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Tout commence par une mystérieuse formule mathématique...
Kyle Ashcroft, professeur dans une université de province américaine, entre un jour fortuitement en possession d'une formule mathématique dont il ne soupçonne pas l'importance. Recherché par la police pour un meurtre qu’il n’a pas commis et poursuivit par des tueurs invisibles, il n’aura d’autre choix que de fuir pour déchiffrer la formule, afin de comprendre pourquoi il est devenu une cible. De la Virginie Occidentale à Paris, en passant par Berlin, Rome et les Arcanes du Vatican, aidé dans sa cavale par une militante écologiste radicale et un Russe inquiétant aux desseins mystérieux, Kyle comprendra vite que dans ce monde post-11 septembre, les ennemis les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
Le piège se referme sur le héros de ce thriller haletant : en sortira-t-il indemne ?
EXTRAIT
Aveuglé par les phares, je ne distinguai que la silhouette longiligne de l'homme qui en descendit.
— Vous êtes le professeur Ashcroft, Kyle Ashcroft ? m’interpella-t-il.
J'hésitai un instant, puis me décidai à répondre. Ce que j'ignorai, c'est que celui qui venait de prononcer mon nom me connaissait parfaitement, sans pour autant que lui et moi ne nous soyons jamais rencontrés. En fait, il m'apparut presque familier, comme une troublante sensation de « déjà vu ».
J’ignorai encore si je pourrais tout lui raconter. Tout ce que fut ma vie au cours des quatre mois qui venaient de s'écouler, depuis cette nuit d'octobre où tout avait commencé…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1975 à Troyes, dans l'Aube, Johann Étienne écrit depuis l'âge de seize ans. Passionné d’Histoire et d’actualité, il se sert des réalités qui nous entourent pour élaborer intrigues et personnages au profit de romans de fiction policière.
Il est l’auteur de trois thrillers, Le Théorème de Roarchack, Prophétie et La Colonie, et d’un roman court intitulé Le Plan, tous quatre parus chez Ex æquo.
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Seitenzahl: 491
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Johann Etienne
Le théorème de Roarchack
Thriller
ISBN : 978-2-35962-171-6
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal juin 2011
©couverture Hubely
©Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Corrections établies par Elodie Guillot
pour A la loupe Corrections - février 2012–
email : [email protected]
Éditions Ex Aequo
42 rue sainte Marguerite
Sommaire
Prologue9
La Formule10
Contre-enquête36
La piste européenne74
James Roarchack106
Diversions145
Et Fiat Lux191
Crépuscule242
Épilogue
D'aussi loin que je me souvienne, je crois que je n'avais jamais autant apprécié la pluie.
Une pluie de février, drue, froide, infranchissable. Une de ces pluies qui traversent les vêtements et les êtres, transperçant l'âme. J’ouvris les yeux dans un silence de cathédrale. Seul un léger sifflement persistait à mes oreilles. J'étais en vie, mais ne ressentais pas le froid. Comme si tout m'était étranger. Comme si ce qui m'entourait n'avait plus de prise sur moi.
Je me relevai avec peine, découvrant l’effarant spectacle. J’étais seul. La pluie lavait peu à peu mon visage recouvert de poussière et de cendre. Puis, quand je fus certain que tout était terminé, je décidai de rejoindre la route. M'éloigner, c'était là mon seul but. Le surgissement des phares d'un camion mit fin à mon errance. J'atteignis le bitume épuisé, peinant à reprendre haleine.
La nuit était étrangement calme, simplement ponctuée du frémissement des grands arbres martelés de trombes d'eau. Au sol, l'herbe grasse et détrempée absorbait littéralement mes pas. Je longeai le ruban goudronné quelques minutes encore quand le bruit d'une voiture vint brusquement me tirer de ma torpeur. Le véhicule s'approcha à faible allure, avant de s'arrêter à dix pas à peine.
Aveuglé par les phares, je ne distinguai que la silhouette longiligne de l'homme qui en descendit.
— Vous êtes le professeur Ashcroft, Kyle Ashcroft ? m’interpella-t-il.
J'hésitai un instant, puis me décidai à répondre. Ce que j'ignorai, c'est que celui qui venait de prononcer mon nom me connaissait parfaitement, sans pour autant que lui et moi ne nous soyons jamais rencontrés. En fait, il m'apparut presque familier, comme une troublante sensation de « déjà vu ».
J’ignorai encore si je pourrais tout lui raconter. Tout ce que fut ma vie au cours des quatre mois qui venaient de s'écouler, depuis cette nuit d'octobre où tout avait commencé…
***
1
Octobre 2002. Je n'étais à l'époque qu'un simple professeur, noyé dans la masse enseignante de l’université de Charleston, en Virginie Occidentale. J'enseignais les mathématiques à des classes d'étudiants plus prompts aux rêveries ou au sport qu'à la beauté intrinsèque de l'arithmétique.
J'exerçais pourtant cette tâche avec l'enthousiasme de mes trente-deux ans, nourris dès l'enfance de cette science qu'un père, référence en ce domaine, m'inculqua très tôt dans l'existence.
En ce matin d'automne ensoleillé, j'essayai de convaincre des visages absents de l'ingérence des probabilités dans la vie quotidienne.
— Bon sang, mais à quoi tout ça peut-il bien nous servir ? s'exclama soudain Billy Porter, étudiant plutôt brillant, mais provocateur, et surtout allergique aux chiffres.
Cheveux bruns en bataille, avachi sur sa chaise, l'adolescent ne payait pas de mine, mais s'avérait bien plus fin qu'il n'y paraissait. Après qu'une vague contestataire favorable à l'importun fut passée sur la classe, je repris la parole.
— Vous voulez un exemple concret ? Le voici. Imaginez, monsieur Porter, que vous soyez bloqué au quatre-vingt-dixième étage d'une tour en flammes…
L'allusion aux évènements du 11 septembre, encore douloureusement présent dans les mémoires, provoqua rumeurs et sourires crispés.
— Vous êtes donc dans cet immeuble, continuai-je, satisfait de mon effet, et vous vous précipitez vers les ascenseurs. Vous appuyez sur le bouton d'appel, mais au même instant, quinze autres personnes cherchant elles aussi à fuir en font de même, à quinze étages différents. Que croyez-vous qu'il se passe ?
— Comment ça ? demanda Billy, circonspect.
— Où va se diriger la cabine de l'ascenseur, si vous préférez ? Dépêchez-vous, les flammes se rapprochent !
Billy réfléchit quelques secondes, puis se lança, sûr de lui :
— Vers celui qui appuie le premier sur le bouton !
— Perdu, répondis-je, déambulant dans les allées de la classe. Vous êtes mort !
Nouvelles rumeurs et rires crispés. Conspué par ses camarades, l'étudiant tenta de sauver la face, avant de s’avouer vaincu.
— Avez-vous déjà entendu parler des lois de probabilités ? expliquai-je alors. Des études montrent que la réponse la plus rentable, la plus rapide et la plus satisfaisante pour les usagers est que la cabine se dirige toujours vers l'étage dont elle se trouve la plus proche. On appelle cela la méthode « Ignor ». Elle entre dans le cadre d'un processus qualifié d'optimisation, processus qui permet le fonctionnement de bon nombre des services qui nous entourent au quotidien. Gestion du trafic aérien, des flottes locatives, etc.
Démonstration faite, plus aucune objection ne vint entraver la bonne marche du cours, qui s'acheva sans incident.
— Toutefois, monsieur Porter, conclus-je tandis que la sonnerie retentissait, si, par malheur, vous cherchez le moyen le plus rapide de vous enfuir d'un immeuble en flammes, prenez donc les escaliers !
Un éclat de rire général accompagna la sortie des étudiants, qui se ruèrent bruyamment vers le couloir. La salle se vida en quelques secondes, ne laissant derrière elle que chaises vides et tables dérangées. J'en remis machinalement quelques-unes en place, puis rassemblai mes affaires et me dirigeai vers la salle des professeurs, lorsqu'une voix familière m'interpella.
— Je crois que je vais me convertir à l'Islam, lança Berny Kowaks en repliant le journal qu'il avait dans les mains.
