Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Le Paradoxe des Automnes retrace, à travers les yeux d'un enfant, la vie dans un restaurant isolé au coeur de la forêt de Fontainebleau dans les années 1970. Loin de la ville, au contact de la nature, des chiens, des clients de passage et d'une famille en tension, il développe un regard à la fois lucide et poétique sur son environnement. Le roman s'articule autour d'une succession de scènes du quotidien, d'impressions d'enfance et de moments-clés, le retrait des petites roues du vélo, l'apprentissage de la lecture, un tournage manqué, un accident de cheval. Le père, chaleureux et libre, incarne la légèreté. La mère, cultivée mais usée par la charge mentale, s'efface peu à peu, piégée dans une spirale de prescriptions erronées et d'épuisement psychique. Cette dérive intime, vécue à hauteur d'enfant, révèle les failles d'un système médical dépassé et les effets dévastateurs d'une solitude domestique imposée. Le départ de Franchard n'apaisera rien. L'écart grandit entre les parents. L'amour résiste, mais le déséquilibre s'installe. Sans pathos, avec tendresse et justesse, le roman dessine une fresque familiale où l'enfant, au centre, observe les adultes s'effondrer sans bruit. Le récit avance par touches, motifs répétés (la forêt, le travail, la meute), captant les ambiguïtés d'un âge où l'on ne comprend pas tout mais où l'on ressent déjà beaucoup. Devenu adulte, le narrateur revient sur cette enfance fondatrice et les fractures qu'elle a laissées. En filigrane, une question persiste : "que reste-t-il quand l'histoire n'a pas été dite, quand les silences ont fait oeuvre de vérité ?"
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 325
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
A Jeanne, sans qui rien ne serait.
A Claudine et Claude, pour m’avoir aimé malgré mes pas de côté.
A Virginie, Etienne et Grégoire, pour leur patience, leur compréhension et pour le sens qu’ils donnent à ma vie.
Chapitre I: Le brouillard
Chapitre II: Franchard
Chapitre III: Coup de sabot de cheval
Chapitre IV: Accident de voiture
Chapitre V: La claque
Chapitre VI: Le téléphone à deux bosses
Chapitre VII: Gros sur la patate
Chapitre VIII: Coup de sabot… épisode 2
Chapitre IX: Isolement et effondrement
Chapitre X: Épilepsie ou ampélopsis ?
Chapitre XI: Chambardement
Chapitre XII: Une petite vie bien tranquille
Chapitre XIII: Le double tranchant du sabre laser
Chapitre XIV: Chers Voisins
Chapitre XV: Carole
Chapitre XVI: Les deux faces d’un même huissier
Chapitre XVII: Veneux-les-Sablons
Chapitre XIX: TCR
Chapitre XX: Conan a-t-il des états d’âme ?
Chapitre XXI: Le Plan de Maman
Le brouillard
Avant cinq ans, la vie, c’est nul. On comprend que dalle. Ce qui s’y passe est trouble et emmitouflé dans un brouillard qui mêle la confusion à une évidente inaptitude à l’interprétation. Une protection archaïque sans doute, pour reporter à plus tard l’horreur du monde dans lequel on nous a parachutés sans nous demander notre avis. Il y a bien quelques halos de lucidité qui tendent à convertir un peu d’imagination en vérités, mais ça reste à la marge. Maman dit que la perception des choses est différente pour les enfants avant un certain âge. Un peu comme si on regardait à travers des loupes. C’est pourquoi les petits n’entravent rien à rien. Pour me faire une idée et à des fins expérimentales, pendant sa sieste, j’ai chouravé les carreaux de ma grand-mère paternelle. Papa raconte souvent qu’elle est aussi miro qu’une chaufferette ; le matériel semblait donc adapté à la situation. La première minute, j’ai buté dans une margelle et je me suis croûté dans l’allée. J’ai recommencé plusieurs fois et, à la fin, j’ai eu la nausée. Je comprends mieux maintenant pourquoi les bébés vomissent. Il faudrait inventer des « contre-loupes » qui corrigeraient leur perception et les empêcheraient de voir comme au travers des lunettes de Mémé. On réglerait bien des problèmes avec des solutions qui tombent sous le sens.
Avant cinq ans, de quoi la vie est-elle faite ? Il y a des plaisirs simples : manger, dormir, jouer avec des objets idiots, lire des livres en tissus et taper sur des xylophones désaccordés. Mais tout cela n’est aucunement comparable au fait d’enlever les petites roues au vélo. Papa, il appelle ça un biclou ou un spad. Dans la famille Perrier, on a plein de mots à nous et que mes copains ne comprennent pas. Ça va du falzar à la cibiche en passant par sézig, les arpions et les gisquettes. Ils nous viennent de mes grandsparents et plus loin encore peut-être. Ils les ont appris en travaillant sur les marchés parisiens depuis leur enfance et par habitude, nous aussi, on jaspine l’argot des rues et celui des louchébem. C’est une de nos particularités.
