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Tout y passe, des lieux aux époques : on voyage dans le temps et à travers les espaces, l'éclectisme est de mise. Le point de départ est le plus souvent lié à une proposition d'écriture découverte dans un atelier. Le temps de rédaction qu'on y accorde est bien souvent trop court pour laisser libre champ à l'inspiration et c'est souvent une douce frustration qui clôture l'activité. Qu'à cela ne tienne ! L'auteur se plaît - et il le clame ! - à reprendre son ébauche et à se laisser porter par tout ce que son esprit présente à sa plume. De curieux transferts - dits salutaires - font parler une poupée abîmée, un vélo déglingué, une dent cariée ou un pigeon sur la place du marché. On découvre une histoire d'amour alors que le Vésuve recouvre Pompéi de ses cendres volcaniques, ou un philosophe chinois en fin de parcours. Ou encore, une dystopie s'étale avec son champ lexical si particulier. Etc. L'éclectisme, oui, voici l'une des caractéristiques de ce recueil de nouvelles et d'histoires courtes à découvrir pour passer un bon moment de lecture.
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Après la crise de la Covid-19, le monde de demain ne sera pas le même… il pourrait être pire !
Extrait du « Carnet de bord d’un confiné à J31 »…
Extrait du « Carnet de bord d’un confiné à J33 »…
C’est bien de…
Le retour du Dragon…
La peur
Point fixe
La dent cariée
La poupée abîmée
L’arbre
Gustave de la Guillotière
Mauvaise nuit sur l’Île de Beauté…
La montre gousset
Une histoire d’amour au temps de Pompéi
La chambre 4007
Pèlerinage à Notre-Dame-de-la Garde à Marseille
Le vol avait duré dix minutes
À l’insu de mon plein gré…
Le guide…
Mon voyage au centre de la planète Terre…
Le pigeon de la place du marché…
À l’ami du passé
Se dorer la pilule…
Perdre la tête…
Avoir la tête dans les étoiles…
Un chat dans la gorge
Donner sa langue au chat…
Avaler une couleuvre
Pêle-mêle d’expressions…
Entre rêve et réalité…
La croisière inachevée…
Un vélo déglingué au fond du garage
Liao-Chin-Ming
Le naufragé de la route
Une bouteille à la mer… la réponse
L’inventaire de ma boîte à secrets…
La naissance de mon monde…
Ce que cette porte m’inspire…
Le monde de Fysche Jack
Un rituel…
Un secret
« Et pendant ce temps… on meurt toujours de la Covid-19 »…
• 7 h 30… J’ouvre un œil plus tôt que d’habitude, émergeant difficilement de ma nuit. J’ai mal dormi, d’un sommeil fractionné de tranches variables… en pointillés… peut-être parce que je me suis assoupi sans pouvoir trouver de points positifs auxquels pouvoir m’accrocher, mais avec l’idée qu’en ce qui me concerne, le déconfinement ne commencera pas le 11 mai prochain… Dans un épais brouillard, les pensées se bousculent dans ma tête… notre liberté de penser ! Une des rares indépendances pour laquelle nous n’avons pas encore besoin de fournir d’autorisation…
Comme tous les soirs, avant de regagner les bras de Morphée, j’effectue mon petit tour des chaînes d’informations en continu, qui traitent d’ailleurs toutes l’identique sujet depuis quatre semaines, au cas où nous oublierions… l’épidémie du coronavirus. Au lendemain de l’annonce du prolongement de notre confinement par Emmanuel Macron, l’actualité est riche en contresens qui émanent même de la part de certains ministres, ce qui enlève toute crédibilité aux membres du gouvernement. Dans une demi-conscience, quelques bribes éparses d’échanges me reviennent en mémoire. Sur les plateaux de télévision défilent les pro confinements et leurs opposants… Il y a celles et ceux qui prétendent « qu’il aurait fallu que »… ou « qu’il faudrait que »… ou encore « parce que si nous faisons comme ça »… Et les autres « je pense que » ou « mais non, moi je vous dis que »… Dans un blablabla parfois inaudible, tant les empoignades verbales se percutent et se superposent les unes aux autres… Nous assistons aussi à un flot incessant de prétendues-vérités et contrevérités, alimenté par des journalistes qui posent toujours la question qui tue le débat d’idées et qui relance les polémiques, postures qui entretiennent nos inquiétudes sans apporter de réponses claires ni précises à nos interrogations et, de surcroît, nous ne savons toujours pas qui a tort ou raison… Cette cacophonie collective qui alimente nos divergences de point de vue dure depuis trente et un jours…