Petit, rondouillard et jovial, Berny Kowaks promenait sa calvitie avec nonchalance, portant sur le monde un regard teinté d'ironie. Enseignant la même discipline que la mienne, il ne daignait réellement se passionner que pour une chose : les femmes. Et c'est justement de cela qu'il m'entretint une fois de plus, ce jour-là.
— Ce torchon prétend que les kamikazes islamistes mettent plusieurs couches de sous-vêtements parce qu'on leur promet soixante-dix vierges au paradis d'Allah ! fit-il en engloutissant les dernières bouchées d'une barre chocolatée. Au rythme où vont les choses, ajouta-t-il, avisant un couple d'amoureux en train de s'embrasser, il n'y aura bientôt plus qu'au Paradis qu'on trouvera encore des vierges !
— Comment vas-tu, Berny ? le saluai-je en souriant.
— J'en sais trop rien ! Depuis l’année dernière, j'hésite entre crever de trouille et cogner sur tout ce qui bouge ! En fait, je crois que je vais plutôt me saouler ! Et je te conseille d'en faire autant !
— Si tu fais allusion à cette soirée, je t'ai déjà dit que je ne pouvais pas venir !
— Tu ne vas pas me faire ça, s'énerva Kowaks. C'est demain soir ! Je te rappelle qu'il n'y aura que des bombes, toutes célibataires, avec en prime la fabuleuse Nancy ! Cette fille à une poitrine plus vaste que le Minnesota !
— J'ai deux cents devoirs à corriger pour vendredi, Berny. Je n'ai pas le temps de m'amuser, moi !
M'entraînant à l'écart, Kowaks se fit soudain plus sentencieux.
— Ça fait combien de temps que tu n'as pas vu quelqu'un ?
— Je ne crois pas que cela te regarde, répondis-je, agacé par sa condescendance.
— Ok, c'est toi qui vois ! Mais je te préviens, tu as intérêt à venir demain soir ! Ça ne pourra pas te faire de mal ! Et n'oublie pas, champion, surveille tes arrières ! conclut-il en s'éloignant.
Berny était sans nul doute mon meilleur ami. Je le connaissais depuis près de cinq ans et une réelle confiance nous liait l'un à l'autre. À vrai dire, il composait à lui seul une bonne partie du cercle de mes relations. Je lui devais d'ailleurs bien des mains tendues depuis le drame qui frappa ma vie quelques années plus tôt. En me forçant à me joindre à l'une de ces soirées que je n'affectionnais guère, il désirait me rendre service, je n'en doutai pas. Mais j'étais devenu solitaire, et rechignais à forcer ma nature.
La méfiance qu'il me conseilla, en revanche, n'avait aucunement trait à cet aspect de mon tempérament. Nous étions en début d'année et les traditionnels canulars estudiantins n'avaient pas encore été perpétrés. Au vu de l'inventivité de l'année passée, nous pouvions d'ailleurs nous attendre au pire.
La Fraternité « Kappa, Delta, Pi », éternel fer de lance de la tradition, n'avait en effet rien trouvé de mieux que de démonter pièce par pièce la voiture d’un de mes confrères enseignants, avant de la remonter intégralement à l'intérieur même de sa salle de cours. Billy Porter présidant cette confrérie, j'avais donc tout à redouter.
En rejoignant le parking, ce soir-là, l'étrange sensation d'être observé m'étreignit. Porter, suivi comme son ombre par son fidèle disciple Nathan Gale, veillait probablement dans l'ombre. Lorsque j'ouvris la portière de ma Volvo, inquiet, je m'attendais au pire. Mais rien ne se passa. Mon heure n'était, semble-t-il, pas encore venue.
***
2
Au soir du jour suivant, je déclinai une dernière fois par téléphone l'invitation de Berny et rejoignis l’université, où je savais que je pourrais travailler en toute quiétude. J'y pénétrai sous un ciel couvert, annonciateur d'une pluie imminente. À cette époque de l'année, le climat pouvait varier du tout au tout, la forêt toute proche influant constamment sur la régularité des précipitations.
« L'hiver approche », me dis-je en remontant le col de ma veste.
Je n'avais aucune affinité particulière avec la Virginie Occidentale. Je m'y étais installé un peu par hasard, il y a cinq ans, fuyant le tour dramatique que venait de prendre mon existence. L'endroit m'avait paru propice à l'apaisement intérieur que j'aspirai, le temps aidant, à retrouver.
Tout était désert à cette heure. Un calme étrange régnait au cœur des bâtisses. J'aimais cette ambiance, à la fois sereine et mystérieuse, où l'on peinait à croire qu'un tel silence put succéder au brouhaha de la journée. Une odeur âcre emplissait l'atmosphère, mélange de vapeurs d'alcool et d'éther des laboratoires tout proches. J'arpentai les longs couloirs aseptisés des locaux scientifiques, bifurquant à plusieurs reprises avant de trouver ma salle, où je m'installai.
Deux heures d'efforts me firent venir à bout des trois quarts de mes copies, brillantes pour certaines, indigentes pour d'autres. « Les joies de la mathématique », comme Kowaks se plaisait à me le rappeler.
Épuisé, je décidai de faire une pause. J'ôtai mes lunettes de lecture, puis me levai et m'approchai de la fenêtre. Au-dehors, il pleuvait, comme prévu. À la lueur d’un réverbère, je remarquai alors un véhicule que je n'avais pas aperçu en arrivant. Une vieille Ford couleur or, avec une aile repeinte en blanc.
« Un impatient », pensai-je en m’avisant de son stationnement hasardeux sur le bord d'un terre-plein.
J'en étais à ces observations lorsqu'un bruit provenant du couloir me fit sursauter. Persuadé d'être seul dans le bloc des sciences, j'observai une nouvelle fois la Ford. À qui pouvait-elle bien appartenir ? Le claquement soudain d’une porte me décida à aller voir ce qui se tramait à l'extérieur.
— Qui est là ? demandais-je une fois dans le couloir.
Des pas sonores m’orientèrent alors vers l’angle de ce dernier, où j’aperçus subrepticement une ombre projetée sur le sol. Cette fois, plus de doute possible, je n'étais pas seul. Peu sûr de moi, j’avisai une vitrine de trophées sportifs accrochée au mur, au centre de laquelle une batte de base-ball attira immédiatement mon attention. Sans plus d'hésitation, j'ouvris la vitre et m'en saisis.
Nanti de cette arme improvisée, j'avançai lentement, attentif au moindre mouvement, lorsqu’une insidieuse incertitude m'envahit peu à peu. Et si tout cela n'était qu'un jeu ? Peut-être me trouvai-je, malgré moi, au cœur d'une farce d'étudiant qui n'avait d'autre but que de m'effrayer.
Plus rien ne troublait le silence depuis plusieurs minutes à présent. Au point que la tension qui m'étreignait ne tardait pas à retomber. Un sourire fugace vint même s'afficher sur mon visage lorsque je pris conscience du ridicule de la situation. Je regardai alors la batte de base-ball d'un œil circonspect, puis me décidai à la reposer à l'endroit où je l'avais prise.
Encore sous le coup de ma stupide frayeur, je rejoignis ma salle de cours, tout en songeant à la satisfaction que devaient éprouver les auteurs de cette blague, quand le vrombissement d’un moteur attira brusquement mon attention. M'approchant de la fenêtre, je vis la Ford couleur or démarrer en trombe, fendant la nuit tous feux éteints vers la sortie du campus.
Je n'avais donc pas rêvé. Quelqu'un avait bien pénétré dans le bâtiment. Je me retournai alors et constatai que plusieurs tables avaient été déplacées. Persuadé de les avoir trouvées en ordre à mon arrivée, je compris immédiatement que l'inconnu qui venait de s'enfuir devait être parvenu jusqu'ici. Des traces de pas sur le sol trahissaient d’ailleurs son passage, confirmant mon hypothèse.
Plus loin, gisait, aux pieds d'une chaise, une chemise de cuir noir, encore ruisselante de pluie, sans doute perdue par l'intrus dans sa fuite. Intrigué, je la ramassai, défis la lanière qui l'enserrait et soulevai le rabat. À l'intérieur, une simple feuille de papier, jaunie par le temps, que je dépliai avec précaution, découvrant ce qui s'y trouvait inscrit.