Pour en revenir au spad, je crois que la vraie maturité tient à ça ; au retrait des petites roues stabilisatrices que les papas enlèvent un beau matin, souvent contre l’avis des mamans. On peut, bien sûr, les démonter avant, mais, pour bien valider ce passage important, l’équilibre à vélo devrait être obligatoire. D’ailleurs, plus tôt dans l’existence, c’est aussi une vérité qui s’applique à la marche. C’est un événement pour tous les parents de voir sa progéniture déambuler sur deux guiboles, et plus façon coléoptère. Alors pour le biclou, c’est pareil. Deux roulettes en moins et une nouvelle vie peut enfin démarrer. C’est un peu comme le permis de conduire. Ça tient à peu de choses, mais ça bouleverse le quotidien. Ça devrait être un prérequis pour décider si on a le droit d’avoir cinq ans. Après tout, l’âge pourrait bien se mesurer en « ce qu’on veut », en nombre de BN qu’on arrive à manger en une minute, en albums Panini remplis à au moins cinquante pour cent, ou encore en temps passé sans respirer et sans tricher. La liste n’est pas exhaustive. Sinon, à quoi servirait de compter les années vides d’expérience ?
Donc, une fois les cinq ans acquis et les quelques modalités nécessaires à leur validation entérinées, selon moi, tout est en ordre ou en passe de l’être, même si pour certains retardataires, il faut savoir être tolérant. Chacun son rythme, mais les années brouillon derrière soi, on devrait enfin s’attarder sur les choses sérieuses. Mon anniversaire, je l’ai passé en colonie de vacances, à Villars-deLans. Avec ma valise, mes parents avaient transmis aux encadrants un carton avec des cadeaux. Parmi eux se trouvait un Kodak Instamatic. Depuis, je prends en photo tout ce que je vois. C’est Mamie, mon autre grand-mère, qui m’a envoyé là-bas. J’y ai fait du ski et du patin à glace alors que Papa et Maman se retrouvaient seuls. Je ne pense pas leur avoir beaucoup manqué, même si ma mère était toute joyeuse de me récupérer avec un an de plus et des couleurs plein les joues. Elle était étrangement gaie d’ailleurs. C’était bizarre. Elle m’a serré fort dans ses bras et elle a pleuré. On ne devrait pas pleurer quand on est heureux. Ça lui arrive souvent. J’ignore pourquoi. Je crois qu’elle-même ne le sait pas.
Parfois, je lui demande :
— Pourquoi tu pleures Maman ?
— Ce n’est pas grave, mon chéri. Ça va passer. On a beaucoup de boulot avec ton père. Ça doit être à cause de ça.
— Mais pourquoi vous travaillez autant alors, si ça te rend triste ? Et Papa, il ne pleure pas lui.
— Parce qu’on n’a rien sans rien et que pour s’offrir un peu de confort demain, il faut bosser aujourd’hui. Tant de choses sont à payer, le restaurant, la voiture, les vêtements. Rien n’est gratuit. Et puis avoir un métier, c’est une valeur. Puisqu’on n’achète pas les gens, on aura en général plus d’estime pour une personne qui travaille que pour une autre qui serait désœuvrée.
— C’est quoi l’estime ?
— À la bonne heure ! Enfin un truc qui relève un peu le niveau.
Ma mère commence souvent ses explications en évaluant d’abord la qualité de la demande. En général, j’ai plutôt intérêt à faire gaffe à mes questions. Si elles sont nulles, j’obtiens des réactions en conséquence et une remarque à propos de la vacuité de ma réflexion en prime. Maman est très cultivée bien qu’elle n’ait pas poursuivi ses études, à son grand regret d’ailleurs. Alors, quand elle juge qu’une de mes interrogations est digne d’une réponse argumentée, j’en prends pour des plombes. Mais moi, j’aime bien qu’elle m’explique les choses. Même si parfois c’est compliqué, ça occupe pendant les trajets en voiture. Et puis elle fait plein de digressions rigolotes au point qu’à la fin, elle ne sait plus d’où elle est partie. Ça nous amuse beaucoup. Alors on remonte le fil tous les deux et elle reprend du début. On n’en sort par obligation qu’une fois arrivés à destination. Mais ça, ce n’était pas possible tant que j’étais encore englué dans les années brouillon. Après les roulettes du vélo, ce qui marque la différence entre le brouillard et la clarté, c’est la lecture. Quand Maman m’explique les mots, elle en détaille les origines. Ça prend un temps incroyable. Toute l’antiquité y passe, de la Grèce à Rome. Elle a, malgré tout, eu quelques problèmes avec « judo » et « pataquès ». Mais je ne lui reproche pas de ne pas tout connaître. Avant que je sache lire, elle était bien en mal de me faire comprendre ces nuances, mais maintenant, c’est bon !
* *
*
Ça a été comme une bascule vers un autre monde. D’abord, on s’exerçait beaucoup à la maison ou dans la voiture. Et quand à l’école, nous commençâmes à apprendre les lettres, la maîtresse qui s’était rendu compte de mon avance me mit dans le groupe des grands pour l’entraînement au déchiffrage de mots entiers. Puis vint l’événement qui ne pouvait être anticipé. Il surprit tout le monde, moi le premier.
