Le réveil du diable - Matthieu Mercier - E-Book

Le réveil du diable E-Book

Matthieu Mercier

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Beschreibung

Une lumière apparut sous la porte de la chambre qui donnait sur un couloir, Brandon dormait toujours à poings fermés, on entendait un léger bruit de porte qui se fermait sans violence... puis, plus rien. Une ombre de pieds passa et s'arrêta devant la chambre de Brandon. Tout redevint normal pendant quelques secondes avant que plusieurs petits coups ne soient frappés énergiquement.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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NOTE DE L’AUTEUR

Afin de vous familiariser avec les personnages de cet opus, il vous sera recommandé de débuter l’aventure avec le premier roman intitulé« Rédemption ».

Sommaire

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1.

La chasse aux sorcières et sorciers était une pratique courante aux États-Unis depuis bien longtemps. Leur dévotion pour Satan, les potions et autres cultes démoniaques mettaient la population en danger, apeurée par les sorts que ces ensorceleurs pouvaient leur jeter. Ces harpies qui se regroupaient à la tombée de la nuit afin d'effrayer les pauvres âmes en peine, les enlèvements et les persécutions étaient fréquents, personne n'échappait à cette secte diabolique. Il n'y avait que très peu d'hommes, mais l'un d'eux se révélait être le grand sorcier, celui à qui l'on devait allégeance et respect. Lui seul était décideur et lui incombait la tâche de procréer sa descendance.

Pour paraître et rester jeune, les jeunes filles étaient kidnappées au début de leur adolescence, maléficiées elles étaient à la merci du grand sorcier. Plus tard ces femmes mûres posséderaient une sexualité débridée, au vagin insatiable. Elles vouaient corps et âme à leur louangeur.

En 1692 à Salem Village vivait un de ces puissants chefs sorciers, peut-être l'un des pires, luimême revendiquait être le prince suprême des ténèbres, à savoir Satan. Aucun de ses disciples n'osait manifester une quelconque indignation, de peur de connaître une mort lente et violente. Cet homme avait la cinquantaine passée, le visage et le nez maigres, les joues creuses, personne ne pouvait distinguer ses yeux cachés - si quelqu'un s'y risquait, il était annihilé et devait se donner la mort sur le champ - par l’ombre de son chapeau au long bord, attifé pratiquement tous les jours d’une tunique noire.

Par une nuit qui se devait calme, les plans avaient été changés au dernier moment quand l'un des membres de la secte avait prévenu le grand sorcier que son arrestation était prévue pour le lendemain. La traque du plus célèbre sorcier était ouverte. Pour l'heure, toute la ville de Salem Village dormait paisiblement, à part quelques satanistes qui retardaient la sortie des chasseurs. Seule une maison était encore éclairée par les bougies disposées sur la table. À l’intérieur, le grand sorcier et cinq autres personnes terminaient leur discussion à voix basse. À la fin de cet échange l’une d’elles souleva un gros bout de tissu, refermé sur lui-même, le posa sur la table puis défit le lien qu’il avait soigneusement fait.

— Vous aurez faim, la route sera très longue et fatigante, souligna cette personne en regardant le sol et en montrant ces quelques victuailles.

Le grand sorcier remercia ses amis venus l’aider. Inquiets, ils lui demandèrent s’ils allaient se revoir un jour, il acquiesça de la tête et leur promit de les guider dès lors qu’il aurait rejoint une ville plus au sud. Avant de partir, il referma le sac de nourritures, salua la petite assemblée qui resta à l’intérieur afin de ne pas se faire arrêter si des gardes venaient à passer, ce qui aurait été très audacieux de leur part, mais funestement désastreux. Il était inconcevable, pour le capitaine gouverneur Sharkey, que ses gardes se trouvent dehors alors qu'un groupe de sorcières déambulait dans les rues, d'ailleurs, aucune personne rationnelle n'avait l'audace d'effectuer une virée nocturne.

Trois silhouettes sortirent de la maison, la lune était à son apogée, un épais brouillard vint envelopper les ruelles déjà sombres, les hérétiques marchaient en traînant des pieds, scandaient des mots dans une langue inconnue, certaines s'allongeaient et convulsaient, sous l'emprise de l'ergot de seigle, un puissant hallucinogène. Leur cri perçant et strident glaçait le sang des pauvres citoyens qui restaient calfeutrés chez eux, horrifiés. Les plus farouches d’entre elles allaient même jusqu’à frapper, gratter et donner des coups de pieds aux portes, tout en lâchant des rires machiavéliques et des hurlements à vous donner des vertiges.