Sous mes yeux s'étendait une suite de chiffres et d'algorithmes, agencés de telle manière qu'ils formaient la formule mathématique la plus complexe qu'il m'ait été donné de voir. À vrai dire, j'employai le mot « formule » à défaut d'autre chose, tant il semblait difficile de voir dans cette série alphanumérique une organisation véritable. Mécaniquement, je retournai la feuille et découvris au bas de celle-ci des traces d'impression presque effacées, que je ne parvins pas à déchiffrer.
Aucune autre signature, de quelque nature que ce fut, n'apparaissait sur le document. Plutôt perplexe, je ne pus refréner mon instinct de mathématicien qui me poussait à décrypter la partie chiffrée. Mais, m'avisant de l'heure tardive, je décidai de remettre mon étude à plus tard.
Mille questions se posaient cependant. À qui ce document était-il destiné ? Qui en était le porteur ? Pourquoi n'avait-il pas répondu à mes appels ? Et pourquoi s'était-il enfui avec une telle rapidité ? J'arrêtai là les supputations et me dis, en quittant les lieux, que la nuit me porterait conseil.
***
3
Devant moi, la route sinueuse et détrempée faisait miroiter la fade lumière d’un timide soleil levant. Je serpentai sur le bitume à allure modérée, comme chaque matin, longeant l'Elk River. J'habitai Elkview, petite bourgade située à quelques kilomètres de Charleston. L'endroit idéal pour la tranquillité à laquelle je prétendais.
La route était déserte. Cela faisait bien dix minutes que je n'avais croisé personne. La glissière de sécurité défilait sous mes yeux, invariable et grisâtre, témoin muet de la circulation. J'étais en avance, mais aimais prendre mon temps pour rejoindre le campus.
Ce jour-là, cependant, mon apaisement habituel n'était qu'apparence. La tête encore pleine des évènements de la veille, je n'ambitionnai qu'une chose : percer le mystère du document découvert dans ma salle de cours.
À mesure que je m'approchai de Charleston, le trafic s'intensifia, pour bientôt ne former qu'une longue file de véhicules pratiquement à l'arrêt. Je freinai, un peu surpris, puis me déportai sur la gauche pour comprendre la raison de l'embouteillage. À deux cents mètres environ, j'aperçus alors l'éclat de plusieurs gyrophares, présageant un probable accident. Je m'en approchai lorsqu’enfin la colonne daigna se mouvoir et compris, au nombre de véhicules de secours, qu'il ne s'agissait pas d'un banal accrochage.
Entre les patrouilles de police, en effet, un impressionnant camion-grue s'évertuait à sortir de la rivière une voiture qui, semble-t-il, avait fait le grand saut. L'histoire aurait pu s'arrêter là, si le véhicule extrait des flots n'avait été une Ford couleur or, avec une aile repeinte en blanc. Précisément la même que je vis, la veille, quitter l’université à la hâte.
— Un type s’est offert le grand plongeon, m'expliqua l'officier de police que j’interpellai sur l’accident. À croire qu'il en avait marre de l'existence !
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Regardez autour de vous. Cette ligne droite doit bien faire deux kilomètres, et il n'y a pas eu un seul accident mortel sur cette portion de voie depuis près de vingt ans !
Je jetai un œil dans mes rétroviseurs. Le policier disait vrai. Pas le moindre virage à l'horizon. La vitesse seule ne pouvait expliquer une embardée d'une telle violence. Lorsque la Ford fut complètement sortie de l'eau, j'aperçus l'espace d'un bref instant le corps blafard et sans vie de son conducteur, affalé sur le volant. Une vision de mort qui me fit lever le cœur.
Déjà, la file de voitures s'ébranlait de nouveau, m'entraînant dans sa suite. Mais mes yeux ne pouvaient se défaire de l'horreur. Les images du véhicule démarrant à toute allure, la veille au soir, me revinrent en mémoire. Que cherchait à fuir son conducteur au point de sortir de la route ? Se pouvait-il qu'il y ait un lien entre cet accident et sa visite à l’université ?
Pensif, j'arrivai finalement à destination avec près de vingt minutes de retard, Les premières depuis que j'occupais mon poste. En quittant le parking, je m'étonnai de trouver vacante la place de Berny. J’apprendrai dans la journée qu’il serait absent toute une semaine. Les séquelles d'une soirée trop arrosée, pensai-je, amusé.
Ma pause déjeuner serait courte. J’avais décidé de rattraper mon retard en avançant mon premier cours de l’après-midi. En sortant du bloc scientifique, la vue d’une caméra au plafond me rappela que le campus était sous surveillance électronique. Peut-être subsistait-il une trace de la venue de mon mystérieux visiteur, la veille au soir.
La salle de contrôle était déserte à cette heure. Je profitai de la pause du gardien pour y pénétrer discrètement. Devant moi, la liste des bandes semblait innombrable. Bien trop nombreuses en tout cas pour me laisser le temps de visionner quoi que ce soit. Le vigile se contentait souvent d’un sandwich et ne dérogea pas à sa règle en revenant moins de cinq minutes plus tard.
M’éclipsant à la hâte, je souris de mon ridicule en retournant à ma salle de cours. Sans doute cette histoire de formule m'obsédait-elle plus que je ne voulais l’admettre. Au point de me consacrer, les jours suivants, à son déchiffrement. J’examinai d’abord cette impression au dos du document, impression dont je déterminai qu'il s'agissait d'une sorte de cachet, rédigé en italien. La marque du papetier, supposai-je.
Puis je m'attardai sur le corps principal du texte. Las, ma persévérance ne fut pas payée en retour, ne parvenant, malgré tout mon savoir, à ne déchiffrer que quelques maigres combinaisons de calcul. Ce qui ne me permit en rien d'éclaircir ce à quoi j'avais affaire.
Ma déception fut à la mesure du temps que j'y passai. Je tentai même de contacter Berny afin qu'il me fasse part de ses lumières. Mais mes appels restèrent lettre morte. Si bien que j'abandonnai rapidement toute velléité d'en savoir plus, la chemise de cuir rejoignant la pile de documents qui s'entassaient sur mon bureau.
***
4
Une semaine s’écoula sans que je me préoccupe de cette histoire. Jusqu’à ce soir d’orage, où un coup de téléphone vint brusquement tout bouleverser. Au bout du fil, Berny, visiblement affolé, me conjurait de venir le rejoindre immédiatement à l’université. Pour toute explication, je n’eus que cette phrase, expéditive :
— Ramène tes fesses ici très vite, champion !
Il était près de vingt-trois heures. Intrigué et inquiet, je sautai dans ma Volvo et parcourus les quelques kilomètres qui me séparaient de Charleston en un temps record. Sur le parking, je croisai la voiture de Berny, dont le capot était encore chaud. Le vent et la pluie formaient une sorte de brume qui rendait presque angoissante la masse imposante des bâtiments déserts. D'un pas hésitant, je me dirigeai alors vers le lieu où il m'avait donné rendez-vous, au coin de la Schoenbaum Library.
J'en abordai l'angle lorsque, à dix mètres à peine, Berny m’apparut, immobile, comme tétanisé. Je m'apprêtai à le rejoindre quand il me fit signe de ne pas m'approcher. Incrédule, je vis alors une silhouette sombre se placer derrière lui, et braquer une arme sur sa tempe. La surprise et la peur me firent reculer de plusieurs pas, manquant de trébucher.
Sous la lueur d’un réverbère, je découvris soudain le visage tuméfié de Berny. La pommette et la lèvre inférieure en sang témoignaient des coups violents qu’il avait dû recevoir. Son agresseur, lui, resta dans l’ombre. Même ses yeux semblaient avoir disparu sous la cagoule noire qui lui dissimulait le visage.
— Écoutez-moi très attentivement, Monsieur Ashcroft, dit-il soudain, la voix déformée par un synthétiseur vocal. Vous êtes en possession d'un document qui ne vous appartient pas.
L'allusion à la chemise de cuir découverte quelques jours plus tôt était évidente. En d’autres circonstances, j’aurai joué l'incrédulité. Mais le regard implorant de Kowaks vint vite me ramener à la raison.
