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Retrouvez Léa dans de nouvelles péripéties qui vous empêcheront de lâcher le livre avant la fin...
Une année après « L’affaire du livre » qui l’a passablement perturbée, Léa s’isole aux Limes, son jardin secret caché sur les contreforts du Chasseral, pour prendre du recul. Mais sa quête de tranquillité est rapidement perturbée et l’expunkette se retrouve mêlée à deux meurtres qui la ramènent à son adolescence. La jeune maman saura-t-elle faire preuve de discernement ou se laissera-t-elle guider par son impulsivité et sa curiosité maladive ?Deuxième saison des péripéties de Léa, La Page navigue de la fin du IIIe Reich aux coffres forts des banques helvétiques, entre réalité et fiction. Que s’est-il passé le 26 avril 1945 ? Existe-t-il un lien entre l’assassinat d’un motard jurassien et celui d’un commerçant de La Chaux-de-Fonds perpétré au printemps 2014 ?
Un livre tout en rebondissements, une héroïne impétueuse et un suspense toujours tenu jusqu'au bout !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Christophe Meyer est né en 1967 dans le Jura suisse. Flic à Genève, instructeur de plongée aux Maldives, animateur radio, bourlingueur, guitariste-chanteur dans un groupe de punk-rock… il est l’auteur de plus de 200 textes de chansons.
La Page est son sixième roman.
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Seitenzahl: 385
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Le motard plante les freins en hurlant une insulte derrière son casque. La roue arrière dérape. Maîtrisant parfaitement sa machine, il redresse, évite de justesse la voiture qui franchit le carrefour sans respecter le cédez-le-passage.
Le chauffard ne ralentit pas, ne s’arrête pas. Il oblique à gauche en direction de l’Ajoie.
Au milieu de la chaussée, les deux pieds posés sur le bitume, il ouvre sa visière en secouant la tête.
– C’est quoi, cet abruti ?
En ville, de nuit, déconcentré par la multitude de lumières qui inondent les rues, un automobiliste pourrait ne pas remarquer un phare de moto. Pas ici, pas sur le col des Rangiers à une heure du matin, quand la circulation est presque inexistante. Le conducteur a volontairement coupé la priorité au motard. Il en est certain.
Furieux, il passe la première, démarre, accélère, rejoint rapidement la voiture. Jusqu’à coller sa roue au pare-chocs. Une BMW noire, plaques hollandaises, occupée par deux personnes. Le chauffeur ne connaît peut-être pas la région. A-t-il traversé le carrefour en pensant être dans son bon droit ?
Et pourquoi a-t-il emprunté cette route secondaire ? Aucun village pittoresque, aucun restaurant ouvert à ces heures, aucun monument, rien n’égaye ce col en pleine nuit.
Franchir la montagne par l’autoroute est bien plus pratique, plus sécurisant. Ou alors, les tunnels sont-ils fermés pour entretien ? Ça arrive quelquefois. Mais non, pas cette nuit. La circulation serait plus dense. D’autres véhicules que la BMW et la Yamaha emprunteraient les lacets du col. À part ces Hollandais de malheur qui ont failli le percuter, le motard n’a croisé personne depuis la vallée.
Il souhaite tout de même dire ses quatre vérités à ce chauffard d’Amsterdamien. À ce couple de vieux qui suit bêtement un GPS sans prendre garde à la circulation. Il s’approche au plus près de la voiture, mais, vigilant, garde un pied et une main sur les freins. Avec ce genre d’abrutis, on peut s’attendre à tout.
Leur mettre la pression donne au motard un sentiment de supériorité. Il est chez lui, roule chez lui, sur sa route, son bitume, ses contours. Ces deux-là ne sont que partiellement invités à traverser son territoire. En tant que touristes, ils se doivent de respecter les habitants, les mœurs, les coutumes des régions et des pays visités. C’est la moindre des choses. Lui, il les respecte quand il part en virée avec ses collègues du club.
Et les règles de circulation, hein ? C’est pas fait pour les chiens.
Oui, il est chez lui. Et ce n’est pas un couple de Hollandais qui va faire la loi sur sa route. Sur son col. Quel plaisir de sentir la puissance de sa bécane dans les épingles à cheveux tout en mordant la bande blanche ! De franchir allègrement les 150 kilomètres à l’heure dans les lignes droites. De nuit, il s’octroie quelques libertés. Aucun danger. Aucun risque. Sa seule crainte ; qu’un chevreuil se dégourdisse les guiboles sur l’asphalte. Mais les Hollandais, eux, ne bénéficient pas de ce passe-droit. Ils doivent se plier aux règles. Point barre.
Dans les nombreux virages, la BMW ralentit. Beaucoup trop souvent, du point de vue du motard. Il s’approche encore, frôle le pare-chocs. Prudemment, selon ses critères !
Dans la dernière grande courbe, il se prépare à dépasser ce chauffeur du dimanche, à pousser sa machine sur la longue ligne droite. Mais une fois le virage franchi, le Hollandais semble anticiper la manœuvre du pilote. À cheval sur la bande blanche, la BMW a accéléré. Elle occupe toute la chaussée, ne permet pas qu’on la devance. Faussement exacerbé, pris au jeu, le motard zigzague, cherche à forcer le passage.
– Tu sais pas à qui t’as à faire, mon cochon.
Un large sourire se dessine derrière sa visière.
Qu’il efface d’un coup quand, sans aucune raison, le conducteur plante les freins. Puis, dans la même fraction de seconde, accélère de plus belle. Sous son casque, le motard a juste le temps de hurler une insulte, de freiner.
– Il joue à quoi, ce bâtard de Batave ?
La moto suit la cadence. Reprend ce qui ressemble maintenant à une course-poursuite.
Avant l’ancienne discothèque du Relais, premier bâtiment depuis le col, la BMW ralentit et s’engage sur le parking. Le motard évite une nouvelle collision, débraye, passe en troisième et colle aux fesses des Hollandais. Qui s’arrêtent dans un crissement de pneus.
Casque enlevé, retirant ses gants qu’il jette avec rage sur le guidon, le motard s’approche de la voiture. Le vieux Néerlandais va comprendre de quel bois se chauffent les habitants de la région. Ils accueillent volontiers les étrangers, mais sous certaines conditions. S’ils n’acceptent ni n’appliquent les règles en vigueur, ils peuvent retourner dans leur pays, enfiler leurs sabots pour cueillir leurs tulipes sous leurs moulins à vent.