Les vacances de Pâques de l’année 1976 se terminaient tranquillement et un dimanche matin, alors que la fourmilière s’activait au restaurant, je pris avec moi un livre illustré d’une quarantaine de pages au texte narratif imprimé en gros caractères et je courus chercher ma mère, la patronne des lieux en l’occurrence, qui s’affairait à déplier de larges nappes blanches sur les tables du petit salon.
— Maman ! Maman ! criai-je d’une voix que j’espérais empreinte d’une maturité inhabituelle.
— Oui mon chéri. Ne reste pas dans le passage ! Tu vois bien que je travaille.
— C’est bon ! Je sais lire, dis-je d’un air assuré.
— Dis plutôt que tu as appris de nouveaux mots. C’est bien mon bonhomme. Tu m’en donnerais un ou deux en exemple ?
Elle m’accordait une attention distraite tout en continuant son manège entre la pile de linge et les tables.
— Pas un ou deux. J’ai lu tout mon bouquin ce matin.
— Tout ? Les images alors !
— Pas seulement. Le texte aussi. Écoute !
J’écartai une chaise et m’assis pour ne pas froisser ce que Maman venait d’installer. Je dépliai le livre qui me paraissait grand sur mes genoux et commençai la lecture d’un paragraphe pris au hasard. C’était l’histoire d’un lion qui déambulait dans Londres entre les cabines téléphoniques rouges et les taxis noirs. Avec une fluidité discutable, certes, mais sans trop d’hésitations malgré tout, j’enchaînai les phrases qui décrivaient l’arrivée de l’animal en gare de Victoria. Mon doigt suivait les mots et mes yeux ne quittaient pas le texte. Quelques lignes transpirèrent dans ma voix et alors que je n’entendais plus rien aux alentours, je relevai la tête pour chercher dans le regard de ma mère un peu de fierté. Elle était là, assise à la table en face de moi, indifférente aux plis que ses coudes faisaient sur la nappe, et ses mains supportant son visage comme si en cet instant, une insoutenable charge la contraignait à lutter de toutes ses forces contre la pesanteur pour ne pas s’effondrer. Sur ses joues remontées coulaient de chaque côté des larmes bleuies de rimmel et qui se rejoignaient au bout de son menton, puis s’écrasant sur le tissu blanc qui assurément devrait être remplacé. On n’aurait pas dit qu’elle pleurait. Elle me regardait sans me voir. J’avais disparu derrière un enfant qui n’était plus moi. Par cette mue intellectuelle dont je ne percevais pas la portée, je comblais toutes les attentes de cette femme qui s’enorgueillissait d’avoir un fils qui savait lire quelques mois à peine avant les autres. Sans en imaginer les conséquences, je venais de nous faire le pire des cadeaux. Le temps d’une lecture de quelques lignes et pour une vie, j’étais devenu le héros de ma mère.
Elle occupa les derniers moments de l’année scolaire à solliciter chaque personne qui lui prêterait, ne serait-ce qu’un peu d’attention concernant ma prouesse. Elle frappa en particulier aux portes de l’académie et à celles des établissements du secteur pour défendre ce progrès qui, selon elle, méritait qu’elle se démène sans réserve. De plus, j’avais énoncé, sans savoir qu’elles seraient reprises comme un argument majeur, des paroles anodines d’un enfant qui n’en ratait pas une pour se faire mousser : « la petite école c’est nul ! Et puis j’en ai marre des cubes et de la pâte à modeler ».
Maman exultait. S’enquérir d’un lycée parisien digne de ce nom devenait urgent et pour l’Académie Française, même si on avait un peu de temps, tarder de trop serait sans intérêt. Elle avait, à l’image de Nina des Promesses de l’Aube, mis un enthousiasme extraordinaire à m’élever depuis ma cinquième année de vie, au rang de génie. Ainsi, l’année scolaire se terminant, de rendez-vous en tests divers et variés, elle réussit à me faire sauter la dernière année de maternelle. J’allais, dès le mois de septembre, me retrouver le plus petit de chacune des classes dans lesquelles le destin me placerait, le plus facile à chahuter, celui à qui on demanderait plus, mais je ferais la fierté de ma mère qui jamais n’aurait conscience de la pression que cet événement allait générer pour plusieurs années.
Franchard
Depuis quatre ans, nous habitons le Restaurant de Franchard. Aucun de mes copains n’a une maison comme la mienne. Certains en ont de plus luxueuses ou de plus récentes, mais la mienne, elle est au milieu de la forêt de Fontainebleau. Pas au milieu sur les bords, au milieu, au milieu ! Cet endroit est bien connu des gens de la région. Le « Restaurant de Franchard » est une institution pour qui pratique les promenades en forêt, à pied, à vélo ou à cheval, l’escalade ou encore pour les Parisiens qui désirent prendre l’air le dimanche quand il fait beau. Papa m’a expliqué que c’est une ancienne guinguette. Avant, on venait se balader et flâner dans les environs puis se divertir au son des orchestres de musette, danser et boire du vin blanc sous les tonnelles. Je me demande d’ailleurs où est la différence avec aujourd’hui. On a juste changé le nom et on a viré l’accordéoniste.
