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Dans ce roman, Constantin Marafet explore l'histoire de la condition des intellectuels dans la récente histoire communiste de la Roumanie. Il examine la vie de Victor Dumitrescu, un éminent universitaire engagé envers des valeurs humaines fortes. L'auteur décrit ainsi la période où le protagoniste expérimente intensément la tragédie et la dure réalité de son temps : « J'étais plongé dans un somnambulisme où le cauchemar devenait le summum du bonheur. Dans les rues, les morts-vivants affichaient un sourire idiot et se tenaient par la main pour ne pas dévier du chemin de la faim et de l'obscurité vers le cimetière cosmique. » (...) Constantin Stancu
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Seitenzahl: 238
Veröffentlichungsjahr: 2024
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CAPITOLUI I
CAPITOLUL II
CAPITOLUL IV
CAPITOLUL VII
CAPITOLUI VIII
Avec ce roman, Constantin Marafet nous présente une histoire de la condition de l’intellectuel dans l’Histoire encore récente de la période communiste roumaine. Il y analyse la vie de Victor Dumitrescu, un prestigieux universitaire, dévoué à de solides valeurs humaines. Voici comment l’auteur décrit la période où le protagoniste vit avec intensité la tragédie et la vérité cruelle de l’époque : « Je baignais dans un somnambulisme où le cauchemar était le bonheur suprême. Dans les rues les morts-vivants souriaient bêtement et se tenaient la main pour ne pas s’égarer sur le chemin de la faim et de l’obscurité vers le cimetière cosmique. » (Première confidence) En ayant assez du mensonge généralisé dans le milieu universitaire et la vie sociale, Victor Dumitrescu parvient à publier un livre en Occident et à accorder une interview sur l’état réel de la société, dominée par la volonté du dictateur, la complicité des gens et le sommeil de la raison. Il passe la frontière avec le texte écrit sur du papier à cigarettes pour dérouter les agents omniprésents de la Securitate. À son retour, il constate qu’il a été condamné d’avance ; ses collègues se contentent jouer des rôles écrits par les organes de répression de l’État à l’entière disposition du dictateur. La scène du blâme par le collectif de sa faculté est décrite minutieusement par l’écrivain qui met en évidence la lâcheté, la peur, la complicité des collègues, à commencer par le doyen. Les grands idéaux intellectuels sont mis à l’écart : chacun défend sa position, son poste, sa condition, sa famille, sa personne. La peur était institutionnalisée et représentait le système de contrôle de la société dominée et soumise quotidiennement jusqu’à l’épuisement physique et mental. À cause de Victor Dumitrescu, sa famille, ses amis, ses connaissances, toutes les personnes de son entourage souffrent. Son droit à l’opinion, à la liberté de penser, traumatise son entourage. Puis, la vie cauchemardesque de Sebastian Ghițău en prison est analysée. Personne sensible et délicate, il endure le martyre à cause de l’environnement concentrationnaire dans lequel il lutte pour sa survie. L’instituteur de campagne est réduit au silence, sa personnalité annihilée par les tortionnaires et par les autres prisonniers. Un autre personnage, surnommé Dromihete et dont le vrai nom est Gelu Iov, placé par la Securitate à l’hôpital de neuropsychiatrie de Săpoca pour détruire sa personnalité par des traitements bien administrés, symbolise l’emprise sur l’esprit des gens. Sa chance s’appelle Doinița, la femme qui l’aime et lui offre une protection inespérée, le préservant ainsi de la chute brutale de sa mémoire quotidienne.
Après de longues souffrances, Victor Dumitrescu est approché par les organes de répression avec deux options : l’exil ou la prison. Il choisit l’exil avec sa famille. Son salut vient du travail dur qu’il effectue dans la ferme de Hans Günter, puis il est repéré par les services secrets étrangers et recruté par une station de radio clandestine pour présenter son idéal d’intellectuel solide, maître de sa vision libre, digne, vision soutenue par le travail et l’effort, par la créativité et la sagesse. Là aussi, il est surveillé par les services de force du dictateur et un faux attentat est monté contre lui pour l’éliminer. Évidemment que par ses agissements, il dérangeait encore plus, il dérangeait par la force de ses idées, par sa verticalité, par sa culture, par sa lutte sincère pour la liberté d’expression.
