Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Lucky Souple est un roman qui s'inspire de faits relatés ou vécus, intenses et marquants. Il traite de ce qu'une amitié de 35 ans est capable de générer d'humanité et de compassion notamment lors d'une fin de vie organisée contre des règles établies. Les expériences adolescentes y télescopent les préoccupations d'adultes arrivés au terme d'une existence chargée d'émotions. Le roman retrace deux épisodes de vie à des époques distinctes. À la fin des années 80, Franck et Xavier sillonnent la Bretagne à vélo et scellent une amitié forte. 35 plus tard, pour ses dernières heures, Xavier trouve à ses côtés, une urgentiste déontologique et zélée. Facétieux et rusé, il tentera par tous les moyens de la rallier à son projet : rejoindre Franck désormais oncologue avec qui, contre les protocoles légaux admis, il a choisi les modalités de son départ selon ses propres volontés. Différentes thématiques fondamentales sont aussi abordées en sous-main, comme l'amitié indéfectible, les ravages du tabagisme, le féminisme, l'homosexualité ainsi que la perception d'une médecine exercée en France par des acteurs étrangers malmenés. Ces sujets sont sensibles et devraient contribuer à une réflexion profonde et nécessaire sur notre société et notre manière de nous traiter les uns et les autres. Ce texte n'est en rien tragique. Il détaille, souvent avec humour des situations rocambolesques ou avec émotion des instants de rencontre et de partage. Il est une somme complexe de sentiments multiples comme la vie nous en fait vivre tout le long de son cours et ce, jusqu'au dernier instant. Que Catherine Daquin de L'ADMD accepte de rédiger la préface de l'ouvrage fut une véritable chance. Lucky Souple n'aurait pas vu le jour sans l'intercession de beaucoup d'acteurs. Catherine fut l'un d'eux et non des moindres. Ses conseils et son expérience furent autant de clefs offertes pour extraire le texte de certaines imprécisions et ainsi lui donner une certaine crédibilité. Il lui doit énormément.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 384
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
A Jeanne, sans qui rien ne serait.
A Claudine et Claude, pour m’avoir aimé malgré mes pas de côté.
A Virginie, Etienne et Grégoire, pour leur patience, leur compréhension et pour le sens qu’ils donnent à ma vie.
Préface de Catherine Daquin Administratrice de l’ADMD1, chargée du Comité Culturel Psychothérapeute DIU de Tabacologie
Prologue
Chapitre I: Dimanche 5 juillet 1987 Côtes-du-Nord2, Bretagne
Chapitre II: 10 h 21 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre III: Dimanche 5 juillet 1987 Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre IV: 10 h 34 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre V: Dimanche 5 juillet 1987 Route de Lannion, Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre VI: 10 h 34 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre VII: Lundi 6 juillet 1987 Route de Plestin, Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre VIII: 10 h 36 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre IX: Lundi 6 juillet 1987 Route de Plestin, Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre X: 10 h 40 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XI: Lundi 6 juillet 1987 Plestin, Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre XII: 10 h 53 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XIII: Mardi 7 juillet 1987 Plestin, Côtes-du-Nord, Bretagne
Chapitre XIV: 11 h 07 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XV: Mardi 7 juillet 1987 Plouénan, Finistère, Bretagne
Chapitre XVI: 11 h 10 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XVII: Mardi 7 juillet 1987 Plouénan, Finistère, Bretagne
Chapitre XVIII: 11 h 12 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XIX: Mercredi 8 juillet 1987 Plouénan, Finistère, Bretagne
Chapitre XX: 11 h 20 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XXI: Dimanche 12 juillet 1987 Landivisiau, Finistère, Bretagne
Chapitre XXII: 11 h 22 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XXIII: Lundi 13 juillet 198 Landivisiau, Finistère, Bretagne
Chapitre XXIV: 11 h 26 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XXV: Lundi 13 juillet 1987 Landivisiau, Finistère, Bretagne
Chapitre XXVI: 11 h 30 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XXVII: Mardi 14 juillet 1987 Landivisiau, Finistère, Bretagne
Chapitre XXVIII: 11 h 38 Quelque part en banlieue parisienne
Chapitre XXIX: Hiver 2004 Banlieue Parisienne
Chapitre XXX: 12 h 09 Quelque part en banlieue parisienne
Épilogue: Deux semaines plus tard, 12 h 30 Quelque part en banlieue parisienne
Note de l'auteur
Remerciements
Ce livre est un hymne à la vie, un hymne à la joie, un hymne à la joie de vivre… La magie opère immédiatement, votre présent n’existe plus, vous êtes vite happé, votre esprit vagabonde de 1987 à nos jours, là où l’auteur a décidé de vous entraîner. Piège sublime !
Le rythme de l'écriture est soutenu, ponctué de rebondissements allant de la jeunesse de Xavier à son présent. De multiples sentiments vous traversent au fur et à mesure des pages, mais jamais l'ennui, car l’auteur s’applique à ne jamais y sombrer et sait rebondir au moment opportun. On rit à certains passages et on pleure à d'autres ; mais le plus souvent on sourit avec émotion.
La description des personnages y est telle que l’on s’imprègne de leurs forces, de leurs fragilités, que l’on s’attache à certains. On les voit, on les sent.
Tout d'abord Jeanne, ce pilier familial, ce mât qui tient son bateau debout contre vents et marées, cette grand-mère aimante et attentive, qui vivra centenaire.
Puis la maison de Jeanne, sa fierté mais aussi le refuge de sa fille puis de son petit-fils lorsque la vie devient compliquée. Cette maison est un antre.
Michèle, cette fille, cette mère, avec sa vie un peu chaotique mais qui a su aimer et être aimée.
Franck, la rencontre avec Franck lors d’un voyage d’initiation scout en Bretagne en 1987, ils ont entre 16 et 17 ans. Xavier et Franck, le début d’une amitié indestructible qui naîtra dans cette Bretagne aimée par Xavier et si bien décrite. Franck, cet indéfectible ami, devenu oncologue, qui souhaite respecter le choix de son ami.
