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Venant de basse Silésie, Pawel Kolayev débarque près d’Inzinzac-Lochrist avec son fils Jacek. Ils trouvent refuge dans une ferme à Penquesten. Lamineur aux Forges d’Hennebont, Hervé Brachaud parvient à faire embaucher Kolayev et à l’imposer aux autres forgerons.
Le nouveau venu va rapidement prendre conscience de la dureté de la tâche, ponctuée d’accidents du travail quasi quotidiens.
À travers trois générations, Daniel Cario dresse une fresque somptueuse de la gigantesque usine métallurgique installée sur les rives du Blavet, de sa création jusqu’à sa fermeture définitive. Il ancre sa fiction dans la réalité historique, nous faisant vivre de l’intérieur un siècle de luttes, de grèves acharnées, de victoires prometteuses et d’amères défaites. Une galerie de portraits brossés sans complaisance, tout en évitant de s’égarer dans une vision manichéenne à l’égard des patrons.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ancien professeur de lettres à Lorient, Daniel Cario est un romancier prolifique régulièrement primé.Ses trilogies "Le sonneur des halles" et "Le brodeur de la nuit" sont largement reconnues pour leur qualité d’écriture et font référence en Bretagne.Ses autres titres terroir, publiés notamment aux Presses de la Cité, rencontrent également un fort succès.Il s’est aussi lancé avec brio dans le policier/thriller, avec plusieurs ouvrages à couper le souffle, et a signé quelques romans jeunesse.
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Seitenzahl: 649
Veröffentlichungsjahr: 2026
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé ne saurait être que pure coïncidence.
La formule est de rigueur en préalable de toute œuvre de fiction. Dans ce roman, elle perd cependant sa validité. D’emblée, l’auteur a été en effet confronté à un problème crucial. Raconter une pareille épopée impliquait de citer les différents directeurs, tant ils ont joué un rôle fondamental. Les dissimuler derrière des pseudonymes illusoires aurait relevé de la pure hypocrisie. Ils apparaissent donc sous leurs vrais noms. Le récit ne pouvait non plus se satisfaire de les confiner dans leurs bureaux. Leur présence dans cette narration les inscrit dans des événements auxquels, bien sûr, ils n’ont pas directement participé de leur vivant. L’auteur s’est appuyé autant que possible sur ce que l’on sait de leur personnalité, en respectant les traits dominants de leur caractère. Des entorses étaient néanmoins inévitables – que les puristes ne nous en tiennent pas rigueur.
Le souci de cette fresque n’était pas de noircir le portrait des patrons successifs, même si la réalité historique les présente parfois sous un jour peu élogieux. Quelle qu’ait été leur intransigeance, n’oublions pas qu’ils ont permis à une multitude de familles d’assurer leur subsistance pendant plus d’un siècle. Malgré de légitimes griefs à leur encontre, les ouvriers en arrivaient même à les considérer comme des bienfaiteurs et les élisaient à des postes de responsabilité civile.
Il en est autant des ouvriers des Forges. Les ériger en héros indiscutables aurait desservi la crédibilité du propos. Certes, ils ont vécu des épreuves terribles avec souvent une grandeur d’âme indéniable et en faisant preuve d’une pugnacité exemplaire, mais oblitérer leurs travers aurait été une erreur d’appréciation manifeste. Quant aux syndicats qui se sont escrimés à fédérer les différentes séditions, il convient de retenir qu’ils n’ont pas toujours fait l’unanimité au sein même de leurs adhérents, étant taxés en certaines conjonctures de récupération. Leur rôle reste toutefois fondamental.
De la même façon, le scénario s’est efforcé de coller à la réalité de ce siècle de luttes. C’est bien dans ce contexte douloureux que les grèves se sont déroulées, c’est bien de cette façon que lesdits syndicats sont intervenus, c’est bien aussi tristement que les Forges ont périclité pour aboutir à la fermeture définitive. Malgré ce souci de véracité, il n’en reste pas moins que l’essentiel des péripéties sont à imputer à l’imagination de l’auteur et qu’il serait hasardeux de les interpréter sous une autre perspective.
Ces précautions énoncées, le pari restait audacieux de relater la vie des Forges de leur naissance jusqu’à leur fermeture. Le risque était de trahir la mémoire ouvrière, alors que l’intention première était de rendre un hommage solennel à tous les acteurs et actrices de cette fabuleuse aventure sociale. Certains forgerons sont encore de ce monde, les descendants des défunts restent dépositaires des souvenirs que ceux-ci leur ont transmis. Que ces témoins directs ou indirects soient assurés de la sincérité de l’auteur tout au long de son périple scriptural.
Une main squelettique, ridée, celle d’une femme. La vision matinale capte aussitôt mon attention. La main ouvre un volet, puis le fixe en redressant la « tête-de-bergère » scellée dans le mur. Elle en fait de même avec l’autre. En une seconde la fenêtre se referme, les rideaux de dentelle s’immobilisent. Une image entraperçue, de nature subliminale.
Ce geste pourtant banal me provoque une émotion immédiate. La certitude que cette apparition m’est destinée. Comme si cette main témoignait de souvenirs appelés à nourrir mon inspiration.
La transition entre deux romans est toujours laborieuse. Le sentiment de devoir marquer une pause, de mettre l’imagination en jachère, pour qu’y germent ensuite des idées plus vigoureuses. Au bout de quelques jours s’installe la culpabilité insidieuse de se complaire au désœuvrement, l’angoisse que la machine ne se grippe définitivement.
Dans la région de Lorient, qui n’a pas entendu parler des Forges d’Hennebont ? Une épopée sociale mythique, aussi glorieuse que douloureuse. 18601966, un long siècle ponctué de luttes incessantes, dont la dernière s’est soldée par un échec retentissant. Un sujet aussi dense m’intéressait bien sûr, mais nécessitait d’immenses précautions : les derniers forgerons sont encore vivants, les descendants des premiers pionniers également.
Ce matin, je me suis rendue au petit jour sur le site. Nous sommes en 1972, je me suis trouvée face à un chantier de démolition. Quelle volonté a incité les édiles municipaux à programmer une telle hérésie ? La mémoire de ce peuple industrieux serait-elle à ce point honteuse ? Bientôt, les engins ont repris leur ballet destructeur. Un irrespect flagrant, l’apocalypse ! Autant d’appréciations stéréotypées et excessives… En fait, je mettrai du temps à comprendre que c’était sage décision de libérer la place à une vie nouvelle, à des âmes neuves. Il suffisait de conserver quelques édifices en guise de témoins pour sauvegarder l’essentiel.
J’ai traversé le bourg de Lochrist. Empruntant le chemin de halage, j’ai longé l’île de Locastel sur laquelle trône encore un immense bâtiment tout de briques rouges. Plus haut que le bief, deux pêcheurs faisaient siffler le scion de leur gaule – le cours d’eau est réputé pour le saumon. Je suis restée quelques minutes à les observer. Soudain ont couiné les volets. C’est alors que j’ai aperçu cette main décharnée. Des os fins et longs flottant dans une peau distendue. Une main aussi expressive qu’un visage.
La fenêtre refermée, je continue à examiner la maison, guettant je ne sais quoi. Soudain, on tousse dans mon dos. Les mouilleurs de crin. Mon attitude d’espionne a de quoi intriguer en effet, j’éprouve le besoin de me justifier.
— Vous savez qui habite là ?
— Pourquoi ? Vous êtes de la famille ?
L’agressivité de la question me déstabilise. Confuse, je bredouille que non, ma gêne n’en est que plus suspecte.
— Qu’est-ce que vous cherchez, alors ?
Le second pêcheur prend le relais, sans ambages, lui.
— Vous ne seriez pas en train de préparer un mauvais coup ? Paraît que des bandes de voyous rôdent dans le secteur. Ils délèguent une complice afin de repérer les lieux dans la journée, les vieilles personnes qui vivent seules, et ils reviennent la nuit les cambrioler.
Il est temps de décliner mon état avant d’être balancée à l’eau. Je nourris le projet d’écrire un roman sur les Forges… J’inspecte les lieux, je prends mes repères… Les mines se font moins chafouines, le ton plus amène.
— Les Forges, sans vouloir vous contrarier, c’était plus bas.
