Nains de jardin - Jacques-Étienne Bovard - E-Book

Nains de jardin E-Book

Jacques-Étienne Bovard

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Beschreibung

Avec ces sept nouvelles, l’auteur revisite l’art de la mesquinerie...

Recueil de sept nouvelles, Nains de jardin nous emmène au cœur de la Suisse romande et nous fait rencontrer des personnages drôles et attachants.

Dans ce recueil, vous trouverez les nouvelles suivantes :
- La fondue crée la bonne humeur
- L'art de la paix
- Les oisillons
- Une pinte de bon sang
- Jardin secret
- Un moment de honte est vite passé
- Le nombril et la loupe


Un recueil délicieusement satirique dans lequel on se plonge avec délectation.

EXTRAIT

Le premier leur était pour ainsi dire tombé du ciel, le lendemain de la « pendaison de crémaillère ».

Bien qu’il se fût couché fort tard, Jean-Baptiste Blochard s’était réveillé avec le jour et n’avait pu se rendormir au côté de sa femme. Descendu dans sa cuisine, tandis que le café se mettait à couler dans la tasse, il était allé à la fenêtre pour observer, comme il faisait depuis douze jours, la croissance du gazon neuf sur l’étendue de sa propriété, dont les six cent cinquante mètres carrés s’étalaient vides jusqu’à l’embryon de haie livrée avec la villa.

Et comme du bord de la terrasse son regard se haussait vers les tiges de noisetier, il y avait eu, plantée à quelques mètres, cette espèce de petite bombe hilare tombée du ciel, stupéfiante, semblant prête à exploser de joie rouge et bleue dans le vert timide.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Exemplaire. C’est sans doute le qualificatif qui correspond le mieux au recueil de nouvelles que vient de publier l’auteur de La Griffe et de Demi-sang suisse. Exemplaire, parce qu’il nous montre avec brio ce que devrait être le rôle de l’écrivain romand d’aujourd’hui: quelqu’un qui observe, dissèque, montre la société dans laquelle il vit, en en faisant ressortir les signes les plus distinctifs. L’écriture doit s’impliquer et s’engager. Exemplaire encore par le choix du genre littéraire. Démonstration est faite ici que la nouvelle n’est pas un genre mineur. Prenons celle qui inaugure le livre. Intitulée « La fondue crée la bonne humeur », elle justifie à elle seule l’achat du livre. - Henri-Charles Dahlem, Coopération

Avec Jacques-Étienne Bovard, le jeune romancier vaudois qui a notamment signé La Griffe et Demi-sang suisse, voici revenu l’air de la satire. Elle court, venimeuse, dans ces Nains de jardin : sept récits rigoureusement fielleux, où l’on mord dans les vies troublées d’une petite troupe de personnages que l’on suit dans leurs exemplaires aventures… - Jean-Dominique Humbert, La Liberté

À PROPOS DE L’AUTEUR

Jacques-Étienne Bovard est né à Morges en 1961. Parallèlement à son métier de maître de français, il bâtit une œuvre composée essentiellement de romans et de nouvelles, la plupart ancrés dans les paysages et les mentalités de Suisse romande, qu’il considère comme un terreau hautement romanesque à maints points de vue.
Couronné de nombreux prix, Jacques-Étienne Bovard fait partie des auteurs suisses romands les plus réguliers et les plus largement reconnus par le public.

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Jacques-Étienne Bovard

Jacques-Étienne Bovard est né à Morges en 1961. Parallèlement à son métier de maître de français, il bâtit une œuvre composée essentiellement de romans et de nouvelles, la plupart ancrés dans les paysages et les mentalités de Suisse romande, qu’il considère comme un terreau hautement romanesque à maints points de vue. Menant une vie des plus ordinaires, mais passionné de beaucoup de choses, Bovard nourrit ses livres de ses visites transfigurées dans divers mondes, notamment l’équitation (Demi-sang suisse, 1994), l’enseignement (Les Beaux sentiments, 1998), la photographie (Le Pays de Carole, 2002), la musique (Une Leçon de flûte avant de mourir, 2000), la pêche (Ne pousse pas la rivière, 2006). Son penchant pour le comique l’a poussé aussi à commettre les nouvelles de Nains de jardin (1996), dont le succès ne faiblit pas, de la même veine que son roman La Griffe (1992) récemment réédité. Première approche autobiographique, La Pêche à rôder (2006) conjugue écriture et photographie.

