Le journal intime de Kathleen Sonjackmafer - Thomas Macri - E-Book

Le journal intime de Kathleen Sonjackmafer E-Book

Thomas Macri

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Beschreibung

1929, Inverness, Ecosse

« Tout ce que l’on croit devient alors réalité. »

Une phrase ancrée dans l’esprit de Kathleen Sonjackmafer à tout jamais. A l’aube de sa quarantième année, cette jeune lady anglaise semble vivre des moments paisibles dans son manoir écossais en compagnie de son mari et de ses quatre enfants, où rien ne semble lui manquer.

Et pourtant...

Une rencontre suffit pour bousculer ses pensées et son existence à tout jamais, réveillant en elle ce qui dort depuis bien trop longtemps...

A partir de ce moment, rien ne sera plus jamais comme avant.

Mêlant spiritualité et fantastique, les expériences dans lesquelles Kathleen sera plongée vont bouleverser sa vie, lui donnant les clés de la découverte de soi, l’invitant à prendre son destin en main, et à emprunter la direction menant à ses rêves.

En s’accrochant à d’infimes espoirs, la vie peut cacher et révéler des choses que jamais nous n’aurions pu imaginer...







À PROPOS DE L'AUTEUR




Intéressé par les arts depuis son enfance, Thomas Macri, italien d’origine et natif de l’Est de la France, se décide à laisser ses chaussons de danse pour prendre la plume afin d’exprimer sa passion pour l’écriture. Mélangeant spiritualité, philosophie et développement personnel, il fait le choix à travers ce premier roman d‘écrire au nom d’une femme, à la première personne, afin de rendre un hommage indirect à toutes les forces féminines ayant guidé sa vie.

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Seitenzahl: 413

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

J’aimerais écrire ce qui me fait souffrir

J’aimerais écrire ce qui me fait sourire

Mais la seule chose que je peux écrire

La seule chose qui me fait sourire

C’est le souvenir de nos souvenirs…

TM

« J’ai pleuré parce que je n’avais plus de souliers, jusqu’au jour où je vis un homme qui n’avait plus de pieds… »

Helen KELLER.

A ma Nonna, l’ange de ma vie…

Avant-Propos

Londres, 2023

Je m’appelle Edward Sonjackmafer. Je suis l’arrière-petit-fils de Kathleen Sonjackmafer et je tenais à vous parler du livre que vous vous apprêtez à lire.

C’est par un après-midi d’automne, en me rendant dans le grenier de notre manoir familial d’Inverness en Ecosse afin d’y chercher un vieux disque, que je mis la main sur un carnet au cadenas rouillé et à la couverture très fleurie, enfoui dans un vieux carton poussiéreux avec pour titre : Journal intime de Kathleen Sonjackmafer.

Le feuilletant, je fis des découvertes étonnantes, mêlées de sentiments étranges et fantastiques à la fois… Mon grand-père Jack m’avait toujours parlé d’elle comme d’une personne brillante dans tous les domaines. Epouse remarquable, mère exemplaire, amie fidèle… C’était une personne ayant en apparence tout pour être épanouie. Mais un manque enfoui au plus profond de son âme, comme une part de son être encore inexplorée, lui faisait éprouver une certaine solitude face à la vie.

Le temps passait et l’envie de faire connaître ces écrits au plus grand nombre ne me quittait pas. La certitude que son histoire pouvait aider à se poser des questions volontairement enfouies au fond de soi était une évidence.

Après l’avoir confié à un ami éditeur, il me dit être prêt à le publier dans sa maison. C’est alors que des discussions familiales furent entreprises et après avoir trouvé un accord, la validation fut totale pour une sortie publique de ce qu’on pourrait appeler l’héritage de mon arrière-grand-mère.

Kathleen dut faire preuve de courage pour avancer dans un monde appartenant aujourd’hui au passé, devant s’affirmer et réfléchir sur elle-même afin de construire son propre bonheur.

Certaines épreuves sont mises sur notre chemin et lorsque nous pensons que tout est terminé, une rencontre remettant l’âme et l’esprit face à une réalité foudroyante peut suffire à faire basculer une existence à tout jamais…

Partageant ses joies, ses peines, ses ressentis et ses émotions, Kathleen nous entraîne dans des aventures qui commencèrent le jour où sa plume se posa sur ce journal…

Bonne lecture à tous,

Edward Sonjackmafer

23h12, mardi 23 avril 1929

Je suis enfin installée dans mon boudoir. Les enfants sont couchés, George est au lit en train de lire et Mme Macfarlane termine de ranger la cuisine. J’en profite pour souffler un instant en me consacrant uniquement à mes pensées. L’heure est tardive mais la nuit me donne l’impression d’être une autre personne, comme si celle que je suis pouvait un peu se libérer dans l’obscurité. C’est la première fois que j’ose ouvrir un journal afin d’écrire ce que mon esprit garde de plus secret.

Longtemps, j’ai pensé que l’écriture dans un carnet ne servait à rien. Pour qui ? Ou encore pour quoi ?

Longtemps, je me suis demandée ce que pouvaient ressentir ces personnes tenant leur crayon devant une feuille blanche, réfléchissant à comment interpréter leurs pensées, leurs émotions, ou tout simplement leurs journées ?

Longtemps, je me suis imaginée le faire, parlant de tout et de rien, notant ce qui me passait par la tête, les bonnes comme les mauvaises choses. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me donne l’impression d’être sur un très haut plongeoir avec la peur de me lancer.

Etant certainement plus douée avec un pinceau qu’avec un stylo, j’aimerais aujourd’hui connaître cette sensation de raconter sa vie tout en la dessinant avec des mots. Il paraît que cela est une très bonne thérapie afin d’en apprendre un peu plus sur soi-même. Savoir réellement ce que j’aime et ce que je n’aime pas, ou encore ce que je veux et ce que je ne veux pas. Oser dire ce que je ressens n’est pas toujours une mince affaire, devant souvent faire face aux réactions des uns et des autres, tout en adoptant un discours volontairement atténué afin de ne blesser l’égo de personne. Les gens sont si susceptibles… Cela a tendance à m’agacer ! Ces mêmes personnes dont l’emprise de leurs fameux égos sur elles n’a jamais rien donné de très satisfaisant. Se cacher la vérité, savoir au fond de soi que nous nous mentons à nous même, ou bien encore croire en des choses erronées tout en se persuadant qu’elles sont vraies, révèle une certaine peur de se retrouver face à son propre reflet. Je pense que cela n’en vaut pas la peine. La vie est déjà bien trop compliquée… et l’être humain excelle à la rendre plus difficile qu’elle ne l’est déjà. Tout en reprenant cette question : Pour qui ou pour quoi ?

Eh bien aujourd’hui, j’aimerais ne plus compliquer ma vie, et cela pourrait bien commencer avec ce journal. Me dire à l’instant présent que j’écrirai jusqu’à la dernière page serait bien trop oppressant, préférant aviser selon mes journées. Je m’impose déjà assez de choses dans la vie, alors ce journal serait pour moi une sorte de défouloir, une récréation. Je le verrai peut-être un jour comme une rétrospective me permettant de me rendre compte des choses par moment invisibles ou bien trop présentes dans mon existence, qui sait ? Rien que d’avoir écrit ces quelques lignes me motive déjà à continuer. La chose positive est que je ne serai jamais prise pour une folle en train de parler toute seule ici. Il faut dire que les journées sont longues au manoir et j’ai ainsi dû m’inventer une amie imaginaire à qui parler… Entre George passant son temps sur son lieu de travail et les enfants à l’école, je vois par moments la vie passer et défiler. Pas plus tard qu’aujourd’hui…

Comme certains après-midi aux alentours de 17h30, je me trouvais dans ce même boudoir situé au deuxième étage, tapissé d’un papier-peint de teinte crème choisi par mes soins. Le bois crépitait dans la cheminée et quelques rayons de soleil éclairaient le dossier de mon fauteuil en velours rose poudré. Dégustant une tasse de thé, je m’ennuyais un peu mais prenais plaisir à contempler par la fenêtre notre domaine écossais. Traversé par la rivière Ness, il est planté d’arbres de notre forêt des Highlands se trouvant au fond de notre jardin, non loin de la ferme, du haras, et de la dépendance servant à accueillir nos invités. Je prends vraiment conscience de tout ce que nous possédons en écrivant cela. C’est vrai après tout, on ne se rend plus vraiment compte des choses lorsque nous y sommes habitués. Il y a également un vieux pavillon datant du XVIIIe siècle dans cette forêt que nous appelons d’ailleurs le pavillon rond en raison de sa forme mais cela fait très longtemps que nous n’y sommes pas allés, un peu plus de vingt ans il me semble. De grandes réceptions y furent célébrées du temps où les parents de George vivaient ici. Il est aujourd’hui laissé à l’abandon, ne servant plus qu’à stocker les fruits et les légumes du potager. C’est un endroit assez austère, grand et froid, tout en pierre… Il serait même hanté selon quelques légendes. Je n’ai jamais beaucoup aimé m’y rendre, préférant notre immense serre dans le jardin avec mes magnifiques plantes tropicales. Je peux y passer des heures car une fois à l’intérieur, j’oublie tout face à ces arbres géants ; le temps passe alors plus vite, ce qui m’arrange. Mais pourquoi diable une journée est-elle si longue ? J’ai tant besoin de changement… Pas seulement dans cette vieille maison mais en règle générale. J’ai besoin de mouvement, de me sentir utile, de servir à quelque chose, tout simplement. J’en ai déjà parlé à George, mais il me fait toujours la même réponse, que nous ferons les travaux que je souhaite lorsqu’il aura un peu plus de temps… Dépendre me pèse de plus en plus sur le moral, je dois bien l’avouer.

Alors que je rêvassais dans le boudoir, j’entendis mon petit Jack monter les marches en bois du grand escalier central. Etant un peu fiévreux, j’avais jugé préférable de le garder à la maison pour la journée. En entrant, il me tendit un dessin d’une jolie pyramide, surplombée d’un grand et beau soleil. Il est très éveillé pour son âge, mais cette fois-ci, il s’était vraiment appliqué.

— Je le mettrai dans ma collection privée jusqu’au jour où celui-ci sera exposé dans une grande galerie, lui ai-je dit.

Il connaît ma passion pour ces bâtiments légendaires, mais en le regardant mieux, il me rappela l’un des tableaux que j’avais réalisé lorsque j’étais enfant. J’avais trouvé cette coïncidence assez touchante. Ayant toujours été très ouverte aux arts et à la culture, je pense que l’art est la meilleure façon d’envoyer promener la réalité lorsque c’est nécessaire. Mon plus grand rêve aurait été d’être artiste peintre, afin de représenter la vie telle que je la vois au travers du dessin, puis d’être exposée dans les plus grandes galeries du monde, de côtoyer les plus grands artistes… J’ai d’ailleurs gardé beaucoup de croquis peints il y a quelques années, mais tout cela reste au fond d’un coffre dans le grenier. Je les avais exposés dans l’escalier il fut un temps mais sans grand succès. L’éducation stricte de mes parents voulait que je sois avant tout une bonne épouse puis une excellente mère de famille… Je pense avoir réussi, mais cela n’aurait jamais été possible sans l’aide de George malgré le peu de temps qu’il passe ici. Il est un mari et un père aimant mais également un banquier très demandé et réputé dans toute l’Ecosse, ce qui ne laisse pas beaucoup de place pour une vie de famille. Cela est un peu frustrant mais pour lui, le travail est le seul moyen de garantir une survie pour sa famille. L’éducation très dure et l’ombre d’Andrew et Barbara, l’ayant toujours poussé dans les études et ne pouvant imaginer une seule seconde le fait que leur fils puisse échouer flotte encore sur lui. L’échec leur faisait peur, et George a tout absorbé comme une éponge. Bien trop centrés sur leurs carrières professionnelles, il fut très marqué par leur absence, passant de gouvernante en gouvernante. A quoi bon avoir des enfants si c’est pour les laisser à quelqu’un d’autre ? Il faut dire que la vie était rude au Royaume-Uni à la fin du siècle dernier, et s’ils voulaient garder leur train de vie élevé, il fallait travailler sans relâche. Ils ne vivent plus en Ecosse depuis 1912 suite au voyage qu’ils avaient effectué sur le Titanic, cadeau d’Andrew à sa femme pour leurs trente ans de mariage. Soi-disant insubmersible, le bateau coula dans l’océan Atlantique à la suite d’une collision avec un iceberg, et des milliers de personnes y trouvèrent la mort. Andrew et Barbara furent sauvés et emmenés aux Etats-Unis, à Manhattan. Ils voulurent revenir mais cela prit beaucoup de temps et avec la guerre de 1914, ils furent obligés de rester là-bas, ne revenant jamais habiter à Inverness et léguant le manoir à George. Andrew est mort en octobre 1920 de la maladie d’Alzheimer et Barbara ne vient maintenant nous voir que de temps en temps.

Mais je m’égare dans ce que je racontais avec Jack et ma routine quotidienne. Ce n’est pas si évident d’écrire finalement.

Entendant du bruit au rez-de-chaussée, nous descendîmes par le grand escalier typiquement écossais en bois foncé verni que j’ai recouvert d’un épais tapis vert et or sur les marches et agrémenté d’appliques anglaises sur les murs de velours rouge, très à la mode depuis la fin de la guerre. Terminant plus tôt l’école, Victoria venait de rentrer, allant directement dans la salle de musique (sans même prendre le temps de m’embrasser…) afin de réviser ses cours de violon. Cette pièce est magnifique, avec toute sorte d’instruments, tel un clavecin français du XVIIIe siècle, une harpe, des guitares, des violons… La musique m’a toujours fait voyager, et je ne pourrais jamais m’en passer. Nous nous installâmes dans les canapés du salon afin de l’écouter jouer lorsque George entra. Il devait être aux alentours de 18 heures et ayant pu quitter la banque un peu plus tôt, il en avait profité pour aller chercher William et Geraldine à l’école, ce qui lui arrivait de temps en temps lorsque notre chauffeur Alexander était en congé. Une fois les embrassades passées, nous pûmes enfin écouter Victoria jouer le Boléro de Maurice Ravel qu’elle adore. Mais avec une synchronisation quasi militaire, Mme Macfarlane sonna la cloche du souper afin que nous nous dirigions vers la salle à manger où était servi le repas. Avec de magnifiques candélabres en argent provenant de la collection personnelle de Barbara, la table était superbement dressée. Heureusement que Margareth est là ! Intendante du manoir Sonjackmafer depuis plus de quarante ans, c’est elle qui déjà s’occupait des parents de George lorsqu’ils vivaient ici. Elle nous est indispensable et les enfants l’adorent, la considérant un peu comme leur grand-mère. A table, chacun y allait de sa journée et de ce qui était prévu pour le lendemain. Les écoutant plus ou moins, il m’arrivait de rêvasser tant je n’avais pas grand-chose à raconter de mon côté.

— Et toi, maman ? Qu’as-tu fait de beau aujourd’hui ? me demanda Géraldine.

— Moi ? ai-je répondu un peu surprise. Eh bien… après votre départ ce matin, je suis allée voir Jack dans sa chambre puisqu’il avait eu un peu de fièvre la nuit dernière pour ensuite me rendre dans la bibliothèque afin de lire. Je suis ensuite sortie déjeuner seule dans le jardin, pour retourner lire après, et pour enfin aller dans mon boudoir déguster une tasse de thé. Puis vous êtes arrivés. Rien de bien passionnant, ma chérie.

— Oui, en effet, quel ennui, me répondit-elle, mais toi au moins, tu n’es pas obligée d’aller à l’école !

Si elle savait comme je rêverais de voir du monde… Soudain, je m’aperçus encore plus de la vie assez monotone que je vivais. Je ne suis pas malheureuse, mais de voir les jours passer et se ressembler me met de plus en plus le moral en berne. Le souper terminé, nous nous sommes retrouvés dans le salon pour une dernière tasse de thé avant de tous se diriger vers nos chambres pour le coucher. Une fois allongée, je ne pus m’empêcher de repenser à ce qu’il s’était passé à table, me disant que je n’étais pas trop comme ceci, ou pas trop comme cela… Je me fatigue toute seule et je suis certaine que si quelqu’un lisait ces lignes, je le fatiguerais aussi ! George sortit de notre salle de bain et voyant bien qu’une chose me travaillait il ne put s’empêcher de me questionner.

— Ça ne va pas ma chérie ? Déjà pendant le souper je te voyais absente…

— Tout va bien, je suis seulement un peu pensive ce soir, mais ne t’en fais pas. Et toi ? Comment s’est passée ta journée ?

Combien de soirs je me suis endormie en prononçant ce type de phrase alors que mon cœur était lourd d’émotions… Je sais que cela est en partie de ma faute, que je devrais communiquer lorsque j’en ressens le besoin mais tout le monde le ferait si c’était si facile… Les mots me manquaient et je n’avais pas forcément envie de répondre. Allait-il réellement m’écouter ? Était-ce le moment de parler d’une chose que moi-même je n’arrivais pas forcement à exprimer ?

23h57 : Cela faisait un moment que je ressentais ce besoin de m’exprimer et je l’ai enfin fait ! Je viens de mettre pour la première fois l’une de mes journées par écrit et ceci s’avère être très libérateur. Il est vrai qu’en me relisant, cela fait un peu récit je dois bien l’admettre, mais peu importe, j’écris pour moi et cela me plaît. J’étais dans mon lit il y a encore une heure avec George, et l’envie d’écrire me vint subitement, comme si mon esprit ne me laissait plus le choix. Je me suis donc levée en lui disant simplement que j’avais envie de terminer les dernières pages du livre que j’avais commencé cet après-midi dans la bibliothèque. J’ai alors pris un stylo et me suis installée sur le secrétaire de mon boudoir. Je n’avais plus envie d’hésiter et je ne le regrette pas. J’ai plusieurs carnets que mon père m’avait rapportés lors de l’un de ses voyages protocolaires en 1919 à Versailles, d’où le côté raffiné et très fleuri de la couverture rappelant les fleurs favorites de la reine de Marie-Antoinette pour laquelle il connaissait bien mon admiration.

Je me rends compte qu’il est primordial de penser à mon bien-être et écrire en fera sûrement partie désormais, surtout en ce moment…

Je pense qu’il est temps de regagner mon lit. Maman vient me voir demain pour prendre le thé en début d’après-midi afin de m’annoncer une grande nouvelle et je ne veux pas paraître fatiguée. Elle se ferait du souci, enfin, si elle trouve un moment dans la conversation pour parler d’autre chose que d’elle…

22h24, mercredi 24 avril 1929

Cette journée s’est très bien déroulée, même si je tousse un peu depuis quelques jours, mais cela doit juste être un petit refroidissement. Avant-hier soir, je suis sortie devant le manoir sans me couvrir la gorge, bien fait pour moi !

J’ai donc passé l’après-midi avec maman. Ce fut très agréable car elle a toujours quelque chose à raconter, surtout quand cela tourne autour d’elle… Elle arriva aux alentours de 14h30 avec Charles, son chauffeur qui la déposa devant le manoir. Je pus l’apercevoir par la grande fenêtre de la bibliothèque en forme de rosace et aux vitraux multicolores que j’ai moi-même dessinée au moment de la rénovation du manoir. Ma plus grande œuvre !… (Je plaisante, mais cela est vrai.)

Chevelure rousse remontée, fourrure de vison blanc jusqu’aux souliers, et son corgi Honey au bout de sa laisse sertie de diamants, il n’y avait plus de doutes, Lady Elizabeth Marston venait d’arriver ! Elle est de ces femmes ayant baigné dans le luxe quasiment toute leur vie. Malgré une enfance assez modeste dans le ghetto de Birmingham, elle a toujours su qu’elle s’en sortirait par n’importe quel moyen car pour elle, l’argent a toujours eu plus d’importance que tout le reste ! C’est en 1883 qu’elle rencontra mon père lors d’une soirée de charité mondaine dans le quartier de Kensington à Londres. Elle s’occupait du vestiaire afin de gagner un peu d’argent. Cet homme au regard bleu foncé, aux cheveux noirs gominés et tiré à quatre épingles, arborant une classe folle, s’adressa à elle pour lui laisser son manteau, sa canne et son chapeau.

« Sir Stanley Marston, membre du gouvernement de Sa Majesté la reine Victoria. A qui ai-je l’honneur ? »

Maman resta bouche bée devant autant de charisme. Le coup de foudre ! Agés de vingt-huit et vingt-trois ans, une vie de luxe, de folie, et de soupers mondains commença pour elle… Ils se marièrent un an plus tard et eurent Harry assez rapidement en 1885, Brittany arriva en 1887 et moi la petite dernière en 1889. Ils furent des parents aimants, imposant une rude éducation mais avec malgré tout un côté très attentionné et rempli d’objectifs pour nous. Je me suis souvent demandée si cela était une bonne chose d’obliger ses enfants à suivre une voie ne venant pas de leurs propres choix ? Nous dirons que c’était une autre époque… même si cela n’a pas beaucoup changé.

Je descendis donc accueillir maman dans le hall du manoir.

— Bonjour ma petite Kate, il m’a fallu une heure pour venir te voir ! Charles nous a fait passer par des routes sens dessus dessous, à tel point que je n’en voyais plus la fin. A quoi servent nos impôts si c’est pour avoir des routes comme ça ? J’en perdais carrément mes boucles d’oreilles ! C’est un monde !

— Bonjour maman, je comprends, c’est affreux… lui ai-je dit ironiquement. Passons au salon, j’ai demandé à Margareth de nous préparer des macarons « à la française », tu vas les adorer.

— Oh tu sais, depuis que ton père nous a quittés il y a quatre ans, je n’ai plus vraiment le goût à la vie… Je sens que je n’en ai plus pour longtemps moi non plus ! De toute façon, personne n’a besoin de moi ! Personne ne vient me voir, je suis vieille et ennuyeuse !

Maman adore se faire plaindre en nous rabâchant les mêmes choses à chaque fois, alors nous l’écoutons en lui répondant que nous avons encore besoin d’elle pour nous divertir et cela lui redonne le sourire. C’est un lion du mois d’août et toutes les légendes qui accompagnent ce signe s’avèrent vraies dans son cas…

Mme Macfarlane nous apporta le thé et les fameux macarons. Elle les posa sur le guéridon aux finitions d’or offert à papa lors de la cérémonie de son anoblissement au château de Windsor par le roi George V, afin de lui remettre la plus prestigieuse récompense qu’il puisse y avoir au Royaume-Uni, L’Ordre de la Jarretière, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la nation lors de la grande guerre. Je voue depuis toujours une grande admiration à mon père.

— Maman, j’ai besoin de te parler d’une petite chose… Hier soir pendant le souper, George et les enfants parlaient de leur journée comme à chaque fois. Mais cette fois-ci, j’ai ressenti une chose étrange, comme si certaines de mes émotions enfouies depuis toutes ces années avaient des choses à me dire. J’aimerais m’exprimer mais lorsque je m’imagine le faire, je me vois comme muette, incapable de sortir un mot. L’envie d’exister se fait ressentir et je ne sais pas comment énoncer ce sentiment. Penses-tu que je divague ?

— Pourquoi penses-tu ne pas exister ? Tu es dans une magnifique demeure avec un mari ayant une très bonne situation, des domestiques, des enfants bien éduqués, sans soucis d’argent. Oui, tu dois sûrement divaguer car beaucoup de femmes tueraient pour être à ta place !

Je savais qu’en posant cette question à ma mère, je me heurterais à un mur, donc oui, je dois bien divaguer pour agir ainsi !

A quoi bon parler à un mur ? De toute façon, elle était venue me voir pour parler de la réception qu’elle organiserait dans sa demeure de Londres l’année prochaine au mois de février afin de célébrer les cinq ans de la disparition de papa. C’était ça, LA grande nouvelle. Un peu tôt pour en parler mais maman est une maniaque du paraître. Etant donné qu’elle doit chercher de quoi s’occuper, cela fera l’affaire pour plusieurs mois !

— Je sais que je m’y prends tôt Katy, mais tu me connais, j’aime que tout soit parfait, et puis c’est en février prochain, le temps passe si vite… Je compte bien faire venir toute la noblesse anglaise et même envoyer une invitation au roi et à la reine que ton père aimait tant. Alors il ne faut pas traîner ! Je compte sur ta présence ainsi que sur celle de George et des enfants. Je pense que je ferai un discours, et puis un orchestre, et puis…

Omniprésente j’ai dit ! Je la regardais, malgré moi plongée dans mes pensées. Je savais qu’elle allait encore changer d’idées mille fois et de toute façon, nous aurions beau donner notre avis, les choses seront quoi qu’il arrive comme elle le voudra.

— … avec un gâteau représentant le chiffre 5 ! Qu’en penses-tu ?… Kate ? Katy ?… Kathleen ! Mais bon sang, voudrais-tu m’écouter ? Qu’en penses-tu ? Mais qu’est-ce qui ne va pas ma chérie ? Tu as des soucis ? me demanda-t-elle, alors que je venais de lui confier ce qui n’allait pas trois minutes avant… Je comprends ce que tu me dis, mais j’essaie juste de te ramener sur terre, c’est tout. Tu as toujours été un peu dans la lune, un peu rêveuse ; je sais ce que je dis, c’est moi qui t’ai faite ! Mais tout va bien avec George au moins ?

— Oui, tout va bien avec George. Des moments plus compliqués que d’autres, cela arrive à tout le monde, mais dans l’ensemble, cela va bien. C’est juste moi, maman… Je ressens quelque chose au fond de moi qui a envie de sortir et de hurler. D’ordinaire, j’avais l’habitude de gérer mes émotions mais là, je suis désemparée…

Tout en donnant un bout de macaron à Honey, délicatement allongé sur un coussin blanc en velours à ses pieds, elle réfléchissait à sa réponse.

— Tu sais ma petite Kate, il y a des choses qui arrivent sans que nous ne puissions comprendre pourquoi ! La vie n’est pas toujours simple malheureusement mais, au bout du compte, une fois que les réponses viennent à nous, tout devient plus logique, et nous comprenons alors que ces « choses » étaient primordiales pour avancer. Cesse de te martyriser l’esprit pour rien et dis-toi que tout arrive au bon moment. Ecoute ta vieille mère, elle sait de quoi elle parle !

— Merci, tu as raison, à quoi bon vouloir à tout prix aller vite si cela n’est pas le moment ? Bon, je ne vais pas attendre non plus comme une sotte que cela arrive, mais juste moins courir après, laissant faire la vie.

— Avec plaisir ma chérie ! Le lièvre et la tortue… Tu adorais cette fable de La Fontaine quand tu étais plus petite, penses-y. Sur ces belles paroles, il est l’heure que je rentre, j’ai rendez-vous à 17 heures à la maison avec Léonard, mon coiffeur, et cela est très important, il ne faut pas que je traîne puis de toute façon, je t’ai dit ce que j’avais à te dire.

Ma mère habite une très belle maison dans la ville d’Invergordon depuis le départ en retraite de mon père, à quelques kilomètres d’ici. La vie à Londres était devenue trop fatigante pour eux, ne se rendant alors qu’occasionnellement dans la capitale lors de réceptions importantes. A la mort de papa, elle garda bien-sûr leur hôtel particulier de Notting Hill, lorsque des envies de « voir du beau monde » lui venait comme elle le dit. C’est d’ailleurs dans cette maison que j’ai grandi jusqu’à mon mariage à 19 ans en 1908.

— Bon ma chérie, il faudra aussi que tu me dises ce que tu penses des dessins de cette couturière française, me demanda-t-elle alors que je la raccompagnais à sa voiture où Charles l’attendait depuis leur arrivée. Tu sais, celle qui fait des tailleurs de couleurs fades en noir et blanc, mais qui apparemment est à « la mode » comme ils disent à Paris. Chanel quelque chose… Enfin bref, ses dessins sont intéressants, mais je me méfie des Français tu sais, donc restons discrètes ! Je t’embrasse ma Katy Kat.

Elle m’envoya un baiser de loin puis attendit que Charles vienne lui ouvrir la porte.

— Charles ! La porte enfin ! dit-elle d’un ton exaspéré en tapant plusieurs coups de canne sur le toit de la voiture. C’est d’un compliqué de trouver de bons domestiques ces derniers temps !

J’aime beaucoup ma mère malgré sa dureté envers les autres ; au fond, cela ne cacherait-il pas une grande sensibilité ? J’ai lu quelque part que la dureté humaine cachait souvent une sensibilité inavouée.

Une fois la journée passée, George et les enfants rentrèrent à la maison. Nous avons tous soupé puis bu un thé dans le salon, comme chaque soir. Il y a un côté répétitif, c’est vrai, mais c’est une routine familiale instaurée depuis si longtemps… Je ne vois réellement mes enfants qu’à ce moment-là et rien que pour ça, je ne changerais rien. Ils grandissent si vite. Qu’allons-nous devenir au moment de leur départ du manoir ? Quoique, je dis cela maintenant, mais dans dix ou quinze ans, les choses auront sûrement changé… je l’espère !

23h02 : Au lit maintenant ! J’ai besoin de repos, je suis fatiguée en ce moment. Pourtant, je ne me dépense pas beaucoup mais le soir, je tombe de sommeil. Angy vient me voir demain. Notre dernière rencontre remonte à si loin… Elle est très occupée et j’en suis ravie pour elle. J’ai hâte !

10h20, jeudi 25 avril 1929

Les enfants sont partis à l’école il y a un peu plus d’une heure, et je me suis mise dans mon boudoir en attendant Angy pour le déjeuner.

Ils étudient tous dans le même complexe scolaire et sont très appliqués ! William fait des études littéraires avec l’ambition de devenir rédacteur de discours d’État. A dix ans, il s’intéressait déjà beaucoup à la politique, et l’histoire du traité de Versailles auquel mon père avait participé le passionnait. Geraldine quant à elle est une jeune fille de quinze ans assez introvertie, un peu fleur bleue et très sensible qui dévoile rarement ses sentiments. Sa passion des fleurs et des arbres ferait d’elle une merveilleuse botaniste. Victoria est plus extravertie. Elle aime l’art, la lecture, la musique, le cinéma, l’Histoire… Elle joue de plusieurs instruments et du haut de ses onze ans, rêve d’entrer à la Royal Academy of Music of London. Elle est encore un peu jeune mais déjà dotée d’un fort caractère. Comme pour tous mes enfants, je l’encouragerai toujours à persister dans ce qu’elle aime faire. A mon sens, c’est la clé du bonheur ! Aimer son métier est une chose, être passionné en est une autre mais je crois réellement au fait que l’amour et la passion puissent s’accorder avec la profession. Quand cela est le cas, l’être humain est capable de réaliser de grandes choses. J’avais écrit trois petites phrases il y a un moment sur un bout de papier :

Sans amour, nous ne croyons en rien.

Sans amour, il n’y a rien.

Sans amour, nous ne sommes rien.

Puis il y a Jack, un petit garçon plein de vie, qui un jour aimerait être pirate, un autre jour cowboy, ou alors comme il dit « chef de l’argent comme papa » ! Il comprend beaucoup de choses du haut de ses cinq ans, doté d’une très grande spiritualité, me demandant souvent comment était la vie avant lui. Il parle « d’ailleurs », disant que nous n’irons pas tout de suite « là-bas » car nos places ne sont pas encore prêtes. Il me parle souvent de mon père qu’il n’a pas connu, confiant qu’il venait le voir dans sa chambre par moment et qu’ils discutaient ensemble. Cela m’effraie un peu, je dois bien l’avouer… La magie de l’enfance n’est pas éternelle, et j’essaie d’être la meilleure maman possible pour eux, leur inculquant qu’ils ne sont pas plus importants que les gens démunis ou que nos domestiques (même si ce qualificatif m’a toujours déplu !) qu’ils doivent traiter avec le plus grand des respects. Chaque personne est unique et ils l’ont bien compris. Je ne veux que le meilleur pour eux, mais il serait peut-être temps que je le veuille aussi pour moi, oubliant par moment la femme que je suis, laissant trop souvent le premier rôle à la mère de famille. Il m’était compliqué de le dire avant, et c’est en écrivant tout cela que je me rends compte de vouloir ce changement. Je suis une mère, mais une femme avant tout qui n’est pas éternelle, alors il vaudrait mieux que je me réveille car arrivera le jour où ce sera trop tard.

La maison est calme, pas un bruit… Je regarde au loin notre forêt des Highlands, avec ses arbres par centaines, et notre pavillon rond en plein milieu. Il faudrait que je songe à y aller car l’envie de m’évader se fait grandement ressentir, puis l’air frais de la forêt me fera le plus grand bien… mais couverte cette fois-ci !

11h02 : Angy ne va pas tarder à arriver avec son petit teckel à poil dur, je vais aller me préparer, je suis contente de la voir.

22h52, vendredi 26 avril 1929 Inverness

Chère Angy,

De t’avoir vue hier fut un grand plaisir. Nos discussions sont toujours passionnantes, et de t’entendre raconter les histoires qui se passent dans ta vie me fait voyager, m’évader dans un monde d’indépendance que je t’envie. Je suis reconnaissante envers la vie pour mes quatre merveilleux enfants, mais je sais qu’il me manque quelque chose… Je m’égare et je n’ai pas envie que tu penses que je suis en train de me plaindre comme une petite fille qui n’a pas ce qu’elle veut, loin de là.

De t’avoir confié certaines choses m’a fait le plus grand bien. Je n’ai pas grand monde à qui parler ici, et de voir que tu me comprends me soulage beaucoup. Je vais repenser à ce que tu m’as dit, en essayant de l’appliquer. Tu es un vrai modèle de vie ! Je suis ravie pour la promotion tant méritée que tu as reçue à ton travail.

Merci encore pour le magnifique bracelet, je le porterai tous les jours, en attendant d’avoir la broche en diamants représentant une Panthère… Cela coûte une fortune, mais je garde espoir que George me l’offre un de ces jours en venant te l’acheter à Londres !!

Je me languis de te revoir mon amie…

Au plaisir de te lire,

Kate

Angy est mon amie d’enfance que la vie m’a gardée. Tant de personnes proches ont péri, ou se sont retrouvées exilées lors de la grande guerre de 14, mais Angy est toujours là. Ses parents avaient déménagé de Londres à Inverness à peu près à la même période que moi et elle les avait suivis avec Peter. Je l’aime beaucoup mais la vois peu. Quel courage d’avoir quitté Inverness pour Londres avec sa fille Beatrix une fois la guerre finie ! Pauvre Peter, parti combattre et fusillé par les Allemands en 17… Ils formaient un si joli couple ! Je l’aimais beaucoup. Beatrix n’avait que huit ans et il fallut à Angy assurer le rôle de père et de mère à la fois. Depuis ce moment, jamais elle n’a cessé de profiter de chaque jour que Dieu créa, n’ayant plus rien à perdre, décidant de se prendre en mains afin de réaliser ses rêves, sachant rebondir en se servant de sa force intérieure pour aller de l’avant. Avec foi et persévérance, elle parvint à travailler chez le grand joaillier français Cartier, devenue aujourd’hui chef du protocole de la maison, s’occupant de présenter les nouvelles collections aux personnalités, ainsi qu’aux membres de la famille royale, et d’en assurer le bon relationnel. C’est un vrai modèle de réussite, d’affirmation, de persévérance, et de foi. Ses parents habitent toujours non loin d’ici et malgré les nombreuses heures de train qui séparent Inverness de la capitale anglaise, elle vient très souvent les voir, pensant toujours à venir me rendre visite. Elle me manque beaucoup, et je suis très heureuse pour elle. Puissé-je moi aussi un jour réussir à aller de l’avant en devenant celle que j’aimerais être. En me l’ancrant dans le crâne tous les jours, cela finira peut-être par fonctionner.

Devenir celle que j’aimerais être.

Devenir celle que j’aimerais être.

Devenir celle que j’aimerais être.

Elle partit aux alentours de 15h20. Un beau soleil frappait la rosace en verre de la grande bibliothèque où j’avais pris place pour lire une des aventures d’Hercule Poirot. Je suis une grande admiratrice d’Agatha Christie. Je rêverais de la rencontrer un jour pour discuter de littérature avec elle. Les rêves sont encore gratuits. Mais je n’avais pas la tête à la lecture alors je mis ma paire de bottes et sortis afin de prendre un peu l’air. Notre jardin est ce que l’on peut appeler « à la française », avec de magnifiques fontaines et bosquets faisant jaillir d’impressionnants jets d’eaux. George est passionné par l’architecture et l’art français du XVIIIe siècle. Nous faisons d’ailleurs toujours le tour des châteaux lorsque nous sommes en France. Vaux-le-Vicomte et sa grande coupole, Chambord et son escalier à double révolution, et bien évidement le plus prestigieux (et mon préféré), Versailles ! Ses tableaux, son architecture, son histoire… Et le domaine de Trianon qui se trouve au fond des jardins… C’est ici que l’on peut trouver le hameau de la reine Marie-Antoinette. C’est une merveille de quiétude et d’apaisement, exactement ce que je cherchais pour notre jardin, alors George fit construire une petite ferme au fond du domaine pour mon anniversaire il y a quelques années. J’étais folle de joie ! Les enfants adorent venir ici pour nourrir les animaux.

Marchant dans le jardin en direction de la ferme, une douce petite brise caressait les feuilles, donnant l’impression de les entendre discuter entre elles. Le bruit de l’eau jaillissant des fontaines était semblable à celui de petites cascades, et le parfum des fleurs embaumait ce joli tableau naturel. Une fois arrivée à la ferme, j’aperçus notre jardinier Richard. C’est un homme très gentil, d’une cinquantaine d’années, travaillant depuis plus de trente ans pour la famille afin d’entretenir la beauté de ce parc. Bien avant lui, c’était André, son père, qui travaillait déjà comme jardinier ici. Sa femme et lui vivent dans la dépendance construite spécialement pour l’intendant du domaine. Je lui demandai comment se portaient les animaux, et il me répondit que tout allait bien à part Shell, une adorable petite brebis de quelques mois. En la prenant dans mes bras, je vis qu’elle s’était blessée à la patte gauche, pourchassée par des renards venant de la forêt et nous ayant déjà pris trois poules.

— Il faudrait installer des grillages plus solides madame, avec un renforcement plus adapté, c’est la seule solution pour être tranquille. J’en ai parlé avec votre mari, il ne vous a rien dit ?

Embarrassée, je lui répondis qu’il était très occupé avec la banque en ce moment, d’où le fait d’avoir omis de m’en faire part. Il se trouve que George et moi nous parlons peu ces derniers temps. Quand il rentre, nous passons à table pour le souper, puis la dernière tasse de thé dans le salon, il revoit ensuite ses dossiers avant de se coucher… Je rassurai Richard, lui disant que j’en parlerai mais une idée me traversa l’esprit ! Dans l’aile nord du manoir se trouve la salle des trophées où nous mettons toutes sortes de récompenses et autres souvenirs liés aux réussites des familles Sonjackmafer et Marston, dont une collection inestimable de fusils que papa m’avait léguée ! Passionné de chasse, il passait tous ses week-ends en forêt, m’emmenant avec lui de temps en temps une fois que j’en eus l’âge. Il devait y rester quelques balles et cela ferait l’affaire. Je ne toucherai pas les renards demain, loin de moi l’envie de faire du mal à un animal, mais juste leur faire peur, histoire de les éloigner au moins jusqu’à la pose du nouveau grillage. Cela me permettra également d’aller dans la forêt, depuis le temps que cela me trotte dans la tête.

23h31 : Je vais me coucher, je me sens un peu faible, ou juste très fatiguée. Une grosse journée nous attend demain et il faut que je sois en forme.

21h03, samedi 27 avril 1929

Mon genou me tire beaucoup ce soir, mais je vais tout de même raconter cette journée peu ordinaire. Depuis que j’écris ici, j’ai l’impression que des choses se passent dans ma vie, comme si mes paroles étaient écoutées par je ne sais trop quoi.

Je me suis installée dans mon bureau ce soir, à côté de la chambre de William. J’y ai placé le bureau assez imposant de mon père sur lequel il travaillait au parlement et qu’il m’avait offert lors de son départ en retraite. J’y ai fait construire au mur une bibliothèque de bois foncé tapissée de velours vert à l’intérieur. Contrairement à la grande bibliothèque familiale du deuxième étage, celle-ci ne contient que mes livres personnels. Pour le sol, il est recouvert de grands tapis ronds de couleurs verte et dorée masquant quasiment tout le parquet. Je m’y sens bien, mais jamais mieux que dans le boudoir, ma pièce préférée !

Aujourd’hui fut une journée de grand ménage de printemps, triant toutes les vieilleries qui s’entassent dans la cave et dans le grenier. Je suis retombée sur certaines de mes vieilles affaires, des chaussures, des habits… mais également sur d’anciens tableaux que j’avais peints. Quel choc en les revoyant ! Des paysages, des lieux, des enfants, des animaux… Je peignais tout ce qui me passait par la tête. Je ne les avais pas vraiment oubliés bien-sûr, mais de les revoir me fit penser à ce temps où l’insouciance existait, où mes rêves n’étaient pas que dans ma tête. D’ailleurs, je vis celui de la pyramide, ressemblant étrangement au dessin de mon fils Jack. C’est une toile représentant une grande allée menant à une immense pyramide aztèque. Je ne sais plus comment j’avais eu cette idée à cet âge-là, mais j’avais été inspirée ! Un soupir de nostalgie sortit naturellement à ce moment-là et Victoria qui me regardait justement, comprit tout de suite de quoi il s’agissait.

— C’est beau, maman ! Qui a peint ces tableaux ?

— C’est moi ma chérie, il y a un moment maintenant.

— Mais pourquoi as-tu arrêté ? C’est très joli ! Il faut que tu en refasses encore plein !

Elle me demanda si elle pouvait prendre celui où était peinte de dos une petite fille aux cheveux noirs jouant du violon sur une colline, faisant face à une belle vallée et un lac, pour l’accrocher dans sa chambre.

— Regarde maman, on dirait moi, non ? C’est moi, maman ?

Il est vrai qu’elle lui ressemblait étrangement. Je notais toujours la date à laquelle j’avais réalisé la toile au dos de mes tableaux et celle-ci indiquait 1902, soit seize ans avant la naissance de Vicky.

— Oui, c’est vrai ma chérie, on dirait toi ! Mais tu es bien plus jolie.

Reposant mes tableaux et continuant le rangement, je vis que l’heure tournait et il me fallait encore aller voir Richard. Passant voir George dans son bureau, il m’avoua avoir oublié de me raconter l’histoire des renards avec les poules, ce qui n’avait rien d’étonnant.

— Oui, tu as raison, il faut renforcer le grillage, oui. Peux-tu t’en occuper ? m’a-t-il dit sans grande conviction, tout en regardant les derniers papiers de la banque à traiter.

J’ai tant de choses à raconter, à partager, à apprendre, alors je me rassure en me disant que c’est une passade, comme dans beaucoup de couples… J’aime tant écrire dans ce journal. C’est un des moments que j’attends le plus dans la journée puisqu’ici, je me sens écoutée même si cela peut paraitre étrange étant donné que personne ne me lit. Je pris donc la direction de la salle des trophées pour y récupérer le fusil de papa, et me mis en route vers la ferme. Annonçant la validation du grillage à Richard, il prit peur en me voyant tenir le fusil. Lui expliquant alors à quoi cela servirait, il me souhaita bon courage, en me disant que « s’il vous arrive quoi que ce soit madame Sonjackmafer, criez mon nom, et j’arriverai aussitôt ! »

J’approchais doucement de l’entrée de la forêt où d’immenses arbres étaient dressés, formant une grande allée devant moi. Le soleil passait entre les feuilles qui bougeaient grâce au léger souffle du vent, et de magnifiques papillons volaient un peu partout. Une belle image tirée d’un tableau, mais plus je pénétrais dans la forêt, plus il faisait sombre. Les arbres étaient serrés, et en raison de leur taille très imposante, cachaient la lumière du soleil. Mais il m’en fallait bien plus pour m’impressionner ! D’un seul coup, j’entendis un bruit derrière moi, survenant d’un buisson. Par réflexe, je me retournai pour regarder ce que cela était, mais rien. Les battements de mon cœur commencèrent à s’accélérer, lorsqu’un autre bruit survint du buisson de devant, puis un autre, et encore un autre, et sans même avoir le temps de pointer mon arme, je vis quatre renards sortir des feuillages ! Sans perdre mon sang froid, je pris le fusil en main, mais en reculant, une énorme racine d’arbre me fit tomber au sol, me blessant au genou droit. Essayant de me relever, je pris appui sur l’arbre, mais mes mains totalement moites glissèrent, me faisant littéralement retomber au sol, la panique prenant le dessus. Plus les renards s’approchaient de moi, plus mon souffle s’accélérait et l’un d’eux, sûrement le chef de la meute, commença à mordre mes chaussures, pendant qu’un autre s’approchait de mon bras droit. J’avais beau hurler, j’étais trop éloignée de la ferme pour que Richard puisse m’entendre, et mon arme était tombée trop loin de moi lors de ma chute pour que je puisse l’atteindre. Me débattant aussi bien que possible tout en protégeant mon visage, rien n’y faisait, jusqu’au moment où un homme surgissant brutalement de nulle part et parlant une langue qui m’était alors inconnue, fit partir les bêtes avec de grands gestes ! Ce fut incroyable. Il me regarda droit dans les yeux pendant plusieurs secondes, puis prit la fuite sans même que je puisse le remercier ou lui demander qui il était.

Un peu sonnée de ma chute, je ne vis pas très bien son visage, mis à part une sorte de cape recouvrant une partie de sa tête, laissant apparaître des traits orangés sur le devant de son crâne ayant l’air rasé, de grands yeux bleus et d’énormes boucles rondes à ses oreilles. J’aurais dû me sentir paniquée, mais je réalise en écrivant que non, au contraire… Il venait tout de même de me sauver la vie.

La nuit commença à tomber, et il fallait que je rentre au manoir. Ayant du mal à marcher, je rebroussai doucement chemin jusqu’à la ferme où Richard se trouvait encore. M’apercevant boiter et un peu sonnée, il me demanda, inquiet, ce qu’il s’était passé.

— En voyant les renards venir brusquement vers moi, j’ai simplement trébuché sur une grosse racine, me faisant alors mal au genou, mais ne vous inquiétez pas Richard, tout va bien maintenant. Serait-il possible de me raccompagner au manoir ? Je ne me sens pas très bien, et gardez le fusil ici pour le moment, c’est préférable.

George et les enfants avaient terminé le tri dans le grenier et la cave.

— Que t’est-il arrivé, chérie ? demanda George inquiet.

J’expliquai que j’avais trébuché sur un caillou humide en voulant nourrir les animaux. Ils m’accompagnèrent tous dans le bureau où je me trouve actuellement, et Mme Macfarlane me monta à souper, faisant en sorte que je ne manque de rien. George et les enfants m’embrassèrent et Jack revint vers moi en me disant qu’il donnera « lui-même à manger aux animaux maintenant, car je ne veux pas que ma maman se fasse mal ! » Ce petit me surprendra toujours.

21h27 : George retrouva sa cornemuse dans le grenier, il était très content. Il jouait de cet instrument depuis son enfance, mais une fois les études de banquier commencées, il ne l’utilisa plus qu’occasionnellement, et depuis son entrée à la Royal Bank of Scotland en 1920, il ne trouva plus de temps du tout. Malgré tout, elle possède une valeur énorme pour lui puisqu’il l’avait achetée au moment d’aller combattre lors de la guerre de 14. Cela lui donnait le courage nécessaire lors des longues soirées au camp. Ce fut une période très difficile pour tout le monde. William n’avait que six ans, Geraldine venait de naître, et je me retrouvais seule à vingt-six ans, avec deux enfants en bas âge en pleine guerre mondiale, accompagnée d’une épée de Damoclès au-dessus de la tête, me disant que mon mari pouvait mourir à chaque instant. Heureusement que maman et Mme Macfarlane furent présentes pour m’aider, papa étant à Londres aux côtés du gouvernement afin de gérer cette crise, et les parents de George coincés à New-York. Le soulagement arrivait lorsque je recevais de temps en temps des lettres écrites de sa main me disant qu’il allait bien, que je lui manquais ainsi que les enfants. Je pleurais beaucoup, ce fut une période horrible…

Je ne peux m’empêcher de repenser à cet homme à l’allure atypique surgissant d’un coup. D’où venait-il ? Qui était-il ? Quelle langue parlait-il ? Était-il seul ? Je veux savoir qui il est ! Et pourquoi se trouvait-il là, à ce moment précis ? Beaucoup de questions me traversent l’esprit, et jamais je ne pourrai rester tranquille sans avoir de réponses. Et si c’était un vagabond qui vivait dans notre forêt ? Ou un fou qui nous espionne ? Non, non, non, une fois que mon genou ira un peu mieux, je retournerai discrètement dans la forêt sans que Richard ne puisse s’en apercevoir, car jamais il ne me laissera y retourner toute seule maintenant. Je sais que je prends des risques, mais mon instinct me dit d’agir et même si cela paraît imprudent, car oui, cela l’est au fond, je dois le faire !

Je vais boire une dernière tasse de tisane pour calmer un peu ma toux qui reprend ce soir avant d’aller me coucher et lire un peu. Mais c’est tout de même fou tout ce qui m’est arrivé aujourd’hui… Je suis confortablement assise dans le fauteuil de mon bureau, alors qu’il y a quelques heures, j’étais là, affalée sur le sol de la forêt, prête à servir de festin à des renards enragés. Cela devrait m’effrayer, mais pour une fois qu’une chose palpitante m’arrive ! Et moi qui me plaignait de ma vie un peu monotone…

22h45, dimanche 28 avril 1929

Je suis actuellement dans mon boudoir, dégustant une tasse de thé au citron. J’ai reçu hier une lettre de ma sœur Brittany voulant prendre des nouvelles. Cela me fit très plaisir, surtout lorsqu’elle évoqua certains souvenirs, dont notamment celui où je tenais à jouer à la vendeuse avec elle et Harry dans le grand grenier de l’hôtel particulier de nos parents à Notting Hill, allant souvent fouiller dans leurs affaires pour se déguiser comme si nous étions dans notre petite épicerie. J’aimerais les voir plus souvent mais Harry travaille comme avocat à Paris et Brittany vit avec son mari et ses enfants à Edimbourg, soit à plus de six heures de voiture d’ici, ce qui ne rend pas les choses évidentes. Je m’entends bien avec eux, et cela est très important de pouvoir compter sur les siens. Combien de familles se déchirent à cause d’égos mal placés, de rancunes, de la susceptibilité… Cela n’est qu’une perte de temps, car finalement, nous terminerons tous de la même manière : soit en cendres, soit à six pieds sous terre dans une boîte, alors pourquoi perdre du temps ? Je veux dire par là que nous sortons tous d’une femme, égaux par l’âme, alors autant bien faire les choses pour le peu de temps que nous avons à passer sur cette planète, et profiter de ce qu’elle peut nous offrir. Encore mon côté utopique, mais c’est très important pour moi d’inculquer à mes enfants les vraies valeurs de la vie. Le respect, la tolérance, le partage, la paix, l’honnêteté, et l’amour ! Même si je suis vieux jeu, cela m’est égal.