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Beschreibung

"Le Grand-père Lebigre" est une œuvre d'Erckmann-Chatrian, un duo d'écrivains français du XIXe siècle, connue pour sa capacité à immerger le lecteur dans la vie rurale et les traditions populaires d'Alsace. Ce récit captivant met en scène le personnage de Grand-père Lebigre, un vieil homme sage et farceur, dont les histoires et les mésaventures révèlent les mœurs du temps. L'écriture est teintée d'un style réaliste et pittoresque, mêlant humour et mélancolie, ce qui rend hommage à la culture locale tout en proposant une réflexion sur le cycle de la vie. Dans le contexte littéraire de l'époque, l'œuvre se distingue par son authenticité et son engagement envers les thèmes de l'identité et du patrimoine régional. Erckmann-Chatrian, auteurs prolifiques et compagnons de plume, ont souvent incorporé des éléments de leur propre expérience et de leur environnement dans leurs récits. Leur parcours, marqué par un intérêt profond pour le folklore et la vie populaire, a nourri l'écriture de "Le Grand-père Lebigre". Sensibilisés par les bouleversements sociaux et politiques de leur époque, ils ont su donner une voix aux personnages du monde rural, témoignant ainsi des transformations qui façonnent la société. Je recommande vivement "Le Grand-père Lebigre" non seulement pour son charme narratif et ses personnages pittoresques, mais aussi pour son exploration profonde des thèmes de la mémoire et de l'héritage. Ce livre est une invitation à découvrir une époque révolue, tout en éveillant la sensibilité du lecteur aux défis contemporains. Une œuvre à savourer pour tous ceux qui aiment la bonne littérature et le terroir français.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Erckmann-Chatrian

Le grand-père Lebigre

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315078

Table des matières

LE GRAND-PÈRE LEBIGRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XI
LES TROIS AMOUREUX DE LA GRAND’MÈRE
I
II
III
LA VISION DE M. NICOLAS POIRIER

LE GRAND-PÈRE LEBIGRE

Table des matières

I

Table des matières

Mon père voulait faire de moi un soldat, me dit le juge Lebigre; mais le brave homme étant mort jeune, en 1835, et ma mère n’ayant pas tardé à le suivre, le conseil de famille décida que je serais avocat et que je ferais mes études au collège de Sainte-Suzanne, où l’on me conduisit immédiatement.

Mon grand-père, Étienne Lebigre, était libraire dans cette petite ville; j’allais le voir tous les dimanches.

J’avais alors neuf ans; je savais lire, écrire, un peu chiffrer; je marchais à la tête des promenades, en uniforme de collégien, et les bonnes gens de la ville, me voyant passer si petit, s’intéressaient à moi.

Du reste, tout allait bien; je grandissais, j’apprenais mon rudiment, les fables de La Fontaine, quelque peu d’histoire et de géographie, l’arithmétique et le cornet à piston, pour lequel j’avais un goût particulier.

La discipline n’était pas trop sévère: M. Brigolant, notre principal, homme du monde, tenait avant tout à ce que ses élèves prissent de bonnes manières, du savoir-vivre, dans son établissement; aussi tous les arts d’agrément y étaient cultivés avec soin: nous avions maître de danse, maître d’escrime, professeurs de dessin et de musique.

Bref, la vie était assez douce au collège de Sainte-Suzanne, et vers les dernières années, en terminant mes études sous M. Poirier, notre digne professeur de rhétorique et de philosophie, j’avais tellement pris l’habitude de vivre dans cet ancien cloître, que le plaisir seul d’embrasser de temps en temps le bon vieux grand-père me donnait l’idée de sortir.

Pourtant l’existence au dehors ne laissait pas d’être fort agréable, et, quand je m’y trouvais mêlé, la gaieté de mon caractère reprenait le dessus. MM. les officiers de la garnison offraient en ce temps des bals à la bourgeoisie pendant la saison d’hiver; on répondait à leurs politesses par d’autres invitations; il y avait redoute, soirée dansante chez M. le maire, chez M. le commandant de place; fêtes au carnaval, enterrement du mardi-gras en musique, etc. Puis les prédications du carême, et tous les soirs, de huit à neuf heures, la bénédiction, où les messieurs et les dames se rendaient de compagnie, au clair de lune, ou sous la capuche en temps de neige.