Après la révolution ou le coup d’État de 1989, Victor retourne en Roumanie et constate que la vie sociale est régie par les mêmes personnages qui lui ont rendu la vie amère. L’ancien doyen est nommé ministre de l’Éducation, d’autres accèdent à des postes importants. Chacun se bat pour survivre dans ce nouveau système, pour se frayer un chemin à travers les méandres d’un capitalisme complexe, dépourvu de capital et de gens pour le rendre honnête. Même son ex-poursuivant devient général dans les nouveaux services de renseignements et a l’audace de lui présenter son ancien dossier de surveillance opérationnelle. Victor Dumitrescu est choqué par ce qu’il y découvre : il constate qu’il a été constamment surveillé et que sa vie a été bien plus cauchemardesque qu’il ne le pensait. Le choc lui coûte sa vie, en provoquant sa destruction bien au-delà des capacités d’un homme seul face à la méchanceté généralisée. Malgré ses efforts pour se rétablir en Roumanie et publier un journal sur la justice et la vérité, tout s’effondre. Les nouveaux services de renseignement ont acheté l’intégralité du tirage pour que le message n’atteigne pas la population. Il ne peut pas récupérer ses biens, il perd la maison dans laquelle il vivait autrefois et sa famille vole en éclats : il disparaît peu à peu du paysage social. L’intellectuel n’avait plus sa place sur la scène des temps nouveaux.
Constantin Marafet raconte l’histoire avec passion, il crée des tableaux sociaux âpres, propres à une dictature. Les événements sont détaillés, la manière dont les services de sécurité de l’État traitent les vrais intellectuels est décrite avec réalisme et tristesse. L’empathie de l’auteur pour le personnage principal est évidente et la souffrance pour la vérité des temps vécus réelle. Les phrases sont dynamiques, les tableaux se déroulent avec la tension nécessaire, le lecteur est captivé par l’Histoire récente, basée sur le pharisaïsme, l’hypocrisie, la complicité morale dans les crimes commis. La question finale de toute la narration est la suivante : les tragédies se reproduisent-elles ? À propos du personnage central, l’auteur écrit : « Je ne donnerai pas son vrai nom. La Securitate et les communistes ne lui ont pas pardonné et ne lui pardonneront sûrement jamais. Ils ne peuvent pardonner à un homme qui a pensé et s’est exprimé librement, tandis qu’eux, cachés dans leur propre vomi, ont déserté toute conscience. » (Seconde confession)
Il y a dans le roman des scènes de grande tension qui restituent l’essence de l’époque. Victor Dumitrescu s’agenouille avec les prêtres en pleine rue pour prier encore au moment même où les forces de l’ordre procèdent à la destruction de l’église. Des glaçons tombent du ciel, signe du jugement divin. La scène est décrite avec passion, mettant en lumière le jugement du Créateur à l’instant où l’église est détruite. La sentence sera exécutée plus tard, l’Histoire rétablira l’équilibre, offrira aux gens la possibilité de sortir de l’avenue de la souffrance.
« Avant la fin de la prière, il y eut un nouveau coup de tonnerre fendant le ciel. La terre trembla trois fois, brièvement, intensément, et de gros morceaux de grêle tombèrent sur les habitants de Bucarest. L’instinct primaire de Victor fonctionna immédiatement. Il voulut se lever et chercher un abri. La main du prêtre à sa droite l’arrêta d’un geste léger. Il resta agenouillé et continua à prier avec les quatre prêtres. Autour d’eux, sur une zone d’environ dix mètres carrés, aucun morceau de grêle ne tombait mais une lumière divine, irréelle, les éclairait, tel le chuchotement d’une rose dialoguant avec la rosée, au petit matin. »
Les scènes d’amour entre Victor et Anastasia sont des scènes compensatoires destinées à rompre la magie noire de l’époque. L’amour filial est important et également compensatoire. Des paysages apparaissent marqués par la proximité de l’individu avec la nature généreuse. Le portrait de la mère de Victor met en lumière la chaleur de la famille, les liens de l’homme avec l’éternité nichée dans la campagne. Le courage de l’intellectuel se heurte à la peur qui domine la scène sociale. De cette confrontation surgit un faux courage, une illusion basée sur des espoirs obscurcis par l’Histoire.