Très peu sensible au brouhaha qu'elles émettaient, il était temps pour le grand sorcier de quitter ce village. Les chasseurs quant à eux, évitaient de giboyer aux sorcières lorsqu’elles étaient supérieures en nombre, elles étaient bien trop puissantes, menaçantes et invulnérables. Elles l’étaient moins lorsqu’elles étaient seules. Le moment était venu pour le grand sorcier de prendre la fuite sans être pourchassé. Sharkey avait prévu l'ouverture de la chasse aux adorateurs de Satan, aux incantations maléfiques et autres moyens surnaturels à procurer le mal. Le capitaine gouverneur choisissait le jour et la procédure qu'il avait réfléchie avec ses conseillers.

Depuis son arrivée, il y a de cela une année, à Salem Village, plusieurs exécutions avaient été perpétrées, une dizaine tous les mois pratiquement.

Les sentences étaient orchestrées par le capitaine gouverneur en personne, l’une de ses pratiques qu’il affectionnait le plus était la mort par pendaison, il éprouvait néanmoins une profonde délectation pour des techniques plus recherchées. Il n'était pas très inventif, il accouchait de nouvelles tortures de temps à autre qu’il présentait à ses subalternes. Certaines méthodes n’étaient pas prises en compte, les gardes avaient fait le tour de la ville afin de savoir ce que les résidents aimeraient voir pour les prochaines sentences.

Hormis la noyade qu'il prononçait de temps à autre, quand il sentait la personne fragile, deux voire trois gardes aidaient le supplicié, pieds et mains liés dans le dos, à monter sur l'estrade, un mètre audessus du sol jonché de gravats et de pierres de taille moyenne. Les gardes agenouillaient le condamné, le bourreau se tenait bras croisés derrière. Le peuple était invité aux exécutions, les traits de leur visage montraient cette haine qu'ils portaient aux sorciers et aux sorcières, ils attendaient avec ferveur que la sentence ait lieu. Un des conseillers du gouverneur Sharkey lisait un texte écrit par ce dernier, mais très peu de personnes écoutaient son baratin. Une fois son bla-bla terminé, généralement cela ne durait pas plus de deux minutes pour ne pas faire attendre les villageois, le bourreau passait à l'action.

Il décroisait ses bras puis s'avançait jusqu'au supplicié, qui lui continuait de marmonner des incantations dans sa tête. Une main se posait sur son crâne puis sans élan, le condamné était poussé dans le vide, en plus de s'écorcher les genoux, son visage venait frapper violemment les pierres disposées à terre, le nez était l'une des parties qui explosait en premier, la plupart du temps la victime ne décédait pas sur le coup. Les villageois se ruaient sur elle, ils lui assénaient des coups de pieds au visage et sur tout le reste du corps. Les gardes descendaient quelques secondes après et relevaient la victime maculée de sang, les lèvres engourdies par les coups. Par terre, on pouvait distinguer quelques dents. Elle remontait sur l'estrade et la sentence était réitérée jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Certaines sorcières vivaient encore malgré le crâne explosé, des bouts de chair pendouillaient, une partie de la mâchoire était fracturée, un caillou avait transpercé un oeil ou les deux yeux, certaines avaient encore le courage de rire aux éclats, ce qui agaçaient les tympans des spectateurs.

La lapidation était plus ou moins le même sort qui leur était infligé, à la différence que la victime était allongée directement dans une fosse, creusée au préalable par les gardes et les chasseurs, la veille de la sentence, le capitaine gouverneur n'aimait pas perdre son temps avec les exécutions. C'était un moment de distraction pour les villageois qui se défendaient de sortir plusieurs jours dans la semaine à cause de ces harpies qui les terrorisaient.

Ainsi le jour même, le condamné était allongé dans la fosse, puis chacun leur tour les villageois et les gardes lui lançaient de gros morceaux de pierres, la torture était telle qu'ils entendaient les os se briser, la peau se déchirer. Les cris de douleurs perçants leur glaçaient le sang, un mélange de bébé qui pleure et le rire d’une hyène. Une fois les jambes et les bras explosés, les gardes descendaient dans la fosse puis récupéraient les plus gros morceaux de pierres lancés, ils renouvelaient les jets. Le dernier lancé était un énorme rocher, porté par huit personnes, il était si lourd qu’en le lâchant sur le visage, les os craquaient, le sang giclait puis le dernier soupir s’enfouissait dans les entrailles de l’enfer.