L’été venu, c’étaient des promenades au bois, des pique-nique à la petite auberge forestière des Mésanges, des pèlerinages à la fontaine Sainte-Claire.

En ma qualité de cornet à piston de la musique du collège, j’étais de tout cela; je faisais ma partie à l’orchestre, au buffet, à la buvette.

La Gazette de Sainte-Suzanne, journal rédigé par M. Stecken, professeur de troisième, rendait compte de toutes les cérémonies en style fleuri, distribuant des éloges à qui les méritait; et plus d’une fois je vis citer mon nom parmi les exécutants les plus distingués, ce qui me causait une douce émotion, je vous prie de le croire.

Ah! le beau temps! Ces beaux jours de la vie de province ne reviendront plus... C’est fini... bien fini!...

La débâcle commença vers la fin de 1843, lorsque parurent les Mystères de Paris, d’Eugène Sue.

Non seulement toute la population, mais tout le collège se mit à lire cet ouvrage.

Ce fut une véritable fureur; on n’avait jamais connu à Sainte-Suzanne les magnificences du monde, les horreurs de la capitale, toutes ces choses d’amour, de joies secrètes, de terreur, qui vous donnent la chair de poule et qui vous bercent en même temps, — selon l’expression de M. Petit-Didier, notre professeur de quatrième, — qui vous bercent d’ineffables voluptés.

C’était du nouveau; le cabinet littéraire de mon grand-père Étienne, sur la place des Acacias, se vit tout à coup envahi par l’élite de la société.

Le grand-père louait les Mystères de Paris cinq sous le volume; on se les arrachait; les jeunes, dames et les messieurs ne parlaient plus que du Chourineur, du Maître d’école, de la Chouette, de Tortillard... et puis du vicomte de Saint-Remy... que sais-je?

Tout était bouleversé de fond en comble; et c’est alors que notre maître de dessin, M. Brusquet, jusqu’à ce jour assez modeste et raisonnable, eut l’idée extraordinaire de faire le Cabrion à Sainte-Suzanne et de chercher des Pipelets dans tous les coins.

C’était pourtant un bon garçon, élève du vieux professeur de dessin M. Pichaud, mort quelques années avant, et qu’il remplaçait avantageusement, non seulement par son talent naturel, mais encore par un fond de bonne humeur intarissable.

Pendant sa classe, il ne faisait que siffloter, allant d’une table à l’autre, vous regardant dessiner une seconde, penché sur votre épaule; puis, sans rien dire, vous prenant le crayon de la main et rectifiant le nez de votre Horace, l’œil de votre Cléopâtre, en murmurant par forme de commentaire:

«Il est fichu comme un emplâtre, votre Romain!» Ou bien: «Vous dessinez comme une savate! Vous ne serez jamais un Raphaël... c’est moi qui vous le dis et vous pouvez me croire.»

Qui jamais se serait imaginé que ce brave M. Brusquet était capable de folies pareilles?

Il avait pris le grand chapeau pointu de Cabrion, son modèle, sa veste de rapin, ses larges pantalons à la hussarde, et poussait par les rues des «Allez donc!» comme Anastasie Pipelet lorsqu’elle lâche son pot de soupe, du haut de l’escalier, sur Malicorne; il ne vous répondait plus qu’en argot, et se mettait à braire, à jeter des cris de coq en vous parlant nez à nez.

C’était absurbe, et toute la ville s’en faisait du bon sang: les dames le trouvaient charmant; les officiers de la garnison l’invitaient à leur pension, chez Tripotin; il leur donnait des représentations de ventriloquie, où figuraient toujours mon grand-père Étienne et sa sœur, ma tante Clarisse.

