Un chemin sans retour - Daniel Cario - E-Book

Un chemin sans retour E-Book

Daniel Cario

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Beschreibung

À l’issue d’un vernissage au musée de la Compagnie des Indes de Port-Louis, Muriel Lorrain raccompagne son père, avocat réputé au barreau de Lorient. À la sortie de l’agglomération, sa voiture est prise en chasse par un autre véhicule, qui la précipite au fossé sur un chemin de traverse. Le choc est violent. La 207 accidentée n’est découverte qu’au petit jour, Muriel inanimée, son père mort sur le coup. Bien que n’ayant bu que du jus de fruits, la jeune femme présente un taux d’alcoolémie élevé. Qui a bien pu causer ce drame, en tentant de faire accuser Muriel ? D’abord dubitatifs, les gendarmes de Port-Louis vont se pencher sur les potentiels ennemis de l’avocat… Dans cet excellent polar, Daniel Cario brouille les pistes avec brio et multiplie les rebondissements, menant habilement le suspense jusqu’au retournement final, totalement inattendu…




À PROPOS DE L'AUTEUR




Ancien professeur de lettres à Lorient, Daniel Cario est un romancier prolifique dont les ouvrages ont souvent été primés. Ses trilogies "Le sonneur des halles" et "Le brodeur de la nuit", largement reconnues pour leur qualité d’écriture, sont considérées comme des ouvrages de référence en Bretagne. Ses autres titres historiques, tout aussi passionnants, publiés notamment aux Presses de la Cité, rencontrent également un fort succès, plaçant Daniel Cario au rang d’auteur incontournable. Il s’est récemment lancé avec brio dans le thriller, avec "Au grenier" et "Valse barbare", deux romans à couper le souffle salués par la critique…

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Seitenzahl: 247

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

1

Ce matin-là, le ciel était opalescent au-dessus de la petite mer de Gâvres. L’eau lisse disparaissait dans une brume vaporeuse sur la côte opposée. Pas un souffle de vent. Impatient maintenant, le soleil encore invisible dissipa le voile et frangea l’horizon d’un liseré de feu. Un spectacle somptueux à ne pas manquer ‒ il ne durait qu’une poignée de secondes. La lumière devint radieuse, l’artiste en charge de la palette nuança avec un talent sans égal camaïeux de rose et reflets d’or. Les oiseaux eux-mêmes respectaient la magie. Dans un silence religieux, ils se contentaient de planer en une apesanteur absolue. Pas besoin de bulletin météo, ce serait une belle journée. Chaude de toute évidence pour un début juin. Après un mois de mai pluvieux, les températures avaient grimpé en peu de temps. Une moiteur idéale pour les premières poussées de girolles. Toutes en boutons, les plus savoureuses de l’année pour les véritables connaisseurs.

Maurice Honorin était de ceux-là. C’était son père qui lui avait appris les bons coins. À l’époque, Fernand était l’un des rares autochtones à savoir qu’à partir de la fin mai, le printemps était la saison la plus favorable pour ces délicates chanterelles ‒ dans les mentalités, champignon rimait alors avec automne. Pas besoin de se lever aux aurores, le petit malin en récoltait de pleins paniers à n’importe quelle heure. Il se gardait bien de s’en vanter de crainte d’être espionné. Car les girolles poussaient toujours aux mêmes endroits, à quelques mètres près. Le père était parti explorer des contrées plus célestes. Les temps avaient changé. Désormais, la concurrence était rude, la faute en incombait aux sociétés mycologiques qui s’évertuaient à initier tout le monde… Une intention louable certes, mais au bout du compte une vulgarisation discutable ‒ la ressource était loin d’être inépuisable. Malgré les recommandations, certains sagouins ratissaient les clairières comme des hardes de sangliers sans prendre la précaution de remettre en place les feuilles mortes qui protégeaient le sous-sol et lui conservait son humidité. Plus rien ne repoussait.

Chantal avait ronchonné. Comptable chez un mareyeur au port de pêche de Keroman, le dimanche elle adorait traîner au lit, les filles n’avaient pas école, elles n’allaient pas non plus à la messe. Son mari prenait un malin plaisir à la taquiner avant de lever le camp.

