Le Soleil des morts - Ivan Chmeliov - E-Book

Le Soleil des morts E-Book

Ivan Chmeliov

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Beschreibung

En 1921, après l’arrivée des bolcheviks, la Crimée est plongée dans le chaos et la famine. Seul dans sa maison, le narrateur contemple la nature indifférente et sublime, où hommes et bêtes errent, en proie à la faim et à la mort qui rôde. Récit d’une lente agonie sous le soleil, requiem déchirant de poésie et de douleur, Le Soleil des morts est le témoignage implacable d'un auteur qui eut son fils fusillé et qui vécut lui-même cet enfer avant de pouvoir se réfugier en France en 1922.

« Un document terrible et néanmoins baigné et resplendissant de poésie. […] Lisez cela si vous avez assez de courage. » (Thomas Mann)

« C'est une telle vérité que l'on ne peut pas appeler cela "de l'art" […] Qui d'autre a su décrire ainsi le désespoir et la destruction générale des premières années soviétiques, du communisme de guerre ? » (Alexandre Soljenitsyne)

Traduction intégrale de Denis Roche, 1929.

EXTRAIT

Dans mon sommeil inquiet, j’entends, derrière la cloison d’argile, une lourde venue et un craquement de branches sèches...
C’est encore Tamarka, la belle vache blanche de Simmenthal, tachetée de roux, qui pèse sur ma clôture. Soutien de la famille qui demeure sur le plateau, un peu au-dessus de moi, elle donne par jour trois bouteilles d’un lait mousseux, tiède, qui sent la vache vivante. Quand ce lait commence à bouillir, des ronds de graisse dorés apparaissent à sa surface et il s’y forme une peau... Faut-il songer à de pareilles misères ! Pourquoi me viennent-elles en tête ?...
Ainsi donc voici un nouveau matin...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Ivan Sergueïevitch Chmeliov, né à Moscou le 21 septembre 1873 et mort le 24 juin 1950 près de Paris, est un écrivain russe.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

— LITTÉRATURE RUSSE —

Ivan Chmeliov

Шмелёв Иван Сергеевич

1873 – 1950

LE SOLEIL DES MORTS

Солнце мертвых

1923

Traduction de Denis Roche, 1929.

© La Bibliothèque russe et slave, 2015

© Ivan Chmeliov, 1923, 1929.

Couverture : Francis DANBY, Scene from the Apocalypse (1829)

I

Le matin

DANS mon sommeil inquiet, j’entends, derrière la cloison d’argile, une lourde venue et un craquement de branches sèches...

C’est encore Tamarka, la belle vache blanche de Simmenthal, tachetée de roux, qui pèse sur ma clôture. Soutien de la famille qui demeure sur le plateau, un peu au-dessus de moi, elle donne par jour trois bouteilles d’un lait mousseux, tiède, qui sent la vache vivante. Quand ce lait commence à bouillir, des ronds de graisse dorés apparaissent à sa surface et il s’y forme une peau... Faut-il songer à de pareilles misères ! Pourquoi me viennent-elles en tête ?...

Ainsi donc voici un nouveau matin...

À propos, j’ai eu un rêve... Un rêve bizarre, de choses qui n’arrivent pas dans la vie... Tous ces mois-ci des rêves somptueux me hantent. Pourquoi ?... Ma vie est si misérable !...

Je rêve de palais, de jardins... Mille pièces... non pas des pièces, mais des salles splendides, telles que celles des Mille et une nuits, avec des lustres à feux bleus — des feux qui ne sont pas d’ici-bas, — et des tables en argent, couvertes de monceaux de fleurs, qui ne sont pas davantage de ce bas monde. Je vais, je marche dans ces salles, et je cherche... Qui cherché-je avec un grand tourment ?... Je ne sais. Avec angoisse, avec alarme, je regarde par les énormes baies. On aperçoit des jardins, des pelouses, des vallons verdoyants, comme dans les tableaux anciens. Le soleil paraît luire, mais ce n’est pas notre soleil... C’est comme une lueur sous-marine, une lueur de pâle fer-blanc... Et partout sont chargés de fleurs des arbres qui ne sont pas d’ici-bas : de hauts, de très hauts lilas, fleuris de clochettes pâles et de roses flétries... Je vois d’étranges gens. Le visage comme mort, ils marchent, marchent dans les salles. Vêtus de vêtements pâles, — comme descendus de vieilles icônes —, ils regardent avec moi par les fenêtres. Quelque chose me dit..., je sens, avec une pressante douleur, qu’ils ont enduré quelque chose d’horrible et sont — hors de la vie. Ils ne sont déjà plus — d’ici-bas... Et un insupportable accablement m’accompagne dans ces salles somptueuses...

Je suis heureux de m’éveiller...

C’est évidemment, elle, Tamarka, qui rôde. Quand son lait commence à bouillir... Il ne faut pas songer à du lait !... Pour nourriture quotidienne, nous avons de la farine pour quelques jours... bien cachée dans des recoins... Il est dangereux aujourd’hui d’en garder à découvert ; on vient la nuit...

Il y a dans le jardin des tomates vertes encore, il est vrai, mais qui bientôt rougiront... et une dizaine de pieds de maïs... le potiron se noue... Assez, il ne faut pas songer !...

Comme on a peu envie de se lever !... On est tout courbaturé et il faut aller dans les fonds casser ces satanées cosses, les souches des chênes. Encore et toujours la même chose !...

Mais que fait Tamarka près de la palissade ?... Ces ébrouements, ces froissements de branches ?... Elle broute les amandiers. Elle va à l’instant s’approcher du portail et essayer d’enfoncer le portillon. Je crois l’avoir étayé avec un pieu...

La semaine dernière, la vache l’a arraché avec le pieu, l’a fait sortir de ses gonds et a englouti, tandis qu’on dormait, la moitié du potager... La faim, évidemment !... Là-haut, Verba n’a pas de foin. L’herbe est depuis longtemps desséchée. Plus rien que du chaume brouté et des pierres. Tamarka, jusqu’à la nuit noire, doit chercher sa pitance, errer dans les gorges profondes, les fourrés impraticables... Et elle erre, erre...

Allons, il faut pourtant se lever. Quelle date aujourd’hui ?... Nous sommes en août. Mais quel jour ?... Les jours, à présent, ne comptent plus : plus besoin d’almanach. Pour le condamné à perpétuité, tous les jours sont pareils. Hier, dans la petite ville, on entendait les cloches... J’ai cueilli une calville verte et me suis souvenu : la Transfiguration1 ! La calville est toujours là, sur l’étagère. On peut, maintenant, à partir d’elle, compter les jours et les semaines...