Le gueux avait remarqué que ces vieilles gens, qui vivaient ensemble depuis quarante ans, prêtaient un peu à rire par les petites manies de la vieillesse; il imitait leur façon de parler, leur accent, leurs gestes avec une perfection incroyable; rien que de l’entendre appeler: «Clâa-risse!... Clâa-risse!...» comme mon excellent grand-père, la salle était enlevée:

«Bravo! bravo!... C’est ça! c’est bien ça!... Bis! Bis!...»

Les vitres en tremblaient; et dehors, sous les fenêtres, la moitié de la ville écoutait dans le silence, pouffant de rire.

La conversation de mon grand-père Étienne et de la tante Clarisse continuait jusque vers huit heures, avec des coq-à-l’âne et des calembours à se tordre les côtes. Puis toute la société partait, bras dessus, bras dessous, et se rendait au café Lequêne, riant comme des fous et criant: «Et allez donc!»

Oui, c’est alors que la débâcle commença!

Mon grand-père, homme d’esprit, riait tout le premier des plaisanteries de ce Cabrion de province; mais la tante Clarisse, d’humeur assez revêche, s’en faisait de la bile, et s’emportait jusqu’à dire que notre professeur de dessin n’était qu’un polisson.

Bientôt, M. Brusquet, se croyant devenu Cabrion en personne, ne mit plus de bornes à sa licence, et, chaque malin, les plus honnêtes bourgeois furent exposés à voir, dessinés au charbon sur leurs portes, des emblèmes qui leur faisaient dresser les cheveux sur la tête.

II

Table des matières

Ainsi commençait à se mouvementer l’existence dans notre bonne petite ville de Sainte-Suzanne. C’est un de mes souvenirs les plus vivants et que l’âge ne saurait effacer.

Je me souviens surtout des jours de congé que je passais chez mon grand-père Lebigre. Jamais il ne m’est arrivé de rencontrer d’homme plus intelligent, plus instruit et de meilleure compagnie que cet excellent grand-père. Il avait alors soixante et douze ans; sa tête était toute grise, mais ses yeux bruns, presque noirs, brillaient encore du feu de la jeunesse; son front large, son nez fortement aquilin et son menton saillant annonçaient une grande décision de caractère.

Sa librairie, la seule de Sainte-Suzanne, formait l’angle entre la rue du Collège et la place des Acacias.

C’était une vieille maison fort basse, n’ayant qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée; la devanture et les fenêtres garnies d’almanachs, de livres de piété pour les campagnards, de livres classiques pour les élèves, de grandes affiches vivement coloriées à la mode d’Épinal; du reste, bien située, bien en vue, à l’ombre des arbres de la place.

De son arrière-boutique, la porte étant ouverte, on découvrait toute la grand’rue.

C’est dans l’arrière-boutique, qui prenait jour par une seule fenêtre sur la rue du Collège, que se trouvait le cabinet littéraire: — quatre à cinq mille volumes, dont les uns dataient d’avant la Révolution, les autres de la République, d’autres de la Restauration: — Voltaire, Rousseau, Montesquieu, en haut, contre le plafond; Walter Scott, Cooper, Dinaucourt, les Œuvres de Mmes Cottin, de Genlis, de Saint-Venant, du vicomte d’Arlincourt, etc., au-dessous; Pigault-Lebrun, Rabou, Lamotte-Langon, Paul de Kock, en bas, sous la main, usés, presque en lambeaux, quoique le grand-père fût toujours à les réparer, à les relier, à renouveler leurs couvertures.

Toute la ville défilait par ce cabinet littéraire, depuis le colonel jusqu’au caporal, depuis la dame de M. le maire jusqu’à celles des droits réunis.

Chacun y trouvait ce qui lui convenait; tous les temps, tous les régimes ayant laissé là un spécimen de leur esprit et de leur goût.

L’Empire seul y brillait par son absence, car sous le grand homme on n’écrivait rien, attendu qu’il s’était réservé le monopole de l’esprit public.

