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L'incroyable histoire d'un tailleur de pierre aux mains d'or dans l'Europe du XIXe siècle...
Au milieu du XIXe siècle, l’économie va mal en Europe. Rudolf, un jeune tailleur de pierre des montagnes du Voralberg autrichien, rêve de partir pour la France où il paraît qu’il y a de riches mines d’argent.
En fait, Rudolf a des « mains en or ». Ses mains font autant de miracles sur les pierres qu’il sculpte admirablement bien, que sur les corps, car il est un guérisseur. Il a hérité ce don de ses ancêtres.
Quand il arrive en Franche-Comté, dans le pays de Belfort, sévit la seconde épidémie de choléra du siècle et qui décime la population. Le tailleur de pierre n’est pas vraiment le bienvenu, pourtant, il se met au service des Belfortains contaminés. Les médecins locaux vont alors tenter de le discréditer, de le faire jeter en prison, mais on croit encore aux miracles en ce milieu de siècle, et Rudolf guérira tant de gens qu’il sera innocenté. Le corps médical tentera de le faire disparaître, mais le renom de Rudolf sera tel qu’il trouvera des protections parmi le peuple.
Quand le guérisseur arrive enfin à Lure, il sera immobilisé par une importante crue de la rivière, Ognon. Pourtant il restera, commencera à créer des statues et tombera amoureux de Joséphine. Mais ce bref amour va lui faire à nouveau frôler la mort à cause de la haine de l’étranger et de la jalousie d’un chef de bande qui a des vues sur la jeune fille.
Un roman d'amour et d'aventures semé d'embûches !
EXTRAIT
Ce samedi 8 avril 1837, Rudolf arrivait tout près du village lointain de la Franche-Comté que son père et son grand-père lui avaient décrit comme un endroit où il y avait des quantités de mines d’argent et de cuivre. D’ailleurs, il avait en poche une gravure défraîchie et déchirée qui représentait ledit village.
Aujourd’hui, Il n’y avait plus de travail dans l’Autriche affaiblie par les guerres. La richesse annoncée du sous-sol de Franche-Comté avait de quoi tenter un jeune homme ambitieux.
À PROPOS DE L'AUTEUR
François Math est né à Cannes en 1943. Il est professeur émérite en neurophysiologie, ancien neurologue au CHUR de Nancy.
Il a écrit plusieurs ouvrages médicaux : Neurosciences cliniques (Éditions De Boeck, 2008), Guérisseurs et médecines non conventionnelles (Éditions PUL, 2014), Comprendre la violence des Enfants, (Éditions Dunod, 2015).
Et des romans : La lumière noire de la Moineaudiére, Ed Gerard Louis, 2013, La Juive et le Bolchevik, Ed Des Paraiges, 2014. Vivre une famille dans la diversité culturelle et confessionnelle, Ed PUL, 2014. Les femmes de la Forge, Ed Cetre, sous presse. Parano chez les Rats, Edilivre, sous presse. Quelques histoires rimées, mais pas très poétiques, Ed Aspect, sous presse.
L’auteur est aussi sculpteur sur pierre et il anime un atelier de sculpture à Villers-lès-Nancy, 54, et il a été Président de l’association des artistes médecins de Lorraine.
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Seitenzahl: 425
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
Le roman d’un guérisseur
Au milieu du XIXe siècle, l’économie va mal en Europe. Rudolf, un jeune tailleur de pierre des montagnes du Voralberg autrichien, rêve de partir pour la France où il paraît qu’il y a de riches mines d’argent.
En fait, Rudolf a des « mains en or ». Ses mains font autant de miracles sur les pierres qu’il sculpte admirablement bien, que sur les corps, car il est un guérisseur. Il a hérité ce don de ses ancêtres.
Quand il arrive en Franche-Comté, dans le pays de Belfort, sévit la seconde épidémie de choléra du siècle et qui décime la population. Le tailleur de pierre n’est pas vraiment le bienvenu, pourtant, il se met au service des Belfortains contaminés. Les médecins locaux vont alors tenter de le discréditer, de le faire jeter en prison, mais on croit encore aux miracles en ce milieu de siècle, et Rudolf guérira tant de gens qu’il sera innocenté. Le corps médical tentera de le faire disparaître, mais le renom de Rudolf sera tel qu’il trouvera des protections parmi le peuple.
Quand le guérisseur arrive enfin à Lure, il sera immobilisé par une importante crue de la rivière, Ognon. Pourtant il restera, commencera à créer des statues tombera amoureux de Joséphine. Mais ce bref amour va lui faire à nouveau frôler la mort à cause de la haine de l’étranger et de la jalousie d’un chef de bande qui a des vues sur la jeune fille.
François MATH est né à Cannes en 1943. Il est professeur émérite en neurophysiologie, ancien neurologue au CHUR de Nancy.
Il a écrit plusieurs ouvrages médicaux : Neurosciences cliniques, 2008, Ed De Boeck, Guérisseurs et médecines non conventionnelles, Ed PUL, 2014, Comprendre la violence des Enfants, Ed Dunod, 2015.
Et des romans :
La lumière noire de la Moineaudiére, Ed Gerard Louis, 2013, La Juive et le Bolchevik, Ed Des Paraiges, 2014. Vivre une famille dans la diversité culturelle et confessionnelle, Ed PUL, 2014. Les femmes de la Forge, Ed Cetre, sous presse. Parano chez les Rats, Edilivre, sous presse. Quelques histoires rimées, mais pas très poétiques, Ed Aspect, sous presse.
L’auteur est aussi sculpteur sur pierre et il anime un atelier de sculpture à Villers-lès-Nancy, 54, et il a été Président de l’association des artistes médecins de Lorraine.
Roman historique
Dépôt légal avril 2016
ISBN : 978-2-35962-828-9
Collection Aventure
ISSN : 2104-9696
©2016 - Ex Aequo
© 2016 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
Préambule :
Cette histoire de guérisseur a été un peu inspirée par les aventures de mon ancêtre. Son parcours, ses démêlées judiciaires ont été retrouvées dans les archives de Besançon grâce à Jean Claude Dubos (décédé l’an dernier), un cousin de l’auteur, bibliothécaire et généalogiste à la médiathèque de Besançon, qui a donné pas mal de documents conducteurs pour bâtir ce texte. Merci aussi au « pfarant » (curé) de Bregenz (Autriche) qui m’a envoyé les extraits des registres paroissiaux de 1830 à 1840.
« Je remercie mon épouse et ma fille qui ont accepté une dure relecture du livre.
Un hommage à mon cousin Jean-Claude Dubos, bibliothécaire à la médiathèque de Besançon, généalogiste et historien de ma famille, décédé l’an dernier.
Je lui dois beaucoup de documents d’archives qui ont servi à retracer l’itinéraire de Rudolf.