Couronné de nombreux prix, Jacques-Étienne Bovard fait partie des auteurs suisses romands les plus réguliers et les plus largement reconnus par le public.

Jacques-Étienne Bovard

Nains de jardin

nouvelles

« Nains de jardin »,a paru en édition originale en 1996chez Bernard Campiche Éditeur, à Yvonand

« Nains de jardin »,cent quarante et unième ouvrage publiépar Bernard Campiche Éditeur,le septième de la collection camPoche,a été réalisé avec la collaborationd’Huguette Pfander, de Marie-Claude Schoendorff,de Daniela Spring et de Julie WeidmannL’édition originale avait été corrigée parRené Belakovsky, Anne Crété, Marie-Claude Garnier,Marie-Claude Schoendorff, Daniela Springet Julie WeidmannCouverture et mise en pages : Bernard CampichePhotographie de couverture : Jacques-Étienne BovardPhotogravure : Bertrand Lauber, Color+, Prilly,& Cédric Lauber, L-X-ir Images, PrillyImpression et reliure : Imprimerie La Source d’Or,à Clermont-Ferrand(Ouvrage imprimé en France)

ISBN papier 978-2-88241-140-2ISBN numérique 978-2-88241-343-7Tous droits réservés© 2010 Bernard Campiche ÉditeurGrand-Rue 26 – CH -1350 Orbewww.campiche.ch

à Bernard Campiche

LA FONDUE CRÉELA BONNE HUMEUR

DUBUIS m’avait regardé avec une incrédulité qui frisait la douce moquerie. Une villa indépendante passe encore, mais un appartement, s’ensevelir sous les dettes pour subir encore des voisins de palier (ces noms prononcés comme ceux d’une maladie), vraiment, il ne voyait pas l’intérêt. Autant rester locataire…

D’un ton sec, j’avais répondu que la seule perspective de ne plus jamais avoir affaire avec une quelconque gérance allégeait déjà ma vie, et que des voisins, moi, précisément j’en voulais. À cause des gosses qu’on aurait avec Cécile…

Qu’on puisse se les confier d’un étage à l’autre, se prêter des habits, des jouets… Qu’ils puissent bien s’amuser avec des petits copains dans l’immeuble… Qu’ils aient un lieu dont nous n’aurions jamais à leur annoncer qu’il fallait partir pour cause de prétendue adaptation au coût de la vie…

Quant aux guéguerres de voisins, je le priais de croire que nous saurions rester au-dessus de ça…

Et d’enchaîner longuement, trop longuement, sur la mentalité débilitante des quartiers de villas, le chacun chez soi béat et néanmoins jaloux, la susceptibilité en somme plus exacerbée de ce genre de voisinage où les paliers, pour être gazonneux et plus vastes, n’en étaient pas moins hérissés de mesquinerie, etc. À tout prendre, je préférais encore le bruit des chasses d’eau à celui des tondeuses.

Sucrant son café, Dubuis avait paru plus amusé encore.

— Tu as mal dormi, cette nuit ?

J’avais très bien dormi. Mais il se pourrait qu’au petit matin les mauvais pressentiments s’exhalent chez moi en âpreté. Surtout quand ils se doublent de mauvaise foi…

**   *

Même malaise deux mois plus tard, dans le hall d’entrée nouveau, en écoutant Mme Gaulaz. Or l’engourdissement des vacances d’été, en une douce alternance de lectures et de siestes au soleil, m’avait comme hébété, et il m’a fallu un assez long moment pour émerger.

— Alors vous êtes prêt pour l’assemblée, monsieur Bouvier ? Ce soir à neuf heures, n’est-ce pas !… On compte un peu sur vous pour la faire passer enfin, cette satanée antenne parabolique !

Tout échauffée, elle peinait à s’en tenir au murmure.

— Je viens de croiser Mme Jornaud. Ils ont mangé chez les Staub hier soir, mon mari les a vus sortir… Vous pariez qu’ils se sont alliés pour les chaînes allemandes contre les dessins animés et le sport ? Avant, les Jornaud, ils étaient ni oui ni non, mais maintenant, vous vous rendez compte ?