Puis apparaît Yana, médecin du SAMU, cette femme venue de l’Est, d’une beauté à couper le souffle mais d’une froideur glaciale, cette femme énigmatique qui ne laisse pas indifférent le lecteur, mais dont on sent la fragilité et l’instinct de protection.
D’autres personnages tournent autour de Xavier, comme son fils parti étudier en province.
Le déroulé de l’histoire est très subtil, très pudique car c’est à petites doses que l’on comprend le corps malade de Xavier. L’auteur préfère nous entraîner vers la personnalité bien vivante de son personnage. Car l’esprit est toujours vif dans ce corps qui ne suit plus. La conscience du poison qui a déclenché la maladie dévastatrice est enrobée des joies, légèretés et insouciance que sont les souvenirs d’adolescence.
La force de Xavier, sa dérision sur son état physique, son obstination à atteindre son objectif, celui de finir sa vie en toute lucidité et selon son choix, nous touchent. Xavier est un homme libre !
C’est bien l’objectif de mon combat en tant que militante de l’Association pour le Droit de Mourir dans la dignité depuis de nombreuses années.
Tout a commencé avec ma mère, cette femme tant aimée, mon amie. Elle était adhérente de cette association depuis presque le début de sa création. Nous avions un grand respect l’une pour l’autre et c’est tout naturellement que j’ai écouté et entendu sa supplique de l’aider à mourir lorsque ses douleurs incessantes et réfractaires à tous calmants l’ont décidée à en finir. Elle souffrait d’un cancer de l’estomac, avait subi intervention chirurgicale, chimiothérapie, radiothérapie mais rien ne l’a sauvée.
Ma mère est morte dans son lit avec mon aide. Action délibérée de désobéissance civile. Pour le bien de ma mère. Son dernier mot, dans son ultime souffle, fut pour exprimer sa gratitude à mon égard : « Merci ». J’étais douloureusement affectée par son décès, comme on l’est lorsqu’on perd l’un des êtres le plus important pour soi, mais je n’ai jamais culpabilisé. J’ai conscience que ce « merci » définissait tout ce qui nous liait. L’Amour la main ouverte.
C’est ce jour-là que j’ai décidé de me battre. Pour les autres. Pour nous tous. Pour moi, également. Pour que ces situations cessent. Pour ne pas risquer la prison pour un acte d’amour souhaité par un homme ou une femme malade, qui n’a plus aucun avenir, aucune chance de retour à la vie d’avant et qui demande qu’on le libère en l’aidant à mourir.
Depuis que j’ai accepté des responsabilités au sein de l’ADMD j’entends des dizaines de suppliques chaque année, j’entends ces citoyens totalement lucides, comme l’est Xavier, qui se débattent pour être considérés par une certaine dictature médicale qui ne respecte pas leurs souhaits dans le cadre de la loi actuelle, déjà insuffisante. Qui ne respecte pas leurs directives anticipées.
Aujourd’hui c’est une histoire de joker, si vous entrez dans un service avec un chef de service humaniste et ayant de l’empathie c’est une relative plénitude, sinon c’est l’enfer. L’enfer des derniers jours de vie d’un être humain.
Liberté de fin de vie veut dire être écouté et respecté dans son choix.
Liberté de fin de vie signifie finir sa vie sereinement. L’ultime droit.
Plaçons-nous sous l’égide de notre devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité ». Devise exigeante en termes d’humanisme mais bafouée concernant ce choix.
Le titre percutant et la photo de couverture de « Lucky Souple » ne laissent aucun doute sur le rôle principal que joue la cigarette, fléau contournable, imaginée et fignolée par un groupe de scientifiques à la solde des diables que sont les assassins à col blanc, les cigarettiers.
En me soumettant la lecture de son premier roman, Olivier Pernin se rapprochait d’une militante pour une fin de vie libre et choisie. Mais il ignorait que dans le cadre de ma vie professionnelle j’avais suivi un DIU de Tabacologie dès qu’il avait été mis en place, afin d’avoir des outils pour aider mes patients à sortir de leur addiction. C’est ainsi que j’ai pu découvrir l’ampleur de l’Organisation orchestrée par ces fabricants et leur connaissance des conséquences assassines de leur fabrication d’un produit hautement addictif, dès le début. Ces analyses détaillées par des pneumologues ont alimenté chez moi une farouche colère à l’égard de cette mafia accueillie à bras ouverts par les différents États dans le monde. Ce fléau présenté sous un étendard de liberté tue des millions de personnes par an, en toute impunité.
En France le tabac reste toujours la première cause de mortalité évitable avec 75 000 décès par an. La cause des souffrances de Xavier ne pouvait que me révolter.
Finalement, comment ne pas être prise au piège par cette lecture ? D’autres sujets élaborés par Olivier Pernin sont extrêmement bien analysés.
Ce roman dépeint notre société, simplement humaine. Il ne se veut pas militant mais l’est de toute évidence tout en restant un plaisir pour le lecteur. On est véritablement emporté par l’histoire de Xavier, le suspens de la fin de son parcours est haletant.
Ce livre pourrait devenir un film. Il en a toute la matière, tout le rythme.
Merci Olivier pour ce cadeau que vous nous faites !
1 Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité
La force de Jeanne fut de s’émanciper sans délai au lendemain de la guerre contre l’Allemagne nazie. Le joug patriarcal ne permettait alors qu’une seule liberté, celle de se marier. Peu importait qui serait l’élu, du moment qu’il l’emportât ailleurs. Une fois les noces oubliées, pour le premier anniversaire de Michèle, fruit d’une union charnelle éphémère et dépourvue de plaisir, cette femme dès lors âgée de vingt-sept ans, reprit sa vie en main, bien décidée à ne plus se laisser dicter sa conduite par la gent masculine et encore moins par un époux en papier mâché. Cette enfant, preuve indéfectible d’un mariage dûment consommé, était devenue l’objet des attentions les plus douces d’un grand-père, auparavant si ferme et si inflexible. Avec les années, constatant que Jeanne ruait comme personne pour mener ses projets et ne comptant que sur elle, bienveillant témoin de cette ferveur singulière, cet homme, cette entité paternelle née du siècle précédent, avait par conséquent su reconnaître ses erreurs héritées d’une autre époque. Ce pavillon, investissement familial implicitement au seul et unique profit de Jeanne et sa fille, était arrivé tel un havre de sécurité, offert, pour que plus personne ne souffrît du risque matériel. C’est ainsi que pour ses cinq ans, les genoux de Michèle jugèrent pour la première fois de la rugosité sans faille du béton de l’escalier lors d’une chute initiatique qui resta dans les mémoires.
