Le passager de l'aube - Daniel Cario - E-Book

Le passager de l'aube E-Book

Daniel Cario

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Beschreibung

Ventriloque de profession, Johnny Printemps réside à Port-Louis dans le Morbihan.

Un soir, en rentrant chez lui, il prend sur le fait un homme en train de violenter son épouse. Celui-ci s’enfuit, mais Johnny le rattrape. S’ensuit une empoignade au cours de laquelle le misérable est victime d’une chute fatale. Coupable tout désigné, le marionnettiste préfère disparaître.

Il prend le premier train en provenance de Quimper, mais un terrible accident ferroviaire se produit.

Il ne se doute pas qu’il va alors se retrouver prisonnier d’un engrenage infernal qui va le conduire d’un coquet gîte de Saint-Goustan, charmant port d’Auray, à une mystérieuse longère perdue de Guidel. Quels terribles secrets le lugubre blockhaus, tapi au fond des bois de cette propriété, peut-il bien receler ?

Dans un registre encore différent, Daniel Cario brosse le portrait d’un homme entraîné malgré lui dans un scénario palpitant, jusqu’à un dénouement où se révèle une vérité époustouflante.

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Daniel Cario est né en 1948 dans le Morbihan. Instituteur puis professeur de lettres modernes, il a été responsable du secteur formation de la Ligue française de l’enseignement du Morbihan. Il s’est alors intéressé aux cultures populaires traditionnelles, notamment à la danse et à la musique, pour lesquelles il a écrit des ouvrages techniques.




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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

1

Mercredi 20 décembre 2012

Johnny Printemps assura son nez rouge et cala son chapeau bariolé sur son épaisse perruque violette. Il s’adressa une grimace épouvantable dans la glace vérolée, fronça ses sourcils orange et gonfla ses joues rubicondes. Souligné de longs cils noirs, le faciès peinturluré devint hallucinant, à défaut d’être effrayant. L’auguste matamore déclenchait encore la joie des gamins, mais ne recueillait plus que les sourires indulgents de leurs parents.

Un clown de kermesse ? Non… Johnny Printemps pratiquait un art plus subtil. Dix ans qu’en compagnie de Lola il se produisait sur les scènes locales. Il empoigna sa partenaire et fourra sans ménagement la main sous sa jupe.

— Prête, ma belle ?

Une voix aiguë s’offusqua :

— Holà ! Doucement. Tu te crois où ?

— Ce n’est pas le moment de jouer les mijaurées ! On démarre dans cinq minutes.

Pas terrible… Johnny se racla la gorge ; les lèvres plus serrées cette fois, il redonna la parole à Lola :

— Tu y vas si tu veux, toi. Moi j’en ai marre de servir de faire-valoir à un vieux beau de ton espèce.

Ouais, bon… Il n’avait pas tout perdu de son talent.

À moitié rassuré, le ventriloque reposa la grande marionnette et se leva. Quelques pas sur place, histoire de se dégourdir les jambes, il joignit les doigts et s’étira vers le haut. La fête de Noël des écoles publiques de Port-Louis. Dans quelques heures, ces charmants bambins seraient officiellement en vacances, pour deux semaines. Une prestation de plus, la routine ; il officiait pour des cachets de misère, trop maigres pour s’émanciper financièrement de son épouse.

Annabelle Limbourg avait tenu à conserver son nom de jeune fille. Secrétaire de direction dans une conserverie sur le port d’Étel, elle gagnait amplement sa vie, elle. Avec quel malin plaisir le lui faisait-elle remarquer… Des allusions ironiques, parfois narquoises, surtout en compagnie, à plus forte raison pour le dézinguer devant ses copains.

Ce soir-là, Johnny Printemps avait l’honneur d’ouvrir la séance récréative, en préambule des sketches et des danses concoctés par les maîtres et les maîtresses des deux écoles primaires.

Ne soyons pas trop sévères… Le ventriloque avait connu ses heures de gloire. Il avait même participé à un gala de bienfaisance au Palais des Congrès de Lorient et s’était produit dans quelques salles honorables de Vannes, mais c’était à ses débuts, avant que son art ne soit passé de mode et que lui ne soit pas encore considéré comme un artiste ringard. Il n’était pourtant pas trop vieux, trente-cinq ans, la fleur de l’âge, mais lui-même n’y croyait plus. Alors il se démenait, en faisait des tonnes pour s’attirer la sympathie du public.

La tête de la directrice se glissa dans l’ouverture de la « loge », en réalité une pièce cimentée, froide et humide, sans même une porte pour l’isoler des coulisses. Une table bancale, une chaise métallique, le miroir, dont le cadre témoignait de la vétusté.

— Prêt, monsieur Prairial ?

— On y va, Lola ? fit Johnny.

La poupée poussa un profond soupir.

— Je te préviens, c’est la dernière fois. Et c’est vraiment pour te faire plaisir.

