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Rien ne s’oublie réellement et quand la vérité est en marche, plus rien ne l’arrête.
Dans ce troisième opus du sourire, la science et l’histoire trouvent leur place. L’une avec les trous noirs, l’autre avec la révélation de la vérité sur le naufrage du Koursk, ce sous-marin nucléaire russe qui a sombré avec 118 hommes d’équipage le 12 août 2000. Un polar qui s’inscrit dans le domaine du possible, une intrigue haletante où les femmes auront le dernier mot. Peut-être. Avec, en toile de fond, Natacha.
Jacques Vialat nous fait voyager. En Turquie, au Canada, en Sibérie et en Norvège, au rythme de son héros amoureux et des dessins de Lionel Brun, dans un univers inquiétant où l’on pourrait presque rencontrer l’ombre de Corto Maltese…
Installez-vous confortablement, servez-vous un café fort et prenez garde, car vous ne pourrez plus vous arrêter avant d'avoir terminé.
EXTRAIT
Elle en avait marre de réfléchir à comment elle permettrait à son client de reporter encore une fois l’échéance de paiement des charges de sécurité sociale pour éviter – ou plus probablement repousser – le dépôt de bilan. Marre de ne pas trouver une solution juridiquement imparable. Marre de ces clients à la traîne de l’ordre alphabétique qui l’obligeaient à attendre le jugement des autres affaires prévues au rôle de la journée. Marre de patienter dans cette salle des pas perdus, si justement nommée, où il était interdit de fumer. Marre de cette ridicule robe noire, trop longue.
L’avocate, stoppant le cheminement de ses pensées pour s’asseoir sur le banc plaqué le long du mur de la pièce, regardait défiler ceux qui, comme elle, perdaient leurs pas résonnants et leur temps à raisonner dans la salle d’attente du tribunal de commerce de Paris, le mercredi matin, tandis que se décidaient redressements et liquidations judiciaires des entreprises exsangues.
Elle s’appliquait à faire le vide dans sa tête pour observer les autres. Elle sourit à la vue de ce confrère trépignant d’impatience – un malheur partagé avec un concurrent devient presque un bonheur.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
«
Le sourire du souffleur où la science et l’histoire trouvent leur place. Un suspense qui s’appuie sur l’actualité, le scénario tenant compte de faits réels. » Jean ESCALON –
Le Dauphine
A PROPOS DE L’AUTEUR
Jacques Vialat a la passion des livres, et avec elle, celle de l’écriture. Il voyait sa première nouvelle publiée dès l’âge de quinze ans, son premier poème lu à France Inter alors qu’il avait dix-sept ans. De cette passion sont nés cinq romans et une maison d’édition, les éditions ThoT, en hommage au dieu des scribes chez les Égyptiens. Un recueil de nouvelles et un recueil de poèmes ont complété la famille. Ces textes, Jacques Vialat les écrit la nuit, au moment où l’inspiration se mêle à l’obscurité et remplit ses veines d’une encre épaisse.
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Seitenzahl: 189
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Présentation de l'auteur : Jacques Vialat nous fait voyager. En Turquie, au Canada, en Sibérie et en Norvège, au rythme de son héros amoureux et des dessins de Lionel Brun, dans un univers inquiétant où l’on pourrait presque rencontrer l’ombre de Corto Maltese...
ELLE EN AVAIT MARRE DE RÉFLÉCHIR à comment elle permettrait à son client de reporter encore une fois l’échéance de paiement des charges de sécurité sociale pour éviter – ou plus probablement repousser – le dépôt de bilan. Marre de ne pas trouver une solution juridiquement imparable. Marre de ces clients à la traîne de l’ordre alphabétique qui l’obligeaient à attendre le jugement des autres affaires prévues au rôle de la journée. Marre de patienter dans cette salle des pas perdus, si justement nommée, où il était interdit de fumer. Marre de cette ridicule robe noire, trop longue.
L’avocate, stoppant le cheminement de ses pensées pour s’asseoir sur le banc plaqué le long du mur de la pièce, regardait défiler ceux qui, comme elle, perdaient leurs pas résonnants et leur temps à raisonner dans la salle d’attente du tribunal de commerce de Paris, le mercredi matin, tandis que se décidaient redressements et liquidations judiciaires des entreprises exsangues.
Elle s’appliquait à faire le vide dans sa tête pour observer les autres. Elle sourit à la vue de ce confrère trépignant d’impatience – un malheur partagé avec un concurrent devient presque un bonheur.
