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Prince ou gueux, personne n'échappe à la « Grande Faucheuse ».
Nous cherchons à l'oublier, nous tentons de ne pas y penser, mais qu'importe : un jour ou l'autre, elle viendra réclamer son tribut. Elle effraie et fascine en même temps.
José Herbert aborde le sujet avec l'humour impertinent qu'on lui connaît au travers de ce roman atypique.
Découvrez au fil des pages comment Viktor, son héros, rencontre Samantha et noue avec elle une relation impensable et pourtant tellement forte.
José Herbert nous livre ici une comédie satirique, burlesque et déjantée. Loin d'être une farce morbide, ce second opus de l'instituteur impertinent est un hymne à la joie de vivre !
EXTRAIT
Viktor avait son domicile légal dans le Cambrésis, petit pays à part, ponctué de villages paisibles, à la terre limoneuse et fertile, veinée de chemins légèrement pentus et tranquilles. Cependant, souventes fois, il séjournait dans le Marquenterre, en baie de Somme, où les espaces gagnés sur la mer, infinis et plats, permettaient une pratique sans fatigue de la petite reine.
À PROPOS DE L'AUTEUR
José Herbert a suivi une carrière d'instituteur primaire, après laquelle il s'est officiellement lancé dans l'écriture. Il compte plusieurs ouvrages à son actif, notamment
La messe bleue,
L’Instituteur Impertinent et
Le dernier jour.
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Seitenzahl: 449
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Tout le temps vivre, à la longue, c’est mortel.
Audiberti
Nature, rien ne faict imortel, car elle mect fin et periode à toutes choses par elle produictes.
Rabelais, Gargantua
(La nature ne fait rien d’immortel, car elle met une fin
et un terme à toutes les choses qu’elle produit.)
Adroitement, Viktor remit en place son catogan, ajusta ses lunettes, se lissa la barbe et se prépara à cogner à la lourde porte de chêne qui lui faisait face, puis il lut l’inscription et se ravisa :
Bureau des arrivants. Entrez sans frapper, ne dites pas bonjour, ici le temps n’existe pas.
Il entra donc et se trouva au seuil d’une immense salle, sans fenêtre, autour de laquelle des bancs en bois étaient disposés comme dans les bals villageois et abondamment squattés par une foultitude d’individus des deux sexes, occupés à ne rien faire, que pour la plupart il reconnut car il les avait fréquentés sur terre, de son vivant. Au fond de la salle, près d’une autre porte, trônait un large bureau où semblait travailler une dame, secrétaire probablement, puisque pianotant sur le clavier AZERTY d’un ordinateur portable. La dame, vieille et abîmée, vêtue de noir des pieds à la tête, ne leva pas le nez pour lui souhaiter la bienvenue. Elle maugréa et il crut comprendre que ce qu’elle faisait ne la passionnait guère, eu égard aux paroles qu’elle livrait sans pudeur à la communauté présente sur les bancs :
— P’tain, j’en ai marre de l’administration. P’tain, y sont jamais contents. P’tain, j’suis pas aux 35 heures moi !
Aussitôt, une voix surgie de nulle part se fit entendre au travers de la pièce, comme si des haut-parleurs étaient disposés à des endroits différents, assurant aux personnes présentes un confort d’écoute digne des boîtes de nuit du samedi soir :
— Attention, vous venez de faire référence à une unité de temps, le règlement l’interdit formellement. Vous êtes ici dans un espace en mode VIE ETERNELLE et le temps n’existe pas.
La voix nasillant ces propos par le biais d’un éventuel microphone était étrangement fluette et un brin éraillée. Viktor imagina un personnage derrière cette voix bizarre, plutôt petit, replet, aux lèvres minces, à la bedaine proéminente et enclin – il ne sait ce qui lui fit cette impression – au libertinage libidineux.
Viktor fit quelques pas prudents dans la pièce et, après avoir satisfait à la pesée électronique sur la balance qui l’accueillait à l’entrée, il s’approcha du bureau de la secrétaire :
— P’tain, nom, date et circonstance de votre décès, dit-elle.
— Viktor, avec un K s’il vous plaît, j’y tiens, date du décès ? J’ai oublié, je m’en fiche, de toute façon, c’est fait, peu me chaut de connaître cette fichue la date.
— La balance qui vient de vous peser mentionne 21,3 grammes, c’est correct, allez vous asseoir et attendez votre tour, le grand maître vous recevra quand il pourra.
La voix fluette qui l’avait étonné il y a quelques instants reprit :
— Attention, vous venez de faire référence à une notion de temps, le règlement l’interdit…
— P’tain, c’est du harcèlement, dit la secrétaire, pas marrant le patron !
Viktor trouva une place sur un banc, s’assit, croisa les bras et comme il n’avait rien à faire, il observa scrupuleusement les personnages singuliers qui se trouvaient dans son environnement. Il y avait là, parmi d’autres qu’il ne connaissait point, Jocelyn Bonaventure, dit l’écraseur de mouches, Jehan le Fol, dont les braies usagées, noires de suie, laissaient apparaître des genoux cagneux et sales, Olybrius, le savant fou peseur d’âmes, Léonard, qui embrassait goulûment un petit squelette en plastique, Jean-Baptiste, mort du cerveau, Sullivan, le chanteur à la mode.
Jehan le Fol prit la parole le premier :
— Cela fait 800 ans que j’attends pour rencontrer l’Eternel, mais je ne m’ennuie pas, car ici, le temps n’existe pas, c’est comme si c’était hier.
— Attention, vous avez utilisé un verbe qui suppose une notion de temps…
Jehan le Fol, habitué aux délires du grand maître, continua cependant :
— Vous voyez la petite flèche noire dessinée à l’arrière de mon cou, c’est l’œuvre du bourreau Samson. Normalement, il aurait dû me couper la tête à cet endroit précis, mais je fus sauvé par…
Jehan n’eut guère le loisir de poursuivre sa narration. La secrétaire, noire, fripée, de mauvaise humeur, s’adressa à Viktor et lui déclara sèchement que l’Eternel voulait le recevoir, à l’instant. Viktor constata qu’aucun ordre logique ne semblait présider au passage des âmes devant leur juge, le dit ordre n’étant d’ailleurs qu’invention temporelle, il faut en convenir. L’éternité ne s’accorde guère avec la succession naturelle imposée par une quelconque chronologie.
Viktor aurait voulu dire un au-revoir à l’assemblée, notamment à Léonard qui voua sa vie à la Mort et dont les chaussures portaient encore les traces des crottes canines, causes probables de son décès, à Jean-Baptiste aussi, son voisin au village, qui, lui, ne put supporter la vie sonnante et trépidante que son entourage lui imposait, mais il ne voulut point s’attirer les foudres du tout puissant, sachant qu’il approchait du jugement dernier et que son avenir dans l’éternité en dépendait.