Soixante-dix ans après cette acquisition, quatre générations avaient gravi à maintes reprises le gris de ces marches et tout le monde, un jour ou l’autre, sans le vouloir et un peu plus rapidement que prévu, avait fini au bas de ces degrés dans des positions aussi diverses que variées et présentant plus ou moins de dégâts. À une époque où les semaines ne se comptaient pas encore en minutes, Jeanne, travailleuse acharnée, avec Michèle, s’était construit un équilibre paisible et avait vécu des moments prospères et heureux. Alors, à leurs côtés, doucement, était venu se glisser Julien, mari d’une seconde union pour l’une et papa de substitution pour l’autre, aimant et attentionné, celui-là, pour cette petite fille qui n’était pas de lui, mais pour qui il aurait tout risqué.
Xavier gardait le nez dans son sac de couchage. Tout lui était inconfortable et chaque parcelle de son anatomie lui rappelait combien dormir par terre ne rivalisait en rien avec le faire dans un lit, si misérable fût-il. « Et encore ! se disait-il. Si seulement j’avais roupillé, même un peu ». Plus tôt, pour briser l’ennui de cette nuit sans sommeil, tâtonnant dans le noir, il avait attrapé son baladeur et glissé ses nouveaux écouteurs dans les oreilles. Un modèle Aiwa auto-reverse, métallique qui ne le quittait jamais ainsi qu’une flopée de piles et de cassettes aussi lourdes qu’encombrantes.
Il était là immobile, Morrissey égrenait dans sa tête les paroles douces d’un des albums de The Smith’s. Xavier avait le réveil difficile, bougon, chafouin, intolérant. Ses camarades de l’internat lui avaient d’ailleurs signifié sans retenue. « Avant la première clope, t’es carrément imbuvable », lui avait asséné, il y avait peu, un de ses amis pensionnaires. Alors il faisait un effort. Cela commençait par se taire et s’isoler, masquer son visage sous la crinière informe que formaient ses cheveux, garder les yeux mi-clos et n’offrir aucune attention ni aucun regard à son environnement. Ignorer l’entourage le temps d’évacuer cette lie que la nuit avait déposée sur son esprit, brume pesante de ses mauvais conseils, altérant chacun de ses jugements et libérant une inutile hostilité des premiers instants de la journée, agressivité injustifiée et incompréhensible pour qui en était la cible.
Ce matin, Xavier prenait sur lui, comme on dit. Les « zip » des sacs de couchage voisins, même au travers des mélodies que son baladeur diffusait, déchiraient le peu d’enthousiasme qu’il avait à se tenir loin de ses propres débordements. Il contenait avec difficulté sa volonté de hurler à tous « Mais bordel ! Ça vous gênerait de faire moins de bruit ? ». Alors, quand il perçut la présence d’un de ses camarades venu s’asseoir à côté de lui, il se dit que peut-être, il ne serait plus en mesure de garder son calme. C’était Franck. Rayonnant dès le réveil, plus âgé d’un an, taillé dans un menhir, mais d’une gentillesse rare et surtout discret ; une puissance tranquille, un de ces garçons qu’on ne vient pas agacer sans y réfléchir à deux fois. Il faudrait s’y soumettre. Il n’allait pas se fâcher le premier matin avec le seul type qui lui semblait fréquentable. Puis la cassette arriva au bout de la bande et le mécanisme d’inversement de la lecture s’enclencha, générant une série de cliquetis caractéristiques qui attirèrent l’attention de Franck. Face B, autre groupe, autre univers.
— Salut. Quelle nuit de merde ! T’écoutes quoi ?
Xavier se redressa, le plancher de la salle de classe imprimé sur son visage. La tignasse hirsute et la mine défaite, sans dire un mot, il se contenta de la réponse la plus cordiale qu’il pouvait fournir en lui tendant un des deux écouteurs du casque.
— C’est dark un peu ton truc quand même. Et la voix grave du chanteur… Impressionnante. Ses parents l’ont fait fumer dès le berceau. Ce n’est pas possible autrement. Quel est le nom du groupe ?
— The Psychedelic Furs. Des Anglais. Ils ont débuté en mille-neuf-cent-quatre-vingts. Si ça te plaît, je demanderai à mon pote Fred de te faire une copie.
Xavier s’étonnait lui-même de tant de mansuétude dans cette réponse qui elle-même surgissait il ne savait d’où. À cette heure de la matinée, cela pouvait s’apparenter à une prouesse. Il glissa une main dans ses cheveux, les releva, et redécouvrit son espace sous une autre lumière, éblouissante et révélatrice des détails de l’endroit passés inaperçus dans la pénombre du soir de la veille.
— Ce serait sympa. On verra, avait répondu Franck.
Il avait saisi que son ami avait des habitudes musicales qui sortaient de son champ de connaissance.
— Et toi, t’écoutes quoi ?
Franck parut un peu embêté, car il savait qu’il n’avait pas d’identité de mélomane comme Xavier semblait en avoir. Il resta vague pour ne pas s’emmêler dans un mensonge qu’il ne pourrait pas soutenir au-delà de la deuxième référence.
— Un peu de tout. Ça dépend du moment.
Franck faisait écran au soleil et Xavier se tourna vers lui en supposant qu’il l’avait peut-être mis mal à l’aise avec sa question pourtant anodine. Il le dévisagea quelques secondes, en contre-jour, alors que le regard dans le vide, absorbé par la musique, Franck ne s’apercevait pas du détail en bonne forme dont il faisait l’objet. Ce garçon était d’une beauté injuste, de celle qui divise les mondes en deux, séparant ceux qui en sont les représentants de tous les autres. Ses cheveux courts trahissaient son appartenance aux Jeunes Sapeurs-Pompiers. Grand, sportif, les yeux gris délavé, il devait probablement faire la une des chroniques féminines de son lycée. On le devinait puissant et placide, économe de ses paroles et peu enclin aux discours inutiles. Ces deux-là se côtoyaient peu. Ils ne fréquentaient pas les mêmes établissements et n’avaient participé qu’à deux ou trois week-ends en commun. Leur connaissance l’un de l’autre s’arrêtait là.