Il faut commencer sa journée, s’évader de ses pensées. Il faut se plonger si avant dans les futilités du jour que l’on puisse se dire inconsciemment : encore un jour écoulé !

Comme un forçat à perpétuité, je remets mes haillons, mon cher passé, effiloché dans les halliers. Chaque jour il faut rôder dans les gorges, gravir en s’agrippant, la hache en main, les raidillons : préparer du bois pour l’hiver... Pourquoi cela ? Je ne sais. Pour tuer le temps.

J’avais rêvé jadis de devenir Robinson, et je le suis. Pire que Robinson ! L’autre avait un avenir, un espoir : voir tout à coup surgir un point à l’horizon. Pour nous, jamais de point dans les siècles des siècles.

Mais, malgré tout, il faut aller ramasser du bois. Durant les longues nuits d’hiver, nous resterons assis près du poêle en regardant le feu. Dans la flamme, il y a des visions... Le passé s’embrase et s’éteint... Ces dernières semaines, j’ai amassé tout un tas de bois mort ; il sèche. Il en faut encore, encore. Ce sera gai à casser, l’hiver ! Les éclats voleront ! Cela fera du travail pour des journées entières. Il faut profiter du beau temps. Il fait bon à présent, il fait chaud. On peut marcher nu-pieds sur des planchettes ; mais, quand le vent soufflera du Tchatyr-Dag, que les pluies tomberont sans cesse, il fera mauvais alors rôder dans les fonds...

Je mets mes haillons... Un chiffonnier en rirait en les fourrant dans son sac... Que comprennent les chiffonniers ? De leurs crochets, ils accrocheraient même une âme vivante pour l’échanger contre des liards. Ils feront, un jour, de la colle avec des os humains, et, avec du sang, des kubs de bouillon... C’est maintenant le bon temps pour eux — ces rénovateurs de la vie !... Les chiffonniers promènent à travers la vie leurs crochets de fer.

Mes guenilles !... En elles, survivent les dernières années, les derniers jours de ma vie ; les dernières choses agréables à regarder... Elles n’iront pas aux chiffonniers. Elles fondront au soleil, pourriront sous la pluie et les vents, s’effrangeront aux épines des combes, duvetteront les nids des oiseaux...

Ouvrons les volets. Voyons, quel matin fait-il ?...

Quel matin peut-il donc y avoir en Crimée, près la mer, au commencement d’août ! Ensoleillé, naturellement, d’un soleil aveuglant, si somptueux que l’on a mal à regarder la mer ; cela brûle, pique les yeux...

Dès qu’on ouvre la porte, sur vos yeux qui clignent, sur votre figure fripée, s’élance la fraîcheur nocturne des forêts et des vallons montagneux, percée par le soleil, imprégnée de la saveur amère, spéciale à la Crimée, infusée dans les replis sylvestres, exhalée des prairies de l’Iaïla. Ce sont les dernières vagues du vent de nuit ; bientôt le vent soufflera de la mer.

Bonjour, cher matin !

Sur la pente de la combe en forme d’auge, où se trouve la vigne, il y a encore de l’ombre et il fait frais ; mais, en face, le versant argileux est déjà d’un rose rouge, tel du cuivre neuf, et les cimes des jeunes poiriers, par-delà la vigne, semblent mouillées d’un lustre incarnat. Ils sont beaux, ces jeunes arbres ! Ils se sont dorés, parés, chargés de lourdes girandoles de poires Marie-Louise.

Je les surveille inquiètement des yeux, ces poires ! Intactes ?... Elles ont encore passé sans anicroche une bonne nuit... Ce n’est pas avarice de ma part ; c’est notre nourriture qui mûrit, notre pain quotidien.

Bonjour à vous aussi, montagnes !...

Près de la mer, tel un bébé, le mont Castelle, forteresse dominant des vignobles à l’ample renommée. Il y a là du sauternes doré — sang clair de la montagne — et du bordeaux épais, qui sent le maroquin, le pruneau et le soleil de Crimée — sang noir. Le Castelle veille sur ses vignes, les garde du froid, les réchauffe de sa chaleur pendant la nuit. Noir en bas, tout couvert de forêts, il est maintenant coiffé d’un bonnet rose.

Plus loin, à droite, mur vertical d’une forteresse, montagne-panneau, toute nue, se trouve la Kouchekaïa. Le matin, elle est rose, et, la nuit, bleu foncé. Elle attire tout à elle, voit tout. Une main invisible griffonne sur elle... Elle semble tout près, et que de verstes jusqu’à son pied !... En allongeant le bras, on la toucherait ; il n’y a qu’à traverser la vallée et remonter la pente toute en jardins, en vignes, en bois et gorges. La route, cachée, qui y mène, se révèle par des jets de poussière : une auto file vers Yalta.

Encore plus à droite, le bonnet velu du Babougane boisé. Les matins le dorent, mais il est d’habitude d’un noir profond. Telles des soies, on y aperçoit, quand le soleil liquéfié vibre derrière lui, les aiguilles des arbres résineux. C’est de là que viennent les pluies. C’est là que le soleil se couche. Il me semble, je ne sais pourquoi, que c’est de ce sombre et noir Babougane que descend la nuit...

Il ne faut plus songer à la nuit, ni à ses rêves décevants, où rien n’est d’ici-bas. La nuit prochaine, ils reviendront. Le matin arrache les rêves. Voici, là, en dessous, la vérité nue. Salue d’une prière le matin qui découvre l’horizon !...

L’horizon, il ne faut pas le contempler. Il est trompeur comme les rêves. Il attire et ne donne rien. Il est bourré de bleu, de vert, de doré ; mais il ne nous faut pas de féerie ; elle est là, sous tes pieds, la vérité...

Je sais que les vignes, sous le Castelle, n’ont pas de raisin ; je sais que les blanches petites maisons sont vides, et que, sur les pentes boisées, sont éparpillées des vies humaines... Je sais que la terre est imbibée de sang, que le vin sera âcre et ne donnera pas le joyeux oubli.

La muraille grise de la Kouchekaïa, que l’on voit de si loin, a enregistré des choses horribles. Le temps venu, on les déchiffrera... Je ne veux plus regarder l’horizon.

Je regarde au-delà de ma combe. Là-bas se trouvent mes jeunes amandiers et, au-delà, le terrain vague.

Bout de terre rocailleux qui s’apprêtait à vivre, et, tué, maintenant ! Les vaches ont brisé les ceps noirs des vignes. Les grandes pluies d’hiver y creusent des chemins, y fouillent des rides. Les chardons roulants, déjà desséchés, le hérissent. Dès que Borée soufflera, leurs capitules voleront... Un vieux poirier tatare, tortu et creux, y fleurit depuis des années, y sèche et jette autour de lui, depuis des années, ses fruits mielleux et jaunes, attendant toujours un remplaçant qui ne vient pas. Obstiné, il attend, monte en sève, fleurit et se dessèche. Les vautours s’y cachent. Pendant la tempête, les corneilles aiment à s’y sentir balancées.