Nous prenions nos repas dans la bibliothèque. La tante Clarisse, ses deux boucles de cheveux gris en papillotes sur les tempes, les joues rondes et rebondies, le grand bonnet de tulle noué en marmotte, l’air avenant, veillait à tout; elle se levait au tintement de la sonnette, pour servir les clients qui se présentaient au magasin, puis revenait s’asseoir.

Le grand-père me racontait son établissement comme libraire-relieur à Sainte-Suzanne, la fondation de son cabinet littéraire après la rupture du traité d’Amiens, l’année même où le duc d’Enghien avait été fusillé dans les fossés de Vincennes.

«Les Bourbons, disait-il, faisaient courir le bruit que le premier Consul travaillait pour eux, qu’il allait les remettre sur le trône; la nation s’en étant émue, Bonaparte leur rappela brusquement qu’il était Corse!»

Et cette même année, où Moreau avait été banni, Pichegru trouvé étranglé dans sa prison et Napoléon couronné par le pape à Notre-Dame, il s’était établi, lui, à Sainte-Suzanne, préférant le travail aux enivrements de la gloire.

Il me racontait ses premières années de labeur, et s’il se présentait un abonné, c’est moi qui le servais.

Pendant l’après-midi, la tante Clarisse expédiait les acheteurs au magasin; le grand-père reliait les brochures qui demandaient quelque réparation, et se levait chaque fois que se présentaient plusieurs clients, pour donner un coup de main à sa sœur.

Ces allées et venues me plaisaient.

Que de bons moments j’ai passés dans cette petite chambre tapissée de livres, avec l’excellent homme, toujours à brocher, à coudre, à coller, à redresser les oreilles de ses volumes, en me racontant mille anecdotes et faisant ses observations sur les pratiques qui défilaient; le tout sans méchanceté, par simple bonne humeur et par esprit philosophique.

«Tiens, disait-il, voici deux sergents de la deuxième du premier qui viennent ici changer leurs volumes... tu vas les entendre causer agréablement en présence de Clarisse; elle n’est plus de la première jeunesse, mais ces jeunes gens ont besoin de montrer leur esprit. Je suis sûr que le petit brun est reçu bachelier, car il fait des citations latines, et l’autre rit pour avoir l’air de les comprendre... Tu vas voir, c’est du Paul de Kock tout pur.»

Jamais il ne se trompait; on aurait dit que les gens jouaient la comédie pour lui; son sourire plein de bonhomie les encourageait, et j’avais quelquefois de la peine à m’empêcher de rire.

Les sergents partis, un instant après, tout en poursuivant son travail et jetant un coup d’œil sur la place, il reprenait:

a Voici ma plus vieille pratique, le lieutenant Alate, un Corse. Depuis trente-cinq ans je lui loue le même ouvrage, à trente sous par mois, c’est l’Histoire philosophique des établissements et du commerce des deux Indes, par l’abbé Raynal, qu’il n’a jamais lue, parce qu’il ne sait pas lire; mais il met ses lunettes et s’endort sur le volume. — Tous les quinze jours, il vient régulièrement changer ses livres; je lui donne les deux premiers volumes, puis les deux autres, ainsi de suite. Avec ses trente sous d’abonnement par mois, il aurait pu m’acheter toute ma bibliothèque; mais il veut qu’on le voie passer avec des livres sous le bras, il veut qu’on le prenne pour un savant. — Le voici.»

Et se levant:

«Bonjour, monsieur Alate, vous venez me demander des livres?

Oui, monsieur.

— Comment trouvez-vous ceux-ci?

— Très bien... très bien!

— Alors, vous voulez du sérieux; vous ave3 le goût des ouvrages sérieux, monsieur Alate, des choses profondes. Tenez, il n’y a que cela qui vous convienne: — c’est l’Histoire du commerce des deux Indes: — quelque chose de tout nouveau. Voici le tome premier et le tome deuxième; et quand vous les aurez lus, je vous donnerai les deux autres.»