— Rendez-nous ce document, et votre ami aura la vie sauve, reprit la voix. Dans le cas contraire, vous mourrez tous les deux.
Obsédé par les reflets métalliques du pistolet, je ne parvenais pas à recouvrer mon calme. Tout se brouillait dans mon esprit. Imperceptiblement, je sentis mes jambes à deux doigts de défaillir. Je n'avais pas le document sur moi, et n'envisageai à cet instant aucune échappatoire.
L'homme armé finit vite par entrevoir mon désarroi. Comme pour m'intimer une pression supplémentaire, il s'avança sous le réverbère. Le reflet de sa boucle de ceinture en forme d'aigle me jaillit alors au visage. Je cherchai en vain un moyen d’échapper au pire, quand le fracas d'une poubelle renversée vint furtivement détourner son attention.
Il n'en fallut pas plus à Berny pour saisir sa chance et tenter de se dégager. D'un geste désespéré, il parvint à s'emparer du bras armé de son ravisseur, m'ordonnant dans un cri de déguerpir au plus vite. Conscient de l'opportunité, j'abandonnai très vite tout héroïsme pour m'enfuir sans me retourner.
Je n'avais pas fait dix pas qu'un coup de feu retentit, bientôt suivi d'un second, s’ajoutant au grondement de l’orage. Je sursautai à chacun de ces claquements secs, n'osant imaginer ce qu’ils supposaient. Prévenir la police. L'idée me sauta à l'esprit. Je courus comme un dératé jusqu'à ma voiture, m'y engouffrai d'un bond, et empoignai mon téléphone portable.
Peine perdue. La batterie était vide. J’envoyai alors balader l’appareil sur la banquette arrière, et réfléchis. La tête entre les mains, je tentai de reprendre mon souffle, lorsqu'une ombre fugitive me tira brusquement de ma torpeur. Et si le tueur m'avait suivi ? Ma réaction fut immédiate. J'introduisis ma clé dans le barillet, démarrai en trombe et m'arrachai au bitume dans la fumée de mes pneumatiques.
Lorsque j'abordai MacCorkle Avenue à tombeau ouvert, des myriades de phares surgirent comme autant d'agressions visuelles. Instinctivement, je ne cessai de scruter mes rétroviseurs, craignant d'être rejoint par le tueur. Les coups de feu me résonnaient encore aux oreilles. Qu'était-il advenu de Berny ? Obsédé par l'angoissante question, je finis par retrouver un tant soit peu mon calme, et ralentis afin d'éviter l'embardée.
Le commissariat le plus proche se trouvait à deux kilomètres à peine. J'empruntai le pont de la 35ème, franchis la rivière Kanawha et rejoignis Washington Street. Mais, à mesure que je m'approchai de mon but, le doute m'envahit. Et si l'on ne croyait pas à mon histoire ? Après tout, je n’avais aucune preuve, si ce n’était mon seul témoignage. Un témoignage si rocambolesque qu’il pouvait très vite me faire passer du statut de victime à celui de suspect.
À moins de cent mètres du poste de police, je me garai et coupai le contact. Mon hésitation était à son comble. Jamais, peut-être, je ne m'étais senti aussi mal. Les mains crispées sur le volant, je jetai un œil dans mon rétroviseur intérieur. Le regard que je croisai alors me parut étranger. Un regard emprunt de terreur et de peine. Les yeux d'un homme qui ne savait quelle attitude adopter. La crainte d'être l'accusé plus que l'accusateur du meurtre hypothétique de mon ami s'abattait maintenant sur moi comme une chape de plomb.
La perspective me fit venir des sueurs froides. J'étais dans un état second. Si absorbé que je ne vis même pas ce policier s'approchant de mon véhicule, et se pencher devant ma vitre latérale.
— Il ne faut pas rester là, dit-il en cognant sur le carreau. Le stationnement est interdit.
Sa voix ferme me fit tressaillir. Je le regardai sans vraiment le voir, hébété, puis me décidai à faire mouvement. Si je restai une minute de plus, il percevrait certainement mon trouble. En m’éloignant du commissariat, je m'engageai vers l'inconnu, franchissant, sans réellement en prendre conscience, un point de non-retour.
***
5
Peu à peu, le froid hivernal s'installait sur la région, mettant fin aux dernières journées ensoleillées du début d'octobre. Un calme apparent régnait au-dehors, dans un monde qui pourtant ne serait plus jamais le même. Depuis un an déjà, tout ce que le pays comptait de médias n’avait cessé d'analyser en tous sens les conséquences du onze septembre. J'éteignis la télévision vers deux heures du matin, ce soir-là, sur des images d’archives du « Ground Zero » new-yorkais.
Trois jours durant, je demeurai cloîtré chez moi, redoutant à chaque instant que la police ne débarque pour m'interroger sur la mort de Berny. Au long de mes nuits blanches, j'avais ressassé le problème en tous sens, songeant même à la reddition. Mais, à l'heure qu'il était, tout devait avoir été découvert depuis longtemps déjà. Et mon témoignage tardif ne m'aurait rendu que plus suspect encore.
Apathique, je dormais peu, et ne mangeais presque rien. Sur mon répondeur, les messages de l’université s'accumulaient, sans que j'y octroie la moindre réponse. Mes cours avaient été suspendus. Mais c'était là le cadet de mes soucis. Sur mon bureau trônait la chemise de cuir, énigmatique, dont la vue seule faisait naître en moi une sorte d’angoisse irrépressible.
Je m'apprêtai à passer une nouvelle nuit sans sommeil, lorsque la sonnerie stridente du téléphone résonna dans l'entrée. Qui pouvait bien appeler à une heure aussi tardive ? Surpris, je fus tenté de laisser agir le répondeur, puis me résignai à décrocher. Au bout du fil, une voix inconnue me livra d'étranges instructions.
— Monsieur Ashcroft ? demanda-t-elle.
— Lui-même. Qui le demande ?
— Mon nom n'a pas d'importance. Maintenant, écoutez-moi très attentivement.
Suivirent alors le lieu et l'heure d'un rendez-vous, auquel il était impératif que je me rende muni de la formule. Puis la voix raccrocha avant même que j’eus le temps d’ouvrir la bouche. Intrigué, je contactai alors le central téléphonique afin de connaître l'origine de l'appel. Peine perdue. On m’informa que le numéro n'était pas attribué.
D'abord perplexe, je fus vite pris d'une vive terreur. Et si le tueur du campus m’avait retrouvé ? Je balayai aussitôt l’hypothèse, improbable. L’inconnu au bout du fil connaissait mon numéro de téléphone, et donc très certainement mon adresse. S’il s’était agi du même individu, il m’aurait déjà mis une balle dans la tête sans plus de civilité.
Au final, je résolus de me rendre au rendez-vous fixé, seule façon de faire la lumière sur le sort de mon ami. C'était la première fois que je remettais les pieds dans la capitale depuis cette funeste soirée. Et l'impression d'être constamment observé me poursuivit tout au long de mon parcours. J'avais froid, mais ignorai, de la peur ou de la température, laquelle s'en trouvait responsable.
Jamais, je crois, Pennsylvania Avenue ne m'avait paru aussi longue. Je traversai l'Elk, roulai jusqu'à l'adresse qu’on m’avait indiquée, puis ralentis à son approche. Il n’y avait rien d’autre, au numéro mentionné, qu'un vaste chantier de construction, érigé de grues et d'engins, et ceint d'une palissade métallique.
Incrédule, j'arrêtai mon véhicule, en descendis, et jetai un œil alentour. La rue était déserte. Seule une cabine publique trônait sur le trottoir opposé. Lorsqu’elle se mit à retentir, je sus que le coup de fil m'était destiné. En décrochant, la même voix que j’avais entendue la veille au soir me donna de nouvelles instructions.
Je m’y conformai une fois de plus. Il était de toute façon trop tard pour faire marche arrière. Suivant les indications à la lettre, j'aboutis bientôt dans une rue isolée, puis m'engouffrai, peu rassuré, dans le parking souterrain où devait finalement se tenir le rendez-vous.