Le conducteur ouvre la portière. À la faible lumière de l’habitacle, on devine qu’il ne ressemble pas à un Néerlandais grisonnant aux joues rougies qui accompagne sa femme acariâtre en vacances. Le motard admet s’être trompé. En vacances, les gens d’un certain âge ne circulent pas au milieu de la nuit en pleine campagne. Oui, c’est complètement ridicule ! À une heure du matin, les vieux couples reposent leurs vieux os dans un hôtel douillet. Le motard va donc remettre en place le conducteur, un blondinet qui dépasse à peine le toit de la BMW. Piégé dans la lumière du phare, il semble bien freluquet dans son t-shirt aux armoiries triples X d’Amsterdam.
Pointant un doigt dans sa direction, le motard va l’enguirlander. Lui expliquer comment on se conduit sur sa route quand on vient d’un pays étranger.
Trop tard. Le blondinet a sorti un pistolet.
La dernière image à s’afficher sur la rétine du motard est un éclair devant le canon de l’arme.
Une première balle pénètre sous son œil gauche pour ressortir derrière la boîte crânienne. Une gerbe de sang mêlé à la gélatine cérébrale éclabousse le phare et le pare-brise de la bécane. La deuxième balle atteint le cœur et se fiche dans la colonne vertébrale. Le motard est mort quand sa joue flasque heurte l’asphalte.
Le blondinet regagne sa voiture, claque la portière et démarre sur les chapeaux de roues.
Après avoir traversé la moitié de la Suisse, le convoi entre en ville de Bienne en début d’après-midi. Il a quitté Weesen dans la matinée, laissé derrière lui un lac de Walenstadt faisant triste mine. Le ciel gris orageux porte une grande part de responsabilité dans la morosité de cette journée. Les eaux sombres du lac de Bienne sont là pour le confirmer. Pour encore accentuer ce caractère lugubre, les quatre limousines noires évoquent plus un convoi funéraire qu’une escorte officielle.
Pourtant, dans la voiture de tête, une Cadillac Fleetwood modèle 1939, l’ambiance semble joyeuse. Annie tend un chocolat à son mari.
– Merci, répond Philippe. Il en reste ? demande-t-il étonné.
– Si tu ne t’étais pas gavé pendant ces deux jours, je pourrais te dire oui. Mais là, c’est le dernier carré. Tu vas devoir le savourer.
– Tu ne vas tout de même pas me reprocher d’avoir abusé d’un tel délice. Et puis, c’était mon cadeau d’anniversaire. Je n’ai pas à me justifier.
– Ton anniversaire et surtout le jour de ta libération, mon chéri.
Libération ! Il ne s’agit pas de ma libération, mais de ma mise à mort !
Dans le rétroviseur, le chauffeur observe la scène. Il croise furtivement le regard du vieil homme. Philippe veut répondre à sa femme. Il hésite, tourne la tête vers la vitre, silencieux. Les contreforts jurassiens défilent. Le chocolat a d’un seul coup pris un goût amer dans sa bouche. Doit-il revenir sur sa décision ? Ne devrait-il pas rester en Suisse ? Demander l’asile politique ? Comme si elle lisait dans ses pensées, Annie poursuit :
– Es-tu bien certain de vouloir te rendre ? Tu viens de passer huit mois en détention…
– Le château de Sigmaringen n’est pas une prison, ma chérie, mais une enclave autonome française en territoire allemand, qui plus est, reconnue par le Troisième Reich.
– Peut-être, mais tu n’étais pas libre. N’oublie pas que les nazis t’ont retenu plusieurs mois. J’appelle ça une détention, même si ça ne te plaît pas.
Philippe admet que sa femme a raison. Il a beau être maréchal de France, vainqueur de la bataille de Verdun, lui, Pétain, le maréchal Pétain, chef de l’État français pendant l’Occupation, a l’impression d’avoir, en quelque sorte, toujours été soumis à Eugénie. Ou plutôt Annie, qui ne supporte pas son véritable prénom. Une femme de caractère. Et quel caractère ! Il se souvient de cette scène terrible durant l’été 1920. Annie a pointé un revolver sur lui, le menaçant de tirer s’il en épousait une autre. Il a épousé Annie.
Lorsque le convoi entre dans la localité d’Orbe, le garde du corps du maréchal l’informe qu’ils arriveront à Vallorbe dans une vingtaine de minutes.
– C’est la peine de mort qui t’attend en France. Ils ne pardonneront jamais ta collaboration. Ils n’admettront jamais ta conduite du gouvernement de Vichy.
Il le sait. Mais son devoir de soldat est de rentrer en France pour répondre de ses actes. Rien ne pourra le faire changer d’avis. Même pas Annie.
– Tu as encore le temps de prendre une meilleure décision. Souviens-toi, avant-hier, quand nous avons passé la frontière à Sankt Margrethen, quand nous avons fui l’Allemagne, tu as crié « Vive la Suisse ». Pourquoi en repartir ? Pourquoi ne pas nous y installer ? Depuis ce matin, tu contemples ces paysages magnifiques. Je t’en conjure, restons ici. Ne va pas te jeter dans la gueule du loup. De Gaulle veut se venger. Il ne te laissera pas la vie sauve.
Annie insiste. Tente par tous les moyens de dissuader son mari de se rendre. Elle s’entête, signale qu’à son âge – presque 90 ans – un procès serait insupportable. Comment résistera-t-il à la pression quand les journaux et l’opinion publique le qualifieront de traître à la patrie, de collaborateur avec l’ennemi ? Rien n’y fait. Philippe Pétain campe sur sa position.
À 16 h 45, le convoi et son escorte s’arrêtent devant la gare de Vallorbe. Un officier suisse propose au maréchal de prendre un peu de repos dans un appartement mis à sa disposition. Il sera conduit à la frontière française une fois les détails de protocole réglés.
Confortablement installée dans le salon, seule avec son époux, Annie tente une dernière fois d’infléchir la décision de Philippe.