À mes petits enfants, que le courage et la générosité de Rudolf leur servent d’exemple. »
Première partie
La longue marche du guérisseur
En ce début de dix-neuvième siècle, en Europe, les guerres napoléoniennes et un grand nombre de mouvements de révolte ont mis les finances des états à mal et le travail est rare pour tout le monde. En Franche-Comté, le bruit a couru qu’il y avait de l’or et de l’argent dans les Vosges du sud. Alors certains hommes attirés par cette promesse de richesse quittent famille et pays pour cette ruée vers l’or de l’Europe de l’ouest. La plupart ne trouveront rien, que du cuivre.
Ce samedi 8 avril 1837, Rudolf arrivait tout près du village lointain de la Franche-Comté que son père et son grand-père lui avaient décrit comme un endroit où il y avait des quantités de mines d’argent et de cuivre. D’ailleurs, il avait en poche une gravure défraîchie et déchirée qui représentait ledit village.
Aujourd’hui, Il n’y avait plus de travail dans l’Autriche affaiblie par les guerres. La richesse annoncée du sous-sol de Franche-Comté avait de quoi tenter un jeune homme ambitieux.
Cela faisait maintenant des semaines qu’il avait quitté l’Autriche et l’atelier de taille de pierre où son père et son grand-père lui avaient appris son métier. Il espérait aussi retrouver là-bas des traces de lointains ancêtres qui avaient été aussi des Maîtres tailleurs de pierres réputés et qui l’aideraient certainement à s’installer.
En réalité, la famille de Rudolf n’avait jamais vu ce village merveilleux autrement que sur la gravure jaunie et déjà pas mal détériorée qui était accrochée depuis longtemps dans la grande chambre des parents. L’image présentait quelques maisons aux toits de tuiles plates entourant une petite église, et par-derrière, un bâtiment qui pouvait être une abbaye avec sa chapelle. On remarquait aussi à droite une grande bâtisse flanquée d’une haute cheminée et d’un moulin à eau au bord d’une rivière.
La gravure avait été apportée, il y a longtemps, par un colporteur qui suivait la grande armée, ou par un des grenadiers des troupes de Napoléon en déroute. On ne savait plus très bien comment elle était arrivée là.
Peut-être était-ce un des nombreux malades qui venaient se faire « guérir » par le grand-père de Rudolf qui avait donné la gravure pour payer l’imposition des mains et en fait, la gravure ne représentait peut-être même pas le village qu’ils croyaient tous reconnaître comme le lieu abritant beaucoup d’ancêtres.
Les hommes de la famille de Rudolf étaient des guérisseurs réputés. Chaque jour, une dizaine de personnes souffrant de grosse gorge, d’une tumeur, du croup ou de convulsions, ou qui avaient reçu un coup de sabot de bœuf, venaient voir le vieux tailleur de pierre, comme on va chez le médecin.
C’est vrai qu’ici, à Laterns, à 2000 mètres d’altitude, le médecin de Bregenz montait rarement, surtout en hiver. Alors, par une sorte d’accord tacite, à Laterns et dans les environs, c’était le vieux père Natz qui soignait.
Et le guérisseur de Laterns ne chômait pas.
On venait de plusieurs lieues à la ronde à cheval ou en traîneau tiré par un bœuf.
Parfois, un proche apportait une pièce de sous vêtement lorsque le patient habitait dans un endroit difficile d’accès dans la montagne ou parce qu’il souffrait trop. Le guérisseur travaillait sur le tissu apporté et on disait qu’il soignait à distance.
Le guérisseur était installé à côté de sa grosse forge qui chauffait jour et nuit. Il était assis sur un siège en hêtre assez haut et les malades s’asseyaient sur un petit trépied entre ses jambes. Il y avait un banc de bois lustré et usé par des centaines de fonds de culotte en cuir sur lequel le malade s’allongeait, et les gens devaient alors se lever pour laisser la place pour celui que le guérisseur devait manipuler.
Le grand-père parlait peu, car il ne fallait pas révéler la maladie qu’avait la personne qu’il soignait et il fallait aussi taire le secret des guérisons. Tout se faisait devant tout le monde. Les miracles en étaient d’autant plus extraordinaires aux yeux des gens simples et très croyants qui venaient là parfois quand les douleurs étaient devenues insupportables.
Le guérisseur donnait ses instructions par signes pour que le patient se tourne tantôt à droite, tantôt à gauche, ou bien pour qu’il se penche en avant.
Le grand-père de Rudolf débitait des sortes de litanies sur un ton guttural, tandis que ses mains identifiaient la partie malade du visiteur. Souvent, dès que le malade franchissait le seuil de la forge, il devinait pourquoi il venait le voir. Rudolf assistait son grand-père puis son père à l’art des passes magnétiques, car c’était ainsi que le « secret passait de père à fils depuis des générations.
Le guérisseur faisait asseoir et il passait ses mains sur la partie présumée malade. Le malade hochait la tête dès que la région malade était trouvée et le guérisseur commençait ses manœuvres en posant ses deux mains au-dessus de la zone malade.
Les gens disaient qu’alors ils ressentaient une chaleur intense, presque une brûlure de fer rouge.
Parfois, le guérisseur jetait des herbes dans la forge et une étrange odeur mêlée de résine et d’épices inconnues flottait dans l’air.
De grandes flammes jaillissaient dans la forge et formaient de grandes ombres étranges un peu inquiétantes sur les murs noirs de suie, tandis que les herbes qui brûlaient dégageaient une fumée qui formait une sorte d’écran entre le « sorcier et les patients qui attendaient leur tour, les yeux larmoyant et souvent anxieux.
Les patients croyaient aux invocations des saints guérisseurs, mais le grand-père de Rudolf lui avait expliqué que l’écran de fumée permettait de faire autre chose, comme frotter un onguent sur la peau ou utiliser des aiguilles rouges pour cautériser par exemple des tumeurs.
L’odeur était entêtante et permettait toutes les suppositions de la part des spectateurs. Après quelques minutes, le patient était presque endormi. C’était alors qu’une bourrade dans les côtes le réveillait. Le guérisseur lui disait sèchement :
— C’est bon, tu peux partir. Tu es guéri. Touche ton bras.
Et l’homme qui, il y a quelques minutes, portait une grosseur énorme sur le coude, constatait qu’il n’y avait plus rien.
— Eh Oui! Je n’ai plus rien. Merci. Qu’est-ce que je vous donne le père Natz. J’ai un beau lapin. Ça ira?
— C’est bon! Fais entrer le suivant.
Et quand l’homme ne taillait pas de pierre ou n’installait pas une tombe, les malades se succédaient dans la forge.
La gravure représentant un village intriguait parfois un gosse qui demandait :
— Qu’est-ce qu’elle représente cette image?
Les adultes lui répondaient :
— Ce n’est qu’une image pour faire joli. Mais on ne sait pas ce que c’est! Enfin, on t’en parlera plus tard, quand tu seras grand.
Pourtant, cela, les adultes de la famille le savaient, c’était peut-être le lointain village de leurs ancêtres. Et depuis des générations, on se racontait que les ancêtres des Natz avaient habité dans ce village quelque part en Franche Comté où ils avaient fait fortune, mais ils en avaient été chassés par les hordes des féroces Suédois en 1636. Mais, avec les horreurs qui accompagnèrent ces événements, on pensait que cela pouvait porter malheur de raviver des choses aussi lointaines. Il valait mieux oublier.