Je stoppai mon véhicule au deuxième sous-sol, puis attendis. Quelques minutes à peine après mon arrivée, un 4X4 aux vitres fumées vint se placer à une dizaine de mètres de là, tous feux éteints. Deux hommes en noir en descendirent, se dirigeant aussitôt dans ma direction.
Je m'apprêtai à descendre à mon tour lorsqu'une camionnette blanche déboula brusquement sur le parking, fonçant droit sur les deux inconnus dans un crissement de pneus. Pris de court, ces derniers n'eurent d'autre choix que de se jeter au sol pour éviter d’être percutés. Saisi par la scène, je restai là, incapable du moindre geste, quand la camionnette pila juste devant moi.
— Si vous voulez vivre, montez ! me hurla la jeune femme blonde qui apparut derrière la porte latérale coulissante.
Devant mon indécision, elle m'agrippa alors vigoureusement le bras, m'entraînant à l'arrière du van, avant d'ordonner au conducteur de mettre les voiles. Nous remontâmes vers la lumière à une vitesse folle, ballottés à chaque virage, avant d'atteindre la rue et de disparaître à l’angle de la voie suivante.
— Qui êtes-vous et où m'emmenez-vous ? m'insurgeai-je enfin.
— Vous saurez tout en temps voulu, me dit l'inconnue.
Encore sous le choc de ce kidnapping aussi inattendu que brutal, je pris néanmoins quelques secondes pour l'observer. Taille moyenne, cheveux mi-longs blonds et bouclés, un visage mutin qu'éclairaient deux yeux d'un bleu limpide. Si la situation n'avait pas été si dramatique, je l'aurais sans doute trouvée jolie. Mais l'heure n'était pas aux sentiments, je le compris bien vite.
— Sans notre intervention, vous seriez sans doute mort à l'heure qu'il est ! soupira-t-elle.
Je ne comprenais rien à son discours. Rien, dans le comportement des inconnus du parking, ne m’avait semblé représenter un risque quelconque. Mais, à bien y réfléchir, rien non plus ne me prouvait que je ne courrai aucun danger à leur contact. La dernière phrase de la jeune femme, d’ailleurs, abonda dans le sens de cette seconde supputation.
— La disparition de votre ami n'a jamais été signalée à la police. Il n'y aura pas d'enquête.
***
6
Mon inconnue avait tort, je n'allai pas tarder à m'en rendre compte. Car ce qu'elle et moi ignorions alors, c'est qu'au soir de la mort supposée de Berny, débutait une enquête sur le lieu même où tout avait commencé. Une enquête qui s'amorça de la plus étrange des façons.
D'une forêt de gyrophares, imprimant leurs lueurs frénétiques sur les murs de l’université, émergea une Pontiac sombre, qui franchit le cordon de sécurité ceignant les abords du campus. L'homme qui en descendit se nommait Palmer, l'inspecteur Scott Palmer. Je ne pouvais soupçonner à cet instant le rôle capital qu'il allait jouer dans mon existence.
Le policier jeta un œil sur le ciel lourd et menaçant, écrasa du talon son mégot de cigarette, puis dirigea sa silhouette filiforme vers l'entrée du bloc scientifique. Son visage émacié et sévère toisa le couloir menant à ma salle de cours, depuis laquelle plusieurs uniformes menaient un étrange ballet d'allers et venues. Palmer y pénétra silencieusement, affectant un rictus d'agacement qui mit presque aussitôt fin au tumulte.
En quelques secondes, tout ce que la pièce contenait de policiers quitta les lieux, ne laissant sur place que Palmer, son adjoint, un jeune sergent, arrivé trente minutes plus tôt, et le photographe de l'identité judiciaire.
— Qu'est-ce qu'on a ? demanda le premier en enfilant les gants de latex qu'on venait de lui tendre.
— Eh bien, c'est très étrange, fit le sergent.
Palmer s'avança dans la pièce, et découvrit ce pour quoi on l'avait mandé. Sur le sol, au beau milieu de tables renversées, s’étalait une mare de sang, du centre de laquelle émergeait une batte de base-ball. Le policier s'en approcha, l'observa un moment, puis dit, circonspect :
— Où est le corps ?
— C'est là que c'est étrange, répondit l'adjoint en se grattant le crâne. Il n'y en a pas !
— C'est une plaisanterie ?
— Nous avons fouillé tout le bâtiment et ses environs, mais nous n'avons rien trouvé.
— Eh bien, recommencez ! Celui où celle qui a perdu tout ce sang n'a pas pu aller bien loin !
— À vos ordres ! s’exécuta le sergent. Et pour le sang ? ajouta-t-il.
— Ne touchez à rien. Les types du labo sont payés pour ça.
Palmer n’avait pu s'empêcher d'être directif. Voilà un mois qu'on lui avait collé un « bleu » comme partenaire, et qu'il s'échinait à composer avec son manque d'expérience. Mais sa patience avait des limites, et la scène qu’il avait sous les yeux marqua l'une d'elles.
— Rappelez-moi votre nom, sergent, fit-il subitement.
— Bishop, inspecteur.
— Très bien, sergent… Bishop, voilà ce qu'on va faire : avant que vous ne quittiez les lieux, je veux savoir qui était présent ce soir sur le campus, quels sont les enseignants donnant habituellement leurs cours dans cette salle, et les emplois du temps de tout ce petit monde durant les dernières vingt-quatre heures. Je veux cette liste demain matin sur mon bureau. C’est assez clair pour vous ?
Devant le regard hésitant de son interlocuteur, visiblement impressionné par la flaque de sang, l'officier insista.
— Un problème, sergent ?
— Euh… Non, inspecteur !
— Alors qu'attendez-vous pour vous mettre au travail ?
— À vos ordres, bredouilla l'autre en tournant les talons.
Palmer soupira en le regardant partir. Travailler avec un néophyte ne lui convenait décidément pas. Mais on ne lui avait guère laissé le choix. Transféré d'un commissariat de New York six mois plus tôt, il s’accommodait tant bien que mal de son affectation, ne goûtant que peu à la nébulosité de l'affaire qu'on venait de lui confier.
Les zones d'ombre masquaient toujours une vérité plus sordide. Il le savait d'expérience. Et ce qu'il avait devant lui n'y faisait pas exception. D'où provenait tout ce sang ? Où se trouvait le corps, si tant est qu'il y en eût un ? Et pourquoi avait-il disparu ? En sortant de la salle de cours, il ne possédait aucune réponse.
Dans le couloir, sa route croisa celle du directeur de l’université. La soixantaine, cheveux blancs, costume strict, l'homme, que je connaissais bien, était rodé à l'exercice qui lui incombait à cette heure : éviter tout scandale au sein de son établissement. Avide de comprendre les raisons d'un tel déploiement de forces, il interpella aussitôt l’inspecteur.
— On m'enlève d'une soirée avec le maire pour m'apprendre que l'aile scientifique de mon établissement est bouclée jusqu'à nouvel ordre ! dit-il, agacé. Pourrai-je savoir qui a donné ces instructions, inspecteur ?
— C'est moi. Vous êtes ?
— Calvin Sheperd, directeur de ce campus. J'exige qu’on m'explique ce qui motive cette décision !
— Tant qu'on n'en saura pas plus sur cette affaire, le bâtiment restera clos. Le reste appartient à la confidentialité de l'enquête.
— Dois-je vous rappeler que nous sommes au début de l'année, et que la réputation de cette université dépend des cours qui y sont tenus ?
— Apparemment, je me suis mal fait comprendre, Monsieur Sheperd. Il s'agit probablement d'un meurtre. Jusqu'à ce que mes supérieurs en décident autrement, c'est donc de moi que dépend la réputation de votre établissement. Et ce que j'en ai vu ce soir me laisse perplexe !
— Expliquez-vous ?
— Je n'ai croisé aucun vigile depuis que je suis arrivé. Qui assure la surveillance des locaux durant la nuit ?
— L'œil dans le ciel, répondit fièrement Sheperd en désignant une caméra de surveillance fixée au plafond. Avec ça, plus besoin d'un personnel coûteux et inutile !
