Le Pays de Carole - Jacques-Étienne Bovard - E-Book

Le Pays de Carole E-Book

Jacques-Étienne Bovard

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Beschreibung

Lorsque l’on nous indique un chemin, il faut parfois savoir prendre des risques, avant qu'il ne soit trop tard

Carole est sur le point de passer son ultime examen de spécialiste en gynécologie. Il va de soi qu’elle ouvrira ensuite un cabinet en province. Elle fera deux ou trois enfants, le gentil Paul s’en occupera, et assumera les travaux du « ménage ». On habitera dans la ferme des parents, au bon air de la campagne. Ainsi tout sera bien. Merveilleuse convergence des intérêts de tout le monde. Le nouveau couple exemplaire.
C’est le plan, établi depuis des années, approuvé par tout le monde.
Mais Carole ne veut plus de tout ça.
Elle part.

Reviendra-t-elle ? Est-ce qu’il la reprendra ?

Éternelle histoire de l’homme qui voit son existence le fuir, par cassures subites, ou imperceptiblement, comme le sable entre les doigts : sa femme, sa famille, ses amis, ses projets, sa raison d’être.
Et pourtant Paul Ch., photographe, 34 ans, prétend refuser toute rupture. À l’ère du vite pris vite jeté, du « lâcher prise », il s’entête, s’enracine, s’acharne, à l’image des paysans du coin accrochés à leurs terres sans avenir.

Reviendra-t-elle ? La reprendra-t-il ?

En attendant, Paul fait des centaines de photos contre la mort du pays de Carole, écrit des milliers de lignes dans son journal intime, pour transformer la solitude en royaume, et retenir, rassembler tout ce qui semble se disperser en lui-même.

Ainsi ce roman de la dépossession et de la révolte, noué de tendresse et de violence amoureuses, devient-il, malgré la marche inexorable du temps, celui d’une vaste réconciliation, dans la coexistence de l’épars et de l’indéfectible ?

Un roman poignant qui montre l’intensité d’une remise en question quand la routine est soudain brisée

EXTRAIT

Le premier leur était pour ainsi dire tombé du ciel, le lendemain de la « pendaison de crémaillère ».

Bien qu’il se fût couché fort tard, Jean-Baptiste Blochard s’était réveillé avec le jour et n’avait pu se rendormir au côté de sa femme. Descendu dans sa cuisine, tandis que le café se mettait à couler dans la tasse, il était allé à la fenêtre pour observer, comme il faisait depuis douze jours, la croissance du gazon neuf sur l’étendue de sa propriété, dont les six cent cinquante mètres carrés s’étalaient vides jusqu’à l’embryon de haie livrée avec la villa.

Et comme du bord de la terrasse son regard se haussait vers les tiges de noisetier, il y avait eu, plantée à quelques mètres, cette espèce de petite bombe hilare tombée du ciel, stupéfiante, semblant prête à exploser de joie rouge et bleue dans le vert timide.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Bovard a trouvé le ton, relâché et impudique, le rythme, nerveux et intériorisé, qui collent à la voix intérieure de cet homme d’ici et d’aujourd’hui en rupture profonde, et qui peu à peu va renaître, avec ou sans elle. Dense, densément fort." - Isabelle Falconnier, L'Hebdo

"Le Pays de Carole confirme ce qu’on savait déjà de l’auteur de La Griffe et des Nains de jardin. À savoir, qu’il écrit bien, qu’il est profondément attaché à son terroir et aux valeurs qui résistent à l’emprise du temps et à notre envie de facilité." - Dominique Happich, Le Courrier

A PROPOS DE L’AUTEUR

Jacques-Étienne Bovard est né à Morges en 1961. Parallèlement à son métier de maître de français, il bâtit une œuvre composée essentiellement de romans et de nouvelles, la plupart ancrés dans les paysages et les mentalités de Suisse romande, qu’il considère comme un terreau hautement romanesque à maints points de vue.
Couronné de nombreux prix, Jacques-Étienne Bovard fait partie des auteurs suisses romands les plus réguliers et les plus largement reconnus par le public.

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Seitenzahl: 323

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Jacques-Étienne Bovard

Le Pays de Carole

Roman

Carole est sur le point de passer son ultime examen de spécialiste en gynécologie. Il va de soi qu’elle ouvrira ensuite un cabinet en province. Elle fera deux ou trois enfants, le gentil Paul s’en occupera, et assumera les travaux du «ménage». On habitera dans la ferme des parents, au bon air de la campagne. Ainsi tout sera bien. Merveilleuse convergence des intérêts de tout le monde. Le nouveau couple exemplaire.

C’est le plan, établi depuis des années, approuvé par tout le monde.

Mais Carole ne veut plus de tout ça.

Elle part.

Reviendra-t-elle ? Est-ce qu’il la reprendra ?

Éternelle histoire de l’homme qui voit son existence le fuir, par cassures subites, ou imperceptiblement, comme le sable entre les doigts : sa femme, sa famille, ses amis, ses projets, sa raison d’être.

Et pourtant Paul Ch., photographe, 34 ans, prétend refuser toute rupture. À l’ère u vite pris vite jeté, du «lâcher prise», il s’entête, s’enracine, s’acharne, à l’image des paysans du coin accrochés à leurs terres sans avenir.

Reviendra-t-elle ? La reprendra-t-il ?

En attendant, Paul fait des centaines de photos contre la mort du pays de Carole, écrit des milliers de lignes dans son journal intime, pour transformer la solitude en royaume, et retenir, rassembler tout ce qui semble se disperser en lui-même.

Ainsi ce roman de la dépossession et de la révolte, noué de tendresse et de violence amoureuses, devient-il, malgré la marche inexorable du temps, celui d’une vaste réconciliation, dans la coexistence de l’épars et de l’indéfectible.

Jacques-Étienne Bovard est né à Morges en 1961. Licencié en lettres, il est maître de français au Gymnase de la Cité, à Lausanne.