****
Le jeune Rudolf ne connaissait qu’une partie de ce qui était arrivé en 1809 à l’armée de Napoléon et la déroute dramatique des grognards traversant les Alpes Autrichiennes dans le froid et la neige pour tenter de rentrer en France vivants.
En effet, Jean-Jacques, le père de Rudolf, aurait bien voulu courir derrière les grognards de Napoléon en déroute et les suivre pour connaître la France et découvrir ce village qui hantait les esprits.
Il n’avait pas dix-huit ans et son père ne l’avait pas laissé partir.
C’était maintenant le jeune Rudolf qui à son tour rêvait de partir.
L’envie d’en parler à son père le démangeait.
Il se rua un jour dans la forge où son père affûtait des ciseaux à pierre sur la meule en grès animée d’un mouvement de rotation grâce à une roue à aubes immergée dans le ruisseau tout proche.
Quand il le vit entrer, Jean-Jacques comprit, il porta un doigt à sa bouche, puis, du même doigt, il fit signe au garçon de le suivre.
— Tu es mon premier fils, dit-il, tu as le droit de savoir. Je t’ai appris le métier de la pierre. Quand je mourrai, tu me succéderas. Tu bâtiras des églises, des châteaux, de belles maisons et tu tailleras des pierres tombales aussi, malheureusement. Tu connais les lois des bâtisseurs, je te les ai expliquées. Mais tu ne sais pas encore tout ce que mon père m’a laissé, comme je le fais pour toi. Non seulement il m’a donné le métier de la pierre, mais il m’a aussi laissé le don de guérir les hommes et les bêtes. Dès que les chemins seront praticables, que la neige aura fondu, nous descendrons dans la vallée, à Bregenz pour acheter un bon cheval pour toi et pour moi. Tu pourras bientôt travailler seul. Je t’apprendrai aussi comment guérir la dysenterie, les maux de gorge et de ventre. Je ne ferai pas de toi un docteur, comme dans les villes. Tu seras un guérisseur qui soulagera les gens d’ici de leurs maladies. Tu n’as jamais vu un docteur venir à Laterns au cœur de l’hiver. C’est trop haut, trop loin, trop de neige, trop de tempête. Alors, Dieu qui n’abandonne personne a donné à tous les hommes de notre famille le don de guérir et le don de faire des pierres taillées parfaitement pour construire des églises solides qui montent haut jusqu’à toucher les nuages et résister aux plus grandes tempêtes.
Le jeune homme était ébahi, car son père lui parlait rarement. Il avait compris pourquoi le jeune homme était venu. L’idée d’aller voir ailleurs…!
Des années plus tard, Rudolf repensait à tous ces événements et à ce qu’il avait appris ce jour où son père lui avait parlé. Aujourd’hui, le père était vieux et fatigué et il envisageait de tout arrêter.
C’était vrai que son père lui avait appris le métier.
Ici, tailler la pierre n’était pas donné à tous.
La plupart des hommes étaient cultivateurs.
Les Natz construisaient partout dans le Voralberg. Ils achetaient leur nourriture et ne cultivaient que quelques légumes. Depuis longtemps, ces hommes étaient sollicités par l’évêché de Bregenz pour édifier des églises ou reconstruire les édifices que les guerres détruisaient. Joseph était réputé très loin de leur village, pourtant perché très haut, à 2000 mètres dans les montagnes, loin des grandes villes de la vallée. Mais les belles pierres ne se trouvaient qu’en montagne. En plus, les forts écarts de température faisaient éclater de grands pans de roche qu’il était facile de débiter sur place avant de descendre les pierres à travailler dans la vallée. Ce petit homme à grosses moustaches avait des mains en or et ses fils suivaient son chemin.
L’apprenti fut Jean-Jacques, le fils de Joseph. Plus tard, ce fut Rudolf, le fils de Jean-Jacques.
C’était ainsi depuis plus de deux cents ans. C’était immuable.
Rudolf, ce soir-là, se retournait dans son lit et réfléchissait.
Il avait vu aussi la besace laissée par un grognard mourant. Son père lui avait montré, mais il ne savait pas exactement ce qu’il y avait dans la bourse que le soldat avait laissé avant de mourir. Son père lui révéla qu’il y avait une petite fortune qui serait bien utile à celui de ses fils qui saurait l’utiliser pour continuer le travail de leurs ancêtres. Rudolf imagina ainsi qu’il pourrait utiliser cet argent pour quitter ce village perdu pour aller faire fortune en ville ou même en France dans ce village de… Comté ou quelque chose comme cela où il y avait de l’or.
Rudolf rassemblait ce qu’il pouvait emmener comme outils et le petit sac contenant les pièces laissées dans la besace.
Il savait que le voyage serait long et périlleux. Il travaillerait en cours de route pour pouvoir se nourrir.
Il s’était renseigné auprès du curé pour connaître les démarches à faire, les papiers à emmener, un peu de géographie des régions qu’il traverserait et surtout, le curé lui avait inculqué quelques mots de français indispensables à savoir pour se guider, manger ou travailler à son arrivée.
Rudolf était parmi les rares habitants du village qui savaient lire et écrire, car pour graver dans la pierre des textes, des dédicaces compliquées, il fallait savoir reconnaître et tracer des lettres. Et pour cela, son père l’avait instruit. Il fallait entrer en France avec de l’argent, le curé lui avait dit. Son père le payait pour son travail auprès de lui, de sorte qu’il disposait de près de 100 florins d’argent. Il n’aurait pas besoin de plus.
Ce serait donc le frère, Johann, encore jeune, mais qui aurait bientôt seize ans, qui apprendrait le métier et remplacerait Rudolf dans l’atelier familial.
Rudolf voulut assister à la première messe de la journée avant de partir. Il se recueillit, demandant à Dieu de l’aider dans cette entreprise aventureuse.
Tout était prêt.
À huit heures et demie, sortant de l’église, il entra dans la cuisine où sa tante s’affairait au repas. Il avala un peu de pain trempé dans de la soupe au lard brûlante. La femme pleurait déjà et lui non plus ne pouvait retenir ses larmes. Il dit en sanglotant :
— Je reviendrai vous voir dans quelques années. Ne vous en faites pas pour moi, tout ira bien! Mais en lui, il se demandait bien ce que seraient les semaines à venir.
Il se dirigea vers l’atelier pour dire adieu à son père et à son frère. La forge ne marchait pas, il n’y avait personne. Il hésita, puis pris son parti, et il pensa : « Père aurait détesté ma décision, lui n’a pas osé, moi, je le fais! »
Bien chaussé, chaudement habillé, il commença à descendre le chemin encore enneigé menant vers la vallée. Près d’une lieue à faire, il arriverait en bas pour la nuit.