Et voici, une taie sur l’œil, une mutilée. Jadis c’était Iassnaïa-Gorka (le Petit-Mont-Clair), la villa d’une institutrice d’Ekatérinoslav. Le chalet est là, déjeté. Les voleurs l’ont, depuis longtemps, pillé ; ils en ont brisé les vitres, l’ont aveuglé. Le plâtre s’en détache, laisse voir ses côtes. Le vent ballotte sans cesse des nippes que l’on avait jadis suspendues à des clous, dans la cuisine, pour sécher. Où peut bien maintenant se trouver la soigneuse propriétaire ? Où cela ?... Près de la véranda aveuglée ont poussé des vinaigriers puants.

La villa est libre, sans maître. Un paon s’en est emparé.

1. C’est le jour de la Transfiguration (6 août de l’ancien style, 19 août), que l’on mangeait en Russie les premières pommes. (N. d. T.)

II

Volatiles

UN paon ?... Oui, un paon vagabond dont nul n’a maintenant besoin... Il dort, la nuit, sur les rampes du balcon ; il est ainsi à l’abri des chiens.

Jadis, il était à moi. Maintenant, il n’est à personne — comme cette villa. Il y a des chiens qui ne sont à personne, et, de même, des gens. Ce paon, aussi, n’est à personne.

Je ne puis plus l’entretenir, ce luxe-là. Le paon l’a compris et a élu domicile dans le terrain vague. Nous sommes voisins. Il est parvenu, je ne sais comment, à vivre, à passer l’hiver et, même, à pousser une queue nouvelle, bien qu’un peu différente de l’ancienne. Il vient de temps à autre me rendre visite. Il s’arrête sous le cèdre, où, jadis, il somnolait pendant la chaleur, et me regarde, interrogateur :

— Ne me donneras-tu rien ?...

— Je ne te donnerai rien ; je n’ai rien, tu le vois, Pavka. Il tourne doucement sa petite tête couronnée, parfois fait la roue :

— Tu ne me donneras rien ?

Il attend un peu, puis s’en va ; ou bien il s’envole sur le portail, tournoie, danse un instant.

— Vois comme je suis beau ! Tu ne me donneras rien ?...

Et il s’envole sur la route vide, dans un resplendissement vert doré de sa queue. Il crie ici et là, appelle dans les ravins : une paonne, peut-être, lui répondra ? Et le revoici qui rôde auprès de la villa solitaire. Ou bien il s’en va derrière la colline, au Bon Port, chez les Pribytko. Là, il y a des enfants ; peut-être lui donnera-t-on quelque chose. Mais c’est peu probable. Là-bas aussi, ça ne marche guère. Ou bien il s’en va chez Verba, plus haut. Parfois, les enfants lui donnent en échange d’une plume. Ou, quelquefois, il s’en va plus haut encore, tout au sommet, chez le vieux docteur. Mais là, ça marche tout à fait mal.

Le paon, naguère, vivait dans l’abondance, couchait sur le toit, passait ses journées sous le cèdre. On s’apprêtait à lui trouver une compagne.

Il me fait peine à voir.

Eh-ou-aaaaa !... crie-t-il de son cri de délaissement et de désert. Est-ce plainte ou angoisse ?

Le matin l’a réveillé. Pour lui aussi, maintenant, la journée se passe au travail. Levé, il a secoué ses ailes argentées, aux ourlets rose beige, a dressé sa fière petite tête : il ressemble à une reine aux yeux noirs. Il regarde le vieux poirier et se souvient que les fruits en ont été volés. Crie donc, ... allons, crie qu’on t’a dépouillé toi aussi ! Au soleil, en un rayonnement, bleu et violet, il traîne sa queue soyeuse, et contemple le matin... Et, comme l’éclair, il s’abat dans la vigne.

— Pst... pst... malheureux !

Il ne craint plus les cris. Maintenant, il traîne en zigzagant, dans les rangs de vigne, sa queue qui serpente, ... picote les grappes mûrissantes. Hier, il y en avait beaucoup de becquetées. Que faire ? Chacun veut manger, et, depuis longtemps, le soleil a tout desséché. Il devient un voleur effronté, ce damoiseau à la démarche royale. Il me pille, tête haute, et m’arrache le pain de la bouche, puisqu’on peut se nourrir de raisin. Je le chasse parfois à coups de pierres ; il comprend tout. Il se glisse comme l’éclair, vert bleu, entre les ceps, serpente sur le versant rose et disparaît derrière sa villa. Et il crie de son cri de désert : Eh-ou-aaaa !

Oui, pour lui aussi, maintenant, la vie est mauvaise ! Il n’y a pas eu de glands cette année ; sur l’églantier non plus il n’y aura rien, et, sur les ronces, tout est brûlé. Le paon pique du bec et fouille la terre sèche. Il en exhume l’ail sauvage, la douce-amère. Il sent fortement l’ail.

Il allait, cet été, dans la combe où des Grecs avaient semé du froment. La dinde et les poules, allaient elles aussi, vers ce blé, que leurs propriétaires gardaient ; le froment est une richesse à présent. Les Grecs passaient même les nuits dans la combe, assis près d’un feu, prêtant l’oreille aux bruits. En temps de famine, le froment a beaucoup d’ennemis.

Mes pauvres volailles ! Elles maigrissent, fondent, mais... elles nous rattachent au passé. Nous partagerons avec elles jusqu’au dernier grain.

Le soleil est déjà haut. Il est temps de faire sortir la volaille. La malheureuse dinde !... Privée de mâle, elle s’obstinait pourtant à couver, refusant de manger ; et elle parvint à son but : elle fit éclore six petits poulets. C’est à ces étrangers qu’elle donne ses soins. Elle leur a appris à regarder le ciel d’un œil, à marcher posément en ramenant leurs pattes, et même à traverser le ravin au vol. Elle nous a procuré un agréable passe-temps. Aussi, de bon matin, à la première blancheur de l’aube, j’ouvre à la dinde efflanquée.

Elle reste longtemps immobile, vire vers moi tantôt un œil, tantôt l’autre ; il faudrait lui donner à manger ! Et ses menus poussins, tous également blancs, volettent sur mes mains, s’agrippent à mes guenilles, quémandent obstinément des yeux, tâchent de me becqueter les lèvres. Naguère jolis, ils se vident de jour en jour, deviennent légers comme leurs plumes. Pourquoi les ai-je fait naître ? Pour tromper le vide de mon existence, la remplir de petites voix d’oiseaux ?...

