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Maude, jeune professeur de biologie, tente tant bien que mal de surmonter la disparition tragique de son compagnon. Lors d'un chantier de fouilles archéologiques dans une nécropole autrichienne vielle de 2700 ans, les restes étonnamment bien conservés d'un homme sont retrouvés. La nouvelle fait sensation dans le monde entier et le "Guerrier de Hallstatt" va vite reléguer les momies antiques au rang de simples curiosités. Maude part admirer le guerrier de Hallstatt exposé pour un temps au musée du Louvre, ce sera pour elle le début d'une expérience extraordinaire qui la plongera dans un passé lointain, ainsi que le sien. Roman fantastique tout autant qu'historique et contemporain, le guerrier de Hallstatt réunit dans des aventures singulières et sans temps morts deux êtres que tout pourrait opposer. Et pourtant...
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Seitenzahl: 316
Veröffentlichungsjahr: 2020
Pour toi, Christine,
où que tu sois.
« Le surnaturel n’est qu’un jeu d’ombres dansant sur les restes de nos peurs d’enfants » Henning Mankel (Profondeurs)
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Épilogue
Du ciel bas et cotonneux, quelques flocons s’échappent et se déposent sur les branches déjà surchargées de neige.
Un épervier quitte la forêt avec une rapidité foudroyante. Son cri strident vient déchirer le silence ouaté qu’impose depuis des semaines la gangue qui enrobe tout. Cherchant les courants d’air ascendants les plus favorables, il s’élève par paliers, dans une progression saccadée relayant spirales fulgurantes et chutes brèves. Parvenu à bonne altitude, il décrit de larges cercles paresseux, tout en scrutant, de ses yeux d’or, tour à tour, le ciel et le sol neigeux. Sous lui, dans une blancheur iridescente, les bois avancent jusqu’au lac dont l’eau est figée.
La forêt est percée de clairières et de pâturages, qui se couvriront, au printemps, d’herbes et de fleurs. Dans cette nature tranquille viendront naître, se reproduire et mourir des animaux de toutes espèces. Il en va ainsi du cycle de la vie. Ce qui ressemble à un lieu paisible n’est en définitive qu’un enfer. Un instant, l’attention de l’oiseau est attirée par une masse sombre qui progresse plus bas, dégageant un sentier séculaire, où le manteau neigeux, protégé par le couvert du bois, est moins profond.
À peine plus audible que les battements d’un cœur, le choc régulier de sabots frappant le sol trouble le silence hivernal. Dressée sur son séant, une hermine entend le sourd martèlement. Effrontée, muée par la curiosité, elle se fige, debout devant son terrier, pour ressentir la vibration en son être. Puis, agile et vive, elle plonge dans son refuge, laissant les alentours aussi vierges que si elle n’avait jamais été là.
Soudain, jaillirent de la forêt un cavalier et sa monture. Une cape en peau de loup couvrait les épaules de l’homme jusqu’à la croupe de l’animal. Il montait à cru, uni à la bête par la seule force de ses cuisses. Chaque foulée rythmait, comme une danse, les mouvements de la crinière blonde de l’individu, et celle brune du cheval. Leur maintien dans cette cadence atteignait une telle cohésion, une telle perfection, que tous deux semblaient ne former qu’une seule créature.
Devant eux s’offrait une vaste étendue, vide, immaculée, dont la blancheur, tel un écho, répondait aux nues. Ils franchirent une légère déclivité avant d’atteindre la rive du lac. Le chemin emprunté si souvent par les hommes et leurs bêtes s’arrêtait là, sur la berge de vase et de sable aussi dure que la pierre. Après s’étendait une mer d’étain sombre.
À cet instant l’harmonie entre l’homme et la bête se déchira. Poussant une sorte d’exclamation rauque, le cheval s’arrêta brutalement. Il se dressa sur ses pattes arrière en secouant la tête pour indiquer son refus, manquant de désarçonner le cavalier. Ce dernier vociféra avec rage, les traits durcis et le teint blanchi par la colère. Il poussa un hurlement bestial, tira durement sur les rênes, talonna sauvagement les flancs, donna du poing dans la masse musculeuse de la bête. Celle-ci céda quelques mètres avant de se révolter à nouveau. Il y eut une nouvelle avalanche de coups et d’insultes. De l’écume et de la bave sortaient de la bouche du cheval réticent. Les yeux bleus du maître trahissaient une colère démente. Ils progressèrent ainsi dans une danse forcée, sur une distance assez éloignée du bord. L’épervier surveillait la scène, point sombre flottant mollement dans l’air, témoin muet du drame se reflétant dans son regard aussi inexpressif que du verre.
Les sons parvenant aux oreilles de Cadwagwn se mêlaient en un chant lugubre, unissant le hennissement affolé de l’animal, cabrant pour se défaire de son maître, au timbre éraillé, inhumain, de sa propre voix hurlant des ordres pour forcer la bête. Puis il perçut le craquement sec et sinistre de la matière se rompant sous eux.