Après son retour d’Occident, il réfléchit : « L’objectif du voyage était atteint à cent pour cent. Il avait diffusé la lettre. Mission accomplie. Aucune trace de peur ne jubilait plus sur son visage, devenu serein du jour au lendemain. » D’où le titre du roman : l’homme était/est entouré par un rempart amer, une construction spirituelle dans laquelle il vit intensément l’Histoire comme un moment lumineux, déclenchant un instinct de conservation. Un homme captif dans une ville factice, semblable à une prison édifiée par les forces aveugles de l’Histoire. Constantin Marafet reste fidèle à sa vision de la littérature : le monde pourrait être bien meilleur, le réalisme social a son poids dans le destin des hommes. Avec ce roman encore, il nous signifie les pièges du temps, la possible chute de celui qui se croit libre. Pour l’auteur, l’amour pourrait offrir des solutions : au-delà des apparences, il y a un dossier pour chacun où les bonnes et les mauvaises pages sont consignées. Il y a probablement un dossier dans l’au-delà (comme le suggère l’écrivain), touché par ceux qui ont encore les yeux clairs et croient que la sortie de l’Histoire se fait par la vérité et la justice.
Ce roman fait suite à Răzbunarea mierii [La Vengeance du miel], sorti en 2018, qui analyse la vie des Roumains à l’époque actuelle, affectée par les traumatismes des guerres spirituelles dans les rets desquelles les personnages sont pris.
Constantin Marafet est aussi un romancier énergique, pas seulement un poète sensible, et un éditeur dévoué. La prose renforce son talent et met en évidence la lucidité de celui qui peut voir, au-delà des événements brutaux, les gens comme porteurs de souffrance et de liberté.
Constantin STANCU
À cette époque-là, j’étais un gros légume retenu captif par le sommeil de la raison, manipulé, et on usait de moi comme d’un chiffon blasonné. Je baignais dans un somnambulisme où le cauchemar était le bonheur suprême. Dans les rues les morts-vivants souriaient bêtement et se tenaient la main pour ne pas s’égarer sur le chemin de la faim et de l’obscurité vers le cimetière cosmique. Je dévissais soigneusement les écrous de l’inertie universelle du destin et pourtant rien n’advenait. J’ignorais si j’étais bourreau ou victime.
Constantin MARAFET
Le vol Tarom AN24 à destination de Bucarest avait décollé à midi pile de l’aéroport parisien Charles de Gaulle. Tout s’était déroulé normalement jusqu’à Bucarest. Seules quelques petites turbulences, naturelles d’ailleurs, avaient interrompu le rêve inopiné de Victor Dumitrescu. Le ciel présentait des fractures hautes et longues entre les nuages. Ici, à deux mille mètres d’altitude, il était d’un bleu pur, sans plis, infini. Le silence et l’immensité de l’horizon empêchaient Victor de cligner des yeux sans raison. Il ne se lassait pas d’observer et toutes ses pensées s’étaient regroupées dans un coin de son esprit, laissant libre cours à l’admiration silencieuse qui rapiéçait son âme trouée comme une passoire. L’immensité bleue était brusquement interrompue, à intervalles de dix minutes, par un nuage blanc immaculé, aux formes irrégulières. L’avion n’en évitait aucun. Il les transperçait, sans restrictions, donnant l’impression de le faire délibérément, pour y faire halte. Les passagers retenaient leur souffle. Le silence était devenu l’expression même de l’existence. Le bleu pénétrait leur peau comme le parfum des fleurs de mai. Le fuseau horaire embrouillait les aiguilles de la montre, de sorte que certains passagers ne savaient plus depuis combien de temps ils volaient ni quand ils arriveraient à destination.