Aucune sentence n'était comparable à ce que le gouverneur Sharkey destinait à ce grand sorcier. Une mort bien plus longue et douloureuse. Il était l'un des plus recherchés de tout Salem Village et peut-être de toute l'Amérique du Nord. Il était l’un des plus hauts disciples de Satan, il se considérait en tant que tel luimême, c'était sans compter sur l'aide de ses disciples qu'il sut qu’il devait fuir. Depuis que ce Sharkey était arrivé en ville, une force hostile, d’une faible intensité, lui était apparue en songe. Hostile et pourtant qu’il ne considérait pas comme un adversaire, mais presque. Cette force - plutôt cette silhouette énigmatique - lui fit comprendre qu’un mal allait s’abattre sur lui, s’il daignait rester dans sa ville.

Grâce au courage des sorcières qui empêchaient les chasseurs de sortir, cette nuit-là, il put quitter avec deux de ses disciples la ville, il grimpa dans une cabine en bois étroite munie de brancards, puis tous trois prirent la poudre d'escampette. Les deux compères se situaient de part et d'autre de celle-ci, à soulever cette chaise à porteurs. La route était longue, le Sud, c'était la direction que cette silhouette, dans son rêve, lui avait suggéré de prendre. Les trois fuyards avaient du temps devant eux, les calèches allaient se mettre à leur poursuite dès la constatation de leur disparition. Personne pour le moment, et ce, jusqu’au lever du soleil, ne se doutait de ce qu’il se tramait dans les rues. Le rituel des sorcières était hebdomadaire, même si le grand sorcier avait disparu, beaucoup de sectaires allaient partir au bûcher, une des nouvelles attractions que voulait tenter le capitaine gouverneur.

Il avait trouvé l'idée de mettre un torchon sur la bouche et le nez du condamné, de lui faire ingurgiter de l'alcool puis d'en imbiber les vêtements, le ficeler à quelques mètres au-dessus de l'amas de bois et de paille qui retenait le poteau. Avant d'allumer le brasier, le bourreau vérifiait bien que les poignets étaient cassés, les sorciers pouvaient encore utiliser leurs mains pour jeter des sorts et arrêter le feu.

Celui-ci commençait par embraser le bois et la paille, les flammes devenaient de plus en plus grandes. Quelques toux dans l'assemblée, dues aux fumées et à l'odeur, venaient gratter le fond de la gorge et entraver les voies respiratoires. Le feu venait chauffer et brûler ensuite la plante des pieds du condamné. Par un procédé chimique, une fois que les flammes se mélangeaient à la vapeur d'alcool un énorme brasier se propageait sur les vêtements et les réduisait en cendres.

La peau cloquait, fondait, le gaz putréfié qui circulait dans le corps s'échappait par les brûlures occasionnées, cela avait comme conséquence une combustion. Quelques villageois tournèrent de l’oeil, grimacèrent, vomissements et vertiges ne se firent pas attendre une fois que l'odeur du macchabée devenait insoutenable.

* **

Après une cavalcade de plusieurs kilomètres, les trois fuyards s’arrêtèrent un instant, ses deux fidèles n’étaient plus à même de faire un pas de plus, malgré le sortilège lancé pour leur conférer une bonne endurance, celui-ci s’était estompé. Il était encore en possession de ses moyens et de quelques ressources en lui pour jeter un nouveau sort, lorsqu'un bruit rapide se fit entendre. Ce ne pouvait pas être possible, comment la garde pouvait avoir déjà prévenu le capitaine gouverneur de leur évasion. Il regarda ses deux porteurs, incapables de pouvoir se battre, il décida de les cacher dans les buissons sur le bord de la route. Les sabots tapaient le sol de moins en moins vite, la peur ne s'empara pas de lui, le rythme et la vitesse ne correspondaient pas à une éventuelle poursuite, le roulement devint calme, mais au pas.