Loin de cacher son attachement à son pays, il s’efforce dès ses premières nouvelles, Aujourd’hui, Jean (1982), de saisir le romanesque ici et maintenant. Polémique avec La Venoge (1988), satirique dans son premier roman La Griffe (1992) ou les nouvelles de Nain de jardin (1996), dont le succès ne faiblit pas, il est aussi préoccupé par une constante quête de valeurs qui puissent résister aux dérives qu’il dénonce, et montrer la voie d’une «craie vie» de livre en livre plus éclairée.

Au délire sécuritaire et stérile répond ainsi l’essor de Demi-sang suisse (1994), au gouffre des incertitudes fin de siècle la générosité brute des Beaux Sentiments (1998) ou d’Une leçon de flûte avant de mourir (2000).

Couronné de nombreux prix, Jacques-Étienne Bovard fait partie des auteurs suisses romands les plus attendus et les plus largement reconnus.

Couverture : Haut-Joratphotographie de Jacques-Étienne Bovard

Jacques-Étienne Bovard

Le Paysde Carole

roman

L’AUTEUR REMERCIEPRO HELVETIA FONDATION SUISSE POUR LA CULTUREDESON SOUTIEN

L’AUTEUR TIENT À REMERCIER VIVEMENT LES AMISQUI L’ONT ÉCLAIRÉ DE LEURS PRÉCIEUX CONSEILSTECHNIQUES,ENPARTICULIER :EVELYNE AMREIN, MÉDECIN,CLAUDE-ALAIN GUEX, AGRICULTEUR,PHILIPPE PACHE, PHOTOGRAPHE,HORST TAPPE, PHOTOGRAPHE

« LE PAYS DE CAROLE »,CENT VINGT-CINQUIÈMEOUVRAGEPUBLIÉ PAR BERNARD CAMPICHE ÉDITEUR,A ÉTÉ RÉALISÉ AVEC LA COLLABORATION DE LINE MERMOUD,HUGUETTE PFANDER, MARIE-CLAUDE SCHOENDORFF,DANIELA SPRING ET JULIE WEIDMANNCOUVERTURE ET MISE EN PAGES : BERNARD CAMPICHEILLUSTRATION DE COUVERTURE : « HAUT-JORAT »,PHOTOGRAPHIE DE JACQUES-ÉTIENNE BOVARDPHOTOGRAPHIE DE L’AUTEUR : HORST TAPPE, MONTREUXPHOTOGRAVURE : IMAGES 3, LAUSANNEIMPRESSION ET RELIURE : IMPRIMERIE CLAUSEN & BOSSE, LECK

ISBN PAPIER 2-88241- 124-3ISBN NUMÉRIQUE 978-2-88241-348-2TOUS DROITS RÉSERVÉS© 2002BERNARD CAMPICHE ÉDITEURGRAND-RUE 26 – CH -1350ORBE

À Anne-Claude

I

Mardi 13 novembre, 18 h 45

Première neige. Surprise, joie d’enfant, soudain la nuit qui fourmille, qui danse dans les candélabres, la route déjà blanche… Excitation, gratitude, tout pourrait être recouvert, ou effacé, un renouveau en tout cas, une bouffée de frais, mais voilà c’est sali, raté…

Qu’est-ce que j’attendais pour changer ces pneus ?

Et aujourd’hui : pourquoi pas dit à Alain de se trouver une autre poire ? « Je vais faire des photos », pas compliqué, pourtant. Mieux : « Désolé mon vieux, moi aussi je travaille. »

Nausée. Cette odeur de viande, de mort partout…

Des mois, des années que je la sentais arriver l’impasse, maintenant elle est là, pas comme j’atten dais, rien à voir avec le mur imaginé, net, indiscutable : flasque, indécise mon impasse. Peut-être d’autant plus… plus quoi ?

Ce bled invraisemblable, cette bicoque, ces gens…

Ce « travail » qui ne va nulle part…

Ce couple enlisé, défait…

Moi glu, mayonnaise qui ne prend pas…

C’est normal qu’on ne m’aime pas.

C’est bien fait si j’ai mal à la tête.

Enfin pu vomir. Le scintillement de l’écran qui a déclenché le spasme. Vague mieux, mais mal de crâne décuplé par les efforts sur la cuvette. Larmes aux yeux. Bien fait, parce que dix centimètres demain à l’aube pour Carole quand elle sortira de l’hôpital et pas de pneus neige, le savon sur la route, les poids lourds en travers…

Évident que j’ai fait exprès d’oublier. Mesquins mobiles enfouis. La punir idiotement de ne jamais être là. Et puis qu’elle se rende compte que mon humble activité domestique a aussi de l’importance, etc. Bravo. Encastrée dans un sapin, elle se rendra compte, et tu seras heureux.

L’appeler à sept heures si ça ne s’arrange pas, lui dire de remonter en bus. Sera ravie.

En attendant va finir de déboire, connard.

Peut-être tout ce blanc qui invite à marquer une trace quelque part, à recomposer le monde changé dans les tourbillons. L’espoir gringalet, mais l’espoir quand même d’une nouvelle chance…

Effarant d’écrire. Vingt lignes et je me déborde, me dépasse déjà. Pas besoin de chercher ailleurs pourquoi mes pauvres « journaux intimes » n’ont jamais duré plus de deux pages. Alors pourquoi y revenir ?