Arriver à Franchard se mérite. C’est à cinq kilomètres de la première habitation. J’entends, par là, de la première habitation « normale ». Mais nous, nous ne devons pas être normaux, car non seulement nous nous y sommes rendus, mais nous y sommes restés. Une grande bâtisse isolée au milieu de la forêt, incongrue, au milieu d’un parc parsemé d’arbres séculaires et peuplé d’animaux se fichant royalement de notre présence, mais sans électricité ni eau courante ni téléphone, ça implique des concessions avec la notion élémentaire de confort. Au demeurant, ma mère n’était pas des plus emballées à l’idée de s’installer ici, mais Papa a su être convaincant. Je pense que s’il avait proposé de déménager sur la lune, elle n’aurait pas lutté longtemps si c’était pour le faire avec lui. Et puis, quelques améliorations indispensables à l’arrivée de notre petite famille avaient été apportées. Dès lors, dire qu’on habite le « Restaurant de Franchard » dégage une certaine image d’un exotisme bourgeois qui n’est pas pour déplaire à mes parents, même si Maman s’en défend en précisant chaque fois qu’elle vote à gauche.
Comme tout se paie, on me le répète souvent, il est nécessaire de s’accommoder de quelques détails qui peuvent paraître étranges de prime abord. Dans un des coins éloignés du jardin se trouve une petite construction en béton dans laquelle, sans discontinuer, un groupe électrogène diffuse aux alentours un ronron rassurant nous fournissant une électricité vitale. Il s’agit d’un vieux moteur de camion américain qui popote au loin et que papa va de temps en temps redémarrer. L’installation relève malgré tout du bricolage. En conclusion, à l’instar de tout logement moderne, nous avons de la lumière, des frigos, et surtout, la télé. Et puis, nous avons des robinets desquels coule une eau que nous ne buvons pas, car elle est stockée dans une grande cuve enterrée, mais qui est bienvenue pour tous les usages du quotidien. Presque comme chez n’importe qui en somme. Enfin, communiquer avec le monde civilisé était essentiel et pour cela, un câble traversant plusieurs kilomètres de bois a été tiré pour la simple alimentation en téléphone du restaurant. Les années soixante-dix imposent un certain niveau de confort ; en plein milieu de la décennie, nous ne manquons de rien.
En conclusion, nous n’avons pas moins que les autres et avec tout le reste en plus. La forêt aux alentours est la mienne. Elle me parle comme elle le fait à tous ceux qui daignent l’écouter. Elle diffuse des messages bienveillants de précaution et de douceur. Elle tempère les excès climatiques et filtre les vents tempétueux. Elle donne l’heure des saisons et offre la garantie d’une vie que l’on imagine profuse et infinie. « Sois prudent ! », me dit-elle, et je l’entends. Elle me rassure autant qu’elle me terrifie et pour cela, je la respecte. Je connais chaque sentier, chaque rocher, chaque arbre, car avec Papa nous allons régulièrement nous promener avec les chiens. Avant, il me prenait sur ses épaules et je m’accrochais à son menton. Il faisait toujours le con en feignant de me laisser tomber. J’en riais au milieu de faux cris d’effroi. Souvent, je me suis brûlé avec sa cigarette qu’il tient au coin des lèvres. Maintenant, je suis trop grand pour monter sur son dos et puis je cours plus vite que lui. Enfin, presque !
Ce n’est pas facile tous les jours d’habiter le « Restaurant de Franchard ». Vivre sans autres voisins que les arbres, les oiseaux, les lapins, les cerfs et les sangliers, c’est quand même bizarre. Pourtant, mes copains sont envieux de mon environnement. Ils me demandent souvent si nous n’avons pas peur des voleurs. Ma réponse finit chaque fois de les émerveiller.
— Avec en permanence cinq à sept chiens à la maison, il va falloir qu’ils soient sacrément discrets pour passer inaperçus. Si un se laisse repérer, je ne donne pas cher de son futal à celui-là.
— Sept ! Arrête de nous raconter des conneries.
Sept, ça étonne toujours. Alors j’énumère les noms de mes compagnons à poils qui peuplent mes jeux d’enfants sans oublier que je fais aussi partie du groupe, petit d’homme respecté car autoritaire, et protégé, car fragile.
— Pourquoi sept cleps ? Un ou deux ne suffiraient-ils pas ?
— Parce qu’il faut constituer une meute ; un chef et les autres qui tirent droit sinon ils se ramassent une avoine. C’est Manouk, la tête de file. Et ça ne rigole pas. C’est la chienne de mon père. La meute, c’est comme ta famille. En cas d’intrusion de voleurs, vous vous défendriez ? demandai-je. Et vous appelleriez au secours les voisins. Nous, on n’a pas de voisins, on a une meute.
— Mon papa lui, il a un fusil, argumentait parfois l’un d’entre eux.
— Maman ne voudra jamais d’arme à feu à la maison. Alors la solution c’est les chiens, étais-je obligé de préciser.