Je ne me rendais pas du tout compte, à propos de ladite antenne comme du reste de l’immeuble, hors ses caractéristiques sommaires. Six appartements, construction récente, jardin d’agrément, vue, proche toutes commodités, dans un village-dortoir des environs de Lausanne, on voit le genre. Bien sûr nous avions observé chez nos nouveaux voisins les signes de crispation dont nous avions l’habitude, ayant déménagé six fois en dix ans : Cécile est artiste peintre, donc snob et dissipée ; je suis enseignant, c’est-à-dire en perpétuelles vacances. Ajoutons que j’ai acheté le plus grand appartement de la maison : six-pièces traversant, deux terrasses, jardin d’hiver et atelier, que tous les autres propriétaires connaissent pour l’avoir admiré sur plans, puis visité la gorge nouée, à titre d’appartement témoin. Mais le prix datait d’avant la crise, le beau six-pièces resta vide, fut mal loué, déserté à nouveau, enfin vendu, et quelle amère pilule pour ces gens, il faut le reconnaître, d’apprendre que le prix avait baissé jusqu’au montant de leurs quatre ou cinq-pièces pas de plain-pied, à un seul balcon, sans atelier ni jardin d’hiver…

— Je vous avertis en vitesse, puisque vous avez deux minutes, monsieur Bouvier. D’abord à cause du garage, pas que vous soyez étonné… Parce que jusqu’à la dernière fois, l’assemblée se faisait toujours chez les gens, à tour de rôle. Été comme hiver, on mangeait la fondue, puis avec le café on passait aux choses sérieuses, vous voyez. Et elles allaient vite, en ce temps-là, les choses sérieuses, et quand on avait fini de discuter, on restait souvent à se raconter des blagues, ou bien à se montrer des photos, même qu’une fois on a fait la nuit blanche chez nous et on avait déjeuné ensemble avec les croissants tout chauds… Enfin ça, c’était les toutes premières années, avant l’affaire de la caisse à sable, avant l’histoire des spaghettis aux moules. Bon, c’est vrai qu’encore avant il y avait eu la machine à laver et que les bringues à cause de l’antenne commençaient déjà…

Ajoutons encore que nous n’avons pas d’enfant, qu’il nous est arrivé d’oublier de fermer la fenêtre avant de faire l’amour, et que nous poussons le scandale jusqu’à employer une femme de ménage.

Saluts secs, donc, linge en retard de dix minutes sur le fil communautaire froidement jeté dans un baquet, voiture d’ami mal parquée aussitôt agrémentée d’un papillon avertisseur, mais nous avions vu pire. Nous commencions même à nous sentir bien et à papoter avec les Gaulaz, qui font office de concierges. Gens de la campagne, chaleureux, serviables, lui représentant en machines agricoles, le coup de blanc jovial, leurs trois garçons toujours ébouriffés et souriants…

Lançant des coups d’œil aigus dans la cage d’escalier, Mme Gaulaz ne discontinuait pas. Et moi qui, en toute sérénité, continuais à penser que j’étais au-dessus de ça, qu’il suffirait de dire bonjour et d’accorder la couleur des sacs-poubelles !

Je riais doucement. Une antenne ! Comme si on allait en faire un drame !

— Mais c’est surtout à partir de la caisse à sable que ça s’est vraiment gâté entre les Azzini et les Staub. Parce que M. Azzini avait installé une caisse à sable dans le jardin sans rien demander à personne, il faut le dire, mais alors une magnifique caisse à sable de quatre mètres sur quatre, et que tout le monde était content. Sauf le Staub, bien sûr, comme quoi les gamins mettaient du sable dans le gazon, que des tas d’enfants pas de l’immeuble venaient jouer aussi, qu’ils faisaient beaucoup trop de bruit, sans compter que quand il pleuvait, l’eau stagnait dans la caisse et il en sortait des zilliards de moustiques qui venaient jusque dans sa chambre à coucher, enfin toute une tartine, quatre pages qu’il en avait devant lui, à l’assemblée, le Staub !…