Au-dessus de Bucarest, Victor regardait à travers le hublot pendant que l’avion tournait en attendant l’autorisation d’atterrir. Il observait et essayait d’identifier les quartiers. Aussi petits que des allumettes, les gens foisonnaient comme dans une fourmilière mal construite, sur la place et dans les rues : un vrai troupeau sans maître, à la dérive. Tout le pays est ainsi : un iceberg mis en isolement et qui se dégrade progressivement, lentement mais sûrement. Le temps s’est déréglé et n’a plus l’odeur de l’Histoire. Il secoua la tête convulsivement : Heureusement que j’ai fait ce qu’il fallait. Il avait l’impression de retourner directement d’un mariage royal à l’enterrement collectif d’une tribu médiévale suicidaire.
Bucarest portait des vêtements sombres de deuil. La différence était énorme, magnifique. Il avait vu aussi Paris depuis la coupole du ciel. La ville des lumières. Incomparable ! Vivrai-je le jour où mon pays ravivera la lumière des choses et des gens ?
Des immeubles bucarestois sortaient, comme des canons pointés vers le ciel, des cheminées improvisées en tôle inerte et noire. Sur les balcons, le linge suspendu était abandonné au vent. Les sous-vêtements déchirés étaient posés à l’arrière, mais on les voyait quand même. Certaines fenêtres avaient le journal Scânteia collé à la verticale, montrant distinctement et sans ambiguïté aucune la photo du Camarade Ceaușescu ; cela faisait office de rideaux. Construits d’une manière chaotique, selon un cerveau aux circonvolutions interrompues, les immeubles en style ghetto dissimulaient la faim. Un peuple entier assigné à résidence, sans la moindre décision judiciaire, soupira Victor.
Il descendit lentement de l’avion. Sa vivacité parisienne disparut soudain. Son corps absorbait les regards d’une armée fixée sur lui, à l’instar d’un charme : Pourquoi tant de gens en costume ? Qui peuvent-ils bien attendre ? Probablement une personnalité communiste dans le même avion. Il vit une équipe de la Securitate le prendre en charge telle l’ombre d’un arc-en-ciel. Eh bien, personne d’autre ne descend. Il est clair qu’ils me veulent. Les nouvelles voyagent plus vite que l’avion. Il chercha discrètement du regard pour repérer la filature. Il la ressentait davantage qu’il ne la voyait. Il abandonna. Il en avait assez. Ces deux-là complètent mon ombre et ajoutent quatre yeux bleus. Je suis passablement important.
Comme seul bagage, un sac en bandoulière contenant le strict nécessaire. Il sortit de l’aéroport avec des pas mesurés se dirigeant directement vers le tramway 123. Il le vit à l’arrêt. Il se dépêcha et parvint à attraper la barre centrale de sa main droite. Le tram partit aussitôt sans annoncer son intention. Bondé comme toujours. Victor avait presque oublié les déplacements dans Bucarest avec les transports en commun. Un calvaire. Il voyagea sur l’escalier jusqu’au premier arrêt, plus dehors que dedans. Il passa rapidement la statue du Lion. Le vent, amplifié par la vitesse du tram, coiffa ses cheveux à la façon des impressionnistes.
Il désirait rentrer chez lui au plus vite. Les deux semaines passées à Paris l’avaient épuisé, tout en le revigorant. Il ne comprenait pas que cela ait pu arriver. Mais c’était son ressenti. Il était revenu avec le désir de lutter contre tous ceux qui violaient de manière flagrante les droits de l’homme, le même désir qu’à son départ, mais à présent raffermi, renforcé. Était-ce le succès qui lui donnait cette immense confiance ou était-ce simplement le regard qu’il posait autour de lui qui suffisait à le motiver ?