Mes parents n’aiment pas les pistolets. Ils disent qu’ils sont « anti-militaristes ». L’autre jour, Jean-Pierre, un ami de la famille, racontait qu’il avait fait l’Algérie et ça n’a pas l’air de lui avoir plu. Papa n’a pas fait la guerre en Algérie. Certains de ses copains, à l’armée, oui, mais pas lui. Il explique qu’il ne voulait tellement pas y aller qu’il a saboté un camion de transport de troupes et qu’il est passé en conseil de discipline pour cela. Il a été condamné à une peine de prison qu’il n’a jamais effectuée et il n’est pas parti combattre. C’est bizarre quand il en parle. Même s’il a l’air fier de son forfait, ça semble l’embarrasser quand même.
Mon père aime Franchard, alors Maman aussi. Elle se plie aux exigences de l’endroit, à ses contraintes géographiques, ses difficultés techniques. Sans manquer de rien, nous sommes loin de la vie moderne des villes, mais proches de tant d’autres détails que la compensation est assurément en notre faveur. Pour le restaurant, nous avons une Simca 1100 blanche. Le matin, nous embarquons à son bord pour nous rendre à l’école et d’autres fois pour vadrouiller dans le coin selon les besoins du moment. J’adore cette voiture et le bruit qu’elle fait. Je monte à l’avant, car l’arrière est dépourvu de sièges et avec Papa nous allons à Fontainebleau faire les courses. Il s’adresse à plein de gens à chaque coin de rue. Et moi je lui demande :
— C’était qui ?
— De qui parles-tu ?
— Le monsieur à qui tu viens de serrer la main.
— Je ne sais pas, me répond-il.
— Mais alors, pourquoi tu lui dis bonjour ?
— Lui semble me connaître. Je ne vais pas l’empêcher de me saluer chaleureusement. Ça se trouve, c’est un client que je ne reconnais pas. Il serait dommage et inutile qu’il se vexe alors qu’à moi, ça ne me coûte rien d’être agréable et de lui rendre son bonjour avec un air sympathique.
Quand on rencontre des gens dans la rue ou ailleurs, Papa me présente toujours comme « l’enfant qu’il élève ». C’est sûrement pour faire de l’humour qu’il dit ça. En tout cas, ça fait rire. Il a le sourire en permanence, mon père, il parle avec tout un tas de personnes et tout le monde l’aime bien. Il blague tout le temps et tout est sujet à dérision. Même les trucs graves deviennent drôles. Ses sœurs, Maman et Mamie le trouvent très beau. Moi, je n’en sais rien s’il est beau. C’est ce qu’elles disent. Elles ont sûrement raison. C’est peut-être aussi pour ça qu’il est apprécié.
* *
*
En pleine saison, le restaurant attire du monde et l’activité est soutenue. Mais les jours de pluie, l’endroit est déserté et l’hiver apporte peu de promeneurs. Tout dépend de la clémence de la météo. Pendant les vacances, surtout de Pâques à la Toussaint, ainsi que la plupart des week-ends du printemps et de l’été, des extras travaillent à la journée. Ils sont plusieurs à venir régulièrement et j’adore croire qu’ils m’aiment tous bien. Il y a André, Catherine, Christian, Claude. Je suis toujours dans leurs pattes et à leur manière, ils participent à mon éducation. Le matin, je vais leur dire bonjour à tous. Ils ont l’air contents de me voir et ils me racontent des histoires qui me font rire. Cet été-là, je suis même parti en vacances à la campagne dans la famille de René, un vieux cuisinier qui travaillait au restaurant avant l’arrivée de mes parents. Là-bas, j’ai donné à manger aux lapins, je suis allé à la pêche et j’ai bu du cidre. Mais quand tout ce petit monde vient à l’embauche le matin et que la pluie se mêle à la fête, ils sont désœuvrés faute de clients. À la fin de la journée, il faut les payer quand même et ces jours-là, le soir après la fermeture, Papa semble inquiet et Maman pleure.
* *
*
Plus tard dans la saison, j’étais aussi allé avec Mamie à Benais, une maison à la campagne qu’elle faisait rénover. L’espace se partageait entre des pièces vides de meubles et des matériaux de construction entassés de-ci de-là. L’ambiance y était mystérieuse et les odeurs de ciment et d’enduit ne m’étaient pas familières. Cette différence d’univers était distrayante. C’était déjà ça. En fin de compte, je n’ai pas passé beaucoup de temps à Franchard pendant ces vacances et quand j’étais revenu, l’endroit avait changé. D’étranges rochers en polystyrène trônaient dans le terrain derrière le restaurant, et de vieilles voitures et des bus anciens de la police étaient stationnés dans le jardin. Papa m’expliqua que ces véhicules avaient été utilisés pour réaliser certaines scènes d’un film à Franchard. Je n’en crus pas mes oreilles et je fus terriblement déçu qu’on m’ait exilé pendant le tournage. Je posai plein de questions.
— Comment ça va s’appeler ? Et l’histoire, elle raconte quoi ? Et les acteurs, ils sont connus ?
— Le nom du film sera « Le Gang ». Il retrace l’épopée d’une bande de voleurs après la guerre. Et tu sais qui joue dedans ?
Mon père me taquinait.
