Le chapitre maudit - Daniel Cario - E-Book

Le chapitre maudit E-Book

Daniel Cario

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Beschreibung

"Étonnants Voyageurs, Saint-Malo. C’est la première fois que Gautier Sénéchal y est invité. L’une de ses lectrices l’aborde, lui fait part de son admiration. Laura est charmante, il se laisse séduire. Il l’invite pour le week-end dans sa maison de Paramé, elle se donne à lui. Convaincu de la sincérité de son amour, il lui dévoile l’intrigue de son second roman, lui fait visiter son cadre de travail. Bref, l’entente parfaite, sauf que la jeune femme disparaît avec tout son matériel informatique et le tapuscrit en cours. Or il lui restait à écrire le dernier chapitre…

S’impose l’évidence que quelqu’un tire les ficelles en coulisses afin de le spolier de son œuvre. Un inconnu ? Rien n’est moins sûr…

Avec sa maîtrise habituelle, Daniel Cario nous plonge dans l’univers de la création littéraire et nous fait partager l’angoisse de l’usurpation. Un récit articulé en deux époques, une gradation dans le suspens, avec en point d’orgue un dénouement époustouflant."

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ancien professeur de lettres à Lorient, Daniel Cario est un romancier prolifique régulièrement primé. Ses trilogies "Le sonneur des halles" et "Le brodeur de la nuit" sont largement reconnues pour leur qualité d’écriture et font référence en Bretagne. Ses autres titres terroir, publiés notamment aux Presses de la Cité, rencontrent également un fort succès. Il s’est aussi lancé avec brio dans le policier/thriller, avec plusieurs ouvrages à couper le souffle, et a signé quelques romans jeunesse.

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Seitenzahl: 509

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Livre 1Le dernier chapitre

1

Il hésite. La tête lui tourne. Un décor fastueux. Saint-Malo, le Palais du Grand-Large, les quais Terre-Neuve et Duguay-Trouin, le casino Barrière, le majestueux hôtel Océania, le Salon. À l’entrée du bassin est amarré l’Étoile-du-Roy, un galion mythique ; les fantômes des corsaires barrent l’accès à la passerelle, bandeau noir et pilon noueux, évidemment. Le cadre idéal des « Mille et une Lettres », le cénacle réservé à un casting trié sur le volet. Interdit donc aux obscurs gribouilleurs et aux plumes laborieuses. Comme Gautier Sénéchal…

Sauf qu’en ce début juin 2020, le rêve prend des allures de réalité.

Trente ans, Gautier Sénéchal revient au salon des Étonnants Voyageurs. Un pèlerinage annuel en tant que voisin. Combien de fois ne s’est-il pas imaginé à la place de tel ou tel écrivain… Pas les plus prestigieux toutefois, celui-là par exemple, dont l’humilité était flagrante – les autres, quelques piles, deux titres, quand ce n’était pas un seul. Les besogneux du business littéraire dont le regard implore de s’intéresser à leur prose.

Sénéchal écrivait déjà alors, désespérait d’être édité. Au fil du temps, le rêve prenait des allures de cauchemar.

C’était avant.

Aujourd’hui, il ne se présente plus en qualité de simple visiteur : il fait partie des heureux élus.

Son palpitant lui tambourine une percussion exaltée. La certitude de vivre un instant unique, à calligraphier en arabesques insolentes au florilège des émotions sacrées.

Sénéchal se décide. Des vigiles surveillent l’entrée de l’immense barnum dressé en avancée du Parc des Expos ; ils vérifient scrupuleusement les sacs et ventilent les arrivants. À gauche, l’entrée des « artistes », de l’autre côté, la travée des visiteurs.

— Je suis écrivain.

L’homme le dévisage. Un premier test, comme si être écrivain – ou écrivaine – supposait un look particulier, une vêture adaptée, un air intelligent, une façon de s’exprimer, un on-ne-sait-quoi d’indicible… Examen concluant, le ton se fait plus amène. Le regard souriant devient complice.

— Vous vous présentez à l’accueil, à gauche, juste sur le côté.

Maquillées et tirées à quatre épingles, les deux hôtesses sont pimpantes. Elles lèvent les yeux, Sénéchal se complaît à leur trouver un sourire admiratif. Soudain, une main impérieuse l’écarte, un invité prestigieux vu l’empressement qu’il suscite, la suffisance avec laquelle il remercie du bout des lèvres. Pour Gautier, le sourcil redevient plus interrogatif.

Il a du mal à affermir sa voix, toussote.

— Sénéchal.

Son fluo à la main, elle cherche. Des lignes si serrées qu’elle peine à les lire. Pas de Sénéchal. Elle lui demande de répéter. Prénom à l’appui, il articule les trois syllabes comme un écolier en apprentissage de la lecture.

— Ça s’écrit comment ?

— Ben… comme un sénéchal ! Un officier royal, ou un bailli, si vous préférez.

— Votre prénom ?

Cela ne donne rien de plus. Elle lui demande de décliner sa maison d’édition.

— Le Verbe Émancipé.

Sa collègue lui vient en aide.

— Mais si. Sur la dernière feuille. Les petites structures en attente en cas de défection.

— Gautier Sénéchal, oui, voilà. Je me disais aussi… tente-t-elle de se rattraper.

Cette fois, le fluo entre en action. La même hôtesse lui détaille le contenu de l’enveloppe étiquetée à son nom. Le plan, le catalogue avec le mot du maire en préambule, et celui du président du salon, les badges pour les trois jours. Elle sort la dragonne où les accrocher ; les doigts de Gautier ont du mal à en presser le minuscule mousqueton.

— C’est votre premier salon ? sourit-elle.

— À Saint-Malo, oui. Mais j’en ai fait beaucoup d’autres, plastronne-t-il.

Pathétique, pas sûr qu’il fasse illusion. Elle déplie le plan.

— Le stand de votre maison d’édition est dans l’allée de gauche. Là, vous voyez ? En face, juste après la librairie Failler.

Des chuchotements irrités dans son dos. D’autres auteurs impatients, imbus de leur notoriété, qui n’ont pas que ça à faire. Sa chemise lui colle au dos comme à l’orée d’une terrible épreuve. Au pied de l’Olympe ?

Sénéchal se passe le cordon autour du cou, l’attribut de son nouveau statut. Il le caresse entre le pouce et l’index. Pousse même la jouissance jusqu’à en relire le nom… C’est bien lui, il ne rêve pas.

Tout juste dix heures passées, il y a déjà une belle affluence, malgré le coût de l’accès au salon. Gautier se fraye un passage dans la direction indiquée. Suprême ingratitude, personne ne prête attention à la « célébrité » qu’il est devenue, aucun regard n’interroge le badge qui pendouille sur sa poitrine. Une pointe de déception…

Les auteurs ne sont pas tous arrivés, les responsables des stands rectifient les piles de livres. Chaque équipe prend ses marques avant l’ouverture des hostilités. Dans le starting-block d’un sprint qui ne sera pourtant qu’un marathon.

Jacques Tellier est le patron du Verbe Émancipé. Une petite structure, en effet, qui justifie son effectif réduit par une exigence de qualité. Ouais… bof…

Sénéchal, c’est son premier roman. Il a été tout surpris d’obtenir une réponse favorable après plusieurs mois d’attente. À vrai dire, il n’y croyait plus, suite au courrier aseptisé des autres éditeurs : son texte présentait des qualités indéniables, mais ne correspondait pas au créneau éditorial du moment. En termes plus directs, sa prose avait été jugée nulle à chier et bonne à être mise à la poubelle – avait-elle seulement été lue ?

Gautier n’est pas un illuminé. Au fur et à mesure de son écriture, il a pris conscience de ses limites, une imagination foisonnante, certes, mais un style laborieux, poussif. Trop de circonvolutions, d’effets de style alambiqués, du « surécrit ». Il faut accélérer, élaguer les digressions et les redondances qui alourdissent le récit et en effilochent l’intérêt, a conclu la correctrice attitrée, en termes choisis pour rendre le verdict indiscutable. Profil bas, il a acquiescé, pas encore assez outrecuidant pour s’estimer hors de portée de la critique, trop content déjà d’être édité. Ne pas se complaire dans la forfanterie de ces jeunes loups, qui devraient s’aiguiser les crocs au lieu de se croire des fauves dès leur premier opus… En auront-ils jamais l’envergure… ?