Palmer scruta l'installation. Il tenait là sa première piste sérieuse. Dans l'heure qui suivit, il se trouvait face au chef de la sécurité du campus, qu’on avait brusquement tiré de son sommeil. L'homme somnolait encore, mais semblait compétent. L'inspecteur posa donc peu de questions.
— Ces caméras filment en permanence ?
— Elles fonctionnent jour et nuit, et chaque bande est conservée trois semaines. Si quelqu'un a pénétré dans ce bâtiment, elles l'ont forcément vu.
— Où stockez-vous les bandes ?
— Suivez-moi, fit le responsable.
Le vieux flic ne fut pas déçu. En découvrant les films archivés, il comprit qu'aucune entrée, aucun couloir n'échappait à l'œil des caméras. L'analyse des bandes s'avérerait donc son principal indice.
En quittant l’université, Scott Palmer huma l'air froid de la nuit. Sans qu'il en détermine la cause, une étrange impression s'insinua dans son esprit. Une sensation d'impuissance qui le fit remonter dans son passé, sombre et glacial. Aussi sombre que l'hiver qui pointait des cimes environnantes.
***
7
Une boutique de produits « bio ». C'est le décor que je découvris lorsque, enfin, la fourgonnette blanche interrompit sa course. Durant tout le trajet, je n'avais posé aucune autre question, me contentant d’observer plus en détail les deux personnes qui venaient de m’enlever.
Le conducteur, une sorte d'ours aux cheveux longs et à la barbe interminable, semblait s'être perdu dans les années soixante-dix. Sa boucle d'oreille et son tee-shirt à l'effigie du groupe « Sonny and Cher » confortaient l’impression. La femme, elle, dirigeait les opérations. Perfecto et jean troué, elle ne se distinguait guère par une allure plus conformiste. Mais son regard ne trompait pas. Elle savait parfaitement ce qu’elle faisait.
La boutique où nous nous arrêtâmes ressemblait à beaucoup d'autres du même genre. Décor « New Âge », légumes naturels et herbes de toutes sortes. L'arrière-salle, en revanche, s'avéra bien plus surprenante.
En lieu et place de ce qui n’aurait dû être qu’une réserve de marchandises se tenait le siège d'une organisation dont je n'aurais pas fini d'entendre parler. Son nom, « Green Vendetta », tagué sur l'un des murs, me fit immédiatement songer à un mauvais remake de « L'Armée des Douze Singes ». À ceci près qu'ici, il ne s'agissait plus de cinéma.
Autour de moi, des pans entiers de murs rassemblaient, entre photos, coupures de presse, et autres posters militants, un véritable répertoire des côtés les plus sombres de l'humanité.
J'avais visiblement affaire à un groupe altermondialiste, tendance radicale, dont le champ d'action, je n'allai pas tarder à m'en rendre compte, s'étendait bien au-delà de la défense de l’environnement. Théorie du complot, dénonciation du lobbying des industries pétrochimiques et d'armement, croisade anti-O.G.M. … Aucun des scandales de notre monde ne paraissait échapper à leur vigilance.
Lorsque la jeune femme entra dans l'arrière-boutique, l'un de ses acolytes l'interpella aussitôt.
— Deb', viens voir ça ! fit-il en désignant l'écran de son ordinateur.
Petit, presque chauve, le visage mangé par d'énormes lunettes, l'intervenant, qui triturait nerveusement son stylo-bille, me sembla encore plus atteint que les autres. L'image d'un rat me vint instantanément à l'esprit.
— En interceptant le signal d'un satellite météo, je suis tombé là-dessus, reprit-il, tandis que sa comparse s'approchait.
Sur son écran, des images infrarouges d'une forêt manifestement protégée, où des traces orangées en mouvement indiquaient la présence d'individus, visiblement des bûcherons en plein travail. La réaction de la dénommée « Deb’ » ne se fit pas attendre.
— Les chiens ! Ils vont encore faire sauter la montagne ! Demain, nous irons poser des pièges ! enchaîna-t-elle aussitôt.
La sentence semblait définitive. Elle ne souffrit aucune objection. La militante semblait parfaitement dominer son auditoire. Je n'en saurai plus à son sujet que plus tard, découvrant un parcours hors normes qui ne collait que peu à l'image qu'elle donnait de prime abord.
— Je crois que nous vous devons quelques explications, finit-elle par dire. Les hommes auxquels nous vous avons soustrait sont d'anciens militaires.
— Que me veulent-ils ? m’étonnai-je.
— À vrai dire, vous êtes au centre de leurs préoccupations depuis plusieurs jours, déjà. Et des nôtres, par conséquent. Montre-lui, Boyle, dit Deb' au « rat » de l'ordinateur.
— Voilà, reprit ce dernier en orientant son moniteur dans ma direction.
Il tapota quelques touches et fit apparaître ce qu’il m’expliqua être le facsimilé d'un rapport émanant apparemment de la Défense.
— Il y a deux semaines, environ, poursuivit-il, un document classé « secret défense » a disparu d'une base militaire ultra secrète de Virginie. Au départ, rien n'a filtré. Jusqu'à ce qu'un de mes contacts au Pentagone me fasse parvenir ce rapport, qui confirme le vol. Le gouvernement nie tout en bloc, comme d'habitude. Mais il semblerait que certaines personnes soient prêtes à tout pour récupérer ce document.
— Pour le moment, on ignore qui vous l'a transmis, fit Danny.
— Et pour Berny ? demandai-je alors.
— Nous ne savons rien de plus, déplora Deb', un peu décontenancée. Mais il y a fort à parier que les hommes qui vous cherchent ne se soient pas encombrés d'un tel témoin.
— Où se trouve la formule, à présent ? me lança le « rat » de l'ordinateur.
La question me fit presque sursauter. Mon esprit embrouillé peinait à intégrer toutes ces histoires d'espionnage militaire, auxquelles je restais étranger. La mort probable de mon ami, à laquelle je m'étais préparé malgré tout, résonnait dans mon esprit bien plus intensément que toute autre considération. Lorsque Boyle réitéra sa demande, mon « rapt » prit tout son sens.
— La ferme, Boyle ! le coupa aussitôt Deb'.
— Qu'attendez-vous de moi ? intervins-je, à bout de nerfs.
— Calmez-vous, tempéra la jeune femme. Notre seul souhait est que cette formule ne tombe pas entre de mauvaises mains !
— Et que comptez-vous faire d'un document dont vous ignorez tout ?
— Nous n'en savons pas plus que vous, en effet, reprit Deb'. Mais on vous recherche, et sans notre aide, vous n'irez pas très loin !
— Laissez-moi en être seul juge, conclus-je en me dirigeant vers la sortie.
Lorsque je voulus franchir le pas de la porte, Danny se mit en travers de mon chemin. Je pris alors conscience que l'hirsute me surplombait d'une tête, et reculai d'un pas.
— Ça suffit ! ordonna la jeune femme. Danny, dégage de cette porte ! Monsieur Ashcroft est libre d'aller et venir comme il l'entend. Après tout, nous ne pouvons pas le retenir contre son gré.
Le ton employé me fit comprendre qu'en sortant de cette boutique, je me retrouvai seul. Seul pour braver les dangers qui m'attendaient au-dehors. Seul aussi, pour venir à bout du mystère entourant le document, et des raisons de la mort de mon ami. Bien que sceptique quant aux intentions de la bande d'allumés à laquelle je me trouvai confronté, je pris toutefois le parti d'écouter ce qu'ils avaient à me dire.
***
8
Selon Deb', mon domicile était probablement sous surveillance. J'exclus donc d'y retourner, privilégiant, sur ses conseils, un motel discret en périphérie de Charleston. À raison, visiblement, tant l'enquête que menait la police sur une tout autre affaire allait bientôt prendre une direction inattendue me concernant.
C'est sous un ciel couvert que Scott Palmer arriva au commissariat, tôt ce matin-là. Couvert comme son humeur, égale à elle-même, exécrable. Des saluts que lui adressèrent les uniformes qu'il croisa, il n'en perçut aucun, laissant ses pas le guider instinctivement vers la machine à café. Un breuvage infect, qu'il jeta presque aussitôt. Dans la salle de réunion, un premier briefing de l'enquête débutée deux jours plus tôt à l’université l'attendait.