— Pardonnez-moi, petits ! Allons, dinde, conduis-les là-bas...

Elle sait ce qu’il y a à faire. Elle a trouvé elle-même la combe au froment et comprend que les Grecs la chasseront. Elle se faufile dès l’aube à travers les charmes et les jeunes chênes, et mène ses poulets manger au coin de la combe qui touche aux buissons. Elle s’y glisse avec sa petite troupe, la conduit droit au milieu, et le repas commence. De son bec dur, elle coupe les épis, décortique les grains. Elle y passe la journée, endurant la soif ; et ce n’est qu’à la nuit qu’elle les ramène à la maison. À boire ! à boire ! J’ai suffisamment d’eau. Dinde et poussins boivent longtemps, longtemps, comme s’ils puisaient l’eau, et je dois les faire rentrer au poulailler parce qu’ils n’y voient plus.

Ma conscience me tourmente un peu, mais je n’ose empêcher la dinde de faire cela ; ce n’est ni moi ni elle qui avons créé cette existence-là. Filoute, dinde !

Le paon, lui aussi, a trouvé le chemin. Mais sa queue le trahit, et les Grecs l’aperçoivent. Ils poussent des cris, poursuivent les voleurs et arrivent à mon portail :

— Diable, pourquoi les laisser venir ? Tue tout de site poules !...

Leurs maigres visages, aux nez busqués, sont méchants, leurs dents affamées, blanches à faire peur. Ils sont capables de tuer. Maintenant tout est possible.

— Tue !... Tue toi-même, tout de site, maudits voleurs !...

Ce sont de torturantes minutes. Je n’ai pas la force de les tuer ; mais ils ont raison : c’est la famine ; élever de la volaille en un temps pareil !...

— Amis, je ne les laisserai plus courir... Ce n’est que quelques grains...

— C’est toi qui as semé ?!... Tu m’arraches le dernier grain de la gorge !... Il faut que nous te coupions la tête ! Nous mourrons tous !...

Longtemps encore ils crient, frappent de leurs bâtons contre le portail, sont prêts à entrer. Ils crient furieusement, sans que l’on puisse comprendre, gonflant leurs cous suants, distendant le blanc de leurs yeux, répandant une odeur d’ail.

— Tue poules !... Maintenant plus de juges !... Le ferons nous-mêmes !...

J’entends, dans leurs cris, les rugissements de la vie animale, de l’antique vie des cavernes que ces montagnes connurent et qui est revenue. La peur les prend. De jour en jour, c’est plus effrayant, et, maintenant, une poignée de froment a plus de prix que la vie d’un homme.

Les Grecs ont depuis longtemps récolté leur froment. Ils l’ont, par paquets et par sacs, emporté en ville. Ils sont partis, et la combe au froment bouillonne de vie. Mille pigeons — qui se cachaient des gens on ne sait où — y font maintenant une tache bleue, cherchant les grains tombés à terre. Les enfants rampent toute la journée sur le sol, glanant les épis perdus. Le paon, la dinde et ses poulets s’y nourrissent. Ce sont les enfants, maintenant, qui les chassent.

Il ne resta plus un grain et la combe redevint silencieuse.

III

Le désert

ET Tamarka ?...

Elle a déjà brouté les amandiers, mâché les branches qui dépassent la palissade et pendent déchiquetées. Le soleil finit de les brûler.

Le portail s’ébranle. C’est Tamarka qui, avec ses cornes, presse sur le portillon.

— Où diable vas-tu ?...

Je vois une corne aiguë : elle a tout de même réussi à la passer par la fente. Tamarka veut entrer dans le potager. Le maïs vert et juteux l’allèche. La fente s’élargit ; le chagrin du mufle rose apparaît ; il s’ébroue humide et avide ; il bave.

— Arrière !

La vache retire ses babines, détourne le museau. Elle reste immobile derrière le portillon. Où donc encore aller ? Rien, nulle part. Le voilà notre piteux potager !... Que de travail assidu, perdu dans ce schiste mouvant !... J’en ai enlevé des milliers de pierres ; j’y ai monté, de la vallée, des sacs de terre, me suis meurtri les pieds aux cailloux, en gravissant les pentes...

Et pourquoi tout cela ?... Cela empêche de penser.

Arrivé en haut, on jette le lourd sac de terre et l’on croise les bras... La mer !... On la regarde, on la regarde à travers ses gouttes de sueur et ses larmes... Quel lointain bleu ! Et, ici, derrière les noirs cyprès, cette maisonnette basse, modeste, paisible, au toit rouge... Est-ce possible que j’y demeure ! Dans le jardin, pas une âme, et, tout autour, le désert. De toute la journée, personne ne passe. Gros comme un pigeon, le paon, là-bas, arpente le terrain vague, pique les pierres. Quel calme ! Les soirs de printemps, le merle siffle sur le sorbier desséché. Il siffle aux montagnes, puis se tourne vers la mer. Il siffle à la mer, et à nous, et à mes amandiers, aux fleurs et à la maison. Notre maisonnette esseulée !... D’ici, on voit tous ses dommages ! Les pluies en ont dégradé le mur extérieur, les pierres apparaissent sous la terre glaise : il faut réparer cela avant les pluies d’automne. Les pluies viendront...

À cela, il ne faut pas penser !... Il faut se déshabituer de penser ! Il faut piocher le schiste, tramer des sacs de terre, disperser ses pensées...

La tôle a été soulevée par la tempête ; il a fallu la charger de pierres aux angles. Il faudrait un couvreur... Mais il n’en reste probablement plus. Non, il reste le vieux Koulèche ! Il bat du marteau derrière la montagne, dans la combe. Il fait, avec de la vieille fonte, des poêles pour un voisin. On ira les troquer dans la steppe contre du froment, des pommes de terre... Il fait bon avoir de la vieille tôle !...

On reste arrêté à regarder, et la brise de mer vous enveloppe. Quelle beauté !

Au loin, en bas, s’étend la blanche petite ville avec son ancienne tour génoise, pareille à un canon noir, pointé de travers vers le ciel. Une estacade-joujou, telle un tabouret sur ses pieds, avance dans la mer, et, près d’elle, se trouve une barque coque de noix. Derrière, bleuit le Tchatyr-Dag chauve, puis la Palate-Gora... Là-bas, le seuil du Col... et, encore plus loin, dressé comme un toupet le Démerdji, dans les crevasses duquel habitent les aigles. Plus loin, la lumineuse chaîne des monts Soudak, nus, ensoleillés, vaporeux...