— Ne fais pas de bruit, tu vas les réveiller ! s’indigna-t-elle encore ce matin-là.

— Rendors-toi, avait-il chuchoté.

Doucement, il avait refermé la porte de la chambre des gamines, une manie de la cadette de se relever en début de nuit pour l’entrouvrir ‒ elle avait une peur bleue des monstres qui hantaient la maison. « Ben oui, qu’elle les avait vus ! »

Ils habitaient à Port-Louis, dans les HLM de Kerzo.

Honorin redémarra et appuya aussitôt sur l’accélérateur. S’il voulait être le premier en bonne place, il avait intérêt à ne pas traîner. Il enfila la rue de Kerdurand qui traversait Riantec de part en part. Tout au bout, le feu au carrefour passa au vert, lui évitant de ralentir. Un indice favorable, il était du genre superstitieux. Il bifurqua sur la gauche, direction Merlevenez. Pour l’instant, il n’avait croisé aucun véhicule. Une autre chance, les concurrents dormaient encore. Il laissa derrière lui les dernières habitations. Après une longue descente, la route remontait d’autant vers Saint-Jean, avec sa chapelle éponyme en contrebas sur la gauche. Encore un bon kilomètre et il serait à pied d’œuvre. La lumière affleurait à travers les bosquets des talus. Un et deux virages, il aborda la ligne droite qui se déroulait jusqu’à Merlevenez. Toujours pas un chat. L’entrée de la route se trouvait à mi-distance, au lieu-dit le Petit Resto. De connaître le trajet par cœur, il lui arrivait de rêver et de la manquer. Il coupa son élan, pas besoin de clignotant, personne ne le suivait. À chaque fois le hantait l’angoisse de découvrir des véhicules garés sur les bas-côtés. De quoi gâcher son plaisir, il lui arrivait même de faire demi-tour, avec le sentiment d’être victime d’un sacrilège. Personne, il était le premier.

Sa joie fut de courte durée. Dans la courbe où il avait pour habitude de stationner, il aperçut une voiture sur la droite. Elle était dans une position pour le moins cocasse, couchée en fait sur le flanc droit dans le fossé. Ou le conducteur n’avait pas le compas dans l’œil ou il avait été surpris par les hautes herbes et les fougères qui masquaient le creux.

Une 207 rouge. Honorin passa à sa hauteur. À travers les vitres complètement embuées, il crut discerner deux silhouettes. Un couple pressé de se lutiner au point de s’être fourvoyé en si fâcheuse position ? Ou alors un accident… Des jeunes en bringue pendant la nuit. Carrossable à condition de rouler au ralenti et de slalomer entre les nids-de-poule, le raccourci à travers bois rejoignait la départementale de Plouhinec, direction Carnac Quiberon, après avoir franchi le Pont-Lorois. Dans un sens ou dans l’autre, nombreux étaient les pistards nocturnes à profiter du chemin afin d’éviter le rond-point, l’une des embuscades attitrées des flics pour les faire souffler dans le biniou.

Maurice s’approcha. Il ne s’était pas trompé, il y avait bien deux personnes à l’intérieur. D’une immobilité inquiétante. Il frappa à la vitre latérale. Aucune réaction. Autant qu’il puisse en juger, la conductrice était une femme, retenue par la ceinture de sécurité et l’airbag qui s’était déclenché. En revanche, elle s’était affaissée sur le passager, dont le visage était livide. Honorin réussit à ouvrir la portière. La femme était relativement jeune. Il lui effleura la main, la peau était tiède, elle n’était pas morte. Ou alors depuis peu. Mais non, elle respirait.

— Vous m’entendez ?

Aucune réaction. Il insista, lui pressa doucement le bras. Elle tressaillit, entrouvrit les paupières. Elle ne paraissait pas blessée, aucune trace apparente d’hémorragie en tout cas.

— Attendez. Je vais vous aider à sortir.

Cette fois, elle parut revenir à elle. Protesta en déglutissant avec peine.

— Non… Mes jambes. Je ne les sens plus. Il faut appeler les secours.

