Le Génie du cagibi - Michel Avincey - E-Book

Le Génie du cagibi E-Book

Michel Avincey

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Beschreibung

Années soixante. Un homme surprend une conversation entre gamins ; il s'affole quand il comprend que ces enfants ont besoin d'aide... Agir ou ne pas agir ? Telle est la question cruciale qui, très vite, le conduit à s'impliquer dans une histoire qui n'est certes pas la sienne mais dont les échos le hanteront pourtant tout le reste de sa vie. Michel Avincey - né en avril 1967 à Saulieu - nous invite ainsi à revisiter, à ses côtés, le parcours de son drôle de "Génie du cagibi". (L'auteur a aussi publié sous le pseudonyme de Michel Hauteville.)

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Seitenzahl: 124

Veröffentlichungsjahr: 2024

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DU MÊME AUTEUR

Grâce à tout l'essaim, Books on Demand, 2024

Ah, darwinisme, quand tu nous tiens !, Books on Demand, 2024

(Sous le nom de Michel Robert)La Grosse Marfa, Arléa, coll. « 1er mille », 2001

(Sous le pseudonyme de Michel Hauteville)L’Enfant des forêts, Le Tripode, 2023

Un grand merci à Hélène Baticle d’être celle qui aura lu en premier…

Mai 2024

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Boulevard des Astres

1

J’ai connu des mômes que la vie avait cabossés. Il y a bien longtemps déjà. À l’époque, je vivais au 42, rue Neuve-Bergère, rue dont l’appellation à consonance champêtre un rien chantante coïncidait mal avec le spectacle de ses rangées d’immeubles ternes comme de ses courettes tristes.

Les gamins en question étaient frères. Issus de la DDASS, cette institution nouvellement créée par le gouvernement. C’étaient des pupilles marqués du sceau de la honte – pensez donc : des petits gueux avec des accrocs pleins leurs pantalons de survêtement, l’odeur collante de leur indignité accrochée à leurs basques et, marquée sur leur visage, l’inutilité patente de leurs bouches à nourrir... Le voisinage ne les aimait pas. Il faut dire que des tours pendables, ils en ont commis plus d’un tout le temps qu’ils ont vécu là-bas – pas si longtemps que ça au demeurant – et même des sacrément salés, vous pouvez me croire...

Tom, le costaud, était l’aîné ; Nino, le plus sage du trio infernal, et Ben, à la jolie petite gueule d’ange fripon, le benjamin... Mauvais comme une teigne, affirmaient d’aucuns à son sujet. Beau comme Adonis en personne dans la prose fleurie de la mère Vaquier (rebaptisée « Va-Chier ! » par lesdits sales gamins), une des rares du quartier qui ne les détestait point. Peut-être ses quatre-vingts ans bien tassés égaraient-ils son jugement ? Toujours est-il que jamais la brave mamie ne se lassa de leur donner des Vichy ou des Pastilles Valda, les hélant depuis sa fenêtre ouverte sur la rue, au rez-de-chaussée, pour qu’ils viennent picorer dans son paquet de bonbecs, des friandises « de vieux » (selon leurs dires) que les affreux, tout sourire et tout miel, acceptaient pour aussitôt, une fois l’ancêtre retournée à ses chers canaris, les recracher dans le caniveau. Ils l’aimaient pourtant bien, « la vieille », mais elle n’était, à leurs yeux, qu’un personnage collatéral de leurs existences.

La pauvre grand-mère ne connaissait en fait d’eux que l’écume de leur histoire. Et moi, pour dire vrai, guère plus… Mais las ! qu’importe au bout du compte puisque tous les trois sont morts depuis belle lurette déjà ! Je ne fais en réalité que consigner l’histoire d’enfants défunts oubliés du commun des mortels. Oubliés dans les limbes du temps.

Paix à l’âme des chenapans ! Paix aux enfants morts dans la prime fleur de l’âge !

