la première et donc pour tenter d’inverser les rôles dans la corvée du café ! Elle en était capable, la canaille. Il courut dans la chambre à coucher en criant, Monique arrête de jouer avec mes nerfs, avec l’espoir de la réveiller, mais la morte avait toujours la même position dans les draps, la bouche ouverte et le regard blanc. Il aperçut alors une grosse mouche bleue qui stationnait sur sa lèvre supérieure, au niveau du philtrum. L’insecte délibérait avec lui-même en se pétrissant les pattes de devant, comme s’il ne savait se décider, cherchant probablement un endroit propice pour se lâcher les entrailles. Il avait la panse gonflée de milliers d’œufs microscopiques et l’urgence de s’en libérer l’énervait. De vraies machines à pondre, ces bestioles ! Martin la vit pénétrer dans la bouche du cadavre, observa pour voir si elle en ressortirait allégée, le sourire aux mandibules, satisfaite d’avoir enfanté une armée d’héritiers, mais le diptère demeura à l’intérieur, égaré probablement dans les galeries et cavernes charnelles qui abondent un peu partout dans le corps de chaque individu.
Les yeux de la morte fixaient un point précis au plafond, juste au-dessus de la tête du lit. Monique répétait chaque soir au coucher :
Martin, tu n’as pas encore rebouché cette fissure, un de ces jours nous aurons le plafond sur la tête.
Même sans vie, elle osait afficher un reproche, une gronderie en quelque sorte dans son regard blanc. Martin ne fut pas étonné ! Nonobstant il reconnut que ce reproche posthume adressé à son encontre était justifié. Elle lui disait souventes fois qu’il avait des œufs sous les bras et un long poil dans la main. Admettons ! Lui, il revendiquait sa paresse manuelle, sa répulsion maladive pour l’activité bricolage. Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie, écrivit le bon sens de Ronsard. Carpe diem ! dit de son côté et bien avant Horace, poète romain. Sentences adaptées à son cas, qu’il s’appropriait. Le seul outil qu’il supportait était son ordinateur, car si Martin détestait le bricolage, par contre il avait la passion de l’écriture, dont il avait d’ailleurs fait son métier après avoir abandonné celui, trop dangereux, d’enseignant. Il écrivait en format Word des romans dans lesquels il exprimait son appétit pour les situations loufoques, insensées, hors du commun. Il mettait en scène des personnages drôles, racontait des histoires invraisemblables dans lesquelles se mêlaient en subtile alchimie l’humour, la dérision, le cynisme, la moquerie, la plupart de ces histoires étant issues de faits divers réels. Deux domaines et deux seuls nourrissaient son inspiration, la religion et la mort, icelle symbolisée dans son imagination d’écrivain par un squelette à la face camarde, celui qui venait présentement d’emmener Monique. C’était son unique compétence, écrire. Il le disait à ses lecteurs lors de nombreuses séances de dédicaces, en avouant à l’occasion que la manipulation obligée d’un pinceau ou d’un tournevis le rendait malade. Il n’avait jamais touché à la vieille bâtisse héritée de ses parents dans laquelle il vivait depuis sa liaison avec sa femme, une espèce d’immense presbytère, bâti au siècle précédent avec des briques de formes irrégulières, fabriquées sur place à partir de la glaise collante du pays. Cette construction d’un autre temps possédait en haut ce qu’on appelait communément et improprement le grenier, vaste comme une salle de bal, en sous-sol deux niveaux de caves superposées, aux allures de décor labyrinthique, dont on ne savait que faire, et entre le bas et le haut, des pièces aux volumes démesurés, impossibles à chauffer l’hiver. Ses parents, les vieux, comme Martin les nommait parfois, avaient abandonné dans les recoins sombres des sous-sols et des combles toutes les reliques de leurs vies respectives. Une bonne dose d’inconscience était nécessaire si on désirait s’aventurer dans ces univers sombres, sales, mystérieux et encombrés. Effectivement, il aurait pu bricoler, réparer, ravaler, améliorer, isoler, condamner, rafraîchir, car il y avait du pain sur la planche, comme on dit, et des planches à brûler, de quoi faire baver d’envie un vendeur d’inserts de cheminée, mais il détestait ces occupations qui nécessitaient des doigts de fée, ne possédait d’ailleurs aucun outil et n’avait pas l’intention d’en acquérir le moindre.
Martin hissa les volets roulants et ouvrit en grand la fenêtre de la chambre à coucher car il avait dans l’idée qu’un cadavre, comme une côtelette oubliée, dégage rapidement des odeurs nauséabondes car il est très tôt après la mort assailli et liquéfié avec minutie par les insectes nécrophages.