Elle tourna les yeux vers son passager. Ravala un sanglot. Elle avait du mal à tenir la tête droite.

— Vite, je vous en prie. Mon père n’a pas l’air bien du tout.

Honorin ne demandait pas mieux, mais il n’avait pas de portable, pas question de garder un tel fil à la patte lors de ses escapades champêtres, malgré les jérémiades de son épouse.

« S’il t’arrivait quelque chose, personne ne saurait où tu es. »

— Ne bougez pas. Je cours chercher de l’aide.

Honorin revint au pas de course jusqu’à la départementale. Il passa devant la propriété sur la droite. Pas de sonnette, les volets étaient baissés, il n’y avait certainement personne, c’était souvent le cas. Le jour était complètement levé à présent, des lambeaux de brume étiraient leurs voiles cotonneux dans les champs derrière les maisons de l’autre côté de la route, des zones humides, des ruisseaux, même quelques marécages par-ci par-là. Il s’apprêtait à sonner à la porte la plus proche quand un véhicule se présenta dans le virage venant de Riantec. Honorin s’avança sur la chaussée en battant des bras, au risque de se faire écraser. Au volant se tenait une femme d’un certain âge. À la vue de cet énergumène, hirsute, mal rasé, elle hésita, mais il lui barrait le passage. Elle freina à mort, stoppa à quelques mètres de lui. Ne descendit la vitre qu’à moitié.

— Vous êtes fou, ou quoi ?

— Un accident dans la petite route, là, derrière. Une voiture dans le décor. Il y a encore du monde dedans. Il faut appeler les secours, les pompiers, les gendarmes.

— Pourquoi vous ne le faites pas vous-même ?

— Je n’ai pas mon téléphone. Je vous en prie. Il faut faire vite. Une femme et son père, à ce que j’ai compris. Ça a l’air sérieux, surtout pour lui.

Elle soupira, redoutant un farfelu désireux de lui faire un mauvais sort.

— Qu’est-ce que vous attendez ? Non-assistance à personne en danger, ça vous dit quelque chose ?

La menace produisit l’effet escompté.

— Oui, bon, ça va… J’appelle les pompiers.

— Ce serait bien de prévenir également la gendarmerie.

2

Gendarmerie de Port-Louis, rue de la Citadelle. 7 heures du matin. Une cité paisible, la caserne est idéalement placée près du jardin de la Muse, sur l’avenue qui la traverse. La nuit du samedi avait été calme, une poignée de noctambules en goguette dans la Grand-Rue. Chantant à tue-tête, ils avaient filé au premier uniforme. Le week-end, le capitaine Le Floch était toujours de bonne heure à la brigade. Ce dimanche matin-là, il avait à peine rétabli les lignes directes que le téléphone sonna. La femme au bout du fil paraissait très agitée.

— Sans doute un accident…

— Sans doute ? s’offusqua Le Floch. Expliquez-vous !

Elle fit état d’un individu sur la route de Merlevenez. Il prétendait ne pas avoir de téléphone portable. Il avait l’air louche.

— Louche ?

— Un peu bizarre en tout cas. J’ai quand même appelé les pompiers.

— Mais il est où, votre accident ?

— Il m’a dit que c’est dans le chemin sur la droite. Je ne sais pas le nom, je ne suis même pas sûre qu’il y ait un panneau.

— Je vous en prie, allez voir, et rappelez-moi aussitôt si votre individu ne vous a pas raconté de bêtises.

Second appel quelques minutes plus tard. Le Floch décrocha aussitôt. La femme lui confirma l’accident en lui indiquant le lieu. À moitié inconsciente, la conductrice ne paraissait pas grièvement blessée, mais elle se plaignait des jambes. Elle marmonnait qu’elle ne les sentait plus. En revanche, le passager ne réagissait pas.

— Restez sur place, je vous envoie quelqu’un. Surtout ne touchez à rien.

Le caporal Launay et la gendarme Canevet étaient d’astreinte dominicale, autrement dit joignables à tout instant. Le Floch les contacta aussitôt.

— Vous rappliquez au plus vite. Direction Merlevenez. Une voiture au fossé dans le chemin de traverse au Petit Resto. Deux personnes à bord, un homme et une femme. Apparemment, il y a de la casse. Les pompiers sont en route s’ils ne sont pas déjà arrivés.

