PAKH'M - Hugues Alexan - E-Book

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Hugues Alexan

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Beschreibung

Quand la nature reprend ses droits...

Tout a commencé parce qu’une bouche de captage d’eau de mer était partiellement obstruée par un corps solide non répertorié dans la base de données du système de filtrage. Un incident apparemment anodin mais qui, de fil en aiguille, allait déboucher sur un constat décisif : la vie sur la terre ferme était à nouveau possible pour les mammifères.
Il n’en fallait pas plus pour que Jonatan Jonas et quelques autres scientifiques soient envoyés en reconnaissance sur le continent…

Passionnant roman d’aventures qui emmène le lecteur dans un monde où une nature plus luxuriante que jamais a repris ses droits, Pakh’m est aussi un roman philosophique dans lequel l’auteur brosse un portrait atypique de l’espèce humaine, cet ensemble d’animaux bizarres au sein duquel la violence, l’intolérance et la cupidité côtoient la paix, le respect d’autrui, la sagesse et l’humour.

Un roman d'aventures et de science-fiction qui emmène les lecteurs dans un monde où l'humanité a bien changé.

EXTRAIT

Jorge était donc profondément enfoncé dans son fauteuil, attendant que rien ne se passe, comme la plupart des nuits où il était de garde. Il lisait un bouquin en écoutant de la musique et s’apprêtait à entamer un paquet de chocolat lorsqu’une alarme visuelle et sonore le ramena à la réalité. Le problème concernait la bouche de captage numéro vingt-sept, une des plus proches de la côte et donc située à une profondeur relativement faible. Le système bloquait le démarrage du broyeur-déchiqueteur, car il n’arrivait pas à identifier avec certitude un solide soumis à son analyse. Jorge prit connaissance des données et sentit une bouffée de chaleur envahir son visage et la sueur sourdre de ses pores.
— Merde, c’est pas vrai !
L’analyse des données laissait penser qu’il s’agissait d’un cadavre. Un cadavre humain, s’entend.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Namur en 1964, Hugues Alexan habite à présent à Bouvignes-sur-Meuse, un petit village médiéval accolé à la ville de Dinant.
Cadre par la force des choses et rêveur par nature, épris d'indépendance et de son épouse, misanthrope capable d'aimer intensément l'être humain pris individuellement, ses principaux centres d'intérêt sont la lecture et - bien sûr - l'écriture. Pour notre plus grand plaisir.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

À Joëlle, pour tout…

Préface

Rendons à César ce qui appartient à César. Si je me permets d’écrire les lignes qui suivent, c’est parce que lors d’un des nombreux bivouacs qui ponctuèrent notre expédition terrestre, Jonatan Jonas posa une question apparemment anodine, mais en réalité fondamentale.

Nous avions installé le campement et pris notre repas du soir, et chacun de nous profitait à présent de l’ambiance inlassablement rassurante que seul un feu de bois peut offrir, tant par la magie du spectacle que par les effluves qui en émanent et les chuintements et crépitements qu’il provoque.

La conversation était animée et reflétait la tension mêlée d’émerveillement qui nous avait accompagnés toute la journée. Seul Jonatan restait silencieux, le regard plongé au cœur des braises, les flammes se noyant dans ses yeux. Il dut sentir que je l’observais, car il tourna le visage vers moi, me contempla un moment sans que je sache trop s’il me voyait vraiment, puis, m’associant au mystère de ses pensées, articula ces quelques mots : « Comment en est-on arrivé là ? »

Un petit bout de phrase constitué de six éléments tout simples. Mais ce voile de simplicité une fois levé, laissait apparaître l’interrogation essentielle qui avait probablement déjà effleuré au moins inconsciemment tout habitant de Mundaqua : qu’est-ce que l’humanité, et comment a-t-elle pu évoluer jusqu’à devenir ce que nous connaissons aujourd’hui ?

Je me suis parfois demandé par après si Jonatan, en posant cette question, en avait lui-même mesuré toute la portée, ou si mes neurones m’avaient encore joué un tour en s’emballant sans raison (j’ai souvent du mal à contrôler leur enthousiasme). Mais sa finesse d’esprit et la profondeur de sa philosophie, que j’ai eu l’occasion d’observer à plusieurs reprises, me poussent à croire que l’intensité de sa pensée n’avait d’égal que le laconisme de sa formulation, car pour des gens comme lui, et contrairement aux intellectuels bavards dans mon genre, les mots compliqués sont rarement nécessaires pour exprimer l’essentiel.