Il pénétra donc dans le bureau de l’Eternel, observa et tout d’abord admit qu’il ne s’était point trompé : la voix fluette rappelant sans cesse aux gens l’inexistence du temps dans l’éternité était celle d’un corps plutôt commun : âge indéfinissable, chauve, petit, gras, négligé, jean et chemise sans caractère, tongs usagées, ongles des pieds et des mains souillés par la crasse. La pièce dans laquelle il se trouvait était nue, si ce n’est le bureau du maître, ainsi qu’une chaise pour le visiteur. Le Juge éternel affichait par ailleurs sa lubricité. En effet, sans pudeur et sans honte, il se présenta, au pêcheur qui entrait, en train d’assouvir un plaisir non dissimulé qui abasourdit Viktor. La Mort, la grande faucheuse, celle que Viktor avait jadis appelée Samantha, était assise de façon coquine sur ses genoux. Elle souriait, comme d’habitude, à la manière de la Joconde, avec un soupçon de rictus indéfinissable qui rendait ce sourire vulgaire, bête. Elle avait repoussé son capuchon, style banlieue, vers l’arrière et sa faux reposait négligemment contre le bar situé sur l’un des murs de la pièce. Le divin avait écarté le grand manteau noir de la dame et lui caressait le fémur droit en un aller retour lascif, s’attardant longuement sur la rotule, qu’il semblait trouver à son goût.
Viktor constata une fois de plus qu’il avait été berné par les médias et les religieux du pays. Les people, il avait devant lui le prince des peoples, sont, somme toute, des individus tout à fait ordinaires, comme le commun des mortels. Il s’était imaginé, quand il était vivant, que le grand maître, saint, divin, éternel, Dieu tout puissant, avait le physique qui justifiait sa fonction, c’est à dire un grand monsieur, aux traits réguliers, à la barbe importante et bien taillée, au regard bleu perçant, à la voix grave et monotone. Au lieu de cela, il faisait face à l’homme de la rue, Monsieur Tout le Monde, et, qui plus est, en train de s’acoquiner avec la Mort, sa maîtresse, sans se soucier du qu’en dira-t-on.
— Laisse-moi, ma poule, dit enfin le curieux personnage à sa compagne, il faudrait que je travaille !
Puis il embrassa tendrement la dite poule, sur les dents, qu’elle avait blanches et bien dessinées. La Mort se leva, saisit ensuite sa faux et passa près de Viktor sans même le regarder, comme si elle ne l’avait jamais vu.
— Je la connais, protesta Viktor en criant presque, elle s’appelle Samantha, elle a vécu maritalement avec moi pendant longtemps, un siècle peut-être !
— Cher ami, l’épisode Samantha est terminé, répliqua le divin, tu es mort, tu n’es que ton âme, tu pèses 21 grammes et il faut maintenant appliquer la procédure habituelle. C ‘est la loi divine ! N’aie point de regrets, cela ne convient guère à ta situation. Les regrets sont pour ceux que tu as laissés en bas. Peut-être !
Ainsi la Mort et le Divin vivaient ensemble et s’affichaient sans vergogne. La Mort, que Viktor avait fréquentée, aimée, soignée, nourrie durant des mois et des mois. La grande faucheuse, Samantha, qui avait partagé son lit, sa douche et ses loisirs. Viktor n’eut cependant aucune amertume. Ce sentiment est incompatible avec l’éternité. Après tout, c’est normal, pensa-t-il, ces gens-là travaillent ensemble, des liens amicaux et plus s’établissent nécessairement dans leurs relations. L’Eternel n’est pourtant pas d’une grande beauté. Il n’a pas l’élégance soignée d’un Viktor, ni la jeunesse sautillante d’un Jehan le Fol, ni la barbe imposante d’un Olybrius. Mais, dit le bon sens populaire, qui se ressemble s’assemble, la Mort ellemême n’affichant guère, loin s’en faut, la superbe d’une miss univers.
— Tu as peut-être remarqué, reprit l’Eternel avec toujours la même voix fluette, qu’il n’y a ici aucune ouverture vers l’extérieur, ni dans la salle d’attente, ni dans mon bureau. C’est voulu, que diable ! Une baie vitrée aurait montré probablement des nuages poussés par le vent, une alternance de nuits et de jours, une enfilade aussi de saisons, d’années, de siècles. Impossible dans cet univers où l’éternité est la règle, il faut en convenir. Je vais aussi te livrer un secret, puisque je sais que tu es futé et que tu comprends les choses. Le voici : je dois te dire que l’éternité n’est guère plaisante. Vivre tout le temps, à la longue, c’est mortel ! a dit un écrivain, maintenant mort évidemment. Sur terre, ce qui donne aux choses, aux évènements et aux individus l’attrait qui semble les définir, c’est justement le caractère éphémère de leur nature. Bon sang, je rêve quelquefois de mourir, comme tout un chacun. Si tel avait pu être le cas, il m’aurait fallu alors trouver une ligne de conduite, autrement dit un sens à ma vie. Pour tout dire et pour résumer, l’éternité m’ennuie et me tue, hélas !
— Réaction classique ! dit Viktor. Et il se surprit à prononcer à l’encontre du très saint personnage, cette phrase on ne peut plus banale car tant de fois entendue de son vivant : On n’est jamais satisfait de son sort.
— Venons-en au fait et à l’affaire qui nous préoccupe, dit le père éternel. Que penses-tu de ta vie ?
— Exemplaire, dit notre homme sans la moindre modestie, d’ailleurs vous la connaissez. Je n’ai rien à vous apprendre.
— Aucune vie n’est exemplaire, cher ami, dit le Divin. L’exemplarité conduirait forcément à la sainteté. La dite sainteté n’est autre qu’une invention des religieux. Une de plus ! Leur religion, soi-dit en passant, prétendue monothéiste n’est, en fait, qu’une lubie d’individus, déclarés saints, possédant tous un ou des pouvoirs, en particulier celui de guérir. J’affirme que moi seul suis le grand maître. Je n’ai nul besoin d’une cour extravagante, comme celle bien connue qui entourait feu le roi soleil et qui observait le monarque à matines en train de déféquer sur sa chaise percée. D’autre part, j’affirme également que sur terre, chaque individu a tous les défauts et toutes les qualités. Où est donc la sainteté ?
Viktor reconnut que le grand maître, malgré un physique tout à fait ordinaire, assorti toutefois de comportements surprenants, possédait un bon sens et une clairvoyance qui étonnaient. Il comprit que la plus grande honnêteté était de rigueur et s’apprêta à livrer une partie de sa vie à celui qui avait son avenir entre ses mains. Il choisit de commencer son récit au moment où sa vie bascula, un beau jour d’été caniculaire.
Viktor avait son domicile légal dans le Cambrésis, petit pays à part, ponctué de villages paisibles, à la terre limoneuse et fertile, veinée de chemins légèrement pentus et tranquilles. Cependant, souventes fois, il séjournait dans le Marquenterre, en baie de Somme, où les espaces gagnés sur la mer, infinis et plats, permettaient une pratique sans fatigue de la petite reine.