Il inscrivait gravement les deux volumes, tandis que M. Alate, content d’être considéré comme un savant, s’en allait en hochant la tête.

«L’affaire est faite, disait le grand-père en s’asseyant à son établi. Tu viens d’entendre à son accent que M. Alate est Italien; c’est un compatriote de Napoléon; il est d’Ajaccio même et doit avoir maintenant près de quatre-vingt-dix ans. — Il avait été mis à la retraite, en 1807, comme sous-lieutenant: six cents francs! Le grand homme a doublé sa pension... Je crois encore assister à l’événement.

«L’Empereur revenait d’Erfurt; il avait fait halte pour déjeuner à l’hôtel de la Cigogne, et dans les milliers de cris de «Vive l’Empereur!» qui s’élevaient sur la place, une voix, celle d’Alate, attirait son attention: Alate, avec son accent corse, criait: «Vive Buonaparté ! Vive Napolio!»

«L’Empereur, entendant cette voix, qui lui rappelait son île rocheuse, sa vraie patrie, en était plus touché que de tout le reste; il envoya sur-le-champ un de ses officiers déterrer Alate dans la foule, et celui-ci, trouvant la chose toute naturelle, suivit l’officier jusqu’en présence du héros, qui lui demanda, tout réjoui de voir un compatriote, ce qu’il était et ce qu’il faisait à Sainte-Suzanne.

«Alate lui répondit qu’il appartenait à la famille des Alate, laquelle était logée dans la même rue, à quelques maisons plus loin que celle des Bonaparte, à Ajaccio; qu’il avait bien connu son père, le juge Charles, et la belle Létizia; qu’il avait eu même l’honneur de le bercer lui-même tout enfant dans ses mains, et que sa mère, la vieille Jacobina, avait bien des fois mouché la petite Élisa et la petite Pauline, dans son tablier, comme il arrive entre bons voisins; enfin qu’ils pouvaient se considérer comme de bons amis.

«Il paraît que ces détails réjouirent Bonaparte, qui se trouvait en ce moment de bonne humeur.

— C’est bien, mon brave, lui dit-il. Je ne t’oublierai pas.

«Et dès le retour de l’Empereur aux Tuileries, Alate recevait 1,200 francs de pension au lieu de 600. Il ne s’en étonna pas.

«Voilà comment, pour avoir eu la voix criarde et l’accent corse, il touche depuis trente-sept ans la retraite de capitaine, que des milliers d’autres n’ont pu obtenir en sacrifiant bras et jambes pour la France; il est agréable d’avoir des compatriotes pareils.»

Et tandis que je rêvais à ce qu’il venait de me dire, le grand-père, voyant entrer quelques clients au magasin, sortait:

«Bonjour, monsieur Péjoine. Bonjour, mademoiselle Pointel... Qu’y a-t-il pour votre service?

— Je voudrais des plumes, de l’encre, de la cire à cacheter.

— Voici, monsieur Péjoine.

— Et vous, mademoiselle?

— Un livre d’heures, monsieur Lebigre.

— A quel prix? Nous en avons de tous prix! dorés sur tranches, avec ou sans fermoirs d’argent; voyez, mademoiselle Pointel.»

Je regardais à la petite porte vitrée; et le grand-père, après avoir servi ses clients, me disait en rentrant:

«Tu viens de voir ce gros homme, avec son nez rouge et son grand chapeau de paille? Tu dois te demander ce qu’il a fait pour être décoré, car il n’a pas la physionomie d’un soldat, ni celle d’un savant.

«C’est M. Péjoine, l’ancien maître de la poste aux chevaux; il a reçu la croix de Louis-Philippe, lors de son passage à Sainte-Suzanne, en 1832, parce qu’il avait dans ses écuries un grand cheval blanc, bien paisible et la croupe luisante, qui lui servait à visiter les ouvriers aux champs pendant les récoltes, à rentrer ses foins et ses pommes de terre.