Toujours est-il qu’après quelques instants de réflexion, j’ai entrepris d’exposer ma conception de l’histoire humaine, étayée par mes connaissances, animée par mes sentiments, et succinctement reproduite ci-après.

Avant de décrire ce qu’a fait l’homme et pourquoi il l’a fait, peut-être faudrait-il définir ce qu’il est. Ou plutôt tenter de donner une ébauche de définition, car ce n’est pas chose aisée. Un métazoaire, vertébré, mammifère, capable de se tenir debout sur les pattes postérieures et pouvant saisir des objets avec les mains qui terminent ses membres antérieurs ? Certes. Mais c’est aussi le cas de certains de ses ancêtres ou cousins primates que l’on n’assimile pas pour autant à des humains. Alors ? Ce qui distingue l’homme des autres animaux, ce sont probablement son aptitude à la métaphysique, sa conscience d’exister et de ce que les autres existent, mais aussi, et surtout, sa formidable capacité d’imagination, de création et d’invention.

Peu importe, finalement, où et quand l’homme fit son apparition. Peu importe à quoi ressemblaient exactement ces ramapithèques, australopithèques et autres grosmotspithèques. Peu importe à partir de quel moment un des descendants d’un de ces primates présenta des caractéristiques telles que d’aucuns décidèrent arbitrairement, des millénaires plus tard, qu’il s’agissait d’un être humain. L’essentiel est qu’au terme d’une longue évolution morphologique et intellectuelle naquit l’espèce que nous représentons aujourd’hui, dans laquelle chacun de nous se reconnaît spontanément, et qui s’auto-baptisa « homo sapiens » (en toute modestie), voire « homo sapiens sapiens » (non pas que cet ultime stade de l’évolution fût affecté d’un bégaiement, mais il semblerait qu’un doublement du qualificatif se soit avéré nécessaire pour permettre audit « homo » de se convaincre de sa sagesse).

Ces animaux devenus si différents des autres ont toujours vécu en meutes – pardon ! En communautés organisées –, car ils avaient en eux l’instinct d’entraide… et d’utilisation d’autrui.

L’esclavage sous quelque forme que ce soit, l’asservissement de ses semblables ou d’autres espèces animales n’ont jamais été totalement absents du cerveau humain. De même, et c’est heureux, que la bonté, la générosité, l’altruisme, la sensibilité, l’amour…

Les hommes se rassemblèrent en villages, puis, à des époques différentes selon les parties du monde, en villes au sein desquelles ils pouvaient habiter, boire, manger, dormir, se reproduire, commercer, mener une vie sociale élaborée, tout en se protégeant des prédateurs extérieurs de toutes sortes, y compris la leur.

Dans un premier temps, ces villes construites par des sociétés précises, à des endroits précis, en fonction de besoins précis, répondirent correctement à l’attente de leurs créateurs. Mais à partir du dix-neuvième siècle, un phénomène nouveau fit son apparition : l’industrialisation. Et, d’une manière générale, le développement des sciences, de la technique, et des moyens de communication, à quoi vint s’ajouter la croissance quasi exponentielle de la population mondiale.

Quelques chiffres valent la peine d’être cités pour illustrer ce dernier point. On estime que notre planète comptait approximativement trois cents millions d’êtres humains en l’an 1000. Ils n’étaient encore que sept cents millions en 1750, mais environ un milliard sept cents millions en 1900. Ce nombre passa à plus ou moins deux milliards et demi en 1950, pour atteindre quatre milliards dans les années 1970 et franchir le cap des six milliards lors du passage au troisième millénaire. En 2050, on dénombrait onze milliards six cent quarante millions d’âmes. Et dix-sept milliards huit cent dix-neuf millions en 2094. C’est en cette année que se situe le point d’inflexion vers le bas de la courbe démographique mondiale, conséquence du caractère fini des ressources de la planète, mais également de différents facteurs que je décris plus loin.

Les villes de plusieurs millions d’habitants devinrent monnaie courante, s’accompagnant de nombreux problèmes de délinquance, dépressions nerveuses, stress et autres maladies nouvelles.