Trop de choses qui partent à la dérive. Ici Carole, moi, nos « projets », et cette ferme, ce bled, plus loin mes morceaux de famille… Sans parler du reste, de ce lamentable « ordre des choses » avec lequel je ne serai jamais qu’en rémission…

Dégager le terrain. Trop attendu. Bien forcé d’admettre que la photo, à cet égard, ne me suffit pas. Me coince, même. Incapable par elle de liquider ce qui me taraude. Pas le talent. Pas la moindre envie d’ailleurs de la contaminer avec mes faiblesses et incohérences en tous genres. D’ailleurs pas fait une seule image de l’abattage. Fred aurait saisi tout ça, couleur et noir-blanc, cinq ou six bobines avec ses gros Nikon et ses flashes, et surtout ce tact si rare dans ce genre de scènes. Moi rien, aurais pas su quoi cadrer…

Submergé par la vision de ce cheval masse instantanément désarticulée sous le coup de pistolet, œil blanc, langue sortie, sang coulant des oreilles. Quelque chose de trop énorme, de pas possible… Le plus moche, ces jambes traversées de secousses, les fers crissant sur le ciment. Dû me cramponner quand ils l’ont saigné. Des litres et des litres. Et l’odeur, mêlée à celle du crottin, puis des tripes, l’odeur de la viande toute la journée malgré leur saloperie de kirsch…

Et j’étais là, je regardais ça, moi, aspiré, piégé dans cet atroce endroit au lieu de faire mes photos de terre, mes photos d’arbres, mes photos de vieux, mes photos de vie, quoi !

Brad c’était le luxe de la ferme, l’éclat des dimanches, la fierté, le bonheur d’Alain. Le bonheur flingué, viande froide maintenant pendue aux crochets du sieur Francis…

Et eux n’avaient pas l’air de réaliser, rapides, précis, chagriné Alain mais sûr de lui, irrévocable…

Un journal pour liquider ce que ni la photo ni mes divers bafouillages, au crayon ou à la basse, ne me permettent d’évacuer, et que personne n’a le temps d’écouter, après tout pourquoi pas. Sera toujours mieux que de t’effondrer dans l’alcool et la rogne…

Rots acides, sang qui cogne dans le bulbe rachidien tuméfié. Bien fait. Ne s’agissait pas de décevoir ces messieurs en refusant, n’est-ce pas !

« Toi qui as le temps, tu pourrais vite venir me donner un coup de main ? »

Exécution. L’aurais suivi même en sachant de quoi il s’agissait. On me siffle, je viens. Soucieux de complaire. Mon sac à l’épaule, la lumière qui montait, les fines irisations brumeuses que j’attendais, et tout lâché pour aider Alain à charger Brad qui se cabrait devant la remorque.

« D’habitude il monte tout seul, là on dirait qu’il sait où on va. »

Moi jambes coupées, peur habituelle, mais de voir ce cheval qui se dressait, Alain avec sa cravache derrière lui, m’a donné cette espèce de répugnant courage. Comme pour l’aider à en finir plus vite. Destination catastrophe, la bête l’avait compris avant moi. Senti, vu sur la gueule à la fois désemparée et nouée de son cavalier, pas du tout celle des départs en concours…

Poussé, tiré, tapé comme un salaud sur la croupe arc-boutée pour verrouiller la rampe.

Moi, j’ai fait ça.

« Viens avec, nom de Dieu, on sera pas trop de trois, là-bas ! Et puis tu pourras toujours prendre des photos, si ça te chante. »

Eu là les mots dans la bouche pour refuser. Assez révulsé déjà d’avoir prêté la main à cet infect boulot, Brad qui se tortillait, le van tanguant sur ses roues… Assis pourtant cinq secondes plus tard à côté d’Alain dans la jeep. Toujours ce besoin, cette hantise de montrer aux autres que je suis des leurs…

Me revois faire le grouillot toute la journée pour ces messieurs qui jouaient de la scie électrique et du couteau à écorcher. Déplacé des baquets de tripaille, aidé à suspendre les quartiers de viande encore chauds, puis à en décrocher d’autres, bleuis ceux-là par dix jours de chambre froide, un demi-bœuf qu’Alain échangeait, si j’ai bien compris, contre son Brad qu’il ne peut quand même pas manger. Ni vendre, malgré ses problèmes de fric. Code d’honneur équestre, je suppose. « On n’est pas des sauvages »… Jusqu’au soir, jusqu’aux caisses remplies de petits sacs de congélation annotés au feutre rouge qu’on a chargées dans la remorque…

Privé de « non », j’en suis là. Châtré en quelque sorte. Aspirateur, repassage, cuisine, courses, lessive, oui Carole, pour dix-huit heures précises, oui tu repars tout de suite après, mais bien sûr Andrée, à La Résidence à neuf heures, il sera prêt dans le hall à neuf heures, oui pas oublier ses bottes, et deux litres d’huile à la Coop en passant, c’est noté…

Trois pages.

C’est rigolo.

Jamais été si loin.

Grâce à ce petit bijou d’ordinateur portable, sans doute. L’aspect impersonnel de l’engin qui me tranquillise. Comme mes Leica. Du solide. Lourd, compact, rien qui dépasse. Un appui. Rectangles identiques de l’écran et du viseur, cadres nets entre le monde et moi. Peut-être simplement le papier naguère, avec le spectacle de cette vilaine écriture qui me tracassait… Là l’impression de développer une pellicule, de faire quelques tirages en passant… En effet, pourquoi pas. Qu’est-ce que ça coûte, comme dirait John. Au point où j’en suis, qu’importe si je me « disperse » un peu plus. Tous ou presque dans la même existence chaque année plus conduite, structurée, élaguée, moi l’inverse. Mais est-ce qu’on choisit ? Trente-quatre ans dans deux mois. Mi-chemin de quoi ? Quand même fatigué de tâtonner… D’ailleurs ça fait des mois que je suis prêt pour « la suite »… Ayant terminé la chambre en même temps que mon labo, le petit lit, la table à langer, les rideaux qui baignent la pièce d’une lumière de conte de fées l’après-midi, des mois que je n’attends que ça, sans oser m’avouer que je n’y crois plus si facilement, que cet enthousiasme ressemble à une fuite, en tout cas une solution de facilité, qu’il y a quelque chose à régler avant…

Ce gros truc silencieux entre nous…

Depuis des mois qu’on n’en parle plus, sorte de pacte tacite, la question remise à plus tard, à après ces damnés derniers examens… Mais, si j’essaie de rassembler ce qui me reste de cervelle ce soir, est-ce que cela n’a pas déjà changé, tourné, étouffé depuis longtemps dans le silence ?