Et pendant ce temps… on meurt toujours de la Covid-19…
• 8 h 45… Deuxième tentative, j’essaie d’ouvrir les yeux, me lever et me préparer pour sortir effectuer quelques courses de première nécessité. Remplir mon autorisation de sortie en cochant la bonne case, ce qui me renvoie à la triste mésaventure d’un automobiliste qui s’est dernièrement fait verbaliser parce qu’il avait mis du « blanc » sur la date pour la modifier. Le gendarme a motivé le procès-verbal au seul mobile que l’automobiliste lui présentait « un document falsifié ». Et cette autre vécue par une jeune fille verbalisée parce qu’elle n’arrivait pas à afficher sur son téléphone la pièce ad hoc, téléchargée sur le site gouvernemental dédié à cet effet. J’ai un profond respect pour les forces de l’ordre, souvent au cœur de l’actualité et bien des fois prises à partie, que je soutiens sans sourciller… mais là, j’estime que point trop n’en faut…
Bon, il me faut trouver le courage et l’énergie de poser les pieds par terre, me préparer pour sortir en n’oubliant pas les utiles justificatifs, pour le cas où j’aurais à passer un « Checkpoint Charlie » sur mon trajet…
Et pendant ce temps… on meurt toujours de la Covid-19…
16 avril 2020
*
Du rêve au cauchemar…
J’arrive à la plage qui borde la Base nature de Fréjus. Malgré l’heure matinale, une douce chaleur m’envahit. Je m’arrête un instant avant de poser les pieds sur le sable doré, mon regard balaie les environs, il n’y a encore personne. La mer est calme, de petites vagues viennent lécher le sable d’un léger bourrelet d’écume. Je ferme un moment les yeux pour mieux m’imprégner de leur agréable bruit et j’inspire à pleins poumons pour les remplir de l’air iodé…
Le ciel est d’un pur bleu azur que pas un seul nuage n’arrive à troubler… Le soleil n’est pas encore à son zénith, mais je le sens irradier mes épaules. Je retire mes chaussures pour m’enfoncer dans la douceur du sable et me diriger, comme à mon habitude, vers l’oasis de palmiers et de tamaris. Je dépose ma serviette au pied de l’un d’eux, suivent mes vêtements délicatement pliés… Un nouveau regard vers la mer, toujours aussi calme, une invitation à la baignade… Pourtant, il n’y a encore personne…
Avant le grand plongeon, un petit test de la température de l’eau, elle doit tout juste atteindre les 18 °C, normal, me dis-je, en ce début de printemps. Un peu d’eau sur la nuque, les bras et le ventre, puis je me lance. Un petit temps d’adaptation à la fraîcheur du bain, puis c’est le bonheur, direction le large. J’ai le sentiment de glisser sur l’eau et de n’avoir jamais aussi bien nagé… le crawl… la brasse… le papillon… de nouveau le crawl. Mais j’ai soudain l’impression de faire du surplace… comme si j’étais retenu par les pieds… quelqu’un veut me placer la tête sous l’eau… je refais surface… mais… pourquoi maintenant chercher à me mettre sur le dos ? Le sel me brûle les yeux que je ferme pour les protéger… on me secoue… quelqu’un crie… mais je ne comprends pas un seul mot… j’ouvre enfin les yeux… à mes côtés, il y a ma compagne, c’est elle qui me tient un bras en me remuant… je suis dans mon lit… mais, que s’est-il passé ? Je pose sur elle un regard interrogateur… et je l’entends me dire :