Mais surtout, la pollution atteignit des proportions alarmantes, car les hommes de cette époque ne prirent conscience des conséquences néfastes de l’industrialisation que longtemps après avoir commencé à en apprécier les bienfaits matériels, et même alors, ils réagirent trop lentement et sans la vigueur qui s’imposait, prisonniers tant de leurs modes de vie que des mécanismes économiques et financiers qui régissaient la politique mondiale.

Les villes s’étaient mal adaptées à cette évolution. Situées aux mêmes endroits que leurs « ancêtres », ces cités agrandies et modernisées étaient devenues bruyantes, parcourues par des véhicules aux émanations toxiques et malodorantes. Leurs égouts ne charriaient plus seulement des déchets naturels, mais des détergents et autres produits chimiques dangereux pour la faune et la flore des cours d’eau dans lesquels ils se déversaient. En outre, les usines des parcs industriels entourant ces villes évacuaient également leurs gaz et résidus de toutes sortes dans l’atmosphère et les fleuves.

Quelques domaines-clés quant au bien-être de l’humanité avaient heureusement progressé : médecine, productivité de l’agriculture, suffrage universel, Justice… mais ils n’étaient pas répartis équitablement de par le monde.

Parallèlement, l’armement s’était effroyablement développé et diversifié. Et lui, on le trouvait partout…

La possibilité que la planète soit détruite – au moins partiellement – par une guerre nucléaire fut souvent évoquée, et beaucoup de romanciers et de cinéastes firent d’ailleurs leurs choux gras de cette perspective. Mais c’eût probablement été trop simple, et en réalité, les choses se passèrent de la manière suivante.

Les gouvernements des différents pays réagirent trop tard et avec trop peu d’énergie face aux problèmes de surpopulation, de réduction des espaces verts, et d’augmentation de la pollution.

Les vingtième et surtout vingt et unième et vingt-deuxième siècles virent se développer certaines maladies existant depuis toujours, et en apparaître de nouvelles, que les progrès de la médecine ne savaient suivre à juguler, et qui décimèrent sans discrimination les habitants de tous pays, de même que la plupart des mammifères et de nombreuses autres espèces animales.

Les conflits armés s’intensifièrent de par le monde, qu’ils soient engendrés par les différences de religions, de langues, de cultures, le désir de puissance, ou la satisfaction de besoins aussi élémentaires que l’eau potable ou la nourriture.

Heureusement, l’homme, conscient des richesses des océans, qui ne devaient qu’à leur immensité de n’avoir atteint qu’un seuil de pollution encore réversible, avait créé quelques stations sous-marines autonomes qui abritaient de façon quasi permanente des scientifiques versés dans diverses disciplines, accompagnés de leurs familles.

Ces stations s’étaient intensément étendues au cours des dernières décennies, au point de devenir de petites villes sous-marines à part entière, avec toute l’infrastructure et les différents corps de métiers nécessaires au bon fonctionnement d’une société.

Vu les circonstances, elles finirent par entrer en contact direct avec le monde extérieur le moins souvent possible, et seulement sous réserve de contrôles sanitaires très stricts permettant de détecter toute maladie contagieuse germant dans l’organisme des personnes ou animaux arrivant ou revenant de la surface.

L’ultime contact avec la civilisation terrestre fut rompu le 16 février 2217 à treize heures cinquante-deux, probablement parce que la dernière station émettrice relayant la communication en cours fut anéantie par l’une ou l’autre arme de destruction massive.

L’ère océanique de l’humanité commençait réellement, pour se perpétuer et atteindre son apogée au cours des siècles qui suivirent.

Mais l’homme n’est pas fait pour vivre sous l’eau, même s’il s’y est installé confortablement, même s’il y est né sans avoir connu aucune autre existence, et ce depuis des dizaines de générations. La terre est inscrite dans ses chromosomes, et avec le recul, je pense qu’il était prévisible qu’il saisirait à pleines mains la première perche suffisamment solide que la nature lui tendrait, pour renouer avec ses origines.