Un chef d’entreprise, sur la tête duquel le ciel venait de tomber, se tenait immobile, debout au milieu de l’immense salle. Il avait posé sa mallette de cuir, désormais inutile, et allumait une cigarette d’un briquet tremblant.
« Il va se faire lyncher par l’huissier », se dit-elle. D’ailleurs, celui-ci s’apprêtait déjà à sortir de sa guérite aquarium, à l’entrée du hall. Compte tenu de la longueur qu’il lui restait à parcourir, elle estima que l’homme pourrait fumer un quart de sa cigarette, malgré l’air farouche et le pas vengeur du gardien de la loi antitabac, prévenu par les caméras de surveillance. Un tiers s’il se dépêchait. Mais après deux bouffées nerveuses, l’homme au costume sombre avait jeté sa cigarette sur les dalles de marbre, ce qui avait arrondi d’horreur les yeux de l’huissier, ralentissant sa marche, et épaté l’avocate, qui s’amusait à l’avance de la scène à venir. L’homme plongea alors sa main désormais libre dans la poche et en sortit un engin qu’elle identifia aussitôt : revolver ! Il y eut le cri d’une femme, l’arrêt brutal de l’huissier, une bonne dizaine de mètres en arrière, et elle se jeta à terre par réflexe.
L’homme avait dirigé le canon vers sa tempe et appuyé sur la détente. Tout s’était passé très vite. Elle se releva, les tympans encore assourdis par la détonation, répétée en écho. L’homme était là, allongé, un morceau du crâne ouvert. Il ne bougeait pas. Après un pas vers le corps, elle s’était ravisée, avait fait demi-tour, annoncé à son client qu’on n’aurait pas à plaider aujourd’hui, que l’affaire serait renvoyée d’au moins une semaine – toujours ça de gagné – et avait quitté le tribunal.
Ce n’est que tard dans la soirée qu’elle avait appelé la police, se déclarant témoin du drame.
QUAND LE PROFESSEUR SERGUEIL VIT LA VOITURE arriver dans le rétroviseur, il comprit immédiatement qu’elle ne s’arrêterait pas. Il se prépara à la collision, souleva son pied du frein pour que son propre véhicule atténue le choc en dépassant le feu rouge, mais prêt à stopper avant d’être propulsé au-delà de la limite du carrefour.
Il cala ses mains sur le volant, sa nuque contre l’appui-tête. Il y eut un grand bruit et sa Jaguar fit une embardée en avant.
Le temps de vérifier que la fille derrière lui n’avait pas éclaté sa tête contre le pare-brise – heureusement qu’elle avait la ceinture – et il se gara sur le côté pour établir le constat.
Quand il sortit de son véhicule, deux hommes poussaient déjà celui de la jeune femme pour libérer la circulation. L’avant de la petite Fiat était salement amoché, le pare-brise explosé, le moteur probablement touché. Il compara les dégâts avec ceux de sa Jaguar dont le pare-chocs arrière, seul, semblait à remplacer.
La jeune femme remercia les deux hommes et s’extirpa de sa voiture. Elle était mignonnette avec sa petite jupe noire qui dévoilait des jambes agréables. On devinait le grain de peau fin, l’intérieur de la cuisse doux au toucher.
— Je n’ai pas de constat amiable, et j’ai des courses plein le coffre.
— Calmez-vous, mademoiselle. Ce n’est que de la tôle froissée. Vous n’avez rien, et c’est là l’essentiel. Vos freins ont lâché ?
— Non, je téléphonais et j’ai freiné trop tard. Qu’est-ce que je vais faire sans voiture ?
Elle paraissait complètement affolée. Le professeur Sergueil lui proposa aimablement de remplir l’exemplaire du constat amiable qu’il gardait toujours dans sa boîte à gants et de la raccompagner chez elle ensuite, ce qui la calma.
Le transfert des sacs de provisions d’un coffre à l’autre ôta quelques espoirs au professeur Sergueil qui l’avait imaginée célibataire : elle aurait eu des réserves pour trois mois minimum ! Le fait qu’elle habitât en banlieue ne l’arrangeait pas non plus. Il s’était engagé un peu vite. Il téléphona chez lui pour prévenir de son retard et raccompagna sa passagère, reluquant à la dérobée ses cuisses décidément très attirantes.
— C’est là. Si vous pouviez entrer dans le parking au sous-sol de l’immeuble... Le code d’ouverture du portail est 1515.
