La dame blanche des monts d'Arrée - Daniel Cario - E-Book

La dame blanche des monts d'Arrée E-Book

Daniel Cario

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Beschreibung

1973. Pascal Lémon est auteur de romans policiers.

Alors qu’il a loué un gîte à Commana, dans les monts d’Arrée, il découvre lors d’une balade sur les roc’h une urne funéraire hébergeant les cendres d’un jeune homme décédé à vingt-deux ans.

Intrigué, il n’aura de cesse de mettre à jour l’origine de cette cachette insolite, d’autant plus que ce lieu empli de mystère traîne la réputation d’être hanté la nuit par une demoiselle…

Avec l’aide de quelques autochtones un peu moins taiseux que leurs semblables, il va remonter le fil du temps et plonger dans les terribles secrets de ce bourg du Pays des brumes qu’il pensait si paisible.

Une enquête trépidante, où se mêlent légende et réalité, pour aboutir à un dénouement aussi terrifiant qu’inattendu…




À PROPOS DE L'AUTEUR


Daniel Cario est un romancier prolifique dont les ouvrages ont souvent été primés. Ses trilogies "Le sonneur des halles" et "Le brodeur de la nuit", largement reconnues pour leur qualité d’écriture, sont considérées comme des ouvrages de référence en Bretagne. Ses autres titres historiques, tout aussi passionnants, publiés notamment aux Presses de la Cité, rencontrent également un fort succès, plaçant Daniel Cario au rang d’auteur incontournable. Il s’est récemment lancé avec brio dans le thriller, avec "Au grenier" et "Valse barbare", deux romans à couper le souffle salués par la critique…

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Avertissement au lecteur

Lors des salons, l’écrivain est souvent interrogé sur ses sources d’inspiration. Il est parfois embarrassé pour répondre… Une anecdote, un fait divers, une rencontre fortuite, un phénomène mystérieux, un détail en apparence insignifiant, il n’en faut pas davantage pour provoquer un déclic… C’est le cas pour ce roman.

Une balade dans les monts d’Arrée, la recherche d’un endroit propice pour pique-niquer, une découverte singulière. L’auteur a pris la précaution de changer le nom du lieu-dit de crainte d’attiser les curiosités. Tout au plus indique-t-il qu’il s’agit de l’un de ces pics rocheux qui hérissent ce paysage de landes et de pierres, aride mais ô combien envoûtant, creuset de tant de légendes. Ne cherchez pas, le Roc’h ar Merc’hed n’existe sur aucune carte. Une aiguille se dresse au sommet du promontoire. Dans une anfractuosité à l’arrière apparaît une poterie étrange, une urne funéraire ? Il s’agit selon toute vraisemblance d’un emplacement de géocaching, ce jeu de chasse au trésor utilisant la technique du géo-positionnement par satellite. Qu’importe ! L’auteur s’en tient à sa première idée : cette céramique a servi à recueillir les cendres d’un défunt, le processus imaginatif est enclenché. En quelques heures, le scénario s’organise, les protagonistes prennent vie. L’intrigue tisse sa trame, plausible, mais en ménageant également des effets de surprise.

Hormis cette découverte troublante, le récit qui suit relève de la pure fiction. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé, des événements qui se seraient effectivement produits, ne saurait être qu’un concours de coïncidences imprévisibles.

DC

1

Il est des lieux qui provoquent de ces impressions qu’on qualifie d’indicibles. Elles poignent le cœur sans que l’esprit soit en mesure de les analyser. Pour le commun des mortels, le désagrément s’arrête là. Mais pour un écrivain, manieur du verbe par définition, se trouver en panne de lexique constitue une faillite des plus humiliantes. Le paradoxe suprême.

Auteur reconnu de polars, Pascal Lémon n’avait jamais éprouvé d’état d’âme qu’il n’aurait pu habiller de mots. Normal, il se targuait d’être un maître en la matière, aussi bien de vive voix que par le truchement de sa « plume ». Une prétention aussi téméraire se devait d’être étayée de principes rigoureux. Il passait ses scénarios au crible de la logique, la sienne, obstinément cartésienne. Exagérait-il quand il affirmait ne tisser sa trame narrative qu’après en avoir conçu le dénouement ? Certes non… En droite ligne, ses protagonistes étaient soumis à un comportement d’une rationalité sans faille, élaborés en fonction des événements auxquels il les destinait, et non l’inverse. Rien d’étonnant non plus qu’il refuse de sacrifier aux superstitions locales et autres croyances ancestrales, tout juste bonnes, affirmait-il, à asservir les esprits étroits. Dans le même ordre d’idées, il exécrait les élucidations ésotériques, un palliatif commode pour certains de ses pairs en déficit d’imagination, voire l’échappatoire simpliste pour de minables écrivaillons empêtrés dans une intrigue inextricable.

Un tel mépris à l’égard de ses confrères témoignait d’un orgueil démesuré ; dans les salons littéraires, ceux-ci le singeaient à juste titre derrière son dos, les lèvres pincées, le regard hautain, le geste ample, les paupières mi-closes, l’index doctoral ‒ ou le majeur injurieux… De face, ils se contentaient d’allusions perfides, soulignées par un sourire narquois.