Madame Mounier hocha la tête d’un air faussement admiratif.

— Les enfants vous attendent, ils sont impatients de vous applaudir.

— J’espère qu’ils vont être sages, ricana Lola.

— Tais-toi, s’il te plaît ! la rabroua Johnny.

La salle des Remparts, dont le Foyer laïque avait la jouissance par bail emphytéotique, un ancien hôpital en réalité. Difficile d’imaginer des travées de lits dans cette pièce tout en longueur et un rien lugubre… C’était pourtant la vérité. Pour la fête, les bénévoles avaient tendu des guirlandes en haut des murs. Dans l’écho des hauts plafonds, la basse-cour des élèves bruissait sur les bancs en parterre. De temps à autre en jaillissaient des exclamations impatientes, sous l’œil vigilant des parents assis en arrière-plan, sur des chaises, eux. Métalliques toutefois.

Entre les pans du lourd rideau, Johnny prit la température de son public. La directrice lui tapota sur l’épaule afin de se glisser en avant-scène. Un « Ah » de satisfaction parcourut l’assemblée. Rodée à ce genre d’auditoire, madame Mounier attendit le silence. Le blablabla habituel : les enfants avaient bien travaillé pendant ce long premier trimestre – quatre mois tout de même. Ils avaient mérité leurs vacances, les parents pouvaient être fiers de leur progéniture. Quelques gloussements ironiques, les plus délurés sans doute, surpris de s’entendre congratuler alors qu’ils avaient passé leur temps à faire les guignols. Aussi l’association des parents d’élèves avait-elle décidé de leur offrir un spectacle.

— J’ai l’honneur de vous présenter l’illustre ventriloque Johnny Printemps.

Actionnées à la main, les poulies du rideau grincèrent douloureusement. Johnny se tenait au milieu de la scène, le dos aux spectateurs, que la marionnette inspectait par-dessus son épaule.

— Chut… Il dort… murmura Lola en posant un index sur ses lèvres peinturlurées.

Piqué au vif, Johnny fit volte-face. Quelques secondes de silence, le temps pour le public d’admirer le personnage truculent qu’il avait façonné.

— Qu’est-ce qu’elle raconte ? s’offusqua-t-il alors. Ne l’écoutez pas, elle dit ça pour se rendre intéressante.

— N’importe quoi ! fit Lola, en dodelinant au bout de son manchon.

— Vous voyez bien que je ne dors pas, reprit Johnny en écarquillant des yeux grands comme des soucoupes. Ça va, les enfants ?

Malgré ses dix années d’expérience, Johnny Printemps passait par les mêmes états d’âme à chaque représentation. D’abord une trouille bleue, même pour placer sa propre voix, alors celle de Lola… Son trac maîtrisé, il déroulait sa partition, réglée dans le détail – improviser était bien trop risqué. Bien sûr il lui arrivait de se planter, un lapsus, un bafouillement, un quolibet lancé d’une voix gouailleuse par un plaisantin ; d’une boutade, Lola lui épargnait une honte cuisante.

Ce soir-là, sa gorge se mit à gratouiller, comme si une colonie de fourmis y avait élu domicile. Quelle idée, aussi ! Certes, la promenade du Lohic valait le déplacement, surplombant la passe vers le port de Locmalo, avec en face, celui de Gâvres, plus petit. Mais quelle témérité de s’y risquer lorsqu’un vent sournois venu de l’est fouaillait les imprudents ! Rien à voir avec les courants occidentaux plus généreux qui s’enflaient par-dessus les remparts de la péninsule port-louisienne, avec en figure de proue la fameuse citadelle.

Une bouffée d’adrénaline. Johnny déglutit, n’osa quand même se racler la gorge, mais ça lui picotait de plus en plus. Il s’obligea à reprendre son souffle et à expirer violemment, pour déboucher la tuyauterie. Il chargea Lola de s’enquérir de son tourment. Il ne parvint à lui prêter qu’une voix de fausset, à peine audible.

Enclins à s’extasier, les enfants n’avaient pas encore pris conscience de l’incident. Les adultes échangeaient des regards en coin et des sourires goguenards.

Aussi désemparée que lui, Lola se dandinait au bout du bras de son maître. Celui-ci, la gorge lui brûlait de plus en plus, ses cordes vocales grinçaient telles un crincrin désaccordé. Bientôt aphone, il laissa retomber sa partenaire le long de son corps.

Dans le public se glisse toujours un mariole, à l’affût de l’occasion de brocarder l’artiste. Finalement de lui chiper la vedette.

— Alors, Johnny, t’as perdu ta langue ? lança une voix avinée.

— Parle plus fort ! glapit son voisin. On t’entend plus !

Un immense éclat de rire secoua la salle. Les gamins se mirent à battre des mains et à taper des pieds. En une seconde se déclencha un tollé assourdissant. Johnny était réduit à l’impuissance ; les larmes débordèrent ses paupières, tracèrent leur sillon dans son rimmel de coquette fardée.