Le professeur sourit. En France, vous pouviez ouvrir un maximum de portes avec 1515 ou 1789 ! Enfin, depuis la victoire à la coupe du monde de football, quelques 1998 avaient été rajoutés.
La Jaguar s’engagea dans le trou noir du garage souterrain. Après quelques mètres, la jeune femme lui fit signe de s’arrêter.
Elle sortit vivement de la voiture. Le professeur Sergueil fut très surpris de voir rentrer à sa place les deux hommes qui avaient poussé la Fiat contre le trottoir.
L’AMIRAL KOURIATOFF AVAIT DÉBARQUÉ du vol Air France provenant de Moscou. Commandant en chef de la flotte russe, il était actuellement chargé de recueillir les expertises relatives au naufrage du Koursk, sous-marin nucléaire perdu au large de la Finlande, et il était le seul officiel habilité à communiquer avec les médias à propos de cette affaire.
J’avais eu l’occasion de lire son rapport, au demeurant très récent, qui mentionnait que le naufrage du Koursk était dû à l’explosion du combustible d’une torpille : le peroxyde d’hydrogène.
Une note sibylline était agrafée au rapport, émanant de nos services : « Les torpilles de ce type sont utilisées dans la flotte russe depuis 1957. Le sous-marin britannique Sidon avait explosé pour la même raison. Depuis, la marine de Sa Majesté a banni ce type d’armes. La catastrophe avait eu lieu en 1955. »
Je ne m’expliquais pas pourquoi la marine russe utilisait toujours ce combustible, apparemment risqué. J’aurais bien voulu consulter les archives relatives au sous-marin anglais, mais je n’avais pas eu le temps, ayant été prévenu de la mission au dernier moment, mission libellée ainsi : « que vient faire l’amiral Kouriatoff en France, alors que personne ne l’y a convié, et qu’aucun officiel n’a été informé de son arrivée ? » Un voyage d’agrément n’était pas à exclure, mais...
C’est notre agent à Moscou qui nous avait avertis ; intrigué par l’insistance de l’amiral pour prendre ce vol, alors même qu’il était censé s’occuper de la mise en place rapide d’une indemnisation négociée pour les familles des victimes. Je revoyais les lignes, froides d’insensibilité, qui concluaient le rapport de Kouriatoff : « ... il n’y a aucun disparu. Les 109 corps ont été exhumés du sous-marin. 106 d’entre eux ont été identifiés et restitués aux familles. Le système d’indemnisation sera mis en place sous peu ».
L’amiral disposait d’un visa permanent, compte tenu de ses fonctions qui l’amenaient souvent en Union européenne ; il n’avait donc eu qu’à se procurer un billet d’avion pour se retrouver à Paris. C’est cet achat, réglé en espèces au guichet, qui avait permis à notre correspondant de nous alerter. Je ne comprenais pas pourquoi il n’était pas venu avec Aeroflot. Il aurait ainsi eu la garantie que nous ne serions pas à l’arrivée. Là, il avait assez d’expérience pour savoir qu’un comité d’accueil allait le prendre en chasse. J’imaginais qu’il s’agissait simplement d’une escale en transit, qu’en réalité il allait repartir dans la journée via une autre compagnie aérienne ; le service pensait qu’il fuyait la Russie, or il n’était pas souhaitable qu’il s’installât en France, si cela devait être le cas. Une chose était évidente : Kouriatoff savait qu’il serait surveillé et suivi dès son premier pas sur notre territoire.
Quant à moi, j’espérais ne pas perdre trop de temps avec la filature inutile d’un officier supérieur russe en goguette, préoccupé que j’étais par une autre enquête qui traînait en longueur à propos de la disparition d’éminents chercheurs.
Pour couronner le tout, on m’avait affublé d’un nouveau venu dans le service : Marc Abaca, spécialiste des comptes de sociétés, et qu’on m’avait chargé de former.
— Filature ! lui avais-je annoncé. Et ça n’a rien à voir avec les bilans ou les trucs de ce genre...
Bon bougre, il était venu sans rechigner. D’ailleurs, je le trouvais plutôt sympa ; et débrouillard : c’est lui qui avait eu l’idée d’acheter deux valises à roulettes, pour faire plus vrai à Roissy-Charles-de-Gaulle.
Les passagers d’Air France commençaient à débarquer. L’officier russe fut parmi les premiers à sortir. Il devait faire froid à Moscou au mois de mai : l’amiral Kouriatoff était engoncé dans un épais pardessus, un sac de cabine pour tout bagage.