Matthieu Launay et Manon Canevet. Il leur arrivait de faire équipe ensemble. Lui, était du genre bougon, têtu comme une mule. Elle, plus avenante. Elle se moquait allégrement du cliché galvaudé par les auteurs de polars, comme quoi les fliquettes développeraient une intuition féminine supérieure à celle de leurs collègues masculins. Moins de muscles, mais davantage de cervelle. Tu parles…

D’habitude Launay prenait le volant d’autorité. Ce matin-là, il proposa à Canevet de conduire.

— Ça ne va pas ? s’étonna-t-elle.

— Je suis crevé. J’ai mal dormi.

— La fête, hier soir ?

Il lui adressa un regard furibond, dont elle eut conscience.

— Je plaisante. Et puis, c’est pas mes oignons. Tu fais ce que tu veux de tes soirées.

— Puisque madame désire tout savoir…

— Loin de moi cette curiosité, le coupa-t-elle.

Il poussa un soupir. Décidément, il était mal vissé.

— J’ai dû manger un truc qui n’est pas passé.

— Ça s’arrange avec ta bergère ?

— Là, ce n’est plus de la curiosité, mais de l’indiscrétion.

— Arrête de ronchonner, tu veux. Excuse-moi de m’inquiéter de ton humeur. Ça m’apprendra à être sympa.

Launay s’obligea à un effort d’amabilité.

— Non, ça ne s’arrange pas. Elle refuse toujours de divorcer, sauf si je prends tous les torts à mon compte. Mon avocat m’a dit de me méfier, il n’est pas impossible qu’elle ait fait appel à un détective privé afin d’essayer de me piéger.

— Il y aurait matière à te piéger ?

— Qu’est-ce que tu vas chercher ? Je suis assez emmerdé avec ma première bonne femme pour ne pas m’amouracher d’une seconde.

— Vous n’habitez plus ensemble, si mes souvenirs sont bons ?

— Elle s’est réfugiée chez sa mère, pauvre poulette. Celle-ci doit lui bourrer le mou. Déjà qu’elle ne supportait pas son mari, alors son gendre, un flic par-dessus le marché. Je te dis pas…

Le camion des pompiers trônait au milieu du chemin, ceux-ci s’activaient déjà autour du véhicule. Canevet fut la première à les rejoindre.

— Elle n’a pas repris connaissance, l’avisa le lieutenant qui supervisait l’opération. Il ne faut pas trop la chahuter. Apparemment ce sont les reins qui ont souffert.

Launay examinait la 207.

— Elle a pris un sacré ch’ton à l’avant, fit-il remarquer à sa collègue. Elle devait rouler comme une folle.

— Curieux. À première vue, elle n’a pas l’air du genre pistarde à faire du rodéo la nuit dans les chemins creux. Surtout avec son paternel à ses côtés.

— Tu n’as pas encore appris qu’il ne faut pas se fier aux apparences ?

Launay s’approcha à son tour. Les pompiers prenaient d’infinies précautions pour extraire la conductrice du véhicule. Ils la déposèrent avec autant de délicatesse sur la civière gonflable qui lui épousa le corps. Elle geignait doucement.

— Ne vous agitez pas, ça va aller.

Ils s’occupèrent alors du passager auquel ils ne pouvaient accéder par la portière coincée dans le fossé. Un monsieur d’âge respectable. Avec lui, de pareilles précautions étaient superflues.

— Il n’y a plus rien à faire, annonça le lieutenant en détachant la ceinture de sécurité.

Il passa la tête dans l’habitacle.

— Attendez, je crois bien que je le connais.