Xavier reprit.
— Moi j’écoute pas mal de groupes anglais. Ils sont les maîtres de la pop-rock. Je suis surtout les préceptes de Fred qui lui est le véritable expert dans tout ça. Je me laisse influencer. Il a un goût sûr en la matière.
Xavier tentait de minimiser son implication dans ses orientations et ses choix musicaux pour ne pas paraître indélicat. Dans d’autres circonstances, il aurait attiré une certaine attention sur lui avec des connaissances superficielles qui auraient donné de l’épaisseur à son discours. Mais là, il ne voulait pas jouer avec ce camarade, celui avec lequel il avait le plus d’affinités dans l’équipe. Un peu comme à l’internat, il fallait se constituer un noyau de proches qui protégeait tous ceux qui lui appartenaient.
Le reste de la troupe s’affairait, Sylvain en tête. Les sacs à dos se remplissaient dans un brouhaha intolérable. Les minutes filaient et n’étaient plus à l’oisiveté. Xavier rangea le baladeur et entreprit de replier son duvet.
La petite équipe se composait de cinq garçons. Ils étaient arrivés la veille à la gare de Guingamp et avaient pris la route pour rejoindre, comme prévu depuis longtemps, le village situé à une vingtaine de kilomètres. Pour cette première étape, l’allure fut particulièrement soutenue. La circulation était dense en raison des départs en vacances et la file indienne formée par la troupe de cyclistes avait tenu avec rigueur une droite à peine sécurisante. Les instants avaient été oppressants, ponctués de critiques, de hurlements et de cris de klaxons, très évocateurs, expressions flagrantes du mécontentement des automobilistes, pressés d’investir leur lieu de villégiature. Le pire fut l’impressionnante proximité des rétroviseurs, étendus loin sur les côtés des véhicules tractant des caravanes aux longueurs interminables, véritables paquebots roulants, et au rabat souvent dangereusement précoce. La progression s’était donc faite en silence au milieu d’un tumulte sonore terrible et inquiétant. Ce premier jour d’expédition avait néanmoins provoqué une certaine excitation, ce qui avait permis à tout le monde d’éluder l’inconfort des premières heures.
Étrangement, jusqu’à cet instant, tout s’était bien passé. Le train était arrivé à l’heure. Les vélos avaient été acheminés au préalable, sans encombre. Cela relevait du miracle. Ils n’avaient que quelques heures pour se rendre à la destination prévue et pour y rencontrer le prêtre qui devait leur assurer un endroit au sec pour la nuit. Cette première étape avait été programmée pour que les parents restés loin en région parisienne ne s’inquiètent pas outre mesure. En revanche, les suivantes seraient laissées à leur libre appréciation. Ils devraient se débrouiller seuls. C’était la consigne et finalement, tout le monde se réjouissait de cette opportunité.
Sylvain, le chef d’équipe, vêtu d’un T-shirt rouge imprimé en blanc de quelques mots sans intérêt sur la poitrine, était en responsabilité. Galvanisé par sa mission, il avait pédalé en tête tout le long avec entrain. Pour les premiers jours, les sacs étaient allégés et le reste de l’équipement devait être acheminé en caisse directement sur le site d’arrivée. Une tente était prévue en secours, ainsi que le minimum nécessaire pour réchauffer une boîte de conserve, mais tous espéraient ne pas devoir déplier le matériel. Le principe sur lequel reposait cette expédition était de trouver des lieux pour des haltes quotidiennes offrant des conditions les moins rudes possibles tout en provoquant des rencontres, en échangeant un service pour un autre, un hébergement contre un coup de main.
Pour ces cinq garçons de quinze à dix-sept ans, rien n’était insurmontable. Leur périple devait durer moins d’une semaine, jusqu’au camp de base où ils passeraient encore une dizaine de jours avant de retourner auprès de leurs familles. Ils ne connaissaient pas en détail le programme de tout ce qui était prévu, mais ils imaginaient qu’il serait chargé. Entre les activités sur le site, les explorations et les veillées, ils savaient qu’ils ne s’ennuieraient pas. La plupart d’entre eux n’en étaient pas à leur coup d’essai. Des camps de ce type, ils en faisaient depuis plusieurs années et chaque fois, ils en ramenaient de joyeux souvenirs. La grande différence cette année, c’était l’autonomie qui leur était demandée, liberté sous condition, vaguement supervisée par des organisateurs difficilement joignables, à une époque où la simple évocation du téléphone mobile ne faisait référence qu’à de ridicules images tout droit sorties de séries télévisées.
Être scout dans les années quatre-vingt avait tout d’incongru et pourtant le mouvement connaissait un franc succès. On distinguait d’une part les scouts dits « d’Europe » et de l’autre ceux dits « de France ». Les deux héritaient du même principe de base imaginé par Baden-Powell à la fin du XIXe siècle. L’enseigne catholique flottait au-dessus des deux organisations, mais elles divergeaient entre autres, par l’emprise que la religion exerçait sur la pratique. Les scouts d’Europe, davantage traditionalistes, s’imposaient une rigueur plus marquée que les scouts de France pour lesquels, participer à ce mouvement relevait certes d’une culture ancrée dans des règles nationales et confessionnelles, mais avec une détente que leurs homologues « d’Europe » leur reprochaient chaque fois qu’il était possible de le faire. Sylvain et son équipe, eux, étaient de ceux qui suivaient la messe le dimanche, mais pas chaque jour. Ils portaient l’uniforme aux cérémonies bien sûr, il y avait un certain décorum à respecter, mais à l’exception des moments forts, la tenue n’était pas de rigueur et l’esprit de corps et de camaraderie était tout aussi présent bien qu’ils ne fussent pas fermement décrétés. Bref ! Ils étaient pionniers scouts de France, en chemise rouge, et quelque part, assez fiers de l’être.