La mort dans l’âme, Sénéchal a été obligé de revoir sa copie…

Son premier roman, donc. Un jeune vagabond, Maurice Titouin, découvre un épais cahier dans le grenier d’une maison abandonnée, sous un plancher disjoint. Couverture moisie, écriture violette à la plume, délavée, quasiment illisible à certaines pages.

Momo récupère la précieuse relique. Le soir même, il se plonge dans la lecture. C’est l’histoire d’un miséreux dont le parcours ressemble étrangement au sien. De toute évidence un exercice autobiographique, mais ni signé ni daté. Le style ampoulé, l’élégance de la calligraphie, la vétusté du papier, les précisions matérielles et vestimentaires témoignent toutefois de son ancienneté. Un diamant à l’état brut, dont il convient de tailler les facettes pour en exprimer l’éclat. Momo s’y attelle sur-le-champ, une activité dévorante pendant plusieurs mois. Une véritable passion, il se découvre des talents littéraires insoupçonnés.

Les ténèbres de l’errance sont peuplées d’êtres exceptionnels, les parias d’une société sclérosée de certitudes, engluée dans le pognon. Parmi les amis de Momo figure un vieil homme, cultivé comme il en est peu. Taiseux tant sur son passé que sur les aléas qui l’ont réduit à la cloche, il avoue à son jeune confident avoir enseigné la philosophie dans une université renommée. Momo lui donne à lire le texte remanié.

— Tu es doué, mon garçon, affirme Anatole quelques jours plus tard, en hochant la tête. Ça mériterait d’être publié.

— Je n’ai fait que réécrire l’histoire. Je n’ai pas grand mérite.

— Tu n’es pas obligé de dire que c’est la vie d’un autre. Personne n’ira vérifier et l’auteur du cahier ne doit plus être en mesure de te réclamer des comptes.

Rêvant de graver son nom au fronton des écrivains, Titouin hoche la tête.

— Tu sais ce qu’on va faire ? continue le vagabond. J’ai gardé quelques contacts dans le monde littéraire, dont un ami éditeur. Je vais lui faire parvenir ton roman. S’il le trouve à son goût, il l’insérera certainement dans son planning éditorial.

En effet : l’ouvrage remodelé par Maurice connaît un succès notoire. Décroche même un prix littéraire.

Sénéchal a eu une idée de génie pour le dénouement, ce qui lui a sans doute valu de séduire Tellier. Au sommet de sa gloire, Maurice Titouin est la proie de rêves étranges, qui peu à peu se meuvent en cauchemars. Un ectoplasme rôde autour de son lit et l’accuse sans cesse de l’avoir dépossédé de son âme. À peine somnole-t-il que des doigts glacés lui serrent la gorge avec une force inouïe ; sur le point de s’étouffer, il se réveille en sursaut ; la voix lugubre résonne dans la chambre et lui réclame des comptes.

Épuisé de ne pouvoir dormir, les cheveux blanchis et le teint cireux d’un cadavre en sursis, Momo sombre dans la folie et finit par se pendre à la plus haute poutre.

La griffe du fantôme, tel est le titre prometteur et sulfureux choisi en accord avec l’éditeur.

2

— On se demandait quand tu allais arriver !

— Des bouchons à la sortie de Paramé et sur la chaussée du Sillon, des touristes qui roulent au pas pour contempler le paysage au lieu de se garer. Il m’a fallu montrer patte blanche au parking des écrivains. Les donzelles à l’accueil ont mis du temps à dénicher mon nom. Mes fidèles lecteurs me réclament ? se croit autorisé à plaisanter Sénéchal.

Mais ça ne fait rire personne, ni Tellier ni Élodie Namur, sa collègue belge débarquée en Bretagne pour des raisons qu’elle garde mystérieuses. Ni les occupants des stands voisins. La blague est éculée depuis longtemps…

Sénéchal jette un coup d’œil sur son « chef-d’œuvre ». Rectifie la pile avec une fierté évidente. Ça fait drôle, son bouquin dans un salon aussi huppé…

— Tu n’as pas prévu de chevalets ?

— Apparemment, s’agace Tellier. Tu mets un exemplaire debout en façade. Le résultat sera le même.

Fébrile, Gautier rejoint son poste. S’assoit et sort son stylo, prêt à sévir, au taquet. En réalité, c’est son premier vrai salon. Jusque-là, il s’est contenté de quelques dédicaces dans des librairies de quartier, où on lui a annoncé d’emblée qu’il ne fallait pas s’attendre à des miracles. Il s’est retenu : en ce cas pourquoi l’avoir invité… ?

Namur est un pseudo, sa ville natale – elle tait son véritable patronyme. Élodie est pourtant volubile, surtout à propos de ses deux opus qui, à l’entendre, marchent du feu de Dieu. Saint-Malo ? Elle va faire un tabac. Dans son dos, Tellier esquisse une grimace éloquente, Sénéchal opine discrètement.

— Et toi, ça tourne comme tu veux ? feint-elle de s’intéresser.

— Je n’ai pas à me plaindre. J’ai eu l’honneur d’une critique plutôt élogieuse dans la presse.

— Ah bon ? Ouest-France ? Je suis abonnée et je n’ai rien vu.

Il ne relève pas.

— Dis donc, Gautier, tu en es où de ton prochain roman ? s’inquiète Tellier, tout en mettant de l’ordre dans les cartons.

Namur ne lui laisse pas le temps de répondre.

— Eh bien ! Tu ne chômes pas ! Ton bouquin sent encore l’encre fraîche que tu en as déjà entamé un autre ?

— Il est même presque fini. En réalité, il ne me reste à écrire que le dernier chapitre.

— Tu es à court d’imagination ?

— Ce serait plutôt l’inverse. Sous ma plume se présentent plusieurs directions possibles, qui me paraissent toutes intéressantes. J’hésite…

— Je veux bien t’aider si tu es en panne, propose toujours aussi insidieusement sa charmante consœur.

— C’est gentil à toi, mais je suis en mesure d’y arriver tout seul. Le dénouement est l’une des pièces maîtresses de l’architecture romanesque, pontifie-t-il à son tour pour la moquer. Ce serait ballot de se fourvoyer.

Les visiteurs défilent maintenant en flot continu ; beaucoup n’ont rien à cirer des écrivains assignés dans les box ; tout au plus leur accordent-ils un regard comme à des canassons au haras. À se demander ce qu’ils foutent là, si les livres ne les intéressent pas. Sa voisine leur tend au hasard des marque-pages qu’ils acceptent du bout des doigts et sur lesquels ils jettent un coup d’œil fugace avant de les fourrer dans la poche ou de les refiler à leur gamin. Ou tout simplement de les reposer en soupirant. Quelques-uns, sans doute pris de pitié, condescendent à s’approcher.

— Mon dernier roman, annonce Élodie au premier à portée de fusil. Je vous en parle si vous voulez. Sinon, vous pouvez jeter un œil sur la quatrième de couv.

— Le résumé ?

— Ah non ! Il ne s’agit pas d’un résumé. Juste une amorce, une mise en bouche, si vous préférez.

Elle a déjà retourné et glissé le livre sous les yeux de sa « proie ». Guette la moindre expression sur son visage. Sans rien manifester de particulier, la visiteuse remet l’ouvrage sur la pile.

— Et vous, tant qu’à être là ? De quoi il cause, votre bouquin ?

Tellier a briefé Sénéchal au sujet du laïus à débiter.

« C’est à toi de sentir le client. Il y en a avec qui il vaut mieux la jouer discrète. Tu les laisses venir sans les saouler. D’autres, ils ont envie qu’on leur cause. Soit dit en passant, ce ne sont pas forcément ceux-là qui vont acheter. »

Celle-ci fait partie de la première catégorie. Sénéchal se lance dans une brève présentation du synopsis.

— Un jeune miséreux découvre dans un grenier un vénérable cahier écrit à la main…

— Ne me dites pas tout, au cas où je l’achèterais…

— C’est juste le début. Après, ça se complique, vous vous en doutez bien.