L’eau glacée engloutit monture et cavalier à l’instant du combat final, dans une sensation abominable, comme si chaque vaisseau sanguin et chaque organe de leurs corps se rétractaient douloureusement. Ils s’enfoncèrent dans un féroce corps à corps, chacun luttant farouchement pour sortir de ce piège.
Cadwagwn l’invincible, confiant dans la vigueur de ses muscles, remonta d’un énergique coup de reins, emplissant rageusement ses poumons d’un flot d’air salvateur. Il savait nager et n’éprouvait aucune peur. Le miroir brisé laissait un passage étroit jusqu’à la rive toute proche. C’est alors que le sabot de Yuzkar atteignit l’homme à la nuque, propageant, en un éclair, une ultime sensation, celle d’une vague de picotements chauds et lumineux. Cadwagwn bascula dans la nuit. Il n’était plus.
Le guerrier disparut sous les flots. Les mèches de sa longue chevelure enlacèrent les volutes d’un halo rouge, semblable à un nuage de fumerolle, s’échappant de sa tête. Ses grands yeux clairs demeurèrent ouverts sur le néant.
Doté de la même furie que le guerrier, suffoquant dans l’eau glaciale, Yuzkar avança vers le rivage. Sa progression était un martyre. Il brisait la surface, de ses sabots antérieurs, dans un mouvement affolé. Par moments, la glace entaillait douloureusement sa peau. Pourtant il retrouva peu à peu le sol sous ses pattes. Il regagna la plage, le souffle caverneux, les naseaux dilatés, l’œil fou, traînant le corps du guerrier, lié à lui par une corde entortillée à une extrémité dans sa bride, et à l’autre autour du poignet de l’homme. À bout de forces, la bête s’immobilisa à quelque distance de la rive, tremblant de la tête aux sabots, enveloppée d’un léger nuage de vapeur.
Il s’écoula le temps d’une poignée de sel glissant lentement de la main presque fermée d’Aranrhod, avant que Tadhg ne découvre le drame. Il apparut à la lisière de la forêt, entre les arbres cristallisés, campé sur un solide cheval noir, et comprit le drame avant même de parvenir à hauteur de son frère. Il mit pied à terre. Les semelles de ses bottes crissaient sur le sol poudré, de la buée sortait de sa bouche par saccades et le givre perlait dans les poils dorés de sa moustache. En quelques enjambées il fut auprès de la forme étendue. S’agenouillant doucement, il posa sa large main sur l’épaule du gisant, comme si par ce geste, il cherchait une étincelle de vie. Son regard gris s’obscurcit d’un voile de profonde tristesse.
Le corps, mollement allongé sur le ventre, donnait à voir l’arrière de son crâne défoncé. De la plaie en arc de cercle s’écoulait du sang qui imbibait peu à peu les vêtements gorgés d’eau.
L’ombre de consternation s’attarda encore sur le visage de Tadhg. Sa paume glissa dans le dos du mort, comme pour une caresse, un dernier salut. Puis son poing se ferma de colère et il se redressa à demi, fouillant d’un regard circulaire le paysage autour d’eux. L’ennemi responsable du drame ne pouvait être loin. Il ferait justice à son frère affalé dans la neige. Rien. Le sol était net de toutes traces, autres que celles de leurs propres chevaux, et de celle, sanglante, du cadavre traîné par la monture. Il devait se rendre à l’évidence, Cadwagwn n’était victime que de son imprudence.
Tadhg dénoua la bride qui unissait toujours Yuzkar à son fardeau. Il le frotta à l’aide de la courte fourrure qui couvrait les reins de sa propre monture. Puis il hissa le cadavre sur le cheval. L’épaisse tunique du mort, tissée de laine grossière, était déjà recouverte d’un voile givré. Il semblait que les motifs éclatants, dégradés en losanges jaunes et orangés, se soient, eux aussi, éteints.
L’homme poussa alors un formidable cri, hurlant de toutes ses forces contre les dieux, contre le néant, et contre le destin qui l’empêchait de révéler à Cadwagwn une décision du chef qui aurait pu tout changer. Il rugit son chagrin pour cette mort absurde. Puis il repartit sans un mot, dans un galop au rythme lent, afin d’épargner la vie de Yuzkar, le détendre, le réchauffer, calmer la peur et le courroux qu’il lisait dans son regard.
Septembre 2017
La jeune femme remit sa carte d’identité à l’employée assise en face d’elle. D’un geste mécanique, la caissière annota le chèque après avoir vérifié la correspondance entre le document et la cliente. Elle adressa un regard un peu insistant à Maude Fanchon Mandarine Lalubie. Elle en voyait passer des clients aux états civils cocasses, mais celui-là trouvait une place de choix dans son classement. De surcroît, la pauvre fille était née à Lourdes, marquée par le chiffre huit, car née le 08/08/1988. L’employée tendit à Maude son document et ses achats en la gratifiant d’un léger sourire.