La demi-douzaine d'agents qui s'y trouvaient se turent à son entrée, puis s'assirent en silence. Les recherches déjà effectuées ne brillaient pas par leurs résultats. Malgré une fouille minutieuse, aucun corps n'avait finalement été retrouvé, tandis qu'un interrogatoire plus poussé du directeur du campus donnait lieu à bien des doutes sur le sérieux supposé de cette nébuleuse affaire.
Tout portait à croire, en effet, qu'il s'agissait là d'un simple canular d'étudiant, courant à cette période de l'année. L'arme, la batte de base-ball, provenait d'une vitrine de trophées située dans un couloir. Quant au sang, il semblait sortir de nulle part. À cette différence près que cette farce de mauvais goût me touchait directement, puisque ayant pour cadre ma propre salle de cours. Et c'est là que le bât blessait.
Car rien, pour le moment, ne confirmait l'hypothèse de la blague de potache. Et mon absence injustifiée depuis le jour de cette macabre mise en scène me plaçait, bien involontairement, sous le feu des projecteurs. De la liste du personnel de l’université, ne manquaient d'ailleurs que deux noms. Le mien, et celui de Berny Kowaks.
Dans l'esprit des enquêteurs, difficile de croire à une coïncidence. Scott Palmer, lui, prenait en tout cas les choses très au sérieux. Son instinct lui dictait de ne rien négliger dans ses investigations, tant que tous les aspects n'en auraient pas été clairement explorés.
Pas de corps, donc. Et l'analyse des seules traces indéniables, le sang et la batte de base-ball, prendrait plusieurs jours au laboratoire scientifique. Ne restaient que les vidéos de surveillance, dont l'examen pouvait permettre d'avancer.
La salle de projection, aveugle et sombre, sentait le renfermé. L'inspecteur y ajouta la fumée de sa cigarette, incommodant au passage le sergent Bishop, dont les maigres heures de sommeil se lisaient sur le visage.
Commencèrent alors de longues et fastidieuses heures de dérushage. La pile de cassettes, toutes étiquetées, donnait un aperçu du temps qu'il faudrait pour en venir à bout. D'abord, la vidéo du parking, où l'arrivée progressive du personnel de l'établissement permit de mettre un visage sur la liste de noms établie par l'adjoint.
— L'homme à la Volvo se nomme Kyle Ashcroft, précisa ce dernier. C'est le professeur de mathématiques qui donne ses cours dans la salle où on a retrouvé le sang. Célibataire, plutôt discret d'après ses collèges, il est le fils d'un certain Georges Ashcroft, une sommité scientifique, mort il y a une dizaine d’années.
— Qui d'autre enseigne dans cette salle ?
— Personne, il est le seul.
— Qu'est-ce qu'on a dans son casier ?
— Des livres de cours, quelques photocopies, une paire de lunettes…
Palmer se retourna, interloqué.
— Je ne vous ai pas demandé de me déballer ce que contient son placard, mais son casier judiciaire !
— Désolé, inspecteur, bredouilla l'autre, en cherchant nerveusement dans ses notes. Voilà, j'y suis. En fait, on n'a pas grand-chose. Quelques P.V. de stationnement, un excès de vitesse, c'est à peu près tout. Pas vraiment de quoi en faire un suspect potentiel !
— Pas vraiment, en effet. Et sur Kowaks ?
— Selon les témoins, le meilleur ami d'Ashcroft. Son dossier est un peu plus étoffé, mais la majorité des infractions est bénigne et date de ses années de fac. En revanche, voilà presque deux semaines qu'il n'a pas remis les pieds au campus. Et personne ne semble avoir eu de ses nouvelles depuis. Une dernière chose : sa voiture, ainsi que celle d'Ashcroft, était présente sur le parking de l'établissement, le soir où on nous a appelés.
— Creusez sur ces deux types. Je veux savoir ce qu'ils sont devenus.
Les bandes du bloc scientifique furent, elles aussi, passées au crible. Les traces de sang, encore fraîches à l'arrivée de la police, supposaient que le forfait avait été accompli peu de temps auparavant. Les policiers visionnèrent donc les enregistrements minute par minute, égrainant des images d'une monotonie totale et surtout vierges de tout indice. Le time-code indiquait minuit, cependant, lorsque soudain, deux ombres furtives défilèrent sur le mur du couloir, juste avant que l'objectif de la caméra ne soit brusquement occulté.
L'inspecteur se redressa sur son siège, et fit reculer la bande. Un second, puis un troisième visionnage ne montrèrent néanmoins rien de plus. Les quinze minutes qui suivirent non plus, d'ailleurs, jusqu'à ce qu'une main inconnue ne vienne dégager l'objectif. Au final, la vidéo n'apprit que deux choses à Palmer : l'heure précise à laquelle avait probablement été commis le délit, et le temps qu'il avait fallu aux deux silhouettes anonymes pour l'accomplir.
— Faites venir un spécialiste pour qu'il analyse ces bandes, ordonna l’inspecteur. Je veux qu'il s'installe dans cette pièce, et qu'il n'en ressorte qu'avec suffisamment de preuves pour épingler les coupables !
Le courant d'air qui suivit sa sortie aurait glacé le sang d'un mort. Le sergent Bishop, lui, était bien vivant, mais se serait bien passé de ce nouveau défi. Nous étions vendredi, et trouver un tel homme à la veille d'un week-end relevait de l'exploit. Ce n'était pourtant pas cette difficulté qui l'inquiétait le plus à ce moment.
Affecté depuis trois ans à Charleston, il vivait là ses premiers vrais pas dans une enquête digne de ce nom, mais ignorait quelle conduite adopter face à l'irascibilité constante de son supérieur. Une attitude à laquelle l'histoire de ce dernier n'était pas étrangère.
— Palmer était un ponte de la Criminelle de New York, lui confia un policier plus ancien. Son nom ne te dit vraiment rien ?
— Non, vraiment, répondit l’autre. Mais si ce type est un cador, qu’est-ce qu’il fait là ?
— D’après ce que je sais, il commandait une brigade d'intervention au moment des attentats, l'une des premières arrivées sur les lieux. Ce jour-là, il a perdu neuf de ses hommes dans l'effondrement de la tour Nord. Cinq d'entre eux venaient de sortir de l'École de Police.
Bishop resta muet. Prostré sur sa chaise, il s'imaginait mal ce que le quotidien d'un commissariat de province comme Charleston pouvait représenter pour un homme tel que Palmer, face au poids d'une telle responsabilité. L'inexpérience avait coûté la vie à cinq de ses jeunes recrues. De quoi justifier bien des emportements devant sa propre maladresse.
***
9
Contre toute attente, je récupérai ma voiture à cent mètres à peine de la boutique de Deb' et de ses acolytes. Je ne sus ni quand ni comment, mais l'un d'eux l'avait reconduite du parking souterrain jusqu'ici. Dans ma poche, l'adresse du motel que me recommandait Deb', à la sortie de Charleston.
La prudence aurait voulu que je m'y rende sur-le-champ, et que j'y attende patiemment son coup de fil. Mais j'étais las des manipulations, et guère disposé à obéir aux ordres comme un vulgaire pantin.
Je m'interrogeai encore sur les véritables intentions de « Green Vendetta ». Si l’objectif de l’organisation était de récupérer la formule, pourquoi ne pas avoir insisté davantage pour me la prendre ? Pour le comprendre, encore aurait-il fallu que je sache moi-même ce que cachait véritablement le document. La composition d'une arme chimique redoutable ? Un virus, peut-être ? J'exclus ces deux hypothèses, ce que j'en avais étudié ne coïncidant en rien avec les procédés physiques ou biologiques que j'aurais dû y rencontrer.
Pas de doute, je devais en apprendre plus sur ce qui attisait tant les convoitises. Mais pour dépasser le stade d'un premier examen sans résultat, il me fallait récupérer mes travaux préliminaires sur le disque dur de mon ordinateur portable. Or, retourner chez moi équivalait à me jeter dans la gueule du loup.