Un jour de canicule, Monique avait oublié un carré de veau au fond de la première cave, sur une étagère. Bientôt une affreuse odeur de pourri avait envahi la maison, dont l’origine fut d’abord impossible à situer, une odeur épouvantable qui imprégnait leurs vêtements, leurs cheveux, leurs ongles, qu’elle ne parvint guère à éradiquer même en lâchant une bombe entière d’aérosol senteurs gourmandes de fruits exotiques, de miel doré et de fruits rouges, de chez Carrefour, son parfum de bombe préféré. Ils ne s’en débarrassèrent que par hasard quand, en descendant déposer un lot de boîtes de conserve, haricots verts et petits pois cueillis à la main, ils découvrirent avec soulagement l’escalope coupable, plate et grouillante d’asticots. Martin ne voulait pas vivre derechef ce souvenir déplaisant dont il gardait les séquelles et la puanteur dans le fond de sa mémoire. Il inspira profondément, se gonfla d’abord le ventre, puis la cage, répondant ainsi aux exigences de son prof de yoga. Cependant il lui semblait que Monique dégageait déjà une odeur subtile, un brin écœurante. Mais elle pouvait provenir du dehors, cette engeance, par la fenêtre grande ouverte.
La bouche ouverte de la morte affichait un étrange sourire. Elle donnait l’illusion qu’un flot de paroles s’apprêtait à jaillir, sans y parvenir, afin de demander à l’époux debout devant le lit, d’aller au Carrefour du chef-lieu de canton. Martin fut intrigué par ce sourire d’outre-vie, qu’il ne lui connaissait pas, car Monique souriait peu dans la vie quotidienne, encore moins ne riait. Ni Bigard ni Gerra ni Canteloup et leurs blagues à deux balles ne lui tiraient le moindre rictus. Elle gardait à leur écoute un visage impassible, tandis que d’autres se fendaient à mort, visage comparable à celui des mannequins de chez Karl Lagerfeld, masque sinistre à la Franju, barré d’une bouche aux lèvres fines, perpétuellement horizontale et d’un regard perdu au-delà de la ligne verte des Vosges. Quand par bonheur elle éprouvait du plaisir à la suite d’une cocasserie que Martin lui adressait, elle montrait son immense joie en disant simplement LOL, tout en prolongeant, avec un claquement de langue, la dernière consonne du vocable, sans le moindre mouvement de ses lèvres, comme une poupée en plastique qui dit LOL si on lui chatouille le ventre.
Monique avait une bonne copine prénommée Chiara. Martin n’avait jamais été intéressé de savoir comment elles s’étaient rencontrées toutes les deux. Chiara avait opté par principe pour MDR plutôt que LOL car elle détestait les anglicismes et leur préférait une traduction en bon langage du pays. La copine avait un charme avéré. Elle se voulait du genre gothique dans sa tenue vestimentaire car elle l’était aussi dans la tête. Une lueur sombre habitait ses prunelles par ailleurs teintées d’un chouia de langueur mélancolique. Son gothisme s’accompagnait naturellement d’un penchant prononcé en faveur des idées monarchiques côté politique, plutôt tendance Louis XX que Jean de France pour être précis, de surcroît adulatrice de Barbey d’Aurevilly en littérature, vengeresse de Louis XVI le guillotiné, enfin militante pour la reconnaissance du génocide des Vendéens en 1795. Détails non anodins, qui auront leur importance dans la suite des événements. À l’heure où les grands de ce monde s’excusaient de tout, elle exigeait, avec quelques compagnons mêmement royalistes, les excuses publiques de la République envers les milliers de victimes occasionnées par la guerre civile précitée. Cette ferveur pour les têtes couronnés naquit chez elle le jour où elle découvrit, accrochée à l’une des branchettes de son arbre généalogique comme une boule sur un sapin de Noël, la présence lumineuse d’un dénommé Herbert 1er, fils de Pépin Comte de Vermandois, né aux alentours de l’an 850. Car la bellotte gothique, prénommée Chiara par l’état-civil, portait sur ses épaules un nom de famille à consonance germanique, Herbert.
Chiara et Monique baragouinaient toutes les deux durant des heures, telles des poules caquetantes, en message privé sur Facebook ou par le biais de leur téléphone portable, à grandes envolées de LOL et de MDR. Et quand parfois elles parvenaient à se rencontrer en chair en os et en bisous, à leur domicile respectif ou en ville, c’était derechef pour se gaver de futilités, avec des LOL et des MDR en guise de ponctuations, sans éprouver la nécessité d’agrémenter leur visage du moindre sourire.
Martin regagna la cuisine, où le café patientait en finissant de tiédir. Il y prit son petit déjeuner et se laissa le temps de la collation avant de réfléchir aux décisions qu’il conviendrait de prendre après cette tuile qui lui tombait dessus sans prévenir. Téléphoner ? C’était sûrement le réflexe adapté à tout événement fâcheux, mais à qui ? Au 15, au 17, au 18 ou au 112 ? Ça le barbait cette histoire de cadavre à domicile. Être bousculé dans ses habitudes au réveil ne lui convenait guère. Il était alors tout à fait incapable de prendre la moindre décision efficace.