La photo récente montrait une jolie brunette, aux cheveux mi-longs, légèrement enchevêtrés, un peu comme ceux d’une fillette au réveil. Bien qu’il soit interdit de sourire sur ce type de cliché, on pouvait deviner un tempérament plutôt rieur à son regard pétillant, et aux fossettes qui marquaient l’une et l’autre de ses joues. Pourtant, à cet instant, debout devant la caisse de la librairie avec ses épaules légèrement voûtées, dans l’attitude de quelqu’un qui porte un poids trop lourd, son petit visage amaigri et ses yeux sombres fatigués, marqués de cernes violets, elle semblait un peu éloignée du personnage officiel.
Maude était parfaitement consciente de l’originalité de son identité. Les prénoms, tout d’abord, rétro et farfelus, remis au goût du jour par des parents babas cool, fans de ce film « Harold et Maud » dans lequel un très jeune homme tombe éperdument amoureux d’une excentrique mais néanmoins très, très, vieille dame.
Ensuite, son nom, Lalubie, héritage familial inscrit au patrimoine d’une longue lignée, se révélait parfois difficile à porter.
Pour poursuivre cette identité hors du commun, sa mère l’avait mise au monde prématurément lors de vacances dans les Pyrénées à Lourdes, ville, s’il en est du miracle et du mysticisme. Mais aujourd’hui, tout ceci était bien la dernière préoccupation de la jeune femme.
Elle sortit du magasin, la chevelure ébouriffée par un puissant mistral. Les tout premiers jours du mois de septembre s’égrenaient, et malgré le vent puissant, le soleil de cette fin de journée était encore chaud. Maude remonta le cours Mirabeau, ignorant les touristes cramponnés aux terrasses des cafés et les stands divers et bariolés du marché dont les tentes, solidement amarrées, avaient le plus grand mal à résister aux bourrasques répétées. Elle retrouva son petit véhicule garé dans une ruelle pavée et bien à l’abri dans sa voiture, roula vers la bourgade voisine. La route sinuait en direction de la montagne Sainte-Victoire qu’elle laissa sur la gauche, et dont la silhouette gris pâle se découpait nettement sur le ciel bleu intense.
Maude était envoûtée par cette luminosité, comme les petits insectes qui tournent autour des flammes, les soirs d’été. Cette lumière dorée annonçait la mort des beaux jours. Toutes les fibres de son corps et de son âme en ressentaient la splendeur mélancolique.
Chaque année, c’était la même émotion. Elle avait envie de retenir la saison du soleil blanc qui martyrisait la végétation et assoiffait les animaux. Elle souhaitait rester cigale, vêtue de tenues courtes, le corps libre dans des vêtements fluides, ses pieds nus aux ongles soigneusement peints flottant dans de fines sandales, ses épaules brunies caressées par l’air chaud. Elle adorait imaginer qu’il n’y aurait plus jamais de démarcation entre l’intérieur des maisons et le monde extérieur. L’été réunissait par les portes et les fenêtres grandes ouvertes en un seul tout ces deux univers.
Mais l’or cuivré de la clarté annonçait le lent basculement vers une autre saison, celle de l’automne éclatant. Elle détestait quitter l’été, tout aussi féerique que fût l’automne, car il annonçait le début d’un repli sur elle-même. Elle tentait d’y résister, mais personne ne résiste au rythme des saisons, au temps qui passe. Et malgré ce refus, elle savait qu’elle se laisserait hypnotiser par l’extraordinaire spectacle de l’automne. Charmée par la richesse de ses nuances flamboyantes, elle serait happée par son ambiance qui l’entraînerait, sans même qu’elle s’en rende compte, vers l’hiver.
Elle sombrerait alors dans une sorte d’engourdissement, qu’elle désirerait aussi retenir. Installée dans la mortelle saison avec délice, anesthésiée par le froid et la grisaille, la porte de son appartement close sur la chaleur artificielle du chauffage central, elle superposerait des étoffes et des lainages protecteurs sur son corps menu, et aurait un mal infini à reprendre pied dans le monde des vivants, bousculée par un printemps capricieux.
La saison qu’elle aimait le moins, était probablement le printemps, trop aléatoire. Il vous faisait croire au retour de l’été avec quelques fleurs, le bourdonnement d’une abeille, cinq ou six degrés de plus affichés au thermomètre du balcon, et tout à coup, il vous envoyait une pluie de grêlons, un retour en force du froid, une gelée assassine.
Ce cycle l’épuisait. Elle avait envie d’un monde où tout serait toujours pareil, immuable. On ne perdrait pas les gens qu’on aimait, rien jamais ne vous agresserait, ni la météo, ni la maladie, ni les événements, ni les séparations.
688 avant J.-C.