Victor habitait au numéro 20, de la rue Ion Călimănescu. C’est avec l’argent qu’Anastasia avait hérité de Tchétchénie, après le décès de ses parents dans un tragique accident de la route, qu’il avait racheté la maison à des commerçants juifs ayant fui le pays après la loi leur interdisant le commerce. Une fois mariée, Anastasia obtint aussi la citoyenneté roumaine qu’elle adjoignit à la russe.
Ils avaient uni leurs âmes avec beaucoup de tendresse dès le premier regard pendant leurs études à Moscou autour d’une rose rouge au parfum d’immortalité.
Comme par miracle, la rue où il habitait avait échappé aux démolitions. Elle est dans notre plan de démolition, le prévenait toujours un fonctionnaire de la mairie de l’arrondissement. Déménagez, déménagez au plus vite ! Nous avons des appartements construits spécialement pour vous dans les immeubles en face, lui disait-il à chaque fois. Personne, absolument personne ne voulait déménager. Tout était démoli à une vitesse astronomique. La rue, entourée des immeubles en béton armé, était à l’instar d’un brin d’herbe foulé par des troupeaux entiers de chevaux d’automne. Le béton froid des immeubles vous écrasait rien qu’en le regardant et offrait l’asthme comme une bénédiction paternelle.
L’agitation autour de sa maison lui donnait l’impression d’être sur la place centrale. Brusquement, d’une rue calme qu’il avait quittée en partant, elle était devenue extrêmement encombrée et agitée. Des voitures noires à plaques d’immatriculation courtes donnaient des frissons aux gens chaque fois qu’elles étaient vues. À présent, elles longeaient la rue. Des hommes en costume tirés à quatre épingles descendaient et montaient de ces voitures. Ce sont nos agents de la Securitate de tous les jours. Les visibles. Où sont les autres ? Comme ils sont indiscrets ! Ils œuvrent à l’intimidation, pensa Victor en souriant amèrement. Il frappa son front comme s’il avait oublié quelque chose, mais ce n’était pas le cas. Il ressentait l’absence de Dromihete, le mendiant au bout de la rue, son ami. Celui-ci lui avait demandé un souvenir de Paris avant de partir : Apporte-moi un singe, peu importe, une petite Anglaise, pour me tenir chaud en hiver.
La rue n’était plus la même sans lui. On pouvait abattre un arbre sans en remarquer l’absence, mais impossible de se passer de Dromihete. Victor l’avait ainsi nommé en référence au mystérieux chef gète. Cheveux non coupés, barbe non rasée, le bonnet de travers, une parfaite ressemblance. Il l’avait appelé ainsi aussi parce qu’il n’avait pas de papiers d’identité. Il ne savait pas qui il était, du moins il le prétendait. Moi, monsieur le professeur, je n’ai jamais été baptisé. Mes parents ont vécu dans le canal, là-bas à Izvoru'. Ils sont morts de froid pendant l’hiver 1954. Depuis, j’erre seul dans le monde. Dromihete était l’un de ses rares amis qui s’adressaient à lui en disant « monsieur ». Victor lui donnait toujours une pièce ou deux pour s’acheter au moins du pain. C’est ainsi qu’ils étaient devenus amis. Il avait donc disparu, pourtant il ne partait jamais au printemps. Bizarre. Il disparaissait parfois tous les un ou deux ans, en hiver, lorsqu’il était arrêté par la milice pour vagabondage. Ils le gardaient un mois ou deux, lui coupaient les cheveux, la boule à zéro, puis le relâchaient. Il ne reconnaissait jamais avoir été en prison, mais disait qu’il était allé à l’université.
Victor lui avait promis de le baptiser et à présent il en était plus déterminé que jamais. Où peut-il bien être ? Il savait que je revenais aujourd’hui. Il m’aurait attendu comme à chaque fois. La seule explication logique c’est qu’il s’est fait arrêter.