Après mûre réflexion, je filai finalement jusqu'à Elkview. J’abandonnai mon véhicule en sous-bois, à environ un kilomètre de mon domicile, puis, patiemment, attendis la nuit. Je savais que le seul moyen de rejoindre ma maison sans passer par la route serait de traverser la rivière. À la faveur de l'obscurité, je rejoignis donc l'embarcadère, forçai la serrure du hangar à bateaux, et m’emparai d’une des barques de pêcheurs qui y passaient l’hiver à l'abri du gel.
Le courant de l'Elk me faciliterait la tâche. Sans presque donner un seul coup de rame, je laissai dériver l'embarcation, qui m'entraîna sans obstacle vers l'autre rive. Puis je traversai en silence les deux rues qui me séparaient de mon habitation, que j'atteignis bientôt.
Mais, alors que je m'attendais à trouver sur place les hommes de main du parking souterrain, j'eus la surprise de découvrir une voiture de patrouille stationnée juste devant chez moi. À l'intérieur, deux agents somnolaient, attendant qu'un quelconque signe d'activité vienne les tirer de leur torpeur.
Que venait faire la police dans cette histoire ? Le meurtre de Berny était-il déjà connu des autorités ? Si tel était le cas, Deb' se trompait lourdement en prétendant qu'il n'y aurait pas d'enquête. Qu'à cela ne tienne, je courais le risque. Il était de toute façon trop tard pour faire marche arrière.
La porte principale étant sous surveillance, j'entrai par l'arrière de la maison, moins exposé. Le grincement de la porte à son ouverture me glaça le sang. Jamais, je crois, je n'avais eu aussi peur à la simple idée d'entrer chez moi.
La poitrine martelée par les battements rapides de mon cœur, je me dirigeai droit vers mon bureau, où je récupérai, à la lueur d'une lampe torche trouvée dans ma voiture, l'ordinateur portable dont j'avais besoin. En sortant de la pièce, je croisai du regard mon diplôme universitaire, encadré sur le mur. Ma plus grande fierté, symbole de l'aboutissement des ambitions que mon père nourrissait à mon égard.
Une photo de ce dernier, la seule que je conservai de lui, trônait juste à côté. Il y posait en compagnie d'un de ses collègues dont j'avais toujours ignoré le nom. Des images me revinrent subitement en mémoire. Cette soirée à la Fondation, la route sinueuse et détrempée, puis l’accident. Cinq années s’étaient écoulées, pourtant. Mais tout semblait si frais dans mon esprit…
L’heure n'était cependant pas à l'appesantissement psychanalytique. Il me fallait sortir au plus vite, et disparaître comme j'étais venu. Las, ma fuite coïncida avec le moment que choisit l'un des policiers en faction pour assouvir un besoin naturel. Cherchant un endroit discret, il contourna la maison au moment précis où j'en refermais la porte. Aussi surpris que moi, il dégaina instinctivement son arme et me mit en joue, proférant les sommations d'usage.
Pris au piège, je levai aussitôt les bras, résigné à me rendre, lorsqu'un morceau de bois vint soudainement s'abattre sur son crâne dans un bruit sourd. Derrière lui apparut Deb', qui jeta son arme improvisée et m'empoigna avec force, m'entraînant jusqu'à la fourgonnette blanche qui l'attendait un peu plus loin.
Son démarrage en trombe alerta le second policier, qui se lança aussitôt à nos trousses dans le vacarme de sa sirène. Il ne fit pourtant pas vingt mètres avant qu’une poignée de clous jetée sur la route par la jeune femme ne mette un terme à la poursuite, crevant net ses quatre pneumatiques.
— Vous êtes complètement malade ! hurlai-je, paniqué. Vous venez de frapper un flic !
— Si vous aviez suivi mes conseils, je n’aurais pas eu besoin de le faire, rétorqua Deb' en se passant nerveusement la main dans les cheveux.
Je m'aperçus alors que du sang s'échappait de sa paume. La blessure provenait sans doute du morceau de bois ramassé tout à l'heure. Lorsque je le lui fis remarquer, elle jura et éluda le sujet, comme pour me faire comprendre que seul mon sort comptait à ses yeux.
— Je vais me rendre à la police, poursuivis-je, excédé. C'est ce que j'aurais dû faire depuis le début !
— Et perdre toutes les chances de connaître les raisons de la mort de votre ami ? Je ne vous ai pas sauvé deux fois la mise pour que vous fichiez tout par terre au premier mouvement de panique !
La jeune femme n'avait pas tort, je devais bien le reconnaître. C’était avant tout pour éclaircir la mort de Berny que j'avais couru le risque de retourner chez moi. Ce qui n'expliquait cependant pas la présence de la police sur les lieux, alors qu'il n’était pas censé y avoir d'enquête.
— Pas d'enquête sur le meurtre de Kowaks, non. Mais quelque chose s'est produit depuis, répondit évasivement la jeune femme.
Je ne sus que répondre. Bien des choses m'échappaient, visiblement. Je sentis pourtant que la mystérieuse Deb’ en savait bien plus qu’elle ne voulait en dire et décidai de lui accorder ma confiance. Pour le moment du moins. Jusqu'à ce que je sache exactement où m'emmenait la route sombre et sinueuse qui s’ouvrait devant moi.
***
10
Tout obstiné qu'il était, Scott Palmer ne pouvait rien sans les résultats du laboratoire scientifique. Il n'avait pas de corps, mais l'arme potentielle et le sang découverts dans ma salle de cours, eux, existaient bel et bien. Et leur analyse ne manquerait pas d'apporter quelques pièces supplémentaires au puzzle qu'il s'évertuait à assembler.
Deux hypothèses s'affrontaient dans son esprit lorsqu'il débarqua au siège de la brigade scientifique. Mais du meurtre atroce, peu étayé, ou du canular estudiantin de mauvais goût, impossible, pour l'heure, de trancher.
Le bâtiment, ultramoderne, contrastait singulièrement avec l'exiguïté et la vétusté des locaux du commissariat. Mais, dans un monde où les meurtriers s'ingéniaient à repousser toujours plus loin les bornes de l'horreur et de la sophistication, la simple analyse des faits avouait désormais ses limites. Et le recours à la science apparaissait, même aux yeux d'un flic de l'ancienne école, comme indispensable.
C'était la première fois que Palmer mettait les pieds dans cet endroit étrange, où des policiers sans armes passaient le plus clair de leur temps dans l'atmosphère confinée de leurs laboratoires. Perdu dans ce dédale de couloirs à la propreté clinique, il finit cependant par aboutir dans le bureau de celui qu'il cherchait, un certain Robert Lindenhall. Le meilleur expert légiste de la région, lui avait-on vanté.
La porte vitrée, déjà ouverte, donnait sur une pièce à l'atmosphère glaciale. Garnissant les murs, des étagères voyaient s'aligner des dizaines de bocaux de verre, où chacun des organes de l'être humain semblait avoir trouvé sa place. Une forte odeur de formol imprégnait l'air ambiant, au point de laisser croire que l'homme qui y exerçait son activité n'était guère différent des cadavres qu'il examinait à longueur de journée.
Le bureau, noyé sous un monceau de dossiers en attente, était désert, tandis qu'un son nasillard s'échappait d'une salle d'examen mitoyenne. Palmer s'approcha, en franchit la porte, et découvrit alors le plus surprenant des spectacles. Au beau milieu des tables d'autopsie, un homme corpulent d'une cinquantaine d'années, crâne dégarni et barbe grisonnante, se contorsionnait, casque de walkman sur les oreilles, au son d'un des tubes des « Sex Pistols ».
Lorsque Lindenhall s'aperçut qu'il n'était pas seul, il stoppa la musique et tenta, un peu gêné, de retrouver une certaine contenance.
— Robert Lindenhall, je présume ? demanda Palmer, tout aussi circonspect.
— Lui-même, répondit l'autre en rajustant sa blouse bleu pâle. Désolé pour la musique, ajouta-t-il le sourire aux lèvres. Les « Sex Pistols »! Toute ma jeunesse ! À l'époque, j'avais les cheveux teints en vert, et je me prenais pour Cid Vicious !
— Je vois que les choses ont changé, constata le policier devant la calvitie du scientifique.