« Le Chtôbe » est quelque chose comme comptable-chef dans une fabrique d’essuie-mains à rouleau. La cinquantaine prospère, attaché-case et complet de viscose la semaine, le dimanche, pour aller acheter le journal, un training bleu électrique trop serré au ventre et aux cuisses qui révélait, croyais-je encore, une nature plus confortable, plus dodue que redoutablement autoritaire. Fallait-il que j’aie partout cherché des signes rassurants : le lendemain de notre pendaison de crémaillère, qui était pourtant venu protester ? Sa timide petite femme. La pauvre bredouillait sur le seuil, devant Cécile aux trois quarts nue, s’excusait, invoquait les grands soucis et les insomnies de son mari. Scénario habituel, selon Mme Gaulaz : en cas d’abus, Monsieur dépêche sa femme catastrophée en première ligne, tandis qu’il ne décolère pas dans son fauteuil, compulsant toutes sortes de documents juridiques en vue de son prochain rapport.

— M. Azzini lui avait bien répondu qu’il y avait pas de jeux pour les petits dans le quartier, et que le gazon était là pour que les enfants s’amusent, Staub n’a rien voulu savoir. Avec lui, il avait les Balimann, forcément, d’ailleurs ils n’ont pas non plus d’enfants chez eux, et ceux des Azzini leur galopent sur la tête à journée faite, surtout le petit Rocco avec son tricycle, et quand il a fallu voter, les Jornaud les ont rejoints aussi, pas que Staub fasse opposition ensuite à leur idée, aux Jornaud, d’installer le verrouillage automatique sur la porte d’entrée avec des sonnettes extérieures, comme chez les Américains. Vous vous rendez compte, les Jornaud, ils ont peur qu’on leur kidnappe leur marmaille ! Ils feraient mieux de la vendre, eux, leur télé, ha ! ha !… Moralité on s’est retrouvés trois contre deux, les Staub, les Balimann, les Jornaud contre les Azzini et nous… Enfin voilà la démocratie, monsieur Bouvier : adios la caisse à sable, les Azzini et les Staub ne se causent plus qu’aux assemblées, et on est sans arrêt emmiellé par la porte quand on rentre avec des gamins dans les bras…

Là enfin, j’ai commencé à comprendre. Serrure automatique, sas de sécurité… Un peu comme un col de nasse, où entrent tout frétillants les carpillons…

**   *

On s’est donc rassemblés dans le garage souterrain à vingt et une heures, entre adultes, pour manger une fondue et régler les menus problèmes d’entretien du toit commun. Les Gaulaz fournissaient la table, deux caquelons et de très belles fourchettes, les Balimann le kirsch, l’ail, la fécule et le vin blanc de cuisine, les Jornaud et les Staub le fromage, les Azzini la salade de fruits, le pain, les couverts en carton et le café – tout cela consigné sur une feuille affichée dans le hall. Chacun apportait sa bouteille de vin blanc ou son « thermos » de thé. En qualité de nouveaux résidents, nous étions gracieusement invités, mais ce serait à nous, la prochaine fois, de fournir une moitié de fromage, et de balayer le garage.

L’apéritif fut bu debout, sous les lampions de 1er Août que M. Gaulaz avait accrochés sous les néons, afin d’en tamiser la lumière de chapelle funéraire. De la porte ouverte sur la cour, où avaient été bannies les voitures, entrait un air moite qui semblait gluer aux relents du fromage, que Mme Gaulaz tournait en huit sur son réchaud de camping. Bien entendu, la conversation a barboté d’abord dans les sujets atmosphériques, sportifs ou automobiles, avec quelques récits de service militaire, puis les Azzini, que nous avions à peine croisés jusque-là, se sont approchés de nous avec une prudence qui en disait long sur leurs expériences de voisinage.

Les présentations faites (Marcello est électronicien, Luisa femme au foyer, ils ont la trentaine comme nous et parlent le français sans accent), on s’est instinctivement écartés des autres, pour être informés enfin du séisme qui avait entraîné la relégation des soirées au garage : un grand souper de spécialités vénitiennes qu’ils s’étaient permis d’offrir à leurs hôtes, en lieu et place de la fondue qu’ils n’aiment pas. Mme Balimann s’était plainte le lendemain de dysenterie en invoquant les spaghettis aux moules, et Staub, soi-disant incommodé lui aussi, leur avait fait savoir par lettre recommandée que cette initiative contre le plat national ne pouvait être considérée que comme une exception tout à fait unique. Piquée au vif, Luisa avait planté cette lettre sur le panneau d’affichage, avec une phrase énergique stipulant que chez eux on ne mangerait rien d’autre que ce qu’elle servirait. Conciliante, Mme Jornaud avait eu alors l’idée du garage, terrain neutre parfait, pour sortir de l’impasse, suggérant en outre de faire « canadien », pour qu’il n’y ait plus du tout d’histoires.