Il mâchouilla longuement ses deux croissants pur beurre, activité certes nécessaire à la survie de l’espèce humaine mais en même temps rallonge tapis dont le but inavoué était de retarder de quelques minutes le moment où il faudrait agir. Il lança dans la poubelle les boîtes de vitamines que Monique l’obligeait à suçoter. Ensuite il éplucha délicatement une clémentine. Il adorait ça, décortiquer ces agrumes avec les ongles, geste pour lui coquinement sensuel. Il ingéra le fruit juteux quartier par quartier, en crachant et accumulant les pépins sur la table devant lui. De la merde, pensa-t-il, ces fruits espagnols poussés aux claquements des castagnettes ! Repu, il rota bruyamment et fila aux gogues pour soulager une vessie gonflée par la nuit, puis il se noya sous la douche, qu’il aimait très chaude, enfin il s’installa à son bureau et écrivit dans la barre de recherche de Google, sur l’écran de son ordinateur, Que faire quand on trouve un cadavre chez soi. Après quelques secondes de recherche, la machine proposa à sa curiosité la visite de forums divers où les gens racontaient la mort soudaine de leur animal domestique, de leur minou étranglé par une arête de sardine ou du Médor pendu à un cordon de pyjama dans la salle de bain. Horreur ! Malheur ! Comment il a fait, ce con de clébard ? Cependant la lecture de quelques commentaires plus avisés lui apprit que téléphoner au 112 était le bon réflexe, permettant de bien sortir de toute situation à problèmes, qui alertait la gendarmerie, la police, les sapeurs-pompiers, l’ambulancier, le médecin, l’infirmier, l’aide-soignant, le secouriste, ou le patrouilleur de la marine nationale et peut-être aussi le croque-mort. Qu’ils aillent se faire voir ! C’était un vrai cadavre qu’il avait sur les bras, ou plutôt dans son lit et pas un animal de compagnie ! Néanmoins il fit ce que le Net lui avait conseillé et tapa le 112 sur le clavier de son téléphone fixe.
— Bonjour, Service International d’Urgences, que puis-je pour vous ?
— J’ai tué ma femme et j’ai jeté son corps dans les marais de la Serpentine. LOL !
— Vous vous fichez de nous ! Déclinez votre identité Monsieur.
Il raccrocha subitement et son cœur s’emballa. Il eut soudain conscience qu’il avait dit une énorme bêtise. L’énervement, sans doute ! Pourvu que ces gens-là n’eussent pas la possibilité de repérer son numéro de téléphone. Il était urgent qu’il contrôlât ses nerfs. Quelques mouvements de Yoga pouvaient efficacement l’aider. Il prit position debout sur la carpette à côté du lit, situa la direction de l’Est, par-dessus le corps de Monique et pratiqua une suite de postures classiques dont la salutation au soleil, face à l’astre réputé pour son énergie. Expiration, inspiration en extension, expiration tête sur les genoux, inspiration jambe droite fléchie tête en arrière, triangle, contact au sol, triangle de nouveau, genou à terre, extension, six fois. Le mental apaisé, requinqué en poussières solaires, il pencha la tête à gauche et observa Monique avec compassion. Grâce à elle, ou à cause d’elle, il était en train de vivre un moment essentiel de son existence, un virage comme on disait couramment.
– Merci Monique ! Tu me mets dans de beaux draps, dit-il à haute voix, dans deux jours je pars au Maroc et voilà ce que tu me fais.
Michaud ! Bon sang ! L’idée avait jailli. Il aurait dû y penser plus tôt. Où avait-il la tête ? Il fit le numéro du médecin de famille, le docteur Michaud, qui le renseignerait utilement.
— Allo docteur, ma femme est morte pendant son sommeil, et le mien par la même occasion, que dois-je faire ?
— J’arrive, ne touchez à rien.
Évidemment ! Il n’était pas question qu’il la touchât. Tout à l’heure, il avait soulevé son bras, pour s’assurer de sa mort. C’était trop, et probablement une bêtise, une de plus.
Le docteur Michaud, visage pâle et contrarié, se dirigea directement vers la chambre à coucher dès qu’il eut franchi le seuil de la pièce. Il connaissait la maison pour avoir souventes fois fait le déplacement. Martin était presque sûr qu’il couchait avec sa femme, ce docteur Michaud, depuis plusieurs semaines. Comment il s’en est aperçu ? Un ressenti ! Martin n’avait jamais surpris les supposés tourtereaux en situation équivoque, mais il trouvait que Monique accumulait ces temps-ci trop de vilaines pathologies l’incitant à consulter, alors que jusqu’à récemment elle se vantait de posséder une santé de jeune communiante. Par exemple elle disait :
— Il faut que je voie le docteur Michaud, j’ai des pertes blanches.
Des pertes blanches ! Martin ne les avait jamais constatées, ses pertes blanches. Mais il se refusait à fouiller dans le bac à linge sale de la salle de bain, ou dans la poubelle du même lieu, où les dames déposent chaque jour des linges intimes et polluées. Il en déduisit que ses pertes étaient donc dans le domaine du possible. Elle rentrait alors de chez le toubib avec des ovules, qu’elle nichait un à un au tréfonds de son intimité, théâtre étroit du mal qui soi-disant la rongeait, ou elle faisait semblant.
Un autre jour c’était :
— Je vais chez Michaud, j’ai le cœur qui file. Je fais probablement de la tachycardie, ma grand-mère est morte de ça. Ce sont mes extrasystoles supra ventriculaires qui me reprennent.
Martin ne lui connaissait point de soucis aux extrasystoles, comme elle disait. Il se gaussa en même temps de la façon qu’avait Monique de s’approprier les marqueurs possessifs en parlant de ses bobos. Mais là encore, c’était du domaine du possible.