Adonques Viktor faisait son vélo dès matines, par ces temps de forte canicule, dans la dite baie, classée haut-lieu du tourisme régional, national et même planétaire. On peut y rencontrer en effet bon nombre de plaques minéralogiques en provenance d’horizons divers. ‘L’une des plus belles baies du monde’, n’ayons pas peur des mots, peut-on lire dans les dépliants touristiques parisiens. Viktor, tout en pédalant de façon régulière, se demandait si réellement l’endroit pouvait rivaliser avec la magnificence du golfe napolitain, qu’il connaissait pour avoir, avec des milliers de touristes en short, goûté à la vie trépidante de la ville, sur fond de Vésuve, de presqu’île de Sorrente et de côte amalfitaine.
Il en avait fini de zigzaguer entre les étrons canins et les marcheurs du matin sur la piste cyclable qui part des écluses du Crotoy et aboutit à la route très fréquentée de Noyelles-surmer. Il abordait tranquillement le bocage des environs de Mornay et de Ponthoile, seul, avec le téléphone portable à l’abri dans la sacoche de la bicyclette, près des mouchoirs en papier doux et résistants ouate de cellulose triple épaisseur, du paquet de lingettes désinfectantes, bactéricides et fongicides, au cas où… Une douce euphorie commençait à le gagner, faite de ciel bleu, de dépense musculaire, de silence, d’odeurs de verdure ou de poisson, et de brise légère.
La solitude amène le solitaire à penser, c’est naturel. Il faut que l’esprit travaille pour que soient oubliés, malgré l’euphorie, la monotonie de l’effort et les paysages plats qu’offre ce coin de Picardie. Kilomètre après kilomètre, Viktor pensait à l’absurdité qui règne en ce monde de fous et observait, tout en cogitant, les rangs de peupliers, les gras pâturages, bordés par des fossés rectilignes, trop secs en ces temps de forte chaleur, sillons béants laissant apparaître par endroits les déchets sordides de la civilisation : cannettes vides, bouteilles de soda, emballages divers. Saleté de monde civilisé, se disait-il, comment faire pour éviter ces déchets sordides dans un si joli écrin de verdure ?
Viktor fit un écart pour éviter une loche brune et gluante qui traversait tranquillement la chaussée, en laissant derrière elle une trace brillante et irrégulière comme la morve d’un gamin enrhumé. Parviendra-t-elle vivante de l’autre côté de l’asphalte, sans que n’éclatent ses chairs au contact de la roue d’une bicyclette ou d’une voiture automobile ? Viktor pensa à son grand-père, qui, il y a bien longtemps, se faisait un plaisement de dévorer crues les limaces, après avoir délicatement, de son index droit, crevé la panse de l’animal et retiré les viscères qui l’encombraient. « C’est bon pour la toux, disait-il en s’adressant à son petit-fils, en veux-tu un morceau ? » Puis il engloutissait le gastéropode gluant, sans faire la moindre grimace, en se frottant le ventre pour signifier qu’il se régalait.
A l’époque, on connaissait les bienfaits de la médecine naturelle, disponible gratuitement à portée de la main. De nos jours, las ! On court chez le médecin comme on va au supermarché, avec une liste de médicaments à demander, des antibiotiques à exiger. On s’étonne ensuite de devoir payer bien cher la Sécu et les mutuelles ! C’est une autre histoire ! Passons !
Ponthoile est un petit village de quelques centaines d’habitants, calme et vert, un « bout du monde », à l’abri des tumultes de la côte picarde, s’étendant paisiblement à quelques battements d’ailes des stations surpeuplées de la côte, pavillons bleus fleurant l’huile solaire, les moules-frites et la barbe à papa. C’est sur la place publique de ce lieu enchanteur que le sportif résolut de mettre pied à terre. Curieux de nature, il pivota et observa l’endroit, tout en mâchonnant une barre pomme abricot chocolat, vaguement céréalière, destinée à lui redonner quelque énergie pour aborder l’étape suivante.
Devant lui, une plaque commémorative était fixée sur le mur du presbytère attenant à l’église : Charte de Ponthoile 1201, Anniversaire 2001. Ce bout du monde aurait donc une “Histoire’’, un riche passé, probablement un château, des seigneurs, des paysans riches et aussi des pauvres diables, des gueux et des évènements dignes de figurer dans un livre d’école.
Il y a cinq ans déjà, rappelait la plaque, un parterre de notabilités, sous la conduite de Monsieur le maire, s’était présenté, à petits pas, à une distance respectable de la plaque, cachée ce jour-là par une écharpe aux couleurs de la nation. Discours du premier magistrat, du député, de l’historien local. Flashs des photographes, mines tristes des participants engoncés dans des costumes sombres et trop grands, bras croisés sur le devant. Après un suspense insoutenable, la plaque fut découverte et une réelle émotion embua les yeux des spectateurs. Applaudissements chaleureux. Fanfare municipale et majorettes puis vin d’honneur à la salle des fêtes, grenache ou pastis. Viktor avait souventes fois vécu dans le passé ces sortes de cérémonies dans lesquelles il s’était efforcé de garder l’air sérieux qui sied à l’événement, se retenant de sourire ou même de rire à la vue et à l’écoute des péripéties mondaines et rurales qu’il trouvait grand-guignolesques.
Le centre de Ponthoile est bien arboré. Des tilleuls en abondance. Sous iceux, quelques bancs, inoccupés, tendent leurs bras rigides aux petits vieux de la communauté. Pourtant aucun d’eux n’est occupé. Les aînés, ici comme ailleurs, évitent l’ombrage de la place publique, passent chez eux de la table au salon et ferment l’œil devant les feuilletons télévisés et soporifiques de l’après-midi.
Une vieille pompe à incendie a été placée au centre de la pelouse publique. Elle nous rappelle les misères et les peines des gens du temps passé. Les vieilles bricoles, comme cette pompe, témoin du bon vieux temps, deviennent des objets d’art, des monuments érigés au centre des espaces verts modernes. Les habitations au toit de chaume étaient jadis une proie facile pour les flammes. L’incendie dévastateur faisait courir les villageois, qui avec un seau, qui avec une pelle, qui avec la pompe à bras, soigneusement entretenue dans le local communal. Moyens dérisoires face au désastre. Solidarité aux odeurs de sueur, de cris, de larmes, de dons de soi, de résignation.
Au fond de ce décor, derrière le rang de tilleuls, trône l’énorme mairie-école. La mairie, au centre, donne la main à l’école des garçons d’un côté, à l’école des filles de l’autre. Seules les inscriptions, au fronton des bâtiments, font la distinction. De nos jours, les sexes sont partout mélangés. Jadis, il n’en était point question. Les autorités éducatives, soutenues par l’Eglise, ont jusqu’à récemment, insupporté le frottement des corps et des esprits de sexes opposés, craignant la concupiscence au sein des établissements scolaires. Viktor n’a jamais côtoyé la gent féminine dans les écoles qu’il a fréquentées. C’est peut-être pour cela qu’il a gardé de sa jeunesse une réelle timidité envers le sexe dit opposé, se sentant mal à l’aise dès qu’un regard ou une voix de femme venait à le solliciter, même innocemment.