– Ne quittons pas la Suisse, mon amour. Je t’en supplie. Avec le million de francs qu’il nous reste, dit-elle en montrant une mallette posée dans un coin de la pièce aux côtés d’autres bagages, nous pourrons profiter de la vie encore quelques années. Juste toi et moi. Demandons aux autorités suisses de nous trouver une petite maison à la campagne et nous nous retirerons dignement loin de tout ce tapage. S’il te plaît, Philippe, ne commets pas l’irréparable. Ne te rends pas à de Gaulle et à ses juges sanguinaires.
Un seul million ? De Gaulle ? Annie n’a aucune idée de ce qui se passe.
Le maréchal Pétain n’écoute plus sa femme. Il pense à ce séjour, en septembre dernier, dans le château Viellard, à Morvillars, situé à un jet de pierre de la frontière suisse. Deux semaines de réunions et d’entretiens privés avec les maquisards alors que ses miliciens mettaient à sac le Territoire de Belfort. Il revoit Louise, une responsable de la Résistance en train de planifier des opérations clandestines vers la Suisse. Il lui sera toujours reconnaissant pour l’aide qu’elle lui a apportée pour entrer en contact avec le général de Gaulle.
Nostalgique, Pétain se souvient de son dernier jour en France. La veille de son exil en Allemagne en compagnie des miliciens, ces derniers ont attaqué la Banque de France de Belfort. Le butin s’élève à 300 millions. Un impressionnant « trésor de guerre » constitué d’or et de francs.
Réveillée depuis peu, emmitouflée sous sa couette, une folle envie de raclette chatouille l’estomac de Léa. T’es complètement siphonnée du ciboulot, ma fille. Qu’est-ce que c’est que cette envie à la gomme ? Pas pour le petit-déjeuner. Elle n’en a pas le temps. Et puis, pourrait-elle avaler du fromage fondu à sept heures du matin ? Heu… pourquoi pas, ce ne serait pas la première fois. Mais pas maintenant. Plutôt ce soir. Je m’imagine bien griller une bonne dizaine de tranches, seule, perdue sur la montagne. Wouah ! J’entends déjà le fromage grésiller dans son poêlon. Génial. Et humer ses senteurs boisées quand il coulera sur les patates chaudes. Préalablement couvertes de poivre ! Léa adore le fromage à raclette fumé.
Ce vendredi en fin d’après-midi, en sortant du travail, elle a prévu de s’isoler une semaine dans sa fermette des Limes, sur les contreforts du Chasseral. Son père l’a achetée il y a fort longtemps. Peut-être même avant la naissance de Léa. Elle ne se souvient pas.
Sept jours pour changer d’air, faire le point. Qu’on me foute la paix. Qu’on me lâche les baskets. Une retraite, un exil, une quarantaine… Appelle ça comme tu veux, je m’en tamponne ! Pourvu que personne ne vienne me casser les pieds. Que personne ne vienne, tout court. Depuis bientôt une année qu’elle et Gilles partagent leur quotidien, la cohabitation n’est pas toujours rose. Loin de là. Léa ne s’accommode pas de la vie de couple. Elle ne reproche rien à Gilles si ce n’est… sa présence ! Ces dernières semaines, le besoin de se retrouver s’est fait sentir de plus en plus fort. Besoin de se ressourcer, de prendre du recul.
Quelle chose dans « prendre du recul » la dérange ! Elle n’aime pas cette suite de mots. Ils sonnent le glas d’une histoire d’amour. C’est pourtant ce que Léa s’apprête à faire, prendre du recul pour… mieux sauter ? Après ces mois à vivre l’un sur l’autre, une semaine seule ne lui fera pas de mal. Surtout quand le séjour débute par une raclette au coin du feu.
Gilles n’a opposé aucune résistance quand elle a émis l’idée de ce séjour solitaire aux Limes. Il a compris et soutenu la démarche de sa compagne. Avec, dans sa voix, une petite pointe de tristesse qu’elle a ressentie. Et qui l’a touchée, elle le reconnaît.
Léa s’habille rapidement, entre dans la chambre de Jules, dépose un tendre baiser sur la joue du bambin. Ne pas le réveiller. Il somnole bien au chaud sous son épaisse couverture « panda ». À contempler son fils, sachant qu’elle le quitte pour plusieurs jours, le cœur de la jeune maman se serre. Elle se penche une nouvelle fois, la gorge nouée, effleure des lèvres le front de Jules. C’est con, mais c’est mieux. Allez hop, vas-y sinon tu vas chialer comme une vieille dinde de Noël mal farcie !
Avant de se rendre à son travail, elle passe au Mini Marché de Cornol acheter le nécessaire pour son repas du soir. Elle sait y trouver un succulent fromage à raclette. Ce crochet par le village voisin la met en retard. Une habitude chez Léa. Installée au volant, ses courses sur le siège arrière, elle tourne la clé pour démarrer. L’animatrice de RFJ, la station de radio locale, annonce au même moment : « Vous écoutez RFJ, nous sommes le vendredi 16 mai 2014, il est sept heures quarante-huit. »
– Déjà ? hurle Léa.
La Justy traverse le village bien au-dessus de la vitesse autorisée. Après la dernière maison, Léa accélère. Un kilomètre plus loin, bien lancée, la voiture sort de la forêt pour entrer dans la zone industrielle de la carrière. Léa aperçoit, trop tard, le boîtier d’un radar caché derrière un muret en béton. Elle freine et jette instinctivement un œil à son compteur. L’aiguille indique plus de 100 kilomètres à l’heure. Sur sa droite, le flash crépite.
– Merde ! s’énerve-t-elle en tapant sur le volant.
C’est limité à combien ? Bordel, si je perds mon permis… Pourquoi je suis passée par ici ? J’avais qu’à prendre les tunnels…
Le temps de lâcher une nouvelle salve de jurons, Léa entre dans le premier virage de La Malcôte. Un signal de prudence placé au bord de la chaussée l’interpelle. Plus loin, sur la butte en face de la ferme du Paulet, elle remarque, d’abord vaguement puis plus distinctement, le clignotement de nombreux feux orange et bleus.
Elle ralentit.
– Oh non, y vont pas me retirer mon permis ici !
Une, deux, trois voitures de police stationnent devant l’ancienne boîte de nuit. La gendarmerie et les gardes-frontières effectuent régulièrement des contrôles à cet endroit. Ce matin, avec une ambulance et deux fourgons banalisés, la scène ressemble plus à un accident de circulation.