Ou encore :
— Je manque de vitamine D, avec cet automne anormalement pluvieux, je vais me chercher une ordonnance. C’est vital pour la solidité de mon squelette.
— Tu deviens hypocondriaque, Monique. C’est un psy qu’il te faut.
Elle courait chez Michaud, après s’être coiffée, pommadée, parfumée, épilée, nettoyé le croupion dans la salle de bain. Se façonner le corps de Miss Pays de la Serpentine pour une simple visite médicale semblait suspect.
Martin n’avait que des rapports très épisodiques avec Monique. Par rapports, il faut comprendre contacts physiques amoureux, que l’écrivain Jean Teulé désigna coquinement par la délicieuse expression parties de colin-tampon, dans son roman Le Montespan. Surtout depuis un mois d’ailleurs, mais il s’en fichait comme de son premier biberon. Les grandes envolées amoureuses des premières années de vie commune étaient de bons souvenirs certes, mais non regrettés. Évolution naturelle des comportements érotiques entre époux, dirait une cellule psy ! De son côté, il la trompait avec Chiara, sa copine gothique adepte du MDR, au visage blanc et languide.
Chiara était très séduisante. Comme on l’a déjà précisé, elle avait adopté très jeune l’esprit, le maquillage et la mode vestimentaire de style gothique romantique. Elle cerclait ses yeux de mascara noir, peignait ses lèvres de gloss incarnat, appliquait sur la totalité de son visage un fard blanc laiteux, vernissait ses ongles mêmement en noir, portait aux pieds de gros godillots genre New Rock au dessus marqué d’un crâne de squelette humain, avec boucles et parements métalliques argentés, assorties à la montre de son poignet dont le bracelet en cuir épais était orné de clous agressifs. La touche de romantisme était apportée par le borsalino noir agrémenté d’une dentelle circulaire blanche, et par la tenue mode Lolita, jupe courte bouffante, corsage à jabot, le tout d’un noir profond. C’était sa tenue du moment, la tenue qui lui convenait sur la scène du monde, en quelque sorte.
Chiara occupait ses 35 heures professionnelles à l’Office de Tourisme de la ville. Elle y recevait en été les visiteurs désireux de se tremper dans la nostalgie d’une petite cité restée moyenâgeuse dans ses décors, et glandait en bâillant pendant la froide saison, durant laquelle elle classait à longueur de journée des liasses de papiers. Elle alimentait son temps libre de littérature gothique anglaise, réfléchissait, l’air doucereux, le regard perdu dans les nues, en prenant à l’occasion des libertés avec son emploi du temps à l’Office.
Martin la visitait à son domicile lors de randonnées en vélo, qu’il effectuait au moins une fois par semaine à chaque fois que la belle saison fleurissait les prés. Il avait besoin de ces balades à bicyclette pour se refaire une santé après un printemps que l’on qualifiait toujours par ici de pluvieux et froid, y a plus de saison, de mon temps.… Autrement dit, il manquait lui aussi de précieuse vitamine D. Et cette vitamine, c’est Chiara qui la lui fournissait généreusement, quand il la troussait à grands coups de pilons sous son saule pleureur, à deux pas de la Serpentine et de ses frais glouglous car ils aimaient la nature, Chiara et lui, et la voulait pour témoin non gênant de leurs ébats. Il sortait de chez elle revigoré, retapé, revitaminé et poursuivait sa randonnée le sourire aux lèvres et le vit apaisé dans son caleçon de cycliste. Chiara aimait l’odeur de transpiration qu’il dégageait à la suite des quelques kilomètres qu’il se plaisait à pédaler pour la rejoindre. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’un jour elle s’est jetée dans ses bras. Ce jour-là il avait crevé juste devant son portail, puis réparé avec des rustines adéquates. Pendant ce temps elle le zieutait depuis sa porte d’entrée.
— Madame, permettriez-vous que je me lave les mains chez vous, elles sont couvertes de graisse, regardez, si ce n’est pas vous déranger ?
— Bien sûr Monsieur, entrez donc et faites comme chez vous, la salle de bain est au fond du couloir, comme toutes les salles de bain.
Quand il la frôla, elle prit une longue inspiration, se remplissant les sinus de cette enivrante odeur de bonne et saine sueur, qui la fit chavirer et qui pourtant avait incommodé le cycliste auparavant, séduit quant à lui par la senteur d’encens tibétain que la dame prodiguait généreusement aux alentours. Elle rugit.
— Je te veux, tu pues, prends-moi, je suis seule et je suis dingue de ton parfum.
C’était la première fois qu’il entendait une partenaire de cul hurler MDR précisément au moment où ils se transportèrent tous deux sur un petit nuage gothique, et ce ne fut présentement pas long.
Sitôt dans la chambre de la morte, le docteur Michaud sortit son stéthoscope du sac en cuir ventru, comme ceux que possédaient les médecins du temps jadis. Il chercha ensuite les battements du cœur de Monique, à plusieurs endroits, comme s’il n’était pas certain du lieu où se trouvait cet organe essentiel. Puis il fourra son nez dans la bouche du cadavre et renifla plusieurs fois, à la recherche d’une fragrance suspecte. Il se frotta le menton car il avait ramené des lèvres mortes un glaire filandreux, et sembla perplexe. Enfin il dit avec solennité, sans accomplir de plus amples investigations :
– Arrêt du cœur !