Ipolite GuyotProfesseur d’histoire et d’anthropologie à l’Université Publique d’Urbaqua

Chapitre 1

Jorge Frank était un homme pour le moins corpulent. Même s’il mesure deux mètres dix-huit – taille n’ayant rien de vraiment exceptionnel à cette époque pour un individu de sexe masculin – on peut considérer qu’un homme qui flirte avec les cent quatre-vingts kilos fait l’objet d’un léger excédent pondéral. Ses trois pantagruéliques repas quotidiens n’y étaient certainement pas étrangers, de même que les paquets de friandises et les bouteilles de bière1 qu’il soulageait entre-temps de leur contenu. Lorsqu’il travaillait, ce qui était le cas à cet instant, il remplaçait la bière par des boissons sucrées, car la consommation d’alcool était interdite dans les locaux de la COPEP, la Compagnie de Production d’Eau potable qui l’employait.

Son job était du genre reposant : en règle générale, il n’avait rien à faire, car les tâches qu’il supervisait étaient entièrement automatisées et le terminal d’ordinateur à commandes vocale et manuelle qui se trouvait devant lui se contentait d’émettre à intervalles réguliers des messages de confirmation de bon fonctionnement des systèmes. Les alcôves voisines étaient occupées par des collègues qui exerçaient une fonction similaire, mais en rapport avec d’autres rouages de la production d’eau potable. Celui auquel Jorge Frank était affecté concernait le captage.

Des centaines de bouches de captage d’eau de mer étaient réparties dans un large rayon autour de chaque cité de Mundaqua, et l’ordinateur qui constituait son horizon professionnel régulait celles d’Urbaqua, la capitale.

Chaque bouche était munie, à l’entrée, de filtres empêchant les corps solides de toutes natures de pénétrer dans les conduites, chaque filtre étant équipé d’un système autonettoyant. Lorsque cela s’avérait nécessaire, les pompes s’arrêtaient et ce système s’enclenchait. Les corps de faibles gabarits étaient alors aspirés et envoyés dans un centre de tri et de recyclage. La détection d’éventuels solides de grandes dimensions provoquait l’entrée en jeu préalable d’un broyeur-déchiqueteur. Le déclenchement de celui-ci était toutefois soumis à une analyse (forme, taille, poids, température, mouvements, composantes chimiques…) quasi instantanée des corps étrangers en cause, et ce afin d’éviter trois catégories d’incidents :

la dégradation du matériel dans l’hypothèse rarissime où ledit corps étranger serait indestructible par le broyeur-déchiqueteur, auquel cas une équipe d’entretien et de réparation devrait être envoyée sur place ;

le dommage corporel, voire le décès, d’un membre de ladite équipe qui aurait omis de déconnecter le broyeur-déchiqueteur ;

l’élimination des victimes de meurtres par les auteurs de ceux-ci.

L’intervention de Jorge se limitait à deux cas : les dysfonctionnements informatiques, auxquels il était chargé de remédier jusqu’à un certain niveau de complexité, et l’insuffisance des données d’analyse d’un corps solide. L’étendue de la base de données réduisait la probabilité que ce second élément survienne à un pourcentage proche de zéro.

Jorge était donc profondément enfoncé dans son fauteuil, attendant que rien ne se passe, comme la plupart des nuits où il était de garde. Il lisait un bouquin en écoutant de la musique et s’apprêtait à entamer un paquet de chocolat lorsqu’une alarme visuelle et sonore le ramena à la réalité. Le problème concernait la bouche de captage numéro vingt-sept, une des plus proches de la côte et donc située à une profondeur relativement faible. Le système bloquait le démarrage du broyeur-déchiqueteur, car il n’arrivait pas à identifier avec certitude un solide soumis à son analyse. Jorge prit connaissance des données et sentit une bouffée de chaleur envahir son visage et la sueur sourdre de ses pores.

— Merde, c’est pas vrai !

L’analyse des données laissait penser qu’il s’agissait d’un cadavre. Un cadavre humain, s’entend. Mais quelque chose clochait. Il donna quelques instructions orales à l’ordinateur et ses doigts coururent sur le clavier. Il s’assura qu’aucune équipe ne se trouvait sur place, puis vérifia que tout fonctionnait bien. N’ayant détecté de prime abord aucun problème informatique ou autre, il essaya d’affiner l’analyse, en vain.