— Je sais, j’y suis passée ce matin. Maintenant, je suis en quête d’informateurs.
— Danuta connaît bien cette histoire-là, c’est vrai. Mais elle ne vous sera pas d’un grand secours. À ce qu’on dit, elle ne reçoit jamais personne.
La maison se trouve en retrait de l’ancien chemin de halage. Pas de sonnette. Je frappe, assez fort pour être entendue d’une personne âgée, mais pas trop non plus de crainte de l’effrayer. Rien, le silence, pourtant je parierais qu’elle est là. J’insiste. Cette fois, la fenêtre s’entrouvre, pas la porte, une façon de me signifier d’emblée que l’accès m’est interdit. À la vue d’une femme, la propriétaire écarte davantage les battants. Le visage est à l’avenant de la main, émacié et ridé. Elle est encore en robe de chambre.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Je lui expose mon projet. Je mens :
— On m’a dit que nul n’était mieux placé que vous pour me raconter l’histoire des Forges d’Hennebont.
Elle secoue la tête.
— Les Forges, mon Dieu. Ces garces d’usines ont bousillé mon existence. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. À quoi bon remuer la vase… C’est fini.
— Ce serait une erreur d’oublier. Il faut transmettre ce que vous savez aux générations futures.
— D’abord, qui êtes-vous pour vous adresser à moi ? Vous écrivez des bouquins, si j’ai bien compris ?
— En effet.
— Autrement dit, vous comptez faire du fric sur le dos des malheureux qui ont galéré dans l’enfer de l’acier ? C’est ça ? Je ne me trompe pas ?
— Ceux qui ont la facilité d’écrire et encore plus la chance d’être édités ont un devoir de mémoire.
Des paroles surfaites. Ses yeux clairs luisent d’ironie. Son front ridé se plisse davantage.
— Vous causez bien, mais avec moi, ça ne prend pas. Les patrons des Forges maniaient eux aussi le verbe avec élégance, mais ce n’était que pour mieux embobiner les ouvriers.
— C’est justement toute cette histoire-là qui m’intéresse.
— Toute cette histoire-là… soupire-t-elle. C’est long, oui, ça risquerait de prendre du temps. Laissez-moi quand même celui de réfléchir. Revenez demain. Je vous ferai part de ma décision.
J’augure qu’elle sera d’accord.
Le lendemain, Danuta m’attend en effet. À peine ai-je parcouru l’allée que la porte s’entrouvre. Ce matin, elle a pris le soin de s’habiller. Parler de coquetterie serait cependant exagéré, autant que d’imaginer qu’il s’agit d’un effort à mon intention. Ce doit être sa tenue quotidienne, mais de cette sobriété vestimentaire émane une profonde dignité.
Les mots me manquent, mais ce serait une erreur de me précipiter. Elle prend conscience de ma gêne.
— Il fait frisquet ce matin. On serait mieux à l’intérieur…
— Je vous remercie de me recevoir.
— Vous avez dû me faire bonne impression. Ou je deviens plus influençable sur mes vieux jours. N’allez quand même pas me croire flattée qu’un écrivain s’intéresse à une miséreuse de mon espèce.
Elle marque une pause. Évitant de croiser mon regard, elle se tient sur la défensive. La pièce dégage une impression de propreté « méticuleuse ». Il flotte une bonne odeur de café chaud.
— Du sucre ?
— Non, je préfère nature.
— Moi aussi. Par nécessité.
Je lui adresse un regard surpris.
— Le sucre, ça coûtait trop cher pour le salaire de misère que nous octroyait la Direction des Forges. Les goûts, ça s’éduque en fonction du porte-monnaie.
Entretient-elle sciemment ce rôle misérabiliste ? Posées sur la table, ses mains paraissent encore plus grandes, plus sèches également. Les jointures gonflées par l’arthrose, les doigts se crispent douloureusement.
— On dirait des branches mortes, n’est-ce pas ? Qu’on a envie de jeter au feu.
Elle soupire encore.
— Moi aussi, j’ai été ouvrière aux Forges. Pour les femmes, c’était encore plus dur que pour les hommes.
Une pause.
Il me sera donné à maintes reprises de constater ces moments de repli chez mon informatrice, comme si les souvenirs la submergeaient et la coupaient de la réalité ambiante.
Au bout d’une poignée de secondes, elle revient à elle. Pour la première fois, son regard accepte le mien. Des yeux d’une limpidité absolue.
— Vous m’avez contrainte à réfléchir. Je n’ai pas très bien dormi, mais c’est le lot de toutes mes nuits.
— Danuta… Ce n’est pas un prénom de par ici.
— Non. En effet. Mon grand-père était polonais, mon père aussi.
— Ce serait indiscret de vous demander votre âge ?
Il est des sourires plus tristes que les larmes…
— En tout cas, j’ai passé celui de jouer les coquettes. Je suis née en 1908.
Soixante-quatre ans. Je tombe des nues, Danuta n’est pas la vieillarde que laissait pressentir son état physique. De surcroît, elle ne me transmettra au mieux que les souvenirs d’une enfant. A-t-elle conscience de ma déception ?
— C’est mon grand-père qui m’a raconté comment tout cela a commencé…
Depuis plusieurs jours, le ciel restait encombré de nuages convulsés. Le vent soufflait pourtant, mais sans doute pas assez fort, ou trop bas. Une atmosphère morbide oppressait le paysage.
La ferme des Brachaud était campée à mi-pente d’une déclivité. Sur la droite se trouvait Penquesten – du breton, tête de châtaigne en français. Vers l’ouest était tapie Lochrist, sur les berges du Blavet, fleuve devenu canal en grande partie. Quel que soit le temps, le firmament rougeoyait de la lueur des Forges.
Hervé fumait une dernière cigarette sur le pas de sa porte. Il était harassé. Dans ses oreilles bourdonnait la même rumeur sourde. Douze heures aux laminoirs de Kerglaw. Le bagne. Pourtant dès cinq heures et demie le lendemain matin, il parcourrait de nouveau les trois kilomètres pour être à poste à six heures, au moment où hurlerait la sirène.
Cette perspective ne fit qu’aggraver sa fatigue. D’une chiquenaude, il expédia son mégot en dehors du passage. Sinon son épouse ne manquerait pas de lui en faire le reproche. À coup sûr, Adeline ne dormait pas. Quand il travaillait de jour, elle attendait qu’il la rejoigne. Les nuits où il était à l’usine, elle peinait à trouver le sommeil dans le lit vide. Froid.
Ninon, brave Ninon. Toujours inquiète. Certains jours il toussait comme un crevé – les prémices de la silicose ou de la tuberculose, c’était le lot des forgerons, la poussière de fer.
Hervé se dévêtit sans bruit. Il s’allongea. Instinctivement elle se blottit contre lui.
C’est à ce moment-là que craqua l’orage. Ce ne furent d’abord que des grommellements sourds précédés d’éclairs qui zébraient l’obscurité de la chambre malgré les rideaux tirés. Puis une averse terrible tambourina sur le toit.
Le chien à la chaîne se mit à aboyer. Lucifer, un nom barbare pour un corniaud paisible. Un bon gardien au demeurant.
— Le pauvre, le plaignit Ninon. On devrait peut-être le rentrer.
— Il a sa niche. Libre à lui de rester sous la flotte, c’est son problème.
Le chien continuait à tempêter.
— Tu devrais aller voir.
— Bon Dieu ! Est-ce que tu peux comprendre que j’aie besoin de dormir ? Lucifer est encore jeune, il fait du foin à cause de l’orage. Tu n’es pas sans savoir que les animaux ont peur du tonnerre.
L’intensité de la pluie faiblit, les grondements s’éloignèrent, les derniers éclairs se résorbèrent en un fourmillement diffus. Le chien ne désarmait pas.
Hervé grogna, soupira, mais se résigna enfin à se lever.
Les arbres dégoulinaient, des champs montaient des relents gras de terre mouillée. Apparemment, il n’y avait personne.
— Qu’est-ce qu’il y a, le chien ? Tu as senti quelqu’un ?