« Tu n’as pas fini de bouger comme ça et d’agiter tes membres dans tous les sens ? Tu te crois à la plage en train de nager ? »
J’ai toujours du mal à accepter l’idée que mon confinement peut virer du rêve au cauchemar… en passant du printemps à l’automne… sans avoir pu profiter des beaux jours de l’été…
18 avril 2020
*
C’est bien de dire des gros mots, mais nous sommes les premiers à interdire aux enfants de les prononcer et surtout pas les derniers à les employer. Reconnaissons qu’ils désinhibent et canalisent notre agressivité… Ils ne marquent pas nos différences sociales, en quelque sorte, ils sont très populaires, on peut les entendre dans la bouche d’un haut dignitaire de la République comme dans celle d’un tâcheron… Autrement dit, nous puisons tous dans un pot commun…
C’est bien de dire des gros mots, parfois ça fait du bien, ça soulage. C’est un moyen d’expression que l’on peut adapter à toutes les situations qui titillent notre agacement… pour un désaccord, comme adjectif qualificatif ou en un cri de douleur…
C’est bien de dire de gros mots, de baptiser par exaspération quelqu’un d’un nom d’oiseau… mais je reste toujours prudent, car nous sommes aussi et plus souvent qu’on pourrait l’imaginer, le « petit », le « grand », le « jeune », le « vieux », le « pauvre » ou « comme la lune », « comme un balai » ou « comme ses pieds », le « con » d’un autre !...
20 juin 2020
*
Mais qui cherche à raviver la légende dracenoise ?
De source émanant de la police municipale de Draguignan, qui a reçu de nombreux appels téléphoniques à ce sujet, et après avoir pris contact avec le chef de poste, nous sommes en mesure de vous informer que, dans la nuit du 16 au 17 mars 2020, un « dragon » aurait été aperçu dans le secteur de Saint-Hermentaire.
Dépêché sur place, notre correspondant local a pu recueillir quelques informations auprès des résidents, dont Mlle M. qui a souhaité garder l’anonymat.
« Tout comme mes voisins, raconte-t-elle, j’ai entendu des hurlements terrifiants et inhumains. J’ai d’abord cru qu’ils provenaient du film que je regardais à la télévision. À la seconde fois, me demandant toujours d’où ils pouvaient provenir, j’ai ouvert la fenêtre de mon salon. Il n’y avait plus d’éclairage dans le quartier et je ne distinguais pas grand-chose. Il y avait du monde au pied de l’immeuble, je suis également descendue pour voir ce qu’il pouvait bien se passer. Et ce qui m’a immédiatement frappée, ce fut l’odeur de brûlé qui flottait dans l’air. Je ne saurais pas vous dire de quoi cela pouvait provenir, de l’herbe, du bois, d’un container à ordures, mais c’était quelque chose de bizarre. Nous étions plusieurs à sentir la même chose sans pouvoir la définir avec plus de précision. Quelqu’un a prévenu la police qui est arrivée sur les lieux. Il paraît que des traces suspectes ont été relevées dans les espaces verts ».
Un autre résident nous a rapporté avoir croisé un certain Robert, hagard, qui gesticulait en prononçant des phrases incohérentes. Selon ce témoin, le dénommé Robert criait « Je l’ai vu ! Je l’ai vu ! Une ombre cornue, avec des pattes griffues, des écailles sur le dos et une longue queue fourchue. Elle a scintillé quand elle est passée sous la lumière. Sa gueule crachait du feu ! Oui ! Je l’ai reconnu… le dragon… le dragon… il est revenu ! » Toujours selon ce témoin, Robert est parti en courant vers le centre-ville, gesticulant et vociférant. Il a ajouté que, « s’il avait vu un dragon cracher du feu, le Robert, lui, crachait des relents d’alcool. Comme à son habitude, il était encore aviné. C’est pour ça que son histoire de dragon… Faut voir ». Il est vrai que Mlle M. dit avoir constaté que le quartier était plongé dans l’obscurité… Autrement dit, le témoignage de « Robert » est-il à prendre avec précaution.