La voiture hippomobile s’arrêta à leur niveau. Voyant qu’ils étaient dans la panade, un homme à la peau rouge leur proposa de les emmener sans se soucier de qui pouvaient être ces trois personnes. Le vieil homme, un amérindien Abénaquis portait une bande culotte qui était attachée aux hanches et lui descendait jusqu’aux cuisses, des mocassins fabriqués en peau de chevreuil. Il y avait dans le regard des deux hommes une sensation étrange ; l’impression de déjà vu. Le remerciant de quelques pièces et vivres, ils reprirent tous ensemble leur route vers le sud. La chaise à porteur fut abandonnée sur la route et l'installèrent en travers de la chaussée, le soleil n’était pas près de se lever, mais ils préférèrent rester néanmoins sur leurs gardes.

Dans la calèche, les deux disciples s’étaient endormis de fatigue à peine assis. Les chocs et les secousses faits par les roues ne les dérangeaient pas le moins du monde. En chemin, le vieil homme écoutait et gobait le mensonge que le grand sorcier lui narrait, alors qu'il savait très bien qui était cette personne qu’il venait de prendre en charge. Ses yeux fixèrent une petite sacoche que le grand sorcier tenait autour de sa ceinture, il tapota dessus trois fois, comme si ce qu'il y avait dedans était inestimable.

Voilà des heures maintenant que les fuyards, aidés par cet amérindien arrivé de nulle part, continuaient leur route vers le sud, les premiers rayons de soleil apparaissaient. À Salem Village, la nouvelle de l’évasion venait à peine de se répandre aux oreilles des gardes et du capitaine gouverneur, hors de lui.

C’était aujourd’hui même qu’était prévue la traque du plus recherché des sorciers. Malheureusement pour Sharkey, l’homme avait pris la fuite et fut donc condamné par contumace. Tous ses actes sataniques et manipulations mentales, auxquels il devrait répondre, lui vaudraient la torture pendant plusieurs mois en prison jusqu’à affaiblissement physique et moral.

Sharkey scinda sa brigade en deux, une équipe était en charge de se mettre à la poursuite du fugitif pendant que le reste devait attraper des sorcières à la volée pour leur exécution, ainsi que les personnes coupables de complicité.

* **

Le capitaine gouverneur voyait rouge, il avait millimétré l'organisation de la traque et tout venait chambouler sa stratégie. Il n'aurait aucun état d'âme aujourd'hui à exécuter n'importe qui, qu'il soit sorcier, conseiller, villageois ou garde. Lui aussi pratiquait une sorte de magie secrète, à son arrivée, il lança un enchantement dans sa résidence et utilisait des stratagèmes afin que sa garde et lui-même ne soient jamais la proie de sorts démoniaques.

Ce jour-là, il fit une exception à la règle. Il avait promis des festivités pour cette arrestation, pour cela il avait prononcé une mort par pendaison dès lors que ce grand sorcier, maintenant en fuite, ne serait plus à même d’incanter quoi ou qui que ce soit. Malheureusement pour lui, la traque ne dura pas très longtemps, une poudre retrouvée au sol révéla que la sorcellerie avait effacé toutes les traces de son passage.

* **

Le sorcier voyait que ses pouvoirs faiblissaient au contact d’une silhouette tapie dans la pénombre d’une pièce qu'éclairait une simple bougie, il se voyait mutilé, épuisé, le visage fatigué, il se sentait affamé, amaigri, pendu par les bras dans un sous-sol humide et où l'air avait du mal à passer.

Une secousse le réveilla, une des roues de la calèche cogna contre une pierre. Il regarda autour de lui pour reprendre ses esprits ; la fuite de Salem Village, une route, des chevaux tirant une calèche, l'amérindien, tout se remettait en place dans sa tête. Il dévisagea le vieil homme qui, depuis leur rencontre, n'avait pas quitté la route des yeux, il remarqua qu'il clignait peu des yeux, pas une once de fatigue, pas une goutte d'eau d'ingurgitée, pas un morceau de pain d'avalé. Le sorcier resta sans voix, car même si lui était puissant, il lui fallait néanmoins un temps de repos.

John resta par la suite éveillé, fasciné par cette robustesse dont le vieil homme faisait preuve, car il n’avait pas fermé l’oeil. Le grand sorcier le remercia une fois de plus pour son aide si précieuse puis l’interrogea sur sa présence sur cette route. L'homme lui répondit qu’à chaque pleine lune, il faisait un allerretour sur l’île de Long Island depuis Portsmouth - la route qui séparait les deux villes était d'environ quatre cents kilomètres - le sorcier eut du mal à croire à ce qu'il venait d'entendre.

— Pourquoi fais-tu cela vieil homme ?

L’homme le dévisagea puis lui adressa un sourire.