Lucifer tirait sur sa chaîne en aboyant, indiquant de sa truffe le chemin en face de la cour. Détaché, l’animal bondit comme une flèche. Au passage, Hervé se munit d’une fourche dans l’appentis. Lucifer se tenait à l’arrêt devant les fourrés. De son outil, son maître les remua. Des gémissements en émanèrent aussitôt. Hervé recula, les dents de son « arme » dardées en avant. Une silhouette se dressa derrière le talus. Un homme portait un enfant dont les jambes et les bras pendaient de chaque côté, la tête renversée en arrière.
— Il faut m’aider, Monsieur, il ne va pas bien du tout.
Un accent étranger. Hervé se méfiait, il circulait des rumeurs à propos de romanichels qui s’attaquaient aux fermes isolées, des voleurs de poules. D’enfants aussi. De ce côté-là, les Brachaud n’avaient rien à craindre, Adeline n’était jamais parvenue à procréer.
— Il a de la fièvre, il est épuisé.
— Qui vous êtes ?
— Je me nomme Pawel Kolayev. Je viens de Pologne, je ne vous veux pas de mal. C’est pour mon fils, il est de plus en plus faible, il faut le soigner pendant qu’il est encore temps.
Ninon était assise sur le bord du lit. Le chien s’était tu, Hervé ne revenait pas. Et s’il avait pris un mauvais coup… Elle enfila son manteau par-dessus sa chemise de nuit, glissa ses pieds dans les socques. Le froid la fit frissonner. Elle aperçut aussitôt les silhouettes dans le chemin, entendit les dernières paroles de l’inconnu.
— Qu’est-ce qu’il a ? Il est malade ?
— Cela fait des semaines que nous errons sur les routes. Je suis à bout de forces. Si on ne fait rien, mon garçon, il ne va plus résister bien longtemps.
L’homme paraissait sincère, le gamin vraiment mal en point.
— Venez.
Hervé était moins enclin à se montrer charitable. Un Polonais qui débarquait en Bretagne… Ce pouvait être un bon comédien, son fils également ! Il emboîta le pas à Ninon, sans relâcher sa vigilance. Le chien les suivit, en grognassant tout en remuant la queue, fier du boulot accompli.
Dans la lumière du logis, les Brachaud prirent conscience de l’état lamentable des nouveaux venus. En guenilles, les traits crasseux et tirés, échevelé, l’homme avait tout d’un vagabond. Ninon lui ôta l’enfant des bras, demanda à son mari d’aller chercher une couverture et de la déployer sur la table. Elle y allongea le jeune garçon. Brûlant de fièvre, il avait du mal à respirer. Ninon lui humecta le visage avec un gant trempé dans une cuvette d’eau fraîche. Peu à peu, il se détendit, sa respiration se fit plus régulière.
— Mets-lui donc un peu de soupe à chauffer au lieu de rester à nous regarder.
Le père paraissait désemparé, ému aux larmes. Hervé le détaillait. Sous la carapace de misère, il n’avait pas l’air bien méchant.
— Vous parlez drôlement bien le français pour un Polonais…
— J’avais pour voisin un vieil homme qui avait passé toute son existence en France. Pour le reste, j’ai appris dans les livres qu’il me prêtait.
Entretemps, l’enfant était revenu à lui. Il n’était pas à l’article de la mort, mais il était encore d’une faiblesse extrême. C’était un beau garçon, de robuste constitution. Ninon demanda au père comment s’appelait son fils.
— Jacek.
Ninon s’adressa à lui.
— Tu as quel âge ?
Pawel secoua la tête.
— Je ne suis pas bon professeur. Il ne parle pas encore très bien le français. Il a huit ans.
Le garçon avait du mal à tenir sa tête droite. Ninon entreprit de lui faire avaler un peu de bouillon. Aux premières gorgées, il manqua de s’étouffer.
Elle désigna d’un coup de menton le garde-manger, dont le haut de la porte était occulté d’un fin grillage à cause des mouches. Hervé en sortit une assiette. Sous le torchon apparut un morceau de lard dans lequel il coupa une épaisse tranche. À l’aide d’une mince ficelle, passée dans un anneau, il descendit d’une poutre la corbeille qui hébergeait une miche de pain. Une pratique héritée de naguère.
— C’est à cause des rats et des souris. Si on les laissait faire, ces saloperies-là grignoteraient tout ce qu’il y a dans la maison.
Il sortit une bouteille de cidre de sous la pierre d’évier. Pawel ne refusa ni la chaise ni le verre.
— Vous êtes trop gentils. Maintenant que Jacek va un peu mieux, nous allons reprendre la route.
— Vous allez repartir dans la nuit avec le petit qui ne tient pas debout ?
Pawel secoua la tête. Soudain, ses nerfs craquèrent. Le visage entre ses mains crevassées, il étouffa quelques sanglots.
— Mangez donc, c’est de bon cœur.
Émue devant tant de détresse, Ninon tenait toujours contre elle le garçon assis sur la table. Pawel n’avait plus la force de résister, il saisit le casse-croûte et y mordit à pleines dents. Hervé lui demanda pourquoi il avait quitté son pays. L’homme hésita, son regard s’embua.
— Mon épouse est décédée.
— De quoi ? se permit Ninon.
Pawel resta silencieux de longues secondes.
— Marta était plus jeune que moi, j’ai trente-cinq ans, mais elle a attrapé une cochonnerie que les médecins ont été incapables de soigner.
Hervé l’observait d’un œil suspicieux.
— Tu affirmes être polonais, ouais, d’accord. Et pourtant tu parles le français mieux que la plupart des Bretons autour de chez nous. Tu débarques ici avec ton fiston après un voyage incroyable. Tu dis qu’il va mourir, et pourtant il va déjà mieux. Moi, je veux bien, mais tu ne trouves pas que ça fait beaucoup de choses un peu… bizarres ?
— C’est pourtant la vérité.
— Qu’est-ce que tu viens faire en France ?
— Chercher du travail. Je suis costaud et pas fainéant. Je suis prêt à faire n’importe quoi.
Pawel se leva. Ninon serra farouchement l’enfant contre elle.
— Pour cette nuit, vous allez dormir ici. Demain, il sera temps de voir quand il fera jour.
Les yeux dans le vague, Danuta paraît avoir oublié ma présence, je me retiens de respirer. Ses lèvres striées de fines crevasses verticales frémissent, puis sa voix reprend, éraillée, une musique qui vient de loin. D’une autre vie ?
— Mon grand-père m’a toujours parlé avec émotion du couple qui les avait accueillis.
Elle parle lentement, soucieuse de ne rien oublier. Ce doit être la première fois qu’elle effectue cette exploration mémorielle. Dans ma tête s’organise déjà le récit que j’en tirerai.
Un point me tracasse. Sans être historienne de formation, il me semble bien qu’à la fin du XIXe la Pologne n’existait pas dans les frontières qu’on lui connaît aujourd’hui. Je me permets de lui poser la question.
— En effet. Notre pauvre Pologne a été partagée à plusieurs reprises entre ses ogres voisins que sont la Russie, la Prusse et l’Autriche. En réalité mon grand-père venait de basse Silésie. Son père avait participé aux insurrections de janvier 1863 pour l’indépendance de la Pologne, c’était cette nationalité que revendiquait mon grand-père. Il affirmait être polonais et il l’était vraiment dans l’âme. C’est ainsi qu’il se présentait et que moi-même je l’ai toujours désigné.
Il faisait grand soleil, la maison était silencieuse, Jacek dormait contre le flanc de son père. Pawel lui-même mit un certain temps à émerger. Quand lui revinrent en mémoire les événements de la veille, il se redressa d’un coup. Le garçon ronchonna.
Soudain, il se produisit du remue-ménage dans la cuisine. Des bruits bizarres, des objets qui s’entrechoquaient, des grognements. Puis retentit la voix de la fermière qui pestait. Pawel enfila à la hâte son pantalon et son pull effiloché avant d’ouvrir la porte de la chambre.
— Tu vois, Ignace, tu les as réveillés !
À l’aide d’un bâton, Ninon s’escrimait à faire sortir un cochon qui furetait partout de son groin. Le spectacle était comique.
Malgré sa corpulence, le goret se dérobait avec une agilité surprenante pour pousser plus loin ses investigations.
— Allez, dehors, espèce de gros goinfre !
Aucune animosité ne transparaissait dans la voix de la femme. Pas une seule fois non plus, elle ne le frappa vraiment, se contentant de lui tapoter l’échine en le guidant vers la porte ouverte. Le bestiau consentit enfin à quitter les lieux. Ninon se laissa tomber sur la chaise.