À l’adret de la montagne, le village situé entre forêts, pâtures et rivière encerclait la maison la plus importante, celle du chef. Toutes les habitations étaient bâties de la même manière : construites de torchis et de pierres, chapeautées de chaume terni par les intempéries. Comme chaque soir, des lignes de fumées blanches s’élevaient, verticales, au-dessus des toitures de paille, colonnes immobiles dans la torpeur glacée de l’hiver. Au creux des sentiers cheminant d’une maison à l’autre, la boue des ornières semblait pétrifiée à tout jamais. À l’intérieur des logis, quelques vaches rustiques mastiquaient le fourrage répandu un peu plus tôt. Des poules perchées çà et là, sommeillaient, la tête tassée sur le corps aux plumes gonflées, la mine renfrognée, les paupières à demi fermées. Les jeunes enfants, emmaillotés, dormaient sous des fourrures, dans des berceaux grossiers. Les femmes s’affairaient devant des marmites où bouillonnaient des céréales et des morceaux de viande. Au cœur d’une écurie sommaire, un peu à l’écart, en direction des pâturages, Yuzkar, animal de grande valeur, bouchonné et nourri retrouvait la sérénité dans l’odeur du foin et la chaleur de ses congénères. Rien ne paraissait différent, et pourtant tout avait basculé pour la tribu : l’un des plus valeureux guerriers, Cadwagwn, était mort.
Victime de son impétuosité, l’indomptable jeune homme s’était tué sans gloire, s’interdisant la place réservée aux guerriers dans l’au-delà, ce qui était plus consternant que sa mort elle-même.
Dans sa hutte aux murs tendus de peaux de bêtes, les proches et les membres les plus importants du groupe s’étaient réunis. Herbod, père de Cadwagwn, chef de la tribu, était là. L’homme, malgré son âge, demeurait toujours aussi terrifiant. De son crâne partiellement rasé, jaillissait jusqu’à ses épaules une tresse blonde rassemblée par un lien de cuir rouge. Sa face burinée était striée de cicatrices, traces de maintes batailles gagnées, souvent dans la douleur. Le manteau de fourrure dénué de manches qui le couvrait jusqu’aux genoux accentuait sa stature imposante et terrifiante. Il offrait aux regards des bras aux muscles puissants, couverts de tatouages, mais zébrés, là encore, des stigmates de combats passés. Son vêtement était maintenu fermé par une large ceinture piquée de clous d’or en forme de losange. À sa taille brillait un poignard de bronze effilé. Par sa posture et son allure, il écrasait les autres géants présents dans la pièce. Sur le visage d’Herbod se lisait la douleur d’avoir perdu son fils, la fureur et la haine. Il lançait des regards meurtriers en direction du druide qui semblait ne pas le voir. L’instant était solennel, mais la tension palpable entre l’homme et le prêtre rendait l’ambiance véritablement inquiétante. Chacun suspendait son souffle, retenait une envie de tousser, de se racler la gorge, ou de frotter ses semelles sur les herbes sèches étalées au sol, par crainte de déclencher les foudres du chef. Le barde chantait des paroles incantatoires pour le passage au royaume des morts. Sa mélopée, syncopée et gutturale, mêlait aux mérites du guerrier défunt les prières venues du fond des âges, chargées de l’accompagner vers le royaume des morts.
Le bleu des yeux d’Herbod prit une nuance glaciale, inhabitée, lorsque son attention s’arrêta sur Aranrhod. Il éprouvait une certaine défiance pour elle, l’épouse de son fils, qui n’était pas Cimbre à part entière. En revanche, il ne doutait pas que sa peine fût sincère. En lui-même il approuvait et appréciait la dignité de cette femme, même si elle avait toujours représenté une énigme pour lui. Puis, son regard se déplaça vers son petit-fils, Hartmod, et sa douleur grandit un peu plus. Cet enfant tenait des ressemblances à parts égales de l’un et l’autre de ses parents. La silhouette de Cadwagwn au même âge, sa bouche, la forme de sa mâchoire. De sa mère, il avait reçu les yeux en amande bordés de longs cils, les pommettes hautes, le nez fin. Malgré lui, un soupir souleva la poitrine du chef. Peu enclin à la nostalgie et moins encore à la mélancolie, il n’avait rien d’un tendre. Mais ce deuil le propulsait au cœur de souvenirs anciens, au temps de son apogée, là-bas dans le Jutland, alors qu’il était jeune guerrier, jeune époux, jeune père, alors que son épopée était à vivre. Il était affecté par la mort du jeune homme, à la fois fils pour lequel il éprouvait de la tendresse, et valeureux guerrier lui inspirant du respect. Mais cette mort le rapprochait aussi de sa propre fin. Non qu’il redoutât la mort elle-même, mais l’au-delà demeurait un mystère parfois effrayant, et ce n’était pas à Vaughn qu’il se serait adressé pour poser des questions sur ce qui l’angoissait. Il toisait le prêtre, et il l’aurait volontiers mis à mort s’il n’avait craint de provoquer le courroux des dieux.
Ce soir-là, il faisait si froid, que de la vapeur accompagnait le mouvement des lèvres du barde, malgré le feu au centre de la pièce, qui propageait sa lumière jusqu’à la couche où gisait le défunt, tout en renvoyant sur les murs des ombres monstrueuses.