Le pauvre n’avait jamais essuyé pareille tempête. Les railleries s’enchaînaient, aussi acharnées que les bourrasques venues de Groix par avis de temps fort. Que faire, sinon battre en retraite ? La mort dans l’âme, il recula en saluant le public d’une légère révérence, Lola en fit de même ; une salve encore plus cinglante accompagna leur sortie.

— Monsieur Printemps vient d’être victime d’un léger… malaise, intervint Madame Mounier. Il vous prie de l’excuser.

2

Mercredi 20 décembre

La chaise métallique grinça sous son poids. Anéanti, Johnny posa ses coudes sur la table, se prit le visage entre les paumes et ferma les yeux pour s’épargner le portrait pitoyable que lui renvoyait le miroir. Cette fois c’était bel et bien fini ; à tâtons il ôta son nez qu’il expédia d’une chiquenaude, posa son galurin et retira sa perruque. S’obligeant à affronter la réalité, il leva les paupières et se gratifia d’un sourire piteux.

— Allez, Johnny, fais pas la gueule, nous en avons quand même partagé, une sacrée flopée de bons moments ! lui décocha sa marionnette inanimée sur la table.

— Toi, ma chérie, je te promets de ne plus t’emmerder avec mes spectacles à la noix…

Il se démaquilla lentement, démontant pièce à pièce le ventriloque, sans la moindre pitié. Puis il fourra son attirail dans son grand sac de cuir craquelé. Au moment de quitter la salle par la porte donnant à l’arrière sur le terrain de camping, il ajusta la banane ventrale dans laquelle il serrait ses papiers.

Il descendait le petit escalier quand la directrice le rappela.

— Monsieur Prairial, attendez, j’ai votre chèque !

Il leva une main fataliste, secoua la tête.

— J’ai le sentiment que vous ne me devez rien, bredouilla-t-il d’une voix toujours éraillée.

— Pourquoi ? C’était bien, avant… avant…

— Avant de faire naufrage, vous pouvez le dire, madame Mounier. J’ai été nul. Offrez donc le cachet à la caisse de votre école, ou aux œuvres de bienfaisance de la commune.

Il s’éloigna dans le froid de la nuit, les épaules voûtées de dix ans de plus.

Louis Prairial était un enfant de la DDASS. Il avait été placé en famille d’accueil chez Maurice et Lucienne Prairial, un couple adorable, qui avait fait vocation de s’occuper des gamins en perdition ; ceux-ci étaient parvenus, non sans mal, à obtenir l’adoption du petiot pour qui ils s’étaient découvert une tendresse infinie. Ils étaient décédés tous les deux, trop pauvres pour lui léguer quoi que ce soit, usés par une vie de labeur, dont jamais ni l’un ni l’autre ne s’étaient plaints. Quant à ses géniteurs, top secret, il avait deux ans lors de son placement, c’étaient les seules informations qu’il était parvenu à soutirer aux services habilités.

Curieuse destinée… Cette ambiguïté sur ses origines l’avait-elle incité à se créer un double, une poupée de chiffon que le ventriloque manipulait à sa guise comme lui-même l’avait été dès son entrée dans la vie ? Qui était-il vraiment ? Chaque nuit le réveillait un cauchemar affreux : une brute martyrisait un enfant. Le visage du jeune garçon restait flou dans la brume, mais ce n’était pas lui, Louis, qui gémissait sous les coups. De cela il était certain. En revanche il distinguait nettement les traits du bourreau, et le plus angoissant, c’est que celui-ci lui paraissait familier.

Louis Prairial résidait rue des Dames, une artère étroite qui descendait entre de hautes maisons ; en bas se trouvait l’embarcadère de la Pointe où accostaient les vedettes de la rade, assurant le trafic vers le port de commerce de Lorient. Annabelle allait être surprise de le voir rentrer si tôt. Pas plus… Voilà longtemps qu’il ne se faisait plus d’illusions. Un couple trop dépareillé par définition, mais lié par l’habitude. Il ne l’avait fait rire qu’au tout début ; elle était fleur bleue alors, un peu baba cool au sortir de l’adolescence, ça n’avait pas duré. D’emblée elle lui avait signifié ne pas vouloir d’enfants, une faillite matrimoniale programmée. Si encore il avait été un champion côté galipettes, mais voilà belle lurette qu’il ne la faisait plus se pâmer… Y était-il jamais parvenu, d’ailleurs ? Un clown, même au lit, lui avait-elle ri au nez une nuit. Il multipliait pourtant les préliminaires ; si elle était bien lunée, elle faisait semblant. Puis elle avait rechigné à se prêter au rituel conjugal, avant de s’y dérober définitivement. Louis l’avait soupçonnée de se consoler ailleurs, mais de quel droit lui en aurait-il formulé le reproche alors qu’il n’assurait pas ce qu’elle était en droit d’espérer ?