Léa se crispe, comme chaque fois qu’elle aperçoit un véhicule dans un fossé. Ce qui arrive rarement, heureusement pour elle. Des images du passé resurgissent. Ses parents ont perdu la vie dans une tragédie similaire, des années auparavant, l’année de ses douze ans. Depuis ce drame, l’évocation d’accident de la route la renvoie à cette soirée quand un policier l’a informé que sa maman et son papa ne reviendraient plus.
Sans s’en rendre compte, Léa a stoppé sa voiture. Mains agrippées au volant, presque tétanisée, elle aimerait accélérer, fuir, ne pas voir, ne pas s’abreuver de vieilles souffrances.
Malgré les douloureux souvenirs, la curiosité attise l’ex-punkette. Elle ne veut pas regarder, mais ne peut s’en empêcher. Poussée par cette irrésistible envie de savoir, elle tourne la tête vers le scintillement hypnotique des lumières.
Captivée par la scène qui se joue sous ses yeux, Léa n’entend pas le gendarme lui ordonner de démarrer. Elle voit une moto, appuyée sur sa béquille, un casque posé sur un rétroviseur. Une paire de gants abandonnée sur le sol. Devant le deux-roues, un tissu couvre ce qui ressemble à un corps.
Éclairé par le mixage anarchique des gyrophares, des feux de voitures et d’un lampadaire, le tableau surréaliste rappelle une série américaine. Un trio en combinaisons blanches tourne autour du drap. Deux ambulanciers, un groupe mixte de civils, policiers et pompiers, se tiennent à l’écart.
Léa va repartir quand on frappe à sa vitre.
– Circulez maintenant, allez ! Le flic a presque crié.
Sortie de sa rêverie, surprise par le ton limite agressif du policier, qu’elle n’avait pas remarqué, elle embraie et passe la première. Léa va démarrer quand elle aperçoit une femme s’approcher en courant.
Ambre ?
Elle l’a rencontrée en 2013 dans des circonstances peu banales. En sa qualité de journaliste, Ambre lui a donné de précieux coups de main. Elle lui en sera à jamais reconnaissante. Même si la reconnaissance n’est pas le fort de Léa. Après cet épisode, les deux femmes se sont perdues de vue.
– C’est bon, monsieur l’agent, elle est avec moi, entend Léa en ouvrant sa fenêtre.
– Un type s’est fait buter cette nuit, annonce tout de go la journaliste en montrant le drap. Ça va toi ?
– Disons que… je ne prends pas mon pied en reluquant les cadavres.
– C’est quand, la dernière fois qu’on…
– Qu’on s’est vues ? En coupant la parole, Léa répond sur la lancée : le 21 septembre, un samedi, ça va bientôt faire huit mois. On est allées se promener sur le Pilatus.
– Ah ouais… Tu as une sacrée mémoire des dates. Un vrai rapport de flic.
– Je dois filer, je suis en retard.
– Tiens ! Ambre tend sa carte de visite. Appelle-moi et on se fait une bouffe. On pourra parler du livre et…
Léa saisit le petit carton, le jette sur le siège passager et démarre sans rien ajouter. Non, elle n’apprécie pas les accidents de voiture. Elle apprécie encore moins de ressasser son passé. Comme l’histoire de ce livre qu’Ambre vient d’évoquer. Appeler la journaliste, se remémorer les événements de l’année précédente ? Très peu pour elle.
Quand Léa entre dans le bureau, son patron ne prononce aucune parole. Mais un pseudo-geste innocent – il tapote sa montre – en dit suffisamment long sur son humeur. Elle feint l’ignorance, hausse les épaules, secoue la tête en grimaçant et pose son blouson à capuche sur le dossier de sa chaise. Installée devant sa tablette graphique, elle enfile ses écouteurs. Rien de mieux qu’une compilation punk dans les oreilles pour travailler. Léa a besoin de s’isoler des bruits de l’atelier, de ses collègues.
Si elle apprécie le dessin à l’ancienne, crayon de papier et gomme, ce matin, elle peaufine le logo vectoriel de l’équipe de foot de Courtételle. Le club a commandé de nouveaux maillots. Son job consiste à réaliser le graphisme. « Peu importe le temps et le prix », a précisé leur sponsor, un des joueurs vétérans qui a fait fortune dans l’industrie et revendu son entreprise à quarante ans. « Surprenez-moi ! » a-t-il demandé.
Léa n’aime pas le foot. Ni aucun sport de compétition. Son truc à elle, c’est la spéléologie, ramper dans les boyaux humides et exigus des cavernes de sa région. Ou mieux encore : la plongée en grotte. Pas dans les eaux vertes du lac de Neuchâtel ou sur le récif corallien d’un lagon turquoise des Maldives. Oh non ! elle préfère les eaux souterraines, froides et sans visibilité.
Initiée à la spéléologie durant son adolescence, Léa s’est souvent sentie frustrée lorsque la visite d’une grotte se terminait devant une gouille d’eau. Impossible de continuer sans équipement de plongée sous-marine. Sa curiosité l’a poussée à contacter un « collègue » plongeur-spéléo pour qu’il lui enseigne les bases de ce sport. Activité qu’elle a très rapidement assimilée. Les galeries noyées, les siphons, sont devenus les nouveaux terrains de jeu de Léa.
Alors non, le foot, le hockey, la compétition… très peu pour elle. Le frisson des victoires, l’ambition dévorante, le succès, les arrivistes, les gagneurs… lui semblent tellement inutiles. Mais bon, chacun son truc.
Accoudée sur sa planche à dessin, Léa se concentre sur le croquis du ballon de foot ajusté aux armoiries de Courtételle. Le sponsor a suggéré de mélanger ces deux éléments. Idée qui ne l’inspire pas.
La jeune femme imagine alors une deuxième version, plus épurée. Elle aime bien présenter deux copies à ses clients : la première réalisée selon le cahier des charges et une seconde plus personnelle. Parfois, le modèle alternatif est retenu.
Alors que Léa corrige un trait de crayon sur le ballon de foot, l’image d’Ambre dans sa tenue hippie-chic auréolée des gyrophares lui revient à l’esprit. Elle tente de la chasser, sans y parvenir. L’avoir revue en coup de vent a rafraîchi sa mémoire. Elle se souvient de leur rencontre aux Limes. Une année déjà ! Des souvenirs pour la plupart peu réjouissants.