Des conceptions aussi affirmées paraissent a priori inébranlables. Celles de Pascal Lémon allaient pourtant être battues en brèche lors d’une aventure pour le moins troublante…

1973. Les monts d’Arrée. Une immensité à perte de vue, d’une austérité sauvage, un vallonnement hérissé de roches et de touffes d’ajonc, parsemé de bosquets faméliques, avec en miroir le lac de Brennilis et sa centrale. Résidant à Quimper, Lémon prisait le lieu, s’y réfugiait souvent afin de ressourcer ses énergies créatrices. À chaque incursion, la rudesse du décor l’imprégnait d’une profonde sérénité. Ce jour-là se produisit l’inverse. Une impression étrange ‒ qu’il aurait été justement bien en peine de définir ‒, mais diablement contrariante.

La gorge nouée, Pascal décrispa ses doigts sur le volant de sa Ford Mustang, un caprice de quadragénaire soucieux de frimer, une belle mécanique. Il s’obligea à respirer lentement : ça ne passait pas. Redoutant les prémices d’un infarctus ‒ alors qu’il avait toujours eu un métronome en guise de cœur ‒, il estima urgent de s’arrêter, de sortir, de prendre l’air, de respirer à pleins poumons ; bref, de desserrer l’étau qui lui comprimait la poitrine. Il reprit la route. Roc’h ar Merc’hed, indiqua bientôt un panneau sur la gauche. Il bifurqua au dernier moment, faisant crisser ses pneus sur le goudron disparate. Il se gara à la va-vite sur le parking en contrebas. Loin de s’estomper, la douleur sourde irradiait maintenant au point de lui rendre la respiration douloureuse. Il s’extirpa de son véhicule. En face de lui jaillissaient des pics rocheux aux arêtes acérées. D’une hostilité pourtant dissuasive, les crocs du monstre l’hypnotisèrent comme des aimants d’une puissance inouïe.

Il traversa la départementale. Un chemin se faufilait entre les fougères aigles qui déroulaient leurs crosses printanières. Les bruyères crissaient sous ses chaussures de randonnée. Des touffes de lande déjà en fleur et des ronces griffues accrochaient le bas de son pantalon patte d’éléphant. Le regard fixe, il grimpait avec le pas saccadé d’un automate. Bientôt, le chemin se ramifia en plusieurs sentiers, dont les deux latéraux permettaient d’effectuer le tour des fourrés. Là encore, il n’eut pas loisir de réfléchir. Sans ralentir, il emprunta la sente médiane, pourtant la plus escarpée. Lavées par les pluies, les pierres affleuraient par endroits comme les marches désarticulées d’un étroit escalier.

Une brume épaisse lui brouillait la vue et les idées. Pour ce qu’il en distinguait, le paysage habituel lui paraissait anormal, alors qu’il ne présentait rien de particulier. Ce n’était en effet qu’un crépuscule ordinaire ; le ciel, dégagé, lumineux, se teintait à l’ouest de lueurs orangées, piqueté d’une myriade d’étoiles à peine visibles ; l’horizon à l’opposé se bleutait à mesure que le jour déclinait. Un cadre paisible.

La gorge sèche, l’écrivain peinait pourtant à déglutir et son cœur palpitait comme un oiseau en passe d’étouffer. Il déboutonna son veston. Du bout des doigts, il vérifia son pouls à la tempe : un peu rapide sans doute, mais régulier. Son angoisse n’était pas à imputer à un dysfonctionnement physiologique. Il avait plutôt l’impression d’être assailli par de mystérieuses ondes concentrées sur sa misérable personne.

Et s’il était victime d’un sortilège ? Pascal Lémon ricana d’un rire qui sonna faux : il n’allait quand même pas souscrire aux délires ésotériques qu’il refusait à ses personnages… Mortifié, il secoua les mains en agitant ses doigts dont l’extrémité fourmillait. Le plus raisonnable eût été de redescendre, de rejoindre son véhicule et de regagner le gîte rural qu’il avait loué pour deux semaines près de Commana. Bizarrement privé de volonté, il reprit l’ascension.

Parvenu au sommet du promontoire, Lémon eut conscience d’avoir perdu la notion du temps, comme s’il planait au-dessus de la réalité. Pour ce qu’il en voyait, la route développait son ruban sinueux en contrebas. Il n’était pas encore vingt et une heures ‒ aucun véhicule pourtant ; pas la moindre lumière non plus en périphérie des monts d’Arrée, à croire que les hameaux et les villages alentour avaient disparu. Aux confins du décor lunaire, les nuages paraissaient eux-mêmes figés. Randonneur éprouvé, jamais Pascal Lémon n’avait ressenti avec une telle intensité l’impression de solitude absolue.

L’espace s’assombrit encore. Soudain, l’écrivain réalisa avec effroi que l’obscurité ne s’installait pas autour de lui, mais diffusait de l’intérieur de son crâne. Alors qu’on était fin mai, un vent glacial l’enveloppa brusquement. Ses bourrasques tourbillonnantes déroulaient une rumeur sourde, où il crut discerner des cris et des gémissements, de lourds sanglots. Puis le brouhaha se précisa, un homme et une femme se hélaient sur le ton de la supplication. Lémon jura à voix haute afin d’écarter les esprits maléfiques, dont la présence lui semblait maintenant indiscutable. Sa voix lui revint en écho étouffé.