Le con !
— Docteur, mon chat est mort d’un arrêt du cœur l’année dernière, ma belle-mère, il y a trois mois, d’un arrêt du cœur itou, j’ajoute que les cimetières sont pleins de cadavres, tous morts sans exception d’un arrêt du cœur, vous et moi nous mourrons aussi d’un arrêt du cœur, tout comme il y a longtemps le malheureux Félix Faure, dont l’organe cardiaque ne put supporter les douceurs buccales et licencieuses que sa maîtresse accordait sans parcimonie à un autre de ses organes, situé quelques décimètres plus bas. Docteur, l’arrêt du cœur est une conséquence de la mort, non sa cause.
— LOL, dit le médecin, merci pour la leçon. Votre femme était très fragile du cœur, avec ses extrasystoles supra ventriculaires, vous ne l’ignorez pas. Mais je pars bientôt à la retraite, cher ami je penserai à vous pour me remplacer, notre profession manque de bras, surtout dans cette campagne pourrie hors du monde civilisé. Voici le permis d’inhumer votre moitié, rédigé en bonne et due forme, avec de l’encre Waterman, mais si vous voulez connaître avec précision la cause de son décès, d’accord, je le déchire et prescris une autopsie.
— Laissons ça docteur ! Je suis écrivain, j’en vis ma foi correctement, et n’ai aucunement fréquenté Hippocrate dans ma jeunesse. Je vous serais gré de ne pas m’ennuyer avec la médecine légiste qui, de toute façon, ne ressuscitera pas Monique. Mais Docteur, excusez-moi, j’ai une question à vous poser, qui me tarabuste depuis un mois et qui va sans doute vous surprendre. Étiez-vous l’amant de ma femme Monique, présentement morte devant vous ?
— Tiens donc ! À supposer que je sois l’amant de quelqu’une, ce ne serait en aucune façon de votre Monique. Regardez la donc ! Me voyez-vous, moi, docteur ès médecine, notable de cette ville, riche, ma foi bel homme, dit-on dans les cercles, m’amourachant de votre coquine, si balourde, si peu ragoûtante, si bavarde pour ne rien dire ? Vous me vexez, Monsieur.
Puis il prit la porte, de fort mauvaise humeur.
Martin ne savait plus que penser. Le docteur avait l’air sincère, les arguments qu’il avait avancés semblaient fort convenables.
Il pénétra de nouveau dans la chambre où la morte reposait en paix éternelle et l’observa avec attention. Monique n’était effectivement pas une vraie beauté, telle que définie par les canons actuels en la matière. La cinquantaine l’avait griffée d’un réseau de ridules qui lui parcourait en tous sens les deux mètres carrés de son épiderme, ainsi que d’une surcharge pondérale lui bourrelant les endroits stratégiques. Ses cheveux s’avéraient secs et grisonnants, ses paupières lourdes et boutonneuses. Par ailleurs le masque mortuaire ne l’avait pas embellie. Il n’osa clore cette bouche ouverte sur le vide, ni ces yeux fixant obstinément la lézarde du plafond.
La grosse mouche de tout à l’heure apparut tranquillement à la sortie de l’une des deux narines. Martin se gratta le nez. On eût dit que ces trous étaient taillés juste pour la bonne dimension de l’insecte. Entrée par la bouche, sortie par le nez ! Preuve que la cavité nasale était en relation avec la cavité buccale, tout comme les cavernes et couloirs souterrains reliés ensemble dans un même réseau. Le diptère commun avait joué au spéléologue averti. Jugeant l’endroit accueillant, avec une puissante contraction de ses abdominaux, il s’était soulagé des milliers d’œufs gonflant ses glandes, qu’il avait déposés en tas gluant sur une muqueuse, au plus profond du système oto-rhino-laryngologique de la morte. Les zones humides ne manquaient pas dans cette région. Bientôt, les œufs écloraient, donneraient naissance à de petites larves excitées, de couleur pâle, appelées communément asticots, parfaits pour la pêche au blanc, qui se gaveraient en permanence du terrain où la mère les aurait pondus, qui gonfleraient sans mesure jusqu’à devenir obèses, les porcs, qui ensuite se transformeraient en pupes brunâtres, qui enfin déchireraient leur enveloppe et prendraient leur envol en escadrilles désorganisées, imagos ailés découvrant le monde et ses dangers, mais plus probablement pour iceux les ténèbres du cercueil dans lequel on aurait allongé la défunte. La nature était bien faite. Martin eut d’agréables souvenances de ses années de collège, durant lesquelles le professeur de science l’initia au bonheur du savoir, en l’occurrence celui du monde merveilleux des insectes diptères, dont cette mouche pondeuse, mais aussi coléoptères, névroptères, lépidoptères, hyménoptères, et autres aptères.
Il téléphona à Chiara pour lui annoncer la triste nouvelle.