— Tu m’as demandé de l’aide, je suis venu à ton secours.

Ne comprenant pas où il voulait en venir, étant lui-même puissant, il n’avait besoin de l’aide de quiconque. Pourtant lorsqu’il l’observait, il sentit une énergie bien plus intense que lui-même possédait.

— Mon peuple me surnomme Qaletaqa, ce qui signifie "gardien du peuple" en amérindien.

— Enchanté Qaletaqa, chez moi on me prénomme John...

Avant même qu’il ne donne son nom de famille, le vieil homme enchaîna.

— Je sais qui tu es visage pâle, tes semblables te nomment John Ketcham, c’est pour cela que je suis arrivé à toi, tes forces n’étaient plus aussi robustes que tu ne le crois.

John resta stoïque. Comment ce vieillard pouvait connaître son existence, alors qu’aux alentours de Salem Village très peu de villageois le connaissaient ? À part les plus valeureux chasseurs, tout le monde avait appris l'existence d'un grand sorcier, mais on préféra lui donner le nom de Satan. Qui voulait connaître le nom d'homme tel que lui ?

— D'où sais-tu mon nom ? L'interrogea-t-il, abasourdi.

— La lune m’a montré le chemin, elle m’a indiqué que des personnes étaient en danger et que je pouvais vous faire confiance, je l’ai ressenti grâce à ton âme.

— Tu sais donc, Qaletaqa, que mon âme n’est pas pure.

L’amérindien hocha la tête de haut en bas, il se désigna lui-même comme sorcier. Il expliqua à John que des explorateurs venaient d’arriver sur les terres américaines afin de trouver des esclaves et les rapatrier dans leur pays pour les vendre à des familles aisées. Encore une fois, la lune l’avait informé de ce danger qui le guettait lui et son peuple. Il entreprit donc de quitter Portsmouth. John l’écoutait avec ferveur. C'était le dernier voyage qu'il faisait avant que ces hommes, venus d'un autre continent, n'accostent et ne pillent les villages.

— Pouvons-nous, nous joindre à ton peuple. Mes disciples sont de très bons gardes et m’ont toujours été fidèles. Je voudrais savoir néanmoins, pourquoi tu te balades à vide ?

— Je prouve à mon peuple qu’il n’y a plus âme qui vive dans notre ancienne tribu et que je reviens vivant de ce dernier voyage. Je suis le gardien de mon peuple et pour le rester je dois leur démontrer que je suis immortel à leurs yeux.

2.

Traversant le Connecticut, ils s'arrêtèrent dans une ancienne ville que Qaletaqa connaissait bien.

— Nous allons nous arrêter à Rippowam, un de nos chevaux est fatigué, il ne finira pas la route avec nous.

Tout du moins, il ne la finirait pas vivant, mais Qaletaqa comptait bien le ramener à Amityville pour en faire un festin. John l'observa, dubitatif, il ne connaissait pas toutes les villes américaines par coeur, mais il était certain de n'avoir jamais entendu parler de cette ville. Le vieil amérindien tourna son visage et le fixa.

— Je comprends ton étonnement homme blanc, dit-il tout sourire. Tu te demandes où se trouve cette ville, alors que sur le panneau était gravé le nom de Stamford.

— Oui, à moins que tu ne parles de la prochaine ville.

Qaletaqa lui raconta qu'une tribu de la Native American vivait ici avant la colonisation d'hommes venant par vaisseaux flottant sur l'eau et qui, comme en ce moment, dans son ancienne tribu à Portsmouth, venaient pour piller et les vendre dans leur pays.

La calèche s'arrêta non loin d'une rivière, ils en profitèrent pour se dégourdir les jambes, les deux porteurs se déshabillèrent et sautèrent dans ce bain géant qui s'offrait à eux. John scrutait l'horizon, de là où ils étaient arrivés, sur ses gardes comme s'il pressentait une poursuite de la garde.

— Soit sans crainte visage pâle, personne ne nous suit.

* **

Le gouverneur Sharkey faisait les cent pas dans son bureau, voilà maintenant près de deux jours que ses factions étaient sur les routes, lorsqu'un des gardes revint avec l'annonce de la mauvaise nouvelle. Il n'eut pas fallu longtemps pour que le capitaine sorte accompagné de sa garde et ses chasseurs. Il ordonna à ce que tous les villageois soient sur la place du bûcher, il était temps de mettre à feu et à sang toutes ces sorcières et ces sorciers ainsi que tous leurs complices qui s'opposaient à la capture de John Ketcham. Sharkey ne savait pas encore quel sort il leur ferait subir, peut-être celui qu'il avait prévu pour ce grand sorcier. Il était trop tard pour continuer les recherches, il était déjà bien loin et grâce à ses pouvoirs, il pouvait se trouver n'importe où. Il décida de se concentrer sur toutes les personnes qui aidaient John.