3

Port-Louis est une péninsule ceinte sur la majeure partie de sa façade maritime de remparts majestueux, dont l’entretien coûte une fortune, soit dit en passant, surtout lorsque l’un des pans menace de s’effondrer. À l’extrémité de cette avancée dans l’océan se dresse l’imposante citadelle, édifiée en plusieurs étapes, une place-forte d’où soldats puis militaires ont toujours surveillé l’entrée de la rade de Lorient. Elle héberge plusieurs musées, dont celui de la fameuse Compagnie des Indes. En permanence y sont présentées des faïences importées de contrées lointaines, les maquettes des fabuleux bateaux qui tentaient l’incroyable aventure, des soieries moirées et chatoyantes, des statues dont celle d’un samouraï plus vrai que nature et féroce à souhait, de délicates miniatures en porcelaine. Les expositions temporaires y sont fréquentes. L’année où commence ce récit était mis en valeur un choix inédit d’indiennes d’une qualité remarquable et d’une richesse insoupçonnée. Il s’agissait de cotonnades importées d’Inde comme l’indique leur nom, mais fabriquées également en France à partir du moment où les techniques avaient été décryptées et assimilées par les manufactures nationales. Le catalogue indiquait qu’elles étaient imprimées au tampon, voire peintes à la main, parfois les deux en de subtiles combinaisons. La palette en était vivement colorée. En d’habiles compositions, les motifs exotiques entrelaçaient fleurs, ananas, hibiscus, grenades, parmi lesquels nichaient des oiseaux au plumage luxuriant et au bec redoutable.

Le vernissage avait lieu ce premier samedi de juin, en soirée. Tout le gratin officiel y était invité ‒ le musée avait la cote, la plupart avaient répondu présents. Parmi les politiques et les notables se trouvait un certain Paul Lorrain, l’un des ténors du barreau lorientais. Il venait de s’illustrer dans un procès qui avait fait le buzz dans la presse locale. L’accompagnait sa fille, Muriel, chez laquelle il avait projeté de prendre quelques jours de repos après des audiences tendues. Infirmière à l’hôpital de Kerdurand, la jeune femme résidait à Nostang, un charmant pavillon donnant sur la rivière qui se prolongeait jusqu’à la ria d’Étel. Un cadre enchanteur où l’avocat serait à l’abri des regards indiscrets et des perfidies légitimement générées par la défense d’un meurtrier notoire qui lui avait épargné une trop lourde peine.

Lorrain venait de passer le cap de la cinquantaine. Il avait pris un sérieux coup de vieux, affecté il est vrai par un drame familial qui lui avait valu de perdre son fils aîné dans des circonstances glauques ‒ c’était son épouse qui conduisait, elle avait bu. Muriel avait vingt-cinq ans, une mince brunette au nez en trompette et aux yeux vairons. Elle n’était pas mariée, mais filait le parfait amour avec une amie, sans qu’elles vivent pour autant sous le même toit, sans doute afin de dissuader les langues de vipère et les collets montés ‒ les liaisons entre femmes n’étaient pas encore complètement entrées dans les mœurs. Également parce que, divorcée, sa compagne avait la garde alternée de son gamin et qu’elle n’était pas prête à lui présenter une seconde maman.

L’avocat s’était déplacé en taxi jusqu’à Port-Louis, étant convenu que sa fille le véhiculerait à l’issue du vernissage. Les discours s’éternisaient dans une politesse compassée, un silence impatient, la litanie des formules habituelles. La conservatrice parvint à allumer l’attention de l’auditoire en dressant l’historique de ces toiles imprimées, au gré de la visite afin d’illustrer son propos. Puis vint enfin le moment du pot. Des groupuscules se constituèrent selon les affinités, ou les fonctions respectives. Muriel se sentait empruntée parmi cette brochette d’officiels qui devisaient d’une salle à l’autre. Au fur et à mesure de leur déplacement, son père lui glissait à l’oreille leur identité. Le préfet, le sous-préfet, le procureur de la République, la présidente de la Chambre de Commerce, le président du tribunal judiciaire de Lorient, le conseiller départemental, le député de la circonscription, le lieutenant des pompiers de la caserne locale, un sapeur issu du cru, dont le sérieux et l’efficacité lui avaient valu de monter en grade et de prendre la direction du corps. Discutant avec lui, le capitaine de gendarmerie ‒ Muriel s’en serait doutée à son uniforme. En revanche elle apprit qu’il assurait le commandement de la brigade de Port-Louis Étel, les deux unités étant associées, une trentaine de gendarmes en tout, dont une douzaine à Port-Louis.