— Il ne pense qu’à manger tout le temps.
— Votre mari n’est pas là ?
— Hervé ? Il y a longtemps qu’il est parti au boulot. Il travaille aux Forges. Il embauche à six heures, il n’est pas question de se présenter en retard.
À ce moment surgit Jacek, complètement halluciné. Il se précipita dans les bras de son père.
— J’ai faim, se plaignit-il, dans sa langue maternelle.
Ninon avait compris cependant, elle s’empressa de sortir du garde-manger une assiette portant une pile de crêpes.
— J’ai pris la peine d’en tourner quelques-unes pendant que vous dormiez. Vous allez le mettre à l’école ?
— Je ne sais pas encore. Il faut d’abord que je trouve du travail et de quoi nous loger.
— Rien ne presse. Vous pouvez rester ici quelques jours, le temps de voir plus clair.
— Je ne vais pas vivre à vos crochets.
— Vous nous aiderez pour la ferme. Les Forges, c’est un métier très difficile. Douze heures d’affilée. Quand Hervé est de nuit, il rentre trop épuisé au petit matin. Quand il travaille de jour, c’est encore pire, il ne peut pas s’occuper des champs dans le noir.
— Il a du travail. C’est ça le plus important.
— Oui, sans doute, mais c’est pas les ouvriers qui en profitent.
— D’où je viens, c’est pareil. Les ouvriers travaillent dur pour engraisser les patrons.
Ils avaient fini le petit-déjeuner. L’enfant reprenait vie. Ninon le contemplait avec une émotion qu’elle n’essayait pas de dissimuler.
— Je crois qu’il a besoin d’une bonne toilette. Je veux bien m’en charger, si vous êtes d’accord. Pendant ce temps-là, allez faire un tour dans les champs. Ça vous fera du bien de prendre l’air.
Quand Pawel revint, Jacek était enveloppé dans une épaisse serviette.
— Ses habits auraient besoin d’être lavés également. En attendant, il va mettre ceux que m’a prêtés une voisine qui a deux garçons. Puis nous irons visiter. Profitez-en pour faire un brin de toilette vous aussi. C’est pas pour dire, mais vous ne sentez pas la rose.
Cette fois, Pawel n’eut pas besoin qu’on lui explique l’image : Ninon s’était pincé les narines.
L’enfant suivit docilement cette femme qui débordait de tendresse. Peu à peu il prenait confiance en elle. Elle oubliait qu’il ne pouvait la comprendre. Lui, se laissait bercer par la musique de sa voix. En articulant les mots, elle lui expliquait le monde de la ferme. Les vaches dans les champs du voisin, ses poules, le coq qui jouait les matamores. Le cochon l’amusait, il les suivait en grognant, un vrai clown. Le chien était lui aussi de la partie, de temps à autre, il mordillait la queue du goret, son compagnon de jeu.
Danuta m’explique que les forgerons sont obligés pour la plupart de s’occuper d’une modeste propriété agricole pour abonder le salaire versé par l’usine. Hervé Brachaud avait hérité de celle de ses parents. Lui, avait commencé aux Forges à quatorze ans, en 1862. Je calcule, à l’arrivée de Pawel et de son fils en 1893, il avait donc quarante-cinq ans. Je demande l’âge de la fermière. Danuta n’est plus très sûre.
— Adeline était plus jeune, je crois. Dans les quarante ans si mes souvenirs sont bons.
Ninon avait prévu ce jour-là de fendre du bois pour la cheminée. Pawel lui ôta d’autorité la hache des mains.
— Ce n’est pas un travail pour une femme !
Les mains sur les hanches, Ninon s’esclaffa.
— En voilà une drôle d’idée !
— Il faut que je vous paie ce que je vous dois.
— Vous ne nous devez rien.
— Si, la vie de mon fils. Sans vous et votre mari, à cette heure Jacek serait mort.
Hervé rentra à la nuit tombée. Quand sa silhouette se dessina dans l’obscurité du chemin, Ninon se précipita et se serra contre lui.
— Nos pensionnaires sont toujours là ?
— Si je l’avais laissé faire, Pawel serait parti avec son fils. Je lui ai dit d’attendre quelques jours.
— Tu as bien fait. Je pense que c’est un brave homme.
— En tout cas, il a fendu tout le bois que tu avais mis à sécher. Avec l’hiver qui approche, on a de quoi voir venir.
Dans la lumière de l’entrée, Ninon remarqua que son mari avait les sourcils et les cheveux roussis sur le devant.
— Toujours la même connerie. Tu es trop près de la gueule du four à réchauffer, tout se passe bien et tu ne te méfies pas. Puis d’un coup, il y a une gerbe de flammes qui jaillit au moment de sortir les bidons. Ça aurait pu être pire si je n’avais pas eu le réflexe de me jeter sur le côté. Le jeune Le Leuch n’a pas eu autant de chance, il s’est fait griller le museau.
— Et alors ?
— Pauvre gosse. Il a été salement amoché. Quatorze ans, il venait d’être embauché au graissage.
Ils se retrouvèrent tous les quatre dans la pièce commune. Un quartier de lard mijotait dans une marmite posée sur la cuisinière. Ninon y plongea les légumes épluchés. Toujours suspicieux, Hervé demanda à Pawel de raconter son voyage. Les gens avaient pitié d’eux, les paysans les faisaient grimper dans leurs charrettes, les cochers des malles-poste les avaient véhiculés sans bourse délier, les conducteurs de péniches les autorisaient à monter à bord en échange d’un coup de main pour charger la cargaison. Ils avaient même eu la chance de prendre le train à plusieurs reprises.
— Les paysans nous offraient parfois le gîte et le couvert, mais on s’est fait souvent aussi rejeter comme des malandrins, les chiens aux trousses, sous la menace du fusil. Si je n’avais pas eu un enfant avec moi, il est à parier que je me serais fait étriper.
Hervé fit part alors de l’idée qui lui trottait dans la tête. Le jeune Paulo Le Leuch était arrêté pour un certain temps. Il n’était même pas sûr de reprendre. Il fallait le remplacer aux laminoirs.
— Je veux bien intercéder en ta faveur.
Ninon suivait la conversation en mettant le couvert.
— Moyennant une petite pension, nous pouvons vous héberger tous les deux. Mon mari est fatigué, moi-même j’ai du mal à boucler le travail de la ferme.
Pawel aurait eu mauvaise grâce de refuser. À la fin du repas, Hervé sortit la bouteille d’eau-de-vie. Enchantée à l’idée de garder le petiot, Ninon trinqua avec les hommes, elle manqua de s’étrangler. Tous trois partirent d’un immense éclat de rire.
La chaleur était torride, surtout quand s’ouvraient les portes des fours servant à réchauffer les bidons provenant du premier laminage. Fallait-il avoir perdu la raison pour accepter de travailler dans une pareille fournaise ! Et les forgerons riaient pourtant, histoire peut-être de faire la nique à la souffrance. D’ombre et de lumière, les masques hallucinés luisaient d’une sueur grasse marbrée d’une poussière de métal. Autour d’eux flottaient des lucioles de feu échappées des plaques incandescentes. Le vacarme était épouvantable. Profitant d’une courte accalmie, Hervé Brachaud présenta sa requête au contremaître.
— Un Polonais ? Ça existe encore, ce pays-là ? D’où il débarque, celui-là ? s’étonna Ernest Lefort en haussant les épaules et en secouant la tête.
Ernest Lefort était affecté sur le site de Kerglaw, là où les Forges avaient vu le jour en 1861. Un homme sourcilleux, mais pas un mauvais bougre. Il connaissait la pelote sur le bout des doigts, mais cela ne justifiait pas l’honneur d’une telle promotion. Encore fallait-il trouver grâce aux yeux de la Direction. Autrement dit en premier lieu faire preuve de docilité. Une position en porte-à-faux. Le contremaître était forcément suspect aux yeux des ouvriers, sans bénéficier pour autant de la pleine confiance des patrons, au cas où il aurait conservé des accointances avec ses compagnons de labeur… Ce qui n’empêchait pas lesdits patrons de faire pression sur lui afin de se tenir au courant de ce qui se tramait en coulisses.