Cette adhésion à une organisation séculaire, à la réputation parfois vieillotte et rigide, à la notoriété douteuse sur les mœurs de ses encadrants, en mille-neuf-cent-quatre-vingt-sept, pouvait paraître un peu décalée. Cette période offrait l’image d’un univers occidental qui ne finissait plus d’entrer dans les années sida avec une violence incomparable et avec leur cortège de stigmatisations autour de ceux qui s’aimaient soit trop, soit autrement, soit dans une liberté non dissimulée et sans rien demander à personne. Alors que le cannabis se répandait avec une facilité déconcertante et que la « playmate » aux seins nus passait tous les vendredis soir avant le journal de vingt heures, ces années n’étaient pas très enclines à promouvoir le scoutisme, car étant le témoignage d’un modèle conservateur de la culture et de la découverte du monde et d’autrui. Il s’avère que sous couvert d’un fond empreint de rigueur et de respect des traditions, la plupart des jeunes participants trouvaient en définitive, au travers de ce mouvement un juste moyen de faire les pires conneries avec la bénédiction béate de tout un tas de parents et d’organisateurs qui s’affranchissaient de leurs responsabilités légitimes, les uns s’appuyant sur celles des autres et réciproquement. Tout cela offrait, dès lors, une latitude très confortable à ce troupeau d’adolescents, tous ou presque en recherche de sensations de leur âge, mais que la morale hypocrite des bonnes familles souvent réprouvait.
Arrivée à destination, la petite équipe parvint sans difficulté à la cure à proximité de l’église. Le prêtre qui les reçut n’avait rien de sympathique ni de patient et les modalités d’accueil furent menées dans l’empressement. Une fois celles-ci évacuées, leur hôte était reparti en maugréant, laissant aux garçons le loisir de profiter du lieu ainsi qu’une vague impression de gêner. Muni de la clef qui venait de lui être confiée, Sylvain ouvrit la salle de classe mise à leur à disposition dans l’ancienne école du village. Ils trouvèrent un endroit poussiéreux sans aucun confort, avec de vieilles chaises retournées sur des pupitres hors d’âge. Au moins, ils seraient au sec, mais ils devraient dormir par terre, à la dure. Dans ce qui servait de cour dans cette petite institution locale, aujourd’hui désaffectée, il y avait un robinet d’eau qui leur permettrait de faire un brin de toilette et de remplir les gourdes avant le départ du lendemain.
Ce lieu semblait incongru pour la situation. Même abandonnée des enseignants et des élèves, ils se trouvaient dans une école, et ce, pendant une période de vacances. C’était un établissement « à l’ancienne », avec sur le fronton une dichotomie désuète répartissant les filles et les garçons dans deux classes distinctes, symétriques et opposées comme si, dès le plus jeune âge, l’entretien de la fracture entre les sexes relevait non seulement de l’éducation familiale et sociale, mais aussi de l’enseignement. Ces inscriptions dans la pierre du bâtiment, codes désormais abandonnés, n’évoquaient rien pour ces adolescents. Mais rapidement, après une brève analyse de leur situation, ils durent admettre qu’eux-mêmes étaient rangés dans une case hermétique, genrée au masculin. En 1987, le scoutisme avait ce retard de ne pas avoir encore franchi le seuil de la mixité au sein des équipes.
Cet endroit avait également de particulier de se trouver silencieux alors que tous les vestiges sonores de cette petite école persistaient partout où le regard se posait, envoyant autour d’eux des ondes anciennes d’éperviers, de chats, de loups et de tout ce que la faune pouvait produire d’imaginaire à tous les enfants du monde pour illustrer les jeux bruyants qui se déroulaient dans cette minuscule cour même séparée en deux par une grille. Le vent se prenait dans les feuilles des platanes énormes qui ombrageaient le sol, mais le son qu’il émettait ne chassait pas les cris et les rires fantômes de ces enfants désormais loin des bancs de classe. L’ambiance était douce et légère malgré le poids des souvenirs que chacun des cinq pionniers déposait au pied de ce moment.
Ils ne le savaient pas encore, mais pour deux d’entre eux au moins, le chemin d’une découverte affective et sensorielle s’ouvrait. Une complicité inattendue et pourtant tellement naturelle allait se dessiner autour des expériences qu’ils partageraient cet été, ici, côte à côte. Le point de départ pouvait être dans cet endroit à ce moment précis puisqu’il fallait trouver une origine à cette histoire. Ce premier épisode, dans cette école, pouvait alors faire l’affaire bien qu’en fait, chaque lieu exploré ensemble serait une source et chaque instant vécu serait un début.
2 deviendront Côtes-d’Armor le 08 mars 1990.
Le pavillon de banlieue était charmant. À l’image des constructions voisines, il reposait sur une base en meulières soutenant deux niveaux de briques gris-beige, séparés par quelques rangs ocre. Les persiennes qui équipaient historiquement les fenêtres avaient été remplacées quelques années plus tôt au profit de volets roulants électriques à la discrétion toute relative, mais d’une manipulation bien plus aisée pour une personne âgée. Sur le devant, un perron et le fameux escalier en ciment donnaient sur une allée étroite en béton, qui courait sur quelques mètres et qui distribuait un petit carré de gazon d’un côté, puis sur l’autre un enchaînement de plates-bandes encore colorées de plantes diversement choisies pour leur période de floraison, et enfin quelques plants d’herbes aromatiques, une rhubarbe, un laurier sauce. Sur le dernier angle du terrain était bâti un vaste garage susceptible d’accueillir deux voitures, ce qui fit lors de sa construction au milieu des années soixante, la fierté de Jeanne, occupante des lieux depuis une quinzaine d’années.
Michèle avait grandi dans cet univers empreint de sérénité et l’heure venue, elle donna naissance à Xavier qui, à son tour, frotta ses coudes à ces marches bétonnées. Enfin, le couloir, le bureau et la chambre à coucher débordaient de portraits de Quentin, le fils de Xavier, enfant idolâtré de toute la famille, désormais parti loin en province pour finir ses études. Tout ce petit monde avait, à un moment ou un autre, hanté les espaces de cet endroit, commun certes, mais chargé de singularités propres à ses habitants.