Refusant de céder à ce qui n’était sans doute qu’hallucination, Lémon se frotta les yeux et scruta les ténèbres. Il crut avoir bel et bien perdu la raison quand s’y dessina une silhouette féminine aux contours évanescents. Il leva la main pour chasser l’apparition. Elle ne bougea pas. Si tant est qu’elle ait un visage, Lémon ne parvenait à discerner ses traits. En revanche, il perçut distinctement un profond soupir, avant qu’elle ne s’évanouisse lentement. Mais ce pouvait être le vent…

En proie à une totale sidération, Lémon mit quelques secondes à récupérer son sang-froid. Peu à peu, l’espace s’éclaircit. Sous la pâle clarté de la lune, la nuit reprit une apparence ordinaire, les lumières des lointains villages déployèrent de nouveau leur couronne de vers luisants. En contrebas réapparut le parking, où l’attendait la masse rassurante de son véhicule. Encore sous le coup de l’émotion, il s’obligea à descendre lentement. À mesure qu’il se détachait du sommet se dissipait son angoisse et s’atténuaient ses douleurs thoraciques. Parvenu à destination, il fit volte-face, leva les yeux. Là-haut, tout paraissait normal. Un fantôme… Belle idiotie ! Si encore il avait bu… Décidément, l’épuisement des jours derniers lui inventait des fantasmagories inconcevables.

2

Commana était située au cœur des monts d’Arrée. Pascal Lémon n’eut pas conscience du paysage nocturne que traversa son véhicule. Ce n’est qu’arrivé sur la place du bourg, en face de l’enclos paroissial, qu’il recouvra le plein sens de la réalité. Il se gara sur le parking. Les muqueuses sèches, il avait le souffle court comme d’avoir couru un marathon effréné. Les fenêtres du café du Calvaire étaient encore allumées. Il jeta un œil à sa montre. Vingt et une heures… Il aurait juré que son excursion rupestre avait duré une éternité.

Comme dans la chanson, la patronne du bistrot essuyait des verres derrière son comptoir. Elle portait un tablier défraîchi, de petites lunettes rondes posées au milieu du nez, ce qui lui permettait de regarder par-dessus. Maintenus sur les tempes à l’aide de pinces en écaille, les cheveux gris étaient regroupés dans la nuque en un chignon approximatif.

Surprise de recevoir un inconnu à pareille heure, elle bloqua la torsion de son torchon, fronça les sourcils. Lémon bredouilla un vague bonsoir. Il devait encore avoir l’air perturbé, vu le ton avec lequel la tenancière lui demanda non ce qu’il désirait consommer, mais s’il avait un problème. Question à laquelle l’écrivain ne répondit pas.

— Vous avez du whisky ?

Elle lui adressa un regard encore plus intrigué.

— Ben… Oui… Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, vous êtes ici dans un établissement tout ce qu’il y a de conventionnel. Nous proposons l’ensemble des boissons que tout client est en droit de réclamer. Du bon ou du moins bon ?

— S’il vous plaît ?

— Votre whisky, du bon marché ou du haut de gamme ?

Lémon s’obligea à sourire.

— Mettez-moi du meilleur.

— Vous êtes de passage dans la région ?

— J’ai loué aux Asphodèles pour une quinzaine.

— Charmant endroit. Vous ne serez pas déçu. Vous êtes en vacances ?

— Si on peut dire. Un peu de repos, plutôt besoin de me refaire les idées.

— Vous devez exercer un métier difficile…

La bonne femme maîtrisait l’art de tirer les vers du nez. Sans être à s’enorgueillir de sa fonction d’écrivain, Lémon ne détestait pas en faire état.

— J’écris des romans.

Elle posa lentement le verre sur le comptoir et en saisit un autre qui eut droit au même traitement.

— Des histoires d’amour ?

— Pas vraiment. Moi, c’est plutôt des intrigues policières.

— Des meurtres, des psychopathes, des enquêtes ? Tous ces trucs qui vous font faire des cauchemars ?

— En quelque sorte.

À ce moment lui parvint un reniflement suivi d’un raclement de gorge. À une table à gauche de l’escalier de bois, un vieil homme se tenait dans la pénombre. Sous la visière de sa casquette vissée jusqu’aux sourcils disparaissait son visage.

— Moi, quand j’étais jeune, je lisais beaucoup, mais maintenant, j’ai plus les yeux. Il y a longtemps que vous écrivez ?

— Assez, oui… J’ai une trentaine de romans à mon actif.

Le client, qui dégustait une chopine de rouquin, lâcha un petit sifflement. Il demanda son identité. Non, Lémon, ça ne lui disait rien…

— Moi aussi, j’aimerais savoir écrire, et j’en aurais, des histoires à raconter…

Il emplit à moitié son verre et le vida en une seule gorgée, comme s’il prenait des munitions avant d’entamer une conversation de longue haleine. Il attendait que Lémon le sollicite, mais celui-ci ne paraissant pas d’humeur à lui prêter l’oreille, il embraya de son propre chef :

— Vous savez que vous êtes dans un endroit où il se passe de drôles de choses ?

La patronne toussota, ce dont le vieil homme n’eut cure.

— Il y a même des lieux où il vaut mieux ne pas s’aventurer la nuit.

Lémon tressaillit.