Humain ou animal ?
Cependant, joint par téléphone, le commissariat de Draguignan nous a confirmé qu’une enquête était bien ouverte. Concernant les traces relevées sur place, dans l’immédiat, aucune hypothèse n’a été retenue. Bien que qualifiées d’inquiétantes, nous n’avons pas pu savoir s’il s’agissait d’empreintes humaines ou animales. Les fragments recueillis ont été confiés à un éminent spécialiste de la préhistoire du muséum d’histoire naturelle de Toulon qui, en l’état de l’affaire, a refusé de répondre à nos questions.
La légende… le retour ?
Ce récit, si fantasque soit-il, n’est pas sans faire écho à une autre histoire survenue il y a peu à Munich, en Allemagne, qui n’a d’ailleurs toujours pas été élucidée et au sujet de laquelle les autorités se refusent à communiquer. S’il est trop tôt pour faire le lien entre les deux histoires, à Draguignan, on s’interroge. Sommesnous en présence d’un amateur de sensations prêt à tout pour faire revivre la légende née dans les gorges tumultueuses du Var ? Selon celle-ci, au Ve siècle, un dragon avait trouvé refuge dans les grottes de Provence, semant la frayeur dans la paisible ville de Draguignan. Il martyrisait alors les habitants, dévorait les enfants et diffusait de graves maladies. La légende dit que saint Michel archange et saint Hermentaire terrassèrent le dragon, libérant ainsi la cité de son emprise maléfique.
Avant de conclure notre article, il nous semble important de mettre en exergue un élément troublant de cette affaire qui l’est tout autant. L’éventuel « dragon » aurait été aperçu dans le quartier de Saint-Hermentaire : ne serait-ce pas un message adressé au personnage en vue de le défier à nouveau ? La suite de cette hallucinante affaire dans notre prochain article.
29 juin 2020
*
J’ai peur d’avoir peur… sans pour autant avoir peur de tout… ou peur d’un petit rien. Mais j’ai surtout peur du jour qui sera le dernier… peur de ne pas avoir terminé et bien rempli ma mission…
Enfant, j’avais peur de la nuit, celle sans lune et sans étoiles… peur de l’immensité de l’espace, parce que je ne comprenais pas où il commençait et où il finissait… la possibilité de l’infini me faisait penser au néant… à l’oubli et d’être là pour rien. Que tout s’arrêterait comme quand on éteint une lumière. Heureusement que la vie m’a donné les armes pour surmonter cette inquiétude…
La frayeur, je l’ai connue aux environs de 5 ans, lorsque, voulant suivre mon père qui avait traversé la rue, je me suis jeté derrière lui sans regarder, ni à ma droite ni à ma gauche. Mais quand j’ai entendu ma mère hurler, je me suis figé au milieu de la chaussée et, tournant la tête à gauche, j’ai aperçu un cheval cabré dont les sabots des antérieurs battaient l’air au-dessus de ma tête…
L’angoisse profonde, je l’ai vécue il y a une trentaine d’années, mais, par pudeur et par respect pour les personnes qui ont traversé avec moi cet espacetemps douloureux, je ne puis la raconter publiquement et la partager avec vous. Ce fut un moment de forte intensité émotionnelle, durant lequel j’ai pu mesurer combien il était dérisoire de se prendre la tête pour des futilités. Des événements inattendus, qui échappaient soudainement à tout contrôle, pouvaient nous faire basculer dans un cauchemar qui nous aurait hantés toute notre vie et peut-être poussés à l’implosion… Durant cette longue soirée d’attente et d’incertitude, je me suis demandé si je ne portais pas sur mes épaules une part de responsabilité dans ce qui nous était arrivé. Ce soir-là, comme je le faisais dans mon enfance pour chasser ma peur, j’ai sondé les ténèbres pour chercher la réponse à mes interrogations… et c’est après une longue et interminable nuit, à la naissance d’un jour nouveau, que l’heureuse réponse nous fût apportée…