— Chiara, je me suis réveillé ce matin près de Monique qui, elle, ne s’est point réveillée, car visitée par la grande faucheuse. Tel que tu m’entends je suis veuf des pieds à la racine des cheveux. Et ce qui me chagrine actuellement, c’est cette mouche qui tourne de nouveau autour de la morte et qui a sans doute repéré un autre orifice où elle pourrait pénétrer et se lâcher le ventre une deuxième fois, car elle n’a pas tout fienté, cette saleté. Je lui dois au moins ça, à Monique, la protéger des mouches.
— MDR, dit-elle à l’autre bout du fil, asperge-la d’insecticide, tu as bien une bombe quelque part. Cherche !
Il fouilla sous l’évier de la cuisine, trouva l’arme recherchée et ce qu’il fit se révéla très efficace. Le gros diptère, atteint par le nuage de fines gouttelettes empoisonnées, se débattit d’abord contre une vitre, au travers de laquelle il espérait une sortie vers une liberté moins polluée, puis il voleta dans des directions insensées, animé par ses dernières forces, enfin il se laissa chuter comme une pierre, directement dans le dos de Martin, par le col ouvert de son pyjama, où il continua à s’agiter comme un pendu au bout de sa corde. Martin s’aplatit contre le mur pour l’écraser, sous le regard blanc de Monique et les remarques implicites qu’il exprimait, toujours à lui reprocher de ne pas avoir rebouché cette fâcheuse fissure visible au plafond.
– Comme c’est sa dernière volonté, je m’y mettrai dès que je pourrai, se dit Martin ; un filet de joint silicone au bon endroit, ce sera l’affaire de quelques minutes, et ma conscience sera soulagée, je lui dois bien ça.
Quand il entendit cogner à la porte d’entrée, l’homme veuf devina, avant qu’elle ne s’annonçât, que c’était Chiara.
— Excuse-moi Martin, en principe, on ne toque pas à l’huis qui vit passer la grande faucheuse, c’est inconvenant. Où estelle ? Amène-moi près d’elle s’il te plaît.
Elle s’approcha du cadavre, dont elle joignit aussitôt les lèvres puis baissa à tout jamais les rideaux de ses paupières, d’un geste quasi professionnel.
— Je suis venu te dire que je m’en vais. MDR. J’ai une petite pensée pour l’homme à la tête de chou. Martin je t’appréciais pour les interdits qui imprégnaient nos rencontres, pour les coups d’œil que nous échangions par-dessus l’épaule de Monique, pour l’incertitude qui prévalait lors de tes escapades cyclistes au cours desquelles tu me visitais. Maintenant que Monique est morte, tu n’as plus aucun intérêt pour moi. Cependant, sache que je ne te hais point, comme disait Chimène à son ami Rodrigue, Le Cid de Pierre Corneille, acte 3, scène 4. MDR.
— Mais Chiara, MDR est-il dans ces vers de Corneille ? Non ! Je blague et ce n’est pas bien, je suis en deuil. Je devrais être effondré et me rouler de chagrin sur la carpette. Cependant, tu me quittes, d’accord ! Tu quittes aussi l’odeur rance de ma sueur…
— Elle ne va pas me manquer. Tu n’es pas le seul randonneur cycliste qui crève, façon de parler, en face de chez moi. Crois-tu que c’est le hasard qui a provoqué notre rencontre ? J’en ai connu, des odeurs de transpiration, toutes différentes, aux fragrances d’ail, d’oignon, de fromage, de café, de moutarde, certaines légères, d’autres puissantes. Chaque mâle a la sienne, qui dépend de ce qu’il a mangé ou bu, de son hygiène et de ses possibilités personnelles. Je les goûte comme un œnologue amateur qui étudie un bon vin.
— Félicitations Chiara, tu seras l’héroïne de mon prochain roman. J’étais justement à la recherche d’un sujet intéressant, avec des personnages bizarres.
— Un jour tu as été à deux doigts de comprendre, lorsque je t’ai demandé de sortir un livre du tiroir de la table de nuit. Tu n’as pas vu la boîte de punaises à tête plate qui s’y trouvait également. MDR.
Chiara déposa un baiser sur la bouche de sa copine. C’était sa façon de lui dire adieu. En même temps d’un simple clic elle décrocha le bracelet du poignet droit de la morte et l’enfouit dans son sac.
— M’autorises-tu Martin à m’approprier ce bracelet 666, que je lui ai offert, c’est le seul souvenir de mon amitié pour Monique, que je voudrais conserver.
— Bien sûr Chiara ! Connais-tu la signification de ces trois chiffres bellement réunis ?
— Ils sont associés au Prince du mal, Satan. Tu comprendras plus tard.
Ensuite elle sortit, prétextant une course urgente.
— Je suis pressée. Bon vent Martin, et merci pour tout. Bonne chance pour ton prochain roman, je l’achèterai, tu as souventes fois du génie. Un conseil ! Continue à pédaler par les routes et chemins de ce plat pays ! C’est bon pour le cœur et pour le mental !
Curieusement, ce mental n’était guère en berne, malgré l’historique un brin tristounet des événements de la journée. Martin venait de perdre ses deux femmes presque en même temps, la légitime, Monique, et l’autre, Chiara, la pourvoyeuse de plaisirs. Monique et Chiara, Chiara et Monique, deux en une heure, deux en un, comme les shampoings. LOL et MDR. Il n’éprouva aucun sentiment, ni peine, ni regrets. Depuis longtemps, dégoûté par les dérives du monde, il n’avait plus d’illusions, aucune surprise ne bousculait sa curiosité. C’était peut-être cela la fameuse sagesse que la conscience populaire accordait aux tempes grisonnantes.