Il entra dans la maison, l’air abattu, comme un chien chassé de la devanture d’une boucherie. Tout était comme à son départ, y compris le silence. Chère maison, mon doux royaume. Il vérifia s’il y avait de l’eau chaude, mais non. On est mercredi. Le programme d’eau chaude concerne seulement le mardi. Je l’avais oublié. Il devait se laver. Il avait transpiré et se sentait mal à l’aise. Il se lava machinalement, comme à l’armée, avec de l’eau froide sur tout le corps en évitant la tête.
Il était seul. Il n’était pas à l’aise. Les siens lui manquaient. Anastasia, l’épouse de Victor, elle aussi enseignante, avait cours à l’université. Valentin, leur unique enfant, était à l’école. Il se dirigea vers la chambre. S’allongea, espérant pouvoir faire une petite sieste, et s’endormit aussitôt. La fatigue accumulée réclamait son dû. Son vieux cauchemar : un cheval blanc, ensanglanté, sur une avenue d’une ville inconnue, entouré de centaines de corneilles rouges tournoyant sournoisement, guettant l’inattention du cheval et plongeant directement dans ses plaies, aspergeant le ciel de sang. Sur ses deux pattes, celui-ci s’ébrouait pour se débarrasser de l’invasion de corneilles, hennissant de toutes ses forces, faisant pleurer les brins d’herbe sur ce trottoir improvisé. Depuis les immeubles, seules quelques paires d’yeux fixaient le cheval. Rien que les yeux. Certaines corneilles, celles aux yeux bleus, avaient des feuilles à la place des ailes. Des corps difformes, de contours clairs, presque invisibles, que l’on devinait grâce à l’ombre qui dominait le trottoir avec son ricanement terrifiant et froid.
Moins d’une heure s’était écoulée depuis son retour en Roumanie lorsque le téléphone retentit longuement comme dans un désert sans rideaux. Il entendait sa sonnerie. Ses paupières, lourdes comme une cloche d’église, ne réagissaient guère. Le cauchemar se retira spontanément dans son subconscient. C’est péniblement qu’il quitta le lit, épuisé et en sueur comme s’il avait lui-même mené le combat avec le cheval. Il toussa deux ou trois fois, clarifia sa voix, sans couvrir sa bouche, fit quelques vocalises de plus, puis prit le combiné de sa main droite.
– Allô.
– Oui, je vous écoute.
– C’est Cristiana, la secrétaire, camarade professeur. Le camarade doyen adjoint m’a chargée de t’informer que tu es convoqué à la faculté demain matin à 10 heures.
– Mais j’ai cours à partir de 14 heures.
– Je sais. Monsieur le doyen adjoint Prodan est également au courant, mais il a dit que tu devais impérativement venir. J’ai compris que c’était dans ton intérêt. Comme quoi, si tu ne viens pas, des mesures draconiennes allaient être prises en ton absence et ce serait dommage. Ils sont très en colère contre toi. Il a dit que tu le savais. C’est vraiment dommage, a-t-il ajouté. Vas-tu venir ?
– Très bien, je vais venir.
Il raccrocha d’un geste brusque. Écoutez-moi ça ! Dans mon intérêt… Cette fillette croit qu’elle parle au concierge. Dans mon intérêt… hum, hum !
Son sommeil se dissipa dans les quatre petites pièces de la maison. Une inquiétude, tel le battement d’un oiseau contre la fenêtre, envahit son corps frêle. Les attaques de panique s’étaient intensifiées ces derniers temps, mais il n’en parlait à personne. Il souffrait en silence, comme un banc abandonné dans le parc. Des souvenirs défilaient devant ses yeux : des étoiles filantes, éclairant de l’intérieur vers l’extérieur ses paupières douces et paresseuses.