Le chemin, après deux kilomètres, passait près de la carrière de grès où ils avaient l’habitude de tirer des pierres. À cet endroit, quelques rochers tombés durant la nuit obligèrent Rudolf à faire un crochet à l’intérieur de la carrière. Et là, il y avait Jacob et Johann assis sur un caillou en train de faire une pose en mangeant du pain et du lard. Ils ne s’attendaient pas à voir Rudolf et leurs visages se fermèrent un instant. Pourtant, Johann, candide, brisa le silence presque hostile.
— Pourquoi tu nous quittes? On ne te reverra peut-être jamais. Des tas de gens meurent en traversant la montagne. Restes avec nous! Il y a du travail pour tous.
Puis Johann se tut et rumina son casse-croûte, car il ne savait plus quoi dire à son grand frère.
Puis, avec une sorte d’humidité au coin de l’œil, vite essuyée du revers de manche, il dit :
— Va chez les Français, mon frère, montre-leur comment nous travaillons. Si tu penses faire du bien, guéris comme l’a fait ton père et comme ton grand père l’a fait. Toi aussi tu as le don de guérisseur. Moi je n’ai plus personne pour m’apprendre le nom des plantes et comment guérir. L’esprit de notre père est parti trop tôt, il ne sait plus comment tailler la pierre ni guérir. Si tu peux nous faire parvenir des nouvelles, de bonnes nouvelles, réconforte ceux qui restent et console-moi d’avoir perdu un bon patron.
Rudolf ne savait quoi dire, il baissa les yeux et donna un coup de pied à un éclat de pierre pour trahir sa gêne.
L’oncle de Rudolf intervint à son tour :
— Tiens, si cela peut t’aider, je te donne la gravure représentant le village français de nos ancêtres, tu sais, celle qui était accrochée dans la chambre de tes parents. Voici aussi quelques-unes des pièces d’or qui étaient dans la bourse que le soldat mourant avait laissée à ton grand « père en 1809. Il y avait aussi un acte de propriété d’une mine d’argent dans la montagne appelée Vôge. Si cela peut te servir! Va maintenant! Bonne route. Dieu veille sur toi!
Les yeux troubles, Rudolf fit cinq pas, posa son bâton de marche, puis revint se jeter dans les bras de son oncle.
Il aurait aimé que son père soit là aussi. Mais Jean-Jacques dormait profondément après une nuit de cauchemars et il n’était pas sûr qu’il aurait compris ce que faisait Rudolf aujourd’hui.
L’adieu fut bref. Chez les montagnards, on n’exhibe pas ses sentiments. On pleure en dedans.
Rudolf marchait d’un bon pas.
Vers six heures du soir, avec le déclin du soleil, il voyait les plaques de cuivre des premières maisons de Feldkirch qui réfléchissaient la lumière. Il demanda à un paysan l’autorisation de dormir dans l‘étable avec les vaches. Le lendemain, le soleil de quatre heures le réveilla en envoyant de fins rayons à travers les fentes des planches de l’étable.
Il reprit la route en direction du mur de montagnes qui se dressait entre lui et la France.
Rudolf connaissait les grandes étapes qui l’attendaient et les noms des cols à franchir. Il avait recopié son itinéraire sur une feuille pliée en quatre dans sa petite sacoche.
Il redoutait la rencontre avec les loups et les ours féroces.
Il avait lu tout cela dans les livres que le curé lui avait prêtés.
En ce moment, il marchait sans penser à rien. Son estomac réclamait un peu de nourriture. Aujourd’hui, le soleil perçait les nuages et lui indiquait qu’on approchait de midi.
En arrivant devant un village nommé Nofels, il vit quelques hommes qui s’affairaient près d’une ferme dont un pan de mur s’était effondré sous le poids de la neige mouillée.
Une femme, flanquée de deux petits, se lamentait, car l’un des enfants était resté sous les décombres, peut-être mort. En plus, elle voyait arriver une nuit sans toit, sans mur dans le froid de l’hiver. Pourtant, elle avait dit à son fainéant de mari que le toit fuyait et qu’on risquait des gros soucis.
Personne ne lui prêtait attention. Les hommes voulaient d’abord dégager l’enfant. Manifestement, ils s’y prenaient mal. Les blocs de pierre roulaient et retombaient, risquant de faire tomber encore plus de pans de mur.
Rudolf vint vers eux et leur proposa son aide.
Personne ne rechigna en voyant cet homme, cet inconnu. L’effervescence due à la panique et au drame gommait la méfiance.
Il fallait faire vite. Rudolf attrapa prestement deux chevrons brisés. Il en tendit un à l’un des hommes. À eux deux, ils dégagèrent une dizaine de gros blocs qui furent chassés sur les côtés.
Après un quart d’heure d’efforts, la tête de l’enfant inerte apparut. Il avait les deux jambes coincées sous une poutre énorme. Avec les mêmes chevrons, Rudolf et son aide improvisé soulevèrent la poutre et l’enfant fut dégagé par son père qui cherchait avec angoisse un souffle de vie sur la poitrine de son petit. Il sentit un léger souffle sortir des narines de l’enfant.
Il regarda Rudolf avec un regard qui l’implorait de faire un miracle.
Rudolf avait appris de son père les rudiments des gestes des guérisseurs. Il fallait réduire les fractures multiples des jambes et redonner du souffle à ce petit.
Ce fut rapide, Rudolf utilisa des éclats de bois que les poutres brisées avaient laissés et quelques chiffons qu’il noua sur les jambes. Les fractures n’étaient pas ouvertes. Lorsque l’enfant se mit à pleurer sous la douleur des fractures, tout le monde se sentit soulagé et la femme pleurant de joie embrassa furieusement Rudolf.
Ce dernier, aussi content que les parents, n’en continua pas moins ses soins. Il avait un flacon d’élixir de laudanum. Il demanda un gobelet et un peu d’eau pour dissoudre deux gouttes de l’élixir. Il fit boire cette préparation à l’enfant. Quelques minutes après, le garçonnet dormait calmement.
Il fallait maintenant faire une réparation de fortune pour permettre à la famille de trouver un abri pour la nuit.
Rudolf sortit quelques outils utiles pour rectifier les pierres et les équarrir rapidement. À quatre hommes, ils remontèrent un pan de mur de trois mètres de long, assez haut et solide pour y reposer des poutres qui n’étaient pas coupées en deux. Rudolf épuisé demanda si quelqu’un n’avait pas un peu d’eau et de pain, car il n’avait pas mangé depuis la veille.
En un quart d’heure, trois femmes du village venaient lui apporter un bol de soupe brûlante et une miche de pain chaud, un flacon de vin, des noix, des gâteaux secs… Plus qu’il ne pourrait en manger.
Assis sur une pierre, il dégusta son repas sous l’œil chaleureux et attendri des femmes.
L’une d’elles, vingt ans peut-être, guère plus, se hasarda à lui demander :
— Merci, l’étranger, tu as sauvé le petit de Louisa, Dieu te garde en vie longtemps. Tu sais soigner, tu es docteur? Pourtant, tu as des mains d’ouvrier!