Cadwagwn demeurait beau, figé par la mort dans toute la splendeur de sa jeunesse. Vaughn avait lavé le visage et le corps du guerrier avec une solution à base d’eau salée, d’arsenic, de pollen, de gui, d’hydromel et de bien d’autres ingrédients secrets. Puis on lui avait passé une tunique d’un rouge éclatant, des braies en peau de daim, et des chausses en cuir souple. Un épais torque d’or enserrait son cou, et on avait rajouté sur ses épaules une lourde cape de laine, fermée par une broche, une précieuse fibule filigranée, émaillée de teintes rouges et vertes. Aranrhod, sa compagne avait arrangé ses longs cheveux blonds en crinière, avec de l’argile, à la manière dont les guerriers se coiffaient pour effrayer l’ennemi. Et, pour l’accompagner jusque dans l’au-delà, elle avait détaché le bracelet en poils de renard, confectionné pour elle, lorsqu’il la courtisait, afin de l’ajuster au poignet de son époux. Puis, résignée, elle s’était reculée dans un coin de la salle, à côté de son fils, Hartmod, un garçon de six ans à la mine grave, légèrement appuyé contre les jambes du druide qui avait posé une main sur son épaule.
Hartmod n’avait pas de craintes. Malgré son très jeune âge, il connaissait déjà la mort. Sa sœur de trois ans à peine avait perdu la vie quelques lunes auparavant, défunte au retour du printemps, le jour de la fête de Beltaine, après plusieurs nuits de fièvre qu’aucune magie n’était parvenue à vaincre. Il la revoyait, méticuleusement roulée dans un riche drap brodé, troqué par sa mère contre une coupelle en bronze. Le linceul ne laissait apparaître que sa petite face ronde, voilée par Aranrhod d’un tissu très fin, après qu’elle eut placé une pierre de turquoise poli sur chacun des yeux du bébé, comme si elle voulait préserver pour l’éternité le regard céruléen de sa fillette. Puis, sous l’escorte de Vaughn et de quelques villageois, on l’avait emmenée pour la conduire dans une tombe minuscule, loin du village, aux côtés des ancêtres de la tribu.
Sa sœur, son père, les animaux sacrifiés ou tués à la chasse, parfois la tête d’un ennemi… Oui, pour Hartmod la mort était déjà une évidence.
Aranrhod, sa mère, le visage impénétrable, les yeux fixés sur son époux, ne laissait paraître aucune émotion. Le chagrin était trop profond. La volonté des dieux était parfois difficile à comprendre. Son époux n’aurait pas dû mourir ainsi, mais en guerrier. Dorénavant, il lui faudrait lutter seule, et sa première victoire serait de devenir insensible à la douleur.
La chanson du barde cessa. Vaughn s’adressa alors au garçonnet dans un chuchotement. Il remit à l’enfant une figurine en terre cuite, représentant une jeune femme chevauchant une jument, un oiseau posé sur l’épaule gauche. Tous deux se dirigèrent alors vers la dépouille et Hartmod déposa l’objet sur la poitrine de son père, alors que le druide marmonnait une dernière prière. Les guerriers présents à cet hommage sortirent de la hutte, munis de torches flambantes. Malgré la nuit qui tombait et le froid, ils devaient terminer la préparation de la tombe.
Septembre 2017
Laurent Fontaine était un grand sentimental, un rêveur romantique, fou de littérature, qui poursuivait des chimères. Jamais vraiment ancré dans la réalité, il obéissait à ses coups de cœur, ce qui parfois entraînait le cours de sa vie dans d’étranges rebondissements. C’est ainsi que, jeune prof à Montréal, il était tombé fou amoureux d’une Française. Il avait tout quitté pour la suivre, c'est-à-dire, son travail dans un lycée de banlieue et sa compagne du moment. Arrivé en France, son histoire de cœur n’avait pas fait long feu. Il avait donc choisi de « faire la route » à travers l’hexagone en vivant d’expédients. Après de nombreux aléas, il s’était mis en règle avec les autorités du pays et avait repris son travail de prof. De nombreuses années plus tard, à 55 ans, après deux mariages et un concubinage, il était père de cinq enfants et l’ex de trois femmes assez remontées contre lui. Il n’était pas de ces hommes que l’on attache avec un quotidien monotone. En revanche c’était un ami fiable lorsqu’il se prenait d’affection pour quelqu’un et il éprouvait une réelle affection pour Maude. Cette fille aurait pu être l’une de ses enfants, les exigences et récriminations en moins.
Il l’observa garant sa voiture sur le parking alors que lui-même terminait de fixer l’antivol de sa bicyclette. Il se sentait inquiet pour elle, craignant qu’elle finisse par faire une « ânerie ». Il leva le pouce à son adresse, signifiant ainsi que la manœuvre était parfaite. Les pinces à vélo fixées sur ses chevilles resserraient son pantalon d’une manière étrange, lui donnant une allure grotesque. Mais il ne s’en souciait pas. Il serra dans ses bras la jeune femme à peine sortie de sa voiture.
— Alors, comment vas-tu ma belle ? Tu as reçu mes cartes postales ? Ça fait un mois que je n’ai pas eu de tes nouvelles ! Tu aurais pu m’adresser un mail par-ci par-là… Tu as une petite mine. Je te raconterai les péripéties de mes vacances à midi à la cantine.