— Dis-moi ! Allez ! Dis-moi Papa ! S’il te plaît.
— Le rôle principal est interprété par Alain Delon.
— Hein ! Alain Delon ? Il est venu ici ? Tu l’as vu, tu lui as parlé ? Il t’a dit quoi ?
Mon émerveillement n’eut d’égal que ma déception et ma colère à l’égard de mes parents. J’étais admiratif autant que révolté et si mes références cinématographiques étaient modestes, la célébrité de notre comédien français alors le plus populaire dans le monde, elle, avait fait son chemin jusqu’à moi. Qui ne connaissait pas Alain Delon ? Ainsi, avant la rentrée, je passai des heures à conduire pour de faux, au volant des Traction-Avant Citroën ou des bus abandonnés pour un temps dans notre jardin.
* *
*
Quand je joue à la maison, la plupart du temps je le fais seul. Nous n’avons pas de voisins et je ne peux pas courir dans les flaques et revenir crado avec les autres enfants du quartier ; il n’y en a pas. Alors tout est bon pour inventer des histoires à vivre en solitaire. J’ai bien essayé le ballon contre le mur, mais la durée de résistance de l’objet dépasse rarement la minute. Avec cinq chiens, rien d’étonnant. Et puis le foot, ça ne m’a jamais plu. Je me suis aussi construit un système avec des ficelles pour traîner ma voiture à pédales avec mon vélo, pour aller plus vite. Sauf que ce que j’aimerais moi, c’est être dans la guimbarde et pas sur le biclou ; tracté et pas tracteur. C’est insoluble et cela m’attriste beaucoup. La complication vient de la solitude en l’occurrence. J’ai bien tenté d’imaginer un attelage, mais la jouer « l’Appel de la Forêt » ne va pas leur plaire à mes zigotos de clébards. Ils m’adorent, mais faudrait pas pousser. J’en ai parlé à maman et elle m’a appris un nouveau mot : « ubiquité ». Si j’en avais le don, je pourrais être, et sur le vélo, et dans la voiture. Ce serait la solution à beaucoup de mes problèmes d’enfant unique. Malheureusement, c’est une caractéristique réservée aux héros de fiction. Une injustice de plus en faveur d’un imaginaire perpétuellement frustrant.
En revanche, avec Manouk, nous avons un super jeu. Depuis peu, j’ai des patins à roulettes réglables. Ils sont en ferraille, avec des petites roues et un système de sangles à boucles pour les enfiler avec des chaussures. Je prends une nappe en papier que je tasse en boule avec un peu de ruban adhésif et je me mets dans la grande salle du restaurant, tout au bout vers la cheminée. J’appelle la chienne et fais mine de jouer bruyamment. En quelques secondes, cela ne rate jamais, elle attrape la grosse balle toute molle dans sa gueule et se retourne pour cavaler comme une dératée. Là, il faut être réactif. Quand elle fait volte-face, j’agrippe les poils de son dos des deux mains à pleines poignées et je me laisse emmener à une allure folle. Nous traversons la pièce à toute berzingue, je négocie l’entrée dans le couloir, nous nous y engouffrons à la vitesse de la lumière et nous finissons au plus loin du petit salon. Une fois la course terminée, elle me rend la boule de papier, pas de bonne grâce, mais elle s’y résout quand même, et je prends la direction d’un nouveau départ pendant que sur le trajet retour, elle cherche à me la dérober par tous les moyens. Au bout d’une dizaine d’allers-retours elle et moi sommes rincés et en général nous nous arrêtons et je lis alors dans son, regard la reconnaissance de l’avoir choisie elle plutôt qu’un autre chien. N’empêche qu’avec nos circuits à fond dans le restaurant, un soir, je me suis ramassé la tronche par terre, bien comme il faut, contre le chambranle de la porte du couloir. J’ai cru que je ne me relèverai pas. Je n’ai pas appelé Maman. J’avais peur de me faire enguirlander, mais j’avais très mal à la hanche et je ne pouvais plus bouger la jambe. Quand j’ai enfin pu me redresser, je me suis dirigé péniblement vers le petit salon où m’attendait Manouk et ce qu’il restait de notre jouet éphémère (avec tant de clébards, un ballon, quel qu’il soit, n’a pas d’autre vertu que celle d’être éphémère). J’ai déchaussé mes patins à roulettes et j’ai ramassé le millier de confettis de papier et je les ai jetés dans la cheminée. J’aime à croire que Manouk n’est pas un animal ordinaire. Elle est différente. Elle pourrait être une sorte d’ange venu poser un œil protecteur sur notre famille. Sinon que seraient les autres représentants de la meute à côté ? Ils n’ont rien de comparable à elle. On dit que c’est la chienne de mon père, car personne ne recueille autant son attention que lui. Parfois, on se demande d’ailleurs si la situation n’est pas inverse et si en fait, ce n’est pas Papa qui est l’humain de Manouk.