Sous les frondaisons de la place publique, deux individus discutaient aimablement, sans doute de l’insupportable canicule. Ya plus d’saison, disait l’un. De mon temps… disait l’autre. Costumes et cravates gris, couleur cendres du crématorium, casquette à visière, pompes couleur funèbre. Ce sont des employés de la Compagnie Générale Marquenterroise des Pompes Funèbres (CGMPF). Ils ont placé leur fourgonnette, de façon obscène, juste devant l’entrée de l’église, porte arrière ouverte face au lourd portail, en attente du cercueil de chêne trônant en ce moment au cœur de la petite église et qui ne tardera pas à pénétrer le véhicule béant, à la manière du suppositoire que l’on pousse vigoureusement vers une destination intérieure et corporelle.
Le bâtiment cultuel fut construit, en briques rouges, à une époque indéfinissable. La masse équilibrée de l’édifice est surmontée du clocheton, dans lequel on devine le volume imposant du bourdon.
Suprême offense à l’Histoire, à l’Art et à la Religion : Monsieur le maire a laissé, au-dessus du portail, les décorations du Noël de l’année dernière. Une grande étoile et son panache, avec des ampoules électriques pour l’instant endormies mais qui s’illumineront dès que le premier magistrat aura décidé de donner le départ des gabegies folles de la fin de l’année. Tout à l’heure, le cercueil passera sous cet assortiment électrique, sans se douter qu’une ampoule pourrait se détacher et exploser sur la bière en chêne ou sur le crâne dégarni de l’un des quatre porteurs. Celui-ci ne pourrait guère, hélas, crier sa grevance, vu le sérieux de la cérémonie, se trouvant professionnellement dans l’obligation d’offrir au public triste et muet un visage impassible, même si une traînée de sang se mettait soudain à prendre le chemin d’une quelconque ridule.
Notre sportif imaginait la scène en souriant, le vaurien, se disant que probablement cela n’arriverait pas, le maire ayant pris toutes les dispositions municipales pour que les ampoules multicolores soient bien vissées dans leur logement métallique. Il allait quitter ce lieu empreint de solennité, en forme pour une prochaine étape d’environ dix kilomètres, quand soudain il entendit les chants liturgiques s’élever de l’intérieur du bâtiment. Ave, Ave, Ave Mariaaaaaaa… La force du chant rituel traversait les murs de briques pourtant épais. L’office religieux battait son plein. Pendant que le pays entier était paralysé par les congés d’été et la pesante canicule, pensa le cycliste, une famille, ici, dans ce coin perdu de la baie de Somme, enterrait son mort et pleurait des larmes de deuil, de souffrance, d’abandon.
Qui honorait-on de la sorte ? Pour qui était ce fourgon obscène prêt à engloutir la dépouille ? Un enfant ? Ne dit-on pas que la perte d’un enfant est le plus grand traumatisme qui soit au monde ? Que si le Bon Dieu existait, il ne commettrait pas cette infamie qui consiste à priver du bonheur de la vie un être qui n’a rien fait à quiconque ? Qui n’a pas assez vécu pour être mauvais, comme l’est une foultitude d’individus adultes ? Et si c’était un vieillard ? Quel âge a-t-il votre papa qui vient de mourir ? 90 ans ? Ah ! Quand c’est les siens, ce n’est jamais assez vieux. Quel drame furent les dernières heures et les derniers soupirs du défunt ? Chaque fin de vie a sa funeste chronique, ses péripéties, ses rebondissements, sa logique, jusqu’au terme tragique et létal.
Viktor supputait durant quelques instants et, ne désirant pas se trouver à observer le spectacle du narthex qui se vide et du cercueil dévoré par le fourgon mortuaire, il mit un terme définitif à ses noires pensées, remonta sur sa bicyclette VTC et chercha la route de Favières afin de poursuivre le périple sportif qu’il s’était imposé.
C’est ainsi qu’il parvint, après quelques méandres bocagers, à la chapelle du Hammelet, petit bijou de l’art gothique, plantée là, n’importe où, depuis des lustres et des lustres, à l’écart de l’axe bitumée, qu’il lui fallut quitter pour accéder au bonheur : un calme parfait, à peine troublé de temps en temps par le passage d’un véhicule, rappel de la civilisation, qui circulait à quelques dizaines de mètres du lieu enchanteur. Il tenta de s’introduire par la porte vermoulue du bâtiment sacré, après avoir traversé le petit cimetière, si mal entretenu, et c’est tant mieux, mais l’accès lui fut refusé par un écriteau supportant un arrêté de Monsieur le Maire. Le monument était en restauration et ne souffrait aucun visiteur. Dommage ! L’homme aurait voulu apprécier le travail effectué par ses lointains ancêtres, caresser les pierres chargées de mille souffrances et imbibées d’une saine et abondante sueur. Il se promit de revenir. Pour sûr ! Il aimait cette façon de découvrir l’espace, de pédaler, de s’arrêter et de regarder, de suer et d’admirer. Souffrir de l’effort et jouir du spectacle ! Braver le vent et dévorer la nature ! Organiser sa solitude et faire la nique au monde entier !
Il reprit le bitume et connut de nouveau, à cet instant, l’état d’euphorie qui imprègne le sportif accomplissant un effort régulier et puissant. Les muscles sollicités secrètent une substance chimique, appelée endomorphine, drogue naturelle qui supprime toute douleur et donne une impression d’invincibilité et de bien-être. Il eut envie de crier son bonheur mais ne le fit point, ne désirant guère troubler la tranquillité de ces espaces naturels.
C’est à ce moment précis qu’il entendit derrière lui un bruit de moteur de mobylette. D’abord lointain, le ronflement approchait ensuite d’une façon si régulière qu’il lui sembla surnaturel et inhumain. Qui donc venait ainsi déranger le paradis terrestre ? En tournant furtivement la tête pour ne pas dévier du bord de la route, il aperçut une masse sombre à quelques mètres de distance derrière lui, qu’il reconnut parfaitement pour l’avoir déjà vue sur une iconographie historique : la Mort fauchant les vies lors d’une épidémie de choléra au dixneuvième siècle. On y voyait la grande faucheuse, squelette enveloppé d’un long manteau à capuchon, maniant avec d’amples mouvements une gigantesque faux au-dessus d’une étendue sur laquelle souffraient des milliers de cholériques grimaçant de douleur, suppliant qu’on en finisse. Tableau saisissant de réalisme. Pauvres gens passant en quelques jours de vie à trépas, terrassés par l’épidémie de choléra-morbus. La Mort ! Vision squelettique encapuchonnée ! Crâne aux orbites profondes et mystérieuses ! Sourire satanique ! Faux tâchée par le sang et les humeurs !
La Mort le suivait en effet. Viktor fut naturellement surpris. La grande faucheuse en personne ! Avait-elle assisté à la cérémonie qu’il venait de quitter ? Se prenait-elle à surveiller la façon dont on honorait les défunts qu’elle avait fauchés ?
Montée sur une mobylette ordinaire, la faucheuse adaptait sa vitesse à l’allure de celui qu’elle poursuivait, grâce aux poignées des gaz, et son long manteau noir se plaquait sur ses os, flottant au rythme de la brise créée par la pénétration corporelle de l’air torride de ce matin d’été. Viktor ralentit jusqu’à presque stopper pour laisser à la suiveuse la possibilité de le dépasser. Ce qu’elle ne fit point, gardant une distance de quelques mètres de sécurité, comme absorbée par l’appel d’air que le cycliste créait en pédalant.