Lefort avait été victime d’un terrible accident. Une plaque portée au rouge lui avait brûlé le profil droit, réduisant l’oreille à un œillet boursouflé et le scalpant jusqu’au milieu du crâne. C’était également cette mutilation qui lui avait valu sa nomination. Il constituait le témoin vivant de l’abnégation d’un « vrai » forgeron, mais également le rappel permanent des risques encourus.
Hervé guettait la réaction du contremaître.
— On se méfie, Brachaud. La main-d’œuvre ne manque pas dans le secteur. Je ne vois pas pourquoi on irait embaucher un étranger qui ne comprendra rien à ce qu’on lui demandera.
— Il parle très bien le français.
— Encore un qui a flairé la bonne affaire et qui se sert de toi pour entrer aux Forges. Je veux bien en parler à monsieur Giband, mais il est fort probable qu’il me rie au nez.
Dans la journée, Lefort revint dire à Hervé que le directeur acceptait de recevoir son protégé le lendemain matin.
Pawel avait la gorge nouée. Les Forges, un univers démentiel pour la bourgade d’Inzinzac-Lochrist, la Bretagne était encore épargnée par l’industrialisation à outrance. Les usines étaient réparties sur deux sites, celui initial de Kerglaw donc, où Hervé Brachaud œuvrait en qualité de chef d’équipe d’un train de laminoirs, et celui installé peu de temps après sur l’île de Locastel, en 1872 en réalité.
Juste avant l’heure fixée, Hervé vint attendre son protégé à l’entrée du pont de fer – celui que l’on connaît aujourd’hui n’a été construit qu’en 1920, me précise Danuta. Hervé accompagna Pawel jusqu’aux bureaux. Lui, retourna à ses laminoirs, sinon le temps perdu lui serait décompté. Lefort les guettait, désireux de voir à quoi ressemblait le nouveau venu. Au moins, il était à l’heure, un premier point en sa faveur.
— Venez, monsieur Giband n’aime pas attendre.
Pawel n’osait lever les yeux. Derrière le bureau était assis un homme d’apparence « normale », fine moustache, les tempes légèrement dégarnies. Un Monsieur de toute évidence néanmoins. En témoignaient sa veste façon redingote en drap gris et moiré, le gilet entre les pans duquel apparaissait une chemise blanche. La plume crissait sur le papier.
— C’est l’homme dont je vous ai parlé, Monsieur.
— Ah oui, fit Giband en levant la tête. Il comprend le français ?
— Très bien, s’enhardit Pawel.
— À la bonne heure… Vous venez de quel coin ?
— D’un village près de Wroclaw, en basse Silésie.
Surpris de l’entendre s’exprimer aussi correctement, Giband le dévisageait.
— Vous travailliez là-bas ?
— Oui, dans les nouvelles mines de nickel.
— Mineur… Un rude métier aussi. C’est la Direction qui vous a congédié ?
— Non, c’est moi qui ai pris la décision de partir.
Conscient de l’embarras de Kolayev, Giband le rassura, chacun sa vie, chacun ses affaires, avant tout comptaient le travail et la bonne marche des Forges. Pas de place pour les fainéants, et encore moins pour les faiseurs d’histoire. Pawel acquiesçait par de petits hochements de tête.
— Bien sûr, vous n’avez pas de papiers ?
Pawel crut que tout s’effondrait autour de lui. Non, les événements ne lui avaient pas laissé le temps de s’en occuper avant son départ.
— Allons, il y a toujours moyen de s’arranger. Nous allons nous en charger.
Le moment était venu de faire état de son fils. Giband lui adressa un regard suspicieux.
— Ce n’est pas un gamin que vous avez volé en cours de route ? ironisa-t-il.
Pawel le rassura. Jacek avait huit ans, c’était un brave garçon, obéissant et courageux.
— Peut-être un futur forgeron. Bon, je vais voir ce que je peux faire. On ne pourra pas nous reprocher de ne pas avoir le sens de l’hospitalité. Lefort, trouvez-lui une équipe où il apprendra le boulot.
— Je vais le mettre avec Hervé Brachaud, il remplacera Le Leuch. Même s’il n’a plus l’âge d’être un mousse, il commencera comme graisseur.
— Bonne idée. Brachaud est un gars sérieux.
Giband s’adressa à Pawel.
— Je vous préviens, vous ne serez pas payé des mille et des cents.
— Pourvu que j’aie de quoi faire manger mon garçon, ça me suffit.
— Ça devrait suffire, à moins que votre fils ne soit un ogre.
Ce soir-là, ce fut la fête chez les Brachaud. Surexcité, Hervé décrivait les Forges comme un havre de bonheur. Pawel buvait ses paroles, en imaginant un univers féérique où des surhommes domptaient le métal en fusion.
Danuta m’explique ce qui a valu à son grand-père d’avoir été embauché aussi facilement. Les Forges avaient été créées en 1860 par les frères Trottier, Henri et Émile, ingénieurs des Arts et Métiers venus d’Angers. En fait, tandis qu’Henri œuvrait dans l’ombre, c’était surtout Émile qui assurait la direction sur le terrain, avant de passer le relais à son fils, Jules, décédé, lui, en 1893. Ingénieur au sein de l’entreprise, Jacques Giband venait de monter en grade et de prendre la succession. Or, lui aussi avait travaillé en « Pologne russe ». Il y avait même été sous-directeur d’une usine, celle de Huta-Bankowa à Dombrowa. C’étaient Jules Trottier et son beau-frère, Eugène Berthoud, qui étaient allés le chercher afin de les aider à démarrer la fabrication de l’acier lors de l’installation des fours Martin. Ceux-ci avaient remplacé dès 1884 les fours à puddler et les feux d’affinerie. Alors, Pawel qui débarquait de là-bas…
Hervé frappa doucement à la porte de la chambre. Pawel était déjà prêt, son fils dormait à poings fermés. Ninon s’était levée elle aussi, alors que d’habitude son mari la laissait dormir. Le café frémissait sur la cuisinière. Dans deux musettes, elle avait préparé le casse-croûte pour le midi ainsi que des bouteilles de cidre pour chacun. Cinq heures et demie, il n’était plus temps de traîner.
Pawel chaussa ses vieux godillots, dont les coutures commençaient à bâiller. On achèterait une paire de sabots à la première occasion, la seule protection efficace dans l’univers des Forges, lui avait expliqué Hervé. À l’orage de l’avant-veille avait succédé une fraîcheur hivernale. Le ciel livide était encore voilé de linceuls en lambeaux. Brachaud s’enfonça dans le chemin d’un pas alerte, Kolayev calquait son allure sur celle de son compagnon. Il posa les dernières questions, exhalant dans l’air vif des bouffées de vapeur. Son enthousiasme revu à la baisse, Hervé ne répondait qu’à mi-mots.
— Tu verras bien assez tôt, ne t’inquiète pas.
La cohorte des ouvriers grossissait à l’approche de la ville. Le col relevé, mains dans les poches, ils marchaient les yeux rivés sur le chemin, perdus dans des pensées moroses. Dans chaque musette en bandoulière tintaient des bouteilles. Un vague salut, un regard étonné sur l’inconnu.
De la vallée s’enflait un bruissement continu à mesure qu’ils approchaient : des coups sourds, des grincements stridents, des chuintements de vapeur, des hurlements qu’on aurait dit inhumains. Les Forges rugissaient de plaisir à l’idée d’absorber une nouvelle proie.
Il n’était pas encore six heures. Dans la lumière fantomatique des becs de gaz, une poignée d’hommes occupaient le pont de Lochrist. D’autres sortaient des bistrots du bourg en s’essuyant les lèvres, une première dose pour se donner du cœur à l’ouvrage, un Adam comme on disait aux alentours de l’arsenal de Brest, le « premier rhum ». On se hélait, on se tapait sur l’épaule. Les forgerons se connaissaient tous. Si le nom était partagé, ils le remplaçaient par des sobriquets imagés et savoureux. L’arrivée d’Hervé et de Pawel installa un moment de silence. Ce dernier se sentit aussitôt étranger parmi cette communauté soudée. Brachaud n’eut pas loisir d’effectuer les présentations : il était l’heure d’embaucher.
— Viens. Ce serait malvenu de te mettre en retard le premier jour.
