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Parler du passé, n'a jamais été chose facile. On ne peut pas s'en débarrasser aussi aisément qu'on ferme une fenêtre, ou un livre. En fait, le passé représente le passage vers un autre monde, un moment de transition dans la vie humaine.
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Seitenzahl: 117
Veröffentlichungsjahr: 2017
MARCELLO PANDOLFI
LE PASSE PEUT ETRE BEAU
LE PASSE PEUT ETRE BEAU
LE PASSE PEU ETRE BEAU
(Passage de l’été)
On y parle de l’été, de rencontres amicales ou amoureuses, de touristes épuisés par la chaleur, d’amours ratées, et peut-être d’un homme.
Mais comment ne plus penser à cette histoire vécue ou fictive, une fois le livre refermé, lorsqu’on sait que dans toutes fictions une part de réalité s’y cache ?
Lorsque la nuit tombe et que la journée a été chaude pour les touristes et les habitants du village, la vie commence.
Ils ne savent plus où se mettre ; s’il faut encore se protéger de la chaleur ou plonger dans la mer, lorsque celle-ci est à quelques centaines de kilomètres d’ici.
Il aurait épousé une très jeune femme, un jour de la semaine, pour passer inaperçu.
Oui, il paraît qu’on recherche un homme, plus très jeune, mais encore séduisant, semble-t-il, d’après les premiers mots échangés par des femmes qui ont été interrogées par les estivants là où a eu lieu ce délit.
Auraient-elles été amoureuses de lui, au moins une fois dans leur vie ?
Cette pluie fait suite à un gros orage qui a eu lieu voici quelques minutes, à une dizaine de kilomètres d’ici, annoncé à la radio.
Les rafales de vent pourraient empêcher le travail minutieux des policiers.
Néanmoins, il feront ce qu’ils pourront ; combattants jusqu’au bout de leurs forces.
Quelques voitures sont garées sur une petite place ; pour certaines à l’ombre des arbres, pour d’autres en plein soleil.
Voilà que le soleil disparaît derrière un banc de nuages noirs.
L’hôtel des Voyageurs est le seul établissement ouvert le dimanche toute la journée, dans ce petit village.
Dès qu’on y entre, une odeur de cave emplit les narines ; comme un parfum de vin frais.
La patronne, Fernande, la soixantaine environ, est une femme discrète , qui parle peu.
La lumière diffuse un éclairage jaune dans toute la salle.
Face à elle, un homme accoudé au zinc, la cigarette fichée aux lèvres.
Cette boisson désaltère la bouche, puis la gorge, et tout le corps ensuite.
Et il poursuit : « Presque dans tous les pays du monde, c’est les vacances. »
Les ruelles sont trempées, boueuses, fumantes, de cette chaleur moite qui s’est abattue en cette fin d’après-midi.
On a ordonné à la police d’effectuer des recherches, partout où il est possible d’y accéder : dans les jardins des maisons fermées, dans les granges abandonnées, dans les fossés. Une inspection minutieuse menée au peigne fin, et même dans les petites rues sombres inhabitées , partout où une personne pourrait s’y cacher.
Elle ne pose aucune questions pour l’instant, ni aux touristes, ni aux habitants.
Tout en faisant leur travail consciencieusement, les fonctionnaires parlent de leurs futures retraites, de leurs salaires qui stagnent, des conditions de travail, de la chaleur insupportable, et de la dernière guerre.
Mais ils se doivent quand même d’assurer chacun leurs fonctions.
Des enfants jouent avec la terre boueuse à construire des châteaux dans les rigoles ; ils en ont plein les mains et le visage.
Tout le monde est épuisé par cette chaleur insupportable en ce mois de juillet.
Sur toutes les plages du globe, les gens se reposent, lisent ou nagent des heures entières jusqu’au dégoût.
Sur leurs lèvres : des parfums de glaces , des traces de sucre, de boissons fruitées.
Certains repensent à des balades qu’ils ont faites jadis, voire encore hier, à travers la campagne, sur des chemins trempés, ou broussailleux ; à travers les prés où paisse le bétail.
D’autres ont marché sur des petites routes qui mènent tantôt à des hameaux perdus dans la montagne, ou débouchant sur une nationale.
En cet instant, elle regarde les petites collines, dans le lointain, verdoyantes au printemps, aujourd’hui jaunies par le soleil brûlant, avec une certaine émotion, et beaucoup de plaisir aussi.
Des gouttes de sueur perlent sur son visage bronzé, déjà.
Elle se l’éponge à l’aide d’un mouchoir, lentement, accoudée au bar, devant son verre.