Oh… Le ventriloque ne s’était pas résigné de gaieté de cœur. Quand ils avaient commencé à se fréquenter, Annabelle était une jolie brunette au nez pointu, il l’avait sincèrement aimée. Avec l’âge, elle s’était épanouie, des rondeurs appétissantes, certainement douces et chaudes sous la paume, mais que Johnny devait désormais se contenter d’imaginer à travers les épaisseurs de tissu. À distance…

Louis Prairial, Johnny Printemps, un nom de scène tout indiqué. Mais au placard désormais, le ridicule marionnettiste ! Au grenier Lola, avec qui il s’était si souvent chamaillé ! Il allait se mettre en quête d’un vrai boulot, son épouse n’en avait rien à cirer, mais au moins n’aurait-elle plus à rougir d’être la compagne d’un saltimbanque.

Le centre-ville de Port-Louis. Cette année, la municipalité n’avait pas lésiné sur la décoration ; d’amples guirlandes oscillaient dans le vent monté de la côte, des étoiles, des cristaux de glace, et même un père Noël entier à bord de son traîneau tiré par des rennes. Les rues étaient désertes, la soirée s’éternisait dans la salle des Remparts, sous le regard attendri de papa et de maman, tandis que mammy, calée entre sa fille et son gendre, se tamponnait les paupières du coin de son mouchoir. Louis jeta un œil au clocher de l’église Notre-Dame dont la masse sévère dominait la mairie. Bientôt onze heures.

Le couple occupait un appartement spacieux à mi-descente de la rue des Dames, au rez-de-chaussée, en face de l’étude notariale. La lumière filtrait entre les volets d’Annabelle ; elle était une lectrice invétérée, capable de tenir un bouquin jusqu’à des heures pas possibles, sur lequel elle finissait par s’assoupir – enfin, c’était avant. Maintenant il ne savait plus, puisqu’ils faisaient chambre à part…

Annabelle n’était pas anxieuse, elle ne fermait pas à clef. Évitant de faire couiner la poignée, Louis s’arrêta dans le vestibule ; il avait cru l’entendre se plaindre, ce n’était pas une geignarde.

Il tendit l’oreille.

Un cri, c’était bien elle.

— Arrêtez, je vous en supplie…

— Laisse-toi faire, sinon tu vas morfler.

Prairial poussa la porte. Il reconnut aussitôt le type fourrageant Annabelle en levrette. Son patron, Julien Michard. Levant la tête, elle discerna, dans la glace de l’armoire, son mari pétrifié derrière eux. Elle poussa un hurlement terrible. Par-dessus sa proie agenouillée contre le bord du lit, le butor aperçut à son tour le reflet du nouveau-venu.

Louis n’était plus jaloux depuis longtemps, mais que son épouse se fasse violer sous son propre toit, c’était plus que son honneur ne pouvait tolérer.

La quarantaine, le teint rougeaud, déjà bedonnant, Michard incarnait l’exemple parfait du bourgeois bourré de pognon. Il était donc directeur d’une conserverie de poissons à Étel. Louis Prairial avait eu l’occasion de le rencontrer, lors des pots de fin d’année, quand les conjoints étaient conviés, ou lors de départs en retraite ; il n’avait pas été sans remarquer les regards libidineux dont il couvait ses employées et particulièrement Annabelle, sa secrétaire personnelle. Il s’était permis de s’en étonner.

« Michard ? Un salaud de première, oui. Il me tourne autour depuis quelque temps, je t’épargne les détails.

— Des gestes déplacés ?

— La main aux fesses, tu veux dire ! Tu penses bien si je l’ai remis à sa place, mais c’est le patron, et il est persuadé que ces familiarités font partie de ses prérogatives. »

Michard mit quelques secondes à appréhender le ridicule de la situation. Se rajustant à la hâte, il bouscula Louis sur le côté et fila sans demander son reste. Peinant à reprendre son souffle, Annabelle hoquetait.

— Il a prétexté avoir une information à me transmettre, et… et…

— Il t’a agressée ?

— Tu l’as vu, non ? Il m’a sauté dessus par derrière, m’a plaquée sur le lit et troussée avant que j’aie le temps de me débattre. Il m’a fait horriblement mal.

« Le fumier… », marmonna Prairial.

C’en était assez pour la même soirée. Louis avait besoin de délester son trop-plein de fiel. Il se lança à la poursuite du violeur.

Michard n’avait pas pris beaucoup d’avance. Peut-être considérait-il malvenu que le mari de l’une de ses employées s’offusque de pratiques somme toute légitimes, à ses yeux du moins. En tout cas, il ne se pressait pas outre mesure. Sa silhouette pataude parvenait en bas de la rue des Dames quand Louis émergea de l’immeuble.