Par la suite, les deux femmes se sont perdues de vue. Léa n’a tout simplement jamais répondu aux appels ni aux messages d’Ambre. Pourtant, durant plusieurs mois, la journaliste et la graphiste ont entretenu de très bons rapports. Mais c’était l’année précédente et Léa souhaite l’oublier. Les événements liés au livre1 l’ont durement ébranlée. Quand ils lui reviennent en mémoire, elle les chasse. Tente de les chasser. Aucune envie de rouvrir cette cicatrice encore fraîche.
Quand on descend le vallon de Saint-Imier en direction de Bienne, à la sortie du village de Villeret, une route gravit les contreforts du Chasseral. À 1 130 mètres d’altitude, l’asphalte laisse la place à un chemin caillouteux. Plus haut, il quitte le couvert des bois pile-poil devant les Limes, une métairie bâtie au cœur d’un pâturage de montagne entouré de forêts.
Léa gare sa vieille Justy devant l’appentis. Elle récupère la clé dissimulée dans sa cache. Sans chauffage depuis des mois, l’intérieur cru n’invite pas à s’y installer. La température extérieure est bien plus agréable.
Emmitouflée dans sa veste, capuchon rabattu sur sa tignasse, elle ouvre l’épaisse porte en fonte du poêle. De la cendre blanchâtre se décroche des parois et retombe, légère, sur une antique bûche calcinée, souvenir de sa précédente visite. La jeune femme récupère du petit bois et allume un feu. Puis rebranche la radio, une lampe, le four à micro-ondes. La bière qu’elle retire du frigo n’avait nul besoin d’électricité pour rester fraîche. En attendant qu’une douce chaleur revigore l’intérieur, Léa s’installe sur le banc, devant la fenêtre de la cuisine. Elle repousse la table, y pose les pieds. Appuyée contre le mur, elle décapsule la canette. La première gorgée lui procure un sentiment de plénitude.
Je devrais venir ici plus souvent. Ça remonte à quand, la dernière fois ? L’été passé ? Avec Jules ? Quand je pense qu’il va fêter ses 7 ans dans une semaine ! Qu’est-ce qui m’a pris de tout foutre en l’air ? Pourquoi avoir balancé à Gilles que je voulais le quitter ? Non, je n’ai pas dit ça, j’y ai juste fait allusion, à demi-mot. Ce n’est pas pareil. On a presque tenu une année. Bon… ne t’énerve pas, ma vieille. Profite de ta semaine de retraite.
Léa penche la tête en arrière jusqu’à toucher le mur. Ses cheveux s’agrippent au crépi. Elle soupire profondément, lève la canette au niveau de ses yeux, la fixe de longues secondes avant de la balancer dans le pâturage, au-delà de la clôture.
– Fait chier ! hurle-t-elle en quittant le banc.
Telle une gamine gâtée qui vient de se faire interdire une sortie au cinéma avec sa clique de copains copines, elle donne un coup de pied rageur dans un caillou. Qu’elle envoie valser dans la même direction que la canette. Vociférant une suite d’insultes dignes de sa colère, la jeune femme se précipite à l’intérieur, claque la porte d’entrée et trouve refuge sous la couette de son lit.
Pour éclater en sanglots.
– Ce n’est pas uniquement de ma faute, Gilles. Je sais, la dernière fois que tu m’as prise dans tes bras pour un câlin, je t’ai repoussé. Je n’y peux rien. C’est comme ça. Pendant qu’on vivait tous les trois, j’ai presque oublié. Et puis l’image de ce gros porc… Putain ! J’avais quatorze ans, bordel. Tu te rends compte ? Pas encore quatorze ans ! Et la trouille, Gilles. Je n’ai rien pu faire. Rien pu dire. Et après, toutes les semaines, tous les soirs, combien de fois est-il entré dans ma chambre ?
Léa enfouit sa tête dans l’oreiller pour hurler un cri de détresse qu’elle sait inutile. Seuls les quatre murs de la pièce peuvent l’entendre.
Elle se réveille en pleine nuit. Dans le poêle, une poignée de braises rougeoient sous la cendre. Léa enfile un gros pull, le moche, celui avec l’immense étoile blanche brodée sur le devant. La bouilloire électrique branchée, elle se chauffe de l’eau, prend un sachet de soupe sur l’étagère.
Sous la table, elle retire un tabouret et le place face à la fenêtre. La vitre lui renvoie l’image floue et difforme d’une jeune femme aux traits altérés, cheveux bruns en bataille, yeux rougis. Léa approche la tasse de sa bouche. Une douce fumée odorante s’évapore, chatouille ses narines. Sans même y tremper les lèvres, elle sait que le breuvage la brûlera. Des deux mains, elle dépose délicatement la tasse sur la table. Puis se tire la langue à elle-même dans le reflet de la fenêtre. Un curieux sourire dessiné, un peu ironique, sur le côté droit de son visage. Il atténue, légèrement, la dureté de ses traits.
– Tu es forte, ma belle. Tu t’en sortiras. Passe le week-end aux Limes et lundi tu appelles Gilles, confie-t-elle à son miroir.
Léa saisit de nouveau la tasse à pleines mains, souffle longuement sur le potage avant d’y pointer prudemment la langue. Elle va prendre une première gorgée quand elle remarque un papier plié en quatre sur le bord de la fenêtre. Elle fronce les sourcils, repose la tasse, se penche sur la table et tend une main vers la page jaunie par le temps.
Comme par magie, les souvenirs douloureux de son enfance s’effacent. Laissent place à d’autres, ceux que la rencontre de ce matin avec Ambre a ravivés. Moins pénibles. Quoique… La jeune femme a failli laisser la vie dans « L’affaire du livre », comme elle l’appelle.
Cette page pliée sur le bord de la fenêtre la ramène au cœur de cet épisode dramatique. En même temps, sans la découverte de ce livre, elle n’aurait peut-être pas recréé de liens avec Gilles. Ils seraient certainement restés bons potes. Rien de plus. Grâce au livre, le couple a renoué une relation forte et vécu des mois intenses sous le regard ravi de Jules.