Un jour, elle parlera. Ça fera comme ce matin : une balle, tout arrêté, tout tombé d’une masse sur le ciment…

Huit ans. Ça veut dire quoi, un amour de huit ans, l’amour après huit ans, un couple de huit ans ?

Peux dire qu’en moi ça s’est augmenté, enrichi, ramifié. D’année en année devenu plus clair, plus simple, j’allais dire plus solide, jusqu’à la mort ensemble, elle la médecine, moi les enfants, la maison, ce qui me resterait de temps et de force pour la photo. J’étais prêt, je donnais tout… En elle que ça s’est usé. Au-delà du stress et autres excuses bidon… Ça s’est usé, c’est-à-dire plutôt que je n’ai pas résisté. Pas su irradier comme elle en moi. J’ai lassé. Rapetissé à mesure qu’elle croissait… Maintenant elle me regarde et elle me trouve minuscule. Elle s’étonne d’avoir pu vibrer pour un type pareil. Elle voit qu’il souffre, elle culpabilise, elle se dit qu’il faudra mettre les choses au point. Avant de me trouver tout à fait pénible. Avant le piège de « la suite ». Elle a raison. Elle est même sympa de ne pas m’envoyer tout ça en pleine figure. Pas l’envie qui lui manque, probable, mais l’énergie. Le temps, comme toujours…

Mais ça viendra. Sûr comme cette odeur de viande qui traîne partout, et pas seulement depuis aujourd’hui. Le tout gros paquet accumulé qui dégringole, d’un coup… Ce sera ça, tes huit ans, coco. Ta récolte. Ç’a eu payé, d’être gentil, mais ça paie plus.

Non, pas me coucher. Tant mieux si cette espèce de délire est irréversible. Marre de ce Paul Ch. de carton-pâte.

Mais pas trop vite. Pas n’importe comment… Un peu de recul, de calme. Anamnèse. Premiers symptômes caractérisés ce printemps. Évitements de sa part multipliés, signes d’indifférence, d’usure – la fatigue, bon. Causes bien sûr antérieures. En premier lieu ma grande trahison de 96. Que j’admette une bonne fois, que j’écrive ici qu’elle a fait semblant de comprendre. Sincère quand elle disait respecter, admirer même mon choix, au fond scandalisée plus que tous les autres. Quelque chose de cassé, de piétiné en elle. J’ai désavoué, insulté ce qui était en train de se sacraliser en elle. La médecine ! Jeter ça, le Diplôme, et pour faire quoi à la place ?

Elle sur qui je comptais le plus, et la moins apte à comprendre…

Incrédule, profondément déçue… Là que ça a commencé. Pas compris que je lui cédais la place. Croyant peut-être, comme tant d’autres, que j’ai eu peur de la concurrence. Mépris. Malgré tout ce que je lui ai dit et redit sur ma propre absence de vocation. Faisant semblant de me croire quand je lui répétais que ma vocation à moi désormais c’était elle, nous, d’ailleurs la mécanique des examens était en route, on verrait après… Au début peut-être sincèrement heureuse, s’en étant persuadée elle-même en tout cas, me présentant comme le spécimen rarissime du nouveau mec postrévolution féministe qui s’assume homme au foyer, prêt à pouponner, à torcher, à se relever la nuit… Aimant l’artiste en herbe aussi, mes vadrouilles, mes acharnements au labo, nos virées d’une expo à l’autre, mes solos de basse… Le temps des beaux plans. Le temps du néo-couple exemplaire, nos années lausannoises…

Maintenant elle me regarde et elle ne me voit plus. Ne voit en tout cas plus un mec qui la fait rêver. Plus l’homme de sa vie. Plus le père de ses enfants. Voilà, c’est dit. De moins en moins de mots, plus la moindre prise de bec, tout sur des rails bien huilés qui s’évitent : le parfait beau couple à la dérive…

Étrange effet de ces alcools blancs qui aiguisent, affolent et anesthésient à la fois. Faut-il que j’en charrie une dose encore dans les veines pour pouvoir écrire des mots pareils sans éclater.

Ne pas sous-estimer non plus l’effet sur elle de ces veilles à répétition.

Je ne suis pas battu.

Nous ne sommes pas finis.

Mais c’était une colossale erreur aussi de venir nous enterrer ici…

Comme si j’allais me rapprocher d’elle en habitant les terres de son enfance, retrouver entre ces talus et ces forêts de sapins l’enfance de Carole la mystérieuse, mon Dieu mais comment est-ce qu’on peut être aussi puéril…

Pourtant c’est bien dans cette espèce d’histoire d’amour en parallèle que je suis entré, sa ferme natale, son village, son pays, pressenti, apprivoisé, goûté d’une visite dominicale à l’autre aux beaux-parents, puis investi, aimé chaque jour avec plus d’intensité et de profondeur. Le domaine Ermangeat. Ces mentalités, ces ruses, ces silences, tout ce pays âpre, raviné, sinueux, si lumineux et secret. Pour moi le lémanique un autre monde, tellement plus vivant, plus debout que la Côte assoupie entre son lac et son Jura, tranquille, satisfaite d’elle-même à la façon d’un grand parc. Ici une vigueur, une rudesse, une netteté. Pays profond, la présence de quelque chose d’authentique. D’immuable, oui oui…

L’appart qu’on pouvait se faire au premier, la chambre à coucher sur la fontaine couverte, la cuisine sur le verger, de tous côtés les parcs, les champs, les courbes, crêtes et replats jusqu’aux Alpes, avec les infinies nuances de ces orées, de ces givres, de ces brouillards, et toute cette place pour ton labo, Paul, de quoi faire même des petites expositions plus tard en gagnant encore du volume sur la grange… La chambre des enfants juste à côté, tu seras sur place pour tout en somme…