Il est une peur plus proche de nous et que nous sommes nombreux à subir par le fait de notre impuissance à la combattre… je veux parler de l’épidémie de la Covid-19… son amplification anxiogène du risque, que les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux nous ont diffusée à toute heure du jour comme de la nuit, ne nous l’a pas rendue culturellement acceptable et nous allons durablement porter en nous la crainte de ne pas pouvoir y échapper…
29 juin 2020
*
Pour faire le point sur mon devenir, j’avais fait le choix de me réfugier sur la côte bretonne, à Quiberon, dans notre maison familiale. Le temps n’était pas au beau fixe, la pluie n’avait pas cessé depuis mon arrivée et de fortes giboulées s’abattaient sur la baie vitrée qui s’ouvrait face à l’océan Atlantique. Un vent violent avait levé la mer, dont les grosses vagues venaient se fracasser sur les rochers en gerbes de mousse blanche. De lourds nuages d’un noir profond roulaient sur la ligne d’horizon, le ciel assombri donnait une luminosité de fin de jour.
Pour tromper mon ennui, je cherchais dans les tiroirs du massif buffet normand en chêne lourdement sculpté, héritage du mariage de ma défunte grand-mère maternelle, la revue que j’avais laissée l’année dernière dans mon départ précipité. Il y avait certainement un quiz que je n’avais pas terminé et qui m’occuperait un bon moment. Pourtant, la bibliothèque débordait de livres que mes folies de lecture m’avaient souvent poussé à acheter et que je n’avais pas encore ouverts…
Il y avait aussi sur la table basse du salon le dernier Astérix que mon fils avait oublié quand il était venu passer quelques jours avec sa mère. Dans cette bande dessinée, j’ai un faible particulier pour Assurancetourix, le barde du village, personnage dont tout le monde dit qu’il chante mal, mais qui est lui convaincu de son talent et pense que les barbares de son village sont insensibles à son art.
Mon chien me tient compagnie, c’est un berger de Brie, également appelé briard. Il est allongé devant la cheminée. Les crépitements du feu de bois troublent de temps à autre le calme de la maison et les flammes font danser nos ombres sur les murs peints à la chaux blanche, dans une sarabande de rituel vaudou. Il me faudra passer chez le vétérinaire pour acheter de la poudre contre les puces. Cette grosse masse de poils tourne vers moi ses deux billes noires, il me regarde en penchant la tête à droite puis à gauche. Cherchant dans mes yeux la réponse à son interrogation… « pourquoi ne sommes-nous pas sortis courir dans le sable pour jouer à mon jeu favori du lancer rapporter de bois flotté ? ». Tu as raison mon bon toutou, le pastis dans lequel je me suis foutu gangrène mon comportement, lequel de nous deux est-il le plus animal ?... À cause de son poil long et souple, le premier nom de baptême qui m’est venu à l’esprit a été « Yéti »… il répond aussi quand je l’appelle « le chien-chien »…
« Demain sera un autre jour et, si le temps nous le permet, nous irons courir ensemble dans le sable… »
6 juillet 2020
*
Moi qui suis la prémolaire, située en bas de la mâchoire sur le côté droit, avant le drame, j’avais une vie saine et surtout, j’étais bien entretenue. Les lavages faisaient partie du quotidien et plutôt trois fois qu’une. Quant au bain, c’était une fois par semaine. Chaque année, j’avais également droit à un contrôle et à un détartrage. J’étais mordante et croquais la vie… à pleine dent… je ne rongeais jamais mon frein et ni ne ruminais, ni ne grinçais…
Le sucre m’était interdit et je ne connaissais même pas la texture d’un chewing-gum. Sous la lumière, j’étincelais en faisant des envieux. Il est vrai que je n’étais pas la seule. Nous étions vingt-huit logées à la même enseigne.