Rudolf sourit, et répondit :
— Non! Je ne suis pas médecin, j’ai le don de guérisseur que m’ont donné mes ancêtres. Je suis tailleur de pierre. Je viens de là-haut, de Laterns, où il n’y a plus assez de travail pour des gens comme moi. Alors, je vais en Suisse ou en France, là où on me donnera du travail.
La jeune femme éclata de rire :
— Tu veux partir en France! C’est loin! C’est dangereux! Tu ferais mieux de rester ici. Il y a plein de gens malades qui auraient besoin de tes soins. Installe-toi ici. Tu sais faire des maisons. Fais la tienne!
Voilà une idée qui n’avait pas effleuré Rudolf.
En voyant le visage agréable et les yeux brillants de la jeune femme, il y avait des idées d’amour qui montaient en lui.
— Je vais y réfléchir! répondit-il, avec de vagues idées dans la tête. J’ai besoin d’un peu d’argent pour manger et qui sait, pour acheter des pierres pour une maison. Est-ce que tu peux parler de moi, ma jolie, je te donnerai ta part! En attendant, il faut que je trouve un coin où me mettre, une grange par exemple. Comment t’appelles-tu au fait?
— Je m’appelle Magdalena. Je reviens! s’empressa de dire la fille. Reste ici!
Rudolf retourna aider les autres.
Le toit provisoire était maintenant couvert avec les quelques tuiles entières qui étaient tombées au sol. La construction temporaire avait été fort judicieusement arrangée par Rudolf à côté de la cheminée intacte. Ainsi, le couple et ses enfants pourraient reprendre leur vie à l’étroit, mais au chaud, en attendant de refaire leur maison.
La nuit tombait.
Tout le monde se retrouva chez les parents de Magdalena. La mère était l’une de celle qui avait nourri Rudolf pendant les travaux de réparation. Le père, le maire du village, était un homme jovial, gros buveur et un bavard impénitent.
Il questionna Rudolf :
— Ainsi, Rudolf, tu viens de Laterns! J’y suis allé il y a longtemps, quand je cherchais un tailleur de pierre pour la construction de la mairie. C’était en… 1825, je crois. J’avais trouvé un homme remarquable, Joseph Natz. Avec trois ouvriers, il m’a construit en deux mois l’édifice où nous sommes. Je l’ai payé cher, mais c’était du beau travail. Est-ce que tu le connais? Qu’est-il devenu?
Rudolf sentit une vague de joie en entendant l’éloge fait sur son grand-père.
— Cet homme, Joseph, était le père de mon père. Je l’ai peu connu. Mais mon père l’admirait et moi aussi, car il a construit beaucoup de mairies et d’églises dans la vallée. Il a tellement travaillé, que maintenant il ne nous reste plus grand-chose à faire.
— Bah! Ne dis pas cela! Je t’ai vu travailler tout à l’heure. Tu es courageux et efficace. Le métier, tu devrais le pratiquer aussi bien que ton grand-père. Il paraît que tu es aussi guérisseur?
— Comme je l’ai dit à Magdalena, si je peux être utile à des constructions, je le ferai. Si un malade me le demande et que c’est dans ce que je sais faire, je tenterai de guérir, s’il n’y a pas de médecin pour le faire. Mais là, je suis encore maladroit.
— Tu es un brave garçon, digne de ton grand-père. Reste ici le temps que tu veux!
Les premiers bourgeons apparaissaient sur les arbres et Rudolf construisait et guérissait.
Il demandait peu pour soigner, mais il recevait de quoi se nourrir largement.
De toute façon, son pécule n’était pas entamé et gonflait un peu.
Il pensait à prendre la route avec les beaux jours. Là-haut, la neige qui fondait dégageait de plus en plus largement les fronts rocheux des montagnes.
On lui avait dit qu’il fallait environ un mois pour passer l’énorme mur rocheux qui se dressait devant lui.
Magdalena lui tournait autour depuis le début. Elle plaisait bien à Rudolf. Dans les instants, rares, où ils se trouvaient en tête à tête, une tendresse, des caresses ou des mots les installaient dans l’idée de former un couple.
Quand Rudolf se retrouvait seul dans son logement, il repensait à partir, et marcher loin, très loin.
S’il partait, il fallait qu’il le fasse brutalement, comme s’il s’était arraché volontairement un bras.
Demain, il partirait avec le soleil levant.
Il prit du papier et écrivit simplement :
« Adieu! Merci! Je reviendrai. »
Il emballa dans son balluchon tout ce qu’il fallait pour une longue route, surtout beaucoup de vêtements chauds.
Demain, il faudrait commencer à escalader la montagne.
Il allait affronter l’inconnu sans vraiment savoir ce qui l’attendait derrière les montagnes.
****
Le soleil perçait difficilement derrière les immenses barres rocheuses. C’était les Alpes suisses qu’il allait devoir affronter. Rudolf marchait sur le chemin qui montait fort.
Les adieux avaient été faciles.
Le père de Magdalena se rendait à l’étable pour commencer à soigner ses bêtes. Rudolf lui dit :
— Je pars! J’ai besoin de retrouver mes racines en France. Vous avez tous été très gentils avec moi. Je vous en suis très reconnaissant. Je sais que je reviendrai un jour. Adieu.
— Si c’est ton destin ou celui que Dieu t’a fixé, suis-le! Si tu ne le fais pas, tu vieilliras dans le remords. Tu ne nous dois rien, c’est nous qui te devons des murs et les vies que tu as réchauffées. Je perds un futur gendre. C’est sûrement Magdalena qui ressentira le plus ton absence. Elle t’aimait. Va maintenant, ta route sera dure!
Rudolf marchait depuis plusieurs heures. Le village qu’il avait quitté n’était plus visible depuis longtemps. L’air était glacé. La nuit en montagne tombait vite et il lui fallait trouver un abri.
Le chemin n’était plus bordé que de buissons et de quelques sapins rares. Il allait poser son sac et se faire du feu, quand il aperçut, loin, encore plus haut, quelque chose comme un édicule de pierres, comme en font les pâtres pour passer les nuits à l’abri du froid et des loups.
Au passage, il ramassa un peu de bois qui dépassait de la neige afin de faire un feu.
La nuit arrivait. L’abri n’était plus visible.
Est-ce qu’il l’avait raté? On entendit le hurlement d’un loup. C’est fait! Les bêtes ont repéré une proie.
Il alluma tant bien que mal l’un des bouts de sapin qu’il avait ramassé pour se faire une torche de fortune. Cela tiendrait les bêtes à l’écart quelque temps.
Il ramassa son sac et allongea le pas. Il marchait vite, malgré le froid, il sentait la sueur couler dans son dos.
Il entendit des bruissements derrière lui. En se retournant, il vit deux paires de braises luisantes qui le fixaient. L’obscurité ne lui permettait plus de voir le corps des loups. Mais il imaginait les gueules bavantes, prêtes à fondre sur lui pour le déchiqueter. Toujours en fixant les yeux des fauves, il marcha quelques pas en reculant, quand son pied arrière se retrouva dans un trou dans lequel il bascula brutalement.