Les gardes et les chasseurs étaient commis d'office pour reconnaître les visages des villageois qui se baladaient hormis les nuits où les troubadours démoniaques étaient de sortie. Sharkey ne chercherait pas à savoir si oui ou non, ils étaient de mèche, pour lui, les fauteurs de troubles devaient être arrêtés et condamnés à mort. Après tout, peut-être que l'un d'eux allait éprouver des remords ou aura peur de mourir et viendra à avouer ce qu'il sait.

De gros nuages annonçant une averse menaçaient la ville. Le capitaine gouverneur sortit de son bureau, traversa les ruelles, il était entouré de ses gardes les plus féroces, si un villageois osait s'approcher de trop près, il était repoussé comme un malpropre. Sharkey n'était pas du genre à être amical ou dangereux, personne ne savait comment le prendre et surtout ce qu'il voulait. En avait-il quelque chose à faire de son peuple ? Lui-même ne le savait peut-être pas non plus. Aujourd'hui ce qui l'importait, c'était la vérité. Et quoi qu'il arrive il la trouverait, par la force, mais il la trouverait.

Lorsqu'il prit le dernier carrefour au bout de la rue, la grande place du bûcher était noire de monde. À part les sorciers qui étaient calfeutrés dans leurs tanières, tous les villageois étaient présents, les gardes et les chasseurs les avaient sortis de chez eux comme ils étaient. Certains étaient habillés, d'autres nus se cachaient les parties intimes. Quelques gouttes commencèrent à tomber avant qu'une pluie ne s'abatte sur la ville.

Les corps tremblaient, on pouvait entendre les dents claquer dans le public. Les enfants ne dérogeaient pas à la règle, lorsque certains d'entre eux se mettaient à pleurer, les gardes avaient ordre de les gifler pour les calmer.

Sharkey fut aidé par deux chasseurs, il monta sur l'estrade d'où étaient jetés les condamnés ligotés les mains dans le dos et agenouillés. Les villageois, en plus d'écouter le capitaine gouverneur, se remémoraient toutes ces sorcières qui vivaient encore après leur chute et leurs visages tuméfiés, maculé de sang. Peut-être un ou deux yeux percés par le choc avec une pierre, les dents, les gencives et les lèvres arrachés. Certains en y repensant en eurent des frissons, ou était-ce la pluie qui venait les mouiller sur leur corps nu ?

— Comme vous pouvez le constater, j'ai demandé à mes chasseurs de réunir tout le monde ici aujourd'hui pour vous annoncer une mauvaise nouvelle.

Beaucoup de spéculations vadrouillaient dans le cerveau des gens : "vous quittez notre ville ?", "on va te brûler sur la place ?", "vous avez abattu les derniers sorciers de la ville ?". Certains pourtant voyaient juste, ou presque. Sharkey les observait minutieusement avant d'en dire plus, il voulait voir la réaction de chacun. Tous ses chasseurs et gardes se mirent à son niveau et firent de même. Dans son bureau, il avait donné la directive d'observer chaque personne, si l'une d'elles esquissait un sourire, elle était automatiquement complice du fugitif.

Un des gardes arriva en courant au loin, éclaboussant le bas de son uniforme. Il monta les marches de l'estrade, manquant de glisser avec la pluie abondante. Il passa devant ses confrères puis s'arrêta au niveau du capitaine gouverneur qui tendit l'oreille. Le garde salua son supérieur puis se mêla au reste de la compagnie. Les traits de son visage s'étaient encore plus tendus, signe d'une autre mauvaise nouvelle.

— Bien, je vais être très clair avec vous. Aujourd'hui, il y aura de la barbarie, la chasse est finie pour certains. Trois personnes ont pris la fuite cette nuit, l'un d'eux n'est autre que John Ketcham. Sharkey prit un ton plus militaire. Oui messieurs dames, des sorciers, des sorcières et des complices, dit-il en pointant son index vers le peuple, ont aidé cet individu à fuir la ville. Je peux d'ors et déjà vous annoncer que ces deux personnes-ci, il écarta les bras en désignant un homme et une femme, sourire aux oreilles, qu'elles seront suppliciées en place publique.