Si je m’arrête, elle va me rentrer dedans, pensa-t-il et il sentit monter en lui une panique indescriptible. Il n’est pas l’heure d’expirer ! Je ne puis me faire à cette idée ! Je ne veux pas mourir alors qu’il fait si beau, que la nature si bellement explose, que cette baie est l’une des plus réputées du monde ! Je n’ai pas eu le temps de prévoir cette éventualité. J’ai des tas de choses à faire avant de disparaître !
En disant cela, il ne pensait pas à la prière, le mécréant, car il ne croyait guère au Bon Dieu !
Ses craintes cependant ne furent heureusement point fondées. Il entendit enfin la mob accélérer et vit, à sa gauche, la Mort le frôler, si près qu’il perçut la matière du long manteau noir et l’odeur désagréable qui accompagnait la funèbre apparition. A cet instant précis, le personnage sinistre tourna la tête, ou plutôt le crâne, le regarda avec insistance et sourit mystérieusement, façon Mona Lisa, sourire énigmatique, avec une pointe d’ironie et de dédain. Puis la Mort continua sa route et disparut rapidement à l’horizon, derrière un bouquet d’osiers et d’aubépines.
Le silence qui suivit sembla d’une lourdeur insoutenable. Viktor s’arrêta sur le bas-côté de l’asphalte, pour reprendre ses esprits. Il posa sa tête sur le guidon de la machine et respira de façon saccadée. Un nuage d’étourneaux déboucha de derrière les peupliers. Un triangle d’oies au vol lourd perça l’azur étincelant. Un point métallique, dans l’espace, tira derrière lui un double trait blanc, créant une partition du ciel, qui finit par moutonner et se diluer sous l’effet de la chaleur. Un rat perturba la tranquillité du fossé. Un chat noir traversa furtivement la chaussée. Mauvais signe, se dit notre homme pourtant nullement superstitieux ! La vie reprenait son cours… ordinaire. Viktor coucha son vélo sur la berme, but une goulée de café à la gourde généreuse et réfléchit :
— J’aurais pu lui faire un pied de nez ou un doigt d’honneur ! Après tout, je ne crains rien, ma dernière analyse de sang est impec ! Mon cœur bat comme une horloge ! Que je sache, aucun crabe n’a jusqu’à présent l’audace de me ronger !
Facile à dire quand tout danger est écarté ! Viktor s’allongea dans l’herbe sèche et craquante, incapable de reprendre les rênes de sa bicyclette. Il trouva aussitôt la paix et le réconfort dans l’assoupissement immédiat de ses sens.
C’était au temps du cinéma muet, ou bien avant, au temps où l’on coupait la tête des condamnés à mort avec une hache bien affûtée, sur le billot installé au centre de la place publique de la cité.
Viktor se présenta à l’octroi, porte nord. L’employé lui demanda ce qu’il avait à déclarer puis réclama la contribution de deux euros cinquante pour la bicyclette que le manant tenait à la main.
— Il me faudrait ça pour regagner mes pénates ce soir, j’ai fini mes 35 heures ce jourd’hui vendredi, dit l’homme de l’octroi.
Viktor emprunta la rue des Liniers, la rue des Tanneurs où des odeurs de pourriture lui donnèrent envie de vomir, la rue des Bouchers, envahie par les mouches, la rue des Horlogers et se trouva au centre d’une sombre placette, déserte, si ce n’est le sinistre pilori qui exposait au mitan du lieu un pauvre bougre hurlant sa pépie et ses souffrances. Viktor jeta au visage du supplicié le contenu sale d’un seau qui traînait à ses pieds, puis il l’interrogea.
— Qu’as-tu fait pour être ainsi exposé à la vindicte populaire ?
— J’ai vendu du poisson avarié, bourré de vers de mouche. Le bailli m’a condamné pour cela à trois jours de pilori. J’ai terrible malefaim et grande pépie, je souffre. Pitié monseigneur.
— Pourquoi le quartier est-il désert aujourd’hui. Je ne vois personne, à part les truies et verrats qui traînent dans les caniveaux puants. Je viens de loin, je ne suis guère au courant des nouvelles du pays.
— On coupe la tête de Jehan le Fol sur la place du parvis.
Viktor n’eut aucune peine à trouver le parvis de la cathédrale gothique tant le bâtiment, à peine achevé, dominait la cité et ses faubourgs. Il se glissa dans la cohue bigarrée qui s’agglutinait au pied de l’échafaud. Il avait laissé auparavant son vélo à l’estaminet dont on apercevait l’enseigne face au parvis de la cathédrale. Le cabaretier espérait bonne recette après l’exécution du manant et avait placé son cidre sur des pains de glace.
Viktor savait que le supplice dont il allait se repaître était souvent atroce, car le bourreau, malgré son habileté professionnelle, devait en général lever et abaisser son instrument plusieurs fois, avec force, jusqu’à ce que la tête du supplicié soit complètement séparée du corps. L’adresse du bourreau se mesurait au nombre de coups qu’il devait porter pour arriver à ses fins.
Le supplicié qui fut amené au billot par les gardes s’appelait Jehan le Fol. Un pauvre bougre, malmené par la vie. Dès sa naissance, on l’avait conduit en nourrice dans les faubourgs de la ville et élevé au milieu des porcs et des chiens. Il fut accusé récemment d’avoir volé un pain à l’étal du boulanger et promis au bourreau après un semblant de procès. A présent, les mains liées dans le dos, il semblait résigné, comme le sont beaucoup de condamnés.
Jehan observa la foule des miséreux venus assister au spectacle de la décapitation. Les gens ont toujours été grandement attirés par la Mort, se dit-il, la diablesse effraie et fascine en même temps.
Jehan posa sans rechigner sa tête et son cou dégagé sur la pièce de bois noircie par le sang, juste à proximité de l’inscription à peine lisible car grandement salie par l’usage : Made in China et il attendit. En esprit, il revoyait tous les moments importants de sa pauvre vie, depuis l’instant où il fut livré à la rapacité de sa nourrice jusqu’à ce jour où, pour un simple larcin, on avait décidé, sans jugement, de lui couper la tête. On ne rigolait guère avec les voleurs en ces temps reculés et il arrivait fréquemment qu’un vol soit puni plus férocement qu’un assassinat.
Puis Jehan pensa à son âme et se mit à prier le seigneur, se promettant d’aller à genoux jusqu’à Saint jacques de Compostelle si par chance il échappait au terrible bourreau. Se promettant aussi de porter une requête auprès du Bailli de monseigneur l’Archevêque, car il voulait un procès en bonne et due forme et réclamerait justice. Enfin il se mit à gémir doucement quand il aperçut, à quelques mètres du billot, la grande faucheuse qui attendait, la face cachée par une ample capuche, les os du bras droit appuyés nonchalamment sur le manche d’une faux bien aiguisée. ‘Une Laguiole’, constata Jehan en fin connaisseur de l’acier coupant. La mort s’impatientait, à n’en pas douter. Les choses n’allaient pas assez vite pour elle. Elle fit un geste d’impatience de la main gauche, qui voulait signifier : ‘Vite ! vite !’