La torche tombée au sol continuait de brûler sur la neige. En tombant, sa tête avait heurté le tranchant d’une pierre. Il sentait un peu de sang couler de son cuir chevelu. Mais instinctivement, malgré la douleur, il saisit la torche et attrapant vivement les autres bouts de bois, il fit un grand feu.
Les fauves battirent en retraite et lui put se sécher.
Il était tombé dans l’un des abris des pâtres.
Rassemblant des pierres en hâte, il ferma le trou dans lequel il était tombé et qui l’avait sauvé. Rudolf profita de la chaleur du feu retombant déjà pour se chauffer un peu du brouet de soupe de légumes et d’épeautre qu’il avait emmené pour manger et se réchauffer.
Il dormit quelques heures, roulé en boule dans son grand manteau en poil de chèvre.
Le froid du matin le réveilla.
Il pleuvait abondamment.
Un peu d’eau coulait dans son trou par les interstices. Il était temps de repartir.
En sortant de son trou, il entendit comme une sorte de mélopée chantée d’une voix forte. En pleine montagne, au petit matin, cela l’étonna.
Méfiant, car c’était peut-être des brigands, il rentra dans son abri et regarda du fond de son trou. Mais il s’en extirpa très vite, rassuré.
Le chanteur était un bohémien accompagné d’un pauvre cheval décharné sur lequel était juchée une femme maigrichonne qui allaitait un bébé. Un singe minuscule dormait sur l’épaule de la femme.
Cela ne pouvait pas être des brigands, mais des amuseurs, des bohémiens, qui allaient de village en village, dansaient, chantaient, jonglaient et montraient des animaux savants.
Ce n’était pas une excellente compagnie, mais comme ils se dirigeaient dans la même direction, Rudolf les interpella :
— Bonjour, la compagnie! Je vais vers la Suisse. Puis-je faire un bout de chemin avec vous?
— Tiens, un Autrichien. Pourquoi veux-tu aller en Suisse, l’homme? Bien sûr. Tu peux marcher avec nous si tu ne nous demandes rien, car nous n’avons rien. Mais si tu as de quoi manger, donnes-en à ma femme, elle n’a rien mangé depuis hier. Je m’appelle Pédro et ma femme Rita. Et toi?
— Rudolf. Arrête-toi un instant! J’ai un peu de brouet et de pain qui me reste. Le temps de faire un feu, elle mangera chaud et toi avec.
— Tu es brave. On s’arrête!
Ils s’arrêtèrent, le temps de chauffer le repas et de manger.
Repus, ils reprirent la route.
Rudolf avait aussi une forte voix comme l’homme, mais au moins il chantait juste. Ils parlèrent un peu.
— Je suis allé jusqu’en France l’an dernier, disait l’homme entre deux chansons, j’ai poussé jusque Besançon et ses environs. Il y a plein de sous là-bas. On construit des usines autour des villages et des villes.
Les gens de la campagne abandonnent leurs fermes pour venir vivre et travailler dans de grands ateliers. Ils sont souvent logés sur place et même nourris par les patrons. Quand on arrive, les enfants qui travaillent à l’atelier sont contents d’entendre raconter des histoires et de voir mon singe. Alors je me fais un peu d’argent.
On me donne aussi des messages à porter dans des villages un peu plus loin. D’où je viens aujourd’hui, c’est au fin fond de l’Autriche et là-bas, c’est la misère. Napoléon et la guerre ont mis le pays en ruine et je n’ai plus rien à gagner et les gens sont trop tristes pour s’amuser d’un montreur de singe. Alors, je retourne vers la Suisse ou la France. Et toi! Qu’est-ce qu’un tailleur de pierre espère trouver en France?
— Il n’y a plus assez de travail pour moi dans le village et il paraît que ma famille est originaire de France, pas loin de Besançon justement. Je vais voir si on veut de moi comme ouvrier ou comme guérisseur.
— Tiens donc, tu es guérisseur? Un vrai ou un charlatan qui vend des onguents inutiles ou des fioles vides à des gens qui se croient malades?
Rudolf éclata de rire.
Il n’avait pas ri autant depuis longtemps.
— Là! Quelle franchise! Je ne vends rien. Je sais guérir quelques embarras, peut-être même des maladies fréquentes en montagne ou des petites blessures, car je connais bien les plantes qui guérissent.
— C’est le ciel qui t’envoie! Regarde les pieds de la fille qui m’accompagne, elle ne peut plus marcher depuis hier, c’est pour cela que je la laisse sur le cheval avec son gamin. Tu sais, je ne la connais même pas. C’est une Rom, comme moi. Je l’ai trouvée dans un quartier nord de Vienne, il y a deux mois. Elle était mal en point. D’après ce qu’elle m’a dit par des gestes, des soldats français l’ont chopée et ils l’ont violée à tour de rôle alors qu’elle était déjà grosse après le passage d’autres soldats qui partaient pour une campagne de guerre contre l’Autriche. Pour l’achever et pour qu’elle ne les vende pas, ils lui ont coupé la langue. Elle a accouché dans la rue. Je l’ai aidée comme j’ai pu. Un apothicaire compatissant nous a mis de l’eau chaude devant la porte, comme si on était des chiens. Après, il nous a jeté un peu de bandages, de la ficelle et une paire de ciseaux pour couper le cordon. Je l’ai aidée à marcher jusqu’à une vielle bâtisse en bois inhabitée. On a vécu là pendant quelques jours jusqu’à ce que des gendarmes nous aperçoivent et nous demandent de partir ailleurs. Je l’ai traînée, tantôt marchant, tantôt installée sur le cheval. Et aujourd’hui, je suis là.
— Montre-moi tes pieds, demanda Rudolf à la femme en train d’allaiter.
Pédro traduisit pour la femme.
Elle posa le bébé et se déchaussa. La cheville gauche enflée ne laissait aucun doute sur l’entorse qu’elle s’était faite.
Rudolf plongea dans son sac, sortit une trousse en cuir élimé. Il en extirpa un flacon contenant une sorte d’huile. Il frotta vigoureusement la cheville, ce qui arracha un cri strident et déclencha les pleurs de son bébé. Il demanda à Pédro s’il lui restait une bande de tissu. Il en trouva une qu’il entortilla bien serrée autour de la cheville.
— Voilà, demain cela ira mieux. Si elle a des problèmes dus à son accouchement dans la rue, je pourrai peut-être faire quelque chose, mais pas ici.
Tout en devisant, ils arrivèrent à un hameau fait d’une dizaine de maisons basses presque enchâssées dans le sol. Leur toit qui descendait très bas, avait une forme de cône de trois mètres de haut et peut-être six mètres de diamètre, était en chaume et recouvert de grandes pierres plates coincées par les croisillons fixés au poutrage. La couche encore épaisse de neige autour des masures les rendait presque invisibles. On ne découvrait les murs que quand on en était à quelques mètres, tant ils étaient assez bas. C’était là un moyen simple pour garder la chaleur à l’intérieur sans utiliser beaucoup de bois.