— De toute façon, j’ai déjà une pile au pied de mon lit. Même en m’y attelant jour et nuit, je crois bien que je n’en viendrais jamais à bout.

Elle repose l’ouvrage. S’éloigne avec un air de nonchalance dédaigneuse.

— Faudra t’y faire, lui décoche fielleusement sa voisine. Ça ne marche pas à tous les coups.

La matinée s’écoule. Élodie Namur vend cinq exemplaires, des amies charitables – elle réside dans l’intra-muros de Saint-Malo. Chou blanc pour Gautier, dont le moral s’affale comme les voiles à l’entrée du port. Il n’habite pourtant pas très loin, lui non plus, à Paramé.

Arrive l’heure du déjeuner. L’éditeur ne roule pas sur l’or. Afin que les choses soient claires, il annonce d’emblée que lui se contentera d’un casse-dalle au point de restauration. Gautier n’a pas envie de se taper un tête-à-tête avec sa collègue. Crainte justifiée, elle attaque aussitôt :

— Et toi, Gautier, qu’est-ce que tu fais ? Ça te dit de déjeuner ensemble ?

— Gautier n’a pas faim. Je vais me contenter de grignoter un petit truc sur le pouce et de m’aérer un peu.

— Je comprends que tu aies le moral dans les chaussettes, mais il ne faut pas désespérer, glisse-t-elle avec autant de perfidie. Cet après-midi, ce ne seront plus les mêmes visiteurs. Peut-être que tu parviendras à en vendre un ou deux.

— De toute façon, intervient Tellier, j’aimerais bien que l’un d’entre vous reste surveiller la boutique pendant que je vais me ravitailler.

Sénéchal se propose tout de suite.

Les allées et venues s’étiolent. Sénéchal en profite pour jeter un coup d’œil sur la prose de sa voisine. Une écriture compassée, une grammaire « sage », conventionnelle, des phrases avec un sujet et un verbe, et ce qu’il faut de compléments, mais pas trop, une absence de tournures nominales pour donner du peps. Le rythme en devient monotone, mais lui-même soumis au forceps, est-il habilité à juger l’écriture de ses pairs ? Il repose le livre comme s’il venait de commettre un acte répréhensible.

— Oh, zut !

Une voix féminine. Il lève les yeux. Se trouve « nez à nez » avec une croupe tendue sous une robe légère.

— J’espère que je ne l’ai pas abîmé, fait l’inconnue en se redressant, tenant le livre qu’elle a fait dégringoler.

Elle est rouge de confusion. Diable, la charmante apparition…

— Vous ne pouvez pas savoir comme je suis maladroite…

— Vous venez de m’en donner un petit aperçu, il me semble, la taquine Sénéchal d’un ton faussement sévère.

Alors elle regarde l’ouvrage. En décrypte le titre, fronce les sourcils pendant quelques secondes, puis son regard incrédule se reporte sur l’auteur.

— Vous êtes… Dites-moi… Gautier Sénéchal ?

— Jusqu’à nouvel ordre et tant que Dieu me prêtera vie… Le plus longtemps possible, je l’espère.

— C’est donc vous qui avez écrit…

Elle brandit le livre.

— La griffe du fantôme, en effet. À moins que j’emploie un nègre. Pardon… un homme de couleur. Vous avez lu ?

— J’ai adoré.

Comment ne pas être flatté par une si délicieuse personne ? Une admiratrice, de surcroît. Des cheveux blonds, un regard lumineux qui hésite à se montrer audacieux, mais le point d’orgue de son charme, c’est un petit nez pointu et des lèvres délicatement dessinées. La trentaine, mince, pas très grande, une poitrine assez ferme pour ne pas avoir besoin d’être soutenue.

— Je vais vous l’acheter.

— Ne vous sentez pas obligée. Il n’est pas abîmé. Et puisque vous l’avez déjà lu…

— Je l’avais emprunté à la médiathèque, mais je tiens à posséder mon exemplaire personnel, ne serait-ce que pour le relire.

— En ce cas…

— Vous pouvez me le dédicacer ?

— Avec grand plaisir. À quel nom ?

Elle hésite.

— Laura.

Elle feint une ingénuité amusante. Il a envie de savoir qui elle est.

— Je ne mets pas le nom de famille ?

— Ah non ! Certainement pas.

C’est au tour de Gautier d’être intrigué.

— Pourquoi donc, si je peux me permettre ?

— Parce que j’ai trop honte. Je vous dois combien… ?

— Vous êtes ma première cliente à Saint-Malo. Accordez-moi le plaisir de vous l’offrir.

— Non… Vous allez croire que je vous ai forcé la main. Et puis que va dire le libraire au moment de faire ses comptes ?

— Ce n’est pas le libraire, mais mon patron. Il me doit un certain nombre d’exemplaires hommages, comme on dit dans le jargon de l’édition. Il en aura un de moins à me fournir.

Elle soupire. Apparemment très gênée.

— Je vous assure que ça me fait plaisir, réitère-t-il en soignant la dédicace.

« À Laura,

De l’art de devenir un écrivain célèbre à travers l’histoire d’un inconnu. »

Il hésite sur l’adverbe : Cordialement, Amicalement ? Trop impersonnels… Tendrement ? Ridicule et inapproprié. Affectueusement ? Ouais, pas mal… Saint-Malo, la date, la signature. Il lui tend le livre. Elle consulte aussitôt ce qu’il a écrit. Ses yeux bleus s’attardent dans les siens.

— C’est vraiment très gentil…

— C’est sincère. Pour information, je travaille sur un second roman.

— C’est vrai ? C’est pour quand ?

— La date de parution n’est pas encore fixée. Mais si je suis réinvité à Saint-Malo l’année prochaine, je serai certainement en mesure de le présenter.

— En ce cas, vous pouvez compter sur moi pour vous rendre visite, mais celui-là, je l’achèterai.

De toute évidence, elle n’a pas envie de s’en aller. Lui, qu’elle parte.

— Il faut que je file. Je vous ai assez importuné comme ça.

— Aucunement. Les écrivains ont besoin de rayons de soleil dans la grisaille de leur solitude. Vous serez celui d’aujourd’hui, pontifie-t-il avec onctuosité.

Pathétique… Elle hoche la tête avec un air faussement appréciatif. Son regard luit d’ironie.

— Je ne pensais pas que la vie d’un écrivain puisse être si ténébreuse, bien au contraire même. Vous ne me paraissez pas trop malheureux. Mais je me trompe certainement…

Entrant dans le jeu, elle prend une pose déclamatoire après avoir remonté sa mèche d’un index « précieux » :

— Les affres de l’accouchement sans péridurale… Tant qu’il ne faut pas recourir à une césarienne pour donner vie à son œuvre.

Faussement naïve, pense Sénéchal, ou elle se paye ma tête. Elle s’attarde quelques secondes. Il est aussi emprunté qu’elle.

— À l’année prochaine donc, murmure-t-elle en reculant sans le quitter des yeux.

Puis une soudaine volte-face, elle disparaît, au moment précis où revient Tellier.

— Une cliente, Gautier ?

— En quelque sorte. Je me suis permis de lui offrir mon roman. Tu le défalqueras de ceux que tu me dois.

— À ce train-là, on n’est pas près de faire fortune, ni même d’amortir le prix de l’emplacement…

3

Encore sous le coup de l’émotion, Gautier décide finalement de ne pas rester le ventre vide jusqu’au dîner. Franchissant les remparts par la porte Saint-Vincent, il pénètre dans l’intra-muros. Il s’installe dans la première brasserie sur la gauche, le Lion-d’Or, l’un des restaurants les plus classes de la double enfilade dans la rue longeant les remparts – à Saint-Malo, les quidams ne risquent pas de crever de faim. Ni de soif, d’ailleurs, malgré les nombreux gosiers à abreuver. Il commande des moules-frites et un pichet de vin blanc. Les moules marinières sont délicieuses, les frites sont des frites ; s’il est bien frais, le vin est un peu suret.