— Pourquoi ? On y ferait des mauvaises rencontres ?

— Vous ne croyez pas si bien dire. Si vous avez cinq minutes, venez donc vous asseoir à ma table. Ce n’est pas la peine que l’autre vieille folle entende ce que j’ai à vous dire.

Au lieu de s’en offusquer, la tenancière sourit en secouant la tête. Les taquineries verbales devaient être l’un de leurs jeux favoris.

— Vous connaissez le coin ? attaqua le soiffard.

— Un peu. J’ai déjà eu l’occasion de me balader dans les monts d’Arrée, j’adore leur aspect sauvage.

— Vous êtes déjà monté au Roc’h ar Merc’hed ?

Le regard du vieux luisait de façon sarcastique dans la pénombre faiblement éclairée par l’ampoule crasseuse du plafonnier, sous l’abat-jour maculé de chiures de mouches. Lémon se sentit mal à l’aise : son interlocuteur était-il au courant de sa mésaventure ?

— Pourquoi vous me demandez ça ?

— Parce que vous écrivez des bouquins. Vous trouveriez là-haut matière à nourrir votre imagination.

— Qu’est-ce qu’il y a donc de si intéressant ?

— Dame, propre à moi de vous raconter, puisque vous avez l’obligeance de m’écouter, mais c’est qu’il y a justement de quoi écrire un roman et qu’il risque de faire soif avant d’arriver au bout !

La demande relevait d’une diplomatie savoureuse.

— Un whisky ? proposa Lémon.

— Ah ça, non ! Jamais d’alcool, moi je ne bois que du vin. Eugénie, tu me mettras une autre chopine ?

La patronne toussota encore plus fort. Elle avait anticipé depuis le début de la conversation ; elle apporta dans la minute la bouteille demandée.

— Sacré vieux gredin. Tu parviens toujours à tes fins quand il s’agit de te rincer la dalle sans puiser dans ton porte-monnaie.

D’un geste de la main, il lui signifia de retourner à sa vaisselle. Il s’enfila un premier gorgeon et s’essuya prestement les lèvres de l’index gauche avec un clappement de satisfaction. Lémon eut droit alors à un récit qui le stupéfia pour de bon.

Le vieil homme déployait des talents de conteur, un ton caverneux, des ralentissements, des silences judicieux, puis de soudaines accélérations et un vocabulaire fouillé confirmant qu’il était loin d’être sot. Il devait effectivement avoir beaucoup lu…

Une nuit de ribote où il désirait être en tête-à-tête avec lui-même ‒ dixit : quand il avait un coup dans le nez, il était le seul à pouvoir se supporter ‒, il était parti faire un tour sur les crêtes. Sans réfléchir, il était grimpé au sommet du Roc’h ar Merc’hed.

— Allez savoir pourquoi, comme si j’étais sûr d’être bien là-haut. Personne pour m’emmerder. Oh ! Il faisait un peu frais, mais je ne suis pas frileux, surtout quand j’ai du carburant dans le moteur. Je me suis assis sur un bout de rocher qui ne me rentrait pas trop dans les fesses. Je me suis roulé une petite cigarette de tabac gris, et je me suis mis à philosopher, en faisant attention à ne pas foutre le feu dans les herbes sèches avec mes cendres et mes mégots. C’est là que je l’ai vue.

Il s’enfila une nouvelle gorgée.

— Vu avec un e, parce que c’était une femme, ajouta-t-il en levant un index déformé.

Lémon retenait son souffle.

— Une femme, vous êtes sûr ?

— Roc’h ar Merc’hed, la roche de la fille. Ça ne vous a pas titillé l’esprit ? Que fabriquerait une fille toute seule là-haut en pleine nuit ? Pas une vraie fille, je veux dire…

En toute autre circonstance, l’écrivain aurait pouffé de rire. Là, il se contenta de hocher la tête avec perplexité.

Ravi que son auditeur morde à l’hameçon, le vieux continua :

— Au début, je n’avais pas compris que c’était une revenante, comme on dit. Je me demandais ce qu’elle fichait là. Avant que j’aie eu le temps de lui poser la question, la voilà qui s’adresse à moi.

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

— Oh ! Une chose bizarre. Elle m’a demandé si je n’avais pas vu un jeune homme assis sur les rochers, à l’endroit même où je me trouvais. Elle m’a précisé tout de suite que c’était son amoureux. Le pauvre devait être effondré, car il l’attendait depuis si longtemps.

Nouvelle lampée de pinard. À ce train-là, la fiole serait bientôt vide.

— Tous ceux qui me connaissent vous diront que le père Amédée n’est pas un trouillard, mais je dois avouer que j’ai commencé à avoir les chocottes. C’est difficile à expliquer, mais ce n’était pas une voix vraiment humaine. J’avais même l’impression que c’était uniquement dans ma tête que je l’entendais. Le plus poliment du monde, je lui ai répondu que je n’avais vu personne.

— Et alors ?

— Vous pensez si elle était déçue, mais je n’allais quand même pas lui mentir. Ces êtres débarqués de l’au-delà, qui sait ce dont ils sont capables ?

— Vous pourriez me décrire plus précisément votre apparition ?

— Eh, eh ! Ça vous intéresse, hein ? Vous allez peut-être vous en servir dans votre prochain polar ?