2

C’était l’époque où, de fil en aiguille, je m’étais insidieusement mis à les surveiller de près... pour la simple et bonne raison que j’avais du temps à tuer. Eh oui ! tel est le lot quotidien de tout chômeur désœuvré, qui plus est bloqué chez lui par un tout récent accident de moto. J’étais en effet en arrêt maladie quand ces petiots-là débarquèrent dans notre quartier.

Une fois le journal lu, les rares lettres de candidature expédiées (je briguais alors un poste de secrétaire de mairie), le frigo réassorti, un ou deux coups de fil passés et la promenade de Dudley effectuée (Dudley, mon chien féroce, un pékinois amputé d’une patte), j’avais tout le loisir d’occuper mon temps comme bon me semblait. Par conséquent, ma manière de vivre avait acquis ce tour « buissonnier » que prend invariablement toute existence libérée des obligations du travail...

Je note que si j’ai un jour pu m’intéresser à ces trois mômes-là, c’était dû à un pur hasard de circonstance : du fait que mon modeste atelier de bricoleur du dimanche jouxtait leur « turne » à eux (ainsi nommaient-ils cette ancienne remise à outils qui leur servait de refuge)… Il s'agissait d’un local minuscule au toit couvert de tuiles rouges, avec un sol en terre battue, muni d’une unique porte en planches de bois brut. Une lucarne, côté cour, donnait une lumière chiche à ce repaire de petites canailles. Ledit cabanon appartenait à monsieur et madame Drambour, la famille d’accueil des gamins... Et si je sais si bien décrire ce cagibi, c’est pour en avoir vu l’intérieur au moins une fois dans ma vie, un matin que j’étais allé emprunter une cisaille à ce type.

Le cabanon – j’y reviens encore – avait ceci de particulier que le mur mitoyen entre lui et mon atelier était percé d’une sorte de trou à ras du sol... Une grille obstruait néanmoins cet orifice, lui-même encombré par un maigre tampon de chiffon enfoncé jusqu’à la gueule, empêchant ainsi – j’imagine, en tout cas – le passage des chats ou autres bestioles entre les deux lieux... (Pourquoi ce genre de buse entre atelier et cabanon ? Ça, je ne l’ai jamais su.) Mais le fait est que, bien que bouché, le boyau n’en laissait pas moins les sons parvenir jusqu’à mon oreille ! ceci expliquant que j’aie ainsi pu intercepter les conversations des gamins.

Oui, un pur hasard, j’insiste là-dessus ! La toute première fois s’étant produite un jour d’ennui où je recollais une semelle de chaussure à la Loctite Super Blue, tassé sur une chaise empaillée à pattes raccourcies, assis donc à deux pas du conduit... Et là, voilà que j’entends des voix ! Leurs voix. La journée qu’ils venaient de passer étant l’objet de leur conversation. Il me suffisait de tendre l’oreille pour saisir très distinctement ce que se racontaient Tom, Nino et Ben... Afin de mieux les entendre, j’avais alors spontanément décroché en tapinois la grille pour retirer de derrière un peu du rempart de chiffe mêlée de paille qui l’obturait. Pourquoi cette envie de les espionner ? Sans doute à cause de l’amusement délicieux que procure toujours l’interception inopinée d’une conversation pas à soi-même destinée... interception d’autant plus excitante et délectable que l’ignorance de votre présence toute proche par les locuteurs eux-mêmes (locuteurs qui, eux, les innocents, ne se doutent absolument de rien !) vous émoustille tant et plus…

Les mômes étaient placés chez les Drambour depuis à peine deux mois que déjà tout le voisinage connaissait le catalogue de leurs bêtises : des carreaux cassés chez la mercière ; du chewing-gum dans la chevelure de la petite Perrotin, la fillette des buralistes du quartier ; un début d’incendie dans le bûcher des Perdiguier, un couple de vieux vivant au bout de la rue...

Je m’empresse d’ajouter ici que non, les petits filous ne vivaient pas leurs journées entières dehors, en sauvageons, comme pourrait le laisser accroire ce début de récit – oh ! que non ! au contraire ! puisque, à l’instar de tous les enfants du pays, ils passaient la majeure partie de leur temps entre les quatre murs de l’école publique... Mais c’est le soir ou pendant les congés scolaires surtout qu’ils se réunissaient dans leur cagibi pour se raconter leurs malheurs comme leurs joies. Pour manigancer leurs vilaines facéties également.