Viktor reconnut la dame qui l’avait doublé en mobylette sur une petite route du Marquenterre. Il ne fut pas surpris de la découvrir en plein travail, prête à prendre une vie, à faucher, comme le font les paysans à la moisson, en ramenant prestement la lame tranchante vers son corps décharné.
Le bourreau s’appelait Samson, comme tous les bourreaux. Un fichu métier qui se transmettait de père en fils, depuis Charles Samson Longval, d’origine picarde, fondateur de la lignée, il y a presque un siècle. C’était un colosse solide et habile, portant des chausses et un bliaut rouge sang, au visage repoussant et mal équarri. La piétaille le haïssait mais en avait une sainte malepeur. Avant chaque exécution, l’homme de l’art préparait sa hache à double tranchant, aiguisant patiemment son outil avec la pierre qui convenait, le couvrant de caresses et de baisers humides, soufflant son haleine empestée sur l’acier longuement affûté.
Enfin l’exécuteur de la haute justice se décida. La cohue piétinant autour de l’échafaud retint son souffle et frissonna. Viktor tourna la tête. Samson leva ensuite sa hache le plus haut qu’il put afin d’accumuler dans ses muscles puissants la force nécessaire à son geste et de montrer ainsi au peuple un savoirfaire quasi séculaire, hérité de feu son père. Jehan gémit un peu plus fort, grimaça, vit la mort lever elle aussi l’instrument fatal. Ensuite il ferma les yeux, se disant qu’il ne les ouvrirait plus jamais.
Au moment où Samson laissa s’abattre la lame tranchante, il se produisit un fait extraordinaire, un miracle, digne de figurer dans les gazettes vendues par les colporteurs aux quatre coins du pays, digne aussi d’alimenter l’inspiration souvent défaillante des troubadours et des ménestrels. Une coccinelle, oui, une coccinelle, venue d’on ne sait où, du ciel peut-être, se posa délicatement sur le cou du supplicié, à l’endroit exact où devait s’effondrer la francisque mortelle, à l’endroit exact où Samson avait tracé, au feutre, une petite flèche noire pour situer son coup et ne pas dévier, en professionnel avéré qu’il était. Jehan avait les mains liées et ne pouvait guère chasser l’insecte qui le chatouillait sans le savoir. Heureusement d’ailleurs car le bourreau, homme de grande intelligence, de réflexe et de clairvoyance, voyant le petit insecte rouge et noir s’interposer entre le fil coupant de la lame et le corps résigné du condamné, stoppa net son geste et dit ces paroles que le supplicié oncques n’oubliera :
— C’est un signe du Divin.
La piétaille massée au pied de l’échafaud se signa et s’agenouilla, convaincue de vivre un moment d’intense activité religieuse. Alors le bourreau exigea que l’on détachât celui à qui la mort violente avait été promise.
— Tu es libre, lui dit-il, la coccinelle est envoyée par le Seigneur.
Les chroniqueurs et les paparazzis notèrent ces propos historiques sur leurs tablettes et se préparèrent à interroger avec leur micro le croquant qui venait, en quelques secondes, de passer de l’état de voleur condamné à celui de saint.
La cohue présente vit aussitôt le parti qu’elle pouvait tirer de la situation ainsi créée par la mignonne coccinelle. Tuberculeux, bigleux, galeux, catarrheux, graveleux, boutonneux, lépreux, boiteux, véroleux, miséreux de toutes sortes se bousculèrent pour toucher des doigts la nouvelle idole, s’approprier un fragment de sa tunique sale et sainte et espérer ainsi obtenir une guérison miraculeuse ou des indulgences plénières pour les péchés à venir. La foule voulut bénir celui qu’à l’instant d’avant elle haïssait. Jehan se dit que, s’il avait échappé à la lame affûtée de Samson, cela n’était point pour succomber maintenant sous les caresses crottées et croûtées des affreux manants. Il bloqua sa respiration, se fit léger, prit son élan, s’enfuit en sautant de tête en tête, écrasant au passage les insectes locataires des tignasses graisseuses, plongea ensuite dans les ruelles tortueuses de la vieille cité et enfin trouva refuge dans le secret des faubourgs, au-delà des fortifications.
Viktor récupéra sa bicyclette et se lança à la poursuite de Jehan, que les gueux appelaient maintenant Jehan le bien-aimé. Les chaises à porteur, les voitures à chevaux, les porteurs d’eau, les mendiants dépenaillés, les colporteurs, les crieurs publics, les pèlerins avec leur bourdon, les immondices dans les fils d’eau, les rues étroites, tortueuses et mal pavées, les étals des artisans et commerçants, salmigondis fétide et coloré, composèrent un tableau pittoresque que Viktor ne put pénétrer, malgré sa volonté de rejoindre le fuyard et de faire un bout de chemin avec lui.
Il emprunta une sombre venelle et se trouva par hasard au cimetière de la ville, au bord de l’excavation qui devait recevoir le corps sans tête du supplicié. Il aperçut sur le bord du trou la dame en noir, la grande faucheuse, la Mort, appuyée nonchalamment sur le manche buriné de sa faux. La dame lui parla, avec une voix gutturale, comme si elle avait les cordes vocales fatiguées par l’usage immodéré de la cigarette, dans sa vie passée de Mort.
— Je me suis déplacée pour rien, dit-elle, j’ai perdu mon temps, j’ai donc déposé une plainte auprès du tribunal suprême, on ne se joue pas comme ça de la Mort. J’ai horreur de ces gens qui hésitent avant de partir : je meurs, je ne meurs pas et c’est comme ça pendant des semaines quelquefois !
La Mort avait raison, il faut savoir ce que l’on veut dans la vie.
Viktor, doucement, fut rappelé à la vie par le roucoulement d’un couple de tourterelles turques qui marivaudaient audessus de sa tête. Ces cinq minutes de plongée lui avaient suffi pour retrouver ses sens ainsi qu’une envie de reprendre la route fixée dans sa mémoire. Avait-il rêvé cette histoire de mort en mobylette et de condamné à mort sur un parvis diocésain ? Il ne savait et ne s’en souciait guère.
Le temps n’existe que par ses effets, les rêves ont la chance d’avoir été vécus, sans les inconvénients de la vie, se plut-il à décider.
Puis, tout haut, sans se soucier d’un gamin qui le regardait tout étonné, après avoir tiré ses cheveux et replacé correctement le surplus capillaire dans l’élastique, afin de discipliner une queue de cheval d’environ dix centimètres, il dit avec une voix de stentor :
— A présent, allons, que diable !
Quelques coups de pédales suffisent pour passer de la baie de Somme à la baie d’Authie. Viktor évita Rue, ses sens interdits et sa splendide chapelle gothique, emprunta les chemins des agriculteurs et aborda la zone commerciale de Berck, colorée par les enseignes multicolores et grotesques de la civilisation. Supermarché, restauration rapide, hôtel bon marché, parkings, enseignes diverses offrent à la société de consommation de quoi assouvir une perpétuelle frénésie d’achats. La piste cyclable serpente sur les trottoirs, contourne les giratoires et amène le sportif tranquillement à la base nautique de la cité.