Il parlait à toute vitesse, exubérant, comme à son habitude.
— J’ai reçu toutes tes cartes, je sais que tu as parcouru la moitié de l’Europe ! Et tu sais que t’adresser des mails ne sert à rien. Tu oublies de charger, perds ou casses toujours tes portables. Je pensais te voir lundi pour la prérentrée, mais tu n’étais pas là ! Je ne te raconte pas les airs sous-entendus de nos chers collègues !
Laurent fit une grimace en levant les yeux au ciel, pour indiquer qu’il n’en avait rien à faire. Il ajouta « Je suis grand ! », mais ça sonnait plutôt « ch’suis grin ». Son accent traînant mettait immanquablement les élèves en joie. Maude trouvait qu’il ressemblait à un trappeur mal nourri. Il était maigre et affichait une barbe en friche, mais avait le mérite de la faire rire.
C’est avec un enthousiasme modéré qu’ils se dirigèrent vers le bâtiment. Au moment de se séparer pour la première matinée de cours, Maude, une mine désapprobatrice sur le visage, pointa du menton le bas de pantalon de son ami.
— Tu devrais éviter ce genre d’accessoire pour un premier contact avec les élèves.
Il observa ses chevilles comme s’il venait de se réveiller et s’affaira à retirer les pinces, alors que Maude pénétrait déjà dans sa salle de classe.
La jeune femme inscrivit son nom et son prénom, et se retourna vers ses élèves de terminale.
— Si vous avez envie de rire, je vous donne cinq minutes pour le faire, après on passe aux choses sérieuses.
C’était sa sixième rentrée en tant que professeur de biologie, et, d’expérience, elle savait qu’il ne fallait pas rater ce premier contact. Sa méthode avait toujours bien fonctionné. Elle était une bonne enseignante, et malgré la faible différence d’âge qui la séparait des très jeunes adultes assis en face d’elle, le courant passait plutôt bien. Elle observa un instant les vingt-six paires d’yeux qui la fixaient, l’air absent, gêné ou amusé, puis enchaîna :
— Bon, le temps pour la rigolade est terminé. Je vous distribue le programme, et on attaque par la présentation de ce que nous verrons cette année…
Elle fit circuler des feuillets, et nota en grosses lettres sur le tableau :
« Chapitre I : Approche du temps en biologie et géologie »
Voilà, une nouvelle année commençait, un nouveau cycle, elle expliquerait les mêmes choses à des jeunes gens qui buteraient sur les mêmes difficultés. Elle s’attacherait à certains, s’énerverait contre d’autres, et mettrait un point d’honneur à ce que tous réussissent. Pourtant, cette année serait différente. Nathan n’était plus là pour partager ses tracas, pour l’obliger à prendre du recul lorsqu’elle enrageait en corrigeant un lot de devoirs ratés, ou qu’elle râlait contre les directives du proviseur obtus. Il ne lui tendrait plus un verre de vin en lui retirant délicatement les lunettes qu’elle portait pour corriger ses copies, tout en la faisant chavirer, à côté de lui, sur le canapé, pour écouter le dernier CD qu’il venait de s’offrir. Il ne la rejoindrait plus dans la chambre à coucher, lorsqu’elle s’habillait en vitesse, le matin, aggravant un peu plus son retard. Il ne la surprendrait plus le vendredi, à la sortie des cours, pour l’entraîner dans un week-end improvisé. Elle s’y habituerait, de gré ou de force, puisque dorénavant c’était ça, sa vie.
À midi, elle prit tout son temps pour se rendre à la cantine, quitte à ne trouver qu’une place parmi les élèves. Son plateau vide entre les mains, elle remonta la ligne droite en direction des entrées et plats chauds, à peine attentive au vacarme ambiant. Elle fut rejointe par Laurent, accompagné d’un jeune collègue.
— Je te présente Lucas Garnier, notre nouveau prof de philo.
Maude et Lucas échangèrent un petit signe de tête.
— Nous nous sommes déjà rencontrés lors de la prérentrée.
La jeune femme adressa un large sourire au nouveau, ce qui équivalait, la concernant, à une grande marque de confiance.
Le nouveau prof avait la bouille ronde, la mèche folle, l’œil malicieux. Il émanait de lui quelque chose de rassurant. Laurent posa des couverts sur son plateau.
— Venez mes agneaux, nous allons essayer de trouver des places libres à l’écart de tout ce bruit et je vais vous conter mes inoubliables vacances.