Xavier connaissait par cœur ce pavillon de banlieue de taille modeste, mais fonctionnel pour l’époque de sa construction et surtout, à quelques minutes de la ligne 8 du métro parisien. Jeanne, un peu avant de partir, bien après Julien, pour un long voyage définitif au paradis des grand-mères, en toute logique, l’avait légué à sa fille unique, elle qui ne possédait rien. Sentant les années s’accumuler, elle n’avait laissé le choix à personne. L’acte de transmission fut conclu « à la Jeanne », dans la froideur de l’économie fiscale et de l’anticipation financière. Malgré tout, sans qu’en soit révélée nettement l’intention, ce legs fut également élevé au rang de l’ultime témoignage de l’engagement sans borne dont cette femme avait fait preuve jusqu’à près de cent ans pour assurer une stabilité à son entourage pendant toutes ces années.
Xavier n’était pas né dans ce pavillon, mais il y avait coulé des temps infinis depuis sa petite enfance pendant des visites de famille et certaines vacances. Il y avait passé quelques années après la séparation de ses parents, quand Michèle, faute de mieux, était revenue le traînant sous son bras, alors âgé de onze ans, avec ses meubles, ses fantômes et son chagrin. Le garage initialement prévu pour deux voitures avait par conséquent trouvé son utilité de circonstance en y recevant quinze ans de vie matérielle résumée dans des cartons de vaisselle, des sacs de linge, un aquarium démesurément grand et brisé dans un angle, des valises de photos, des caisses à oranges « navel » contenant tout un fatras d’objets et d’ustensiles en tout genre et du mobilier démonté. De cette façon, même un véhicule de petite taille n’entrait plus. Il fallut se résoudre à se stationner sur le trottoir, comme les autres. À croire que toute la rue accueillait des enfants de trente-cinq ans revenus vivre chez leurs parents, tant les places étaient chères. Jeanne était furieuse ; elle qui avait travaillé si dur et remué ciel et terre pour enfin mettre à l’abri ce qui, après le domicile, faisait alors la fierté des ménages : la voiture.
La petite bâtisse était construite sur un terrain à l’angle de deux axes de circulation rectilignes. Cette intersection était un piège pour les automobilistes. Les collisions y étaient fréquentes, ce qui en faisait régulièrement un lieu de divertissement, car n’engageant jamais que de la tôle et quelques véhémences verbales. Quarante ans étaient passés et ce matin de septembre, Xavier, la cinquantaine bien entamée, depuis le salon du pavillon dans sa chaise longue, voyait ce croisement très nettement. Le sourire à peine dissimulé, il se remémorait quelques épisodes emblématiques de la série d’accrochages sans gravité dont il avait été témoin. Il en avait vu des dépanneuses à gyrophare se frayer un chemin pour enlever les véhicules immobilisés par le choc. Souvent il était intervenu, d’abord enfant puis adulte pour s’enquérir de l’état des conducteurs et de leurs passagers un peu groggy. Il lui était arrivé de prévenir les pompiers, mais les dégâts étaient le plus souvent matériels et très rarement corporels. En revanche, la plupart du temps, deux dépanneuses devaient se rendre sur les lieux, ce qui provoquait en général la fermeture des deux rues plusieurs minutes. En conséquence, cela engendrait un joyeux bazar qui faisait régulièrement de ce joli petit quartier, le temps de quelques instants, un endroit vivant, un brin électrique, avec quelques mots parfois prononcés plus haut que d’autres, mais jamais de heurts sévères ni de débordements avaient porté assez loin pour que l’épisode ne finît en pugilat.
Pour l’instant, Xavier attendait lui aussi un véhicule à gyrophare. Son état s’était aggravé de façon inquiétante ce matin et il n’était pas parvenu à convaincre Michèle de faire autrement que d’appeler le SAMU. Il aurait préféré qu’elle ne dramatisât pas au téléphone, mais elle avait pris cet air paniqué des gens qui perdent pied devant ce qui, par méconnaissance, leur paraissait une injonction vitale. Le médecin régulateur avait statué sur la nécessité de l’intervention d’un fourgon du SMUR. Selon les descriptions de sa mère, le patient souffrait d’une détresse respiratoire qui ne pouvait pas être gérée efficacement par une équipe d’ambulanciers.
Xavier allait devoir composer avec les urgentistes qui viendraient le secourir. Mais de ce secours il n’en voulait pas. Il était prêt, ou du moins il le pensait. Il avait fait le nécessaire, en essayant d’anticiper chaque cas de figure pour que tout se passât à sa manière et dès lors, le scénario ne pouvait être plus mal engagé qu’avec cette venue du SMUR. Mais il avait de la ressource et gardait de sa verve au milieu de quelques spasmes de toux, et surtout il comptait sur ces derniers moments pour faire le plein d’émotions et de sensations. Il ne se refuserait aucun outrage, aucun excès, pour profiter une ultime fois de ce qui donne à la vie la peine d’être subie, ce souffle brûlant pour lequel il n’avait jamais cessé de respirer et qui bientôt s’épuiserait pour laisser un vide libératoire et consenti. Alors certes, le temps et les circonstances ne jouaient pas en sa faveur ; mais si une once de chance se mêlait au projet, tout était encore possible. Xavier entendit au loin les deux tons tant redoutés. La mélodie criarde du véhicule acheminant l’assistance bienveillante, faisait toujours se dresser l’oreille de tous les habitants du quartier. Cette fois, pas la peine de s’interroger sur la destination du camion. Il s’arrêterait devant la porte du jardin.
Ce pavillon, Jeanne l’avait occupé pendant près de soixantedix ans. Toutes ces années, elle avait tenu sa descendance à bout de bras. Sa fille Michèle, son petit-fils Xavier et indirectement depuis sa dernière demeure, son arrière-petit-fils Quentin. Tous, elle les avait gardés en vie et à l’abri du besoin tant qu’elle avait pu. Elle avait été une femme vaillante et forte, au caractère parfois difficile, mais dont le mérite avait été de ne jamais avoir perdu son objectif principal de vue : subvenir matériellement à toutes les situations, en particulier celles dans lesquelles Michèle avait pu s’échouer. Force était de reconnaître qu’elle avait remporté tous ses paris, avant tout en offrant à sa fille le seul bien immobilier qui lui restât. Ainsi, elle œuvrait encore depuis sa dernière demeure, tant ce pavillon était empreint de son âme.