J’ai vite compris qu’en réalité, ce lieu était, à leurs yeux, un genre de refuge où ils aimaient se serrer les uns contre les autres, bien au chaud... car, de caresses de la part des Drambour, jamais – mais des claques, ah ça oui ! pour les corriger de leurs mauvaises manies surtout (même si on ne pouvait pas dire qu’ils étaient stricto sensu des « enfants battus » ; c’était la norme de l’époque, voilà tout). Ils étaient en revanche soumis à mille et une obligations régulières, comme sarcler les plates-bandes de géraniums devant leur maison, par exemple, ou encore dire leurs prières avant de s’endormir... Tel était leur menu quotidien. Un quotidien de mômes placés mais mal placés… L’indemnité de prise en charge – voilà ce qui comptait véritablement pour les Drambour. Famille d’accueil, pour ces gens-là, c’était avant tout une situation qui rapportait.

3

J’ai dit que je m’étais mis à les surveiller. C’est vrai. Je précise cependant que, dans la relativement brève période où j’ai été amené à les côtoyer, mon rôle a toujours été muet ; qu’à aucun moment, nul d’entre eux n’a jamais pu ni savoir ni même subodorer que je suivais les méandres de leurs vies au jour le jour, caché derrière mon mur (que j’étais, à leur insu, le dépositaire de leurs secrets les plus lourds)...

Mon « rôle » envers eux fut, en somme, celui d’un fantôme (mais d’un drôle de fantôme indétectable) ou encore celui d’un huissier de justice consignant leurs actes comme leurs paroles par écrit – car oui, vint assez vite le moment où je me mis à retranscrire leurs échanges sur papier ! – mais sans jamais interférer pour autant par des gestes concrets dans leur réalité... (Enfin, presque ! Mais je reviendrai là-dessus plus tard.) Pour ces enfants, quoi qu’il en soit, je n’ai donc jamais été que du silence qui écoutait des voix...

« Pourquoi cette attitude ? », me demanderez-vous... Pour tout dire, je l’ignore. Ces gamins m’intriguaient, voilà tout. Et peut-être était-ce aussi que j’avais peur qu’ils ne fuient leur cagibi s’ils surprenaient mes écoutes, me laissant alors de facto seul entre moi et moi-même ?... puisque tel était le véritable mobile qui me poussait à les épier, au fond : un fort besoin de me donner à autre chose qu’à moi-même... (Car, en effet, à l’époque, pas très heureux de l’existence que je menais, je ne savais pas encore comment me dépêtrer de ce sentiment pénible qu’être au monde n’est qu'ineptie et contrariétés.)

Les enfants m’auront sans doute simplement extrait du lent marasme dans lequel doucement je m’enfermais. Ils m’ont été un genre de bouée de secours.

Et puis si, dans un premier temps, j’ai d’abord agi avec cette espèce de légèreté à leur encontre, ce fut pour peu à peu me sentir investi, malgré tout, par une forme de responsabilité à leur égard dès lors que j’entrevis les dangers qui planaient au-dessus de leur tête.

Au point même que, certains soirs, un élan de compassion irrépressible venu du plus profond de mes tripes aurait bien voulu prendre le dessus en me poussant à leur révéler ma présence – mais en vain : la règle de la non-ingérence l’emportait toujours... Rien à faire. Spectre, j’étais – spectre, je demeurerais.

Sans doute ai-je été lâche.

Lâche comme quand Nino pleurait en racontant ses déboires avec Drambour (non pas Drambour « père » mais Drambour frère, le frangin de l’autre, le « tonton » du gamin, en quelque sorte – un sale type au regard huileux que je croisais parfois dans la rue)... Souvent, après avoir subi quelque brutalité de sa part, et sans doute pour se consoler, Nino, le plus tendre des trois, racontait alors ses malheurs aux deux autres avant de se mettre à chanter – la petite cantate de Barbara, par exemple :

Une petite cantate du bout des doigts Obsédante et maladroite monte vers toi.