Le début d’une belle histoire, avec des personnages qui tendaient les bras…

J’aurais dû m’y attendre. Dû me « méfier »…

Parce qu’en effet, comme dit Albert en regardant le soir rose sur le Jura, « le beau menace »…

Dû regarder de plus près l’offre trop séduisante, m’inquiéter de cette merveilleuse convergence des intérêts de tout le monde : Carole « enchantée » que je sois à mon aise pour travailler et pouponner pendant qu’elle pratiquerait, ayant ouvert un cabinet sur les hauts de Lausanne, Alain « délivré » du grand appart initialement prévu pour lui et Gladys, Andrée et John « ravis » de voir la famille se resserrer autour d’eux, et « le bon air du Jorat » pour les enfants, qu’Andrée aurait pu m’aider à garder, miel sur ses vieux jours, précieuses échappées pour moi, tant de choses encore, de celles qui semblaient résister, qui devaient cimenter tout ça, et ne font que rhabiller des murs minés…

Comme la question du loyer que verse Carole, ah pas un cadeau, double en tout cas de ce que le frère aurait pu payer, manne providentielle pour l’exploitation serrée de près par la banque. Laquelle n’est sûrement pas sans se douter qu’une partie des fonds attribués aux transformations est allée boucher d’autres trous… Pressens à ce propos une véritable taupinière de combines étagées sur des années, et qui sait si l’idée de nous proposer l’appartement, de l’« optimiser au maximum », n’est pas venue de telle mise en demeure de la banque ? Pas leur vocabulaire, en tout cas…

Les vois d’ici… Pas trois jours après le départ de Gladys, Alain encore « sur le cul », on s’est mis à faire les comptes sous la voûte de la grande cuisine, qui a dû en entendre des calculs et des tracas depuis deux siècles. On a compris cette fois-ci tout à fait clairement qu’on avait eu les yeux plus gros que le ventre, et que sans le salaire de la Gladys on n’allait plus s’en sortir, avec encore le toit de la porcherie, le prix du lait, le Deutz qui arrive au bout, le domaine trop petit qui et que… « Alors Alain tu vas rester encore quelque temps dans ta garçonnière à côté du pépé, et l’appartement on va voir du côté de Carole et de Paul… En attendant… » Non, John a dit « la gamine » ou « la fille », et « l’artiste » bien entendu. « Deux mille francs, pour elle… Avec son salaire de médecin, plus que tout ce que la ferme a jamais pu rapporter ! Pis c’est ce que ça vaut ! » Et ici je vois Andrée, debout devant l’évier, suggérer à ces messieurs accoudés à la table de s’adresser d’abord à lui l’artiste, pour préparer le terrain…

Mais est-ce que j’ai dû insister ? Est-ce que je n’ai pas posé et reposé les questions fondamentales ?

« Raviver quels conflits ? Je ne suis plus une adolescente… »

« C’est de la vieille histoire, ces rivalités. »

« Alain, il préfère évidemment que ce soit nous qui venions… »

« La seule chose qui m’embête un peu, c’est les trajets. Vingt kilomètres, en hiver… Surtout en urgence… »

Quoi qu’il en soit, c’est « la gamine » qui sauve en partie le domaine de son père. Et porte l’avenir de son frère. Amusante revanche des choses, la campagne des petits domaines ne tourne plus sans le salaire des femmes. Pas facile à avaler pour ces machos pur poil… Malsain…

Mais non. Moi toujours qui projette sur les autres ma propre mesquinerie. L’appartement sera, est déjà la part de Carole. La terre, les bêtes, le « rural » au fils, le beau cinq-pièces à la fille. Ça qu’ils ont voulu. D’abord éviter tout simplement la faillite, la vente bâclée, la totale dépossession. Eux donc, les parents, qui partiront quand Alain aura enfin « trouvé à se marier ». Lui céderont le rez, et iront s’installer dans sa piaule, en récupérant la chambre d’Albert, lequel sera mort ou à demeure à La Résidence. John et Andrée alors attendront leur tour, à l’étroit, mais ayant « remis » au fils quelque chose d’à peu près viable, donné une contrepartie équitable à la fille, et pas trimé cinquante ans pour de la paille.

Ce que je prenais pour un « aguillage » est en fait une construction parfaitement simple et solide. Vrai rempart contre le temps. Ont eu raison de blouser la banque. « Faut prendre où y a. » On ne survit pas dans le coin sans être un peu mariole. Vois vraiment pas ce qui peut me tarabuster dans ce plan-là. Un autre s’inquiéterait plutôt de se voir en quelque sorte emmuré à vie. Pas moi.

Vrai que l’édifice est essentiellement défensif. Statique.

Et alors ?

En somme tout va bien. Mettons que je flippe un peu parce que la contrée est quand même assez rude, l’accueil pas tout à fait comme imaginé, Carole plus ensevelie que jamais dans le travail, l’art toujours plus difficile, les copains aux abonnés absents, et novembre sinistre plus qu’à souhait.

Chapelle-le-Jorat, a-t-on idée ? 430 habitants, une poste, un bistrot, une laiterie, bientôt disparus tous trois, comme l’école et l’épicerie. Mort aux campagnes pas rentables. À moins que les citadins qui rénovent les fermes tombées en faillite ou construisent des villas deviennent assez nombreux pour les faire subsister. En obtenant au passage qu’on ôte les sonnailles aux vaches qui troublent leur sommeil, et qu’on interdise les épandages de matières par trop odoriférantes. Village dortoir dans dix ans, Chapelle, comme tant d’autres ? Pas sûr. Trop isolé, trop exposé sur son haut plateau, routes d’accès tortueuses, mauvaises en hiver. « Pays de loups », mentalités qui vont avec. Plaît pas à tout le monde. Tant mieux. Que les moutons restent en ville.