Michèle avait toujours été dans la rupture. Dans une rupture de presque tout sauf quand ses intérêts personnels étaient en jeu. Elle se disait de gauche et un de ses grands regrets fut d’avoir vingt-deux ans pendant mai 68. Déjà trop vieille ! Elle aimait raconter qu’elle s’était mariée en juin de la même année et qu’à cette occasion, elle avait choisi une boutique en plein Quartier Latin. Inutile de préciser que peu de proches s’étaient déplacés pour contribuer à la liste de mariage. Les pavés volaient alors bien trop bas.
Plus tard, successivement ou simultanément, cela dépendait. De quoi ? Personne n’aurait su le dire. Plus tard donc, elle s’investit tantôt dans le droit aux femmes à disposer de leur corps, tantôt dans le respect dû aux animaux, puis la cartomancie, les excès et la dépression. Tout cela faisait beaucoup de batailles à mener et après la séparation elle avait dû reprendre en main les rênes d’une vie plus conforme et pragmatique. La combinaison de cette révolution couplée à ce retour chez sa mère lui avait ôté ce sourire d’enfant qu’on lui voyait sur les vieilles photos. Bien sûr, il lui arrivait parfois de rire, mais avec le temps, cette femme encore jeune et charmante avait fini par faire le deuil de ses projets fantasques, divers et variés, mais aussi des réels combats pour lesquels elle continuait malgré tout de farouchement argumenter. Au début des années quatre-vingt, il lui fallut retrouver du travail à moins de quarante ans dans une branche qui n’était pas la sienne. Mais le constat était cruel. De branche, Michèle n’en avait pas alors que tout lui était ouvert. Au gré de belles opportunités mal saisies et de propositions mal évaluées, pendant plusieurs années, les fantômes de cette femme étaient souvent réapparus. Chaque fois, ils avaient gâché ses efforts de stabilité en précipitant quelques décisions trop hâtivement prises. Mais depuis toujours, Jeanne guettait et rattrapait chaque chute avec fermeté et réactivité. Elle veillait, habile et forte.
Avec le temps, la retraite, puis avec le décès de Jeanne à un âge séculaire, les inconstances de Michèle avaient fini par se régler d’elles-mêmes. Elle était enfin entrée dans une nouvelle phase de sa vie quand dix-huit mois plus tôt, tout avait à nouveau basculé.
Xavier avait grandi entre ces deux femmes que tout opposait en dehors leur amour réciproque. Il s’était nourri de leur investissement et de leur tendresse à son égard, car il l’avait toujours su, il était l’objet de toutes les attentions dans cet univers féminin. Il avait retenu de sa mère que les combats valaient la peine d’être engagés, si futiles fussent-ils, même ceux perdus d’avance, puisque par essence, ils contribuaient à la personnalité et à la force de l’âme. De Jeanne, il avait appris que ces mêmes combats ne pouvaient être menés sans logistique, travail et rigueur et que la simple conviction, si indignée fût-elle, criante et le poing levé, ne suffisait pas à faire avancer les causes, même les plus louables.
Une fois sa maladie et son issue fatale à moyen terme annoncées à son entourage, Xavier avait décidé de mettre son appartement en vente pour revenir vivre dans le pavillon. Ce retour au bercail, bien qu’organisé dans une certaine joie, mêlait une incontestable hypocrisie à une déprime de fond bien compréhensible. Ce choix fut possible, car sa mère, dès les premières semaines, lui avait proposé de venir s’installer dans son ancienne chambre transformée en bureau, lingerie, débarras. Ce serait désormais au tour de ses affaires et ses meubles démontés d’envahir le garage qui avait finalement mis trente ans à se vider. Toutefois, ces habitations répondaient à des standards d’une époque passée depuis longtemps, avec par exemple des étages accessibles uniquement par des escaliers tortueux. Elles n’avaient été conçues pour y vivre ni vieux ni malade.
« Ça tombe bien ! avait dit Xavier. Je ne suis pas vieux, je ne suis que malade. Et puis merde après tout ! Le jour où je ne pourrai plus monter me coucher à l’étage ni me rendre à la salle d’eau, il ne me restera plus beaucoup à tirer. On installera un lit médicalisé dans le bureau du bas et je suffoquerai dans ma crasse. Si ça va à tout le monde, je signe. »
Cette conclusion avait fait sourire Michèle et les regards entendus en avaient dit assez pour gommer d’un rapide échange tous les doutes qui auraient pu persister chez l’un ou chez l’autre sur la finalité macabre du projet.
Elle avait bien compris que son fils vivrait ses derniers mois chez elle, près d’elle, chéri, choyé. Elle allait endosser son rôle de garde malade et de bonne à tout faire pour les moments les plus durs qui restaient à venir. Elle prendrait les attitudes de Jeanne, sa mère à elle, indéfectible et déterminée. Elle était prête. Mais quelques mois, c’est vague sur un fil temporel qui peut s’étirer. Les médecins l’avaient dit : quelques mois ! C’est combien « quelques » ? Et aussi, ça démarrait quand ?
Meurtrie par la situation, Michèle se voyait malgré tout vaillante et disponible. À soixante-quinze ans, elle était encore pleine de ressources, avait une santé de fer et du courage à revendre. Comme Jeanne avant elle, rien ne lui faisait plus peur que de faillir à prendre soin de son fils. Elle était debout, face au vent mortel. Elle était galvanisée pour affronter ces mois, ces quelques mois. Elle devenait enfin la femme responsable qu’elle n’avait jamais été.
Cette mère fut tellement investie, sourde au mal, aveugle à la lente, mais inexorable progression de la maladie, qu’elle perdît certains repères essentiels. Elle se mentit à elle-même en croyant profondément en la courte reprise physique de Xavier, rebond de bien-être lié à l’arrêt des chimiothérapies et l’instauration d’une corticothérapie de fond. Pour elle, tous les optimismes étaient permis. Il allait presque bien ! Les traitements fonctionnaient mieux qu’espéré ! Ce n’était pas si « impossible » s’était-elle dit. Comme souvent, malheureusement, ce « presque » avait été le point de focalisation d’une attente dépourvue de fondement.