— Ce n’est pourtant pas la porte à côté. La maréchaussée n’a pas les moyens de se payer deux brigades ?

— Ça, il faudrait leur demander.

Fière de sa fille, Lorrain se permit de la présenter à ses plus proches relations. L’un des pontes s’arrangea pour les éviter, avec toutefois beaucoup d’élégance. Muriel s’en étonna. Son père se pencha à son oreille.

— L’avocat général Meignen, il me fait un peu la gueule parce que j’ai obtenu des circonstances atténuantes pour mon dernier client.

— Je suppose que tu n’as fait que tenir le rôle pour lequel tu es rémunéré ?

Lorrain esquissa une moue malicieuse.

— Pour être honnête, j’ai un peu forcé la dose. Je suis parvenu à mettre la plupart des jurés dans ma poche, mais tu as raison, c’est mon boulot. Désolé de m’y consacrer corps et âme et d’en connaître les ficelles.

La conservatrice du musée s’avança vers eux. Elle salua la jeune femme avec un air interrogatif.

— Ma fille, Muriel, intervint Lorrain.

— Elle vous plaît, l’expo ?

— C’est une vraie découverte. Je suis totalement ingénue dans le domaine textile, mais très sincèrement, je ne m’attendais pas à de pareilles merveilles. Les motifs sont d’une délicatesse…

— Ces créateurs étaient des artistes incomparables, malheureusement méconnus. Il est du rôle de nos structures muséales de les dévoiler au monde entier.

Agnès Noblet les guida vers le buffet, les invita à commander ce qui leur ferait plaisir. Muriel opta pour un cocktail à base de jus de fruits.

— Tant qu’à faire dans l’exotique… se justifia-t-elle.

Bien que d’une tempérance exemplaire, Paul Lorrain se laissa tenter par le verre de whisky que lui proposa un serveur en veste blanche et pantalon noir. Il en lampa une gorgée, le jugea excellent.

Fatiguée par le brouhaha, Muriel avisa son père qu’elle sortait prendre l’air. L’esplanade centrale servait de place d’armes pour les garnisons d’antan. Les musées et les vieilles pierres, c’était pas trop son truc ‒ elle n’était encore jamais entrée dans cette fameuse citadelle avec ses bastions et ses échauguettes, ses demi-lunes en forme d’as de pique. Tout au plus savait-elle qu’elle avait été érigée par les Espagnols, dans des siècles reculés, démolie puis reconstruite du temps de Louis XIII, d’où le nom du Port-Louis à l’époque. Elle avait longtemps cru qu’elle devait son existence à un certain Vauban, jusqu’à ce que l’un des brancardiers à l’hôpital, féru d’histoire locale, lui explique que celui-ci n’était pas pour grand-chose dans l’édification de la forteresse. Tout au plus s’était-il contenté de donner ses instructions pour l’emplacement du futur arsenal et de la poudrière.

Dans la semi-obscurité sous le ciel étoilé, le lieu lui parut encore plus solennel. En face d’elle miroitait l’océan, devant la masse sombre de l’île de Groix. Du large montait la rumeur sourde de la houle, la respiration d’un monstre mystérieux dont les flancs se soulevaient et s’abaissaient en cadence. Dans son dos, le ciel s’éclaircissait au-dessus des lumières de Lorient. Elle avait retenu que la ville devait son nom elle aussi à la Compagnie des Indes, en fait à celui d’un vaisseau baptisé l’Orient, construit dans les premiers chantiers navals installés dans le fond de la rade et autour desquels s’était peu à peu ramifiée l’agglomération, jusqu’à donner la métropole actuelle. Un cadre séculaire gorgé d’histoire. La ville avait été rasée pendant la dernière guerre, la citadelle où elle se trouvait avait servi de repaire à l’armée nazie, de prison et de chambres de torture également, comme en témoignait le mémorial où reposaient les cendres des résistants, dont les dépouilles affreusement martyrisées avaient été retrouvées à la Libération dans un charnier voisin.

— Tu rêves ?

Muriel sursauta : son père, elle ne l’avait pas entendu venir.