L’homme s’est détaché du comptoir pour aller scruter dans la rue le ciel qui change de couleurs d’une minute à l’autre.
Elle en ressort toute revigorée ; le visage, le cou, les bras rafraîchis.
L’homme tire sa dernière bouffée de cigarette, puis la jette au sol avec force,
salue la patronne et disparaît dans une ruelle adjacente.
La radio vient juste d’annoncer qu’un vol a eu lieu dans une contrée retirée, sans préciser où et comment s’est déroulée la scène.
La femme demande : De quel genre de vol s’agit-il ? Puis elle poursuit : C’est peut-être un vol d’amours…
Elle n’a pas eu le temps de le détailler complètement.
Mais elle se souvient de ce visage qui ne lui est pas du tout étranger.
Voulait-elle qu’il s’exprime le premier sur ce sujet ?
Eprouvait-elle le désir de le détailler plus encore à ce point ?
Elle demande une deuxième consommation qu’elle avale d’un trait en fermant les yeux.
Puis elle salue la patronne d’un signe de tête, et quitte le café en chantonnant.
Elle se souvient d’être passée dans ce village, la toute première fois, il y a quelques années, lorsqu’elle était étudiante, pour rejoindre une amie en Italie.
Elle avait adoré cette saison-ci dans ce pays ; elle avait adoré aussi les couleurs vives des façades des maisons et surtout la beauté des cyprès.
Cela l’avait laissée sans voix durant des semaines.
Autant de couleurs que de musiques, avait-elle dit.
Elle marche lentement jusqu’à elle, ouvre le coffre, en sort une petite valise, puis se dirige d’un pas rapide vers l’Hôtel des Voyageurs.
Elle avait réservé sa chambre par téléphone voici deux semaines.
Accoudée à sa fenêtre, une cigarette fichée à ses lèvres peintes, elle contemple le paysage.
Au loin, de la brume de chaleur recouvre le sommet des collines.
Elle reste ainsi, dans cette posture quelques minutes, puis elle entre dans la pièce et referme la fenêtre.
Comme un bruit sourd enveloppe toute la chambre ; un confort ouaté dans lequel elle s’y réfugiera tout le temps qu’elle restera ici.
Habite-t-il une maison dans la ruelle où il avait disparu voici quelques heures ?
Il se dit dans le village, qu’il aurait été aussi son amant.
D’après elle, son modeste commerce lui permet tout juste d’en vivre.
« Ils me sont reconnaissants. Ils reviennent tous les ans. Fidèles.»
Ce sont pour la plupart des retraités moyennement fortunés qui prennent pension dans son établissement quelques jours, puis regagnent paisiblement le Sud, par des petites routes.
Quelques couples jeunes, avec enfants, y séjournent parfois.
Alice, panse son passé par de petites escapades deux ou trois fois par an.
Il se dit dans le village qu’elle aurait eu un enfant avec un inconnu.
C’était autrefois, lorsqu’elle s’y arrêtait pour y dormir ?
Les gens parlent beaucoup dans les petits villages, il faut toujours faire attention à ce qu’on dit, lance la patronne.
Lorsqu’on l’interroge sur cette question, elle affirme ne rien savoir.
Puis elle entame une conversation avec Alice, sur sa jeunesse, et plutôt ce qu’a pu être son enfance. Une enfance rude, avec des parents qui travaillaient dans les champs quinze heures par jour, et ce avec peu de matériel ; rien que des bœufs pour tout faire. Elle a une sœur qui, dit-elle, avait tout compris de la vie : elle est partie un jour à Paris pour une place de domestique, et elle y est restée définitivement. Elle a pas fait comme moi, poursuit-elle, avec quelques sanglots dans la voix. Par la suite, elle a trouvé un bon travail – dans les postes. Puis elle a épousé un fonctionnaire travaillant dans l’armée. Pas d’enfants. J’ai acheté ce petit commerce avec mon mari, tout de suite après la guerre. Il tombait en ruine. Nous l’avons remonté, et avons fait ce que nous avons pu. Enfin, c’est la vie, fait-elle…
Une écriteau affiche complet sur la porte d’entrée.
C’est un établissement silencieux, de bonne réputation, équipé d’une grande salle de restaurant très agréable, qui donne sur une petite cour ombragée.
Alice se fait livrer deux fois par jour ses repas dans sa chambre.
Elle ne descend que très rarement au restaurant, uniquement pour prendre un dessert, lire le journal, ou discuter avec la patronne.
La journée s’annonce une fois de plus encore très chaude.