Julien Michard ne réalisa pas tout de suite qu’il était pris en chasse. Quand il en eut conscience, il bifurqua sur la droite et enfila la promenade qui longeait le boulevard Guy-Paubert.

Les tilleuls frémissaient dans le vent, une pluie fine l’aveuglait. Louis serra les dents, accéléra. Le fuyard était à la peine, sa course se déhanchait, sa trajectoire louvoyait, ses bras battaient comme les ailes d’un goéland trop maladroit pour s’envoler, la distance fondit en quelques minutes. Il ne fut cependant rattrapé que sur le petit pont qui enjambait la rue descendant de la place de l’Église. À bout de souffle, Michard n’eut d’autre solution que de faire face.

— Espèce de salopard… Tu croyais t’en tirer comme ça ! fulmina Louis.

Pris en flagrant délit, le salaud n’en restait pas moins un chef d’entreprise, imbu d’une impunité qu’il tenta de faire valoir.

— Qu’est-ce que tu vas t’imaginer, pauvre mec ? Tu n’as pas compris que ta bourgeoise aime bien se faire chahuter ?

Écœuré par une telle abjection, Louis serra les poings. L’autre insista dans le même registre.

— Quand on n’a plus rien dans le froc, faut pas se plaindre que sa poulette aille chercher un vrai coq pour la faire glousser. Elle est un peu maso, tu savais pas ? Crois-moi, j’ai pas eu besoin de la forcer.

Louis avait déjà empoigné l’énergumène.

— Tu vas la fermer, ta sale gueule ?

Michard tenta de le repousser, mais Prairial assura sa prise et l’accula contre la rambarde. Le patron avait récupéré, il agrippa les poignets de son adversaire et tenta de le passer par-dessus le garde-fou. Le métal était rongé par le sel et les embruns à longueur d’année. Un craquement sinistre, les montants verticaux sortirent de leurs logements sous le poids des deux hommes. Enlacés comme des lutteurs de foire, ils basculèrent dans le vide. Au dernier moment, Prairial eut le réflexe de s’accrocher à l’une des barres qui avait résisté, tandis que son adversaire s’écrasait sur les pavés en contrebas.

La fête des écoles devait être terminée. En montait un brouhaha lointain, porté par le vent. Louis trouva la force de se rétablir sur le pont. À bout de souffle, il se tapit dans l’obscurité. Donnant la main à une gamine, un couple emmitouflé descendait la rue de l’Église. Ils s’approchèrent du corps en tremblant. La femme hurla.

— Mais il est mort !

Louis Prairial ne resta pas une seconde de plus. Longeant les remparts, il enfila à toutes jambes la promenade en sens inverse.

3

Jeudi 21 décembre

À mesure qu’il s’éloignait, Louis mesurait le guêpier dans lequel il venait de se fourrer. Annabelle allait vendre la mèche, une réaction logique après avoir été forcée, comme elle expliquerait la réaction de son mari, tout aussi légitime, sauf que lui, avait tué un homme. Dès l’aube, les gendarmes viendraient le cueillir au nid. Louis aurait bonne mine d’expliquer aux argousins qu’il s’agissait d’un accident, alors que la victime, qu’il poursuivait, venait de se taper son épouse. Un ventriloque, un clown de pacotille ; sur l’autre plateau de la balance, le chef d’une entreprise d’une cinquantaine d’ouvriers, dont beaucoup de femmes. En taule, il allait finir en taule, Johnny Printemps, où il aurait tout loisir de soliloquer ! Mais sans sa copine Lola, cette fois.

Louis n’avait d’autre choix que de disparaître pour de bon. Parvenu au bout de la promenade, au lieu de remonter la rue des Dames, il dévala le raidillon menant au port de la Pointe. Une vedette était accostée au quai, sans doute la dernière de la nuit.

Il s’obligea à ralentir, à laisser son cœur se calmer, mais le ronflement du moteur lui signifia de se presser. Il s’assura de ne pas avoir perdu sa banane dans la bagarre.

— Il était temps ! lui fit remarquer le passeur qui décrochait l’amarre. Pour un peu, t’aurais dû traverser à la nage.

Louis sortit son porte-monnaie.

— Va t’asseoir toujours. Je passerai dès qu’on aura décollé.

La cabine était occupée aux trois-quarts. En grande partie des ouvrières qui rejoignaient les magasins de marée du port de pêche afin de « travailler » le poisson passé à la criée – l’ouvrage ne manquait pas à l’approche des réveillons.

Un silence suspicieux s’installa – un certain nombre des passagers le connaissaient, forcément. Les nerfs à vif, Louis eut l’impression d’être la cible de tous les regards. Il se posa sur le premier siège. Tenta de reprendre son sang-froid et de paraître naturel. Le passeur se présenta avec sa sacoche de cuir.

— Tu as le compte rond, j’espère.

De ses doigts tremblants, Louis ne dénicha qu’une pièce de deux euros.

— Gardez la monnaie.