Ils durent se faufiler entre les ouvriers de nuit qui remontaient en sens inverse. Des silhouettes voûtées, des faces spectrales comme celles des mineurs de chez lui, et dans les orbites desquelles les yeux paraissaient hagards. Pawel prit alors conscience de la dureté du travail qui l’attendait.
Hervé descendit en compagnie de son protégé vers les ateliers de Kerglaw. Celui-ci fut frappé par l’immensité du bâtiment, la hauteur des toits qui disparaissaient dans l’obscurité. Un système de roues et de courroies, actionné par une machine à vapeur, faisait tourner les cylindres des laminoirs autour desquels s’affairaient les officiants. Hervé leur présenta le remplaçant de Le Leuch.
— Il va se charger du graissage.
Des sourires se dessinèrent sur les visages.
— C’est la première fois qu’on aura un mousse de cet âge-là. J’espère qu’il sera plus chanceux que ce pauvre Paulo.
Le contremaître observait la scène à distance. Il avait constaté la sympathie immédiate de Giband à l’égard du nouveau venu. Lefort connaissait ses « zouaves », pas toujours commodes, des équipes repliées sur elles-mêmes et capables de battre froid ceux qui leur déplaisaient. Les étrangers n’étaient pas légion dans le secteur. Souvent mal vus.
La sirène hurla. Seul Pawel sursauta, les automates se mirent au travail. Hervé lui confia une boîte emplie d’une substance jaunâtre et visqueuse et lui montra comment, à l’aide d’un épais pinceau, graisser les tourillons des cylindres du laminoir à échéance régulière, avant qu’ils ne se mettent à chauffer. Pawel le dévisagea.
— C’est tout ?
Hervé hocha la tête d’un air navré.
— Généralement, c’est un travail réservé aux gamins, mais quand tu auras un peu d’expérience, on te confiera une tâche plus intéressante.
Au bout de quelques minutes, Pawel se sentit imprégné d’une chaleur d’étuve. Hervé lui fit signe de se mettre à l’aise. Il en profita pour observer ses compagnons : ils suaient sang et eau. Absorbés par la tâche, ils n’étaient pas très loquaces. De toute façon, pour peu qu’il les entende, Pawel ne comprenait rien aux rares paroles qu’ils échangeaient : issus pour la plupart de la campagne, ils pratiquaient encore la langue vernaculaire, le breton.
— Mon grand-père se sentait écrasé dans cet univers dantesque. Les forgerons lui paraissaient des demi-dieux, investis d’un feu intérieur. Leurs gestes étaient réglés avec une précision mécanique commandée par une force qui les dépassait. Je sais, c’est difficile à expliquer, mon grand-père lui-même n’a jamais trouvé les mots justes.
Je me risque à demander quelques éclaircissements sur la transformation métallurgique.
— C’est compliqué, mais tu as raison. Il est important que tes lecteurs aient au moins une petite idée. Tout commence dans l’aciérie où sont fabriqués les lingots. Les fours sont chargés de ferraille additionnée de dix à quinze pour cent de fonte et de chaux vive. La pelle utilisée pour les approvisionner, dont le manche mesure dans les quatre mètres, glisse sur un rouleau vers la gueule du four porté à mille cinq cents degrés. Le temps de l’enfournement, un homme lève la porte suspendue à un câble et la referme. Il n’y a plus qu’à attendre en vérifiant la qualité du métal de temps à autre. À sa sortie, l’acier en fusion est déversé dans des « poches », des godets si tu préfères, transportées jusqu’aux lingotières afin de les emplir. Tu me croiras si tu veux, mais à l’époque les gars aux fours bossaient sans visière, avec juste une paire de manches pour se protéger les mains et les avant-bras.
— Et les lamineurs ?
— Une fois démoulés, les lingots étaient apportés dans le hall des laminoirs. Ils étaient introduits dans le four à réchauffer afin de leur redonner une certaine ductilité. Ensuite chaque lingot était laminé de façon à obtenir une bande mince et étroite, le larget, que l’on cisaillait en plaques de soixante centimètres de long : les bidons. Ceux-ci étaient expédiés dans un autre atelier de laminage afin de façonner les plaques, notamment pour les tôles, mais également pour beaucoup d’autres fabrications.
— Et c’était terminé ?
— Pas complètement. Les plaques devaient encore passer à l’étamerie afin d’être décrassées de l’huile de palme utilisée pendant le laminage, puis elles étaient plongées dans un bain d’étain en fusion afin de les recouvrir d’une fine pellicule. Je t’en parlerai le moment venu, puisque c’est là que j’ai été embauchée.
Je feins d’avoir compris, mais cela me reste plutôt obscur.
Pawel était subjugué. Hervé dirigeait la manœuvre. Le bidon chauffé au rouge était introduit entre les deux cylindres qui tournaient chacun en sens inverse. À la sortie du laminoir, la plaque toujours brûlante était récupérée par le rattrapeur à l’aide de tenailles. Celui-ci la renvoyait par-dessus les cylindres, un vrai numéro de jongleur, nécessitant une adresse remarquable. Trois ou quatre passages permettaient d’atteindre l’épaisseur désirée. S’ensuivait une succession de pliages et de « mariages », de dissociations, auxquels Pawel ne comprenait pas grand-chose. Du travail d’artiste, dans une impassibilité totale, la moindre distraction se révélant fatale.
— N’oublie pas de graisser la bête ! lui lança Hervé qui avait remarqué qu’il rêvait. Sinon, elle va nous péter dans la gueule et rendre tripes et boyaux.
Brachaud ne plaisantait pas. Un tel accident s’était produit en 1891. Le volant d’une turbine qui actionnait les laminoirs avait éclaté. Hormis les dégâts considérables, un ouvrier y avait laissé la vie, deux autres avaient été grièvement blessés.
La matinée se déroula à ce rythme infernal. La pause déjeuner fut l’occasion pour Hervé de procéder enfin aux présentations de son équipe. Lucien Corvec, la quarantaine, bourru, face simiesque. Alcide Forner, un plaisantin impénitent, lui – il prenait un malin plaisir à égratigner la croûte des blessures encore douloureuses. Jérôme Guillou était un homme taciturne, dont émanait une profonde tristesse. Lors d’une promenade dominicale, il avait perdu sa femme et sa fille dans le chavirage de sa barque sur le Blavet, emportée dans le courant et culbutée par-dessus le grand barrage avant la construction de l’usine de Kerglaw. Le chauffeur-à-finir était une force de la nature, à laquelle Forner ne se frottait pas. Félicien Brizoual lui avait promis de le mettre à griller dans la gueule de son four comme une vulgaire châtaigne.
Au retour de la pause, Lefort prit Brachaud à part et lui demanda si tout s’était bien passé. Hervé haussa les épaules d’un air évident. Bien sûr que oui…
Heureux, Pawel s’efforçait de rester discret. Le monde ouvrier, il le connaissait de par les mineurs avec lesquels il avait trimé. Ceux-ci n’appréciaient pas qu’un « bleu » fanfaronne sur leur territoire. Parmi les premiers ouvriers de Kerglaw, certains « étrangers » avaient été sollicités de Saône-et-Loire, de la Nièvre, de la Haute-Saône pour former les paysans locaux aux métiers de la sidérurgie, mais eux et leurs familles étaient français.
Comme toute communauté, les forgerons entretenaient un certain nombre de rituels. À l’entrée et au sortir de l’usine, aussi bien à l’aube qu’au crépuscule, il était de coutume d’honorer les bistrots avoisinants – les débits de boissons florissaient autour des Forges, assurés d’une clientèle fidèle. Ils s’enfilaient quelques rasades d’eau-de-vie, comme si le feu des fours ne leur avait pas assez brûlé la couenne. Le bistrot, un sas obligé entre l’usine et la vie extérieure, pas toujours plus folichonne, celle-ci.
Hervé Brachaud n’était pas du genre à traînasser dans les salles enfumées, pressé de rejoindre sa Ninon, ne serait-ce que pour l’aider aux travaux de la ferme. Mais depuis le matin son protégé était l’objet d’une attention suspicieuse. Il valait mieux crever l’abcès. Les ouvriers se répartissaient entre les cafés donnant sur la place et ceux de l’autre côté du pont, le long de la route filant vers Hennebont.