D’ici, la ville semble belle, perdue dans ses jardins, ses cyprès, ses vignes et ses hauts peupliers. Beauté trompeuse ! Ce sont ses vitres qui rient. Ses blanches petites maisons sont avenantes, modestes ; la vie y est calme, et la maison de Dieu, blanche comme neige, bénit de sa croix son humble troupeau : il semble que l’on doive y entendre à l’instant le psaume des vêpres : « Douce lumière... »

Je le connais ce faux sourire des lointains... Approchez, et vous verrez ! C’est le soleil qui rit ; rien de plus ! Il rit même dans les yeux des morts. Ce n’est pas là un calme heureux ; c’est le calme mort d’un cimetière ; sous chaque toit, il n’est qu’une seule et même pensée : du pain !

Et la maison, près de l’église, n’est plus le presbytère : c’est un caveau de prison... Sur le seuil ne se trouve plus le gardien de l’église ; il s’y trouve un gaillard à mufle idiot, l’étoile rouge au bonnet, qui garde les caveaux, et braille :

— Eh là !... Du large !

Et le soleil joue sur sa baïonnette.

D’en haut, on voit loin. Par delà la ville est le cimetière. Sa chapelle, toute en verre, luit, transparente. Quelle splendeur !... On ne distingue pas ce qu’il y a dedans ; sur ses vitres coule le soleil en fusion.

Trompeusement beaux, les jardins !... Trompeuses, les vignes !... Ces jardins sont abandonnés, oubliés ; les vignes sont dévastées. Les villas sont délaissées. Les propriétaires ont pris la fuite, ont été tués, ou sont enfouis dans la terre. Et le nouveau possesseur, abasourdi, a brisé les carreaux, enlevé les poutres... Il a bu et vidé les caves ; il a nagé dans le sang, et maintenant, revenu de son ivresse d’un jour de fête, il reste assis, morne, au bord de la mer, regardant les rochers. Les montagnes le contemplent...

Je vois leur mystérieux sourire, leur sourire de pierre.

Cet éboulement gris, au pied du Démerdji, était jadis un village tatare. Des siècles durant, la montagne avait regardé cet habitat humain, puis, en manière de sourire, elle lui lança une pierre... Que règne à l’avenir le silence de la pierre !

Et Tamarka ?... Toi aussi, pauvrette, tu as la corde au cou... Mais tu ne veux pas te laisser faire. Tu frappes obstinément de ton sabot et cognes la porte, de la tête. Que tu as maigri, ma pauvre !...

De ses yeux vitreux, bleuis par le ciel et la mer, agitée par le vent, elle regarde stupidement ma main levée. Où pourrait-on encore aller ? Ses flancs sont abattus, les os de sa croupe ressortent, son échine aiguë est dévorée par les mouches et les taons, buveurs de sang. Le pus coule de ses piqûres ; il y grouille déjà une vermine éclose dans la chaleur des plaies. Son pis rentré est devenu gris ; les trayons sont secs et ridés. Les mains du maître n’en tireront rien aujourd’hui.

— Va-t-en donc... il n’y a rien !...

Elle ne le croit pas. Elle connaît le grand pouvoir de l’homme et ne peut comprendre pourquoi son maître ne la nourrit plus...

Moi non plus, je ne peux pas le comprendre, Tamarka !... Je ne puis comprendre pour qui et pourquoi il a fallu tout transformer en un désert, tout faire baigner dans le sang !... Il n’y a pas encore longtemps, t’en souviens-tu ? Chacun pouvait te donner un morceau de pain odorant, semé de sel ; chacun voulait toucher ton mufle chaud, chacun se réjouissait de ton pis, contenant un seau. Qui donc aussi a tari tes sucs ? Tu vêlais chaque printemps, et tu n’es plus pleine ; et tu n’as ajouté aucun anneau à tes cornes...

Je vois des larmes dans ses yeux vitreux, des larmes muettes. Sa bave famélique pend vers la ronce qu’elle a broutée. Elle détourne avec effort ses yeux du maïs, s’éloigne de la porte, et... regarde la mer. La mer bleue et vide, elle la connaît bien. Bleue et vide ! De l’eau et des rochers.

Moi aussi, je regarde... Regarde autant que tu voudras — comme ceci et comme cela !...

Tout droit, là-bas, l’Asie invisible, Trébizonde...

Kemal Pacha y guerroie avec tous les peuples du monde. Il a battu, et les Grecs, et les Anglais, et les Français, et les Italiens ; il les a tous battus et noyés dans la glorieuse mer turque.

Les Tatares, mal en point, chuchotent : Tsé, tsé, tsé... Kemal Pacha !... Il avance vers la Crimée... Il tire la mitrailleuse, le balchivik a fui ! Il y aura pain, du tchourek-tchélourek1, des moutons... Grand hom’, Kemal Pacha ! Sera nôtre...

À droite, le Bosphore lointain, Stanbul-la-Grande... Là-bas, il y a des monceaux de pains, de sucre, de fromage, de café d’Arabie, de moutons...

À gauche, dans la buée matinale, le sol natal — arrosé de sang sacré...

Dans le lointain bleu, pas la moindre fumée ; les courants serpentent... Ce n’est, au soleil, qu’un brocard bleu.

C’est ici une mer morte que n’aiment pas les joyeux vapeurs. On n’y chargera ni froment, ni tabac, ni vin, ni laine... Tout est dévoré, bu, piétiné, tout ! Tari !

Et le soleil continue ses peintures.

La plage violette était devenue rose ; maintenant elle pâlit. Chauffée à blanc, elle scintillera. Au soir, le froid la bleuira. La voilà, bleue-blanche : elle bouillonne du jeu de la mer. Pas une âme sur les galets, pas une tache vivante. Adieu, la chatoyante animation !

Plus de Tatares, à faces cuivrées, avec, aux flancs, leurs papiers remplis de poires, de pêches et de raisin. Plus d’Arméniens de Koutaïs, Orientaux braillards et fripons, avec leurs sacs et leurs draps du Caucase, leurs chalets mauvais teint, aux couleurs criardes, bonheur des femmes. Plus d’Italiens, avec leur « obonmarché » ; plus de photographes en sueur, les pieds couverts de poussière, vous photographiant près d’un rocher « avec un air gai », se voilant crânement d’un lambeau de drap noir, et qui vous distribuaient des « mercis », négligents et solennels. Disparues les pierres de l’Oural ; volatilisés les craquelins à un kopeck, et aussi les coquillages avec vues de Yalta à l’encre de Chine, et, de même, plus de guides tatares, à culotte de cavalerie, en diagonale bleue, aux moustaches cirées, aux hanches d’Apollon de Korbek2, au stick planté dans leurs bottes vernies, dégageant une odeur d’ail et de poivre. Plus de phaétons, capitonnés de velours grenat, aux baldaquins blancs, gonflés par la course, lampassés de dents rouges, bordés de perles fausses et d’éclatant clinquant — les chevaux, ornés de roses en laine, dont tintaient les assourdissantes clochettes en argent, reproduisant le carillon de Bakhtchissaraï — tandis qu’ils passaient élégamment et mollement devant les villas qui s’éveillaient dans les glycines, les mimosas, les magnolias, les roses et les vignes, sous le vaporeux arrosage, savamment distribué par le jardinier, dans la fraîcheur odorante du matin. Plus de larges Turcs, aux muscles robustes, aux vastes braies bleues, cognant régulièrement la terre des plantations nouvelles, et qui s’endormaient à midi sur le sol, près d’une pierre. Plus d’ombrelles de dames sur le sable — fleurs chaudes de l’après-midi — ; plus de bronzes humains cuisant au soleil ; plus de vieux Tartare desséché, à petite tête de chocolat, sous un turban blanc, qui priait à genoux, tourné vers la Mecque...