Stupeur générale dans l'assemblée, les gens étaient prêts à courir dans tous les sens lorsque des coups de feux résonnèrent dans le village et aux oreilles du peuple. De la fumée sortait des canons, comme un orage, le tonnerre disparut dans la nature. La pluie ruisselait sur les visages et certains corps nus. Deux gardes descendirent de l'estrade, Sharkey observa les autres en leur demandant si d'autres personnes avaient souri lors de son allocution.

— Il reste une personne gouverneur, informa celui qui se situait à l'extrémité de l'estrade, se mettant au garde à vous.

Toute la garde était estomaquée, chacun d'entre eux n'avait vu que deux personnes sourire, les deux que Sharkey avait désignées.

— Montre la troisième personne et tu seras récompensé par trois jours de relâchement.

Le militaire s'exécuta, il fit un pas en avant, fit un quart de tour à gauche et s'avança sur le devant de l'estrade. Il observa le peuple face à lui, leva le bras et pointa son index en tournant sur lui-même par sa droite puis s'arrêta sur un des gardes. Celui qui se tenait juste à côté de lui.

— Je l'ai entendu soupirer de joie lorsque vous avez évoqué l'annulation des recherches de John Ketcham.

Le militaire démasqué voulut se sauver, le garde derrière lui eut le temps de lui faire un croche-pied, il fit un bond sans prendre les marches et se retrouva à terre au pied de l'estrade. Trois gardes se ruèrent sur lui et le rouèrent de coups sans ménagement. Une fois bien amoché, ils le relevèrent et l'emmenèrent en prison. L'homme et la femme suivirent de près. Sharkey offrit trois jours de plus à ce militaire courageux et le désigna comme nouveau conseiller pour sa bravoure. Le gouverneur n'en avait pas néanmoins fini, comme la pluie qui continuait de tomber.

— Je vais vous inviter à rentrer chez vous, vous sécher et vous habiller pour ceux qui ne le sont pas. Toutes les personnes qui souhaitent nous aider dans la traque des sorcières de Salem sont les bienvenues, nous allons chasser toutes ces pourritures qui nous gâchent la vie. Maintenant que John Ketcham n'existe plus ici, il n'y a plus besoin d'avoir peur.

Le capitaine gouverneur était remonté à bloc, il offrait à tous les participants une baisse sur les impôts et un meilleur style de vie. Les villageois restaient sceptiques, mais ils acceptèrent tout de même l'offre même si celle-ci devenait caduque à la fin. Malgré la pluie, tous les hommes et les jeunes garçons d'âge à faire la guerre avaient répondu présents. Ils se mirent en quête de toutes les sorcières et les sorciers que Salem Village comptait encore, il n'en restait plus beaucoup, depuis l'arrivée de Sharkey, le peuple se sentait en sécurité. Il avait beau être ce qu'il était, mais la traque n'avait jamais été aussi prenante depuis qu'il avait pris le commandement du village, les villageois le remercièrent pour ça. Désormais débarrassés du plus grand des sorciers, ils se sentaient comme libres et plus déterminés que jamais à mettre fin à cette sorcellerie.

* **

John, Qaletaqa et les deux porteurs avaient repris la route et arrivèrent non loin de Long Island, leur destination finale avant de poser pieds à Amityville. À l'arrière de la calèche, un brancard de fortune avait été construit, dessus était allongé le cheval, on pouvait distinguer son ventre gonfler et se dégonfler, signe qu'il était encore en vie. Qaletaqa attendait d'être arrivé à Amityville pour le tuer.

— Paumanok...

John observa Qaletaqa qui venait de sortir un mot dont il n'avait jamais entendu parler.

— Peux-tu me révéler le sens de ce mot : Pauma... nok ? Demanda John intrigué.

— Ce n'est pas un mot, mais l'ancien nom donné, à Long Island par mes ancêtres, il y a un peu plus de deux cents ans. Cela se traduit par "l'île qui paye des tributs".

Quelques tribus étaient restées sur l'île alors que d'autres avaient abandonné leur terre pour une vie meilleure ailleurs. John approuva cet exil, malgré cette incompréhension à ne pas vouloir se battre pour rester digne et fier de son peuple.

— Pourquoi revenir sur cette terre sur laquelle bon nombre de tes aïeux se sont vus déshonorés ?