Selon l’ordinateur, l’élément de sa base de données qui se rapprochait le plus du solide analysé était un être humain, mais il se refusait à l’identifier comme tel à cause d’importantes divergences : la taille et le poids étaient ceux d’un enfant ou d’un jeune adolescent, mais la morphologie différait (forme des os, proportions…) de même que la structure de la peau, la pilosité, la dentition… Les analyses sanguines ne correspondaient pas, et même le patrimoine génétique affichait une erreur de près d’un pour cent. La liste n’en finissait pas et contenait des informations dont Jorge ne soupçonnait même pas l’existence avant cet instant.

En clair, ça signifiait qu’à en croire cette stupide machine, la bouche de captage numéro vingt-sept abritait le cadavre d’un animal qui n’existait pas, du moins pas à Mundaqua ni parmi toutes les espèces marines répertoriées à ce jour, mais qui ressemblait vaguement à un être humain.

Ben voyons ! Et pourquoi pas une baleine qui aurait chié dans le filtre ? L’invraisemblance de la chose le soulagea : il avait un court instant redouté une macabre découverte, mais il se trouvait plutôt face à un bug. Et quel bug ! En apparence, tout semblait fonctionner correctement. Les spécialistes allaient avoir du boulot. Ça devait arriver un jour ou l’autre ! À force d’utiliser du matériel trop sophistiqué, on augmente inutilement les risques de dysfonctionnement et voilà les conséquences. C’est vrai quand même ! Du moment que l’analyseur sait reconnaître un être humain pour éviter que le broyeur ne réduise un technicien en bouillie, à quoi ça sert de savoir ce qu’il a bouffé au p’tit déj ou de deviner d’après la forme de son cul si c’est un adepte de la sodomie ?

Bon, le seul moyen de débloquer l’histoire, c’était de recourir aux bonnes vieilles méthodes et d’envoyer quelqu’un sur place pour enlever cette charogne.

Il fit pivoter son fauteuil pour utiliser le vidéophone holographique. Il sélectionna les coordonnées du poste d’entretien le plus proche de la bouche de captage concernée et après quelques courtes secondes, un jeune homme en combinaison de travail apparut devant lui comme s’il y était.

— Salut, Jorge ! Tu as des insomnies ?

— Salut, Deng ! Il y a un problème sur la vingt-sept. Un cadavre d’animal apparemment. Il faudrait que vous alliez l’enlever.

— Un cadavre ? Le broyeur est en panne ?

— Il est coincé. L’ordi déconne : il n’arrive pas à identifier la bestiole et comme il trouve qu’elle te ressemble un peu trop, dans le doute il a tout bloqué. Attendez-vous à trouver un gros chien…

— Merci pour la comparaison. Blague à part, reprit-il plus sérieusement, il y a vraiment des gens qui manquent de civisme ! Tout ça pour éviter les frais de recyclage ! Le chien ou le chat meurt, on l’embarque discrètement dans son souma2, et hop ! À la flotte ! Allez, on y va. À tout à l’heure.

Deng Tinbow avait vingt-neuf ans. De petite taille – un mètre quatre-vingt-huit –, ses cheveux foncés légèrement bouclés et son teint hâlé révélaient une fraction d’ascendance noire, alors que ses traits et la couleur de ses yeux trahissaient la partie blanche de ses origines. Son tempérament plein d’entrain, doublé d’une extrême gentillesse, en faisait un homme dont la compagnie était généralement appréciée. Il sortait avec la même femme depuis presque un an maintenant, et pour la première fois de son existence, il envisageait de se lancer dans la grande aventure de la vie de couple. Elle était partante, et il avait le sentiment qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, mais il hésitait encore : trop de couples battaient de l’aile une fois qu’ils vivaient ensemble. Vivre seul avait ses bons côtés, et il n’était pas sûr d’être prêt pour les compromis qu’implique le respect de l’autre et de ses différences. Aujourd’hui, en attendant cet éventuel bouleversement de sa vie, il avait dîné en bon célibataire, d’une pizza précuite accompagnée d’un verre de vin rouge, confortablement installé devant son vique3. Puis il s’était changé et avait quitté le petit studio qu’il louait dans un immeuble vétuste, pour se rendre à pied, à travers les rues déjà calmes, au poste d’entretien de la COPEP où il allait travailler une bonne partie de la nuit.