À la rentrée, l’automne montre le bout de son nez doré. Les clients sont moins nombreux et mes parents et moi avons alors l’exclusivité au quotidien du spectacle que cette forêt, qui entre doucement dans un sommeil paisible et coloré, nous offre. Le chant des oiseaux fait désormais place au brame profond qui me glace le sang et l’atmosphère humide se sature d’odeurs à toutes autres reconnaissables. Selon l’endroit où nous nous trouvons, les fragrances sont différentes. Vers la plaine sableuse et la mare, au milieu des rochers, à quelques centaines de mètres du restaurant, les pins diffusent encore quelques effluves secs et térébenthinés. À l’inverse, plus loin, en sous-bois, respirer devient parfois difficile tant l’air est capiteux et lourd. J’y décèle des odeurs d’humus bien sûr, de feuilles en décomposition, mais aussi de vanille et de chocolat. Cette période de l’année est la préférée de Papa et dès que possible, nous allons ensemble aux alentours, avec les chiens, repérer les premiers champignons.
Un jour que je déambulais avec mes compagnons touffus et protecteurs, je débusquai un endroit derrière la clôture du restaurant, où personne n’allait jamais, car il n’y avait pas de sentier, un véritable gisement de cèpes de Bordeaux tous plus imposants les uns que les autres. Tout dodu, renflé et gourmand, j’en ramenai un parmi les plus gros et mon père me demanda de lui indiquer le lieu sans attendre. Une heure plus tard, un large sourire aux lèvres, il déposait dans la cuisine un panier rempli de bolets jaune doré et marron, énormes. Il était tout guilleret en rentrant, disant que c’était la découverte de l’année. Mais pas de bol, je déteste ça les champignons. J’étais quand même content de moi et pour faire le fayot, j’y retournai quelques jours après en vue de faire l’inventaire des nouveaux prétendants à la fricassée. Avant d’arriver à l’endroit précieux, je longeai la route et, entre la frontière naturelle formée par les arbres et le bitume, lové au soleil en un amas gris-vert parsemé de taches beiges, placide, se reposait un énorme serpent. Je filai chercher mon père en souhaitant qu’il ait quelques minutes à m’accorder. Je le trouvai sans difficulté et lui détaillai la situation. Avait-il eu peur pour moi, ou bien pour l’animal ? Avait-il eu un élan de curiosité ? Dans les faits, après une course de quelques minutes, nous nous retrouvâmes lui et moi au bord de cette route déserte pourtant régulièrement empruntée par les touristes. Accroupis tous les deux, nous scrutions une belle couleuvre d’Esculape qui digérait son dernier repas de la saison. Elle était limitée dans ses mouvements par une imposante masse dans son abdomen, bien visible, et qui entravait ses déplacements. Elle risquait de finir sous les roues d’une voiture, alors Papa décida de la transporter vers un lieu plus sécurisé. Il approcha un bâton trouvé à proximité et naturellement elle répondit à l’invitation en s’enroulant autour, dans une lenteur déconcertante. J’aime à croire qu’elle nous signifiait sa confiance et qu’elle acceptait de bonne grâce l’assistance que nous lui apportions. Elle posa son corps gauche sur la pièce de bois et se laissa véhiculer sans plus de réticence dans un endroit calme et chaud, loin des dangers de la route.
* *
*
Des animaux de toutes sortes, des serpents entre autres, nous en voyons souvent au restaurant, même parfois au milieu des clients, sur la terrasse. La plupart du temps, ce sont des couleuvres. Papa dit qu’elles sont inoffensives et que si on les croise c’est qu’elles se perdent notamment à la sortie de l’hibernation. Il les attrape dans une pelle ou un seau et va les porter plus loin à l’abri des regards et des cris des consommateurs les moins avertis du fait que, dans une forêt, c’est le genre de rencontres auxquelles il faut s’attendre ; au même titre que des arbres et des oiseaux d’ailleurs. Je me dis parfois qu’être adulte n’est pas toujours synonyme d’être intelligent. Dans une certaine mesure, quand on voit comment certains utilisent la connaissance, on pourrait tout à fait imaginer qu’une naïve ignorance pourrait être une forme de progrès. Alors, avoir peur des serpents en forêt, c’est comme craindre de tomber sur un chocolat à la liqueur dans les grandes boîtes plates qu’on offre à Noël. Pour ne pas se brûler la gorge avec l’alcool, on ne tente pas de manger ceux qui sont emballés. Et pour ne pas croiser de couleuvres dans les bois, on reste chez soi dans son canapé. Papa dit qu’aucun problème n’a de solution. Il faut savoir avant tout être pragmatique.