Rien ne bougeait. Rudolf, s’il avait été seul, aurait continué son chemin.
Pedro, le bohémien, se mit à chanter un genre de roucoulade italienne tout en faisant signe à Rudolf de l’accompagner. Leurs voix puissantes résonnaient dans la montagne et revenaient en écho. Des têtes dressées de curiosité apparurent comme des marmottes sortant de leur tanière. C’était une dizaine de paysans dérangés par les chants des visiteurs.
Emballés dans des peaux de vache, ils ne semblaient pas humains. L’arrivée d’un trio inattendu les galvanisait. Ils écoutaient attentivement ces chanteurs médiocres.
Pédro baragouina quelques mots que Rudolf traduisit en autrichien. Les visages s’éclairèrent et ils s’installèrent en rond, là, dans la neige autour des nouveaux venus.
Après les chants et l’exhibition du singe, certains posèrent des questions, surtout pour savoir ce qui se passait dans le reste du pays.
C’était cela les bohémiens voyageant de ville en ville. Ils savaient tout sur tout. Ils étaient des messagers improvisés.
Rudolf pensait :
— Voilà des gens qui me seront bien utiles quand j’aurai besoin de donner des nouvelles au pays.
Pour l’instant, on leur offrit à manger un fromage très fort et un peu de pain. Ils dormirent comme les gens du village, avec les quelques vaches très maigres en cette fin d’hiver où le fourrage commençait à manquer. De toute façon, les maisons étaient aménagées autour du foyer. Il n’y avait qu’une seule pièce où tout le monde mangeait, dormait et faisait ses besoins et sa toilette. L’étable, séparée de la salle commune par quelques planches ajourées, occupait la partie nord de la construction. Ainsi, la chaleur des animaux et de la fermentation du fourrage apportait un appoint de confort, hormis l’odeur suffocante du purin.
Avec le lever du soleil, ils quittèrent le hameau sans voir personne. Ils avaient amusé; on les avait payés; personne ne se devait plus rien.
****
La marche sur le chemin devenait de plus en plus difficile, car la couche assez épaisse avait fondu en surface dans la journée et elle avait gelé dans la nuit.
Le vieux cheval de Pédro dérapait et s’épuisait.
Le sentier étroit longeait des surplombs impressionnants.
Si le cheval glissait dans le ravin avec Rita et l’enfant, le chemin s’arrêterait pour Pédro.
Ils décidèrent de faire marcher la femme et de se relayer pour porter l’enfant.
Rudolf posa son sac plein de victuailles et d’outils sur le dos de l’animal avec un peu d’appréhension.
Si le cheval dévissait et tombait, il perdait tout ce qu’il emportait. Il accrocha une corde autour de sa ceinture et la lia à son sac. Ainsi, si le cheval tombe, le sac n’ira pas loin.
Ils marchèrent ainsi pendant des heures, longeant le mur rocheux sur lequel l’eau ruisselait et formait une croûte de glace. Sous leurs pieds, la neige glacée et devant eux, le sentier étroit montant, sans un seul coin où s’arrêter pour faire une pause. C’était un sentier de contrebandier que Pédro avait déjà emprunté il y a quelques années.
Au bout d’un moment, Rudolf suggéra de s’encorder parce que le sentier devenait dangereux.
— Tu es sûr de ton chemin? demanda Rudolf à Pédro.
— Sûr! Regarde! Au sol, il y a des traces de cheval pas très vieilles. Il faut ralentir parce que si nous tombons sur une bande de contrebandiers, ils nous tueront et ils nous détrousseront. Je préfère encore les loups. Je les ai croisés une fois, regarde!
Il releva sa chemise pour montrer une balafre sur le flanc gauche.
— Il visait le cœur avec son pistolet. Par chance, j’ai toujours cette petite boîte en fer contenant tout ce que j’aime et les papiers pouvant m’être demandés chaque fois que je croise les gendarmes.
La boîte était enfoncée là où la balle avait frappé. Il poursuivit :
— Sous le choc, je suis tombé en pâmoison. Moi qui ne plie jamais devant rien, j’ai entendu qu’ils râlaient, car ils ne trouvaient rien d’intéressant. Ils m’ont laissé pour mort au milieu du chemin.
La nuit approchait.
Il n’y avait rien en vue pour se cacher.
Presque à tâtons, ils finirent par découvrir une sorte de cavité qui pouvait peut-être abriter un ours, mais qu’importe, ils entrèrent en hâte. Ils allumèrent une torche.
La cavité n’était pas grande, mais suffisante pour les abriter. Quelques débris de petits os montraient que la cavité avait été occupée jadis par un fauve.
Pédro, à la hâte, ramassa quelques brindilles laissées par des hommes qui, comme eux, s’étaient abrités là.
Il alluma un petit feu.
Pendant ce temps, Rudolf amassait quelques grosses pierres pour fermer l’entrée. Dans une nuit glaciale, serrés les uns contre les autres, ils somnolèrent. Le bébé blotti entre eux ne souffrit ainsi pas du froid. Ils tiédirent un peu de bouillon sur les braises qui restaient. Ils l’avalèrent et reprirent la route.
Ils marchaient depuis une heure, quand Pédro se tourna vers ses compagnons avec un visage inquiet.
— Il faudrait se cacher vite. On dirait qu’il y a du monde sur le chemin. Gendarmes, douaniers ou trafiquants, je n’aime pas plus les uns que les autres. Je propose de cacher ce que nous voulons garder et d’attendre. D’ici peu, nous serons fixés.
Ils dégotèrent un trou derrière un petit sapin chétif.
Dedans, ils entassèrent tout ce qu’il pouvait.
Ils avancèrent d’une centaine de mètres en faisant comme si la femme les ralentissait avec le bébé.
De fait, brutalement, deux hommes vêtus de houppelandes mitées, probablement volées sur des cadavres de soldats, surgirent de derrière un rocher en brandissant des pistolets.
— Donnez nous tout ce que vous avez, et vite!
Pédro exhiba son meilleur sourire et s’avança vers eux. Rudolf pensa qu’il allait les pousser dans le ravin. Il dépassait le plus grand d’au moins une tête. D’une chiquenaude, il pouvait les faire dégringoler. D’autant plus que sur le sentier étroit, ils devaient se tenir les uns derrière les autres.
Maintenant, Pédro cachait le reste du groupe aux yeux du premier bandit.
— Bonjour, dit-il, qu’est-ce que vous espérez de pauvres bohémiens. Nous n’avons pas d’argent, pas de bijou, même pas de tabac. Vous en avez peut-être un peu à nous donner. Je n’ai pas allumé une pipe depuis bien longtemps.
— Tu es trop bavard. Qui te dit que nous avons du tabac! Autant en finir, si tu n’as rien à donner, on peut prendre la femme, elle est assez belle. Tu n’as pas fumé depuis longtemps, nous, on n’a pas tiré une femme depuis encore plus. Alors, laisse-nous faire et on s’arrangera après!