Précisément, cette dernière est venue nous reprocher de faire bande à part, avant de mettre le grappin sur Cécile, qui devait sans doute s’intéresser, en tant qu’artiste, au cours de macramé qu’elle donnait deux après-midi par semaine. Je voyais Cécile dissimuler son impatience, laissant échapper des « on verra » aussi poliment conclusifs qu’inutiles. Prenant exemple sur elle, je suis parvenu à rester aimable face à Staub, tout sucre tout miel aujourd’hui, qui tenait à me parler de « culture », de « moyens d’enseignement modernes liés aux médias », de telle émission historique qu’il avait vue chez des amis, sur une chaîne allemande, quel hasard, entre autres astuces qui m’ont persuadé davantage de voter plus tard contre tous les programmes qu’il souhaiterait. Débarrassée du macramé, Cécile est venue se coller contre moi pour me mordiller le lobe de l’oreille en me chuintant droit à l’âme une de ces incongruités dont elle a le secret, et qui comme toujours m’a laissé pantois, mi-choqué mi-ravi, face à Staub soudain peu réel, presque comique, réduit à un pantin sonore qui semblait se donner beaucoup de peine.

Ô Cécile…

Que je dise ici que, depuis dix ans que nous vivions ensemble, il n’y avait eu jusqu’alors de fête de famille, de vernissage, de congrès académique dont son jeu d’allumeuse furtive n’eût réussi à nous sauver, à nous retourner en ferventes retrouvailles. Dix ans, dix ans que sa petite morsure humide à mon oreille venait me repêcher au seuil de la dilution morose dans l’alcool et les traits d’esprit, pour me rappeler à l’essentiel, qui était que je l’aimais, que la vie était belle avec elle, et que le reste n’avait aucune importance. Et une fois de plus, la magie opérait, voilà que la corvée tournait à la fête intime, voilà que je m’asseyais à sa hanche avec un sentiment de brusque délivrance, lui répondant d’un frôlement des ongles au revers de sa cuisse nue. Quatre ou cinq heures de palabres pour une antenne parabolique ? Mais qu’elles seraient douces, ces heures à nous annoncer la nuit, à nous affûter d’autant plus délicieusement que la soirée serait plus pesante ! Équilibre d’imagination et de sang-froid, exigence de provocation et de secret complice, la grande rigueur étant de rester convenables jusqu’au départ, ni trop tartes ni trop ouvertement lubriques, ah oui, il y avait de quoi se passionner !

Les bavardages sur le tuyau d’arrosage, sur la porte d’accès à la cave, sur le chat des Gaulaz qui griffait l’écorce du carolin ont donc passé très vite entre les sourires et les caresses du bout du pied. Débats préliminaires, si j’avais bien compris, les objets en question ne nécessitant ni vote ni procès-verbal, et pouvant dès lors se régler la fourchette à la main. Nous étions du reste bien placés en bout de table, partageant un caquelon avec les Azzini sympathiques et les Gaulaz, ces derniers faisant pare-feu avec le camp des topiaux, comme nous avait glissé la concierge en distribuant les places.

Les doigts entrelacés avec ceux de Cécile, je n’ai pas été loin de désapprouver un moment ce terme (dérivé peut-être de taupier). Un peu d’indulgence, un peu d’humour, s’il vous plaît… Le fromage était lié, onctueux à souhait, le soir amenait sa pénombre dans la cour, les lampions leur halo chaleureux sur les visages. Un soir d’été, douze petits-bourgeois réunis pour manger et liquider quelques détails d’intendance. Peaux agréablement hâlées, robes d’été à fleurs ou bermudas, coiffures décontractées, ces messieurs en short, la chemise ouverte jusqu’au nombril, presque de quoi nous mettre mal à l’aise, Cécile et moi, qui étions les seuls à nous être habillés. Mais où était la menace, la raison de se haïr ? Est-ce que tout ne montrait pas qu’on pouvait facilement trouver l’entente, se laisser aller à la paix ? Ne pouvions-nous pas sacrifier nos divergences au bonheur de nos enfants ?