J’étais témoin de bons repas. Mastiquer, croquer et broyer étaient mes principales missions et je m’y employais avec ardeur.
Jusqu’au jour où il a fallu qu’un fâcheux noyau d’olive tombe sous ma dent, entame mon émail et en brise un morceau.
Moi qui suis devenue peu à peu la dent cariée, le nid de bactéries, et qui provoquais une mauvaise haleine, après vous avoir révélé comment j’en suis arrivée là, je vais maintenant vous démontrer mon côté sournois… et rageur !
Le chaud et le froid titillaient mes nerfs. Je pouvais enflammer une gencive ou provoquer un abcès quand bon me semblait.
Ma rage explosait au moment où l’on ne s’y attendait pas… de jour… comme de nuit et c’était là ma pire vengeance… Pour tenter de me calmer, tu pouvais toujours tester tous les remèdes de ta grand-mère, de l’ail, de l’huile essentielle de menthe ou de lavande, un bain de bouche au vinaigre… il te restait encore le paracétamol !...
L’histoire que je peux maintenant vous raconter, c’est notre visite chez le dentiste. Quand j’ai d’abord entendu le bruit de la turbine puis vu approcher de moi la fraise, j’ai compris que mon existence de dent cariée n’était plus qu’une question de minutes.
J’ai bien tenté de me rebiffer une dernière fois, quand il y eut un bref contact de la mèche avec mes nerfs… mais c’était inutile… mon sort était scellé…
J’étais enfin nettoyée et débarrassée de tout ce qui pouvait rappeler une carie. Certes, il y avait un trou plus grand.
Mais l’amalgame dentaire allait me redonner l’aspect du neuf et me permettre de retrouver toutes mes fonctions sans aucune inquiétude. Mais je n’étais pas pour autant devenue… une dent de sagesse !
20 juillet 2020
*
Moi qui suis aujourd’hui la poupée abîmée, je dois d’abord vous dire que c’était en 1985, le jour de Noël, qu’après avoir déchiré le papier qui l’enveloppait, Noémie me sortait pour la première fois de ma boîte en carton.
J’ai été touchée par la joie qu’elle a manifestée en me voyant. Elle souriait en me tenant à bout de bras. Noémie m’a regardée, puis elle a timidement touché ma robe de dentelle, caressé avec douceur mes cheveux et m’a fortement serrée dans ses bras.
Ses yeux pétillaient de bonheur. Je dirais même qu’elle était au bord des larmes et j’étais heureuse et bouleversée par un tel accueil.
La première nuit, j’ai dormi avec elle dans son lit. Avant de plonger dans les bras de Morphée, Noémie a dressé un portrait idyllique de la vie qui m’attendait.
J’étais impatiente que le jour se lève et que commence enfin mon existence de rêve. Ce n’est donc qu’au début de ce premier jour que j’apprends m’appeler Zoé…
Noémie ne m’avait pas menti, je disposais de diverses tenues, de vêtements qui débordaient de ma garde-robe, pour les sports d’hiver, avec bonnet, gants, écharpe et après-skis, pour l’équitation, le jogging, le shopping et même un maillot de bain avec un chapeau de paille pour la piscine ou les vacances à Saint-Tropez…
Dans le dressing il y avait également plusieurs robes de soirée, de loin mes préférées, avec différentes paires de chaussures assorties et d’autres pour tous les usages de la vie courante.
J’ai découvert mon appartement composé d’un salon, avec canapé et fauteuils, d’une chambre avec un lit XXL et une coiffeuse sur laquelle étaient posés les brosses et les peignes. Tout à côté, il y avait un coffret qui débordait de colliers, de bracelets et de bagues qui étincelaient sous la lumière. Mais la meilleure pièce, c’était la cuisine, entièrement équipée.
La plus grande surprise se trouvait dans le garage. J’avais à ma disposition un cabriolet décapotable de marque allemande, de couleur rose… le revers de la médaille, c’est que je n’avais personne avec qui partager cette débauche de luxe et de confort.