Son collègue Hassim Dupré était un vieux de la vieille, qui remplissait la même fonction dans la même boîte depuis plus de trente ans. De taille moyenne, les yeux bruns, les cheveux gris encore nombreux et coupés courts, il affichait un léger embonpoint très acceptable pour son âge. D’un naturel calme et réfléchi, il formait une bonne équipe avec Deng Tinbow lorsque les horaires de la COPEP les réunissaient. Son épouse avait arrêté de travailler trois ans auparavant, lorsque la plus jeune de leurs deux filles avait terminé ses études et entamé sa carrière d’anesthésiste à l’Hôpital Central, où sa sœur exerçait déjà la profession d’infirmière. Ce père de famille fier de ses enfants avait ce soir encore profité de l’expérience culinaire de son épouse qui leur avait concocté un copieux dîner composé de poisson cuit à l’étouffée dans une papillote de palpa4. Pour être sûre de satisfaire l’appétit de son mari, elle avait servi en plus un petit plat de pommettes5 qu’elle avait cuites dans leur pelure en veillant à ce que leur chair reste ferme. Le tout arrosé d’un vin blanc sec très frais. Un peu plus tard dans la soirée, il avait gagné son lieu de travail dans le silence de sa récente voiture biplace.

***

Le submersible s’enfonça lentement de quelques mètres, sortit du garage au ralenti, et longea la ville en prenant de la vitesse. Il s’agissait d’un modèle d’entretien classique, de petites dimensions, composé, outre le système de propulsion, d’un habitacle à deux sièges derrière lesquels se trouvait un espace libre où étaient disposés deux équipements de plongée ainsi que divers outils. À l’extérieur, l’avant de l’appareil était équipé d’un imposant projecteur rahyth6 ainsi que de plusieurs bras armés de pinces coupantes ou préhensiles, d’un puissant aspirateur et d’un nettoyeur à haute pression.

La bouche vingt-sept se trouvait à une vingtaine de minutes de navigation de leur point de départ.

Le véhicule avait rapidement atteint sa vitesse de croisière et ils découvraient à présent, à la lueur des projecteurs, le spectacle familier de la nuit marine violée par le sous-marin pénétrant l’élément liquide. Ils surprirent quelques méduses ainsi qu’une multitude de poissons qui fuirent dans de brefs reflets argentés. Seul un rémora osa s’approcher du monstre lumineux, le confondant peut-être, dans son demi-sommeil, avec un requin sur lequel il pourrait appliquer sa ventouse dorsale. À moins que – possibilité plus réaliste – il ne fût simplement désorienté par l’intense et soudaine lumière. Aux prairies d’algues ondoyantes succédaient des monticules rocheux ornés de coquillages, envahis de parasites, et dont il était souvent difficile de déterminer s’il s’agissait d’édifices naturels ou des reliquats de constructions humaines d’une lointaine époque que la montée des eaux, l’érosion et le temps avaient réduites à des dimensions moins prétentieuses. Par moments, les rayons lumineux faisaient apparaître des clairières en forme de cuvettes dont ils accentuaient l’inimitable couleur verte.

Ils dépassèrent un gigantesque tunnel qui reliait Urbaqua à l’une des dizaines d’autres cités disséminées aux quatre coins des océans, afin de permettre le transport rapide de personnes et de marchandises. Huit cent mètres plus loin, la canalisation vingt-sept surgissait des profondeurs de la ville. Ils virèrent à droite et suivirent le pipe-line jusqu’à son extrémité qui consistait en une construction cubique d’approximativement neuf mètres de côté dans laquelle il s’engouffrait pour en ressortir sous forme d’un simple trou découpé dans le pan de mur opposé. Hassim Dupré ralentit puis immobilisa l’engin quelques mètres au-delà du cube après lui avoir fait exécuter un demi-tour, dérangeant au passage un diodon qui se gonfla de colère avant de disparaître prudemment.

Les phares éclairaient à présent l’intérieur de la bouche de captage.

— Et meeerde…

— On dirait…

— … le corps d’un gosse, non ?

— Oui… oui, ça y ressemble.

— Je préviens la Compagnie, qu’ils appellent les flics.

— Attends, dit Deng, il y a un truc bizarre… On ne voit pas bien d’ici, mais… ça n’a pas l’air d’un vrai.

— Comment ça, pas l’air d’un vrai ?

— Et bien… on dirait plutôt un genre de marionnette ou de mannequin grimé… un gros nounours… Enfin… je ne sais pas. Écoute, on est en eaux peu profondes, le mieux serait que je sorte et que j’aille voir de près.