Mais assez d’hypocrisie… La paix ?

En fait je voyais Staub à l’autre bout de la table, rougi, méthodique, piochant à toute vitesse devant sa femme qui levait son sourire humble de tous côtés comme pour l’excuser, et s’excuser elle-même de ne pas manger assez ; les Balimann un peu racornis à côté d’eux, boutiquiers à la retraite, lui essayant de se donner des airs encore gaillards en buvant sec, elle racontant avec un lourd accent traînant les Baléares à Mme Staub ; les Jornaud enfin, au seuil de la quarantaine, apparemment de bonne compagnie, mais lui, malgré son collier de barbe frisotté et ses airs sympas, avait une façon désagréable de rester en retrait pour observer les autres par en dessous (les papillons, c’était lui), et sa moitié, assez jolie pourtant, sentait sa petite ménagère moderne à principes tout à fait précis sous la fausse amabilité (l’étendage, c’était elle). Petit couple sournois en somme, tout prêt à virer à la tranquille hystérie réglementeuse, dont il faudrait se méfier…

Et moi, sûrement, je ne valais pas mieux. Quel bonheur à les regarder, une main sur le genou de Cécile… Vrai que je ne leur vouais aucune haine ; au contraire, je les aimais bien, heureux de les voir là, réunis autour de leur caquelon, en camp bien délimité et hostile, qu’il serait piquant de vexer avant de filer faire l’amour, la fenêtre grande ouverte. Belle indulgence, en effet : si adorables de médiocrité, jaloux du six-pièces, des vacances, de nos raffuts nocturnes, les pauvres, parce que eux, n’est-ce pas…

Dans un transport d’amitié, je me suis levé, ma bouteille à la main, et j’ai fait le tour de la table pour servir chacun. Ce geste a beaucoup surpris, accompagné d’un silence splendide. Sacré chic type, ce Bouvier. Quel exemple. Professeur, critique d’art, la grande classe, quoi…

Mais le pire, c’est que je recommence déjà à rire.

Encore un peu sous cape, il est vrai, avec de brèves bouffées de honte, mais je ris. Et la perspective de tout recommencer, en perdant peut-être pas mal d’argent, n’y change rien. C’est irrésistible.

J’en ai parlé à Cécile. Pour toute réponse, elle m’a avoué qu’elle ne peut plus croiser Staub avec son horrible pansement scotché sur la figure sans se mordre les joues.

**   *

La première anicroche est venue à propos de la haie de thuyas. Mme Gaulaz avait une amie dans l’immeuble voisin, et souvent, plutôt que de faire le tour du pâté entier, ces dames se rendaient visite en se faufilant entre deux arbustes, toujours les mêmes. Or les impacts de ces passages commençaient à se voir, aussi bien au sol dans les cotonéasters foulés que plus haut parmi les branches détériorées. Aussi la compacité panoramique de la plantation se trouvait-elle gâchée par un trou, l’écosystème de l’avifaune compromis (et Jornaud savait de quoi il parlait). Comment d’autre part, a enchaîné son épouse, faire obéir les enfants quand les adultes donnaient le mauvais exemple ? Bientôt ils traverseraient avec leurs vélos, ils casseraient les branches, et qui paierait la remise en état ? En conséquence, prière était faite à Mme Gaulaz de bien vouloir cesser de traverser la haie, et d’en avertir Mme Crisinel.

Les Staub, les Balimann opinaient de concert, ces dames avec une sorte de sourire tendre qui disait leur souffrance d’avoir dû ainsi sacrifier leurs sentiments pour une amie à cette cause d’intérêt supérieur.

Plutôt prolixe pourtant dans le dialogue familier, Mme Gaulaz semblait soudain interdite, fixant l’assistance bouche bée.

— Ouais mais il faudrait quand même pas exagérer, ou bien ? lui est venu en aide son mari, sans trop de conviction. On s’arrangera toujours avec les Crisinel pour les remplacer, ces thuyas…

Mais Jornaud secouait la tête, navré : nulle servitude, il l’avait vérifié au Registre foncier, n’autorisait ce passage. Il se permettait en outre de faire observer que le tour du pâté n’occasionnait, montre en main, que quatre minutes de marche, sans se presser.