Léa déplie avec précaution la feuille de papier jaunie. Elle reconnaît immédiatement l’écriture qui l’a intriguée en 2013. Une page non reliée insérée dans le livre. Si, à l’époque, elle a percé les mystères du bouquin, elle n’a aucune idée du contenu de cette page. La structure du papier est différente de celle du livre. Pareil pour l’écriture manuscrite.
Pourquoi Léa n’en a-t-elle jamais parlé à personne ? Ambre l’a aidée à traduire le livre. Alors, pourquoi avoir écarté cette page ? Elle n’en sait rien. Un oubli, très certainement.
Que dit ce texte ? Quel rapport avec le livre ? Le jour de sa trouvaille, Léa a supposé que cette page était rédigée en latin, alors que l’auteur du livre avait utilisé l’araméen. Est-ce bien du latin ? Graphiste habituée aux différentes calligraphies, elle n’en sait rien, n’a aucune certitude. Doit-elle la brûler ? Faire comme si la page n’avait jamais existé. Elle n’en sait rien ! Doit-elle la photographier et l’envoyer à Ambre pour traduction ? Elle n’en sait rien !
L’étudier ?
Léa a peur. Peur de se fourrer dans un nouveau guêpier. Un rapport lie cette page et le livre, elle en est presque convaincue. Ou alors on l’a insérée par hasard. Mais elle n’y croit pas. Pas dans ce cas. Pas dans « son » livre. Oui, elle a peur. Peur de se plonger dans ce texte, peur d’ouvrir une nouvelle boîte de Pandore. De pénétrer un univers taché de violences, d’effroyables machinations. De frôler la mort une fois de plus. Ou pire !
D’un coup de main rageur, elle balaye le spectre du livre, saisit la page en tremblant, la lève en direction de l’ampoule qui pend nue au plafond.
À cet instant, si Léa observait son reflet dans la vitre, elle prendrait peur. Visage crispé de cynisme jubilatoire. Elle hoche la tête, plisse les yeux pour scruter ce texte inconnu, un léger sourire au coin des lèvres. Une forme de conviction infaillible vient de s’emparer d’elle. Sa curiosité maladive a pris les commandes de son subconscient.
La rebelle est de retour !
Le verdict est tombé. Léa se lance. Rien ne pourra la faire renoncer à cette décision. Elle va ausculter cette page sous toutes les coutures pour en découvrir les secrets. Plonger dans ce manuscrit l’éloignera temporairement de ses tracas. Entre ses mains, elle tient la bonne excuse pour s’évader.
Depuis deux ou trois décennies, un bloc-notes patiente dans l’unique tiroir de l’unique chevet de l’unique salon-chambre-à-coucher de la métairie. Du même tiroir, Léa retire un crayon de papier, taille la mine avec un couteau.
Les yeux fermés, elle inspire un bon coup. Puis se lance dans cette nouvelle aventure. Penchée sur le gribouillage incompréhensible de la page, un premier constat s’impose : le texte est rédigé en majuscules. Rapidement, un mot se détache : LUCELLA. Léa recopie chaque lettre en respectant leur calligraphie. Puis, concentrée sur l’ensemble, elle repère ces mêmes cinq lettres dans d’autres mots. Puis des S, des I, des M, des O, des P apparaissent jusqu’à ce que l’alphabet complet se dévoile, comme par magie. Ayant isolé chaque consonne et voyelle, la graphiste reconstitue le texte sur les pages du bloc-notes.
Léa croque le bout de son crayon de papier. À travers la vitre, elle distingue vaguement la cime des plus grands arbres teintée par le soleil. D’ici peu, toute la forêt s’illuminera sous les rayons.
Elle lâche le crayon, se lève, chancelante. Les deux mains sur la table, elle se penche sur les feuilles éparses. Les mots se trouvent là, bien lisibles. Incompréhensibles pour la plupart après des heures d’analyse. Une pause lui fera du bien.
Le miroir de la salle de bains n’a pas besoin de lui rappeler qu’elle vient de passer une nuit blanche à se creuser les méninges. Mine défaite, elle s’affale sur son lit. S’endort en trois secondes.
En milieu de matinée, Léa quitte le confort de son matelas. Son travail nocturne de copiste l’a plongée dans un univers romanesque. Une évasion de presque mille ans, bien loin de ses préoccupations actuelles. Assise sur le bord du lit, elle se demande si elle a rêvé certains épisodes de la nuit où s’ils sont bien réels. Comme ces deux dates : 1149 et 1183. Figurent-elles sur la page ou alors est-ce une pure imagination née durant son sommeil ?
Les dates sont bien inscrites sur la page. En nombres romains, MCXLIX et MCLXXXIII. Tout comme ces deux noms, LUDOVICUS VII et PHILIPPUS II qu’elle a, durant la nuit, soupçonnés être des rois ou des papes compte tenu des chiffres qui leur sont associés.
Sans prendre le temps de boire ni de manger, elle compulse une nouvelle fois ses notes. MONASTERIO DE LUCELLA sont facilement traduisibles par Monastère de Lucelle. CRUSADES par croisades. Elle a identifié SPELUNCA qui signifie grotte. La revue de la fédération française de spéléologie porte ce titre.
Mais l’ensemble du texte reste incompréhensible. Pendant plus d’une heure, Léa tente une fois de plus d’en percer le sens. Peine perdue. Pourtant, dans cet enchevêtrement de mots, quelque chose taraude son esprit. Peut-être sans rapport avec cette page, mais depuis qu’elle s’est levée, ce je-ne-sais-quoi la chiffonne.
Prendre l’air lui fera du bien.
Après avoir grignoté une douzaine de petits-beurre tartinés d’un reste de miel trouvé au fond d’un bocal, Léa chausse ses baskets. Une balade au bout de la crête du Houbel lavera quelques-uns de ses neurones. La vue sur l’antenne du Chasseral, sur les éoliennes du Mont Crosin, la Combe Grède et le vallon de Saint-Imier y est fantastique.
Le trouble qui l’habite ne la quitte pas. Perdue dans ses pensées, elle avance à la somnambule, tel un automate, sans prendre garde à l’endroit où elle pose les pieds. Elle évite de justesse une glissade sur une roche humide, s’égratigne sur des ronces. Alors qu’elle peine à gravir le sentier escarpé pour atteindre la crête, une combinaison de trois mots lui revient en mémoire.