Une fois, malgré tout, il a dû intervenir avec plus de fermeté. Une vipère, cette fois-ci, plus petite, refusait de monter de son propre gré dans sa pelle pour se laisser transporter. Le printemps se terminait et la bestiole avait décidé de traverser la terrasse noire de monde. Une hystérie molle s’élevait, douce, mais certaine, et des voix se faisant plus inquiètes que d’autres réclamaient la mise à mort de l’animal. Je suivais mon père qui bataillait délicatement avec le reptile, comme il l’avait déjà fait à plusieurs occasions et avec succès. Mais dans le cas présent, l’opération semblait mal engagée, car le spécimen était particulièrement récalcitrant au point que, lassé d’être contraint dans ses mouvements, il se rebiffa avec violence à plusieurs reprises contre l’outil. Alors, la tristesse dans l’âme, il donna, du tranchant de la pelle, un coup appuyé à la base de la tête du serpent qui se contorsionna sous la pression du métal puis perdit la vie au milieu des regards de tous ces inconnus aussi courageux que soulagés d’avoir eu, à eux tous, le dessus sur cet être véhément certes, mais de quelques grammes, pas plus. Je crois que Papa a détesté faire cela. Je pense même qu’il a éprouvé des regrets. Depuis, j’ai compris qu’il avait fait comme il avait pu, dans l’instant, et que beaucoup s’en seraient tirés avec moins d’efficacité ou avec moins de remords. On ne devrait pas avoir à se faire imposer ses propres choix. Non, on ne devrait pas.
Coup de sabot de cheval
La rentrée s’est faite sans encombre. C’est quand même un grand moment avec tout ce barda de cartable, de crayons, de cahiers… C’est la grande école selon mon père. C’est un changement majeur. Tu m’étonnes !
Le point positif dans tout ce bazar, c’est que j’ai gardé mes copains les plus âgés, ceux de l’année d’avant. D’ailleurs, Papa dit aussi « partout t’iras, tes potes iront ». Il y a sûrement un truc marrant à comprendre. Lui ça le fait rire et pas moi. Ça m’énerve.
— Pourquoi tu rigoles quand tu dis ça ? Pourquoi y aurait-il des potirons partout où j’irai ?
— Parce que c’est drôle. Non ? me répond-il.
— Non. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
— C’est un jeu de mots. Cherche un peu. Et tu comprendras.
— Allez ! Explique-moi. C’est agaçant à la fin.
— Plus tu t’énerveras et moins je t’aiderai, insiste-t-il prêt à s’esclaffer une fois encore.
Et la discussion se termine ainsi. Je n’ai d’autre réponse qu’une injonction à la réflexion que je n’ai cure de mener et les rires de mon père. Je suis vexé. Il en a plein des blagues comme ça avec des histoires de « Pourquoi la mer est-elle bleue ? Parce que transatlantique » ou des chansons bizarres de régiments de fromages blancs qui partent en guerre contre les camemberts… Des fois, je me dis qu’il n’a pas toutes les cases en place.
Je suis donc inscrit en CP à Barbizon, avec Madame Chaintreau. C’est une maîtresse à l’ancienne. Sans conteste, elle a tout d’ancien. Elle nous a même avoué que nous serions sa dernière classe et qu’aux prochaines vacances d’été, elle prendrait sa retraite. C’est bien ma veine. Sauter une année pour me retrouver avec un tyran de l’École Normale d’avant, je m’en serais bien passé. D’avant quand d’ailleurs ? Ou d’avant quoi ? Cette maîtresse a la réputation qui colle à l’image des enseignants de temps pas si éloignés, avec les affaires vidées par la fenêtre, les cheveux de la nuque tirés à en provoquer des larmes et les oreilles rougies pour des raisons similaires. Si je n’avais pas joué au petit con prétentieux, j’aurais fait ma dernière année de maternelle comme tout le monde et je me serais épargné le risque d’être la cible des foudres du dragon Chaintreau.
Elle m’a d’abord assis à côté de Pascale. Ce n’est pas ma copine, mais on se tolère. Et puis elle m’a fait changer de place. Maintenant, je suis voisin de Lionel, au troisième rang, à gauche, du côté des fenêtres qui sont trop hautes pour laisser voir la cour. Ce n’est pas mon copain non plus, mais je n’ai pas vraiment le choix. Il fait deux têtes de plus que moi, il a une bouille toute ronde et comme moi, des pulls que sa grand-mère lui tricote. Nous en avons de toutes les teintes. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. On dirait Laurel et Hardy retournant en classe et colorisés en moche. Et puis j’ai compris pourquoi on m’avait assigné à cette place. Je suis censé aider le gros Lionel à lire quand il n’y arrive pas. Tu parles d’une mission ! Il ne s’en sort pas si mal à vrai dire, alors j’évite de trop lui souffler les mots qui semblent se bousculer entre son ciboulot et sa boîte à paroles. Des fois qu’il le prenne de travers, ce serait ma fête à la récré. Des copains, j’en ai plein, mais aucun ne se risquerait à une confrontation en un contre un avec le géant Lionel. La solidarité, c’est bon quand on est certain d’avoir le dessus. Sinon, c’est du suicide collectif. Une fois encore, une approche pragmatique est essentielle. Dans ce cas de figure, la boucler semble la meilleure façon de ne pas envoyer prématurément trop de ratiches au Père-Lachaise. C’est utile les ratiches, même si une partie d’entre elles ont pour objectif d’être remplacées à moyen terme.
À l’inverse de beaucoup de mes camarades, quand je suis à la maison, mes parents travaillent. Cela implique qu’ils sont de repos alors que je suis en classe. Ça aussi, ça m’énerve. Le restaurant est fermé le mardi et moi, le mardi, je suis à l’école. Il est étrange de constater combien toutes ces coïncidences ont les mêmes