Il range soigneusement les coquilles dans la petite marmite quand s’attable face à lui une élégante d’un âge avancé, dont le caniche se met aussitôt à fouiner sous la table. Pourvu qu’il pisse pas sur mes godasses… pense-t-il en le repoussant du pied, ce qui fait couiner la bestiole et froncer les sourcils de sa maîtresse. Elle commande un café gourmand, s’intéresse enfin à son vis-à-vis, remarque son badge, qu’il a eu soin de garder en évidence.

— Vous êtes au salon ?

Elle remonte d’un cran dans l’estime de Sénéchal.

— En effet, je suis écrivain.

— Je peux voir ? Gautier Sénéchal… Connais pas. Qu’est-ce que vous écrivez ?

— Des romans.

— Quel genre ?

— Les libraires ont du mal à me classer. Moi-même, j’hésite à étiqueter ma production. J’oscille entre le récit sociétal et le fantastique teinté de références historiques, avec des nuances de poésie.

La cuiller suspendue, la bouche entrouverte, elle le dévisage d’un air ahuri.

— Eh bien… Rien que ça ! Vous en avez écrit beaucoup ?

— Quelques-uns. Celui qui marche le mieux, c’est le dernier. La griffe du fantôme…

— Waouh… Ça doit flanquer la trouille, une histoire comme ça…

— Tout réside dans l’art de doser l’angoisse. C’est l’histoire d’un gamin…

— Germaine ! gouaille de la rue une voix impérieuse. On ne devait pas se retrouver devant le manège… ?

Une rombière du même acabit se profile sur le trottoir en façade de la terrasse ; faisant trembler les verres, elle faufile tant bien que mal sa croupe replète entre les tables serrées.

— Je t’y attendais, mais je ne t’ai pas vue. Chouquette avait soif, alors j’en ai profité pour venir déjeuner et lui donner un peu d’eau. Mais tu peux te joindre à nous si tu veux. Figure-toi que monsieur est écrivain et il me parlait de son dernier roman. Gautier Maréchal, tu connais, toi ?

— Sénéchal, rectifie l’intéressé. Mais j’ai fini, je vous libère la place bien volontiers…

Sympa mais envahissante, la vioque aux cheveux bleutés. Retour au salon.

Une queue impressionnante piétine devant le chalet qui sert de guichet. À l’intérieur, c’est la foule. Les admirateurs s’agglutinent autour des « vedettes ». Devant le Verbe Émancipé, c’est beaucoup plus fluide. Un visiteur s’intéresse au livre de Sénéchal. Élodie l’intercepte derechef en lui glissant l’un des deux siens sous le nez. Tout en s’installant, Gautier lui décoche un regard noir. Moment de flottement…

— J’expliquais à monsieur que nous étions une petite maison d’édition, mais que notre premier souci était de viser la qualité, se justifie-t-elle.

L’homme sourit.

— N’est-ce pas le premier souci de tous les éditeurs… ?

Elle est incorrigible, Namur.

— Détrompez-vous. Certaines maisons publient tout et n’importe quoi pour se faire du fric sur le dos des lecteurs. Je ne vous parle pas des écrivains à compte d’auteurs…

Sénéchal juge opportun de prendre le relais.

— Vous avez eu le temps de lire la présentation ?

— J’étais rendu à la moitié avant que madame n’intervienne… Ce cahier, c’est une histoire vraie ?

— En partie… Il m’est arrivé en effet de découvrir le journal intime d’un lointain aïeul dans le grenier familial, brode-t-il. Une émotion rare, qui m’a donné l’idée d’exacerber le sujet. Je ne manque pas d’imagination.

— Je ne vous connais pas.

— C’est mon premier roman, mais j’en ai un second en chantier. Vous voulez tenter l’expérience ?

Le visiteur se laisse convaincre.

— La dédicace, le prénom ?

— Vivien.

— Je mets Amicalement, précise Gautier. Je considère qu’entrer dans l’univers d’un auteur suppose une confiance proche de l’amitié.

Sa voisine soupire ostensiblement.

— Je vous dois combien ?

— À moi, rien du tout. C’est mon éditeur qui encaisse. Tu peux venir, Jacques ?

Sénéchal a le tact de ne pas jubiler, mais il n’a aucune raison non plus de masquer sa satisfaction.

— Dis donc, ça t’a réussi d’avoir sauté le repas… marmonne Élodie.

— C’est toujours ça de pris. Je ne serai pas bredouille.

En réalité, ni l’un ni l’autre ne feront un score remarquable. De quoi sauver l’honneur, tout au plus.

À proximité du château construit par les ducs de Bretagne, la place Chateaubriand est l’endroit de rassemblement à la fermeture du salon. La faune littéraire se répartit par maison d’édition, les tables étant réservées par les fringantes attachées de presse – essentiellement des jeunes femmes en effet, qui ont à cœur de soigner leurs champions – ce dont certains abusent allégrement, flattés au bout du compte d’avoir une secrétaire à leur service. Les petites structures ne peuvent se permettre une pareille largesse…

Sénéchal ne connaît personne dans cette fourmilière intellectuelle où l’on parle haut, où le débutant interpelle sans vergogne la pointure confirmée comme un ami de longue date. Sur les pourtours de l’arène, les badauds se repaissent de la joute, s’extasient.

— Tu es sûre que c’est lui ?

— Puisque je te le dis. Il était déjà là l’année dernière. Vachement sympa, d’ailleurs. C’est pas comme l’autre…

La suite se perd dans le brouhaha. Gautier s’assoit sur une chaise à un coin de table. Les serveurs slaloment en portant leur plateau avec une dextérité déconcertante.

— S’il vous plaît ?

— J’arrive, j’arrive…

Il lui faut patienter un bon quart d’heure avant de pouvoir commander un demi – une IPA, tant qu’à faire, la bière à la mode –, tout autant pour être servi.

— Par contre, je vais vous demander de régler tout de suite. Vous comprenez, avec tout ce monde.

Sénéchal jouit de l’instant présent, encore incrédule d’avoir intégré la prestigieuse assemblée. Soudain, il aperçoit une silhouette de dos, à quelques mètres de lui. Il ne rêve pas, sa première cliente ! Il ne peut résister au plaisir de l’appeler par son prénom. Elle ne réagit pas. Il se lève avec son verre à la main et s’approche d’elle. L’appelle de nouveau. Cette fois, elle l’a forcément entendu, et pourtant… Il lui effleure l’épaule.

— Je ne me trompe pas ? Vous êtes bien la demoiselle qui n’a pas voulu me dire son nom ce matin ? Laura, si mes souvenirs sont bons ?

— Monsieur Sénéchal ! Quelle bonne surprise…

— Vous vous promenez, je suppose ?

— Oui… En réalité, une amie m’a donné rendez-vous, mais je pense qu’elle m’a oubliée ou qu’elle a eu un empêchement.

— Je vous offre un pot ?

— Vous m’avez déjà fait cadeau de votre livre tantôt. Vous ne croyez pas que ce serait plutôt à moi de vous inviter ?

— Je vous en prie… Je vous ai dit que ça ne me coûtait rien.

— Vous êtes avec vos confrères. Je vais me sentir affreusement mal à l’aise…

— Pourquoi donc ? Les écrivains sont des gens comme les autres. Nous avons simplement la chance d’exercer notre passion et le plaisir de rencontrer nos lecteurs.

Il marque une pause.

— Et encore plus nos lectrices, surtout quand elles sont charmantes…

Hardiesse pitoyable… De nouveau flotte la même lueur amusée dans le regard de la jeune femme.

— De toute façon, je suis seul. Vous ne dérangerez personne et si votre amie arrive, nous la verrons tout de suite.

— Ce ne sera pas la première fois qu’elle me fait faux bond, une véritable tête en l’air.

Entretemps, une table s’est libérée. Ils s’installent face à face.

4

Un long silence gêné, éloquent. Des regards qui n’osent encore. C’est la jeune femme qui baisse les yeux la première.

— Ça me fait tout drôle d’être là…

— Pourquoi donc ?

— En compagnie d’un écrivain. Dont j’ai adoré le livre de surcroît.

C’est trop beau pour être vrai. A-t-elle vraiment lu le roman ?

— Quel passage avez-vous préféré ?

Elle n’hésite pas une seule seconde.