Pédro fit mine d’appeler Rita.
Mais celle-ci avait compris depuis un moment.
Elle avait lâché le singe discrètement. L’animal, parfaitement dressé par la jeune femme avait compris. C’était un jeu qu’elle lui faisait faire pour amuser les enfants.
Sans être vu, le singe avait escaladé les rochers et se trouvait juste au-dessus des deux contrebandiers.
D’un bond, il sauta sur le chapeau du premier et lui enfonça sur les yeux.
C’est l’instant que choisit Pédro pour foncer sur le ventre de l’homme qui tomba en arrière et renversa son compagnon qui le collait juste derrière.
D’un geste instinctif, le second homme appuya sur la gâchette de son pistolet et tira dans le dos du premier. Blessé, l’homme, avec le singe toujours agrippé à son chapeau, bascula dans le vide.
La détonation prit la dimension d’un coup de tonnerre dans cette montagne aux rochers abrupts.
Rita, la muette, hurla en voyant son singe disparaître, toujours accroché à l’homme.
Furieux, Pédro expédia un coup de pied à l’homme qui avait tiré et l’envoya rejoindre son compagnon dans le vide.
Tous les trois se couchèrent pour scruter le vide et tenter d’apercevoir le singe.
L’animal venait certainement de les sauver, car ces hommes ne laissaient jamais quelqu’un vivant derrière eux, par crainte d’être dénoncés.
Le singe était peut-être vivant en bas? Comment faire pour le récupérer dans ce ravin?
Rita soudain cria en montrant du doigt une branche qui dépassait environ dix mètres plus bas. L’animal s’acharnait à trouver une prise pour rejoindre ses maîtres, mais la paroi verglacée et parfaitement verticale ne lui permettait pas d’escalader.
Rudolf saisit la corde enroulée autour de sa taille et la déroula à l’aplomb de l’animal toujours accroché. Celui-ci saisit le bout de la corde sans peine et grimpa prestement pour retrouver Pédro, Rita et Rudolf heureux de retrouver leur singe encore vivant.
Ils récupérèrent leurs affaires dans le trou.
Ils firent aussi l’inventaire des deux sacs abandonnés par les contrebandiers. L’essentiel était du tabac et du sel. C’était une petite fortune déjà à la revente en Suisse. Il y avait aussi des billets de provenances diverses, de l’argent français, suisse et autrichien.
Il n’était pas possible d’emmener les vingt ou trente kilos de tabac et autant de sel. Ils ne prélevèrent que deux paquets et jetèrent le reste dans le ravin. L’argent, ils le gardèrent en se promettant d’acheter plus de pain au prochain village pour donner une double ration au petit singe.
— Où sommes-nous en ce moment? interrogea Rudolf. Sommes-nous loin de la frontière suisse?
Pédro, sûr de lui, répondit :
— Je crois que demain, nous devrions arriver en Suisse, il faudra être vigilant, je suis sûr que ces deux gaillards n’étaient pas seuls et que d’autres sont devant ou derrière. Ils se regroupent généralement pour pouvoir détourner l’attention des gardes-frontières pendant que d’autres passent discrètement un peu plus haut.
Les gardes sont même probablement renforcées parce que, à cette époque de l’année, il faut renouveler le sel et le tabac qui commencent à manquer.
Je pense qu’il faudrait faire marcher Rita un peu en avant. Elle ne parle pas, mais elle a de bonnes oreilles et le singe, avec elle, sent les gens venir de très loin.
Marchons encore jusqu’à un tumulus surmonté d’une croix. Je crois que c’est un monument que des soldats français ont installé pour rappeler la mort de cinq d’entre eux abattus là par les gardes-frontières qui les prenaient pour des brigands. La croix est presque sur la frontière. »
À la tombée de la nuit, ils n’avaient pas encore atteint la croix.
— C’est étrange, dit Pédro, j’aurais juré que nous approchions de la frontière et il n’y a toujours pas de borne ou de tumulus.
Ils choisirent de dormir dans une cavité surplombant le chemin, malgré qu’il y avait un petit refuge en pierre et une cheminée encore chaude. C’est d’ailleurs ce qui les rendit méfiants. Si les cendres étaient chaudes, c’est que des gens n’étaient pas très loin.
Pourtant le singe ne semblait pas en alerte. Ils laissèrent le refuge et ils escaladèrent les trois ou quatre mètres de rochers glissants pour atteindre l’entrée de la grotte. Il était manifeste que la grotte aussi avait été récemment habitée. Il y avait un peu de cendres qui refroidissaient et des morceaux de viande entamés étaient au sol.
— C’est clair, le feu dans le refuge, ce sont les gardes; le feu ici, ce sont les contrebandiers. Je pense que ce sont ceux qui sont au fond du ravin. C’est pour cela que le singe n’est pas inquiet.
— Je propose que nous montions la garde à tour de rôle, dit Rudolf.
— D’accord, mais défense de fumer, on se ferait repérer.
Ils se tapirent au fond de la grotte. Avec les cendres tièdes restantes, ils se firent chauffer un petit repas avec du lard et un peu de soupe.
Rudolf commença la garde.
Cette nuit-là n’était pas noire totalement. Une faible lune éclairait le sentier. Il devait être une heure du matin quand des crissements discrets se firent perceptibles. Le singe s’agita légèrement. Assez pour réveiller Rita qui vint se placer à côté de Rudolf. Elle berçait le bébé pour ne pas qu’il pleure.
Les gens qui marchaient avaient probablement mis des bandages autour de leurs chaussures pour ne pas faire crisser la neige ou des cailloux. Seulement, ils marchaient sans éclairage et se heurtaient parfois du pied sur de gros cailloux et devaient étouffer des jurons.
Ils approchaient.
Dans l’obscurité, l’entrée de la grotte ne devait pas être visible. Si les arrivants ne la connaissaient pas, ils tenteraient de passer la frontière sans faire attention aux voyageurs.
Le singe s’agitait pour de bon. Rita serra l’animal avec le bébé contre elle.
Un groupe de trois hommes approchait.
L’un d’eux chuchota :
— On fait une pause au chaud? On approche de la frontière.
Un autre lui répondit :
— Pas question, on a déjà du retard sur les deux qui marchent en avant. On devait se rejoindre ce matin vers midi. S’ils n’étaient pas là, c’est qu’ils sont passés avec de la marchandise qu’ils vont tenter de vendre avant nous.
— Ils ne vont pas oser, reprit le troisième. S’ils font cela, je leur coupe la gorge.
— Tu sais, ils ne seront pas les premiers à essayer de doubler leurs compères et à disparaître sans laisser de trace. Alors, c’est pour cela qu’il faut avancer plus vite et les rattraper. Ils n’ont pas dormi ici, les gardes connaissent trop bien la planque. Donc ils dormiront après la frontière. On les retrouvera.
Finalement, ils passèrent sans remarquer la petite tête du singe, et les gloussements du bébé qui s’était mis à téter.