— Ouais mais…

— Laisse, Rémi, laisse, a tranché Mme Gaulaz d’une voix haletante. C’est entendu, on fera le tour… Mais alors il faudra plus jamais qu’ils me demandent de leur avancer un tour de lessive, ceux-là, ha ! ha !… Et je connais aussi un crapaud de gamin mal élevé qui a plus intérêt à tirer les pétales des roses, parce que je dépose plainte, moi !… Je dépose plainte !

Le sourire à la fois satisfait et craintif, Jornaud tirait sur sa barbe, et sa femme offrait un visage lisse, respirant comme au cours de sophrologie.

— Tu sais très bien, Marie-Thérèse, a-t-elle susurré, que ce n’est pas contre toi que nous avons pris cette décision. Ma foi nous sommes plusieurs à partager cet immeuble et ce jardin, il est normal que chacun fasse des concessions. Quant à prétendre que nos enfants…

— Oui, a surenchéri Staub, je trouve étonnant, je dirais même choquant que Mme Gaulaz, qui est mère de famille, puisse seulement penser à se venger sur un petit garçon de trois ans ! Voyons madame, un peu de bon sens ! Pour quatre minutes de marche !

Au bord des larmes, Mme Gaulaz hochait la tête, s’efforçant de garder une contenance et s’étranglant avec le fromage qu’elle avalait trop vite, tandis que son mari enchaînait sur un problème de maintenance du toit, dont la sous-couverture semblait avoir été mal faite, et souffrir d’infiltrations.

Je commençais à y voir plus clair. Bien organisés autour de Staub, les topiaux régnaient à l’aise sur les Gaulaz et les Azzini inférieurs en nombre jusqu’ici, et toujours pris de court par les attaques. D’un point de vue tactique, l’affaire de la haie, il fallait le reconnaître, avait été exemplaire. Stratégiquement, elle constituait pourtant une grave erreur : était-il judicieux de lancer ce combat d’avant-garde générateur de fâcheries avant les grandes manœuvres diplomatiques de l’antenne ? Se pouvait-il que ces crétins aient imaginé nous intimider par cette espèce de démonstration de force, Cécile et moi, dans l’espoir que nous nous rallierions au clan majoritaire ?

Légèrement vexé, je l’avoue, j’en avais cessé de caresser la jambe de Cécile, pour mieux me concentrer sur la question du toit. Les propos laborieux de Gaulaz semblaient d’ailleurs rencontrer une sourde dénégation. Ça pouvait attendre, rassurait Jornaud, on n’allait pas déjà engager de nouveaux frais après ceux du séchoir. Le toit ne pouvait pas ne pas être étanche, ajoutait Balimann, il connaissait le charpentier, de toute façon quelques taches d’humidité sous les plaques d’isolation ne voulaient rien dire. Tout au plus avait-on affaire à un phénomène de condensation.

— Je ne suis pas de votre avis, l’ai-je interrompu, et je suggère au contraire que nous mandations au plus vite un autre couvreur pour effectuer une expertise complète du toit.

— Mais vous savez combien ça coûte ? a jappé Jornaud. Pour qu’il nous dise évidemment qu’il faut refaire ceci ou cela ? Non, non, pas question…

Plus criseux que je croyais, le barbu, mais j’allais lui river son clou vite fait…

— Quelques travaux d’entretien nous coûteront beaucoup moins cher que ce que nous devrons payer tous dans peu de temps si nous laissons pourrir la sous-couverture. Je trouve étonnant, je dirais même outrecuidant, qu’on nous fasse courir le risque de telles dépenses en refusant les plus élémentaires précautions. À moins bien sûr que vous ne préfériez favoriser je ne sais quel écosystème à cirons ou autre vermine au-dessus de nos têtes ?

Après une seconde de stupeur, on a éclaté de rire à notre caquelon, Gaulaz surtout qui tapait sur la table, n’en finissant pas de relancer son « écosystème à cirons » à la tête de Jornaud, lequel trépignait en vain pour reprendre la parole. Et un ami, un !… Enfin on y était. La partie commençait…

Staub me considérait en plissant l’œil gauche, l’air de se livrer à toutes sortes de spéculations. Les rires calmés, il a pris la parole d’une voix solennelle pour abonder, à la surprise générale, dans le sens de ma proposition, allant jusqu’à remercier Gaulaz de sa vigilance salutaire. Pas mal joué, mais c’était encore une faute : très hasardeux de sacrifier un allié sûr dans l’idée de s’en gagner un autre tout à fait hypothétique. Et voyant la tête que faisait Jornaud après le vote, fessé à cinq contre un, j’ai eu ma petite idée pour remettre à sa place le Röstigraben.