Neige plus. Presque déçu, comme jadis… Cinq, six centimètres. Pas de vent, pas de congères donc, à peine zéro à la fenêtre. Mais que le ciel se dégage au lever du jour, et la route sera verglacée en cinq minutes…

Connerie, ces pneus, mais j’irai la prendre devant l’hôpital avec la Niva d’Alain. Une surprise, elle appréciera. Croissants frais, sa cafetière de « déca » laissée au chaud…

Envie d’elle. En fait je ne souffre que de ne pas assez la voir. Depuis des mois, des années le front toujours penché sur ses revues médicales, ou en train de se « vider la tête » devant la télé, de se mettre au lit pour dormir, de se réveiller crevée, de se préparer en vitesse pour un remplacement ou une veille supplémentaire…

Vais l’attendre. Toute la nuit l’attendre. Veilles parallèles. Le feu enfle dans le vieux poêle de fonte miraculeusement réchappé de la benne de l’entrepreneur. Souffle rauque des flammes sur le clapotis des touches. Bien fait de commencer à écrire ça.

Toute la nuit à moi en l’attendant. On aura les mêmes visages défaits, et peut-être, comme il lui vient parfois, du fond même de l’épuisement, ce brusque, inattendu désir…

22 h 45. Installé à la cuisine avec le Mac.

Et tout à coup le blanc intégral. Sans jeu de mots…

Une espèce de peur. Et certainement trop de choses à la fois.

Des mois que je bous en quelque sorte froidement, et ne sais plus comment lâcher la vapeur.

Prendre ce qui vient…

Crâne encore à vif, cotonneux au-dedans, les yeux comme frottés à l’oignon, et toujours ces relents de kirsch et d’abricot… Sans force devant cette flasque de chasseur, tout refus balayé dès la première gorgée, avant même d’ouvrir le van, prétendument pour me donner du cœur au ventre, les deux rustres…

« Regarde-le, il est blanc comme une rave, le citadin ! »

Se payer ma tête les a requinqués. Alain surtout qui, malgré ses efforts, avait reniflé durant tout le trajet… On roulait sans un mot depuis un quart d’heure, il reniflait, ses gros poings noués sur le volant, mâchoires serrées, fixant la route en espérant que je ne verrais pas ses yeux mouillés à cause des coups de pied qui sonnaient sur les parois de la remorque.

« Je suis vraiment navré que le vétérinaire n’ait pas pu trouver une autre solution. »

Niaiserie bien sûr, mais il ne s’agissait que de lui témoigner ma sympathie, d’ailleurs c’est bien ce qui l’a agacé :

« Qu’est-ce que ça peut te faire, à toi ? »

Rogue, narquois… Ce que c’est difficile de leur parler. Essayé pourtant de lui dire que j’imaginais ce que ça devait être comme perte, pour lui cavalier… « Ben ouais »… Et puis que j’aimais bien le voir au parc, Brad, simplement le regarder brouter avec l’autre, le vieux, se rouler et puis repartir en levant le cul entre les pommiers… Essayant donc même par le rythme traînassant des phrases de m’adapter, de différer le moins possible… Cru qu’il s’étranglait :

« Parce que tu crois que j’ai les moyens de garder un naviculaire pendant vingt ans au parc pour faire joli dans le paysage ? »

« Je ne te reproche rien. »

« Ah bon. Je suis tranquille alors, si tu me reproches rien. »

Forcément, quand on s’appelle Ermangeat, qu’on s’échine dans les combes du Jorat depuis des siècles pour leur arracher de quoi vivre, les chevaux ça s’attelle, ça se monte, ou ça « part à la viande ». Pas de discussion. Pas de « sentiment ». Du moins en apparence… Ermangeat : encore plus loin il doit y avoir du Herrmann, de la tronche de Germain pur chêne là-dessous… Pas un hasard en tout cas si les habitants du hameau sont surnommés « les pouets ». Borgeaud, Ermangeat, Guex, Gilliéron, Clot, supérieurs à jamais des trois cents mètres de talus qui les séparent de « ceux du bas »… Leurs fermes réunies comme un donjon hétéroclite au-dessus du ravin de la Vièze, mais cette illusion d’unité ne dure que les trois lacets de la montée, car sitôt passé sous le pont de grange/pont-levis Ermangeat, tout, dans ces cinq fermes à peine visibles derrière leurs fumiers, appentis et autres tas de planches, respire la méfiance et la solitude… Résumé en somme de tout le village, qui vote UDC à 89 %, a refusé le téléréseau, et caque encore dans le ruisseau.

Vrai que ça fait un choc, en arrivant de Lausanne, ou de la Côte ruisselante de fric et de belles manières, mais moi j’adore ça, rien à faire…

« Si je le revois fouiner dans l’écurie comme ça sans rendez-vous, le zicaud de l’Office fédéral, je lui fous mon pied au cul. Tu y diras. Le téléphone, ils savent assez l’utiliser, quand ça les arrange. »

Race d’entêtés, de rumineurs sous la fameuse rondeur vaudoise, qui pourrait n’être au fond qu’une perpétuelle comédie d’inquiets. Cette dureté, ou plutôt cette endurance, cette façon d’encaisser en silence mais en avançant, toujours au même rythme, le but vissé au front, inaliénable, unique, définitif : pas besoin de chercher très loin d’où Carole tient tout ça. Ose pas imaginer ce qu’elle aurait été sans la part maternelle, quoiqu’il y ait beaucoup de finesse aussi chez les mâles, suis injuste, qui affleure parfois en humour, dans un regard, et s’exprimerait plus souvent si la campagne allait moins mal…

Rapporte rien, les sentiments. Les betteraves d’abord, les patates, le colza. Le travail. Les examens qui n’en finissent jamais. Le FMH. Après, le sentiment. Après, la vraie vie. La fosse à redimensionner, le toit du hangar, ça qui compte. Ou quoi ? Comme si on avait le temps. Les « moyens » ! Avec encore cette globalisation qu’on sait pas où on va aller gicler, le lait bientôt à 70 centimes, Berne qui veut faire crever tous les petits domaines ! Les urgences, les économies budgétaires ? Alors !