— Quand Momo rencontre Anatole. Votre vieux philosophe est un personnage terriblement attachant.

— Le dénouement ne vous a pas… choquée ?

— Je ne vois pas pourquoi ?

— Je ne sais pas, ce fantôme qui traque la nuit le jeune homme sous prétexte que celui-ci lui aurait volé son histoire.

— Il fallait des événements puissants pour boucler l’intrigue.

Elle n’a pas menti, elle a vraiment lu La griffe du fantôme.

— Vous devez être une lectrice assidue, pour développer un sens de l’analyse que vous envieraient nombre de critiques littéraires.

— Moi ? Je suis une parfaite béotienne, mais il est vrai que j’adore bouquiner. Pour être franche, j’ai quand même eu un pincement au cœur quand vous amenez votre héros à se pendre. Le pauvre Momo…

— Et l’écriture ? Le style, si vous préférez.

— Puisque j’ai décidé d’être franche, autant aller jusqu’au bout. On devine que c’est votre premier roman. Je suis persuadée que vous allez acquérir de l’expérience et que cela se ressentira déjà dans le second.

Le serveur lui apporte le café et un second demi pour Sénéchal. Avant qu’il n’ait le temps de réagir, elle sort le porte-monnaie de son sac à main.

— Voilà que je me fais entretenir par l’une de mes lectrices…

— C’est si désagréable ?

— Un peu gênant quand même. En tout cas, ce n’est pas dans mes habitudes.

Elle réfléchit en touillant son café.

— Quand vous avez commencé à écrire l’histoire de Titouin, vous aviez prévu de l’amener à se suicider ?

— À mon tour d’être honnête… Non. J’étais même embarrassé pour clôturer le récit.

Elle hoche la tête d’un air entendu.

— Au demeurant, si votre intention était de créer un effet de surprise, c’est réussi. Au risque de passer encore pour une naïve, je m’imaginais que les romanciers commençaient par établir le dénouement. Je croyais même qu’ils construisaient le scénario en amont et concevaient en dernier lieu les personnages chargés de donner vie aux événements.

— Certains auteurs procèdent de cette façon, et c’est sans doute eux qui ont raison. Moi, je suis trop fantasque pour m’imposer une telle rigueur. Trop indiscipliné. Je laisse vivre mes protagonistes au gré de mon inspiration, je découvre en leur compagnie ce qu’ils font.

Elle secoue la tête d’un air dubitatif.

— Et ils vous imposent aussi leur histoire tant qu’à y être ? Tutt, tutt… Que vous le vouliez ou non, l’écrivain reste le maître d’œuvre, celui qui tient les fils des marionnettes qu’il a conçues.

Elle sirote son expresso, il lampe sa bière à petites gorgées, essuie sa moustache d’un index rapide.

— Et votre second roman ? Vous ne voulez pas m’en toucher deux mots ?

— C’est encore trop tôt.

— Vous avez quand même le canevas, le synopsis – c’est comme ça qu’on dit, n’est-ce pas ?

— J’ai les grandes lignes en effet. J’arrive bientôt au terme de la première mouture.

— Vous voyez… Je vous en prie, faites-moi plaisir.

— N’insistez pas. Raconter mon histoire reviendrait à la fixer, alors qu’elle va certainement être modifiée de fond en comble. Jusqu’au bout, rien n’est immuable chez moi. Je ne sais pas par exemple quel en sera le dénouement. Vous devrez patienter tant que le livre ne sera pas sorti.

Soudain, le regard de Laura se fixe au-dessus de son vis-à-vis. Elle ne l’écoute plus. Il se retourne.

— Quelle bonne surprise… s’exclame Tellier.

Lui aussi tombe aussitôt sous le charme de la jeune femme. Gêné comme s’il se sentait en faute, Sénéchal se croit obligé de se justifier. D’effectuer les présentations.

— Une amie… Jacques Tellier, mon éditeur.

Laura lui adresse un sourire crispé – n’apprécierait-elle pas le personnage ?

— Vous êtes une lectrice de mon ami Sénéchal, je suppose ?

Elle ne répond pas, finit son café. Se lève.

— J’espère que je ne vous chasse pas ?

— Nullement, mais j’ai assez enquiquiné monsieur Sénéchal comme ça.

Elle quitte la table. Gautier la rattrape avant qu’elle ne s’éloigne.

— Ne partez pas déjà, je vous en prie…

— Je vous abandonne à vos obligations professionnelles.

Il hésite, aussi empoté qu’un adolescent.

— Je ne sais rien de vous.

— Oh, il n’y a pas grand-chose à savoir. Je suis une femme tout ce qu’il y a d’ordinaire.

— Je ne vous crois pas… Au risque de vous paraître ridicule, j’aimerais poursuivre une discussion aussi intéressante…

De la poche intérieure de son veston, il extirpe une carte de visite.

— Si je peux me permettre…

Elle jette un coup d’œil sur le rectangle de bristol avant de le glisser dans la poche de son cardigan.

— Serait-ce abuser que de vous demander vos coordonnées ?

— Non, bien sûr… Attendez.

Elle fouille dans son sac avec fébrilité.

— Vous voyez bien que je suis une bonne femme ordinaire. C’est le bazar… Il va être temps de faire un peu de ménage. Non, je ne retrouve pas mes cartes de visite. J’ai dû les laisser chez moi, ou je n’en avais plus.

— J’ai un calepin. Vous voulez une feuille pour griffonner votre téléphone ?

— Rejoignez votre patron, je vous appellerai.

— Vous me promettez ? insiste-t-il lourdement.

— Je ne vous garantis rien. Sinon, nous nous reverrons l’année prochaine pour votre second roman.

Cette fois, elle part pour de bon. La mine contrariée, Sénéchal revient à la table où son éditeur a pris la chaise de la jeune femme.

— Charmante, ton amie… se permet Tellier avec une moue éloquente.

Sénéchal hausse les épaules. Il lui en veut d’avoir tout gâché.

— Tu la connais depuis longtemps ?

— Oui, depuis cet après-midi, grommelle l’écrivain.

— Je trouvais bizarre aussi qu’elle dise « monsieur » en parlant de toi. Excuse-moi d’avoir débarqué comme un emmerdeur, je ne pouvais pas deviner.

— Rien de grave… Elle avait aimé mon bouquin. C’est tout à fait par hasard que nous nous sommes retrouvés ici tout à l’heure. Tu prends quelque chose ?

Avant que Tellier ne réponde, il fait signe au serveur qui transite dans son champ de vision.

— Une pression comme toi, commande l’éditeur. Mais c’est moi qui régale.

— Laura a déjà payé ma bière.

— Eh bien, tu ne perds pas de temps. Tu ne la connais que depuis aujourd’hui et tu la désignes déjà par son prénom ? Et elle te paye à boire…

5

À charge à chacun de régler son repas, ils ont prévu de dîner tous les trois au Brise-Larmes, un restaurant donnant sur la chaussée du Sillon, en allusion aux brise-lames qui la protègent des assauts des vagues. Élodie les attend devant l’entrée. Elle s’est refait une beauté, espère de toute évidence qu’on lui en fasse le compliment, mais comme aucun ne semble sensible à son charme, elle leur fait remarquer qu’elle a changé de tenue.

— J’ai mis quelque chose de plus chaud. Avec le vent, les soirées sont fraîches, ce serait ballot de passer ma journée de demain à éternuer et à me moucher devant mes lecteurs.

Sénéchal est perdu dans ses pensées. Tellier ressasse la maigreur du bilan de cette première journée. La grande salle est essentiellement occupée par les acteurs du salon.

— Je ne suis pas sûre que nous soyons idéalement placés, ronchonne l’écrivaine.

— Je ne sais pas ce qu’il te faudrait de mieux, s’étonne Tellier. T’as vu la vue ? Imagine les corsaires qui prenaient le large de ces côtes fabuleuses.

— Non, je parle du salon. On est trop loin de l’entrée. Les visiteurs ont déjà été sollicités à maintes reprises avant de parvenir jusqu’à nous. Ils ont épuisé le budget qu’ils avaient prévu…

— De toute façon, tant que les organisateurs n’auront pas compris que l’accès devrait être gratuit…

— Assurément, abonde Sénéchal. Imaginez un couple obligé de débourser une trentaine d’euros pour avoir le droit d’accéder au temple, ils n’ont plus de sous pour acheter des bouquins.