Il réussit une fois encore l’exploit d’amuser Maude en racontant ses mésaventures de l’été, durant un voyage en camping-car en direction des pays de l’Est. Il s’était en effet distingué lors d’un contrôle de police, après un léger accident de circulation en République tchèque, pour avoir tout bonnement oublié l’intégralité de ses papiers en France. Ce fâcheux contretemps avait donné lieu à une série de rebondissements épiques, mémorables et croustillants. En effet, par chance, Nina, l’auto-stoppeuse parisienne récupérée en Bavière et qui traçait un bout de route avec lui, était apparentée à un haut fonctionnaire de l’ambassade de France à Prague. L’aventure s’était terminée dans les salons du Palais Buquoy, édifice baroque rose et blanc, où la représentation diplomatique française avait élu domicile. À la faveur des relations de Nina, les deux comparses s’étaient vu offrir deux nuits dans un merveilleux hôtel du quartier historique, en attendant que la paperasse soit régularisée. Laurent avait des étoiles dans les yeux lorsqu’il évoquait sa belle auto-stoppeuse. Lucas s’amusa gentiment à ses dépens en déclarant que, de toute façon, le prénom de cette fille sonnait parfaitement pour baptiser une tempête ou un cyclone.
La présence des deux enseignants reposa la jeune femme de la tension des premiers cours. Ils étaient plutôt drôles. Lucas ne manquait ni d’humour, ni de repartie. Elle se sentit plutôt à l’aise avec lui.
À quinze heures, sa journée terminée, Maude rentra chez elle. Lorsqu’elle poussa la porte de son appartement situé au deuxième et dernier étage de sa petite résidence, Tortille, son chat l’accueillit avec les ronronnements d’un poêle à bois chargé à bloc. Elle le serra dans ses bras, caressa son pelage noir et blanc, lui prodigua des câlineries. Le chant du félin redoubla d’intensité. Elle avait adopté ce très jeune fauve depuis quelques semaines, et ne se lassait pas de sa compagnie. Elle fit plusieurs fois le tour de son appartement avec l’animal calé sur la poitrine, s’installa à son bureau, se redressa, alluma la télé, l’éteignit, répéta la même manœuvre avec la chaîne stéréo, puis libéra Tortille qui préférait se rouler sur le tapis. Le soleil entrait avec force par les grandes baies vitrées, mais elle ne voulait pas le voir. Elle tira les épais rideaux de coton, se roula en boule sur le canapé, et dans le silence de sa maison, le cœur broyé par un chagrin aussi lourd que du plomb, pleura tout son saoul.
Tortille s’ennuyait. Il avait délicatement mâché quelques croquettes, joué avec sa souris de fil gris, frotté ses moustaches sur les jambes de sa maîtresse endormie, bousculé une pile de chemisiers du placard pour entamer une petite sieste dans le noir, vautré au centre d’un pull de mohair, puis, après une série d’étirements, il s’était attaqué à l’objet posé sur la table du salon.
D’un petit coup de patte nerveux, il envoya promener la télécommande, qui tournoya comme une toupie avant de s’écraser sur le parquet, déclenchant, dans un bruit fracassant, la mise en route de la télévision. Le chat déguerpit aussitôt, les poils hérissés, le dos rond, les oreilles collées au crâne. Maude, réveillée en sursaut, hébétée, imagina une fraction de seconde que Nathan était de retour. Comprenant dans le même temps la stupidité de cette idée, elle se jeta sur l’appareil en maugréant. C’était toujours les mêmes bêtises : ce chat était une andouille, et cette télé de m…. ne savait pas fonctionner sans beugler ! Elle allait l’éteindre, mais elle se ravisa. Les images montraient un joli village de montagne. La voix grave et posée du journaliste annonçait une découverte exceptionnelle. La caméra balayait le site : un village dans les Préalpes autrichiennes du nom de Hallstatt.
Blotties dans une vallée entourée de montagnes imposantes, les maisons aux couleurs jaunes, blanches, ou rosées, surmontées de toits pentus cassés sur l’avant, se reflétaient dans le miroir du lac Hallstätersee. Le clocher de la petite église donnait une touche de style à l’ensemble.
Les façades magnifiquement fleuries s’offraient à la réverbération du soleil. Une fontaine, sur la place, coulait dans un joyeux clapotis. Tout était tenu comme on l’imagine et comme on l’envie chez nos voisins suisses, allemands, ou autrichiens, c'est-à-dire avec une rigueur sans faille, frisant la maniaquerie.
Le journaliste tendit son micro en direction de deux professeurs d’archéologie d’une quarantaine d’années qu’il présenta sous les noms de Léna Gruber et Lars Winkler.
— Tout d’abord pouvez-vous expliquer s’il vous plaît, pour ceux qui ne la connaissent pas, l’histoire du site de Hallstatt…
Lars Winkler qui avait un visage d’aventurier barbu commença avec un fort accent :
— La nécropole de Hallstatt est connue depuis le XIXe siècle. Les scientifiques sont parvenus à classer Hallstatt en périodes qui correspondent à des évolutions en matière de techniques, de matériaux et de coutumes. Par exemple le fer remplace le bronze, on pratique l’incinération et les champs d’urnes, puis on abandonne l’incinération au profit de l’inhumation, avec, pour les plus riches, des tombes à char, des épées de bronze, de grandes épées de fer, du mobilier funéraire, des produits importés comme des colliers d’ambre. Nous avons aussi trouvé dans les tombes des glaives courts, et de la vaisselle. Le sel bénéfique aux humains comme aux animaux devient une richesse. Outre le commerce, son exploitation fait appel à des mineurs, mais aussi des bûcherons et des charpentiers qui participent à la construction des mines. Ensuite, c’est le déclin, apparaissent des citadelles dirigées par des princes, mais les tombes sont moins nombreuses. À la fin de la civilisation de Hallstatt, les fortifications disparaissent, le grand commerce phocéen s’arrête, les Celtes se répandent en Europe mais aussi en Asie Mineure.