Il m’arrivait de passer des journées dans mon lit, ou assise dans le canapé ou dans un fauteuil, sans apercevoir Noémie. Ces jours-là, je m’ennuyais fermement.
Parfois, le dimanche, Noémie me promenait dans le landau ou la poussette. Elle me présentait à ses amies qui étaient également accompagnées de leur poupée. Elle ne voulait pas que je joue dans le bac à sable avec les autres, pour ne pas salir mes vêtements, disait-elle.
Ma vie s’écoulait paisiblement, jusqu’au jour où Noémie a changé de comportement envers moi. Elle me punissait sous le prétexte que je n’avais pas fait mes devoirs, que j’avais fait pipi au lit ou que je n’avais pas fini de manger ma soupe. Elle me mettait au piquet, dans un coin de ma chambre et elle m’oubliait…
Puis Noémie a commencé à me donner des fessées, à me tordre les bras et à me tirer les cheveux en criant : « Zoé est une vilaine fille ! Elle n’écoute jamais sa maman ! ». « Zoé est une bonne à rien, elle ne fera jamais rien de bien dans sa vie ! ». J’ai fini par comprendre qu’elle faisait un transfert…
Un jour, sa colère a été la plus forte. Elle m’a tiré les cheveux, qu’elle arrachait par poignée. Puis elle a cogné ma tête sur le sol et m’a jetée violemment contre un mur… quand elle m’a ramassée, j’avais perdu un morceau de ma tête sous le choc… elle m’a regardée en disant : « Noémie, elle n’aime plus Zoé ! »… puis elle m’a enfermée dans ma boîte en carton…
Maintenant que vous et moi, nous avons fait plus ample connaissance, je ne terminerai pas sans vous faire une confidence.
La dernière fois que j’ai vu Noémie, elle était devenue une belle jeune femme, mariée et maman de deux enfants. Comme au premier jour, elle m’a sortie de la boîte en carton dans laquelle je reposais depuis quelques années.
Noémie ne souriait pas en me tenant à bout de bras. Elle m’a regardée avec des yeux tristes, puis elle a timidement touché ma robe de dentelle, caressé avec douceur mes cheveux en effleurant avec délicatesse le trou de mon crâne, puis elle m’a fortement serrée dans ses bras… Et toutes les deux, nous avons pleuré à chaudes larmes…
20 juillet 2020
*
Moi qui suis l’arbre, le majestueux chêne qui trône au milieu du grand pré du Bois Joli, je suis tout d’abord le témoin des saisons qui passent.
Au printemps, je me pare de jeunes pousses au vert tendre, qui deviendront un magnifique et épais feuillage verdoyant, qui étendra son ombre tout autour de mon tronc.
À l’automne, mes feuilles prennent une couleur de rouille avant de tomber pour déployer un tapis sec et craquant à mon pied.
Je me retrouve alors dénudé pour affronter le frimas qui déposera sur mes branches une pellicule de givre étincelante sous le pâle soleil de l’hiver.
Il me faudra alors patienter dans le froid qui paralyse ma sève que le temps poursuive son cycle et que revienne le printemps.
J’aime particulièrement la pluie d’été qui me rafraîchit et abreuve mes racines. Mais, les jours d’orage, je crains que la foudre me frappe et que je disparaisse dans un embrasement.
Je n’aime pas les jours de grand vent qui me secoue sans respect pour mon grand âge. Ma seule consolation, c’est qu’il participe à ma descendance, en portant plus loin quelques glands qui prendront un jour ma relève.
Je suis le garde-manger des écureuils et le refuge de toutes sortes d’oiseaux, dont les chants égayent mes journées.
Je suis le témoin de cet homme qui vient dès le retour des beaux jours pour lire sous la fraîcheur de mon feuillage.
Je suis le spectateur silencieux de silhouettes furtives, qui, dès le soir venu, rôdent autour de moi.