— Ce n’est pas faute d’avoir protesté, intervient Tellier, mais on nous répond que c’est un forfait qui donne accès aux conférences et aux projections, à tout ce qui se passe sur le site. Ce n’est pas faux non plus.

— Ils n’ont qu’à dissocier les deux. Sans vouloir faire injure à la sacro-sainte littérature, un salon ce n’est rien d’autre qu’un supermarché où l’on vend des bouquins. Tu ne payes pas à l’entrée d’un magasin quand tu vas faire tes courses.

Une serveuse au profil type passe prendre leurs commandes. Le resto est réputé pour ses fruits de mer. Les plats sont à la hauteur du décorum et de la vue. Élodie en oublie de jérémier, Tellier a le verre facile, Sénéchal ne parvient à écarter de ses pensées la jeune femme de l’après-midi. Sa collègue finit par s’indigner de son silence :

— Tu rêves ? Ou, c’est notre compagnie qui t’insupporte ?

— Je crois savoir ce qui préoccupe notre ami, ironise l’éditeur. Une silhouette blonde plutôt bien fichue, avec un petit nez pointu. Elle s’appelle comment déjà, ta nouvelle groupie ?

— Ce n’est pas du tout ce que tu crois, je réfléchissais à mon prochain roman. C’est toi-même qui m’as relancé aujourd’hui.

— C’est vrai que tu es intarissable. Une machine à écrire… On peut savoir ? demande Namur.

Gautier adopte un air mystérieux, en plissant les paupières.

— J’aurais trop peur que tu me piques mon idée…

Élodie saute à pieds joints dans le piège.

— Alors, là ! Si tu crois que j’ai besoin de toi pour trouver mes sources d’inspiration…

— Je plaisantais… Je sais bien qu’une romancière de ton talent ne s’abaisserait pas à tremper sa plume dans l’encrier d’un modeste écrivaillon.

Le repas se déroule dans cette guéguerre bon enfant, arbitrée par Tellier qui se fend quand même pour payer le vin. Élodie Namur bâille ostensiblement. Elle ne loge pas à l’hôtel.

— Je suis crevée, je vais rentrer me coucher. Les visiteurs ne se rendent pas compte combien c’est épuisant, les salons.

Sénéchal ne rate pas une si belle occasion d’une nouvelle pique.

— À qui le dis-tu ! Des heures à voir passer des gens qui ne vous regardent même pas, qui se payent même le culot de venir vous demander où se trouvent les têtes d’affiche…

Tellier a compris le jeu de son poulain.

— Je vais faire un tour dans la ville close. Je me suis laissé dire qu’il y avait de jeunes auteurs talentueux en quête d’éditeurs. Ce sera peut-être l’occasion de relever le niveau de mon écurie…

Lui aussi assure qu’il plaisante…

Sénéchal n’a qu’une envie : se retrouver seul pour faire le point. Il emprunte le large trottoir le long de la digue qui domine la plage du Sillon. Baguenaude. S’arrête, hume l’air du large. La marée est haute, la houle installe cette ambiance sonore si particulière, berceuse mélancolique. Les vagues se vautrent entre les troncs fichés en haut de la plage, des brise-lames dressés comme une armée de soldats imperturbables. Un site qu’il fréquente depuis sa plus tendre enfance. Paramé, plusieurs générations d’armateurs dont il n’a pas lieu d’être fier : comme nombre de prestigieux Malouins, les Sénéchal ont fait fortune dans le commerce triangulaire, la traite négrière pour parler sans détour. Il a hérité de la grande bâtisse familiale, érigée au XVIIIe siècle dans l’impasse Gustave Flaubert, un nom prédestiné pour un littérateur. Lui-même se sent investi de la mission de perpétuer la lignée, mais encore devra-t-il dénicher le giron digne d’en assurer la procréation.

Laura, qu’elle s’appelle. Sa nostalgie le ramène à cette charmante apparition. Sans être un coureur invétéré de jupons, Gautier n’a jamais entretenu de liaison durable. En fait, il est de tempérament plutôt solitaire. Farouche à se préserver un jardin secret, qu’il estime trop étroit pour être partagé. Où, en réalité, il se sent accessible. Fragile. S’il est fier d’être écrivain depuis l’instant où il a tenu son roman entre ses mains, il n’a qu’une piètre image de sa petite personne. Une adolescence compliquée, avec des parents qui ne manquaient jamais une occasion de lui rappeler que le patronyme des Sénéchal impliquait des sacrifices, une ligne de conduite irréprochable, le respect d’un certain nombre de valeurs, dont il n’est jamais parvenu à obtenir l’exacte définition. Dont eux-mêmes n’avaient qu’une idée plutôt nébuleuse.

Il ne sait rien de cette femme et elle s’est pourtant installée en quelques heures dans sa zone de confort, au point d’en être indélogeable. Une grande lectrice assurément, sans doute amatrice d’une littérature autrement brillante que celle d’un minable Sénéchal, édité dans une obscure maison qui porte l’enseigne prometteuse du Verbe Émancipé. Émancipé de quoi d’ailleurs ? Des grands maîtres dont beaucoup de parvenus feraient bien de s’inspirer avant de prétendre s’en libérer ? « Le carcan de la littérature classique », alléguait effrontément l’un de ces nouveaux croisés de la plume, sans doute conscient de ne jamais leur arriver à la cheville.

Et pourtant, Laura affirmait avoir adoré La griffe du fantôme – c’était si tentant de la croire… À condition d’oublier les lueurs ironiques dans la prunelle de ses yeux lumineux. Elle avait dû avoir pitié de lui au moment de récupérer le livre tombé de la table.

Il réfléchit. La fonction d’écrivain paraît sacrée aux yeux de la jeune femme. Elle a lu son roman, cela ne fait aucun doute, mais de là à déclarer l’avoir adoré… sinon pour lui faire plaisir ? À preuve, elle a profité de l’arrivée de Tellier pour se défiler à deux reprises. Comme ce simulacre de fouiller dans son sac à main, puis de refuser de lui transmettre ses coordonnées. Pauvre pomme, d’avoir cru une seule seconde qu’il la reverrait…

Sénéchal pousse ses pas un peu plus loin. Il soliloque en opinant du chef, se prenant lui-même à témoin de sa crédulité. Les promeneurs se retournent sur son passage. Encore un illuminé. Foulard effiloché autour du cou, jean délavé et avachi, parfois un chapeau ridicule, ils sont quelques-uns à jouer les originaux lors de chaque édition des Étonnants Voyageurs. Celle de 2020 n’y déroge pas…

Les grands oiseaux sont en quête d’un abri pour la nuit. Dans l’agonie du jour, ils offrent aux spectateurs émerveillés un ballet virevoltant, ponctué de criaillements lugubres. Une parade funèbre ? Plus hardis, les goélands se posent sur les blocs du parapet, à proximité de ces intrus dont ils n’ont aucune crainte. Ils hochent le bec avec véhémence pour leur intimer de dégager de leur territoire.

Sans s’en rendre compte, Sénéchal est bientôt rendu à l’extrémité de la digue. Pas très loin de son domicile en fait, mais il a préféré l’hôtel pour accentuer l’illusion d’appartenir à la caste privilégiée, l’immersion totale… À l’Abri des Embruns n’est pas l’établissement le plus luxueux de Saint-Malo, mais tout à fait convenable, avec vue sur la plage de la Hoguette – la petite Huguette, plaisantaient les ados du quartier dont il faisait partie, en allusion à la paillarde1, accompagnant les grivoises paroles d’un mime éloquent.

Il fait de plus en plus frais. Namur avait raison, il se sent lui-même épuisé. Il est temps de rebrousser chemin. Au moment où il se retourne, une silhouette disparaît dans la rue Joseph-Loth, perpendiculaire à la chaussée du Sillon. Une vision fugace, et pourtant il jurerait qu’il s’agissait de cette femme qui l’obsède…

Mon pauvre vieux, te voilà sujet à des hallucinations. Il est temps d’aller te coucher avant de trousser la prochaine passante un peu gironde qui va se profiler dans ton champ de vision.