ACCESSUM AD THESAURI.
Elle s’arrête, réfléchit une poignée de secondes à ce qui vient de se passer et doit le reconnaître : ce sont bien ces mots imprimés cette nuit dans son esprit qui la turlupinent.
– Accessum veut certainement dire accès, dit-elle tout haut avant d’ajouter : ad thesauris ? Là je sèche.
Léa se souvient très bien de ces trois mots, sa mémoire photographique ne la trompe pas.
– Accès, mais accès à quoi ? Si seulement il y avait du réseau aux Limes, je pourrais…
Elle secoue alors la tête, retire son iPhone de sa poche et constate, ravie, que la crête du Houbel est baignée par la 3G. Entrer les trois mots latins sur un site de traduction lui prend quelques secondes. Dans un premier temps, elle n’en comprend pas le sens. Mais lorsqu’elle les traduit séparément, une phrase étonnante prend forme. Elle la répète plusieurs fois avant de s’asseoir.
– À Lucelle ? J’y crois pas !
Sans terminer sa balade, la jeune femme retourne aux Limes. Elle replie la page en quatre, la glisse entre les feuilles du bloc-notes, récupère les clés de sa voiture, puis rentre chez elle.
Léa veut savoir qui sont Ludovicus VII et Philippus II ? Quel lien ont-ils avec Lucelle ? Pourquoi le texte parle des croisades, d’une grotte ? Piquée par sa curiosité maladive, elle ne peut attendre. Sa petite ferme perdue sur les contreforts du Chasseral, c’est son jardin secret. Un endroit sans accès à internet, sans téléphone, idéal pour se couper du monde ! Mais pas ce samedi. Elle a besoin de wifi, de son ordinateur. Elle pourrait descendre à St-Imier pour se connecter et surfer sur son iPhone. Insuffisant. Pour les recherches à entreprendre, Léa veut taper sur un vrai clavier, lire sur un grand écran. Les trois mots traduits tout à l’heure ne lui laissent pas le choix. Elle doit décrypter la totalité du texte, procéder à des recoupements, vérifier les sources sur différents sites. Ne rien laisser au hasard.
Elle rentre, quitte à se retrouver nez à nez avec Gilles. Qu’elle ne souhaite pourtant pas voir. Pas pour le moment.
Aucune envie de lui expliquer ce qu’elle croit avoir découvert.
1 Christophe Meyer, Le Livre, Éditions Slatkine, 2019.
Ni Gilles ni Jules ne se trouvent à la maison. Soulagée de ne pas devoir justifier son retour prématuré, Léa grimpe dans sa bibliothèque, allume son ordinateur. Elle commence par une recherche sur les deux noms, qui se révèlent être des rois de France. Louis VII et son fils Philippe II. Léa suppose qu’il s’agit de son fils, car une flopée de Philippe II figure sur Wikipédia. Le décès de Philippe Auguste, son véritable nom de baptême, correspond à quelques années près à la date inscrite au bas de la page.
– Hey les gars, le père et le fiston, les rois machinchose, pourquoi vos noms sont inscrits sur une page qui parle de l’abbaye de Lucelle ?
Alors qu’elle prononce à voix haute ces idioties, une idée fugace lui traverse l’esprit.
– Et si le livre était le point commun entre ces rois de France et Lucelle ! Ce texte parlerait du livre ?
Léa n’y avait pas pensé jusque-là. Sa réflexion la trouble. Elle espérait un autre dénouement.
– Évidemment que ça concerne ce livre. Les dates correspondent. La page mentionne Lucelle, les croisades, une grotte et… Il faut que j’en aie le cœur net.
Dans le traducteur, la jeune femme recopie scrupuleusement les mots tirés de la page. Elle vérifie par deux fois qu’elle n’a commis aucune erreur, ni faute de frappe ni inversion de lettres. Le résultat s’affiche sur la droite. Une première lecture la précipite dans un charabia indescriptible. Elle s’y attendait. La transcription avec ce genre d’outil informatique est souvent aléatoire, voire comique. Le résultat ressemble à un puzzle de mots éparpillés dans une suite de phrases incohérentes. Ne lui reste plus qu’à traduire la traduction.
Après une heure de tâtonnement, reprenant les mots les uns après les autres, le puzzle reproduit une image plus claire. Il manque quelques pièces, mais Léa est convaincue de détenir une bonne base. Sa transcription a du sens. Un certain sens. Elle place de nouveaux mots dans les espaces vides puis imprime le résultat.
Je me prénomme Raoul.
Après une vie riche en péripéties, arrivé à l’aube de ma mort, je me confesse sur cette page arrachée à l’antique registre du cadastre de l’abbaye.
En l’an de grâce 1149, par suite d’événements trop laborieux à relater ici, un templier m’a remis un livre précieux ainsi que le trésor royal de notre bon roi Louis VII ramené des croisades. J’ai glissé cette confession dans le livre.
Frère Antoine, second de l’abbaye de Lucelle et mentor du jeune disciple que j’étais, m’a demandé de cacher ces deux éléments. Il a été assassiné peu de temps après. Ma vie durant, j’ai soupçonné l’évêque – ou l’évêché – de Bâle d’avoir commandité ce crime pour acquérir le livre et le trésor royal.
Vous qui lisez mes mots, vous êtes maintenant garant du livre. L’ouvrage est précieux et, selon la volonté de feu frère Antoine, doit être tenu à l’écart de tout regard profane. Seule Sa Sainteté le pape est autorisé à en lire le contenu.
La volonté divine a permis que vous trouviez ce livre. Dieu a guidé vos pas vers sa cachette. Fort de ce soutien céleste, en votre âme et conscience, vous en ferez bon usage.
Le trésor de notre bon roi Louis VII, emporté dans la tombe trois ans auparavant, appartient à son successeur, le roi Philippe II. Je l’ai enterré dans la première combe à gauche, en aval de l’abbaye de Lucelle. Pour accéder au trésor, remontez le ruisseau de 500 pas jusqu’à la grotte. Les quatre coffres se trouvent sous un rocher, sur le versant opposé.
Ma vie durant, j’ai protégé le livre sans laisser aucune trace guidant à sa cachette.