— Merci Professeur. Il faut en effet rappeler l’importance de l’exploitation du sel dans cette région depuis des temps très anciens. Comme vous me l’avez expliqué hors antenne.
— Oui, la mine de sel de Hallstatt est probablement la plus ancienne du monde. Aujourd’hui on peut y accéder par un funiculaire. Mais imaginez le labeur que représentait l’exploitation du site dans l’Antiquité. La vallée du sel se trouve à 835 mètres au-dessus du village de Hallstatt. On ne sait pas comment étaient approvisionnés les mineurs en nourriture, comment travaillaient les charpentiers qui étayaient les puits, comment étaient stockés les blocs, très lourds, découpés en forme de cœur. Mais on a qualifié le sel « d’or blanc », à juste titre. Dans les tombes de la nécropole nous avons retrouvé des objets témoignant d’une grande richesse. Il n’y avait pas d’autre production dans un très vaste rayon. Le sel était nécessaire à l’homme et au bétail. Ce qui est intéressant pour nous, archéologues, c’est qu’il a permis, dans certains cas, la préservation de cuirs, d’éléments vestimentaires, d’outils. Ainsi, nous avons trouvé des chapeaux, des chaussures, du textile, mais aussi du matériel comme des hottes en peau de bœuf, une houe en bois de cerf, et bien d’autres objets encore. En 1734 le corps d’un jeune garçon, protégé par le chlorure de sodium, a été retiré de la mine. Le pauvre a connu une fin tragique, écrasé par l’effondrement d’une galerie, certainement consécutif à un mouvement de terrain…
— Donc, vous allez nous dire aujourd’hui ce qu’il y a de nouveau sur ce site, dont on croyait tout connaître.
— Oui, nous avons fait une découverte unique concernant cette civilisation, une découverte absolument incroyable.
Le journaliste se tourna vers Léna Gruber, une jeune femme aux cheveux longs, aux yeux brillants, dont le sourire illuminait l’écran.
— Je vous propose de ne pas révéler tout de suite à nos auditeurs votre magnifique aventure, vous allez plutôt nous la dévoiler, pas à pas, telle que vous l’avez vécue…
Léna Gruber prit la parole.
— Je dois d’abord préciser que les sépultures présentes sur la nécropole ne sont pas disposées au hasard. Les tombes des guerriers entourent les autres fosses, comme s’ils continuaient d’assurer leur rôle protecteur. Le site funéraire de Hallstatt est sous contrôle constant. Il y a un an environ, après des pluies très violentes, les personnes chargées de la surveillance ont signalé l’émergence de ce qui ressemblait à un tumulus, à l’entrée du cimetière. Mais cela aurait aussi bien pu être un simple relief du terrain. Nous avons donc décidé d’une première exploration au scanner. Nous discernions mal ce qu’il y avait vraiment sous la surface, car la terre recouvrait d’énormes dalles de pierres, et d’autres matériaux très épais. Ceci est plutôt insolite. Habituellement les tombes ne sont pas obturées par autant d’épaisseurs. Notre équipe a cependant constaté que sous toutes ces couches il y avait une cavité, et nous avons pris la décision de l’explorer…
Le journaliste lui coupa la parole :
— En même temps que nous écoutons vos explications, les téléspectateurs peuvent regarder les images filmées de vos découvertes sur leurs écrans.
Maude s’était assise et suivait l’émission avec le plus grand intérêt.
Léna Gruber poursuivit :
— En réalité nous n’avons pas rencontré de grandes difficultés. Une fois la terre et les blocs de pierre retirés, nous avons aperçu un très épais coffrage de bois. Un nouvel examen au scanner nous a permis de vérifier qu’il s’agissait bien d’une tombe. Comme nous ignorions l’état de conservation de ce qu’elle contenait, un camion a été aménagé et conduit sur le site, pour le transfert et la préservation éventuelle du corps et des divers éléments qu’elle pouvait renfermer.
— C’est la raison pour laquelle votre découverte a été tenue secrète jusqu’à aujourd’hui ? J’imagine que vous avez l’habitude de vous méfier des déconvenues…
Léna Gruber eut un petit rire :
— Oui, les autorités étaient averties dès le début, et les alentours de la tombe ont été bouclés et mis immédiatement sous étroite protection. Nous étions persuadés de nous trouver face à quelque chose de très important, même si, vous avez raison de le souligner, il faut toujours éviter de s’emballer trop vite ! Une ouverture étroite a donc été pratiquée en retirant quelques planches du couvercle, ou plutôt des rondins, qui étaient soudés entre eux par de la résine…