— Mmm… D’accord. Mais si c’est un gosse, tu ne touches à rien et on fait venir les flics.

Hassim désactiva à distance le broyeur-déchiqueteur pendant que Deng s’équipait. Puis celui-ci sortit par le sas qui se trouvait à l’arrière et nagea vers la forme inerte. Hassim le vit l’examiner puis la ramener vers le submersible. Ça le rassura un peu : ce n’était donc pas le cadavre d’un enfant. Il gagna le sas pour aider son collègue.

***

Ils étaient à présent accroupis de part et d’autre du corps qu’ils avaient allongé à l’arrière du submersible.

— Mais… qu’est-ce que c’est ?

— Et d’où est-ce que ça… d’où est-ce qu’il vient ?

— Ça ressemble… non, je n’en ai jamais vu en vrai, mais c’était différent. Et puis c’est impossible.

L’odeur était insoutenable, mais ils ne s’en rendaient pas compte. Ils restèrent silencieux pendant un temps indéterminé, à s’interroger intérieurement, à émettre en leur for intérieur toutes sortes d’hypothèses, laissant leurs pensées vagabonder dans de multiples directions et explorer certains méandres abandonnés de leur inconscient.

1 Certains aliments et/ou boissons consommés autrefois sur la terre ferme le sont encore à Mundaqua, leur fabrication étant rendue possible grâce à la culture de végétaux et l’élevage d’animaux issus de ceux « importés » dans les années précédant l’an 2217. D’autres sont des imitations à base de produits de la mer. Qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre catégorie, l’auteur a choisi de les désigner sous les vocables familiers au lecteur.

2 Souma : abréviation de « sous-marin », au même titre qu’« auto » avait précédemment remplacé « automobile » dans le langage courant.

3 Vique : abréviation de « vidéophone holographique ». Appareil permettant la réception et l’émission de sons et d’images en trois dimensions sans support matériel apparent.

4 Palpa : une des composantes de base de l’alimentation mundaquaise. Elle se présente sous forme de bandes rougeâtres de dimensions diverses, composées d’un agglomérat d’algue (la Palmaria Palmata) et pouvant être consommées de maintes façons. On peut la découper en morceaux que l’on mange tels quels, ou que l’on intègre dans une sauce ou un potage, ou encore l’utiliser comme papillote.

5 Pommette : petit tubercule dérivé de la pomme de terre, poussant idéalement dans une fine couche de terre très humide.

6 Rahyth : rayon hyper thermique. Un projecteur rahyth est utilisé notamment pour effectuer des découpes dans les métaux ainsi que des soudures.

Chapitre 2

— Hmm…

Jonatan Jonas écoutait son interlocuteur d’une oreille distraite, tout en se demandant quand celui-ci allait se décider à lui expliquer la raison de sa présence au ministère de l’Extérieur.

Grand, mince, âgé de quarante-deux ans, il avait de longs cheveux, dont le noir avait depuis pas mal d’années cédé la place au gris et qui étaient attachés en queue de cheval. Ses yeux gris-bleus semblaient jeter sur le monde un regard désinvolte qu’accentuait souvent un petit sourire indéfinissable. Son principal souci vestimentaire consistait à ne pas se demander chaque matin ce qu’il allait porter, et il avait depuis longtemps résolu ce problème : ses vêtements se ressemblaient tous. Il était donc vêtu aujourd’hui, comme hier et comme demain, d’une chemise bleu clair, d’un pantalon bleu moyen, et de chaussures de toile bleu foncé.

— … Vous êtes bien d’accord avec moi, n’est-ce pas, Monsieur Jonas ?

— Hmm, hmm…

Peu loquace, il n’usait de sa voix légèrement grave que pour les relations sociales élémentaires. Ou pour plaisanter, parce que c’était souvent plus fort que lui. Ou pour parler de zoologie. Surtout pour parler de zoologie. Et là, il pouvait être intarissable. Il enseignait avec passion cette matière à l’Université des Sciences biologiques d’Urbaqua. C’est là qu’un responsable du ministère de l’Extérieur, dont il s’était empressé d’oublier le nom et la fonction, l’avait contacté pour lui demander très poliment, mais avec une insistance un peu gênée, de se rendre audit ministère à sa meilleure convenance (« mais dans les meilleurs délais, si possible aujourd’hui. En fait, un rendez-vous a même été fixé à quinze heures si ça vous convient. Non ? Alors peut-être quatorze heures ? C’est parfait, merci beaucoup, Monsieur »), car le ministre adjoint souhaitait le rencontrer personnellement pour faire appel à ses compétences.