Est-ce toi qui as dévoré tout cela, la mer ?

Elle se tait, joueuse.

Vendre, acheter, se promener, rouler paresseusement le tabac doré de Lambat, qui le fera à présent ? Qui viendra se baigner ?... Tout a disparu, tout est rentré sous terre — ou s’est enfui là-bas, outre-mer.

De leurs yeux crevés, les villas regardent le sable vide. Chaînes planantes, les cormorans volent sur la mer...

On ne peut voir sur le chemin de la plage, que ceci : une bonne femme nu-pieds, sale, avec un cabas troué, contenant une bouteille vide et trois pommes de terre, la figure concentrée, abêtie par le malheur, claudicant sans aucune pensée.

— Et ils disaient, que l’on aurait tout !...

Derrière son âne, bâté d’un faix de bois, un vieux Tartare chemine, sombre, déguenillé, coiffé d’un bonnet de peau de mouton, roussi. Voyant la villa aveugle, sa grille tordue, et des ossements de cheval, près d’un cyprès abattu, il murmure :

— Tsé, tsé, tsé... Ah ! les diables !...

Et il se souvient que, pendant la saison, il apportait ici des poulets, des merises, du raisin, des poires... C’était le bon temps !... Pas même de quoi acheter du sel maintenant...

Ou bien l’on voit sur une rosse poussive, soulevant de la poussière, un garde rouge sans patrie, ni amarre, à demi saoul, coiffé du bonnet de drap à oreillettes, timbré de l’étoile fripée de l’Internationale, tenant sur son flanc un tonnelet d’une douzaine de litres qu’il apporte à ses chefs, joie d’ivresse, restant d’une cave lointaine qui ne fut pas entièrement pillée.

Voilà donc comment il est, le désert !

Le soleil rit. Les montagnes jouent avec les ombres. Que leur importe d’avoir devant elles de la vivante chair rose, ou un cadavre bleui, aux yeux caves, du vin ou du sang ?... Et qu’importe à ce cavalier à étoile ?...

Arrêté devant une villa détruite, il écarquillera ses yeux ensommeillés... Quoi donc ?... Pas possible !... Encore un carreau intact !... Il épaule, vise...

— Ah ! le bougre !...

Et il vise encore...

Mais où ira donc Tamarka ?

Elle allonge le museau et meugle en se traînant vers la mer, dans le vide et le bleu. Elle meugle, remeugle... et traverse le chemin pour gagner la gorge. Devant une fraîche euphorbe, elle réfléchit ; la mangera-t-elle ? Elle s’ébroue et s’éloigne... Son instinct lui dit que ces euphorbes caustiques sont malfaisantes ; elles font saigner le pis.

Aujourd’hui donc, que faire ? La même chose qu’hier. Cueillir des feuilles de vigne, les plus tendres, les hacher menu, pour en faire de la soupe. Il serait bien d’y ajouter de l’ail ; l’ail, dit-on, ragaillardit, mais d’ail, plus un brin.

Puis... il faut aussi de la verdure, pour tromper les seules vies qui nous restent : nos volailles. Elles nous relient au passé. Il faut les faire sortir au plus tôt ; elles attraperont peut-être une sauterelle. Elles survivront jusqu’à l’automne. Et ensuite ?...

Il n’y a pas à penser... Qu’elles tournaillent seulement avec nous ! Elles répondent à nos caresses, s’endorment sur nos genoux, en se voilant les yeux d’une pellicule. Elles reviennent bruyamment des combes en entendant le tintement trompeur d’un pot en fer-blanc : ne serait-ce pas du grain ?... Elles causent même avec nous. Je comprends très bien Robinson.

Ainsi donc, commençons la journée.

1. Sorte de pain azyme. (N. d. T.)

2. Village tartare de Crimée. (N. d. T.)

IV

La gorge aux vignes

LA gorge aux vignes...

Est-ce une gorge, une fosse ?... C’est désormais mon temple, mon cabinet de travail et mon garde-manger ; c’est là que je viens penser ; c’est de là que je tire ma nourriture quotidienne ; j’y ai mes fleurs : un pied de gueules-de-loup, grenat doré, bourdonnant d’abeilles. Rien d’autre. Et une immense échappée de vue : la mer. Et le raisin qui mûrit.

Désormais mon temple !... C’est faux. Je n’ai plus de temple.

Je n’ai plus de Dieu. Le ciel gros bleu est vide. Les parois de schiste et d’argile sont mes gardiens. Elles me cachent le désert. Il y vit des « natures mortes » : des pommes, du raisin, des poires...

Je descends sur le schiste mouvant examiner mes provisions. Les choses vont mal pour les pommiers : la cétoine dorée en a mangé les fleurs. Accourues par milliers au moment de la floraison, elles se jetaient dans les calices blancs, suçaient, rongeaient les étamines dorées ; je les enlevais lorsque vers midi, elles s’endormaient. Voici un pêcher, redevenu sauvage, avec quelques petits fruits pierreux, et le merisier, avec des noyaux secs, becquetés par les merles. Le cognassier, qui n’a pas eu de fruits, est couvert de cocons d’araignée ; des églantiers et des ronces ont tout envahi.

Le noyer est beau. Il prend de la force. Donnant pour la première fois, il a porté trois noix l’an dernier, une pour chacun de nous... Merci pour ta gentillesse, mon cher ! Aujourd’hui nous ne sommes plus que deux... mais, plus généreux, tu en as porté dix-sept... Je vais m’asseoir sous ton ombre et penser...

Es-tu vivant, jeune damoiseau ? Te dresses-tu toujours dans la vigne abandonnée ? Te réjouis-tu, au printemps, de la verdure de tes feuilles gorgées de sève, et de ton ombre transparente ? Tu n’es plus, toi aussi, de ce monde ! On t’a tué, comme tout ce qui vit...