— Pourquoi pas, si un jour je me trouve à court d’idées…

— Elle était… Comment dire ? Toute grise, j’avais même l’impression de voir à travers, comme si elle n’avait pas de chair. Elle avait également le bras gauche étrange, plus court que l’autre.

— Une blessure ?

— Non, je ne crois pas. J’étais paralysé. Elle s’est approchée de moi. Elle a posé une main sur mon bras, mais je n’ai senti aucun contact. Quand je vous dis que ce n’était pas une blessure, c’est qu’il n’y avait aucune trace de cicatrice. Une infirmité de naissance, il lui manquait aussi le petit doigt. L’auriculaire, si vous préférez. « Vous êtes sûr de ne pas avoir vu mon fiancé ? » a-t-elle insisté. Bien que terrifié, j’ai trouvé la force de confirmer.

Il vida le reste de vin dans son verre et le fit transiter aussitôt dans son gosier.

— Qu’est-ce qu’elle a fait alors ?

— Elle a poussé un profond soupir. Puis, sans que je la voie se déplacer, elle s’est retrouvée derrière moi. Le temps de me retourner, elle a disparu derrière la pointe rocheuse qui domine le paysage.

Lémon était bouleversé.

— À aucun moment, elle n’a essayé de vous faire du mal ?

Le vieil homme secoua la tête.

— Les fantômes, je n’en ai jamais vu d’autres, ni avant ni après, mais par définition, ils sont toujours effrayants, n’est-ce pas ? Eh bien, pas celle-ci ! Elle paraissait même plutôt gentille. À mon avis, elle avait vécu un immense malheur.

Il marqua une nouvelle pause, contempla son verre vide d’un air catastrophé.

Il remonta la visière de sa casquette et se gratta le front.

— C’est pas tout ça, mais ça donne la pépie de remuer tous ces souvenirs…

Lémon s’apprêtait à commander une autre fillette quand la patronne le devança.

— Amédée, tu as assez picolé comme ça. Tu vas plus retrouver tes pieds quand il s’agira de rentrer.

— Et alors ? J’ai personne à qui rendre des comptes. C’est quand même pas à toi de me faire la morale !

— Un dernier verre, je veux bien, mais pas plus. Si tu as un accident, les flics vont venir me chercher des poux.

Elle vint le servir. S’adressa à Lémon :

— Voilà des lustres qu’il radote la même histoire à ceux qui sont trop bons pour l’écouter.

— Dis que je raconte des conneries pendant que tu y es !

Elle secoua la tête d’un air navré.

— C’est vrai qu’il y a une légende qui circule à propos du Roc’h ar Merc’hed. Il paraît qu’une jeune femme rôderait là-haut la nuit. Comme tout le monde, Amédée l’a entendue ; des bobards si vous voulez mon avis. Alors, malin comme il est, il a inventé cette rencontre nocturne pour qu’on s’intéresse à lui et qu’on lui paye à boire par la même occasion.

Le vieil homme feignit alors de piquer une colère bleue. Il se leva, n’oublia pas toutefois de lamper son verre avant de se diriger vers la porte. Il se retourna sur le seuil.

— Ça te va bien de faire ta maligne, Nini. Tu sembles oublier qu’il est périlleux de mettre en doute ces « choses-là » ! Un jour, tu pourrais le regretter…

— Je mets sur ta note ? l’interpella la patronne alors qu’il refermait la porte.

— Laissez, je vais régler, intervint Lémon.

3

Les Asphodèles se trouvaient sur la route partant vers Plonéour-Ménez. Il était plus de vingt-deux heures quand Lémon se gara sur la petite esplanade en façade ; dans la nuit tombée, le gîte lui parut moins serein. Il ferma la porte à double tour, vérifia les fenêtres une à une. Récapitula.

Pascal Lémon avait débarqué la veille à Commana. La propriétaire du gîte lui avait fait visiter les lieux, du genre pète-sec, une mise en garde sévère sur d’éventuels dégâts : « Qui casse paie ! ». Il lui avait cloué le bec en lui faisant remarquer un certain nombre de dégradations antérieures. Elle avait ronchonné que ce n’était pas dans ses intentions de les lui imputer.

Pour ce premier dîner, l’écrivain avait apporté un en-cas, agrémenté d’un trois-quarts de médoc. Célibataire endurci à quarante ans, il avait l’habitude de vivre seul.

La demeure présentait la configuration des anciennes maisons paysannes ‒ naguère le sol devait être de terre battue, aujourd’hui il était revêtu d’un plancher. Une pièce spacieuse constituait le rez-de-chaussée, avec un semblant de cuisine à une extrémité, un évier sous une fenêtre. Quelques meubles rustiques aux sculptures typiquement bretonnes, dont un vaisselier et une horloge à balancier ; une imposante cheminée occupait le mur de droite. La table était recouverte d’une toile cirée à petits carreaux rouge et blanc, effacés aux endroits où portaient les coudes. Il avait prisé le silence pendant qu’il se sustentait, puis passé une nuit paisible dans une chambre mansardée à l’étage. Le vrai farniente de n’avoir aucun projet en cours, tout en sachant pertinemment que son imagination ne le laisserait pas longtemps en paix.