Berck n’est pas une ville comme les autres. Elle interpelle. Elle oblige à la réflexion. Elle se veut séductrice ou effrayante. La cité baigne en effet dans une aura particulière. Bien sûr l’air que l’on y respire est fortement iodé, grâce à la proximité de la mer, disent les savants médecins. Cette situation privilégiée est surtout favorable à la consolidation et à la réparation des os fragiles ou abîmés. On voit donc dans la station quantité de gens brisés par des problèmes de squelette. Mais l’horreur n’est point là, fort heureusement et bien évidemment. Elle est plutôt dans un point bien précis donnant froid dans le dos à chaque fois qu’il est nécessaire de l’affronter.
Il existe à Berck une digue promenade, très bien aménagée et bien connue des touristes. Cette digue permet de jouir, tout en marchant, du spectacle de la mer et des éléments naturels, souventes fois déchaînés. Elle part de la base nautique côté baie d’Authie et court en ligne presque droite jusqu’au centre de la station. Là elle s’évase en une espèce de triangle où stationnent les manèges pour loupiots, les véhicules et les cabanes de marchands de frites. La promenade fut aménagée pour le bonheur des promeneurs : piste cyclable, crottoirs pour toutous à sa mémère, bancs nombreux et propres permettant de s’extasier devant l’ire des marées. La vue est particulièrement saisissante lorsque la mer, déchaînée par les vents d’ouest, se rue à l’assaut des énormes blocs rocheux déposés là pour la briser.
Au milieu de cette promenade bétonnée, un peu en retrait, est plantée une croix, imposante, sur laquelle souffre un christ blanc laiteux, cheveux et barbe noirs, affublé d’un pagne bleu cru du plus triste effet, face à la plage de sable fin et à la mer souvent démontée. Le Christ est petit, la croix immensément disproportionnée.
Quand Viktor parvint à cet endroit, une nouvelle fois, il se dit que la religion pratiquée en ce pays était décidément bien sombre. Il regarda le Christ et s’imprégna de la mélancolie qui s’en dégageait. Normal, songea notre homme, quand on sait que l’un des symboles du dogme est ce supplicié, condamné à mort, crucifié il y a deux mille ans environ, dans des conditions atroces, décrites avec précision par le livre saint. Lui, Viktor, n’a pas envie de participer à cette éternelle angoisse, de se complaire dans une mélancolie sans fin. Sa croyance est faite de joie de vivre, de jouissance du présent, de confiance en l’avenir. Il se sent responsable et n’accorde qu’à lui-même la réussite et le bonheur qu’elle engendre. Il a cependant pitié du personnage légendaire planté sur la croix. Il pense aux temps anciens, à la barbarie des peuples dits civilisés, à l’arbitraire, à l’injustice, à toutes ces horreurs qui, de nos jours, imprègnent encore les rapports humains.
Le christ blanc-bleu ne regarde pas la mer. Il ne peut guère. Sa tête couronnée par les épines est affaissée sur la poitrine blessée. Ses genoux sont légèrement pliés. Le poids du corps sur les clous devait finir par étouffer les suppliciés. C’était la règle. Certains d’entre eux gémissaient des jours et des jours avant d’expirer.
Etre devant la mer et ne pouvoir se repaître du spectacle offert !
Les badauds du dimanche s’imposent une digue pour perdre les calories si chèrement payées au resto dominical et ne voient guère la torture et la souffrance banalisées, préoccupés qu’ils sont par la marée, les vagues animées, ainsi que par la succulence de la pêche melba, l’arôme du petit noir, à l’auberge dont ils viennent d’apprécier le menu.
En arrière plan, derrière la croix, on aperçoit la colonne du phare de Berck, peinte en cercles rouges et blancs, partiellement cachée par les dunes sauvages couvertes d’oyats. Curieusement, remarque Viktor, les trois couleurs de la République sont représentées : bleu pour le pagne du supplicié, blanc pour son corps, rouge pour le phare. Hasard ou volonté délibérée ? On ne sait.
A quelques mètres de distance s’élève une église, énorme, l’église de l’hôpital maritime, bâtie en briques rouge sombre. La flèche d’icelle perce très haut le ciel immense et toujours gris. Les oyats, les fétuques, les galliets, les chiendents, doucement agités par la brise marine, lui font un socle gris et sableux. L’endroit inspire, lui aussi, une tristesse infinie.
La digue promenade trace une frontière entre deux mondes. D’un côté, c’est le large. La mer vivante éclabousse les énormes blocs rocheux. De l’autre, c‘est l’église, le Christ, le sable gris, les oyats. La mélancolie et la misère de l’âme hantent désespérément cette carte postale.
C’est là que Viktor l’aperçut, sur un banc, à proximité d’un crottoir. Sa mob était posée au pied du crucifix, comme si elle offrait au personnage saint le moyen de s’évader, de quitter définitivement les milliers de croix qui parsèment le pays. Elle ne se gênait pas, la dame, la Mort, la grande faucheuse encapuchonnée ! Viktor ne fut point étonné par sa présence. Au contraire, elle lui semblait naturelle, tant il la percevait à chacune de ses randonnées en ce lieu. Il devinait que la Mort puisait ses forces ici, dans ces dunes désolées, cette église étrange, cet air multivitaminé, ce christ bleu, cette végétation sèche et aussi dans les regards résignés de ces gens abîmés venus ici espérer le miracle.
— Assieds-toi, lui dit-elle, mais ne te blesse pas à la faux. J’ai à te parler.
— Merci ! Cela me fera du bien ! Je suis fatigué !
Soudain, quelque chose vibra dans la poche du manteau qui couvrait la Mort des phalanges jusqu’au sommet du crâne. Le Requiem de Mozart nasilla et offrit ses chœurs au murmure des tiges végétales agitées par la brise.
— Excuse-moi, dit la Mort ! Je ne tolère que le Requiem en ré mineur de feu Mozart, le kyrie, chœur à quatre voix. C’est naturel. Tu ne voudrais quand même pas que j’installe la danse des canards ou le clair de lune à Maubeuge dans la mémoire de ma carte SIM ! Allô j’écoute. Parlez distinctement, on reçoit mal ici.
— J’ai beaucoup de travail, poursuit-elle en tournant les orbites du côté de son interlocuteur, on me signale que la grippe aviaire reprend vigueur en Extrême-Orient, il faut que je prenne des dispositions… Voilà, c’est fait.
— Excusez-moi, dit le cycliste, où avais-je la tête, j’ai oublié de me présenter. Je suis Viktor, cycliste occasionnel. Je fais du vélo pour ne pas mourir à 60 ans.
Il avait récité sa tirade à toute vitesse, impressionné mais heureux d’avoir engagé la conversation sur un thème cher à son interlocutrice.