**   *

On a éteint la flamme sous les caquelons, où les fonds de fromage oubliés commençaient à griller, puis mangé la salade de fruits, le temps d’une trêve aussi tendue d’un côté que de l’autre, chaque camp penché au-dessus de sa moitié de table pour échanger à voix basse commentaires et mises en garde. Les suffrages se répartissant par logis et non par habitants, les couples devaient en effet se mettre d’accord entre eux avant de voter, la chose étant encore compliquée par le statut selon lequel les appartements avaient été achetés : Mmes Staub et Balimann n’avaient visiblement pas voix au chapitre, alors que Jornaud semblait à l’inverse débiteur de Madame. Il ne s’en expliquait pas moins ferme avec Staub, chuchotant avec une telle véhémence qu’il en postillonnait sur la corbeille à pain.

Il fallait cependant que je me renseigne sur les programmes exacts que souhaitaient les Gaulaz et les Azzini. Et c’est en écoutant Mme Gaulaz me dicter à l’oreille droite sa longue liste que j’ai eu ce geste lamentable, qui continue à m’apparaître comme le signe le plus décisif de la soirée. En ce qui me concerne bien entendu…

Impatientée sans doute de ces chuchotis, plus encore de me voir lui préférer ce jeu stupide, Cécile s’était remise à me happer l’oreille gauche… Alors nous, donc, on voudrait Bingotop vous comprenez dans le jardin tout de suite tu fais semblant de regarder les éclairs à cause des dessins animés toute la journée et moi je suis à genoux dans le trou de la haie Speedy Gonzalez Titi et Gros Minet Tom et Jerry je te prends tout entier dans ma bouche je t’avale d’un coup comme tu aimes et le soir ils passent des vieux films super ma langue tu sens comme elle t’aime ma langue…

Dix ans de complicité, d’humour, de tendresse inaltérée que j’ai bafoués d’un mot sec, et repoussant brusquement sa main sous la table. Scandalisé. J’étais, oui, excédé et scandalisé. Des trucs pareils, au moment où Staub s’apprêtait à passer à l’offensive !

Une vieille ferme, ô Cécile qui ne m’en as même pas voulu longtemps, une grange, un moulin en ruine, n’importe quelle masure que je vais trouver, prêt à gâcher du plâtre, à racler des volets, à me casser les doigts sur des moellons pourvu que nous ne soyons que toi et moi quelque part, le plus loin possible de quiconque, et je ferai le taxi pour les gosses, les courses, du bois pour l’hiver – tout, tout pour que ce geste et cette soirée demeurent à jamais uniques !

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Paterne, Staub a commencé par un bref historique, à l’intention des nouveaux intéressés. Situé sur une commune pas encore reliée au câble, notre immeuble était donc privé des innombrables programmes du téléréseau, et ne recevait convenablement que les chaînes suisses, donc trois fois rien. Seul remède, l’antenne parabolique que proposait la maison Telvit. Apposée sur la façade sud-ouest, elle permettrait de capter de façon optimale dix-sept programmes parmi une vingtaine, au choix. Jusque-là, tous les propriétaires étaient tombés d’accord, les Balimann offrant même leur part de façade à la pose de l’engin qui, acheté en leasing, ne coûterait que trente francs par mois et par appartement.

Ici, Staub a pris une mine compassée, et tourné une page du classeur qu’il tenait sur ses cuissettes. L’accord indispensable à toute signature de contrat s’était cependant révélé impossible dans le choix définitif de ces dix-sept programmes. On était parvenus à s’entendre sur quinze chaînes – trois suisses, sept françaises, une italienne, deux allemandes et deux américaines. Pour les deux dernières, la tendance de l’immeuble, lors de la précédente assemblée, avait paru se diviser en deux options : Sport 2000 et Bingotop d’un côté, Wundersehn et Supersat