Qaletaqa lui expliqua que plusieurs bateaux étaient en approche des terres américaines, non loin de leurs habitations à Portsmouth, ses guerriers étaient revenus avec de mauvaises nouvelles. Le sage et la lune avaient prédit ce désastre.

— "Étrangers par delà les mers, le sang coulera. Des pertes, tu subiras" récita Qaletaqa à John.

Il y avait dans son intonation quelque chose qui était fort. Le regard fixé sur la route, perdu n'importe où et nulle part, John passa sa main devant son visage, aucune réaction de sa part pas même un battement de cil. Qaletaqa expliqua qu'ils durent néanmoins faire appel à la magie afin de ralentir les flottes, le chef ordonna à son peuple de quitter ces terres vouées à être assiégées, le sage implora la lune de les guider. Elle leur indiqua le sud. Les terres de leurs ancêtres souffraient, il lui fallait les soigner et les apaiser.

John resta de marbre, il ne montra aucun signe d'émotion, lui-même était en fuite, mais ce n'était pas pour les mêmes raisons, la mort l'attendait au tournant, il n'en fit pas référence à Qaletaqa. Ce dernier savait qu'il transportait une personne qui ne sentait pas la bonté, mais il lui vint pourtant en aide, car la lune lui avait transmis un message.

Ils arrivèrent enfin à Amityville, John fut étonné de ne rencontrer que si peu de monde.

— Où sont les autres peuples ?

— Il n'y a plus que ma tribu, plus aucun autre autochtone ne vit sur cette terre, la lune leur a jeté un sort, ils avaient le choix entre fuir ou s’entre-tuer.

Un léger rictus se dessina, John se sentait tout d'un coup à nouveau puissant et machiavélique. Il était pour l'heure bien trop tôt pour montrer son pouvoir, il préféra les embobiner afin de les avoir à la bonne.

3.

Quelques années passèrent depuis leur arrivée à Amityville, John et ses deux disciples s'étaient présentés à la tribu, l'un des membres se prénommait Marius, le second Kenneth, ils se souvenaient encore de cette première rencontre, lorsqu'ils mirent pied à terre. La viande encore chaude du cheval leur chatouillait encore le palais, mijoté dans un gros bouillon de plantes et de champignons, ils n'avaient jamais mangé un repas aussi bon à Salem Village. Ils s'étaient acclimatés très facilement dans le Comté, les conditions météorologiques étaient les mêmes à trois degrés près.

Depuis quelques mois John commençait à ressentir une perte momentanée de ses pouvoirs, il s’était pris d’affection pour une femme de la tribu dont Qaletaqa en était toujours le chef, il recevait encore des remerciements pour son aide. Sans son passage sur cette route, peut-être que le destin du grand sorcier aurait été autre, la torture suivit d’une pendaison, comme l’avait promis Sharkey, le capitaine gouverneur de Salem !

La future femme de John se prénommait Aiyanna, l'élue, comme Qaletaqa le signifiait, celle qui avait réussi à faire chavirer le coeur de ce sorcier démoniaque. L’amour était-il toujours vainqueur ? Qaletaqa ne le voyait pas du même oeil, car le sage Isha, signifiant "protecteur" en amérindien, s'était déplacé dans le wigwam du chef pour le prévenir, il pressentait la désolation pour son peuple. Il était imprudent de se marier avec des personnes provenant d’un autre peuple. Tous les deux étaient contre cette union qui pouvait être un affront aux yeux des esprits, Isha l'était plus que Qaletaqa.

Aiyanna avait, quant à elle, déjà pris les devants, elle était de retour dans la réserve, accompagnée de deux autres femmes, ensemble elles étaient parties à la recherche d’écorces de bouleaux, de racines et branches de sapins. Elles se dirigèrent vers la structure en bois nue arrondie, montée quelques heures auparavant, il ne restait plus qu’à recouvrir la charpente. Les branches de sapins étaient disposées au sol pour en faire un bon isolant, puis elles s’attelèrent à la couture des écorces grâce aux racines de sapins, le travail était long et fastidieux. Seules les femmes étaient responsables du montage et du démontage des wigwams. Pour plus de praticité, la structure était laissée à l’abandon, si le peuple quittait leur terre, il ne s’encombrait que des écorces qui pouvaient tenir très longtemps. Les peaux d’animaux pouvaient être un bon isolant lorsque arrivait la saison hivernale.