— Il ne va pas rester longtemps, me dit Marc en désignant l’unique valise.
D’où nous étions, l’amiral ne pouvait nous apercevoir, mais son attitude montrait plus de soupçons que d’insouciance touristique. Son regard circulaire était chargé de méfiance, à la différence de celui des autres passagers, à la recherche de ceux qui les attendaient. L’amiral Kouriatoff mit la main dans sa poche pour en retirer un mouchoir en papier avec lequel il s’épongea le front. Apparemment, le climat parisien était plus chaud que le moscovite !
Il retira son pardessus qu’il plia soigneusement et maintint sous son bras avant de s’engager dans le couloir principal de l’aéroport. Quand il bifurqua vers les consignes, Marc seul le suivit. Kouriatoff se retournait trop souvent pour être tout à fait tranquille et, malgré la foule, nous risquions de nous faire repérer.
Quant à moi, je me faufilai vers la sortie, direction les taxis où il était très probable que l’amiral me rejoigne. En effet, il ne tarda pas à arriver et je m’arrangeai pour me retrouver juste derrière lui dans la queue. Il n’avait plus son pardessus au bras.
Au moment où nous approchions, deux taxis surgirent d’un parking en retrait. L’amiral prit le premier, et je l’entendis donner le nom de l’hôtel au chauffeur. Je m’avançai vers le second, tandis que la femme qui le conduisait descendait m’ouvrir le coffre, bloquant inutilement les autres taxis pour une petite valise à roulettes que je pouvais manifestement garder à côté de moi. Encore une histoire de facturation supplémentaire ! Soudain, sans raison apparente, elle referma le coffre devant moi et, me fixant droit dans les yeux :
— Désolée, c’est l’heure. J’arrête mon travail. Prenez le suivant.
Elle remonta dans son taxi et repartit lentement, non sans se faire copieusement klaxonner.
Marc apparaissait à la porte vitrée, quand soudain je compris.
— NOUS SOMMES TOMBÉS DANS UN PIÈGE, lui expliquai-je. Il y avait deux faux taxis et le second était là pour empêcher que le premier puisse être pris en chasse. L’hôtel qu’il a indiqué au chauffeur est sûrement une fausse adresse, pour brouiller les pistes.
— Mais lui, il savait qu’il montait dans un faux taxi ?
La question de Marc venait d’allumer une lumière rouge dans ma tête : et si le Russe s’était fait enlever ? D’autant plus possible que la seconde voiture, en bloquant la circulation pendant ces quelques minutes, avait ôté toute possibilité de filature par qui que ce soit, moi le premier, même si mes intentions n’avaient sans doute pas été découvertes.
— Où as-tu mis ta valise ?
— À côté de son paquet, à la consigne. Le meilleur moyen pour retenir son casier, souriait-il en me montrant la clé numérotée.
— Malin ! On y va.
La serrure ne nous a pas résisté longtemps. Le casier ne contenait que le pardessus. Dans la poche intérieure : le morceau du ticket d’embarquement que conserve le passager. Je l’ai plié dans ma veste, je n’arrivais pas à déchiffrer les inscriptions en cyrillique sur le bout de billet cartonné. J’ai mis le pardessus dans la valise, nous avons soigneusement refermé et verrouillé la porte du casier et nous nous sommes rendus au Novotel des Halles, l’adresse qu’avait indiquée le Russe au chauffeur de taxi, puisque c’était la seule piste qui nous restait.
Il y avait bien une réservation au nom de monsieur Kouriatoff, pour la nuit, mais celui-ci n’était pas encore arrivé.
Les choses se compliquaient.
MARC ET MOI avons passé l’après-midi au bar du Novotel, nous gavant de cafés, à espérer un amiral qui ne s’est bien sûr jamais présenté. En appelant les compagnies aériennes internationales, nous avons appris qu’il devait repartir le lendemain pour Montréal. Nous décidâmes de nous retrouver à l’embarquement de ce vol et j’ai raccompagné Marc chez lui avant de retourner au bureau.
Une première note m’apprenait qu’un nouveau chercheur avait été enlevé : le professeur Sergueil, docteur en physique quantique. On avait retrouvé sa voiture dans un garage souterrain, en banlieue. Le seul indice découvert était un constat amiable avec un nom de conductrice fictif et un véhicule dont le numéro d’immatriculation ne correspondait à rien.