L’intrigue de son dernier roman explorait le monde impitoyable de la finance. Trois minables héritiers se déchiraient à propos de la succession d’un richissime patriarche, assez sadique celui-ci pour avoir « omis » de désigner le plus à même de reprendre les rênes. Lassé du confinement poussiéreux des études notariales, des obscurités angoissantes des commissariats de province, des mesquineries vénales de jeunes loups aux dents longues, Lémon éprouvait le besoin de marquer une pause.

Le lendemain matin, il avait effectué les courses afin de remplir son frigo ; il en avait profité pour visiter les enclos paroissiaux dont regorgeait le Léon, notamment aux confins des monts d’Arrée et du parc régional d’Armorique : Guimiliau, Lampaul-Guimiliau, Saint-Thégonnec, et donc Commana. Des calvaires qui rivalisaient d’exubérance, certains avec plus de deux cents personnages, comme celui de Guimiliau. Les églises étaient à l’avenant, monumentales, surchargées de décors baroques tape-à-l’œil : dorures compliquées sur des colonnes torsadées, robustes salières qui se dévoraient à pleine gueule, voûtes peintes dans une facture parfois naïve, où de grassouillets angelots à la chevelure bouclée minaudaient dans le plus simple appareil. Les majestueux édifices écrasaient les maisons agglutinées sous leur protection, démesurés pour une population aussi réduite, témoins d’une foi exacerbée certes, autant que d’un orgueil sans commune mesure, mais trahissant également une véritable angoisse des forces démoniaques.

Cette piété ostentatoire avait toujours amusé Pascal Lémon : sans être croyant, il respectait la foi, à condition qu’elle ne déborde pas sur ses propres convictions. Aussi ne se reconnaissait-il pas dans la mésaventure déstabilisante qu’il venait de vivre. Il dîna sans appétit. Le whisky lui remontait en aigreurs brûlantes, il dédaigna son verre de médoc qu’il reversa dans la bouteille, reboucha celle-ci et la rangea sous l’évier. Bien qu’épuisé, il savait que le sommeil le fuirait. Il revint devant la cheminée. La propriétaire avait eu la délicate attention de préparer un feu. De vieux journaux froissés, des brindilles et des cagettes démantibulées, du petit bois et des bûches dans un panier d’osier. Par-dessus était posée une boîte de longues allumettes.

Lémon dut s’y reprendre à trois fois avant qu’une flammèche bleutée ne se tortille dans les méandres du papier ; engouffré dans le conduit froid, le vent refoula une fumée roussâtre. Au bout de quelques secondes, le tirage se régula, l’âcreté s’atténua, des flammes droites et claires investirent l’ensemble du foyer, tandis que crépitaient des gerbes d’étincelles. Bien que toujours sur le qui-vive, Lémon se laissa aller dans le fauteuil de cuir. Aussitôt, ses pensées se remirent à vagabonder sans qu’il parvienne à les maîtriser.

Sous ses yeux ébahis, une femme sans visage se livrait à une danse aussi lascive que fantasque. Elle apparaissait parmi les flammes, se précisait, s’évanouissait au dernier moment. Les paroles du vieil homme résonnaient encore dans ses oreilles : une mystérieuse apparition en haut du Roc’h ar Merc’hed ‒ elle se serait même adressée à lui. Certes, le citoyen en question était un poivrot notoire, doublé d’un parasite à l’affût du pigeon généreux, mais il était quand même étrange que son récit corrobore à ce point la vision de Lémon.

Pascal ferma les yeux. La chaleur aidant, ses paupières s’alourdirent ; il finit par s’assoupir. « Mon amoureux, vous n’avez pas vu mon amoureux ? » La même silhouette évanescente s’approchait. De sa main valide, elle lui saisissait le bras, mais il ne sentait pas la pression de ses doigts. Soudain, un autre spectre fit irruption dans le rêve, masculin celui-ci. Le jeune homme criait qu’il était là, qu’il l’attendait depuis des années ; elle passait à côté de lui sans le voir ni l’entendre, et la voix du malheureux se perdait dans le vent.

L’éclatement d’un nœud du chêne sec ramena Lémon à la réalité. Il aurait juré que les deux fantômes se trouvaient encore dans la pièce. Au bout de quelques secondes, l’hallucination se dissipa, il recouvra sa lucidité. Il soupira, mortifié de se montrer si influençable, d’accorder ne serait-ce qu’une once de crédit à une telle fantasmagorie.

Il se rendit dans la cuisine afin de se désaltérer. L’eau jaunâtre avait un arrière-goût de chlore, il recracha la gorgée. Il ne lui restait plus qu’à monter se coucher.

Lémon fut titillé par la lumière filtrant à travers les rideaux de la chambre. Il jeta un coup d’œil sur la pendulette : six heures trente ! Lui qui se promettait des grasses matinées, n’avait dormi que quelques heures, d’un mauvais sommeil. S’imposa tout de suite l’évidence incontournable de retourner au Roc’h ar Merc’hed. Il effectua à la hâte un brin de toilette, se réchauffa un café assez corsé pour réveiller un mort, une tranche de pain grillé, une lichette de beurre salé. Pendant la nuit, le ciel s’était couvert. Des nuages bas et lourds présageaient une journée pluvieuse, il s’équipa en prévision, ses chaussures de rando, sa parka.