Tous en train de s’agiter comme des fous surmenés sans regarder autour d’eux. Ça qui m’angoisse aussi, à la longue. Tous apparemment calmes quand on les regarde marcher, monolithiques, coulés d’une pièce dans leur existence comme dans leur salopette trop petite, souvent joviaux malgré tout, jobards même, et pourtant triturés en dedans, frénétiques lents, compulsés en permanence par les cent quarante outils et tâches qui les attendent. L’alcool leur seule soupape, avec les gueulées et la boustifaille. Carole le sommeil, les bains de deux heures et la télé… Premier ictus cérébral à 58 ans, John, tension à 19/12 et on s’étonne. À 32 ans on se rappelle deux fois par mois qu’il faudrait quand même s’acquitter du devoir conjugal, en simulant de A à Z pour que le bonhomme en finisse plus vite, et on ne s’étonne pas. Andrée des lombalgies, des adhérences, mais tout va bien. Alain deux ou trois lombaires soudées, toujours un furoncle au col de chemise, une boîte de Spasmo-Canulase par semaine, mais avec ça hop, vite à l’herbe, vite le char, vite les vaches, vite les papiers pour Berne ! On n’est pas là pour rigoler !

Ça qui m’isole, en tout cas. Scandale d’oisiveté, ma présence ici. « Tu revas te promener ?… Ben y en a au moins qui sont vernis. » Le village entier, les entends d’ici : « Tu crois pas qu’il a eu fin nez de la marier, la fille au John ? En voilà un qui a trouvé la combine. La plus jolie fille, en plus qui ramène une paie de ministre, et encore pas souvent là pour lui courir sur le râble, ha ! ha ! ha ! »

Ha ha. Culs-terreux. Je vous adore, mais aussi vous me pompez l’air.

Et chez Carole la même idée, oh si… Bien sûr que si… Rampante, à demi avouée, chaque fois repoussée mais tenace : Paul il a le beau rôle… Il ne bosse pas… Ne sait même pas ce que c’est, n’en a qu’une idée abstraite… Ses menues occupations, ménage, lessive, repassage, courses, cuisine, ses petits coups de main à belle-maman ou aux hommes, les sorties en forêt avec le pépé, les navettes à La Résidence ne sont, ne seront jamais après tout que la moindre des choses…

Et puis qu’est-ce que c’est, Paul, si on examine l’ensemble de ce qu’il a fait jusqu’ici, n’est-ce pas ? Si on le considère tout à fait objectivement, sans se voiler la face, hein ? Bon, la photographie, quelques expo collectives, quelques infimes distinctions ici et là, mais enfin… Il a abandonné la médecine… Pourquoi, au fait ? Une révélation, l’appel du génie ? Ou plutôt parce qu’il n’a jamais pu se faire aux contraintes, aux rythmes, aux examens – ce quatrième propé en particulier, que personne ne rate mais qu’il a raté, lui, puis réussi de justesse ?

Cette grande gerce qui n’a jamais rien raté, pas même son permis de conduire…

D’ailleurs il se disperse. Pas fichu de se faire engager dans une agence, pas même un quotidien. Si au moins il préparait un grand travail, quelque chose de précis, de solide… Ses amis photographes n’essaient même plus de le houspiller, ou de lui refiler des tuyaux. Il préfère ses aises. À ses heures il crayonne, il tâte un peu de basse avec d’autres copains qui sont tous devenus quelque chose, soit dit en passant, ou bien il bouquine en écoutant du jazz, il repeint un volet, et quand il est fatigué, il fait les brocantes – il laisse venir…

Un minable alors, ce Paul ?… Pas tout à fait, pas encore… Un grand gentil… Pour ne pas dire un faible. Un assisté. Comme Alain, en quelque sorte, qui vit de « paiements directs », d’une part de loyer et de quelques bricoles pas claires avec Francis et certains fromagers qui angoissent John…

Déçue, ma femme, toujours là-dessus que je retombe… Dissipée l’aura des débuts, la douce admiration, l’attirance, aplati, laminé le mec drôle, le désinvolte craquant… À Lausanne je « passais » encore, un peu noyé dans le décor des amis ou pseudo, tous plus ou moins traîne-spleen en attente du grand bond. Ici je suis à découvert, spot en pleine poire… Maintenant la jeune fille est une femme, la naguère timide étudiante commence à opérer seule, ça la passionne, succès, ambitions, et quand elle a une minute pour regarder son guelu sans envergure, ça lui fait l’effet d’une erreur de perspective, d’une ombre dans le tableau.

D’une tache…

Courtisée en plus à longueur de journées et de veilles par de beaux et brillants toubibs… Avec lesquels elle ne peut pas ne pas imaginer la vie qu’elle aurait, congrès, voyages, ailleurs, très loin… Moi qui peine déjà à soutenir la conversation sur le plan médical…

De quoi se sentir dupée, volée, violée…

Puits qui pue, bourbe répétitive, je me confonds avec ma nausée hoqueteuse. Écrire, herk. Et pourtant si englué là-dedans depuis cinq heures que je n’arrive plus à m’en extraire. De l’air, bon Dieu.

Mercredi 14 novembre

1 h 25. Descendu au village. Huit, dix centimètres par endroits. Neige plus mais le vent a tourné au nord-est. Pas d’étoiles. Pourrait bien recommencer.