La promesse de publication par l’une des maisons d’édition les plus prestigieuses d’Europe lui redonnait néanmoins confiance en l’avenir. Le monde civilisé, l’Occident, doit être mis au courant pour cette imposture. Une immense satisfaction intérieure s’empara de lui. La mission du voyage était accomplie à cent pour cent. Il avait également diffusé la lettre. Mission accomplie. Plus aucune trace de peur sur son visage, devenu soudainement serein. La lettre et l’interview feront beaucoup de bruit. J’espère que ma voix ne résonnera plus dans le vide comme avant et qu’elle brisera le rempart amer de nos existences. Ils ne peuvent plus rien contre moi. Ils s’agitent en vain. J’en suis convaincu.
De joie, il avait envie de sauter à pieds joints, comme dans son enfance, mais quelque chose l’en empêcha. Une lourde inquiétude battait régulièrement dans son cœur, tambour de musicien, tandis que sa tête lui faisait inexplicablement mal. Il préféra se lever pour se dégourdir les jambes.
Il faisait les cent pas dans la maison. Il s’arrêta plusieurs fois près de la fenêtre et, derrière le rideau, observa la rue. Peut-être que les hommes de la Securitate sont toujours là ! Des ombres qu’on ne détecte qu’au soleil. Mais même si je ne les vois pas, je les sens.
Perplexe devant la fenêtre, la main sur son visage, il observait l’agitation de la rue comme un mauvais film. Pourquoi ne viennent-ils pas m’arrêter ? De quoi ont-ils peur ? Ou bien restent-ils ostensiblement visibles pour accroître ma crainte ? Quelles méthodes ils ont ! Comme dans les années 1950. Mais vraiment, rien ne change ?
Les voitures partaient les unes après les autres. Il ne restait plus que deux voitures discrètement garées, l’une à l’entrée de la rue, l’autre tout au bout. L’agitation avait disparu avec le départ des voitures, ainsi que des hommes en costumes sombres. La rue était plongée désormais dans le silence d’une tombe ouverte. Victor ferma les yeux et inspira profondément. Qu’il est bon d’être chez soi ! Qu’ils viennent m’arrêter quand ils le voudront. Je les attends. Je n’avais pas prévu ça. J’espérais qu’ils ne le découvriraient pas si vite, que je pourrais me préparer émotionnellement. Enfin. J’assume tout. Le voisin du numéro 23, le professeur Vâlcu de la faculté de lettres, revenait du marché avec des sacs en plastique presque vides. Il les agitait comme un trophée et fixait du regard la fenêtre de Victor. Par instinct, Victor fit un pas en arrière, mais il le vit quand il commença à se signer. Eh bien, ce n’est vraiment pas de bon augure ! Faire le signe de la croix dans la rue ? L’athée a interdit de telles manifestations. Qu’est-ce qui est arrivé à Vâlcu ?
Les craintes s’intensifiaient, mettant l’accent sur chaque respiration. Victor ne comprenait pas l’origine de ces peurs mêlées à une angoisse ancestrale et à des terreurs inexpliquées. D’où vient tout cela ? Je n’ai vraiment peur de rien. Dieu m’en est témoin. Alors, ce qui se passe c’est contre ma volonté. Il respirait péniblement. Une séquence de la conférence de presse où le journaliste parisien, un jeune homme avec une queue de cheval, avait répété la question de manière obsessionnelle lui revint : Et maintenant, après ces déclarations incendiaires, allez-vous retourner en Roumanie ? Victor, l’air détaché, avait simplement répondu : La Roumanie est mon âme ! Mon pays. Ma place est là-bas. Jamais je ne la quitterai. Le journaliste avait ri de sa réponse. Peut-être que les Parisiens ne croient pas en la liberté d’expression ? Ou suis-je trop naïf ? Je suis professeur de journalisme. Si je n’y crois pas, comment puis-je l’enseigner à mes étudiants ? Ses pensées creusaient les rides de son front. Un début de calvitie commençait aussi à ses rides, signe que toutes ses pensées menaient une bataille acharnée, à vie ou à mort, avec un conscient profond et invisible.