Cependant une corvée inévitable, celle de l’organisation des obsèques, l’importunait au plus haut degré. Il haïssait les démarches administratives et ne pouvait supporter l’image d’un formulaire. Il s’ennuyait à la messe et se gaussait de son décorum. Il rigolait des visages hypocritement affligés, des poignées de mains appuyées, collantes et nauséeuses, des familles de tontons, tatas et cousins Tartempion que l’on ne rencontrait qu’aux enterrements, des infidèles amis accourus pour se montrer ou rendre une supposée politesse. Il détestait les bâtiments du crématorium, son four à cadavres et ses brûleurs ronflants, sa cheminée vomissant une fumée noire, et le faciès contrit pour ne pas dire stupide du maître de cérémonie. Et ce voyage organisé, qu’il devait effectuer seul au Maroc, Monique ne supportant ni les souks, ni la vue d’un minaret ni le couscous ni les loukoums ni le désert ? Que convenait-il de faire ? Annuler ? Il n’en était pas question.
Il hurla près du corps de la défunte :
– Cet après-midi j’irai chez les croque-morts et je leur dirai : je vous laisse le colis, débrouillez-vous, faites le nécessaire, je pars en vacances, quand je reviendrai, dans une semaine, je veux que tout soit fait, y compris le nettoyage de la maison. Votre prix sera le mien.
Il courut à son bureau noter les quelques idées qui venaient de germer dans son esprit, par crainte de l’oubli, miettes d’idées saugrenues qui pourraient être utilisées un jour ou l’autre dans la construction d’un roman. Comme tout écrivain, il tenait à portée immédiate un calepin et un stylo pour transcrire des mots, des pensées, des portraits, des gestes, des anecdotes et de la sorte ne pas perdre les quelques moments d’inspiration parfois très riches qui ponctuaient ses journées. Quand il sortait, il emportait ce précieux carnet et ne négligeait jamais de le compléter, quels que soient l’heure, l’endroit et les personnes présentes. L’écriture puise ses racines dans le contexte de vie.
Débarrassé des vilaines contrariétés, puisqu’il avait pris une décision sage et irrévocable, il fit le choix d’un roman dans la bibliothèque du bureau, Claudine à l’école, de Colette, ouvrage autobiographique paru en 1900. Il se régalait à lire la géniale Colette. La richesse du style, la sensualité, son côté écolo, diraiton à présent, les sentiments délicatement saphiques qui animaient ses personnages de lolitas collégiennes, les joues bellement rosies par l’émotion, le troublaient. Il ne se lassait pas de relire la page où Mademoiselle Sergent, Institutrice, exprimait son attirance envers une élève de l’école, page de laquelle se libéraient à chaque ligne l’évanescence, l’intimité et la tendresse des sentiments, façon David Hamilton dans un autre domaine.
Il s’installa près de Monique dans le lit conjugal. Dehors il pleuvait encore. Il pleuvait toujours dans ce fichu pays, comme si la Serpentine attirait à elle toutes les nuées du monde. À présent, ses affaires étant réglées, il avait en perspective deux bonnes heures à jouir d’une littérature de qualité avant de penser au déjeuner, qu’il lui faudrait préparer. Une boîte de conserve suffirait. C’était au lit, sous l’éclat de la lampe de chevet, qu’il avait ses meilleurs moments de lecture. Il n’allait pas s’en priver au prétexte que Monique était là, morte à ses côtés.
Deux jours plus tard Martin prit l’avion pour Marrakech, après avoir confié ses clés et le soin d’organiser le départ de Monique, dans tous ses détails, au croque-mort local qui possédait une boutique à Fouilly et une cadavrerie attenante place de la République, moyennant un confortable matelas de biftons. Il n’avait pas lésiné sur la qualité des cérémonies, à l’église, au crématorium, sur la qualité des matériels, du cercueil, même destiné à flamber, des couronnes et tentures diverses, sur la qualité du personnel qu’il désirait au top niveau. Au diable l’avarice ! Qu’il se fendît ou sanglotât, ce personnel, il s’en fichait, mais il exigeait qu’il portât des futals aux plis parfaits, une cravate correctement amidonnée, une chemise immaculée, des pompes reflétant les immeubles de la rue. Question de principe. Il voulait compenser son absence volontaire aux obsèques par la perfection dans le service. À la question de savoir quelle était la chanson qu’il conviendrait d’écouter à la cérémonie religieuse, car c’était maintenant l’usage en ce pays, il répondit : toutes les femmes sont belles, de Frank Mickaël, ça plaira à la moitié de l’assistance. Monique adorait la mièvrerie de cette œuvre musicale. Quelque part Martin était cynique. Il s’amusait d’imaginer la tête des gens au moment où ils découvriraient les premières notes de cette musique, amplifiées par le volume de l’église, au moment où la bienséance voudrait que l’on pleurât à gros sanglots. Certains peut-être quitteraient la nef, d’autres applaudiraient. Il ne serait pas interdit d’esquisser quelques pas de danse à son écoute, le rythme à trois temps de la mélodie s’y prêtant comme il fallait. Mais quel individu serait assez fol, à l’office cultuel, pour braver le chagrin obligatoire, pour éventuellement prendre le prêtre à brasse corps et l’emmener tourbillonner au son de la valse sous les yeux du Christ supplicié ?