Xavier avait un regard bien plus lucide sur la situation. Il s’en amusait en disant à sa mère que pour ses derniers jours il avait réservé des vacances pour eux deux à l’autre bout du monde. Il n’avait pas pris de billets retour, car grâce aux assurances rapatriement elle voyagerait en business tous frais payés. Ce serait quand même plus confortable qu’en classe économique. Il fallait être malin dans la vie. Sous cette décontraction apparente, il avait bien organisé son départ, mais s’il avait su, il aurait mieux préparé sa mère. Lui aussi la voyait plus forte qu’elle n’était en réalité.
Pour l’instant, il était loin de tout ça. Depuis longtemps déjà, il avait décidé de gratifier de son indifférence ceux qu’il méprisait et rédigé des lettres d’amour à ceux qu’il aimait. Il avait en outre imaginé de jouissifs courriers d’injures à ceux qu’il détestait, mais s’était finalement ravisé, jugeant que partir la rancune chevillée à l’âme n’était plus de circonstance. À quoi bon ? Cet abandon avait laissé une petite saveur amère de défaite, mais il s’en était remis avec le sentiment d’avoir gagné toutes les batailles en une seule. S’alourdir de pensées négatives était-il vraiment utile ? Et puis il y avait Quentin. Son fils, perdu au milieu de toute cette folie effervescente des ultimes heures de vie de son père. Lui non plus n’avait rien vu venir. À sa décharge, il était loin le reste de l’année, détaché, un peu absent. Il était étudiant, ce qui en soi était un bon résumé de sa situation. Sa présence ces derniers jours au pavillon, couplée à la brusque aggravation de l’état général de Xavier, était probablement le signe que tout s’accordait pour une communion dans ce départ « surprise ! » pour les uns, et bien préparé et réfléchi pour un autre.
Quelques mois auparavant, peu après ses 49 ans, Xavier avait contacté son vieil acolyte, avec en bandoulière le triste diagnostic posé par le Centre Hospitalier de Créteil. Oncologue à l’institut Gustave Roussy, Franck fit donc le nécessaire pour le transfert du dossier de son ami dans son équipe. Cette décision, prise promptement, ne le fut qu’après une discussion approfondie entre les deux hommes, notamment sur l’issue, à ce jour inexorable, de sa maladie. Il avait été clair et entendu que Xavier resterait maître, jusqu’au dernier instant, de tout ce qui concernerait ses traitements et sa fin de vie.
Une fois les règles bien établies, les échanges patientmédecin furent bien plus humains. Le contact avec les infirmières du service se fit dans une aisance évidente, autour des soins, des séances de chimiothérapie, toujours dans une humeur étrange de détente, voire joyeuse. Xavier était attentionné pour ses petites fées comme il aimait les nommer. Quelques gourmandises, des chocolats, des croissants, ou encore un brin de muguet au parfum entre tous reconnaissable, au mois de mai, et les sourires s’affichaient sans retenue sur les visages de ces ouvrières de l’ultime chance. Chacun savait. On n’en parlait pas avec plaisir, mais quand le sujet arrivait, il n’était pas éludé et on ne se taisait pas pour autant. On évoquait l’après et son lot d’incertitudes. Naturellement, les gorges se serraient à ces évocations. Des larmes coulaient souvent, parfois même aussi sur les joues des soignants. Xavier avait le sentiment, là-bas, d’avoir été accompagné et compris, ce qu’il n’était pas forcément chez lui, bien que sa mère, il le voyait bien, fasse tout pour qu’il ne manquât de rien. Cette dévotion l’agaçait presque, car il se disait que c’était se voiler la face et qu’il eût mieux valu profiter de ces moments, de plus en plus rares, pour y trouver une complicité lucide, fût-elle de quelques instants, avec cette femme, cette mère, investie d’une force à toute épreuve et dont l’engagement sans borne lui avait fait oublier combien il était nécessaire, parfois, de rester fragile.
Dès l’arrivée à la gare, vêtu de son T-shirt rouge, Sylvain avait mené ses quatre équipiers. Tous venaient des alentours d’une ville châtelaine du sud de l’Île-de-France et la plupart fréquentaient le même établissement scolaire. Le reste de l’année, ce petit monde ne se côtoyait pour ainsi dire pas. Se croiser dans les couloirs était fréquent, ce qui impliquait de se saluer chaleureusement, mais chacun avait son univers respectif et la cohésion affichée du groupe se faisait spontanément lors des réunions et des camps et se délitait aussi vite qu’elle s’était créée dès leur séparation.
Sylvain était le plus âgé de tous. Il fêterait bientôt ses dixhuit ans et aborderait une terminale scientifique avec sérénité. Il faisait partie de ces enfants de familles rangées et traditionnelles avec un héritage convenu et des aînés qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avaient tous ou presque, embrassé une carrière dans une administration respectée et sécurisante. Ces classes moyennes, éduquées et diplômées, chrétiennes, quelque peu standardisées, se retrouvaient entre deux univers ; celui d’une noblesse à laquelle elles n’appartiendraient jamais faute d’une naissance reconnue, et celui du monde de la révolte populaire, qui les effrayait par sa véhémence et ses manières. Les codes des extrêmes ne leur correspondaient en rien. Sylvain avait hérité de cette simplicité neutre qui le rendait un peu transparent. Appliqué, ordonné, sobre, il ne subissait pas les conventions imposées par la mode. Son père et lui auraient pu partager leurs garde-robes, que personne ne l’aurait remarqué. Ni beau ni laid, il ne donnait l’impression d’être attiré outre mesure ni par les femmes ni par les hommes. Il était un garçon de confiance, organisé, prévisible, un peu insipide en somme, et ce, même s’il avait dû avouer à ses camarades que par erreur, il n’avait emporté qu’un unique T-shirt pour tout le temps de leur épopée. Médusés, ces derniers n’avaient osé imaginer les conséquences au-delà de la troisième journée de vélo.