Il n’avait pas parcouru un kilomètre qu’une violente averse crépita sur le toit de sa voiture, débordant le ballet des essuie-glaces. Un tel temps aurait dû l’inciter à faire demi-tour… L’idée ne lui vint pas à l’esprit.

La pluie se calma aux abords des protubérances rocheuses, mais un épais brouillard se déploya aussitôt. Il retrouva le parking au pied du Roc’h ar Merc’hed, hésita à descendre de son véhicule, sans raison particulière, sinon une vague appréhension. Si le malaise ne fut pas aussi intense, il ressentit la même oppression au niveau de la poitrine. De la plaine en contrebas, noyée dans une purée laiteuse, ne filtrait aucun bruit, un silence opaque, angoissant. La partie supérieure du piton rocheux était elle-même enveloppée d’un linceul livide.

Ainsi emmitouflé, le paysage ne lui parut que plus mystérieux. C’était là-haut que le pochetron alléguait avoir rencontré une demoiselle. La patronne l’avait rabroué. À y repenser, Lémon réalisa qu’elle n’avait pas fait preuve d’une conviction véhémente, ni relevé la mise en garde du vieil homme… Oublier quoi, justement, se méfier de quoi ? De tout temps, les conteurs ont affirmé que chaque légende trouve son origine dans la réalité. Dans le récit d’Amédée, un détail inclinait à le croire : l’infirmité de la revenante. Le vieil homme avait certainement une imagination débordante, mais si ce n’étaient qu’affabulations, quel besoin d’ajouter une telle singularité ? Un membre atrophié, une main à laquelle manquait l’auriculaire… Mais ce n’était pas tout… S’il avait menti, il aurait chargé le portrait de l’apparition, ne serait-ce que pour jouer les fiers-à-bras. S’était-elle montrée menaçante ? Amédée n’avait pas hésité une seconde. Non, à aucun moment la demoiselle n’avait fait preuve d’agressivité. Un fantôme méchant, cela aurait pourtant sonné plus vrai ! Elle lui avait même touché gentiment le bras, immensément malheureuse. En témoignait son soupir avant de disparaître. Lémon aurait juré lui-même avoir entendu gémir son apparition, et il était certain que ce n’était pas le vent.

Lémon leva la tête vers le Roc’h ar Merc’hed. Il remonta sur la départementale et se faufila dans le chemin. Il gravit la pente d’un pas alerte. La brume lui humectait le visage de ses fines gouttelettes. À mesure qu’il s’élevait, une obnubilation similaire le déconnectait de la réalité. Il parvint bientôt au même niveau que la veille. Un rocher se creusait en forme de siège, c’était là, à coup sûr, que s’était posé son informateur, le temps de griller une petite cigarette. Lémon marqua une pause.

Aux dires d’Amédée, le « spectre » aurait disparu derrière l’aiguille qui se dressait à quelques mètres face à lui. Le monde de l’au-delà ? Ne risquait-il pas d’être aspiré dans une spirale infernale ? Sornettes dont il aurait ri en d’autres lieux.

La brume se dilacéra soudain en larges éclaircies, alors qu’en contrebas, le brouillard fermait toujours toute perspective. Une invitation à pousser plus avant ? Sur la droite, le raidillon faisait le tour du promontoire. Lémon s’y aventura. Derrière, un roncier inextricable interdisait d’aller plus loin. Il s’apprêtait à rebrousser chemin quand une anfractuosité dans la masse rocheuse capta son attention.

Il se produisit alors un phénomène étrange : en une seconde, son impression de malaise disparut comme par enchantement ; il n’éprouva plus la moindre peur, son cœur cessa de lui battre la chamade. L’écrivain se pencha. Au fond de la faille, il discerna un objet. Il s’agenouilla. Une faïence émaillée d’un bleu outremer du plus bel effet. Un couvercle la fermait. Cette forme de poterie lui rappelait quelque chose… Soudain, il tressaillit, esquissa un léger mouvement de recul. C’était à n’en point douter une urne funéraire.

Abasourdi, Lémon se redressa. C’était donc pour cette découverte qu’il avait été guidé jusque-là ! Il hésitait à profaner le sanctuaire improvisé, à commettre le sacrilège. Lentement, il glissa le buste dans l’ouverture. De ses mains tremblantes, il saisit l’urne, recula lentement en la serrant fort de crainte qu’elle ne lui échappe. Il tourna doucement la poterie sacrée ; elle ne portait aucune inscription. Il la souleva. Dans la terre cuite étaient gravées des lettres qu’il eut du mal à déchiffrer. Un nom : François Lescoët. Un moment il pensa à la signature de l’artisan, mais la petite croix devant ne laissait aucun doute : il s’agissait bien des cendres du défunt.

La propension à imaginer devient une manie chez les écrivains, une déformation du jugement qui altère leur perception de la réalité. Le moindre objet, l’incident le plus banal, une parole glanée au gré d’une conversation, un personnage à peine entrevu, enclenchent un processus instinctif. Alors, une urne funéraire dans un lieu aussi sauvage, supposé servir de cadre aux déambulations d’un spectre… Cela se mit à mouliner sec dans les méninges de l’auteur de polars.

Avec des précautions tout aussi religieuses, il remit l’urne à sa place, exactement dans la même position. En quelques secondes, le brouillard réinvestit le Roc’h ar Merc’hed.