Le marin hocha la tête d’un air surpris.

— Merci, l’ami ! Tu as fait un héritage et tu vas faire la noce dans les bistrots du port ?

Prairial haussa les épaules.

— Même pas, mais j’ai pas envie de m’encombrer de ferraille, des fois que je tomberais à la baille.

— Bien pensé. Si tous mes clients étaient aussi généreux, je pourrais acheter un cadeau pour ma chérie. Tu vas rire, mais elle croit encore au père Noël.

La vedette effectua la marche arrière en faisant craquer ses membrures comme une vieille sorcière percluse de rhumatismes ; avec soulagement Louis vit s’éloigner le quai dans les halos des lampadaires.

La rade de Lorient n’était pas très large, la traversée ne durait que quelques minutes. Sur son visage devait être écrit qu’il venait de tuer un homme. Avant même l’accostage, Prairial jaillit de la cabine. Le bateau ricocha contre les blocs de pierre de la jetée. Lancé d’un geste habile, le lourd crochet tinta dans l’anneau cimenté.

— On dirait que tu as le feu au cul !

Ne pas répondre ne ferait que renforcer la suspicion.

— J’ai rendez-vous.

— À cette heure-ci ?

Louis baissa le nez.

— Ah ! Une fiancée, gouailla le passeur. T’as raison de te presser alors, d’ici qu’un cormoran se fourrerait dans son lit avant toi.

Louis sauta sur le quai quand une voix l’interpella. Une femme dans son dos. Le réflexe de se retourner. Gaédig Flanchet, une commère à la langue bien pendue s’il en était.

— Je me disais aussi. Il s’agit bien de Johnny Printemps, clama-t-elle en prenant à témoin les autres passagers. Le type aux marionnettes.

Pour qui voulait passer inaperçu, c’était plutôt mal engagé.

— Qu’est-ce que tu viens faire à Lorient ?

Louis baissa la tête et remonta le quai à grandes enjambées.

Le port de commerce, un univers toujours en activité, aussi bien de nuit que de jour. Plusieurs tankers alignaient leurs silhouettes monstrueuses, tandis que des céréaliers tout aussi impressionnants attendaient de transiter leur cargaison vers les immenses silos. Des Fenwick sillonnaient les quais poisseux. Dans l’air flottait une poussière fine de soja, dont les riverains de l’outre-rade n’avaient pas conscience, sauf quand ils consultaient le pneumologue ou qu’ils découvraient leurs voitures recouvertes d’une pellicule jaunâtre, pour peu que le vent donne de ce côté-là.

Louis reprit sa course. Maintenant que sa présence à bord de la vedette avait été éventée, il était trop tard pour faire machine arrière. Dans sa tête s’entrechoquaient les billes d’un flipper infernal. Il marchait sans en avoir conscience. Fuir, bien sûr… Vers où ? Aucune idée. Loin en tout cas. Retentissait encore le bruit mat du corps sur la chaussée, les cris horrifiés du couple de noctambules. À cette heure, ils avaient certainement prévenu les gendarmes. Un avis de recherche serait lancé aux premières heures.

La rue longeait les cuves à pétrole, ceintes d’un haut grillage, un site classé à hauts risques. Prairial arriva bientôt au pont-levant qui permettait aux bateaux de plaisance de sortir du bassin à flots devant le palais des Congrès. Une bande de jeunes en goguette bloquaient le passage.

— Hé, l’ami ! Un gorgeon de vodka ?

Louis refusa d’un geste de la main.

— T’as tort, c’est de la super et c’est de bon cœur.

— À moins que nos gueules ne te plaisent pas ? fit celui qui paraissait le meneur.

— Je suis pressé. J’ai un pote à voir à l’hôpital, dit-il sans réfléchir.

— Un accident ?

— Oui, c’est ça. Un accident, on vient de me prévenir. Déconnez pas, les gars, il faut vraiment que j’y aille.

Les fêtards se radoucirent.

— T’as raison de pas traîner. Laissez-le passer. Bon courage. On te souhaite que c’est pas trop grave.

Louis se faufila en bredouillant un vague remerciement. Afin de confirmer son propos, il emprunta la rue le long de l’Amirauté, vers le centre hospitalier du Scorff. Il avait froid, il était trempé, épuisé, besoin de marquer une pause. Au carrefour un peu plus haut se trouvait un jardin public avec un bassin et une cascade, et même des palmiers. Il s’y dirigea machinalement, de plus en plus désemparé ; des bancs, mouillés par la pluie qui ne discontinuait pas. Tout se brouillait dans sa tête, il n’avait plus la force d’avancer. Il s’assit, remonta le col de sa veste et croisa les bras, les mains sous les aisselles.

Combien de temps resta-t-il ainsi, les fesses imbibées, coupé de la réalité par de courtes somnolences ? Longtemps, en tout cas. Ce fut un chien qui le tira de sa prostration, un brave corniaud qui lui lécha la main.