Quand Hervé et Pawel pénétrèrent dans la salle, les conversations se turent, les regards se concentrèrent sur l’inconnu. Hervé s’empressa de dissiper le malaise.
— Pour fêter l’arrivée de notre compagnon, c’est moi qui paye le coup. Fine, sers-nous donc de quoi nous rincer la dalle.
Du coup, la tension retomba.
Propriétaire du café des Forges, Joséphine Colleter était une figure locale. Difficile de lui donner un âge, la cinquantaine, mais elle avait arrêté de vieillir. Fine était toujours vêtue de façon identique, un tablier gris imprimé de motifs indéfinissables protégeant une robe noire de coton lustré. Été comme hiver, elle portait un petit châle tricoté en grosses côtes, noué au col par un cordon de laine. Dans ses « claques » noires disparaissaient des chaussettes en laine, par-dessus des bas d’un gris perle. Ses cheveux cendrés étaient tirés en chignon, ses pratiques ne l’avaient jamais vue sans ses bésicles aux petits verres ronds.
Fine évoluait dans cet univers masculin avec une assurance étonnante. Aucun des forgerons ne se serait permis une remarque déplacée. Quand il lui arrivait de hausser le ton, ils cessaient aussitôt leur bazar.
En un tour de main, elle aligna sur le comptoir une rangée de petits verres au cul épais et les emplit d’un liquide ambré fort avenant, sans en égarer la moindre goutte.
Forner ne fut pas le dernier à profiter de l’aubaine. Il leva son verre en direction de Pawel pour le remercier. Celui-ci n’était pas porté sur l’alcool. Il n’en avait que trop constaté les dégâts dans les galeries minières. Mais il n’y avait pas que ça…
J’adresse un regard interrogatif à Danuta.
— Je te raconterai le moment venu, me dit-elle, la mine soudain sévère.
Je lève la main pour insister.
— Non, pas maintenant. Laisse-moi au moins ménager mes effets, puisque j’ai accepté de te déballer toute cette misère.
— Alors, tu ne bois pas ? s’étonna ce coquin de décolleur.
Pawel fit la moue.
— Je suis fatigué. La tête va me tourner tout de suite.
— Vous avez entendu, les copains ? On a hérité d’un « Polonais » qui ne picole pas. À moins que notre compagnie te débecte ?
— Cherche pas d’histoire, Alcide, intervint Hervé. Tout le monde n’est pas obligé d’avoir le coude aussi leste que toi.
L’incident n’avait pas échappé à l’assistance. Les regards étaient passablement allumés, les mains tremblaient un peu, pas seulement d’être fatiguées. L’alcool causait des ravages parmi les ouvriers des Forges. Les rares à ne pas s’y adonner passaient pour des excentriques, ou des prétentieux appliqués à donner la leçon. Forner insistait :
— Libre à toi de faire la fine bouche. Nous, quand on en a chié toute la journée, on a besoin d’un bon coup de remontant. C’est pas vrai, les gars ?
Il leva un brouhaha d’approbation.
Les quolibets se succédaient. On glosait sur la résistance éthylique des ouvriers des pays de l’Est – ne disait-on pas soûl comme un Polonais ? – jusqu’à ce que l’un des pourfendeurs décoche la perfidie :
— Vous n’avez pas compris qu’il n’est pas plus polonais que vous et moi ? Autrement il ne causerait pas le français comme ça.
Pawel encaissait sans broncher, mais il serrait les mâchoires. Hervé espérait qu’il ne s’agisse que d’une bronca d’accueil, histoire de tester le bleu-bite. Mais les langues ne désarmaient pas. Il patienta encore un peu. Puis, de guerre lasse, il régla la tournée et se faufila vers la sortie, suivi de son compagnon. Décidément en verve, Alcide Forner s’étonna de leur départ précipité. Hervé prétexta que Ninon n’était pas bien quand il était parti ce matin.
— Elle va avoir deux hommes maintenant pour la câliner. Je suis sûr qu’elle ne sera pas longue à aller mieux, répondit l’autre en breton.
La salle partit d’un immense éclat de rire.
Le retour s’effectua en silence dans la nuit tombée. Pawel ressassait la scène du bistrot.
— Je ne suis bon qu’à t’attirer des ennuis. Tes amis vont te tourner le dos à cause de moi. Je t’assure, il est préférable que je m’en aille avec mon gamin.
— Maintenant que tu as trouvé du boulot ? C’est moi qui suis intervenu pour te faire embaucher. Si tu fiches le camp, je passerai pour un idiot. Giband ne me pardonnera pas, il est capable de me flanquer à la porte.
— Tu as vu comment ils ont réagi ? Un étranger qui vient piquer le travail des gens d’ici ! Jamais ils ne m’accepteront.
— Ce sont des grandes gueules, mais ils ne sont pas méchants. Crois-moi, au bout de quelques jours, ils te ficheront la paix.
Pawel secouait la tête, loin d’être convaincu.
— Ils boivent toujours autant ?
Hervé soupira.
— Malheureusement, oui. Mais il faut les comprendre. Dans la fournaise, les organismes sont déshydratés. S’ils ne s’abreuvaient pas, il leur serait impossible de résister.
— Ils pourraient boire de l’eau.
— Ouais, mais les gars se méfient. Certains ont chopé la typhoïde avec la flotte qui avait chauffé dans les ateliers.
Le lendemain, les suspicions s’étaient dissipées. Que Pawel Kolayev ne se berce pas d’illusions pour autant : un graisseur est loin d’être un vrai forgeron. Alors, il donnait la main aux autres. Son occupation l’amenait à s’approvisionner en graisse à l’étamerie. Sa première excursion fut l’occasion d’une rencontre cocasse. Un hurlement strident dans son dos, suivi d’un long chuintement, c’était le petit train qui acheminait à longueur de temps les matériaux entre les différents secteurs. Oh ! À la vitesse à laquelle elle se déplaçait, la locomotive ne risquait d’écraser personne, mais aux yeux du cheminot les rails devaient rester quand même dégagés. Pawel se rangea sur le côté. Il salua le conducteur. Celui-ci lui rendit la politesse d’un simple hochement de tête, imbu de la supériorité que lui conférait sa machine. Spectacle tout aussi singulier, sur le Blavet remontaient des péniches assurant le transport des matières premières en provenance du port d’Hennebont, le charbon notamment, pour alimenter les chaudières. Elles étaient tractées par de robustes chevaux, parfois simplement par les mariniers, « à la bricole » comme on disait, en d’autres termes attelées par des courroies en travers de leurs épaules.
Au moment de réintégrer son lieu de travail, Pawel fut attiré par un atelier dont les verrières rougeoyaient comme si elles abritaient les entrailles de l’enfer. L’aciérie, dont les fours Martin n’étaient jamais éteints, sauf cas de force majeure. Ici les forgerons travaillaient en maillots de corps, le pantalon resserré jusqu’au-dessus des hanches par une mince ceinture, parfois une simple longueur de ficelle. Des bagnards, oui, aux traits émaciés et aux muscles durcis. La plupart s’étaient enroulé une vague serviette autour du cou afin d’imbiber la sueur qui leur ruisselait sur tout le corps. Quelques-uns conservaient leur couvre-chef, la casquette ou le chapeau des paysans bretons, mais dont ils avaient coupé les guides, parfois un simple bonnet de marin. Aux pieds, de lourds sabots cerclés de fer, dont crissaient les clous des semelles.
La semaine tirait à sa fin. Le dimanche était jour de repos, sauf pour les gaziers chargés de nettoyer les fours à réchauffer et de vérifier le bon fonctionnement des laminoirs. Le samedi matin, l’usine de Kerglaw reçut la visite de Jacques Giband. Il flâna entre les différents postes, avec le regard du connaisseur. En passant près de l’équipe de Brachaud, il fit signe à Pawel de le suivre à l’écart. Tous les regards étaient braqués sur les deux silhouettes de dos. Le vacarme ne permit à personne d’entendre ce que Giband raconta, avec des airs de conspirateur. L’entretien ne dura qu’un instant, Pawel s’en revint à son poste comme si de rien n’était, mais il n’en fallut pas davantage pour réactiver les suspicions. Voilà donc pourquoi Pawel avait été embauché, voilà pourquoi il acceptait d’effectuer un travail payé à coups de lance-pierres ! Un mouchard à la solde de la Direction ! Ah, le salaud ! D’ailleurs, ne venait-il pas lui aussi, comme Giband, de cette « Pologne » lointaine, dont personne ne savait rien ? Allez… Ces deux-là se connaissaient de longue date.