— Tu as raison, Viktor, tu peux, de la sorte, te garder en bonne forme encore longtemps, quoique je te dirais que tu peux mourir sur ton vélo, car je vois que tu roules sans casque, ce n’est guère conseillé, c’est une négligence qui peut être fatale. Mais… excuse-moi également, où avais-je le crâne, j’ai aussi oublié de me présenter. Je suis la Mort, la Vraie, celle qui met fin à toute vie. Je fauche avec l’instrument que tu vois là. Quant à moi, je fais de la moto. Ce n’est pas pour mon plaisir. En fait, j’ai hésité pour mes déplacements entre la moto et le canasson et j’ai opté pour le confort fessier de la japonaise. Les soubresauts du cheval auraient créé des désordres dans mes articulations, des rhumatismes sûrement.
Le cœur de Viktor se mit à battre déraisonnablement dans sa poitrine. Un léger souffle d’ouest monta et sécha la sueur qui commençait à perler au-delà de ses sourcils.
Sous l’effet de la brise, le grand manteau noir de la Mort s’entrouvrit légèrement et révéla à son regard ébahi un corps squelettique d’une étrange pâleur. La mort n’eut guère le geste brusque de pudeur que l’homme attendait et laissa admirer les formes géométriques qui la constituaient : une symétrie parfaite de part et d’autre de l’axe front-pubis, des os harmonieux, bien proportionnés, d’une blancheur laiteuse, sans trace visible d’une quelconque arthrose invalidante ou sournoise ostéoporose, une cage thoracique du plus bel effet, digne de participer avec succès au concours « miss tee-shirt mouillé » du camping des flots bleus à Fort-Mahon, de longs fémurs qui subitement se croisèrent comme pour cacher quelque secret. Seul le talon gauche accusait un léger renflement disgracieux, causé sans doute par les démarrages répétés et brutaux qu’il fallait donner à la machine motorisée, véhicule conduisant à tout instant cette dame au chevet des agonisants.
La Mort vit le regard de Viktor et ne chercha pas à se dérober.
— Vous avez beaucoup de travail. Comment faites-vous ? demanda le cycliste.
Il ne savait s’il devait l’appeler Madame, Mademoiselle, Monseigneur, Sa Sainteté ou simplement La Mort. Elle lui répondit :
— Je sous-traite, d’ailleurs j’embauche en ce moment car une nouvelle guerre va éclater en Afrique, il va falloir du monde, si cela t’intéresse, profite ! On voit du pays et on se rend utile !
— Non merci, Madame, je suis trop vieux, et puis, la souffrance et la maladie me dépriment.
— On s’y fait, dit sèchement l’interlocutrice. De toute façon, je préfère employer des ouvriers polonais. Ici, dans ce fichu pays, on ne veut plus travailler. L’autre jour, j’ai embauché un damoiseau qui me semblait vif et sérieux. La première semaine, dès qu’il eut fait ses trente-cinq heures, il abandonna sa faux sur place et partit en week-end je ne sais où. Les passagers de l’avion dont il avait la charge survécurent à 90 % malgré une chute vertigineuse dans la jungle amazonienne. Les médias du monde entier n’en revenaient pas. Je ne puis travailler dans ces conditions. J’en perds de ma crédibilité.
— Je comprends. Mais, d’un autre côté, tant mieux pour les rescapés. Vous n’en avez pas marre de passer votre vie à supprimer celle des autres ?
— Excuse-moi, on m’appelle.
La Mort sortit une nouvelle fois son téléphone portable, et Mozart retentit, d’une poche profonde perdue dans les plis de la robe. Elle baragouina quelques phrases dans un langage inconnu et annonça ensuite qu’on lui déclarait un attentat sanglant à Bagdad.
— Je n’aime pas ça, dit-elle, je ne peux rien prévoir, c’est trop soudain. Tu me demandais si j’en avais marre. Parfois oui. Je suis confronté à la misère humaine et au mal à l’état pur. Des femmes violées, des enfants battus, des vieillards agonisant, la guerre, les attentats, les épidémies, les accidents, l’horreur au quotidien, des membres arrachés, des têtes coupées, des corps éventrés, des viscères fumantes, des charniers puants, du sang partout. Je ne suis pas responsable de tout ça, je ne suis qu’une exécutante. Je reste cependant persuadée que la vie n’est pas possible sans la mort. Je suis utile, hélas !
La Mort poussa un grand soupir et se leva.
— Je dois partir ! M’accompagnes-tu ? Il y a de la place sur la mob.
— Non ! Merci ! J’ai rendez-vous chez le dentiste. Vous devriez, vous aussi, y aller. J’aperçois une petite trace sombre là, sur l’une de vos molaires. Pris à temps, ce n’est rien. Mon dentiste ne fait pas mal.
Alors, il se passa quelque chose de troublant et d’extraordinaire.
Stupéfait, Viktor vit une larme, une seule, se mettre à gonfler sur le bord du gouffre orbital gauche du squelette qui lui faisait face, puis hésiter un court instant, perle de jade qui se laissa finalement vaincre par la pesanteur, glissa le long de la fosse nasale, disparut dans la cavité buccale en laissant après elle une trace humide et verdâtre. Viktor l’aperçut de nouveau ensuite, qui dégringolait un à un les échelons de la colonne vertébrale, pour s’égarer dans le bassin, réapparaître et couler le long du fémur, tout en perdant de sa substance, éviter la rotule proéminente, suivre l’arête du tibia, trembloter sur les chaos des tarses et métatarses, pour se diluer finalement, ou du moins ce qu’il en restait, dans la poussière du sol, où elle laissa une petite trace sombre qui bientôt disparut sous l’effet de la chaleur.
Puis la dame enfourcha sa mob, mit les gaz et s’évanouit derrière une dune de la baie d’Authie.
Abasourdi comme fondeur de cloches, l’homme resta deux minutes à ne rien faire, juste le temps que disparaissent de son esprit le ronflement régulier de la mob et l’image de cette larme d’outre-tombe.
Quel effet peut avoir le sel des larmes sur le calcaire des os ? Il chercha vainement dans son esprit et dans ses souvenirs de lycée une équation chimique qui aurait pu le renseigner.
— Soyons sérieux, si la Mort pleure, c’est qu’elle a un cœur ! Or, je n’ai point vu d’organe de ce genre dans les profondeurs du corps, ou plutôt du squelette offert, de façon impudique, à mon regard, par l’entrebâillement du manteau ouvert ! Mais n’oublions pas que, de nos jours, tout est virtuel et n’a besoin d’aucune représentation concrète pour exister. C’est sûrement cela l’explication ! Le cœur de la Mort est virtuel.
Suite à ces considérations hautement philosophiques, Il jeta un regard à l’église de la Mort dont les briques d’un rouge foncé prirent, sous l’action du soleil couchant, une couleur virant au sang. Une jeune personne handicapée, dans son fauteuil roulant, à moitié cachée par un monticule de sable, respirait à pleins poumons l’air iodé du large. Une mémé avec son toutou en laisse passa devant le cycliste, le regarda d’un drôle d’œil et tira son compagnon jusqu’au crottoir. Viens faire un petit caca à sa mémère, dit-elle, la bouche en cœur. Une odeur écœurante de frites vint lui chatouiller les narines. La vie reprenait son cours… ordinaire.
Viktor prétend qu’il est né il y a bien longtemps, presque à la fin de la guerre. Quelle guerre ? Peu importe ! Il n’a que l’embarras du choix.