Sur la place Jamaâ el Fna à Marrakech, où sa curiosité déambulait nonchalamment parmi les groupes de touristes, tandis que son épiderme grillait sous le soleil africain, Martin pensait à Monique qui, au même moment, calcinait à 800° dans le four du crématorium, le corps en partie rongé par le nid d’asticots qui l’habitait au plus profond de ses sinus. Plus tard, alors qu’il dégustait un verre du jus des oranges accumulées en montagnes coniques dans les échoppes alignées devant les souks, à 3 000 kms de là, l’employé des pompes funèbres traînait des cendres torrides avec la pelle adéquate et tachait de les tiédir en les agitant avec des allers retours réguliers sur la sole du four, ou soufflait dessus, comme on le fait avec les châtaignes brûlantes en hiver, en prenant soin de n’en point avaler une bouffée lors de l’inspiration.
Il pénétra ensuite dans le ventre grouillant des souks sombres et odorants, dut s’écarter pour laisser débouler un groupe d’une vingtaine de femmes qui manifestait sa joie avec un concert de youyous stridents, silhouettes grassouillettes sous les djellabas colorées. Elles annoncent la venue du roi à Marrakech demain, renseigna le poissonnier que Martin interrogea, personnage patibulaire nullement gêné par le nuage de mouches vibrantes qui l’enveloppait, lui et sa marchandise et qu’il ne prenait pas la peine de chasser. À ce moment précis lesdites cendres de la défunte s’écoulaient comme le sable fin de la clepsydre dans l’urne en laiton fumé que Martin avait choisie. Il fit l’acquisition d’une ceinture en cuir et d’une paire de babouches, après avoir négocié les prix pendant un quart d’heure, c’était l’usage ici. À la sortie des souks le café de France l’accueillit sur sa terrasse disposée à l’étage et de là, en sirotant un thé à la menthe, il se reput de la circulation qui fourmillait sous ses yeux, mélange confus de petits taxis de couleur beige, de calèches à touristes, tirées par un cheval docile, de motos pétaradantes, d’autocars bondés et brinquebalants. Toute cette énergie, qui dégageait une forte odeur de gaz brûlés, circulait dans tous les sens, au mépris des règles élémentaires de conduite. Et pendant que lui, Martin, jouissait du spectacle en dégustant son thé, Monique se tiédissait dans un récipient métallique sur lequel il avait demandé que l’on gravât des papillons. Oui, des papillons. Des machaons et des piérides du chou. Pourquoi pas ? Les papillons sont des billets doux, a dit le poète.
Ici, au Maroc, totalement immergé dans le jus d’une autre planète, il oubliait le temps, il vivait, l’enthousiasme à fleur de peau.
Le lendemain il vaquait dans la médina de Fès, avec une feuille de menthe sous les narines, sage précaution pour éviter la nausée causée par l’horrible puanteur qui montait, sous ses yeux, des grands bacs colorés dans lesquels les tanneurs piétinaient à longueur de journée des peaux gluantes, à pieds nus, dans une chaleur torride, géhenne offerte sans pudeur au voyeurisme gourmand des touristes grimaçants ! Plus tard, avec son groupe guidé, il regagna l’hôtel en empruntant le réseau des petites ruelles étroites et tortueuses, empruntées pourtant aussi par les ânes qui déboulaient, braves bêtes chargées comme des baudets de volumineux ballots, précédées de leur maître et de son solide bâton, qui criait à l’adresse des badauds Belek, Belek, Belek, qui signifie gare ! gare ! gare ! en langue arabe, en même temps qu’urgente invitation à se plaquer contre les murs pour éviter l’accident et l’ennui de devoir en faire illico une déclaration aux assureurs. Choc violent d’avec un baudet dans les souks de Fès. Martin pouffa.
De retour du Maghreb, Martin se mit à écrire et à lire sans modération, dopé par la toute nouvelle liberté que lui accordait le veuvage, même si cette liberté ne lui avait pas échappé auparavant, car Monique et lui n’avaient que très peu d’activités communes.
Un soir sur le net il consulta le site condoléances.fr, à qui il avait confié le soin, moyennant quelques tunes, de recevoir les condoléances des gens désireux de laisser une trace de leur affection pour la récente disparue, réelle ou feinte. Il y trouva de quoi alimenter la certitude que le citoyen lambda aimait à se complaire dans le fatras des facéties et bouffonneries ridicules et inutiles. À côté des Sincères Condoléances, mention classique et sans intérêt de celui qui ne sait comment exprimer sa politesse, il trouva Monique, tu es partie ailleurs, je penserai à toi en regardant le ciel, connerie teintée de poésie à bas coût, ou Un cœur d’épouse a cessé de battre, évidence et billevesées, ou Je suis complètement abasourdie par cette mauvaise nouvelle