Il fait bon rester assis dans la paix matinale de la gorge aux vignes, et s’y cacher de tout. Rien que les ceps... Leurs rangs grimpent au long de la gorge, vers la liberté, là où se trouvent les vieux amandiers, là où sautillent les geais. Quelle cuve paisible ! L’un des côtés est encore dans l’ombre ; l’autre est chaud, doré. C’est celui où se trouvent de jeunes poiriers couverts de grosses girandoles. En se retournant, on voit la large baie bleu sombre : la mer. La gorge dévale à pic, et, dans son étroite fente, s’aperçoit la coupe bleue de la mer ; il n’y a qu’à la boire des yeux !

Il fait bon rester ainsi, sans penser...

Le paon crie son cri de désert :

— Eh-ou-a-aaaaa...

On ne peut pas ne pas penser : portes grandes ouvertes, le désert crie. La vache meugle d’un meuglement qui sort de ses entrailles ; une carabine détone dans la montagne : elle cherche quelqu’un.

Au-dessus de ma tête, une petite voix d’enfant marmonne :

— Du pain-pain-pain... un peu de la-la-la... gros comme un bouton... un peu de la-la-la...

Un tuyau de samovar chante. C’est chez les voisins, un peu plus bas que notre maisonnette.

— Ah ! Vovoditchka... que fais-tu... Je t’ai déjà dit...

La voix est lasse, faible. C’est cette vieille dame prise, comme les autres, au collet. Elle a chez elle les enfants de sa vieille bonne, des étrangers pour elle : Lalia et Vova. Ils nichent tout en haut, se débattent.

— Un peu de la-la-la...

— Je te l’ai déjà dit... nous allons faire bouillir des pétales ; nous boirons du thé de roses...

— Je veux du la-la-la-lard...

— Mais qu’as-tu à me fendre l’âme ?... Lalia, éloigne-le ! Que je ne le voie plus !...

J’entends un menu claquement de pieds et la petite voix étouffée de Lalia :

— Aha !... il te faut du lard ! du lard ?... Je vais t’en donner, du lard !... Faut-il te larder les aureilles ?...

— Lalia, laisse-le !... Et puis il ne faut pas dire aureilles !... C’est oreilles. Et comme tu parles : larder !... À quoi cela ressemble-t-il ? Moi qui voulais commencer à t’apprendre le français...

Le français !... Au seuil de la mort, apprendre le français !... Mais non, elle a raison, la bonne vieille dame ; il faut apprendre le français et la géographie, se laver tous les jours, nettoyer les boutons des portes, secouer le tapis ; résister ; ne pas se laisser aller ! Voyons quels sont les plus grands fleuves ? Le Nil, l’Amazone... Et où coulent-ils ?... Et les villes ?... Londres, New York, Paris... Que fait-on maintenant à Paris ?

C’est étrange... Lorsque, de grand matin, assis dans la gorge, j’entends ronfler un tuyau de samovar... là, je vais penser à Paris... où je n’ai jamais été !... Cette gorge, et penser à Paris !... C’est dans quelque autre monde... Existe-t-il bien, ce Paris ?... N’a-t-il pas disparu du monde lui aussi ?

Voici pourquoi je pense à Paris.

Ma voisine nous a parfois raconté qu’elle avait été à l’étranger, avait étudié à Berlin et à Paris... Si loin d’ici !... Elle ?!... à Paris !... Elle rôde en fichu de laine, triste, malade ; elle se tâte la tête, mâche des graines... Et elle a vu Paris, s’est promenée en voiture au bois de Boulogne, s’est campée devant la « Vénus » et « Notre-Dame » ! Et pourquoi est-elle ici, là-haut près de la gorge ?... Elle se débat pour des enfants qui ne sont pas les siens ; elle vend ses dernières cuillers et ses jupes... elle les troque contre du froment moisi et du sel. Et elle craint qu’on ne lui enlève je ne sais quel petit tapis... Chaque nuit elle tremble : si on venait lui enlever ce tapis, et son dernier châle, et sa demi-livre de sel !... Quelle absurdité !

Paris ?... Un bois de Boulogne où l’on se promène en voiture avant dîner ; Maupassant en parle... La tour Eiffel ajourée dressant sa fière pointe d’acier ?... La ville toute bruissante et tout illuminée ? Des gens circulant librement et gaiement dans les rues ?... Paris !... Et ici, on vous enlève le sel ; on vous colle aux murs ; on prend des chats aux pièges ; on vous laisse pourrir et on vous fusille dans les caves ; on a entouré les maisons de fils barbelés et créé des « abattoirs humains » ! Dans quel monde cela se passe-t-il ? Paris !?... Ici, des bêtes humaines sont vêtues de fer ! Ici, les hommes mangent leurs enfants, et l’effroi gagne même les animaux !...

Dans quel monde cela se passe-t-il ? En ce bas monde ?!!...

Il n’y a ni Paris, ni Londres ; Paris lui aussi est disparu, et tout le reste. Voici du travail pour les cinémas, un film de plusieurs millions de mètres ! Grandes villes des grands, êtes-vous encore debout ? Voyez un peu nos films ! Des films ensanglantés, nous en avons pour des centaines de grandes villes, pour des millions de badauds des boulevards, de badauds de salons, en smokings ou vestons, en vestes ou bourgerons de travail, et pour des badauds femelles en zibelines, volées à autrui, en boucles de diamants, arrachées des oreilles ! Europe, regarde ! On t’apporte sur des bateaux des marchandises, des marchandises d’autre pays : coupes faites de crânes humains, joie des festins ; os humains pour porter chance aux joueurs ; portefeuilles en cuir « russe », travail des ouvriers du Nord ; crin « russe », pour confortables fauteuils de députés ; ciboires et croix, pour en faire des porte-cigares ; châsses de saints, pour en battre de la monnaie. Achète, Europe !... Ivre de sang humain, la foire bruit...

L’Europe est-elle intacte ? De la gorge aux vignes, cela ne se voit pas. Qu’y deviennent les... « droits de l’homme »...? Toutes les pages des grands livres sont-elles en place ?...

Ô Paris !... D’ici, dans cette gorge perdue, ce lointain Paris me semble étranger, une ville spectrale, une ville de conte, une ville qui n’est pas d’ici-bas... comme mes rêves... Là-bas, la pierre ne se permet pas de railler : docile, elle s’y allonge en rubans. Des feux bleus éclairent la ville, et ses habitants ne sont pas ceux d’ici. Les trompettes dorées de ses orchestres tonnent triomphalement et la merveille d’acier ajourée inspecte les extrémités de la terre, captant toutes les voix terrestres... Entend-elle aussi la voix des campagnes désertes, le frémissement des caveaux sanglants ?... Ce sont, songes-y, les soupirs de ceux qui t’ont sauvée naguère, transparente tour Eiffel ! La vieille aux cheveux blancs a noté cela sur ses tablettes.