Comme je devais former Marc à partir d’une enquête en rapport avec les milieux financiers, j’avais fait une demande en ce sens au commissariat central. La seconde note m’en proposait une : le suicide d’un PDG dans un tribunal de commerce. J’ai haussé les épaules devant le dérisoire de la proposition, mais après tout, une enquête sans conséquences m’arrangeait bien.
J’avais déjà fort à faire avec les chercheurs qui disparaissaient, et cette histoire d’amiral russe n’allait pas me simplifier la vie.
J’AI ATTENDU LE DERNIER APPEL du vol. L’amiral Kouriatoff ne s’est pas présenté. J’ai rejoint Marc qui surveillait la consigne où le Russe devait revenir chercher son manteau. Bien sûr, il ne l’avait pas vu non plus. La planque était facile : le bar permettait de voir quiconque entrait vers les casiers et il n’y avait pas d’autre issue possible. Un seul inconvénient : Marc devait en être à son quinzième café ! Je l’accompagnai pour le seizième :
— Soit l’amiral a été enlevé, soit il n’a jamais eu l’intention de repartir.
— Alors, pourquoi avoir laissé son pardessus à la consigne ?
L’argument avait porté. Je n’avais pas de réponse.
— On rentre ?
— Je vais chercher ma valise, dit Marc en agitant devant moi sa propre clé de consigne.
— Je t’attends ici.
Je regardais les avions décoller quand je vis Marc revenir, sa valise à la main. Il était rouge.
— Viens voir !
Je le suivis le long des rangées métalliques. Le casier de l’amiral était ouvert. Sur la porte, il y avait sa clé !
— Tu crois qu’il est revenu dans la nuit ?
— Lui ou quelqu’un d’autre.
Perdus dans nos réflexions, nous n’échangeâmes plus une parole en nous dirigeant vers l’ascenseur qui conduisait au parking. Il était bondé. Je sentais contre mon dos les seins de la femme qui s’était faufilée derrière moi malgré la foule, et ce n’était pas désagréable. Je cherchais à voir son visage dans la glace en face de moi, mais elle gardait la tête baissée. Sa silhouette me rappelait vaguement quelque chose, cependant nous étions arrivés, et je n’y prêtai plus attention.
Nous avons pris la voiture de Marc pour rentrer directement au bureau. Le chauffage en panne était bloqué à fond. J’ai posé ma veste sur le siège arrière. Il faisait lourd sur Paris, temps à l’orage, et très chaud.
Je ne voyais pas quoi faire pour l’amiral, si ce n’est mon rapport à Philippe, qui dirige le service.
Et il était sans doute temps de mettre Marc sur l’affaire du tribunal de commerce, bien qu’elle ne relevât pas vraiment des attributions de notre département.
PHILIPPE AVAIT LA PARTICULARITÉ de préférer écouter nos rapports sur son autoradio dans les embouteillages, plutôt que d’avoir à lire une paperasse supplémentaire. Je le lui dictai donc, face à la baie vitrée qui domine la Seine. En bas, les piétons hâtaient le pas, pressés par une pluie lourde et froide dont ils recevaient les premières gouttes. Un policier faisait déplacer une voiture garée devant l’entrée de nos bureaux. Le même modèle que les taxis qui nous avaient subtilisé l’amiral Kouriatoff. Le gars devait attendre sa femme, car après un tour du quartier, il était revenu se garer un peu plus loin sur le trottoir, bientôt rejoint par une seconde voiture.
La nuit commençait à s’installer, alourdie par les nuages noirs qui crachaient leurs gouttes glacées. Je décidai de récupérer ma veste oubliée dans la voiture de Marc. Mais sur son bureau, un mot laconique à mon intention : « Salut. Je suis parti interroger une avocate, témoin du suicide. À demain. »
Je pestai contre moi-même. Je ne me voyais pas héler un taxi en bras de chemise pour rentrer chez moi. Avec la station à 500 mètres de l’immeuble, je me retrouverais trempé jusqu’aux os. Je n’avais plus qu’à espérer que Marc ne se fasse pas voler sa voiture : mon portefeuille était à l’intérieur, dans la veste ! Soudain, j’eus un doute : mon revolver était-il lui aussi dans la veste ? Je courus jusqu’à mon bureau, ouvris le tiroir. Non ! Il était là. De soulagement, je le glissai dans la poche de mon pantalon. Après tout, le problème n’était pas si terrible que ça.
D’autant plus que je savais quoi mettre : dans la penderie de mon bureau trônait le manteau de l’amiral ; je l’enfilai.