L’ambiance en resta plombée toute la matinée. À la pause déjeuner, les deux amis se retrouvèrent isolés. Hervé lui-même demanda à Pawel de s’expliquer. En fait, le directeur était venu annoncer à Kolayev qu’il s’était occupé de ses papiers, il n’avait plus de soucis à se faire. Dans un premier temps, Hervé se trouva soulagé, mais la sollicitude de Giband ne clarifiait en rien la situation. Il conseilla à Pawel de se taire, de ne pas s’embrouiller dans des justifications vouées d’avance à l’échec.
Même climat détestable l’après-midi. Pawel s’appliquait à la tâche, mais son embarras tangible aggravait le doute. Comme par hasard, l’une des plaques échappa aux tenailles de Corvec. Le métal encore brûlant glissa sur le sol en direction de Kolayev. Celui-ci eut le réflexe de sauter de côté avant d’être atteint à la cheville. Le décolleur se contenta de bredouiller une vague excuse.
Hervé connaissait Lucien Corvec. Un brave type. Avait-il voulu blesser son nouveau collègue, ou juste lui donner une leçon ? Le contremaître avait été témoin de la scène.
— Qu’est-ce t’as dans les pognes aujourd’hui, Corvec ? Du jus de navet ?
Le décolleur dévisagea Lefort sans sourciller.
— Des engelures. Il fait froid le matin.
— T’as qu’à mettre des gants. Pour un peu, tu expédiais notre nouveau camarade à l’infirmerie.
— C’est à lui aussi de faire attention où il met les pieds, intervint Guillou, le doubleur.
— Ouais, renchérit Forner. C’est pas pour dire, mais il est toujours à rêver. Il doit certainement penser à la belle qu’il a quittée.
Pawel s’était contenu jusque-là. L’allusion lui fut odieuse. Il s’avança. Forner fit un pas en arrière, conscient que cet homme le dépassait d’une bonne tête. Hervé attrapa le bras de son compagnon avant qu’il ne commette l’irréparable.
— Allez, c’est rien, c’est fini. Il n’y a pas eu de dégâts.
Le contremaître en profita.
— Brachaud a raison. Il est temps de reprendre le boulot, le directeur ne vous paye pas à rien faire.
Le soir, Hervé hésita. Se rendre au bistrot revenait à livrer Pawel à ses détracteurs, mais se défiler ne ferait que renforcer les soupçons. Kolayev n’était pas de tempérament à baisser pavillon dès la première semonce. C’est lui qui y pénétra franchement. Cette fois, il commanda un verre d’eau-de-vie qu’il descendit cul-sec. Grimaçant, les yeux embués, il se tourna vers l’assemblée.
— D’après ce que m’a dit Hervé Brachaud, les accidents, c’est presque tous les jours. Aujourd’hui, la chance était de mon côté.
Il se tourna vers Corvec.
— Ne t’inquiète pas, Lucien. Tu as dû avoir aussi peur que moi et je ne t’en veux pas.
Pris au piège de la mansuétude, le décolleur n’eut d’autre choix que de le remercier. D’un simple hochement de tête, toutefois.
— À mon tour de marquer mon arrivée parmi vous, reprit Pawel. J’ai débarqué ici les poches vides, mais la patronne aura certainement l’amabilité de me faire crédit jusqu’à ma première paye.
Fine Colleter était assez fine mouche pour appréhender la situation. Ce ne serait pas la première fois que les prises de bec dégénèrent en pugilat. Elle aligna les petits verres sur le comptoir. Les invités de Pawel hésitaient. Forner se décida le premier. Lui aussi avait senti la menace quand il avait parlé de Marta, l’épouse décédée. Un à un, les autres l’imitèrent. Hervé était soulagé, Pawel n’en avait pas fini :
— Je sais ce qui se raconte derrière mon dos. Je serais un traître à la solde de la Direction. Monsieur Giband a eu la bonté de m’embaucher. Il a régularisé mes papiers, et il ne m’a rien demandé en échange, sinon d’accomplir au mieux le travail pour lequel il me paiera. Voilà pourquoi il est venu me voir ce matin.
Un culot aussi manifeste stupéfia la salle enfumée. Au bout de la seconde tournée, on demanda à Pawel de raconter son périple.
— Et moi, je n’ai pas le droit de boire un coup ?
La Lison. Lysiane Le Borgne, une pontonnière de premier ordre qui officiait dans l’aciérie.
— Alors, la belle, t’as réussi à descendre de ton pigeonnier sans te brûler les ailes ? gouailla Félicien Brizoual qui avait des vues sur elle.
Il n’était pas le seul. Tout le monde en riait, elle la première.
— En tout cas, c’est pas pour contempler ton vilain museau.
Lison était une maîtresse femme aux formes généreuses, des cheveux de feu, drus et frisés, qui lui tissaient une flamme qu’on aurait dit jaillie des fours. Elle se trouvait à l’aise dans cette compagnie essentiellement masculine. Beaucoup auraient voulu bénéficier de ses charmes, mais on ne lui avait jamais connu de galant. De toute façon, elle n’était pas de tempérament à se laisser peloter et elle avait de quoi se défendre. Elle s’approcha de Pawel.
— J’ai cru entendre que c’est toi qui régalais.
— Bien volontiers, un petit verre pour vous aussi ?
— Je boirais plutôt un bock. J’ai bien cru finir desséchée sur mon perchoir. Et tant pis si la bière ça fait grossir, j’ai encore un peu de place dans mon pantalon.
Elle trempa les lèvres dans la mousse.
— Paraît comme ça que t’as un gamin ?
— Oui, un petit bonhomme de huit ans, courageux comme c’est pas possible. Tout le temps que je l’ai trimbalé avec moi, pas une fois il ne s’est plaint, et pourtant il aurait eu de quoi.
— Sa mère n’a rien dit quand tu es parti avec lui ?
Pawel soupira.
— Ma pauvre Marta est morte.
— Oh, pardon…
Pawel se contenta d’un geste évasif.
— Ce sont des souvenirs trop douloureux, je n’ai pas envie d’en parler.
Lison n’insista pas.
— Mon grand-père me parlait avec émotion de son séjour chez les Brachaud, continue Danuta. Entre Ninon et Jacek s’était tissée une relation fusionnelle. Il était le fils qu’elle n’avait pas eu, le jeune garçon la considérait comme la mère décédée dont il ne conservait qu’un vague souvenir.
— Il n’allait pas à l’école ?
Danuta hésite.
— Si, bien sûr. Apprends pour ta gouverne que les patrons étaient des malins. En 1882, l’usine était passée sous le contrôle de la Société générale des Cirages français.
— Les cirages ?
— Oui, je sais, sourit Danuta. Ça paraît bizarre que les cirages se mêlent de métallurgie. C’était une nouvelle multinationale aux reins puissants, de l’argent plein les poches, le flair pour dénicher les bons plans commerciaux. Les Forges fournissaient déjà le métal pour leurs boîtes de cirage. Les directeurs respectifs entretenaient des relations amicales et familiales par le biais de certains dirigeants. Non contente de financer les équipements nécessaires pour l’extension de l’usine, la Direction a eu l’intelligence d’investir également dans le social, afin de cimenter ses relations avec les ouvriers et leurs familles. Le père Trottier l’avait compris depuis le début, et de sa part il ne s’agissait pas d’une manœuvre hypocrite. Dès 1872, Émile Trottier ouvrait une école « privée laïque » à l’intention des enfants des forgerons. Il exigeait que ceux de ses employés y soient inscrits. Son fils, Jules, avait œuvré dans la même voie, Jacques Giband avait pris le relais. Jacek s’est donc retrouvé sur les bancs de cette école.
— Il y a appris le français ?
Danuta rajuste les peignes sur ses tempes et s’essuie du bout du doigt les commissures des lèvres. Tout en soupirant.
— Plus tard. Si je commence à tout mélanger, je ne vais pas m’y retrouver. Je te raconterai l’histoire de mon père un autre jour. Celle du grand-père suffit amplement pour l’instant.