La ville n’entend pas. Les trompettes dorées tonnent...

— Du pain-ain-ain...

Et quelque part ailleurs sont ouvertes d’immenses boulangeries ; à leurs vitrines et sur les rayons s’allongent des chanteaux de pains au lait qui y restent jusqu’au soir... Est-ce vrai qu’il y en a ?

— Seigneur, je n’en peux plus !... Lalia, prends donc Vovodia ! La bonne revient à l’instant... Donne-lui une poire à croquer... Quand donc finira ce supplice ?

Finir ! Il ne fait que commencer ! Hier soir, tenez, le serrurier de la combe sèche — le « Manchot » — a mangé le petit chien roux des Mints... et, la semaine dernière encore, j’ai vu sa femme faire des tourteaux avec de la farine... Nous, nous avons encore un peu d’amandes... Elle, la vieille voisine, a encore, me semble-t-il, un petit tapis et un collier extraordinaire... un collier en cristal... rapporté de Paris ! Elle ne sait pas ce qu’est ce supplice, et comment il peut finir ! C’est le soleil qui la trompe de son éclat, en se glissant encore furtivement dans son âme. Le soleil chante qu’il y aura encore de merveilleux jours de fête, que la saison « veloutée » du raisin approche... On emportera dans des hottes le raisin joyeux ; les couleurs et les feux de l’automne fleuriront les vignes... La mer sera toujours d’un azur féerique, sillonné de routes d’argent...

Le soleil sait rire !...

Mais bientôt les vents vont se déchaîner du Tchatyr-Dag, des nuages de neige envelopperont la Palate-Gora, les pluies sans fin afflueront du noir Babougane — et alors...

Mais à présent des pierres précieuses, chaudes, délicatement mates, flambent sur les ceps ; le tchaoukh se dore ; le chasselas est rose ; le muscat parfumé — le muscat d’Alexandrie — est noir comme le cassis... Ce sera, toute une semaine, de la nourriture sucrée... de la nourriture colorée...

Je suis les rangs, choisissant des feuilles pour la soupe ; j’examine les grappes. La nuit, des chiens sont venus, qui ont rongé, arraché. Des chiens affamés ?! Est-ce sûr ? Les chiens, toutes les nuits, festoient dans le ravin où il y a un cheval crevé. Je les ai entendus grogner. Ce sont assurément les poules et le paon. Chaque jour, ils pillent mes provisions.

Bien qu’il y ait peu de raisin, que c’est merveilleux ! C’est mon travail — mon dernier travail... Au printemps j’ai déchaussé chaque pied, arraché les gourmands, enfoncé des piquets dans le schiste, et lié les pousses. Alors... — ah ! que c’est loin ! — assis près de cet échalas tordu, je contemplais la coupe bleu sombre de la mer, miroitant à travers la fissure de la gorge. La mer brûlait d’un feu bleu. Dieu l’a créée : bois-la des yeux !

Je la buvais... à travers mes larmes.

V

Le pain de chaque jour

JE remonte de la combe avec un paquet de feuilles de vigne, notre nourriture quotidienne...

— Bonjour !

Tiens ! Une petite voix connue ! C’est Lalia, nu-pieds, près d’un cyprès. Elle a huit ans, elle louche d’un œil. Elle est vêtue, depuis le printemps, de sa blouse blanche et de son seul jupon rouge. Bien qu’elle soit toujours au soleil, elle est diaphane, frêle, blanche. Ses yeux clairs fléchettent — des yeux russes intelligents. Ils ont jeté un regard vers le Babougane, et ont compris :

— Voyez, une autonobile file à Yalta !... Hier, il en est passé trois ! Ils chassent les verts.

— Tu sais tout ! Qui sont les verts ?

— Ceux qui ne se rendent pas... Ceux qui se cachent dans les forêts de la montagne... je sais...

Un petit nuage s’enroule sur les croupes montueuses et passe. On entend un craquètement régulier : une auto, invisible, roule.

Les petits yeux ont sauté, maintenant, dans les vignes.

— Voyez donc, Pavka est revenu aux vignes ! Il a perdu une plume... Et Tamarka, aujourd’hui, a brouté vos amandiers...

— Bon, ça fera du lait d’amandes.

La fillette rit d’un rire faible, changé. Ses yeux, qui ne rient plus, fouillent le lointain. Ils sont bleu clair et lumineux comme lui.

— Hier, dit timidement Lalia, on a volé la vache de Mints...

— Oui, je l’ai entendu dire... Et le Manchot a mangé son chien roux ?...

— Celui qui venait tout le temps chez vous, la queue en bouquet... C’est un Polonais... Qu’est-ce que ça lui fait ? Les Polonais peuvent tout manger... Il a aussi attrapé son chat, ma parole d’honneur ! se hâte de me conter Lalia. Il a une cage avec un poids... La nuit, il y met de la viande de cheval, et, pan !... Il est serrurier... Il dit : « Maintenant, je me moque de la faim ; je m’en tirerai avec les chats ! » Est-ce bon, les chats ?

— Pas mauvais, ça passe. Et toi... tu as mangé aujourd’hui ?

— Nous avons mangé... dit-elle irrésolument, regardant le ravin.

— Ah !... vous avez mangé ?... C’est sûr ?

— Quand la bonne viendra... dit-elle en rougissant, faisant rouler du pied une pomme de cyprès. Donnez que je porte !... Comme il y en a, des feuilles !...

Elle n’avouerait pour rien au monde que, chez elle, on n’a pas mangé, et que sa mère, la bonne, est allée vendre le petit tapis.

— Et la Rybatchikha, dit-elle, n’a pas pu faire autrement : elle a vendu sa vache, Mannka !... Elle a beaucoup de famille, et il y a les enfants.

Elle parle comme une grande personne, toujours sérieusement. Elle est curieuse ; elle sait tout ce qui se passe alentour, en ville et près de la mer.

— Qu’as-tu encore à me dire ?

Elle reste, troublée, sur le seuil de la cuisine, se frottant une jambe contre l’autre, et me regarde hacher les feuilles.

— Votre dinde est allée hier, en haut, chez le docteur, et y a cassé une tasse dans la cuisine.

Lalia me regarde du coin de l’œil pour voir si je ne lui parlerai pas de la dinde ; mais je me tais. Il faut qu’elle trouve quelque chose de plus intéressant.

— Quel malheur est arrivé à Verba ! fait-elle.

— Quoi donc ?

Elle rougit ; ses yeux brillent ; elle est contente. Elle croise les bras sur sa poitrine, comme sa mère, la vieille bonne, et elle commence d’un ton navré :