Le tissu russe est lourd, le pardessus devait peser une tonne !
En tout cas, il était chaud, et le col relevé m’abriterait au maximum de la pluie.
En passant par la salle de pause, j’ai saisi un journal que j’ai maintenu sur ma tête en guise de pépin.
L’autre attendait toujours sa femme, assis dans sa voiture sur le trottoir d’en face.
J’ai couru vers la station de taxis.
Une bourrasque soudaine a arraché le journal de mes mains, je me suis retourné pour tenter de le rattraper, et j’ai vu la voiture, tous feux éteints, qui fonçait sur moi. J’ai fait un bond dans l’encoignure de l’immeuble, tandis que le pare-chocs fracassait ma chaussure, irradiant de douleur ma cheville. Très vite je fus à genoux, pistolet au poing. Mais le chauffeur était déjà loin.
C’est en boitant que j’ai rejoint, perplexe, la station de taxis.
MA CHEVILLE AVAIT DOUBLÉ DE VOLUME. J’ai pris des glaçons dans le réfrigérateur, les ai emballés dans un torchon que j’ai noué autour du pied, et tenté encore une fois de rappeler Marc. Son téléphone sonnait dans le vide, ce qui m’inquiétait sérieusement, mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire, et me pointer chez lui n’apparaissait pas opportun.
Le pardessus de l’amiral séchait sur un cintre accroché à la fenêtre de la cuisine. Son épaisseur m’avait empêché d’avoir des bleus partout lors de ma chute.
J’ai réchauffé au micro-ondes le poulet rôti acheté la veille et allumé la télé.
Les infos parlaient de Sergueil, cet astrophysicien disparu, dont l’affaire allait me tomber dessus, c’est sûr. D’ailleurs, les journalistes eux-mêmes avaient fait le rapprochement avec les trois autres savants enlevés précédemment : Mössbauer, fils de Rudolf, prix Nobel de physique pour sa découverte d’un effet de résonance nucléaire, allemand ; le puissant Daughton, chef d’un service d’études spatiales aux États-Unis, américain ; et Georges Duquesne, français, professeur de physique quantique, spécialiste des trous noirs. Les journalistes retenaient donc pour Sergueil la thèse de l’enlèvement. Ce que ferait immanquablement notre hiérarchie, avec un post-scriptum du type : « après combien de savants disparus envisagez-vous de présenter l’ombre d’une piste ? » Malheureusement, je n’avais rien, et l’amiral Kouriatoff m’empêchait d’avancer sur le rapt probable du professeur Sergueil.
Et Marc qui ne répondait toujours pas.
Et du gras de poulet sur mon téléphone.
LE PARDESSUS RUSSE ÉTAIT SEC. Je l’ai enlevé de la fenêtre de la cuisine pour le mettre sur un cintre dans la penderie. En le décrochant, je jetai un coup d’œil par la vitre et ma gorge se noua. La voiture était là, en bas ! Je fonçai fermer ma porte palière à double tour et je respirai profondément pour calmer les battements de mon cœur. Peu à peu, un plan se faisait jour dans mon esprit. Ces gens avaient un rapport avec l’amiral Kouriatoff et le lien qui nous unissait était ce vêtement. C’était après lui qu’ils en avaient, pas après moi. Donc, je leur balançais le manteau par le balcon, ils le récupéraient, partaient avec, et on n’en parlait plus.
Sauf qu’il me fallait leur pardonner cette cheville qui me lancinait chaque fois que je posais le pied par terre. Ça, je ne pouvais pas.
Je rallumai la télé, coupée après les informations, et repartis dans la cuisine où j’enregistrai sur la cassette en principe destinée à mon chef la respiration lourde d’un homme profondément endormi. Je réglai l’appareil en mode circulaire continu pour ne pas avoir à retourner la cassette, et pendant deux fois quinze minutes, je simulai le son d’un homme en train de dormir bruyamment, un œil rivé sur la serrure, le revolver à portée de main.
Quand j’eus fini, je disposai un traversin sous les couvertures, façon homme endormi en chien de fusil, roulai un pull pour la tête sur le coussin qui habituellement ornait mon canapé, et obtins ainsi une illusion quasi parfaite à laquelle, touche finale, j’ajoutai le magnétophone. Il ne manquait plus qu’une machine à soulever les couvertures en imitant la respiration, mais je n’avais pas le temps de l’inventer.
J’étais plutôt fier de mon montage. J’ai éteint la télé.