« Putasson » – ainsi avaient-ils rebaptisé l’autre crapule – Putasson avait encore sévi dans la journée.

Je consignais alors les événements de leur modeste quotidien dans un vieux carnet à spirale, tantôt le soir sur un coin de table dans ma cuisine, tantôt au moment même où ils se les racontaient, assis sur ma petite chaise, derrière le mur-confessionnal qui nous séparait. Me demandant à l’occasion ce qu’il convenait de faire. Irrésolu. Un peu perdu aussi. Jusqu’à ce que Dudley fasse des bruits, ses menus grognements agacés signifiant qu’il avait envie d’aller se coucher ; il fallait alors que j’y aille dare-dare. Ce chien ne souffrait point la contradiction. Je refermais alors le carnet avec regret. Demain serait un autre jour.

4

Les Drambour, d’après ce que j’avais pu glaner comme renseignements ici et là, étaient au bout du compte des gens tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Ni vraiment Thénardier ni vraiment Lepic même si, comme je l’ai dit, ils voyaient en leur statut de famille d’accueil plus un genre de placement à long terme qu’un sacerdoce – nombreux, en effet, furent les gamins de l’Assistance Publique qui passèrent quelques mois sinon plusieurs années chez eux. Ils en eurent pour leur argent. Ça payait bien de s’occuper de mômes sans parents ou abandonnés par ces derniers.

Ils les nourrissaient à peu près correctement même si gratins de pâtes et patates en salade revenaient plus régulièrement sur la table que steaks hachés ou côtelettes de porc, habitudes alimentaires dont les petits n’avaient malgré tout pas l’air de souffrir ; cela dit, les Drambour mangeaient comme les enfants. Le dimanche, le poulet rôti trônait, comme il se doit, sur le dessous de plat ; la carpe en matelote les jours sans viande... Et également une bonne tournée de gaufres pour le contentement de tous à la Chandeleur. Il leur en fallait peu pour leur procurer un brin de plaisir.

En dehors de l’école, les Drambour laissaient en général les frangins libres de leurs faits et gestes. Un parfum patent de négligence émanait cependant de leurs vêtements (de la fripe défraîchie achetée au marché du coin) comme de leur chevelure mal taillée – par madame Drambour instituée coiffeuse en chef de la famille.

Germain Drambour était mécanicien dans un garage à moins d’un kilomètre de chez eux ; Janine, son épouse, femme au foyer. Préparation des repas, courses, lessives, repassage, ménage et autres ravaudages en tout genre remplissaient bien ses journées fatigantes. Ses passe-temps étaient simples : papoter avec les femmes du voisinage qui lui rendaient volontiers visite ; se vernir les ongles des doigts de pied – une coquetterie sottement coûteuse (selon son mari) mais qui l’affriolait pourtant au plus haut point une fois au lit – ou encore lire le magazine Marie-Claire devant une bonne tasse de café... mais une fois toute seule, cette tasse de café, sans « ses » hommes pour la déranger, ces derniers étant partis, tous requis par leurs propres activités... Parce qu’elle les aimait, ces moments de paix qui lui faisaient du bien. Elle en avait besoin. Elle appréciait, en outre, les horoscopes comme la lecture des lignes de sa main par son amie Anita … « Anita, la “tite” feignasse », comme l’appelait parfois Germain sans aménité – cette bonne copine de sa femme n’étant, selon lui, qu’une poule qui passait son temps à se maquiller sans avoir, elle, de maison à tenir, à l’inverse de sa Janine. Savoir que Raymond Sintès, son ancien pote de régiment, entretenait la belle mais paresseuse indolente l’agaçait prodigieusement. Germain affirmait en sus que la poupée avait « le feu au cul », sans preuve aucune d’ailleurs, mais si sûr de son fait néanmoins qu’il ne pouvait pas s’empêcher de pousser de petits grognements de cochon dès lors qu’il l’entendait se radiner dans la cour… Exprès. À l’intention de Janine, bien sûr.