«Quand M. Péjoine se promenait à cheval, il était sûr de ne pas tomber, car jamais la bonne bête n’avait fait un pas plus vite que l’autre.

«Eh bien, il fallait un cheval pareil à Sa Majesté, pour circuler en ville et passer la revue du 24e de ligne, alors en garnison chez nous, et M. Péjoine, informé de la chose, offrit son coursier, qui fut accepté.

«Après la revue, le maître de poste n’ayant voulu recevoir aucune récompense pour ce service, on lui donna la croix, qu’il porte à la place de son cheval. Et c’est pourquoi la sentinelle du commandant va saluer militairement M. Péjoine... Regarde, là-bas... elle l’a vu de loin, elle est déjà au port d’arme... une... deusse!... c’est très bien.»

Il riait; puis, se rappelant la vieille:

«Quant à Mlle Salomé Pointel, disait-il, c’était la plus belle fille de Sainte-Suzanne, en l’an II. Elle aurait converti tous les capucins du pays à la République, s’ils avaient pu la voir en déesse de la Liberté, sur son char de triomphe, à la fête de l’Être suprême: grande, brune, la tunique pourpre, les bras nus jusqu’aux épaules, le sein découvert, la jambe blanche comme un marbre; malheureusement, les capucins avaient rejoint le cardinal de Rohan à Trèves.

«Depuis, la pauvre fille s’est bien repentie, elle a bien pleuré sur ses égarements.

«Maintenant elle ne fréquente plus que l’église et la maison de cure; elle repasse les rabats de M. le curé et les surplis de l’autel; elle voudrait se confesser tous les huit jours; M. Blanchard est forcé de modérer sa dévotion et son repentir.

«Espérons qu’elle aura trouvé grâce devant l’Éternel et qu’il lui sera beaucoup pardonné, car l’excellente créature a beaucoup aimé.

— Ah! que vous avez mauvaise langue! s’écriait la tante Clarisse. Ah! vraiment, c’est trop fort!

— Comment! faisait-il en la regardant d’un air goguenard; voyons... voyons, Clarisse, est-ce vrai?

— Mais oui... mon Dieu, oui, c’est vrai... mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, vous le savez bien.. et si nous voulions tous compter nos péchés...

— Nos péchés! faisait-il; vous avez donc des péchés, Clarisse?... Allons dites-les moi... Je vous promets l’absolution.

— Oh! que non, vous ne les saurez pas.

— Pourquoi?

— Parce que...

— Vous aimez mieux les dire à M. le curé Blanchard!

— Hé ! sans doute!... Vous n’êtes pas mon confesseur...

— Ah! Clarisse, ce que vous me dites là n’est pas précisément bien, mais je n’en suis pas étonné. J’ai peut-être tort de vous rappeler que vous me connaissez depuis cinquante ans et que je devrais vous inspirer pleine confiance. Qui donc, Clarisse, vous a retirée de notre pauvre village? Qui vous a servi de père? Du vivant même de ma pauvre femme défunte, n’avez-vous pas toujours eu part à mon amitié, à ma confiance? Ne vous ai-je pas toujours confié mes plus intimes secrets?... N’avez-vous pas eu communication de toutes mes affaires?... J’aurais donc droit, en bonne justice, d’être payé de réciprocité. Mais non, ce n’est pas en moi, votre frère aîné, que vous avez confiance, c’est en M. le curé Blanchard, qui vous est étranger!... Encore pour M. Blanchard, passe!... Je n’ai rien à redire, c’est un brave homme, un vieux curé gallican que nous connaissons l’un et l’autre depuis bien des années... Mais qu’il en vienne un autre: un de ces jeunes gens pleins de zèle, dont parle Paul-Louis, il en sera de même, n’est-ce pas, Clarisse? Vous irez tout lui raconter de préférence à moi?...»

La tante, les lèvres serrées, ne répondait pas, car le grand-père disait vrai, et la bonne femme ne voulait pas mentir.

Alors, me lançant un de ses regards perçants, le digne homme me disait avec un sourire à la fois caustique et amer: