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Un employé fraîchement retraité du milieu des assurances, une paysanne brûlée pour sorcellerie en 1608, un druide éburon décédé accidentellement au IIIe siècle avant notre ère, et … non, pas de raton laveur. Malgré les apparences, il existe bel et bien un lien entre ces trois personnages, et des circonstances très particulières vont inciter François Jamine à le découvrir. Improbable quête pour laquelle il bénéficie fort heureusement d’un atout de taille en la personne de Myriam Trigault, une séduisante historienne sexagénaire quelque peu déjantée. Roman passionnant et solidement documenté, Le legs d’Aivacaunos emmène le lecteur d’un millénaire à l’autre en mêlant avec bonheur humour, pudeur, et sensibilité.A PROPOS DE L'AUTEUR Né à Namur en 1964, Hugues Alexan habite à présent à Bouvignes-sur-Meuse, un petit village médiéval accolé à la ville de Dinant. Cadre par la force des choses et rêveur par nature, épris d’indépendance et de son épouse, misanthrope capable d’aimer intensément l’être humain pris individuellement, ses principaux centres d’intérêt sont la lecture et – bien sûr – l’écriture. EXTRAIT La vieille Citroën Berlingo, rajeunie par sa récente peinture jaune vif, progressait prudemment en direction de Houyet sur la route qui serpente le long de l’Ébure, un affluent de la Lesse. Elle croisa un couple de piétons trop jeunes pour reconnaître la chanson de Supertramp qui s’échappait de la vitre ouverte côté conducteur. Arrivée à hauteur des premières habitations du village d’Aduat, elle ralentit et se gara dans une courte allée de graviers envahis d’herbes, qui jouxtait le pignon d’une ancienne bâtisse à colombages.François Jamine sortit du véhicule et se dirigea vers l’arrière pour en ouvrir le hayon, tout en continuant à fredonner A Soapbox Opera à la place de Roger Hodgson.
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Seitenzahl: 304
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Alexane,Ma fille que j’aime plus que je ne pourrais l’écrire.
À Lionel, Julie et Axel,Qui m’offrent la joie d’avoir une merveilleuse famillenombreuse.
À Papa,Qui ne pourra malheureusement jamais lire ce livre.
À Maman, Qui,j’espère, en lira encore de nombreux autres.
Le doute est à la sagesse et au respect de l’autreCe que la certitude est à la bêtise et à l’intolérance.Enfin, je pense…
Printemps 2011Aduat-sur-Ébure (arrière-pays de Dinant, Wallonie, sud de la Belgique)
La vieille Citroën Berlingo, rajeunie par sa récente peinture jaune vif, progressait prudemment en direction de Houyet sur la route qui serpente le long de l’Ébure, un affluent de la Lesse. Elle croisa un couple de piétons trop jeunes pour reconnaître la chanson de Supertramp qui s’échappait de la vitre ouverte côté conducteur. Arrivée à hauteur des premières habitations du village d’Aduat, elle ralentit et se gara dans une courte allée de graviers envahis d’herbes, qui jouxtait le pignon d’une ancienne bâtisse à colombages.
François Jamine sortit du véhicule et se dirigea vers l’arrière pour en ouvrir le hayon, tout en continuant à fredonner A Soapbox Opera à la place de Roger Hodgson.
C’était un gaillard de grande taille, mince même si une ébauche de bide alourdissait sensiblement sa démarche, ce qui n’avait rien d’alarmant chez un homme de soixante-deux ans. Ses cheveux commençaient franchement à tendre vers le blanc. Du moins ceux qui ornaient les côtés de son crâne, car les occupants du niveau supérieur avaient depuis longtemps choisi de se jeter dans le vide plutôt que d’accepter de se voir imposer la mode du gris. Nonobstant cette empreinte capillaire du temps qui passe, son visage oblong, ses traits légèrement anguleux sans être émaciés et la lueur amusée qui éclairait d’ordinaire ses yeux gris-bleu, appuyée par un petit sourire désinvolte, lui conféraient une apparence d’indéfectible jeunesse. Vêtu d’un jeans délavé et d’un T-shirt uni gris taupe, les pieds confortablement logés dans une paire de grosses chaussures au cuir assoupli par les années, il avait l’air de ce qu’il était, dans son corps et dans sa tête : un ado sexagénaire, désireux et heureusement encore capable de profiter pleinement de la vie.
Il entreprit de décharger le coffre et d’en transporter le contenu à l’arrière de la maison. Il déposa un premier cageot de plants d’aromates à côté d’un antique abreuvoir taillé d’un seul tenant dans un long bloc de pierre bleue, qui avait pris sa retraite au pied de la façade arrière, juste sous la fenêtre de la cuisine, après plusieurs siècles de service.
Avant de continuer son déchargement, il prit le temps d’ouvrir la porte de la maison pour libérer Chnouf, un croisé labrador-boxer qui s’engouffra dans l’ouverture et fit trois fois le tour de la pelouse ventre à terre avant de venir se fourrer contre ses jambes.
— Mais oui, mon pépère, je suis là ! dit-il en massant énergiquement le ventre de son chien qui s’était mis sur le dos, pattes en l’air, dès les premières caresses. Tu sais bien que je ne te laisse jamais longtemps tout seul, hein ? Allez, viens avec moi. Et t’auras pas intérêt à déterrer mes plantations, voyou !
Ils se dirigèrent vers la voiture, Chnouf trottinant et sautant joyeusement aux côtés de son maître. Celui-ci l’avait adopté dans un refuge quelques mois auparavant, alors qu’il venait d’emménager. Il ressemblait fort à un labrador doré, hormis quelques détails hérités du boxer : le museau légèrement plus court surplombant des mâchoires plus puissantes, les oreilles un peu plus petites, et une tache blanche au centre du poitrail. Lorsque François l’avait vu dans sa cage, triste et timoré, il s’était accroupi et lui avait tendu la main à travers les barreaux. Après quelques instants d’hésitation, le petit prisonnier s’était approché, avait effleuré de sa truffe humide le bout des doigts du visiteur, puis les avait léchés en remuant timidement la queue, avant de s’asseoir et de se laisser caresser. François l’avait ramené à la maison, faisant deux heureux d’un coup.
D’autres cageots contenant des plants de tomates, poivrons, concombres, et courgettes jonchèrent bientôt le sol à proximité de grands rectangles – paradoxalement destinés à la culture dite « en carrés » – dont les contours étaient délimités par de vieilles billes de bois. Vint ensuite le tour de plusieurs chèvrefeuilles et d’une glycine qu’il disposa le long de la clôture de châtaignier qu’il avait récemment posée.
Puis il alla chercher la brouette qu’il remisait à l’intérieur d’une espèce de cabane de planches en ruine, du côté où le toit de tôles rouillées ne perçait pas encore. Il grimpa à l’arrière du Berlingo, fit glisser dans la brouette une partie des sacs de terreau qui s’y trouvaient, et alla décharger l’engin près de l’abreuvoir en pierre. Quelques allers et retours suffirent pour transporter les autres sacs jusqu’aux rectangles potagers.
Il s’attaqua alors au nettoyage de l’abreuvoir. Il arracha les mauvaises herbes qui l’avaient colonisé, le vida du mélange de terre et de radicelles entremêlées qui y subsistait, et alla déverser le tout à l’extrémité du jardin, dans celui des deux bacs de compostage qui n’était pas destiné à engraisser le potager. De retour près de l’abreuvoir, il en examina le fond et constata avec plaisir que le propriétaire précédent y avait foré plusieurs trous destinés à éviter la stagnation de l’eau de pluie ; il n’aurait donc pas à le faire.
Il incisa les sacs au cutter et remplit de terreau la longue pièce de pierre calcaire évidée. Le support était enfin prêt à accueillir les aromates qu’il comptait y repiquer : du thym, de l’origan, de la ciboulette, de l’estragon, ainsi qu’une variété de basilic rustique qui se développait particulièrement bien à l’extérieur, et dont la tige pourpre et les grandes feuilles vertes aux reflets violacés n’étaient pas sans rappeler la menthe chocolat. Il pratiqua chaque fois de la même façon, creusant dans la couche d’humus toute fraîche un petit trou qu’il remplissait d’eau avant d’y déposer le plant et de le reboucher, sauf pour le thym qu’il déposa dans une cavité plus large qu’il combla avec des cailloux afin de le préserver d’une humidité excessive.
Il se redressa et contempla son ouvrage, tout en arquant le dos pour remettre en place ses lombaires endolories. L’endroit était orienté plein sud. Dans un mois ou deux, moyennant un arrosage adéquat lors des périodes de fort ensoleillement, le résultat devrait être assez sympa.
Il étala le contenu des autres sacs de terreau dans les grands bacs rectangulaires, en y mélangeant le compost qui s’était élaboré au cours des derniers mois, et y transféra les plants de tomates, de poivrons, et de cucurbitacées, entre lesquels il sema des radis, de la roquette et d’autres variétés de salade à couper.
Il alla ensuite dans la cabane en ruine où se trouvaient quelques vieux outils qu’il avait découverts là lorsqu’il avait pris possession des lieux. Il écarta une fourche d’un autre âge au manche vermoulu, s’empara d’une bêche nettement plus récente qui avait survécu aux deux dernières guerres, et gagna l’extrémité du jardin où il entama la pelouse à différents endroits espacés le long de la clôture. Il put ainsi planter les chèvrefeuilles et la glycine dans la terre fraîchement remuée, et termina en semant du persil dans une jardinière disposée à l’ombre de la cloison nord de la cabane, et en repiquant de la menthe en pleine terre de l’autre côté de celle-ci.
Restait à évacuer les sacs vides et à ranger le matériel dans la cabane, ce qu’il fit. Après quoi il s’accorda le plaisir de flâner quelques instants dans le jardin en admirant son œuvre.
— Bon, c’est bien beau tout ça, mais je commence à avoir la dalle ! Tomates – mozzarella au menu. T’en penses quoi, toi ?
Quand il lui parlait sur ce ton complice, le chien ne pouvait que manifester sa joie en agitant énergiquement la queue.
— Ce qui me plaît le plus chez toi, c’est que tu n’es pas du tout contrariant. C’est la première fois que je vis avec quelqu’un qui me fout vraiment une paix royale. Je parie que tu ne me feras pas la gueule, même si je flingue toute la bouteille de rosé que j’ai mise au frais.
Après s’être lavé les mains au robinet fixé sur le pignon le plus proche, il pénétra dans la cuisine, contourna la vieille table de ferme et sortit du frigo deux tomates « Roma », une boule de mozzarella, et une bouteille de vin rosé. La première de l’année. Il en avait acheté quelques-unes la veille parce que la météo annonçait des températures estivales pour les jours à venir. Elle ne s’était pas trompée : c’était une superbe journée.
Il déboucha la bouteille, qui devenait de plus en plus irrésistible au fur et à mesure qu’elle se couvrait de buée, et se servit un verre. Il laissa la première gorgée quelques secondes en bouche avant de l’avaler et de pousser un soupir de bien-être. Tout en sifflotant l’air qu’il avait en tête depuis son trajet en voiture, il coupa les tomates en tranches qu’il agença sur le contour d’une assiette, au centre de laquelle il plaça la boule de mozzarella ouverte en corolle après qu’il y eût esquissé une découpe octogonale. Il moulut du poivre en grains au-dessus des tomates, les sala, les arrosa d’huile d’olive, et décora l’ensemble de feuilles de basilic frais prélevées sur un plant qui survivait vaillamment dans un pot posé sur l’appui de fenêtre. Il disposa enfin sur un plateau l’assiette ainsi garnie, couteau et fourchette, le verre et la bouteille de vin, ainsi qu’une corbeille contenant quelques épaisses tranches coupées dans un pain gris à la mie très dense, et transporta le tout sur la table en pin qui attendait sur la pelouse.
Il s’assit sur l’un des bancs de bois rudimentaires qu’il avait fabriqués en même temps que la table et qui étaient disposés de part et d’autre de celle-ci, et attaqua son souper. Alors qu’il goûtait la saveur toute simple des aliments et la fraîcheur du rosé, l’odeur de l’herbe récemment coupée venait flatter ses narines, portée par la chaleur exceptionnelle de cette journée de printemps. Tout en mangeant, il profitait du soleil. À cette saison et à cette heure, pas besoin de parasol : les rayons chauffaient sans brûler, et c’était bien agréable.
Comme lors de chaque repas qu’il prenait en solitaire, il laissa son esprit vagabonder. Il regarda autour de lui, appréciant sa chance de se trouver à cet endroit à ce stade de sa vie. Une parcelle pas trop grande à entretenir, située au calme, un peu à l’écart à l’entrée du village, dans une région agréablement boisée. La maison était petite et dépourvue de luxe superflu, mais elle avait une âme et il avait su d’emblée qu’il s’y sentirait bien.
Lorsqu’il avait pris sa retraite, presque deux ans auparavant, il avait eu envie de venir s’installer dans la région d’où sa famille était originaire. Il connaissait l’endroit pour y avoir vécu des moments inoubliables pendant son enfance, quand il venait passer une partie des vacances chez ses grands-parents paternels.
Il avait dû faire preuve de beaucoup de patience, mais avait fini par trouver une demeure qui correspondait à ses souhaits, et dépassait même ses espérances, tout en restant dans les limites de son budget. Il habitait alors un petit appartement situé à Namur, ce qui lui avait permis pendant de nombreuses années de se rendre à pied au siège local de la compagnie d’assurances qui l’employait. Il l’avait vendu, avait acheté son coin de paradis à la campagne, et s’y était installé après avoir réalisé quelques travaux de rénovation et de transformation.
C’était une maison à pans de bois qui datait probablement du dix-septième siècle. Le propriétaire précédent, un vieux monsieur en partance pour une maison de repos dinantaise, situait même sa construction au seizième. Mais pour la vendre un peu plus cher, il l’aurait probablement encore vieillie de quelques siècles s’il n’avait craint de nuire à sa propre crédibilité.
Bien sûr, un toit en ardoises naturelles remplaçait à présent la couverture de chaume, et le torchis avait cédé la place à des briques recouvertes de crépi, de telle sorte que seule la structure de bois était encore d’époque.
Il fit cadeau du dernier morceau de mozzarella à Chnouf avant de débarrasser la table. Il regagna la cuisine, rangea assiette et couverts dans le lave-vaisselle et se dirigea vers le salon après s’être servi un dernier verre de rosé.
Il prit place dans le petit divan recouvert de fines couvertures aux motifs jaunes et orange, s’aménagea un nid entre les coussins écrus, posa son verre sur une table gigogne en rotin, et se plongea dans la lecture du second tome de l’œuvre de Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre. Il avait adoré le premier volume de ce roman d’aventures préhistoriques, dévorait le second et se réjouissait de lire les suivants, ignorant encore, à ce stade de sa lecture, que l’auteur n’allait pas tarder à être la proie d’une crise de redondance qui ne la lâcherait pas avant la fin de la saga. Treize pages et neuf centilitres de rosé plus tard, il commença à piquer du nez. La journée d’activité physique au grand air et le vin combinaient leurs effets soporifiques. Il lutta un peu, s’obstina à relire plusieurs fois le même passage sans l’assimiler, et finit par céder au sommeil dans une bienheureuse capitulation.
Il dormit suffisamment longtemps et profondément pour que son activité cérébrale atteigne le stade du rêve. Mais il n’y fut pas question de mammouths, d’ours des cavernes ou de rhinocéros laineux. Ni d’hommes de Neandertal ou de Cro-Magnon. Ni de la petite Ayla devenue adulte. Pas plus que de plants de légumes ou d’aromates. Il était debout, attaché à un poteau. Il sentait… non, pas « il ». Elle. Il était une femme. Elle sentait le garrot qui se resserrait autour de son cou. Elle n’éprouvait nulle rancune envers l’homme qui s’appliquait à l’étrangler, cet étranger venu expressément de Liège pour lui ôter la vie alors qu’il ne la connaissait point. Elle se surprit même à lui être reconnaissante de lui éviter de périr asphyxiée par la fumée s’échappant du bûcher, les poumons incapables de fournir le souffle nécessaire aux cris de douleur qu’elle voudrait pousser lorsque les flammes commenceraient à lui rôtir la peau. Elle pensa à ses parents, à sa vie avec eux et avec ses frères et sœurs, quand elle était petite. À ses enfants, à leur naissance, à son mari… Elle voulut respirer, mais l’air ne passait plus. Elle entrevit encore les gens qui la regardaient en poussant des cris de joie, de colère, de bêtise… Elle…
— NON !
Il se redressa, regarda autour de lui, se passa une main sur la gorge.
— Putain, quel rêve !
Il caressa la tête de Chnouf, qui s’était redressé en sursaut avant de venir poser son museau sur un des genoux de son maître. Il se leva et alla dans la cuisine se resservir un verre de rosé. Il allait finir par effectivement vider la bouteille, mais il sentait qu’il en aurait besoin s’il voulait arriver à dormir ce soir.
Ce qu’il ressentait était totalement différent de ce que l’on peut éprouver habituellement après un cauchemar. Il n’avait pas rêvé qu’on l’étranglait, ni qu’il assistait à la strangulation d’une femme, mais bien qu’il était cette femme que l’on étranglait. Il avait ressenti sa crainte de souffrir, son mépris envers la foule, la sensation d’étouffement… C’était ça le pire, cette sensation d’étouffement, indolore mais insupportable, et puis quand même douloureuse finalement, quand le manque d’air devient tel qu’on a l’impression de… de…
Il se leva brusquement, fonça à travers le salon, traversa le hall d’entrée, ouvrit la porte à toute volée et happa goulûment l’air nocturne. D’abord très vite, avant de s’efforcer de se calmer et de respirer profondément mais lentement. Quand il fut rassasié d’air frais, il referma la porte et retourna s’asseoir.
Il prit son verre et avala une grosse gorgée. Le vin froid lui fit du bien. Il n’essaya pas de reprendre sa lecture pour se changer les idées. Il savait qu’il n’arriverait pas à se concentrer sur les aventures de la jeune femme de Cro-Magnon, si passionnantes fussent-elles. Il préféra essayer d’analyser pourquoi il se trouvait dans cet état, en s’efforçant de se remémorer le rêve avec le plus de détails possible. Il en évita soigneusement les derniers moments, beaucoup trop pénibles, et s’appliqua plutôt à en « visionner » le début. Il constata alors quelque chose qui le fit blêmir.
Il est souvent difficile de reconstituer un songe dans son intégralité : c’est vague, diffus, décousu, incohérent… Celui-ci, par contre, était tout ce qu’il y a de plus clair, précis, cohérent, et réaliste, et il n’eut aucune peine à remonter jusqu’au début du rêve qu’il venait de faire. Et même au-delà. Aussi loin qu’il voulait, en fait.
Il frissonna en comprenant ce qui se passait. Enfin, comprendre n’était peut-être pas le terme exact. C’était ahurissant. Et flippant aussi.
Ce qui avait surgi dans son sommeil n’était pas un simple rêve.
C’étaient des souvenirs.
Les souvenirs de quelqu’un d’autre.
Printemps 1607Village d’Aduat (sud de la Principauté de Liège, Saint Empire romain germanique)
Gilles ramassa encore une branche morte, qu’il brisa en trois en la faisant ployer sous son pied jusqu’à ce qu’elle craque. Les morceaux rejoignirent une des deux brassées de bois qui gisaient l’une à côté de l’autre à quelques toises de là. Il mit un genou en terre pour attacher chaque fagot avec l’une des extrémités d’une même corde. Après quoi il se releva et fit quelques pas en direction d’un bosquet formé de très jeunes chênes. Celui-ci était traversé par une étroite ligne de feuilles tassées qui formaient au sol l’esquisse d’un fin sentier, que l’on devinait plus qu’on ne le voyait, mais qui n’avait pas échappé à l’œil exercé du jeune braconnier. De même que le terrier dont l’entrée se trouvait un peu plus loin, au départ de cette piste formée par le passage répété d’un petit animal.
Il regarda alentour pour s’assurer que personne ne l’observait, s’accroupit et écarta les branches pour accéder à l’intérieur du bosquet. Un sourire satisfait éclaira le visage encore glabre du garçon lorsqu’il vit la fourrure grise inerte. Il desserra le collet pour en dégager le lapin, entrouvrit son ample chemise de grosse toile, y glissa sa prise et reboutonna le vêtement. Puis il se redressa et alla ramasser ses branchages qu’il porta en faisant passer la corde en travers d’une de ses épaules, les fagots se retrouvant ainsi suspendus, l’un à hauteur de son ventre, et l’autre au niveau du bas de son dos.
Ses yeux bruns brillaient de malice. La chasse était interdite, mais par contre, en ce pays où le bois abondait, l’affouage se pratiquait sans beaucoup de restrictions. Non seulement un des fagots dissimulait la bosse formée par le rongeur à l’endroit où sa chemise rentrait dans son haut-de-chausses, mais le ramassage de bois mort constituait une excellente raison pour expliquer sa présence en forêt si besoin était.
De toute façon, il ne risquait pas grand-chose. Les deux sergents qui surveillaient habituellement cette partie des terres du seigneur de Montfort ne représentaient pas une menace très sérieuse. Le gros Georges Massart était peut-être mauvais comme une teigne, mais il était tellement lent d’esprit qu’on disait de lui qu’en venant au monde, il avait laissé une partie de sa cervelle dans le ventre de sa mère. Quant à Jean Steinier, c’était un bon bougre, pas trop zélé lorsqu’il s’agissait de protéger des forêts giboyeuses à souhait contre quelques bricoles posées par tout un chacun en vue d’améliorer un tant soit peu son ordinaire.
Le jeune garçon prit le chemin du retour. Il aimait parcourir les bois, particulièrement lors de journées comme celle-ci. Il avait plu la veille et pendant la nuit, et le soleil qui égayait à présent la forêt en révélant les différents verts des feuillages de chênes, de hêtres et de charmes, amplifiait en les chauffant toutes sortes d’odeurs qui eussent dû être nauséabondes – puisqu’émanant de végétaux en décomposition ou d’excréments d’animaux –, mais se mêlaient en une association miraculeusement agréable.
Il atteignit rapidement le bord de l’Ébure. À cette saison, la petite rivière était encore tumultueuse et, par endroits, relativement profonde. Il longea la rive bordée de rochers garnis – voire même envahis, dans cette partie sylvestre de son cours – de mousse et de petites fougères scolopendres. Environ cent cinquante toises plus loin, par contre, il parvint à un endroit où la pente douce de la rive hébergeait des saules, certaines zones plus spongieuses étant même recouvertes de cresson.
Tout en marchant, il pensa à son père, Martin, tombé mort un an plus tôt, alors qu’il bêchait le carré de terre dans lequel sa mère allait semer les raves et les courges pour la soupe de cet été-là. C’était lui qui lui avait appris à repérer les passages du gibier, à nouer un collet, et à ne pas se faire pincer par les sergents. Sa disparition ne facilitait pas les choses. Au sein de la famille, la plus grosse part du labeur dans les champs reposait sur ses épaules, sans compter les diverses besognes dont il s’acquittait à l’occasion, tant à la maison que pour compte d’autrui. Et Gilles, qui vivait son treizième ou peut-être quatorzième printemps, devait à présent, ainsi que sa mère, prendre ces travaux en charge en plus de leurs tâches respectives.
Il arriva à l’endroit où les flots torrentueux quittaient l’ombre du bois pour s’écouler entre des berges verdoyantes balisées d’aulnes noirs, qui bordaient des prairies où des vaches étaient mises à paître avec leurs veaux. Sur la rive où il se trouvait, les pâtures cédèrent rapidement la place à un champ de seigle longé par une route de terre, qu’il emprunta là où elle virait à angle droit pour suivre le cours de la rivière. Il traversa au pont de pierres, et longea une partie de la tenure1 de Nicaise Monaux, chez qui il avait travaillé une partie de la journée : les bâtiments – dont le moulin – et un grand champ de blé. Il parcourut encore environ une centaine de toises entre champs et prairies avant d’arriver à hauteur d’un petit groupe d’habitations.
Le hameau du moulin, situé à un peu plus d’un quart de lieue du village proprement dit, regroupait une dizaine de maisons de manouvriers et de petites cinses2, dont celle de sa mère.
— Ah, tu es allé au bois, mon gars ! lui lança celle-ci lorsqu’il pénétra dans la maison familiale. Je me disais bien que ce n’était pas de chez Nicaise à ici que tu pouvais prendre autant de retard.
— Ce n’est pas tant pour boisiller que je suis allé jusque-là, répondit-il. On a besoin de moins de bois par ce temps-ci. Mais il en faudra quand même un peu pour cuire ce gaillard-là, ajouta-t-il en sortant fièrement sa prise de sa cachette.
C’était le genre de circonstances où Gilles se sentait particulièrement heureux, envahi qu’il était par le sentiment d’exister vraiment. Un moment magique, où le sourire de sa mère, le regard admiratif de sa jeune sœur Isabeau, et les cris d’enthousiasme de Jacques et Louys, ses deux petits frères, transformaient un des lapins qui pullulaient dans les environs en un fantastique présent.
Sa mère attrapa le gibier par les oreilles et le souleva à hauteur de ses yeux, le soupesant du bras et du regard.
— Merci, mon Gilles, dit-elle en posant la bestiole à même le sol de terre battue. Je ferai un ragoût pour demain, ça nous changera de la soupe aux pois et au lard. Nous, on a déjà mangé. Je suppose que tu as faim, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la cheminée de pierres où des braises maintenaient au chaud le contenu d’une petite marmite de terre cuite posée sur un trépied en fonte.
— Et comment !
Il attrapa un tabouret et prit place à la petite table vaguement triangulaire qui se trouvait non loin du feu. Il coupa une épaisse tranche de pain dans une grosse miche qui trônait sur la table, la réduisit en morceaux qu’il laissa tomber dans l’écuelle de soupe que sa mère venait de poser devant lui, et attendit quelques instants que le pain s’imbibe, en le remuant avec sa cuillère en bois, avant de commencer à manger.
Pendant que son fils aîné soupait tout en écoutant les bavardages de ses cadets, Anne Gilbau entreprit de dépiauter, vider et découper le lapin. Ils allaient tous apprécier un bon ragoût. À cette saison, ils commençaient à saturer des pois secs qui les avaient nourris tout l’hiver – surtout depuis que la saison des choux et des poireaux était passée – et qu’ils continuaient à consommer plus souvent qu’à leur tour en attendant les légumes d’été.
Elle s’efforçait bien d’apporter un peu de variété en préparant des soupes de mâche, de cresson, ou d’orties, mais ça ne valait pas un peu de viande et même si Gilles adorait braconner, elle lui était reconnaissante d’avoir pris la peine d’aller poser des collets et les relever, en plus de son travail habituel.
Quoi qu’il en soit, l’essentiel était qu’ils mangeassent à leur faim, ce qui avait heureusement toujours été le cas jusqu’à présent. Ils devaient certes travailler dur, et plus encore depuis la mort de son homme, mais s’ils ignoraient ce qu’était l’opulence, ils n’avaient par contre jamais manqué du strict nécessaire.
Leur maison, notamment, constituait un abri appréciable où passer les nuits, et aussi les dimanches d’hiver. C’était une habitation aux murs de torchis. Ses dimensions modestes, l’épais toit de chaume et l’absence de fenêtres, permettaient à un petit feu de bois et à la présence de bétail à l’extrémité opposée de la pièce d’y maintenir une température supportable, même au plus fort des froidures, lorsque les tronçons les moins tumultueux de l’Ébure, là où elle est la plus large et la plus profonde, se couvraient d’une couche de glace tellement épaisse que l’on pouvait y traverser à pied.
L’espace réservé aux gens faisait environ trois toises de long sur deux de large. Outre la table et les tabourets, le mobilier se résumait au lit familial – grand bac de bois sur pieds, sur le fond duquel était posé un matelas bourré de paille et une couverture – et à deux grands coffres abritant, l’un les vêtements d’hiver et des couvertures supplémentaires, et l’autre des provisions de nourriture. Divers objets étaient pendus à des clous plantés dans les poutres qui formaient la structure des murs : louche, poêle et quelques autres ustensiles de cuisine à proximité de la cheminée ; de l’autre côté de celle-ci, un porte-seaux débarrassé de ses récipients posés par terre ; manteaux et coiffes, à portée de main de la porte ; en face, plusieurs pots de tailles différentes, contenant du lard salé et des aromates, reposaient sur l’unique étagère fixée, elle aussi, à deux des éléments formant les pans de bois.
Dans le fond de la pièce à vivre, une double barrière en bois donnait accès à la partie du bâtiment réservée aux bêtes. Une cloison faite de planches de récupération y séparait l’étable – où l’unique vache, rentrée pour la nuit, était couchée face à une mangeoire vide et une demi-futaille remplie d’eau – de la porcherie. Celle-ci était elle-même scindée en deux zones distinctes hébergeant chacune une truie avec, pour l’une d’elles, une douzaine de gorets qui ne cessaient de couiner que pour dormir ou téter leur mère. Un plancher, assemblé à cinq ou six pieds au-dessus du sol, permettait d’exploiter cette partie de la demeure sur deux niveaux. À l’étage, accessible par une échelle, environ un tiers de l’espace était fermé et abritait le poulailler, dont une des deux portes, fermée pendant la nuit, donnait sur l’extérieur. Les deux tiers restants servaient à entreposer une partie du foin en hiver.
— Au fait, dit Gilles, Antoinette a accouché cet après-midi. Elle a eu une fille. Mais j’ai entendu Marie-des-eaux dire à Nicaise qu’elle risquait bien de mourir cette nuit, ou peut-être demain.
Antoinette était l’épouse de Nicaise Monaux, le meunier. Et Marie-des-eaux, la sage-femme.
— Ah ? fit Anne. C’est curieux qu’elle puisse dire ça. Il y a parfois des enfants mort-nés, ou alors qui meurent plus tard de la fièvre ou des coliques, mais pas dans les heures qui suivent la naissance. À moins qu’elle ne soit trop faible pour téter…
Elle avait parlé sans émotion apparente. La mort d’un enfant était quelque chose de tellement fréquent que c’en était normal, même si toujours pénible pour les parents. Elle-même serait en cet instant entourée de trois fils et trois filles, si la vie n’avait pas abandonné sa progéniture à deux reprises.
— Non, ce n’est pas la petite qui va mourir, rectifia le garçon. Elle, elle va bien. C’est Antoinette. Elle est déchirée à l’intérieur et elle se vide de son sang petit à petit. La vieille Marie a dit qu’il n’y avait rien à faire et qu’il n’y avait guère de chances que ça s’arrête tout seul. Elle a mis la petite au sein, elle l’a ondoyée, et elle est rentrée chez elle.
Lui aussi s’était exprimé sans paraître très affecté par cette évocation d’une mort annoncée. Le décès d’une femme en couches ou des suites de celles-ci, s’il était plus rare que le trépas d’enfants en bas âge, n’avait toutefois rien d’exceptionnel. Ce n’était certes pas réjouissant, mais ça faisait partie de la vie et il fallait bien s’en accommoder. Ce qui ne l’empêcha pas d’ajouter :
— C’est triste pour ses enfants. Et puis, la petite, comment va-t-on la nourrir si sa mère meurt ? Elle ne sait pas encore manger ! Elle va mourir, elle aussi !
Anne le considéra avec dans le regard toute la fierté et la tendresse d’une mère qui constate une fois de plus l’aptitude de son fils à se soucier d’autrui. Elle n’appréciait guère l’égoïsme et l’indifférence affichés par la plupart de ses semblables. Mais heureusement, dans ce domaine comme dans bien d’autres, elle était généralement rassurée par l’attitude et les propos de ses enfants.
— Oui, ça va être un problème, confirma-t-elle. Mais il y a moyen de nourrir un nourrisson avec du lait de vache, s’il accepte de boire autrement. Demain, quand tu seras chez Nicaise, viens me prévenir si la petite perd sa mère. J’irai voir ce que je peux faire.
Ils changèrent de sujet et la conversation se poursuivit, chacune des cinq personnes présentes commentant sa journée ou rapportant quelque anecdote. Puis Gilles essuya l’intérieur de son bol avec un dernier morceau de pain, lécha soigneusement sa cuillère, et se leva. Il faisait beau et les jours étaient longs. Il lança en souriant une plaisanterie à l’intention de sa mère et s’en alla, vite rattrapé par une repartie bien sentie de celle-ci, en entraînant ses frères et sœur dans son sillage.
Restée seule, Anne se réjouit du silence retrouvé. Elle adorait profiter de la présence parfois bruyante de ses enfants, mais elle avait besoin de réfléchir aux conséquences de ce qu’elle venait d’apprendre.
Tout en préparant son ragoût.
Elle retira la soupe de la cheminée, remit un peu de bois sur le feu et y plaça une autre marmite dont elle avait au préalable graissé le fond avec un peu de lard. Elle y jeta les morceaux de lapin qu’elle fit revenir pendant quelques minutes. Elle versa ensuite un peu d’eau et ajouta du thym et les gousses d’ail qu’Isabeau avait coupées en fins morceaux quelques instants auparavant.
Le tout allait cuire jusqu’à ce qu’elle couvre le feu, juste avant de se coucher, et mijoter à nouveau pendant plusieurs heures le lendemain.
Oui, il fallait qu’elle réfléchisse à ce qu’elle venait d’apprendre. Et à ce que le décès – par essence inéluctable, mais en l’occurrence tout proche – d’Antoinette Monaux, allait probablement engendrer comme changements dans sa vie.
Quand Nicaise Monaux et elle étaient jeunes, ils se seraient mariés sans la moindre hésitation si ça n’avait tenu qu’à eux. Anne avait un corps bien fait, un visage fin, hâlé par le travail aux champs, et des cheveux châtains parfaitement assortis à ses yeux bruns, lesquels trahissaient l’intelligence et l’humour de leur propriétaire. Deux fossettes achevaient de rendre irrésistible un sourire qui eut déjà été ravageur sans ce détail. Nicaise était un peu plus grand qu’elle, bien proportionné, et doté d’une musculature déjà respectable qui ne demandait qu’à se développer. Sous ses cheveux blonds, des traits épais n’arrivaient pas à enlaidir un faciès viril qu’adoucissaient deux yeux bleus très clairs. Mais surtout, ils partageaient un attrait évident pour les plaisirs de la vie, ainsi qu’un mépris des conventions, assorti d’une certaine forme d’insolence dans leurs relations avec les autres.
Ces traits de caractère furent cependant battus en brèche par d’incontournables contraintes en vigueur en ce temps et en ce lieu. La moindre n’étant pas la difficulté de se marier sans le consentement de ses parents, même pour des personnes majeures. Mais on devait également compter avec le fait que l’union d’un homme et d’une femme de conditions différentes était mal acceptée par la plupart des gens. Or il fallait vivre : trouver un logement, du travail, ce qui était quasi impossible si l’on était mis au ban de la famille et de la société. Il eut alors fallu quitter le village, voire la région, pour aller s’installer ailleurs. Mais où ? Au-delà de quelques lieues à partir de son village d’origine, on était un étranger, et la méfiance envers ceux-ci n’était guère préférable à l’ostracisme que l’on fuyait.
Force était donc de choisir son fiancé ou sa fiancée parmi les jeunes gens de mêmes fortune et classe sociale que soi, et de l’épouser avec l’aval de ses parents. À moins que ces derniers ne s’arrogent carrément le droit de choisir leur gendre ou bru, en accord avec les géniteurs de celui-ci.
Ce fut le cas pour Nicaise.
Son père tenait le moulin du village, ainsi que les champs et pâtures inclus dans le bail. C’était une position lucrative, et donc enviable à défaut d’être estimée, qui allait lui permettre de trouver pour son fils aîné une épouse pas trop mal dotée. C’est ainsi que celui-ci se retrouva uni pour la vie – Dieu bénisse la bienveillance paternelle ! – à Antoinette Dohy, fille d’un respectable sainsier de Furfooz. Lequel était vraisemblablement trop heureux d’assurer ainsi l’avenir de sa chère enfant, tout en mettant un terme à plusieurs années de pénibles prospection et négociation. L’objet de la transaction était en effet une jeune personne à laquelle même l’imagination la plus folle eut été bien en peine de trouver quelque attrait. Plus sèche que mince, plus banale que laide, plus austère que triste et plus bête que méchante, Antoinette parlait peu, ne riait jamais et ne souriait guère plus. On ne pouvait somme toute pas lui reprocher grand-chose, si ce n’était d’aborder l’existence sans la vivre et d’attendre de son entourage qu’il en fît autant. Est-il besoin de préciser que sa conception de la sexualité n’était pas des plus émoustillantes ? L’heureux élu s’aperçut bien vite que dans l’esprit de sa légitime, l’expression « devoir conjugal » prenait tout son sens. Ce qui l’arrangea par ailleurs fort bien : il se plaisait bien mieux dans d’autres bras que les siens, et durant toutes les années qui suivirent, ils ne s’imposèrent cette pénible formalité que pour engendrer leur descendance à un rythme suffisant pour satisfaire aux convenances et assurer un support à leurs vieux jours. Et encore fallait-il que Nicaise eût d’abord fait un détour par le cabaret du village pour y absorber de quoi se stimuler le sang et rendre ses sens moins exigeants. Fort heureusement, le corps d’Antoinette, si peu attirant qu’il fût, était aussi fertile que son esprit était aride, et chaque saillie s’avérait généralement productive.
Les choses se passèrent différemment pour Anne.
Qu’ils fussent résignés ou satisfaits de leur sort, ses parents ne nourrissaient pas d’ambitions particulières au sujet de leur fille. Elle fut donc libre de choisir son mari parmi les prétendants issus de son milieu social. Elle n’avait que l’embarras du choix, mais aucun ne l’attirait vraiment, chacun d’eux étant qui trop brutal, qui trop bête, qui trop paresseux, qui vraiment trop laid… et de toute façon jamais aussi rudement gentil, grossièrement beau, et raisonnablement fou que son Nicaise.
Ne voulant surtout pas rester vieille fille, elle finit par faire ce qui lui semblait être le moins mauvais choix, en la personne de Martin Jaminet. Réputé travailleur, celui-ci n’était ni dépensier ni porté sur l’alcool, et Anne le voyait comme un homme calme, gentil, à l’intelligence un peu bovine. C’était un garçon robuste, ni beau ni laid – « del sôrte qui gn’a d’pus »3, pour reprendre l’expression consacrée – et surtout blond aux yeux bleus, comme Nicaise, ce qui n’était pas sans importance et constituait un critère de sélection à