— Tu ne crois pas si bien dire, répondit-elle en se retournant.

L’avocat devinait où erraient les pensées de sa fille.

— Moi aussi, je suis impressionné quand je me retrouve ici. De nuit, c’est la première fois. Je ne sais pas si tu ressens la même chose que moi. On s’attend à voir surgir des spectres prestigieux de chaque recoin d’ombre. Des corsaires, des ducs et des princesses. Louis XIII lui-même.

Pour sa part, elle entendait plutôt les hurlements des suppliciés qui montaient des douves, tandis que des images d’une atrocité terrifiante défilaient dans son esprit bouleversé, au point d’éprouver une sensation de malaise. Le clocher de l’église Notre-Dame de l’Assomption se mit à sonner. Elle compta les coups, il était onze heures.

— Tu penses rester encore longtemps ? demanda-t-elle à son père.

— Pas du tout. On rentre quand tu veux. Maintenant, si ça te dit.

Muriel Lorrain avait garé sa 207 sur le parking le long des remparts, en contrebas du promontoire sur lequel était érigée la citadelle. Son père lui emboîta le pas.

— Je te préviens, je n’ai pas une limousine à te proposer.

— Jusque-là, je suis toujours parvenu à y fourrer ma grande carcasse, ce sera parfait.

4

Le lieutenant de pompiers se redressa.

— Bon Dieu. Si je ne me trompe pas, c’est Lorrain, l’avocat.

— Merde, jura Launay. Ça va faire du foin dans le secteur.

Il jeta lui aussi un coup d’œil à l’intérieur du véhicule.

— Vous sentez l’odeur d’alcool ?

Le chef des pompiers opina d’un hochement de tête.

— Difficile de faire autrement. Ça empeste à plein nez.

— Pas besoin d’être devin pour comprendre ce qui s’est passé, ni pour quelle raison cette pauvre fille a pris cette route défoncée, en déduisit aussitôt Launay.

Ils vérifièrent les papiers dans le sac de la conductrice et dans le veston du passager. Il s’agissait bien de Paul Lorrain et de sa fille Muriel.

— Je préviens le patron, fit Manon Canevet.

Le Floch ‒ le flic Floch comme le surnommaient ses hommes derrière son dos ‒ jura lui aussi quand le caporal lui révéla l’identité du défunt. À voix basse, puis un peu plus fort quand il apprit que la fille avait certainement picolé, et pas qu’un peu.

— J’informe le procureur. Ce serait bien que les techniciens d’investigation jettent un coup d’œil sur la voiture.

— Il ne s’agit pas d’un crime, se permit Launay qui suivait l’échange téléphonique. Les TIC ne vont pas se déplacer pour un banal accident.

— Un banal accident qui a quand même coûté la vie à un avocat réputé alors que sa fille conduisait. Pour l’instant, silence complet sur le fait que celle-ci aurait pu se trouver en état d’ivresse. Vous transmettez la consigne aux pompiers.

— Le lieutenant Robois est juste à côté, mon capitaine.

— Passez-le-moi.

Le chef des pompiers eut droit aux mêmes recommandations. Discrétion absolue.

— Je sais d’où ils venaient, dit celui-ci quand la gendarme eut coupé la communication.

— Ah bon ?

— Nous étions ensemble hier soir au vernissage de l’exposition au musée de la Compagnie des Indes.

— À la citadelle de Port-Louis ? demanda Canevet.

— En effet. Lorrain et moi, nous avons même trinqué, ajouta le lieutenant. Il avait l’air d’apprécier le whisky.

— Sa fille aussi ? se permit Launay.

— Je n’étais pas mandaté pour la surveiller. La brigade effectuera son enquête en temps utile, je suppose.

— Ils sont partis vers quelle heure ?

— Je crois me souvenir que la fille est sortie un peu avant onze heures, le père quelques minutes plus tard.

Muriel Lorrain avait été installée dans le fourgon des pompiers, celui-ci fit demi-tour et fila aussitôt, direction l’hôpital du Scorff à Lorient. Pour le père, ce serait un véhicule des pompes funèbres qui viendrait récupérer la dépouille.