4

Pascal Lémon serait-il donc l’heureux élu d’une expérience inédite ? Ou était-ce un défi à son cartésianisme forcené ? Il se félicitait à présent d’être contraint à une remise en cause aussi fondamentale. Revenu dans l’habitacle de sa voiture, il posa les mains sur le volant et y appuya son front.

François Lescoët… Le nom résonnait en leitmotiv, au point de lui paraître bientôt familier. Le héros d’un prochain roman ? Il se surprenait à imaginer déjà son portrait. Restait à décoder le mystère… Pour quelle raison son urne funéraire avait-elle été déposée dans cette crypte naturelle ? Et par qui ? Peut-être le défunt adorait-il ce paysage pour son cachet sauvage ? Auquel cas il aurait émis le vœu d’y reposer pour l’éternité… Il ne serait pas le premier à souhaiter éviter la promiscuité des cimetières où, ennemis ou amis, les défunts n’ont d’autre choix que de se putréfier en chœur. Ce lieu avait pu être également le cadre d’événements exceptionnels. Heureux ? Lémon les préférait douloureux, une aventure dramatique ponctuée de souffrances : cette rude région inhospitalière, de nature à ne séduire que les esprits tourmentés, était propice à ce genre de conjoncture. Une hypothèse déjà plus fertile pour un romancier.

Restait l’éventualité d’une mise en scène concoctée par des hurluberlus, un ramassis de fêlés sataniques, des allumés du bocal qui se réuniraient la nuit au sommet du Roc’h ar Merc’hed afin d’invoquer des forces occultes en psalmodiant des litanies sulfureuses.

Avant toute chose, il convenait de vérifier si le dénommé Lescoët avait réellement existé. L’après-midi, Pascal Lémon se rendit à la mairie de Commana, ti-kêr en breton. Relativement récents, les bâtiments ressemblaient davantage à une grande maison d’habitation qu’à un édifice municipal. Il se présenta à l’accueil. Personne. Il patienta quelques minutes, revint dans le couloir, demanda s’il y avait quelqu’un. Il lui fallut attendre encore pour que lui parvienne un gargouillis de chasse d’eau et qu’apparaisse une dame un peu rondelette, visiblement gênée d’avoir été surprise au sortir des commodités.

— J’étais occupée, bredouilla-t-elle, le rose aux joues et en lissant sa jupe. De la paperasse à ranger.

— Vous n’avez pas à vous excuser, je ne suis pas pressé.

— Quand même, ce n’est pas dans mes habitudes de faire attendre les visiteurs. Vous êtes là depuis longtemps ?

Elle en faisait un peu beaucoup. Il se contenta de sourire. Elle baissa de nouveau les yeux.

— Que puis-je pour vous être utile ?

Il hésita à lui exposer la découverte de l’urne funéraire, mais le secret ne lui appartenait pas. En revanche, il usa du sésame habituel ‒ une crânerie que ses proches lui reprochaient. Il avait le projet d’écrire un roman dont l’intrigue se déroulerait dans les monts d’Arrée, et notamment à Commana. Aussitôt, le regard de son hôtesse s’alluma. Elle lui demanda son nom, secoua la tête, visiblement déçue de ne pas avoir affaire à un auteur de best-sellers.

— Vous avez besoin de renseignements, je suppose ? s’empressa-t-elle cependant.

— En effet. J’ai pour habitude de construire mes personnages à partir de gens ayant réellement existé. Des amis m’ont parlé d’un certain… Attendez… Oui, c’est ça… François Lescoët, ça vous dit quelque chose ?

À vue de nez, elle avait la quarantaine, les joues replètes, mais le teint délicat et les cheveux frisottants, charmante sinon jolie. Elle fronça les sourcils, fouillant sa mémoire. Haussa les épaules d’un air navré ‒ elle aurait été tellement heureuse de venir en aide à un écrivain…

— Non. Mais je ne suis pas là depuis longtemps, vous savez. Dix ans, tout au plus.

Il esquissa une moue éloquente, ce n’était déjà pas si mal.

— Le mieux, c’est de consulter les registres d’état civil. Il serait né à quelle époque le pèlerin que vous cherchez ?

— Ça, je ne sais pas.

— Ils ne vous l’ont pas dit, vos amis ?

— En tout cas, je ne m’en souviens pas. Mais je suis souvent distrait… se rattrapa-t-il.

— Il est encore vivant ?

— Là, par contre, je peux vous garantir qu’il est décédé.

— Ça risque de nous prendre un certain temps. Vous n’avez pas la moindre idée de l’époque où il vivait ?

De plus en plus penaud, Lémon ne put afficher qu’une mine déconfite.

— Il est question d’informatiser les archives municipales, mais ce n’est pas pour tout de suite, et je suppose que vous êtes impatient de démarrer.

— Il est vrai que j’ai pour habitude de commencer à écrire au plus vite quand un sujet me trotte dans la tête.

— Vous êtes sûr au moins qu’il était de Commana ?

— Sûr à cent pour cent, non. Mais il y a quand même de fortes chances.

— Finalement, vous ne savez rien de l’individu que vous cherchez…

— Pas grand-chose, en effet, admit-il. C’est pour cette raison que je suis là.

— Il existe bien un moyen de gagner du temps…