Il peut s’agir d’un sanglier en quête de nourriture, fouillant le sol d’un groin rageur, ou d’un braconnier relevant ses collets en toute discrétion.
Je suis le maître de ballet, imperceptible à votre œil, je dessine sur l’herbe verte du pré, une valse que rythme la course du soleil, du levant au couchant.
Sans dévoiler un secret, je peux également vous raconter l’histoire de ces deux amoureux qui ont échangé leurs premiers baisers sous ma plus grosse branche.
Ce qu’ils ne savent pas, mais à vous je peux le dire, c’est qu’ils m’ont profondément blessé, lorsqu’avec la pointe d’un canif, taillant dans ma chair, ils ont dessiné un cœur traversé d’une flèche, à l’intérieur duquel ils ont gravé leurs initiales. J’en porte encore les cicatrices, mais je leur pardonne, j’ai été heureux de partager leur bonheur…
Ce que j’ignore, c’est si un jour je finirai ma vie sous la lame tranchante et agressive d’une scie. Mais, dans cette éventualité, il me serait agréable qu’après avoir été débité en planches, je termine mon existence sous l’aspect d’un magnifique meuble embaumant l’encaustique, reposant en face d’une cheminée dans laquelle crépiterait un feu de bois, alimenté par les branches qui avaient fait de moi le chêne majestueux qui trônait au milieu du grand pré du Bois Joli…
20 juillet 2020
*
Cette nouvelle a fait suite à l’exercice réalisé lors d’un atelier du dictionnaire, pour lequel nous avions comme consigne la suivante : dans un premier temps, fabriquer des mots-valises en télescopant des mots phonétiquement proches ou ayant une partie commune, puis rédiger une courte définition amusante tel qu’on pourrait la trouver dans un dictionnaire.
Voici la liste de mots inventés et leur définition qui m’ont permis de réaliser la nouvelle qui en a découlé.
Définitions
Polierge : n.m. et adj. – Personne qui appartient à un service de police du diocèse, responsable du brûloir de cierges.
Téléphographe : n. m. – Instrument qui permet de retranscrire à distance un message d’après des sons acoustiques.
Palaisser : n.f. – Vaste et somptueuse résidence, maintenue dans un état ou une situation après son abandon.
Viogueur : n. m. – Instrument de mesure permettant de définir les bons réglages d’un violon.
Fripoquin : n.m. et adj. – Personne malhonnête, espiègle et malicieuse capable d’actions blâmables.
Coussinge : n.f. – Pièce en peau de primate, cousue et remplie d’un rembourrage.
Dormabelle : n.f. – Élixir à base de fruit qui favorise le sommeil.
Voyagemain : n. m. – Petit bagage de voyage tenu à la main.
Bourtre : n.m. et adj. – Individu grossier, brutal, rude et peu aimable.
Filoupe : n.m. et adj. – Personne qui vole avec ruse sans se cacher.
*
En cette fin de XIXe siècle, Gustave de la Guillotière était polierge au diocèse de Paris et, en cette qualité, officiait au brûloir de cierges de Notre-Dame. Nous approchions du 25 décembre, les journées de Gustave étaient bien remplies. Le défilé de fidèles qui venaient déposer des cierges était fluide, mais continu. Aujourd’hui, il ne s’attarderait pas. À la fin de son service, il devait impérativement passer à la poste pour déposer à la préposée du téléphographe un message destiné à sa sœur Hortense, installée à Lyon, pour la prévenir de son arrivée.
À sa sortie par la rue du Cloître de Notre-Dame, il fut surpris de constater que la neige avait commencé à tomber et qu’une fine pellicule blanche recouvrait les pavés de la chaussée, les rendant glissants. Sur les rares fiacres encore à circuler, pour se protéger des rafales de neige qui tourbillonnaient dans la pâle lueur vacillante des réverbères, les cochers avaient la tête enfoncée dans leur capote et dirigeaient leurs chevaux d’une main ferme, mais avec prudence.