La jeune femme oscillait dans une nébulosité comateuse. Avant qu’elle ne sombre définitivement, une force mystérieuse l’obligeait à réagir, elle remontait lentement à la surface, les images se précisaient au point de la ramener à fleur de conscience. Elle happait quelques gorgées d’air avant de replonger dans la brume, aux antipodes de la réalité. Dans ces courts moments de lucidité, les muscles de ses avant-bras la faisaient souffrir, d’avoir été tétanisés sur le volant au moment où la 207 cahotait sur la berme du chemin avant de s’écraser contre le rocher qui obstruait le fossé. Un choc d’une violence inouïe. Cisaillée par la ceinture de sécurité, elle avait perdu connaissance quelques secondes. La portière avait gémi, un juron, une voix étouffée, « Merde ». Mais elle avait peut-être rêvé, elle s’était évanouie pour de bon. C’est le froid de la nuit qui était allée la rechercher des heures plus tard. Il lui avait fallu un long moment avant de comprendre où elle se trouvait, de se rappeler ce qui lui était arrivé.

— Papa, ça va ?

Elle était couchée contre le flanc de son père. Une masse inerte, à peine tiède.

— Tu m’entends ? insista-t-elle en tentant de se redresser.

Elle parvint à prendre son pouls. Il était mort. C’est alors qu’elle constata que ses jambes ne répondaient plus. En qualité d’infirmière, elle devina tout de suite que c’était grave, elle n’avait pas intérêt à trop gigoter. Bientôt l’intrigua l’odeur d’alcool qui flottait dans l’habitacle, ainsi qu’une légère douleur sur ses lèvres quand elle tenta de déglutir, comme si quelqu’un l’avait embrassée de force.

Elle chavira de nouveau, ignorant qu’elle était encore à moitié ivre, tout simplement parce que cela ne lui était jamais arrivé. Sa conscience s’effilocha en lambeaux vaporeux.

Le vacarme au-dessus de sa tête se rapprocha au point de devenir insoutenable. Ses traits grimacèrent, elle fronça les sourcils.

— Elle revient à elle.

Une voix de femme, douce, mais terriblement lointaine. Irréelle.

— Vous m’entendez ? Serrez-moi les doigts si vous m’entendez ?

Muriel trouva la force de presser la main. S’obligea à esquisser un vague sourire.

— On est bientôt arrivés.

Le pin-pon assourdissant se tut enfin.

Elle refit surface, aussitôt crispée comme si un nouveau danger la menaçait.

— Ce sont mes jambes, balbutia-t-elle.

— Elles vous font souffrir ?

— Non, je ne les sens plus du tout.

— Ce n’est rien. Le traumatisme du choc. Ça va revenir.

— Je suis infirmière.

— Ah…

Sans commentaire.

La civière couina dans les glissières du véhicule. Le torrent de lumière l’agressa à travers ses paupières mi-closes. Le couloir des urgences. Le cadre hospitalier, un univers familier, où la souffrance était prise en main. Elle n’avait plus qu’à se laisser porter. Elle glissa doucement en dehors de la réalité.

5

Le procureur de la République résidait à Lorient, dans un immeuble moderne dont les balcons dominaient le bassin à flots, à proximité de la Chambre de commerce. Un appartement coquet, presque trop vaste pour un célibataire invétéré. Pas misogyne pour autant, mais sans doute un peu emprunté avec les femmes quand il était plus jeune, de toute façon de caractère trop indépendant pour se passer la corde au cou. Il traînait la réputation d’être un dur à cuire, ce n’était pas usurpé. Un sens aigu de l’équité en revanche ‒ c’était vrai également. Il encadrait de près l’avocat général dans les affaires criminelles, exigeant de lui une probité exemplaire, lui interdisant toute complaisance, lui demandant toutefois de n’étayer son réquisitoire que d’arguments infaillibles afin de désamorcer toute polémique. Il va sans dire qu’il n’avait pas apprécié que son subordonné se fasse démonter par Paul Lorrain. Un adolescent expédié ad patres par un notable soucieux de faire justice lui-même. Un vrai abruti celui-ci, qui avait bénéficié de sa notoriété de petit-bourgeois établi.