— Qu’est-ce tu veux, toi ? ronchonna Louis.

L’animal lui tendit la patte en hochant la tête avec des yeux suppliants.

— Je n’ai rien à te donner.

Le clocher de l’église Saint-Louis se mit à sonner. Quatre heures. Il était temps de prendre une décision. Il se tourna vers la direction d’où il était venu. La rade, Port-Louis de l’autre côté, là où il avait toute sa vie. Mais que lui en restait-il justement, de cette vie de misère ? Il venait d’éliminer le ventriloque aussi sûrement que de l’avoir étranglé. Annabelle ? Depuis plusieurs années, elle ne l’accablait plus que de mépris, à se demander pourquoi elle ne l’avait pas déjà flanqué dehors. Car il n’était qu’un guignol à ses yeux, et elle n’avait pas tort.

En lui s’insinuait l’idée que les événements l’incitaient à changer radicalement de cap, à devenir un autre homme en fait.

Louis se leva, s’ébroua. Le chien se mit à japper en sautillant. Le noctambule s’accroupit et lui flatta l’échine.

— T’es sympa, toi. Mais tu n’as pas choisi le bon client. Je ne peux pas t’emmener. D’ailleurs, je ne sais même pas où je vais.

Partir. Un leitmotiv obsédant, qui oblitérait tout le reste. À pied, il n’irait pas bien loin. Se cacher à bord de l’un des grands bateaux, comme dans les romans d’aventures… ? Illusoire, il serait tout de suite débusqué. Le train, la gare se trouvait à proximité. Lors de ses ambitions d’artiste, combien de fois n’avait-il pas rêvé de monter à Paris ? Une utopie, bien sûr, à laquelle il n’avait jamais vraiment cru, mais qui lui mettait le moral à l’endroit dans ses moments de grande détresse, les rares soirs où il avait picolé. Il lissa sa gabardine, se coiffa de ses doigts en éventail.

Le chien jappa de plus belle, se colla à ses talons, bien décidé à être du voyage. Louis remonta la rue qui menait au cours de Chazelles, au bout duquel se trouvait la gare. L’arrivée du corniaud déclencha un tonnerre d’aboiements parmi les caïds à quatre pattes qui régnaient sur le quartier.

— Ta gueule, Sultan !

L’intrus ramassa sa queue, de crainte de se faire bouffer tout cru par le molosse dont le poil se hérissait. Bipèdes et quadrupèdes, la faune habituelle de toutes les gares, la voie ferrée, passerelle utopique, alors que la plupart de ces laissés-pour-compte jamais ne partiraient. Faute de sous en poche.

Sa tenue pitoyable évita à Prairial de se faire dépouiller : un coup d’œil rapide de la part des habitués assis le long du mur, un camarade de misère, un de plus, bienvenue dans la fanfare des sans-abris.

— T’aurais pas un peu de tabac ?

Apostrophé de la sorte, Louis sursauta. Il repéra la silhouette avachie dans un recoin, derrière le fameux Sultan qui avait obtempéré sans rechigner.

— Pas de sous pour me payer des clopes.

— Alors, taille ta route.

Le hall était désert, Prairial eut l’impression d’émerger en terrain découvert, sans le moindre paravent derrière lequel se dissimuler. Sans la foule où se fondre. Les guichets étaient fermés à une heure si matinale. Il consulta l’écran des départs. Un train pour Paris-Montparnasse à 5 h 45, un TER, avec changement à Rennes. Il avisa une borne de réservation automatique, sortit sa carte bancaire. C’était la première fois qu’il procédait à ce genre de transaction. Ses doigts gourds et gelés l’obligèrent à s’y reprendre pour pianoter sur les touches. Son billet en main, il éprouva une forme de soulagement, mais également l’impression d’avoir enclenché un processus irréversible.

Il lui restait plus d’une heure à attendre le train en provenance de Quimper. Il passa sur le quai. Malgré le vent froid qui lui lardait les joues et le bout du nez, il posa ses fesses encore humides sur l’un des bancs métalliques, glacial ; le chien se coucha à ses pieds.

— Tu vas te faire emmerder à cause de ton clébard.

Un clodo, assis à même le sol dans l’obscurité, une dégaine encore plus lamentable, sauf que la sienne était la seule qu’il possédait.

— Il n’est pas à moi, le chien. Il s’est mis en tête de me suivre, je sais pas pourquoi.

— Tu dois avoir l’air sympa, puisqu’il t’a adopté. Sont souvent moins cons que les hommes, ces bâtards-là. Tu es nouvellement installé dans le secteur ?

— Pas vraiment, non. Je ne suis que de passage, j’attends le train pour Paris.

— Tu vas bosser, là-haut ?

— Peut-être bien. Je verrai quand je serai arrivé.