C’est ainsi qu’il s’était retrouvé dans le bureau dudit ministre adjoint, un certain Luigi Evans. Il avait eu la mauvaise idée de répondre au salut de celui-ci, quelques minutes plus tôt, par un « bien, merci, et vous ? » dont il regrettait à présent les deux derniers mots. L’autre, un porte-fringues très comme il faut, illustration parfaite du charisme bavard, de l’éloquence stérile et du sourire pathologique, s’étendait depuis cet instant sur le poids de ses responsabilités et l’incontournable importance de son poste.

— … gestion des mers et océans représente donc à elle seule une tâche d’une ampleur colossale. Celle-ci est heureusement compensée par le fait que, comme vous l’imaginez aisément, les terres émergées, vu leur caractère hostile et la politique mundaquaise qui en découle, ne constituent pas un aspect très chronophage de l’activité de notre ministère. Du moins jusqu’à présent, car les choses pourraient bien changer… Ce qui m’amène à la raison de votre présence ici, Monsieur Jonas. Mais quelques images significatives valent mieux qu’un long discours. Attendez-vous à une surprise. Ce que vous allez voir dans quelques instants laisse habituellement les gens sans voix.

— Dois-je comprendre que vous ne l’avez pas encore vu ?

— Que… ? Mais… euh… si, bien sûr. Mais avant tout, je dois vous demander de jurer de garder le secret. Que vous acceptiez ou non la mission que nous allons vous proposer, ce que vous aurez découvert dans ce bureau ne doit en aucun cas s’ébruiter. Saurez-vous garder le silence ?

— Ça ne devrait pas me poser de problème.

— Vous jurez, alors ?

— Hmm…

— Oui, bon, donc, puisque vous avez juré de garder le secret, regardez ceci…

Il manipula la commande du vique et ils firent pivoter leurs fauteuils vers un endroit dégagé de la pièce, destiné à la visualisation des images holographiques.

Une morgue apparut devant eux. Ou peut-être une salle de dissection, dans un laboratoire. Un corps était allongé sur une table métallique. Et il y avait effectivement de quoi rester sans voix.

— Qu’en pensez-vous, Monsieur Jonas ?

— …

— Vous avez une idée de ce que c’est ?

— Hmm… Oui… Non… Enfin… une idée, oui. Vous permettez ? dit-il en se levant et s’appropriant la commande du vique.

L’image qu’ils avaient devant eux avait été obtenue par une technique dite de micro-balayage. Un capteur moléculaire avait « filmé » le cadavre sous tous les angles et le résultat avait été stocké sous forme de milliards de micro-séquences. En manipulant la commande du vique, on demandait en quelque sorte à celui-ci de récupérer dans sa mémoire les micro-séquences concernées, de les réagencer dans l’ordre voulu, et de les faire apparaître. On pouvait de la sorte faire pivoter le cadavre – ou plutôt son image – en tous sens et l’examiner aussi nettement qu’eût pu le faire une personne présente sur place en en faisant le tour à volonté. Sur cette version de base, seuls le toucher et l’odeur faisaient défaut. Ce qui, dans le cas présent, était plutôt un avantage.

Le zoologiste parcourut ainsi à plusieurs reprises tout le corps couvert de blessures.

— Incroyable…

— N’est-ce pas ?

Il examina la tête et le visage, descendit le long du torse presque glabre, fit un détour par les bras velus, s’intéressa aux mains, continua avec les jambes tout aussi velues que les bras, le sexe, et termina par les pieds. Pour autant que l’on puisse parler de pieds.

— Nondedyeu !

Il zooma sur les orteils – pour autant, encore une fois, que l’on puisse parler d’orteils –, s’attarda sur le pouce gauche, puis sur le droit, repassa les autres orteils en revue, revint aux pouces.

— Extraordinaire ! Je n’aurais jamais cru voir ça un jour !

— Alors, qu’est-ce que c’est selon vous ? – Un whisky, en fin de compte… – Un quoi ?