1. Chanson de corps de garde en vogue à l’époque.

6

Toute la journée du lendemain, Sénéchal se surprend à scruter la foule des visiteurs. À y chercher une silhouette, dont les contours s’estompent à force de s’escrimer à la dessiner. Son téléphone ne le quitte pas, à portée de main, ou dans la poche s’il est amené à bouger de sa chaise…

En tout et pour tout, il vendra cinq exemplaires. Pourra-t-il un jour vivre de sa plume ? Il ne se fait guère d’illusions, ils ne sont qu’une infime minorité à y parvenir et encore, chichement pour la plupart. Il est prof. Professeur de lettres modernes, s’il vous plaît. Un fonctionnaire à l’avenir tracé comme une longue ligne droite sans surprise, à moins de tabasser un élève ou de violer l’une des péronnelles qui lui font du gringue avec des minauderies langoureuses, et des décolletés qu’elles voudraient provocants, mais où ne nichent encore que de chétives colombes. Il enseigne au collège Chateaubriand, boulevard Villebois Mareuil. À Saint-Malo, il n’est pas un lieu qui n’entretienne un rapport avec le fameux Vicomte – il est vrai que l’île du Grand Bé, au nord-est des remparts, a l’insigne honneur d’héberger le tombeau du prestigieux écrivain. Bucolique et maritime s’il en était, François-René de Chateaubriand avait souhaité reposer sur ce caillou à proximité des côtes malouines « pour n’y entendre que la mer et le vent ». Son vœu a été exaucé. Il est servi les nuits de grande tempête.

Sénéchal ne développe que peu d’atomes crochus avec ses collègues, dont certains s’étonnent qu’il trouve le temps d’écrire et d’assurer « normalement » ses cours.

« Tes élèves savent que tu écris ? »

« La griffe du fantôme, mon Dieu… Tu n’as pas peur de t’attirer des ennuis avec un titre pareil ? »

Il y a même eu une collègue, « fonctionnarisée » de la racine des cheveux jusqu’au bout des ongles, à lui reprocher de ne pas avoir pris un pseudo :

« Tu comprends, Gautier, à travers tes écrits, c’est un peu la réputation de notre profession tout entière qui est en jeu… »

Il a répondu qu’il avait pour projet d’écrire un bouquin de cul. Et sans pseudo.

Laura ne donne pas signe de vie. Envolées les illusions. Pour essayer de l’oublier, il s’oblige à griffonner des bribes du dénouement de son prochain roman. Sous l’œil ironique de sa voisine.

— En panne ? C’est pas pour dire, mais un salon, ce n’est pas le lieu idéal pour se concentrer. Pour ma part, j’ai besoin d’un silence absolu.

— C’est normal quand on a du mal à écrire.

Triste journée, il renonce au dîner avec ses deux collègues. Pas envie des regards narquois de Tellier. Des allusions perfides de Namur, qui aimerait bien savoir…

« Et alors, ton admiratrice ? »

Dès la fermeture, il leur annonce qu’il se contentera d’un jambon beurre et d’un demi dans le premier bistrot venu. Tellier n’apprécie pas particulièrement son autrice, et l’idée de se la coltiner en tête-à-tête ne l’enchante guère.

— Merci du cadeau, glisse-t-il à Sénéchal pendant qu’elle est aux toilettes.

— Ouais, excuse-moi. Un petit coup de blues, besoin de faire le vide…

— Le moral dans les chaussettes ?

— Un peu, oui. À côtoyer ces cadors venus du monde entier, je prends conscience de n’être encore qu’une petite merde, si tu vois ce que je veux dire…

— Prends ton temps… N’essaie pas de gravir les marches quatre à quatre. Tu n’en es encore qu’à ton coup d’essai et ça ne marche pas si mal. De toute façon, c’est au second roman que les écrivains doivent faire leurs preuves, même ceux qui ont connu un premier succès.

— Que ma muse t’entende. Ne t’inquiète pas. Demain ça ira mieux, après une bonne nuit de sommeil.

L’esplanade devant le château bruit toujours de la même agitation. Un nouveau restaurant, au hasard. Les tiroirs-caisses tintent sans discontinuer ; harassés, les serveurs restent obligés de se montrer aimables. Un steak-frites et un pichet de bordeaux, puis un ballon de cognac pour se remonter le moral. Élodie Namur arrive, accompagnée d’un couple et d’un homme – certainement son mari vu l’empressement avec lequel ce dernier lui avance une chaise. Ce n’est pas une sinécure d’être l’époux d’une écrivaine, l’inverse n’est pas plus confortable.

Sénéchal aurait aimé passer inaperçu, mais sa collègue l’a repéré, parle de lui à ses amis qui le détaillent à distance avec des hochements éloquents, comme si elle leur présentait une bête curieuse. Il serait curieux de connaître le « panégyrique » qu’elle dresse de lui. Il esquisse un sourire convenu. Leurs regards se détournent.

Retour à l’hôtel. Des nuages rougeoyants se déploient au-dessus du fort national. Annonciateurs de pluie, paraît-il. Un temps maussade convaincra peut-être les promeneurs à se réfugier sous le chapiteau.

L’alcool l’assomme aussitôt. En revanche, il se réveille au milieu de la nuit, la bouche pâteuse, englué dans un cauchemar de la même teneur que ceux qui ont hanté Momo Titouin.

Ce n’est d’abord qu’une silhouette diffuse, mais terriblement inquiétante, bien fichue pour autant qu’il puisse en juger puisqu’il ne la voit que de dos, penchée en avant ; par contre, il distingue l’ourlet de sa culotte noire sous le mince tissu imprimé. Elle se redresse avec son livre, lui demande s’il en est l’auteur. Il la reconnaît aussitôt, Laura.

— Oui, c’est moi qui l’ai écrit. Vous avez aimé ?

—C’est nul, mon pauvre chéri. Nul à chier !

Une véritable baffe en pleine gueule.

— Vous pouvez m’expliquer ?

— Au niveau des idées, passe encore. Mais c’est l’écriture. Mon Dieu, l’écriture… Ton style est suranné, dépassé, obsolète, désuet, galvaudé…

La kyrielle d’adjectifs étire une litanie incendiaire. Les lèvres de la jeune femme se déforment en une grimace hideuse pour cracher chaque terme, ses yeux flamboient comme des escarboucles injectées de sang. Puis un silence terrifiant. Juste le temps de reprendre son souffle.

— Tu sais ce que tu vas faire ?

Vaincu, il secoue la tête d’un air navré.

— Tu vas te dégoter vite fait quelqu’un qui sait écrire pour remanier ton prochain scénario.

Sénéchal se redresse sur sa couche. Il ne parvient à s’extirper de son rêve. C’est l’histoire de Maurice Titouin que son inconscient vient de lui resservir. Une autre histoire également, plus ancienne, dont sa mémoire refuse de se souvenir.

Le ciel n’a pas menti. La tempête se déchaîne à la faveur de la nuit. Gautier se poste à la fenêtre. Les bourrasques hurlent dans la baie, les vagues se fracassent contre la digue, les geysers éclaboussent la chaussée. Les derniers promeneurs filent en hurlant et en levant les pieds au-dessus des flaques.

Décidément, le cognac ne lui vaut rien de bon. Des aigreurs fielleuses, il soulage sa vessie, écluse un verre d’eau et se remet sous la couette. Il s’abîme dans des somnolences encore peuplées de spectres évanescents.

Arrive le matin du troisième jour. Alors qu’il se faisait une fête de participer à ce prestigieux salon, il se sent désabusé. Un psychologue affirmait que les rêves ne sont jamais entièrement gratuits. Ils puiseraient leur substance dans les frustrations larvées dans le subconscient. Fantasme d’acquérir la célébrité, angoisse de ne pas en avoir les capacités, n’est-ce pas son souci permanent ?

Dans la salle du petit-déjeuner, Tellier constate tout de suite que cela ne va pas mieux. Il a le tact de ne pas s’en inquiéter quand Sénéchal pose son plateau face à lui.

— Je vois que tu as retrouvé l’appétit.