— C’est pas pour dire, mais fringué comme ça, c’est pas sûr que tu aies le droit de monter dans le train. Les « casquettes » sur les quais, ils n’aiment pas trop les resquilleurs.

— Je ne suis pas de la cloche, j’ai mon billet.

L’autre hocha la tête.

— Oh, pardon, mon marquis… T’as fait des conneries ?

Louis eut un haut-le-corps.

— Non. Pourquoi ?

— T’as l’air sur la défensive, mon gars. On dirait quelqu’un qui aurait besoin de riper ses galoches, si tu vois ce que je veux dire… Méfie-toi des flics, ils sont souvent à rôder dans les parages. À croire qu’ils ont rien d’autre à foutre que de casser les couilles aux pauvres types comme toi et moi.

Louis préféra couper court. Il se leva, le chien se mit à frétiller de l’arrière-train.

— Dis donc, pour un chien qui n’est pas à toi, il a l’air de t’avoir à la bonne !

Louis ne répondit pas ; il revint dans le hall, s’accroupit auprès de son nouvel ami, le caressa.

— Faut te faire une raison, Idéfix. Je ne peux pas t’emmener, je t’ai dit.

Il le poussa gentiment dehors, referma. La pauvre bête s’assit devant la porte. L’air misérable, il gémissait, les yeux implorant l’ingrat qui l’abandonnait.

4

Jeudi 21 décembre

Louis Prairial monta sans problème dans le train en provenance de Quimper ; il embarqua toutefois dans le dernier des trois wagons, l’illusion de s’y croire davantage à l’abri des regards indiscrets. Le compartiment n’était pas complet, loin s’en faut – on approchait de Noël, beaucoup des usagers de la première heure avaient posé des congés afin de préparer les fêtes en famille, d’effectuer les ultimes achats. Les derniers au boulot paraissaient avoir été tirés du lit par obligation. Des bâillements contagieux, à s’en décrocher la mâchoire, la main devant la bouche pour les plus discrets.

Prairial s’efforçait toujours de passer inaperçu. Une angoisse injustifiée ; les voisins disparaissaient derrière les journaux déployés à bout de bras, ou pliés et repliés dans une seule main. Aguerris par nécessité, ils vacillaient à peine dans les embardées et les tressautements de la machine.

Soudain, Louis éprouva l’impression d’être observé ; un homme sur un siège de l’autre côté, en face de lui. Leurs regards se croisèrent, le quidam détourna aussitôt la tête. Tout de suite sur le qui-vive, Louis le détailla subrepticement. Il détonnait par rapport aux autres passagers. Déjà la vêture, une lourde parka au col relevé, un foulard lui masquant le bas du visage, un pantalon de treillis façon baroudeur, des chaussures de rando à l’avenant. Un aventurier équipé pour une lointaine expédition ? Le laissait penser son sac de voyage volumineux sous ses jambes repliées en équerre, comme s’il craignait qu’on ne le lui dérobe. Une attitude singulière de surcroît : par intermittence, ses yeux balayaient l’espace afin de vérifier si on l’épiait toujours. Ouais, sur la défensive, lui aussi…

Les freins couinèrent. Hennebont. À cette heure, le TER desservait la majeure partie des localités sur le parcours. Tout en continuant d’éplucher leur canard, quelques passagers descendirent, il n’en resta plus que sept ou huit. Le train repartit en brinquebalant. L’inconnu n’avait pas bronché, les yeux baissés, le visage trop impassible. Celui-là avait également quelque chose à dissimuler, pensa Louis. Bientôt, il se trouva une vague ressemblance avec lui, pas seulement de se tenir tous les deux sur leurs gardes. Landévant. Cette fois, le compartiment se vida, ils ne furent plus que tous les deux, isolés du reste du monde par la buée que les lueurs de l’aube peinaient à percer ; une bouffée d’air froid s’engouffra dans la voiture.

Soudain, le train ralentit de nouveau, alors qu’on était encore en pleine campagne, pas très loin d’Auray en fait. Le TER s’arrêta brusquement. Un obstacle en travers de la voie ? S’ensuivit un silence inquiétant. L’homme s’agita sur son siège, visiblement agacé de ce fâcheux contretemps.

Manquait plus que ça… Louis sentit monter son angoisse. Sa présence dans le TER avait été éventée, les gendarmes avaient fait stopper la machine afin de l’intercepter. L’homme se leva. De sa manche, il essuya la vitre. À ce moment-là retentit derrière eux un hurlement métallique strident, suivi d’un choc d’une violence inouïe. Soulevé par une pogne impérieuse, le wagon se trouva couché sur le flanc, l’inconnu catapulté vers l’arrière parmi les sièges éjectés de leurs logements. Louis roula lui-même cul par-dessus tête avant d’être bloqué par un obstacle. À moitié groggy, il comprit qu’il s’agissait d’une collision avec un autre train, une probabilité infime, mais il fallait que ce soit pour sa gueule, et précisément ce jour de grand chambardement.