Traces de faune silencieuse. Fuite brusque dans le potager Jomini à mon passage. Poireaux dégingandés, choux blafards, fantomatiques sous le candélabre de la laiterie. Seul signe de vie humaine dans le bled plus mort que le cimetière, la fenêtre allumée du vieux Bory, travaillé sans doute par ses prothèses de hanche…

Tisonné et rechargé le poêle. L’odeur du sapin pétillant. Demi-litre d’eau minérale gazeuse d’un trait, allez hop, brasser un peu ce compost… Grosse réponse térébenthine. Cette fois ça donne le tour… Chercher la nuance. À l’heure où le monde se révèle partout cinglant plus vite et plus loin que jamais dans la connerie dévastatrice, garder un peu de distance, de décence avec mes petits bobos. Comme disait Piotr, « si t’es pas heureux en Suisse, c’est ta faute ». Alors sourdine.

Bien obligé toutefois de noter chez Carole une forme de déconsidération à mon endroit qui frise le mépris.

Inconscient peut-être, mais pas moins insupportable…

En fait tout simplement à fesser, la môme, depuis quelque temps.

« Tu me fais vite un café, chou ? Je bosse. »

« Paul, j’ai pas le temps d’amener ma voiture au garage. Je bosse toute la semaine… »

Je bosse… Vingt fois par semaine, d’une façon légère, en passant, pure information, mais quelque chose, est-ce dans le petit air de surmenage dignement combattu qu’elle affiche à cet instant ? fait entendre le moi qu’elle ne prononce pas… Ses divers reproches eux aussi sous-entendus, ou à peine esquissés, professionnels dirais-je, comme elle a dû apprendre à les formuler à l’hôpital, pour ne pas vexer trop les infirmières ou sages-femmes susceptibles… Doit passer là-bas pour une redoutable emmerdeuse, pas la première fois que je le pense, hypercompétente, nerfs d’acier, impeccable, mais l’œil à tout, rigide, inflexible…

« Paul, tu veux que je demande à ma mère de te montrer, pour la salle de bains ?… Elle connaît un produit très bien pour l’émail, quand on veut que ce soit vraiment propre… »

« Ah, tu m’as pas racheté de déca ? Bon… »

« Pas d’échalote, Paul, je t’ai déjà dit, pas d’ail ni d’échalote quand je suis de garde… »

« C’est quand que tu appelles Bula pour régler la télé ? »

J’en suis là. Effarant…

Mais j’attends quoi ?

Colère, vite, énorme, au moindre prétexte ! Foudre sur la baraque ! Ho mais hé !

Ta crème Budwig tous les matins ! Ton « déca », ta baignoire de maniaque ! Ton hostio ! Tes examens ! Tes responsabilités, ton prestige ! Tes sous ! Ah si tu crois me tenir parce que je ne gagne pas un rond ! Pire, que je coûte avec mes films et mes papiers ! Mais je m’en fous, Carole ! Je paie complètement ma part ! Je ne te dois rien, pas un kopeck ! Et à propos dis-lui à ton abruti de frère que la prochaine fois qu’il dit au bistrot que je vis à tes crochets tu auras besoin de toute ta trousse pour lui recoudre le groin !

Non, moi qui vais le lui dire, bien en face, leur dire à tous ces gros lourds geignards, crânes de veaux, faces de courges autour de leurs trois décis ! Un exemple au Raisin, c’est ça, très bientôt, une scène monumentale, m’en fous des dégâts, tous comme des ronds de flan !

Colère calme, plutôt, mesurée, adulte. Moment favorable, lui pose un verre de muscat sur le bord de la baignoire, savonne le dos, sans équivoque… Questions sur elle, encouragements, nulle crispation… Et puis à moi…

Carole d’abord un je suis photographe. C’est un métier difficile. Moins risqué certes que la plus banale intramusculaire, mais aussi délicat, crevant, incertain, angoissant, cruel, infini que toute la médecine depuis les plus reculés alchimistes… Pas d’horaire de travail, pas de chef, pas de collègues, pas d’argent, mais ça prend du temps, ça prend la tête, prend des forces autant que dix heures de consultation. Ce qui pourrait expliquer mes innombrables oublis et distractions en tout genre, Carole. Et même les justifier. Parce que j’ai la faiblesse indigne, te dirais-je, de préférer « faire mumuse » avec mon agrandisseur qu’avec la rutilante batterie de casseroles Kuhn-Rikon double coque dont tu m’as gratifié. Surtout si c’est pour t’entendre observer, avec ton petit air de cadre fatigué mais ne voulant pas s’arrêter à ces vétilles, que le gratin dauphinois manque de sel ou que le poulet est encore légèrement rose à l’os… Bien sûr que si, tu dis des choses comme ça ! Et moi débile, roi des cons, impardonnable, je me lève pour aller te chercher la salière, vite repasser le poulet à la poêle, en m’excusant !… Mais continue, fais encore une de tes remarques sur un plat moins brûlant, tarte, salade par exemple, un de ces soirs où j’ai dû tout lâcher pour que tu puisses arriver à l’hôpital à l’heure et l’estomac colmaté !

Je m’emporte un peu, mais vois-tu, très chère, au cas où tu ne le saurais pas, je ne m’épanouis pas dans le ménage. Désolé. Le ménage me fait cosmiquement chier, Carole. Non, en fait, parce que c’est merveilleux de chier, ça libère, ça tonifie, ça inspire, alors que le ménage constipe, obstrue, étouffe… Sais-tu le bon Dieu de temps que j’y passe, sais-tu ce qui me reste pour travailler, quand ta joyeuse famille ne m’attrape pas encore au vol ? Est-ce que tu crois que c’est facile aussi de passer à la fois pour un glandeur et un sous-homme ?

À propos, fais-moi signe quand tu auras vraiment envie de moi. En attendant, ton espèce de charité du cul, tu peux te la garder. Je préfère l’abstinence au gâchis. Et ne me dis pas que ça va te manquer.

Quant à tes pneus neige, il y a dix garages entre Chapelle et Lausanne. Photographe quand je peux, homme au foyer volontiers, père quand tu voudras, mécano fini ! Avec ton pull moulant et ton sourire, on ne va pas trop te faire attendre…