— Si on veut… Je me suis acoquiné avec un cognac avant d’aller me coucher et mon estomac m’a fait la gueule une bonne partie de la nuit.

— Ça t’apprendra à fréquenter n’importe qui.

Gautier ne peut gommer une moue excédée quand son croissant s’émiette au lieu de s’ouvrir docilement pour la confiture. Conscient de sa muflerie, il esquisse un pâle sourire, se fend d’un minimum d’affabilité.

— Bien dormi, toi ?

— Ça va, j’avais du sommeil en retard, répond Tellier.

Ils petit-déjeunent en silence. Au bout de quelques minutes, l’éditeur se croit obligé de meubler.

— Un vrai temps de salon, si tu veux mon avis. Beaucoup de visiteurs attendent le troisième jour pour effectuer leurs achats.

Le ton n’y est pas, hormis l’intention de lui remonter le moral.

— J’ai une question à te poser, Jacques, et je voudrais que tu me répondes franchement.

— Diable, te voilà bien sérieux… Je t’écoute.

— Qu’est-ce que tu penses sincèrement de mon roman ?

— Tu ne crois pas que c’est une question idiote ? Si je ne lui avais pas trouvé des qualités, je ne l’aurais pas édité.

— Oui, certes, mais le style, les tournures…

— Il faut que tu comprennes un truc, mon vieux. Ceux qui achètent un livre ne l’ont pas lu. C’est une évidence crasse, mais qui justifie toute l’attention que nous devons attacher au visuel, au titre et à la quatrième de couv. Le style, la plupart des lecteurs n’en ont rien à secouer. Le plus important dans un roman, c’est l’histoire, l’intrigue, le suspens. Un savant dosage entre les sentiments et les péripéties, les rebondissements. Quelques scènes de sexe ne gâchent rien, à condition de ne pas s’égarer dans la complaisance et la vulgarité. Des fausses pistes non plus, sans en abuser. Pour te répondre sincèrement, puisque tu me l’as demandé, La griffe du fantôme est un bon bouquin et j’attends ton second opus avec impatience. Tu vas progresser, Gautier. Regarde Namur, son deuxième roman est bien meilleur que le premier. Au fait, tu ne veux toujours pas me dévoiler le scénario ?

— Bientôt, Jacques. J’en suis au dernier chapitre.

7

L’éditeur et son auteur descendent en silence, le moral en berne. S’il ne pleut plus, le vent n’a pas encore désarmé. L’optimisme de Tellier lié à la météo n’était pas de bon augure. Seuls quelques courageux encapuchonnés battent la semelle devant le guichet.

Élodie est déjà à son poste. Pas la mine triomphante, elle non plus.

— Un temps de chien, on n’aura personne.

— Paraît que le salon va recevoir la visite d’un car de Chinois, ne peut s’empêcher de la faire marcher son collègue.

Et elle marche…

— Ce ne sont pas des Chinois qui vont acheter nos bouquins. C’est même pas certain qu’ils sachent lire le français.

Alors Gautier l’aperçoit. La jeune femme se tient au bout de la travée, immobile, le regard braqué dans sa direction. Une bouffée d’adrénaline, un rayon de soleil.

— Je reviens, lance-t-il à ses coéquipiers sans la quitter des yeux, de crainte qu’elle ne s’évapore, ou qu’il ne s’agisse d’une hallucination.

Tellier n’est pas long à remarquer la silhouette.

— Ah ! Gageons que notre ami va être de meilleure humeur…

Intriguée, Namur aperçoit à son tour la jeune femme.

— Je le croyais misogyne, bredouille-t-elle en hochant la tête.

Ça dépend avec qui, pense l’éditeur, mais il se retient.

Laura a troqué sa robe du samedi contre un jean moulant, ramassé ses cheveux en queue-de-cheval, mettant en valeur les deux minuscules diamants qui lui servent de boucles d’oreilles. Une parka bleu foncé lui confère l’allure d’un marin, version féminine toutefois, une assurance décontractée qui lui sied à ravir.

— J’ai retrouvé mon amie.

Il fronce les sourcils.

— Mais si, celle qui m’avait fixé rendez-vous avant-hier soir, et qui nous a valu de boire un verre ensemble. Elle n’était pas bien dans sa peau, dans sa tête surtout. Elle ne m’a pas lâché les baskets de toute la journée.

— Sinon, vous seriez passée me voir ?

— C’était en effet dans le domaine des probabilités. J’ai essayé de vous appeler quand j’ai pu me libérer, mais vous n’avez pas répondu. Votre batterie était peut-être à plat ?

Son téléphone ne l’a pas quitté une seule seconde, la batterie était chargée…

— Je n’ai pas entendu, sans doute.

— Ou je me suis trompé de numéro. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis distraite, une vraie tête en l’air…

Gautier sourit.

— À vous entendre, vous n’auriez que des défauts.

— Je n’ai pas grand mérite à cacher mes qualités, elles sont si peu nombreuses. Je suis juste passée vous faire un petit coucou. J’ai eu la prétention de croire que cela vous ferait plaisir.

— Je ne vous cache pas que vous avez occupé mes pensées toute la journée d’hier.

— Mon Dieu, pourvu que je ne vous détourne pas de votre vocation… Vous avez bien vendu ?

— Pensez-vous… Que vaut un dérisoire passereau face à des rapaces impitoyables ?

— J’en connais de très jolis. Les bouvreuils, les chardonnerets, les bruants, que sais-je encore… Je crois que votre éditeur s’impatiente, monsieur Sénéchal.

— Appelez-moi Gautier, je vous en prie.

L’index au coin des lèvres, elle minaude en parfaite ingénue.

— Je n’oserai jamais.

N’est-ce pas la promesse de se revoir ?

— Ce soir, c’est la fin du salon. L’éditeur nous donne quartier libre. Nous avons une conversation en suspens, si mes souvenirs sont bons.

— Vous avez de la mémoire. Je vous avoue avoir oublié de quoi nous discutions avant l’arrivée de votre patron.

— De littérature en général. De la façon dont vous aviez perçu mon roman. Je voudrais vous inviter à dîner, à moins que votre amie ne vous accapare de nouveau.

— Ça ne risque pas, je l’ai accompagnée à la gare hier en fin d’après-midi. Elle rentrait à Paris.

— En ce cas…

— Pour qui allez-vous me prendre ?

— Pour une jeune femme charmante avec qui j’ai sacrément envie de passer la soirée, en tout bien tout honneur, cela va sans dire.

Perplexe, elle respire lentement. Se demande de toute évidence si elle n’est pas en train de se faire draguer par un séducteur invétéré avec des occasions à foison. Elle en profite pour tâter le terrain.

— Que va penser votre épouse si elle apprend que vous invitez vos admiratrices au restaurant ?

— Je ne suis pas marié. Et je n’ai pas non plus de petite amie, si vous voulez tout savoir. Je vous en prie, acceptez en toute simplicité.

— Dîner en tête-à-tête avec un écrivain, je ne me serais jamais imaginé… Je suis très touchée. Après tout… pourquoi pas ?

— Je m’occupe de la réservation, j’ai ma petite idée, je vous retrouve à la sortie du salon, à 18 heures ?

Elle opine avec un sourire gêné.

Le flot se tarit. À vrai dire, les pointures se sont éclipsées une à une. Sur l’heure de midi, la plupart des stands sont désertés. Ne reviennent après le déjeuner que les obscurs gratte-papiers, en attente d’un miracle tout à fait improbable. Qu’importe… Gautier Sénéchal a l’esprit en fête. Son aménité lui permet même de toper quelques chalands de la dernière heure. Namur feint le désintéressement le plus total. Elle se donne une contenance en griffonnant dans un cahier à spirale luxueux avec des gestes déliés du plus bel effet. Prend de temps à autre une posture de réflexion de bon aloi.

— Un regain d’inspiration, à ce que je vois, la félicite son confrère, sans arrière-pensée pour une fois.

Elle lui adresse le regard méprisant de la créatrice investie par le feu sacré. Se remet à l’ouvrage sans lui répondre. Gautier jette des coups d’œil incessants sur sa montre.

— Pressé ? le taquine Tellier dans son dos, qui a deviné le rendez-vous avec la jolie blondinette.