Le téléphone sonna de nouveau et Victor entendit la voix inquiète de sa mère.
– Mon fils, dit-elle précipitamment, j’ai rêvé que tu restais là-bas. J’ai passé la nuit avec la peur au ventre. Heureusement que tu es rentré ! Quoi qu’il en soit, heureusement que tu es chez toi !
– Maman, je t’ai dit que je revenais. Comment pourrais-je vivre sans toi ? Serait-ce seulement possible ?
– Prends soin de toi, mon fils ! Je ne comprends pas pourquoi toi, une personne si instruite, tu fais ces choses-là. Laisse la place à d’autres, mon fils ! Occupe-toi de tes affaires ! Tu as un enfant aussi beau que le soleil. Que te faut-il de plus ?
Long soupir, empreint d’amertume, de Victor. Soudain, il regretta d’avoir partagé sa peine. Depuis tout petit, il avait l’habitude de tout lui raconter. Sa mère, une femme simple, avait quitté l’école au bout de quatre années seulement, mais avec le programme d’alphabétisation du pays, on l’avait, comme tous les villageois, appelée deux ou trois fois à l’école du village pour lui faire signer quelques papiers. Et pour cela elle avait apporté cinq litres de bonne tsuica, qu’elle réservait habituellement pour les moissons, car le maire, tonton Costică, lui avait dit qu’il y avait beaucoup de gens de la commission, des messieurs de la ville avec leurs bonnes manières. Lorsqu’elle avait reçu son diplôme de fin d’études secondaires, elle en avait apporté cinq litres de plus et avait fait la fête avec tout le village. Maintenant elle en était fière. Elle disait toujours : Tu me crois bête ? J’ai le même niveau d’instruction que le maire, et elle riait. Victor aimait l’entendre rire. Elle riait rarement, mais quand elle le faisait c’était de toutes ses dents. Contagieux.
Il était heureux de l’entendre. Sa mère, tante Lina, c’est ainsi qu’on l’appelait au village, n’avait pas de téléphone chez elle. Il n’y avait que le milicien et le maire, peut-être le prêtre, dans tout le village, qui en possédaient. Elle faisait huit kilomètres à pied jusqu’à son bureau de poste. C’est de là qu’elle téléphonait. Il se souvint de leur secret. Il n’y avait pas pensé depuis longtemps. Sa mère et les villageois avaient enterré des briques et divers objets provenant d’une église démolie dans leurs cours. Prendsen bien soin, mon fils ! Quand ce mécréant sera mort, vous la reconstruirez, mon fils, d’accord ? N’oublie pas ! Et près de l’auge est enterrée la charrette de mon père, ton grand-père. Elle est là depuis la collectivisation. Parce qu’ils viendront nous dépouiller de tout, jusqu’à la peau sur nos os. Ils nous prennent pour des tomates mûres : bons pour la saumure.
– Viens à la maison, je t’attends, ajouta tante Lina au téléphone, puis elle raccrocha.
Comme toujours. Elle ne disait jamais au revoir. Victor resta pensif un instant, puis se dirigea vers son bureau. Il avait une idée depuis quelques jours et voulait la mettre sur papier pour ne pas la perdre. Il n’eut pas le temps de s’asseoir que le téléphone retentit encore. Cette fois-ci, il semblait sonner plus fort et de manière plus insistante. À l’autre bout du fil, une voix masculine, de baryton.
– Bravo ! Tu es le meilleur ! Bravo, mon petit Victor ! Ne te laisse pas piétiner par cette vermine ! Je suis avec toi. Si tu as besoin de quelque chose, je te soutiens. Tu sais où me trouver. C’est toi qui me trouveras, car tu es intelligent. Encore une fois, bravo !
– Qui êtes-vous ?
Il refusa poliment de se présenter, en s’excusant comme un enfant. Cependant, Victor l’avait déjà reconnu, mais préféra jouer le jeu et ainsi respecter sa prudence, d’ailleurs justifiée.
Un autre appel, le quatrième.