Les touristes ouvrent les fenêtres de leurs chambres, certains s’y accoudent, regardant le paysage qui se dessine autour d’eux.
Le spectacle qui défile sous ses yeux, depuis qu’elle est arrivée, est toujours le même, semblant lui convenir.
Sa tasse de thé à la main, elle fume sa cigarette, tranquille, accoudée à sa fenêtre.
Dehors, quelques passants suivis de près par la lumière bleutée du matin, hâtent le pas.
Un homme sur le trottoir siffle un air connu, les yeux levés en direction des chambres occupées, et sur une table de l’hôtel, un chat gris, les yeux mi-clos, rêve.
Se souvenait-il tout à coup d’une femme avec qui il avait fait l’amour, une fois, un jour d’été, dans cette chambre ?
Alors, effacerait-on d’un trait la personne rencontrée la toute première fois ?
Alice repose sa tasse , écrase sa cigarette, et file à la douche.
Elle en ressort rafraîchie et parfumée pour cette nouvelle journée qui commence.
L’homme aperçu dans la rue, scrute l’immeuble, celui qui est couleur de miel.
Il s’attarde maintenant sur le deuxième étage, les fenêtres aux lourds rideaux de coton rouges, et un balcon, sur lequel Alice s’y installe parfois pour lire.
D’un pas lent, les clients de l’hôtel se dirigent vers leurs tables réservées.
Il travaille sept jours sur sept pour le compte de la patronne.
Son travail lui plaît beaucoup et les clients en sont satisfaits.
La patronne s’essuie les mains sur son tablier et embrasse affectueusement sa cliente adorée.
Paul s’appuie le dos contre le comptoir et surveille d’un œil attentif, les clients qui s’installent définitivement : les retardataires, comme il les appelle.
Il les connaît bien et ils ne lui occasionneront aucun retard pour le service.
Voilà qu’il croise l’homme qui sifflait tout à l’heure dans la rue.
Comme un moment de colère et de frisson parcourt tout son corps.
Il déteste cet homme que sa patronne appelle avec courtoisie : « Monsieur Germain ».
Les habitués du bar ainsi que les touristes semblent aller dans le même sens.
Pour quelles raisons les touristes détestent-ils cet homme ?
Traînant des pieds, les mains dans les poches, il s’apprête à s’asseoir, lorsqu’une femme l’interpelle dans la rue.
Il n’a pas encore commandé de consommation ; Alice a tourné du regard lorsqu’ils se sont trouvés en face à face…
Il eut un haussement d’épaules, mais attendit toutefois que cette femme s’installe sur le haut tabouret, une cigarette aux lèvres, pour faire une grimace insolente.
Le regard d’Alice se porta aussitôt sur la cime des collines, loin, très loin, pour ne plus se souvenir…
Puis il partit avec la femme qui l’avait interpellé.
La radio diffusait une chanson de Richard Anthony Et j’entends siffler le train…
C’était une chanson qu’on entendait du soir au matin, et qui connut un véritable succès.
Tout le monde la fredonnait, des pêcheurs à la ligne aux maçons debout sur des échafaudages volants, et même le curé du village la sifflotait au volant de sa quatre-chevaux, empêtré dans sa longue robe noire.
Aussitôt la chanson terminée, on y parla de la guerre d’Algérie…
Alice but d’abord un verre de vin rouge, puis elle commanda un repas froid composé de crudités et d’un dessert rafraîchissant.
Elle semblait avoir un faible pour ce jeune homme émigré qu’elle trouvait ravissant et qui habitait dans un autre bourg situé à cinq kilomètres d’ici.
« Dans un petit bourg comme celui-ci, vous savez… »
Ses parents étaient restés au pays, et il vivait seul dans un deux pièces.
Et lorsqu’elle eut fini, elle alla s’asseoir quelques instants sous la tonnelle de l’hôtel, située de l’autre côté de la rue.
Il y faisait un petit vent frais, comme une brise de mer.
Il y avait aussi quelques personnes âgées qui consommaient des boissons sans avoir pris leur repas de midi.
Alice leur fit la conversation pendant quelques minutes.
Puis elle sortit un livre de son sac et lut une bonne heure.
Elle regarda sa montre, referma le livre, et retourna au comptoir pour demander un numéro de téléphone à la patronne, qu’elle rangea soigneusement dans son sac, puis regagna sa chambre.
Elle tira les lourds rideaux de coton rouges et se laissa tomber sur le lit, telle une poupée de chiffon.
Le lendemain, la brise avait disparu, et laissa place à un grand soleil.