Pour le trésor, une missive a été envoyée au roi Louis VII. Plus de trente années ont passé sans nouvelles de la royauté. Avant de mourir, j’ai archivé dans la bibliothèque de l’abbaye un plan d’accès au trésor. La volonté de Dieu guidera la bonne personne comme elle vous a guidé vers le livre.
Que Dieu vous garde Raoul d’Asuel, 1183
– Mwouais, le livre, je l’ai trouvé. Et pas grâce à Dieu ! J’aurais mieux fait de me casser un bras ce jour-là. Mais ce trésor… ce n’est donc pas le livre ! Le texte parle de quatre coffres enterrés dans la première combe !
Pour l’avoir parcourue un nombre incalculable de fois, Léa connaît parfaitement la route en aval de Lucelle. Tout comme la première combe sur la gauche. Elle l’a arpentée à maintes reprises pour examiner les parois rocheuses, l’a sillonnée de long en large à la recherche de grottes inconnues. Elle visualise très bien celle citée dans le texte. Une courte cavité rapidement impénétrable. Pas de place pour y cacher quatre coffres. Pas de place pour un trésor.
Oui, elle connaît très bien la région. Sa grotte fétiche s’y trouve. Une cavité noyée qu’elle aime explorer. Son terrain de jeu. Facile d’accès, en bordure de route, la plongeuse peut y déposer facilement et sans effort ses lourdes bouteilles, ses palmes, ses lampes, son casque… tout son barda spéléologique. L’accès au Creugenat, une autre grotte noyée de la région, est plus périlleux, plus pénible. Il faut descendre une forte pente terreuse très glissante avant d’atteindre l’entrée. Rien de tout cela à la grotte de Lucelle. Un accès 5 étoiles.
Léa gare sa Justy à l’entrée de la combe, à l’endroit même où elle laisse sa voiture quand elle joue à la femme-grenouille cavernicole.
– Ma place réservée.
Suivant les indications, elle remonte le chemin caillouteux en comptant 500 pas. Sur sa gauche, en contrebas, un ruisseau dévale la pente. Bon présage. Le texte parle du cours d’eau. Plus elle s’enfonce dans la combe, plus le filet d’eau rétrécit. Jusqu’à disparaître sous un amoncellement de roches tapissées de mousses verdâtres. La jeune femme s’arrête. Elle a compté 483 pas. En face d’elle, en rive droite, la caverne s’ouvre, comme elle s’y attendait, au pied de la barre rocheuse. Le trop-plein de la source.
Un frisson de bonheur parcourt son échine. Elle est sur la bonne voie, peut sentir l’odeur de la découverte planer sur le vallon.
– Ne va pas mouiller ta culotte, ma fille !
« Les quatre coffres se trouvent sous un rocher, sur le versant opposé. »
Léa se tient justement sur le côté est de la combe, en face de la cavité. Mais sur ce versant, comme mentionné sur la page, la jeune femme n’aperçoit aucun rocher, aucune falaise ou roche notoire. Peut-être a-t-elle commis une erreur d’interprétation. Mettre la main sur un trésor avec comme seule information sous la roche, rend les possibilités infinies. Mais pas de ce côté-ci.
Elle fouille une bonne demi-heure, cherche une hypothétique nouvelle grotte, sans succès. Recompte le nombre de pas. Parvient plus ou moins au même résultat ; sept pas de moins que précédemment. Énervée, elle a allongé ses foulées.
Découragée, la jeune femme regagne sa voiture. Est-elle déçue ? Elle ne le sait pas elle-même. D’abord grisée par une chasse au trésor improbable, son excitation est retombée.
– Tu imaginais quoi ? Que tu ouvrirais une caverne d’Ali Baba en hurlant « Sésame, ouvre-toi » ? Garde les pieds sur terre, Léa.
Au volant de sa Justy, elle se persuade de retourner aux Limes, d’oublier cette histoire de trésor. Elle n’y arrive pas, pas complètement, se dit que peut-être…
Dans ta petite tête de pioche, tu crois vraiment que tu vas trouver un truc abracadabrantesque dans cette forêt ? Tu penses que pour la deuxième fois en quelques mois tu vas dégoter l’inimaginable ? La poule aux œufs d’or ? Une corne d’abondance ? L’Eldorado, le Graal…
– Un trésor royal ramené des croisades, le trésor des Templiers ! Mais voyons, rien que ça ! dit-elle alors tout haut en s’appuyant contre l’appuie-tête. Elle tourne son visage vers le plafond de la voiture, semble réfléchir quelques secondes.
Il y a quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais un truc est forcément planqué dans la forêt. Je le sens et ça m’énerve.
Emplie d’un regain d’énergie, Léa claque la portière et remonte le chemin en direction de la grotte. Elle s’arrête souvent, observe le cours d’eau, ses berges, cherche à comprendre comment le lit s’est modifié au cours des siècles. Comment les crues ont-elles remodelé le paysage ? Quels rochers ont pu être déplacés ? Elle passe plusieurs fois d’un versant à l’autre, glisse sur la mousse humide, évite les chutes à maintes reprises, passe au peigne fin le vallon. Léa recompte une fois de plus ses foulées, les baskets trempées d’avoir pataugé dans l’eau glacée. Elle dépasse largement la limite des 500 pas. Étend sa zone de fouille, se dit qu’à l’époque du grand-père de son arrière-grand-père, le ruisseau pouvait prendre sa source plus haut dans la forêt. Qu’une autre grotte pourrait s’y trouver !
En vain.
Fatiguée, sa motivation en berne, Léa s’assied à l’écart du chemin. Installée sur un caillou patiné par les siècles, sorte de galet surdimensionné, elle relit une fois de plus le texte imprimé. S’efforce de trouver un mot, une signification, un détail qui lui a échappé. Cherche l’erreur qu’elle aurait commise.
À l’époque, ce chemin courait-il déjà au fond de cette combe ? Certainement pas. Ce Raoul d’Asuel a-t-il caché le trésor dans la grotte ? Difficilement envisageable, car trop étroite. Sans compter que l’accès est malaisé, surtout en transportant quatre caisses, comme le précise le texte. Et sous l’amoncellement de roches couvertes de mousses ?
– Je ne planquerais jamais rien là-dessous. Trop humide et complètement inondé après la pluie. Pas vraiment l’idéal pour garder un trésor au sec.
